•  La grande évasion, High sierra, Raoul Walsh, 1941

    High Sierra est une œuvre capitale dans l’histoire du film noir. Non seulement il est tourné la même année que The maltese falcon qui est souvent considéré comme le premier film noir, mais en outre il va relancer la carrière un peu stagnante d’Humphrey Bogart, et donc il sera un des jalons indispensables à la construction du mythe de cette icône du film noir. Le film s’appuie sur un roman de William R. Burnett qui à l’époque est déjà un vétéran. Il est en effet avec Dashiell Hammett un de ceux qui dès la fin des années vingt ont donné ses lettres de noblesse au roman noir. Il a aussi travaillé abondamment pour Hollywood, on lui doit, entre autres, le scénario de Scarface, ou encore celui moins connu de Beast of the city. Il sera un peu plus tard à l’origine d’Asphalt jungle le chef-d’œuvre d’Huston[1].  Burnett, même si son œuvre est un peu inégale, est un monument, parmi les plus grands avec Chandler, Hammett, Charles Williams ou encore Jim Thompson[2]. Mais en même temps c’est un des plus anciens à avoir travaillé pour Hollywood, et de là vient le fait qu’il s’est trouvé embrigadé dans le film de gangster, puis ensuite dans le film noir. Il est donc à la jonction des deux genres qui entretiennent des relations étroites depuis les débuts du cinéma. Par-delà son originalité, il faut le voir aussi comme un passeur. En France il est assez mal connu, sans doute parce que ses œuvres ont été publiées dans un grand désordre, de façon incomplète, chez des éditeurs différents. High sierra sera porté trois fois à l’écran, Raoul Walsh lui-même en fera un remake réussi dans un cadre western, Colorado territory, en 1949 avec Joel McCrea et la belle Virginia Mayo, puis, en 1955, c’est Stuart Heisler qui tournera l’excellent I died a thousand times[3], peut-être l’adaptation la plus proche du roman. En tous les cas les trois films valent le détour, les trois versions sont bonnes, voire excellentes. Le premier donc est issu d’un scénario de John Huston et William Burnett.

    La grande évasion, High sierra, Raoul Walsh, 1941 

    Roy Earle est un gangster qui vient de se taper 8 ans de prison et qui a pu sortir grâce à la complicité d’un vieil ami qui, avant de mourir veut réaliser un dernier coup fumant. Il a rendez-vous pour cela au Mont Whitney, station touristique huppée dans la montagne. Sur le chemin il rencontre un vieil homme et sa petite fille pour qui il se prend d’amitié. Comme la jeune Velma est infirme, elle a un pied bot, il décide de lui venir en aide et de lui payer l’opération. Arrivé sur le lieu du rendez-vous, il va devoir gérer les conflits avec ses futurs complices, Red et Babe. C’est ce dernier qui pose problème, il a emmené avec lui Marie et se comporte très mal. Quand il revient de rendre visite à son vieux copain Big Mac qui est en train de mourir à Los Angeles, il se rend compte que les choses se sont dégradées en son absence. Marie s’est réfugiée chez Roy. Il remet de l’ordre.  Ils vont donc réaliser le hold-up avec l’aide de Mendoza le réceptionniste. Mais le chien qui l’a pris en affection intervient brutalement et Roy descend un vigile. Dès lors il faut d’enfuir avec le butin. Mendoza, Babe et Red partent avec l’argent dans une voiture, et Roy et Marie avec le chien dans une autre. Les premiers vont avoir un accident, seul Mendoza va s’en tirer qui parlera et dénoncera Roy. Roy est blessé. Il va à Los Angeles pour tenter de vendre les bijoux car Big Mac est décédé. Mais Kranmer le flic véreux tente de s’approprier le butin, Roy doit le tuer, mais il est blessé. La blessure n’est pas très grave. Avec Marie ils tentent de sa cacher, mais le gérant du motel où ils sont descendus le reconnait lui, et son chien. Il faut fuir encore. Ils vont se séparer. Marie part pour Las Vegas en bus. Roy braque une station-service pour quelques dollars. Mais la police va le prendre en chasse. Il se réfugie dans la montagne, cerné par les forces de l’ordre, il ne veut pas se rendre et tient les policiers en respect avec son fusil. Marie apprenant par la radio que Roy est en danger, accourt pour tenter quelque chose. Mais un journaliste la reconnait et la remet à la police. Ils lui demandent d’inciter Roy à se rendre. Elle ne le veut pas, sachant qu’il finira sur la chaise électrique, mais c’est le chien qui entendant la voix de Roy va à sa rencontre, ce qui va permettre à un sniper de l’abattre dans le dos. 

    La grande évasion, High sierra, Raoul Walsh, 1941 

    Roy Earle sort de prison 

    C’est un scénario complexe, avec beaucoup d’intensité et d’intention. Burnett y a mis le meilleur de lui-même. Il y a d’abord le portrait d’un looser. En sortant de prison, il est en réalité déjà mort. On comprend pourquoi. Avant de se rendre sur les lieux du casse, il passera devant une petite ferme où on comprend qu’il a passé son enfance et qu’il a la nostalgie de cette vie simple. Cet aspect sera repris dans Asphalt jungle, avec le personnage de Dix Hanley, un autre loser, qui voudrait bien pouvoir retrouver une vie simple et harmonieuse loin des miasmes de la grande ville[4]. Mais Roy sait que cela n’est pas possible. Il devient un errant, il doit réaliser un hold-up pour payer sa dette envers Big Mac qui, on le comprend, a corrompu la justice pour le faire sortir. Cette idée sera reprise par Jim Thompson dans The getaway, adapté à l’écran par Sam Peckinpah[5]. Il se retrouve avec une équipe assez mal montée. Cependant le pire va être sans doute qu’il va se mettre à croire à l’amour. Il a choisi pour cela une infirme – la fonction érotique des infirmes est toujours quelque chose de prometteur dans le film noir. Par exemple dans Toi le venin de Robert Hossein, d’après Frédéric Dard, une jeune femme se transforme en fausse infirme parce qu’elle sait que cela suffira à séduire le désœuvré Pierre Menda[6]. Si Roy Earle porte son choix sur Velma, l’infirme, c’est parce qu’elle est jeune et que son malheur lui fait croire à son innocence, et qu’en la faisant opérer, c’est comme s’il l’accouchait une nouvelle fois. Au début, obsédé par sa fixation sur Velma, il ne voit pas Marie. Or celle-ci l’aime sans détour et est prête à tout risquer pour lui. Il ne va le comprendre que quand lui-même sera rejeté par la légère Velma. Mais en réalité le rejet qu’il subit de la part de la jeune infirme, c’est le rejet du beau monde, de la morale si on veut. La frivole Velma ne comprend pas Roy. L’astuce de Raoul Walsh sera de la rendre ridicule en l’affublant d’un fiancé au physique cauteleux et fade. Celui-ci d’ailleurs ne voulait pas de Velma tant qu’elle était affligée de son pied bot. On voit que l’histoire va dériver vers une condamnation du romantisme qui est un aveuglement. Roy va comprendre que c’est bien Marie qui lui faut car elle s’est frottée à la vie et peut le comprendre. 

    La grande évasion, High sierra, Raoul Walsh, 1941 

    Avec le réceptionniste Luis Mendoza, ils mettent un plan au point 

    Roy est un grand seigneur, il paie ses dettes. Il est franc. Mais s’il est fidèle en amitié, avec Big Mac, et avec le doc, il est aussi un dur, capable de tuer si la nécessité s’en présente. Ses deux acolytes, deux demi-sel le comprennent très bien et ne la ramène pas. Mais quelle que soit sa dureté, Roy est marqué par le destin. Celui-ci prend la figure d’un chien. Le boy noir de la station où ils logent, lui apprend que Pard a le mauvais œil. Et on verra en effet que ce chien attire les ennuis presque sans rien faire. On fera une parenthèse ici pour dire que la figure du domestique noir est caricaturale, ça se veut drôle, mais ça ne l’est pas. C’est la seule faiblesse du scénario, et Walsh en rajoute en faisant rouler les yeux à Algernon pour lui faire jouer le rôle du « nègre » peureux et crédule. Ça ne pourrait plus passer aujourd’hui. Mais ça ne dure pas trop longtemps, heureusement. Et puis il y a le reste, l’histoire d’amour entre Marie et Roy. C’est une des particularités du film noir de montrer que l’amour finalement n’importe pas par sa durée, mais par son intensité, et c’est pourquoi Marie reste aux côtés de Roy jusqu’à la fin sans lui poser des questions. Ils auront bien une petite dispute, mais ça passera aussi vite que c’est venu, les nécessités de la fuite les soudera. Mais il n’empêche, Roy restera un homme amer et déçu, et c’est pour cela qu’il s’en fout un peu de mourir, encore qu’il avertit la police qu’il ne se laissera pas prendre sans se battre. Au passage on notera que les flics sont un peu pourris et les journalistes ne valent pas grand-chose, il est clair que Huston et Walsh sont plutôt du côté des aventuriers et des perdants. Et en même temps, ils rendent hommage à la liberté, c’est bien ce que dit Marie à la fin du film, Roy est mort, mais il est libre, sous-entendant par là qu’il vaut mieux que toute cette meute qui l’a traqué au nom de la loi. 

    La grande évasion, High sierra, Raoul Walsh, 1941 

    Marie s’est faite cognée par Babe 

    La réalisation de Raoul Walsh est bonne, sans plus. Il n’a pas encore saisi le style film noir. Il est donc dans l’action. Sa caméra est du reste assez peu mobile. Il est vrai que l’action se passant à la montagne, c’est bien plus le caractère de Roy et sa relation avec Marie qui en font un film noir que la forme même. Mais le rythmer est très bon. Pas beaucoup d’effets, les courses de voitures sont un peu poussives. Mais tout cela est compensé par l’analyse des relations entre les différents protagonistes, et là c’est plutôt réussi. Roy a deux scènes avec Velma qui marquent, la première c’est l’espérance sous les étoiles, Roy qui laisse son cœur s’emballer outre mesure, il semble rajeunir. Et puis il y a la déception cruelle du refus de Velma de l’épouser parce qu’elle le trouve sans doute trop vieux. Elle a besoin de s’amuser dit-elle. Raoul Walsh qui passe pour un réalisateur de films d’action réussit très bien dans les nuances de caractères. La séquence du hold-up est tout de même impeccable, avec une perspective qu’on retrouvera dans Asphalt Jungle, avec des personnages en pied et un panoramique intéressant quand Roy fait s’asseoir les deux touristes pris de panique dans les fauteuils de la réception. Il y a là une vivacité bienvenue. 

    La grande évasion, High sierra, Raoul Walsh, 1941 

    Roy comprend qu’il n’a pas d’avenir avec Velma 

    L’interprétation est « haut de gamme ». On pourrait dire que c’est ce film qui a fait Bogart, puisqu’il précède de quelques mois The maltese falcon de John Huston. A cette époque Bogart est un acteur très connu, il a tourné dans un nombre incalculable de films de gangsters, avec James Cagney, Edward G. Robinson. Mais il restait dans un registre bien moins travaillé. Il était toujours un simple truand, le plus souvent mauvais. Là son jeu s’est transformé et a gagné en sobriété comme en nuances. On peut dire que c’est une renaissance pour lui. Bien qu’il soit cité en second au générique, c’est lui le centre du film. Il avait déjà tourné pour Raoul Walsh, en 1939, Roaring Twenties, puis l’année précédente dans le très bon They drive by night ou déjà il côtoyait Ida Lupino[7]. Celle-ci était une excellente actrice. Elle le prouve encore ici. Son jeu est tout en finesse, et même s’il est vrai que c’est bien Bogart qui a le meilleur rôle, elle se fait remarquer dans le bon sens du terme. Elle fait passer une vraie émotion quand elle doit s’embarquer pour Las Vegas et laisser Roy derrière elle, et quand elle tente de s’approcher de Roy qui est cerné par la police. Elle aussi après ce film va connaitre un renouveau dans sa carrière. Le couple est parfait et attachant, il contribue à la réussite du film. D’autres acteurs sont aussi très intéressants, à commencer par Arthur Kennedy qui incarne Red, c’est un grand acteur dont on ne dira jamais assez de bien. Son rôle est assez bref ici. Il y a également Cornell Wilde méconnaissable avec une petite moustache dans le rôle de Mendoza, il est à l’aube de sa carrière. Barton MacLane dans le rôle du flic pourri est toujours égal à lui-même, il a joué les crapules de ce genre et les policiers sadiques cent fois. On le retrouvera dans The maltese falcon toujours avec Bogart. Algernon est interprété par Willie Best que tout le monde considère comme un très grand acteur. Mais ici on n’en saura rien, il joue juste les utilités en roulant des yeux. J’allais oublier Joan Leslie dans le rôle de Velma, elle est bien mais sans plus, une autre aurait tout aussi bien fait l’affaire. Le rôle du grand père est tenu par Henry Travers, un pilier de la Warner Bros qui a joué des dizaines de rôles de ce type, tranquillement, tout en fumant sa pipe. John Eldredge joue parfaitement les fiancés antipathiques. Le plus étonnant dans cette distribution est peut-être Henry Hull qui s’est volontairement vieilli pour incarner Doc Banton. On l’a affublé d’une perruque blanche ridicule, pensant sans doute que la convention voulait que le doc soit forcément vieux et rhumatisant. Ça n’apporte rien au récit. Le chien qui joue Pard était en réalité le vrai chien d’Humphrey Bogart ! Et il joue très bien son rôle !  

    La grande évasion, High sierra, Raoul Walsh, 1941

    Les gangsters investissent l’hôtel 

    Le film fut un vrai succès public et critique, inaugurant la longue série de losers qui allaient se succéder sous les traits d’Humphrey Bogart ou de John Garfield. C’est justifié, le film a très bien passé les années, il y a une belle spontanéité. L’usage des décors réels, la montagne, peut peut-être déconcerter, ça donne un petit côté western. Sans doute Raoul Walsh s’en est aperçu puisqu’il aura l’idée de l’adapter en 1949 sous le titre de Colorado Territory. Cela donnera un très beau rôle pour Virginia Mayo, mais aussi un film très différent. Sans être un chef-d’œuvre du film noir, c’en est un très bon, surtout qu’il se trouve vraiment au tout début du cycle classique. Notez que le producteur de ce film est Mark Hellinger qui va prendre son indépendance par rapport à la Warner Bros et qui va jouer un rôle déterminant dans le développement du film noir, en propulsant Jules Dassin sur le tournage de The naked city et Brute force[8]. 

    La grande évasion, High sierra, Raoul Walsh, 1941

    Roy a été abattu 

    La grande évasion, High sierra, Raoul Walsh, 1941



    [2] Gallimard vient de publier un volume dans sa collection Quarto de cinq romans, dont le fameux Asphalt jungle, sous le titre général Underworld.

    [6] http://alexandreclement.eklablog.com/toi-le-venin-robert-hossein-1959-a117526410 J’en profite pour dire que récemment ce film a été salué à San Francisco comme un excellent film noir français. L’article se désolait que ce film ne soit pas mieux connu, aves que je partage bien entendu. https://www.sfgate.com/movies/article/French-noir-series-highlights-the-forgotten-10502232.php?fbclid=IwAR1BQQhtNWilnGFGZDnjAH7rKgBFR__Qe2dj48Mn8KtaCkqpsU4tnFsQTTw

    [8] Jim Bishop, The Mark Hellinger story: a biography of Bradway and Hollywood, Appleton Century Crofts, 1952.

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  •  Le diabolique docteur Mabuse, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, Fritz Lang, 1960 

    Après les grosses déceptions de sa fin de carrière hollywoodienne, Fritz Lang est retourné en Allemagne. Ce pays a besoin de lui parce qu’il a besoin de se normaliser et de reconstruire un cinéma allemand qui a été clairement détruit pendant la période nazie. Comme Robert Siodmak, un autre déçu d’Hollywood, il sera accueilli à bras ouverts dans le but de redonner un peu de lustre à un art moribond. Lang va d’abord tourner deux films d’aventures exotiques, Le tigre du Bengale et Le tombeau hindou, peu intéressants, mais qui auront beaucoup de succès, notamment en France. Et puis, après beaucoup d’hésitations, il va revenir au Docteur Mabuse pour son ultime long métrage. Ce personnage maléfique, l’équivalent allemand de Fantômas, avait fait l’objet de deux films, Mabuse le joueur, film muet datant de 1922, et Le testament du docteur Mabuse en 1933, année qui vit la prise du pouvoir par Hitler. Certains avaient voulu voir dans Mabuse une sorte de métaphore du Führer. Ça arrangeait Fritz Lang qui se disait anti-nazi, mais c’est très discutable, il est plus probable que la source de ce personnage soit les Fantômas de Feuillade. Il y a en effet le côté indestructible, l’aspect transformiste du personnage et l’aura qu’il dégage et qui entraîne la soumission totale de ses serviteurs dans le crime.   

    Le diabolique docteur Mabuse, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, Fritz Lang, 1960 

    La speakerine va annoncer la mort du journaliste qui enquêtait sur Mabuse 

    Tandis qu’on voit un journaliste se faire assassiner à l’aide d’un fusil ultramoderne au milieu d’un embouteillage, le docteur Cornelius, un voyant aveugle, téléphone au commissaire Kras pour le lui signaler comme une forme de premonition. Il sera révélé bientôt que l’homme mort, un journaliste célèbre, enquêtait sur la possible réapparition du docteur Mabuse. La police est sur les dents, on fait appel à Interpol, c’est l’hôtel Luxor qui semble être le lieu où se fomente des crimes plutôt curieux, or cet hôtel avait été construit dans le temps par les nazis. Il y aurait un lien potentiel entre cet hôtel, les nazis et Mabuse, on signale qu’un policier d’Interpol s’est infiltré dans l’hôtel pour apprendre quelque chose. De son côté Kras continue l’enquête sur la mort du journaliste et rencontre le docteur Cornelius dont manifestement il se méfie. Mais voilà qu’une cliente de l’hôtel Luxor, Marion Menil, menace de se suicider en se jetant dans le vide. La police et les pompiers sont dépêchés sur place. Mais c’est le milliardaire américain Travers qui va l’empêcher de sauter. Comme il s’ennuie il va tenter de sauver cette belle jeune femme qui semble souffrir sur le plan psychologique. Cependant un mystérieux docteur Jordan intervient pour la soigner. Le détective de l’hôtel, le louche Berg, va moyennant finance permettre à Travers de pénétrer dans l’intimité de Marion en regardant à travers un miroir sans tain à partir d’une chambre mitoyenne. Kras est de son côté victime d’un attentat au téléphone piégé qui tue son assistant. Il va se rapprocher de Cornelius qui organise une séance de télépathie. Séance à laquelle assiste aussi l’agent d’assurances Mistelzweig et Marion. Le docteur Cornelius prévoit des catastrophes en chaine. Mais Travers va assister, à travers le miroir sans tain à une étrange scène de violence : le mari de Marion est réapparu et la menace physiquement. Travers brise le miroir et intervient. Il tue le mari jaloux avec le revolver de Marion. Ne sachant pas trop quoi faire, ils en appellent au docteur Jordan qui se fait fort d’évacuer le cadavre discrètement. Mais c’est un leurre. L’homme n’est pas mort. Cependant comme il ne sert plus à rien, il va être abattu. Le commissaire Kras va retrouver son cadavre dans un lieu qui a été détruit et où on retrouve aussi des morceaux du dossier du docteur Mabuse qui a brûlé. Mais les relations entre Travers et Marion vont se dégrader quand celui-ci comprend qu’elle lui a menti en appelant le docteur Jordan. Elle avoue qu’en réalité elle est en service commandé et doit le séduire pour l’épouser et ainsi permettre à Mabuse de mettre la main sur sa fortune. Mais comme l’hôtel est truffé de micros et de caméra, l’équipe de Mabuse est au courant de la trahison de Marion. Le détective de l’hôtel va les menacer et les enfermer dans les sous-sols. Ils y sont abandonnés pour attendre la mort. Mistelzweig a entretemps démasqué Cornelius, le faux aveugle, qui n’est autre que le docteur Jordan et le docteur Mabuse, ou du moins son héritier. La chasse est ouverte. Kras va intervenir et poursuivre le reste de la bande. Il arrête Berg qui le mène à la prison du sous-sol, ce qui va lui permettre de libérer Travers et Marion. Ensuite il va pourchasser en voiture Mabuse et ses derniers hommes qui finiront par se planter sur un pont et finir dans la rivière. 

    Le diabolique docteur Mabuse, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, Fritz Lang, 1960 

    La police se réunit et s’interroge sur un retour du docteur Mabuse 

    On ne cherchera pas le réalisme du côté du scénario, ni même des personnages. Fritz Lang présentait son film comme une critique du progrès technique à la fois à travers le développement de ce fusil moderne qui tire des aiguilles métalliques qui pénètrent le cerveau, mais aussi avec ce contrôle technicien envahissant qui s’appuie sur des micros, des caméras. Big Brother n’est pas très loin. Le générique s’inscrit sur des yeux, ces milliers d’yeux du titre allemand. Mais cette approche est à peine esquissée et disparaît derrière les aventures rocambolesques de Mabuse, sauf à considérer que Mabuse incarne à lui seul le progrès technique. Est-ce à dire qu’il y a un bon et un mauvais usage du progrès technique ? Pour le reste c’est le vieux piège de la femme fatale qui va vraiment fonctionner auprès du riche américain qui s’ennuie. On apprend que celui-ci vient de voir une centrale nucléaire qui lui appartient détruite dans une explosion, sans que cela ne l’émeuve plus que ça. Donc rapidement le film se disperse et perd de sa signification. Mabuse s’est réincarné dans un vague criminel qui veut semer le chaos, soit, mais sa personnalité n’est pas vraiment explorée comme elle l’était dans les deux premiers Mabuse. Le rôle central revient au commissaire Kras. C’est lui le cœur du film. Le couple Travers Marion n’a pas vraiment d’intérêt et Mabuse non plus. C’est donc Kras qui attire le plus l’attention par sa façon en apparence nonchalante de mener une enquête à la manière d’un Maigret d’outre-Rhin. L’allusion au fait que l’hôtel Luxor ait été construit par les nazis n’a pas non plus une grande signification, juste pour avaliser l’idée banale du fait qu’Hitler et sa clique ont bien incarné le mal le plus profond, ou encore pour montrer que si l’Allemagne a bien changé, il y reste cependant des résidus de cette folie, que ce soit Mabuse ou Berg par exemple. Qu’un homme seul puisse faire régner la terreur sur ceux qui le servent finalement entraîne un refus de les juger puisqu’ils ne sont pas vraiment responsables. Le commissaire Kras est celui qui répare les fautes de ses contemporains, c’est-à-dire du nazisme qui a dévoyé le cours de l’histoire de l’Allemagne. Il comprend bien qu’il en reste des séquelles et que l’épuration n’a pas été vraiment terminée. Remarquez que le docteur Cornelius tente d’entraîner ceux qui l’écoutent du côté de l’irrationnel par ses séances de spiritisme, mais il conserve pour lui les progrès de la science. Remarquez que, à la fin de sa carrière hollywoodienne, Lang s’interrogeait sur les journalistes et leur pouvoir. Ici, il commence par en tuer un, comme s’il réglait son compte à cette profession. 

    Le diabolique docteur Mabuse, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, Fritz Lang, 1960 

    Le docteur Cornelius entame une séance de télépathie 

    Si le scénario est très faible et sans surprise, par contre la réalisation est excellente, sûrement pas la meilleure de Lang comme le pensait Lotte Eisner, mais c’est du travail soigné. Il y a des emprunts nombreux à d’autres films noirs. Par exemple la scène où on voit Marion menacer de se jeter dans le vide ressort directement du film d’Henry Hathaway, Fourteen hours qui date de 1951. La séance de télépathie organisée par Cornelius est inspirée par le propre film de Fritz Lang, Ministry of fear de 1944 et bien sûr de Mabuse le joueur de 1922. La réunion des policiers qui tentent de mettre au point une parade à l’action de Mabuse rappelle aussi M. Mais il y a le style de Lang dans les mouvements d’appareil qui allient des rotations compliquées qui permettent de descendre ou de monter vers les personnages, comme dans la multiplication des plans en pied, et aussi dans ces formes qui utilisent systématiquement la plongée en avant. Il recycle évidemment toute une série de clichés du film noir, clichés qu’il a contribué à diffuser dans les années quarante. On pourra facilement apprécier cette maîtrise technique… qui tourne un peu à vide cependant à cause de la médiocrité du scénario. On remarquera l’exploitation du thème du voyeur, notamment quand il dévoile l’envers du décor du journal télévisé, quand bien sûr il montre ces écrans qui servent à espionner tout le monde, mais aussi dans le dévoilement de la chambre truquée qui permet d’accéder à l’intimité d’une jeune femme. Travers détruit ce trucage en passant de l’autre côté du miroir pour faire avancer la cause de la vérité. 

    Le diabolique docteur Mabuse, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, Fritz Lang, 1960 

    Le rusé commissaire Kras s’interroge sur un meurtre mystérieux 

    L’interprétation est assez moyenne. Ce n’est pas tant que les acteurs soient mauvais, mais plutôt qu’ils ne sont pas tout à fait à leur place. Gert Fröbe est comme très souvent, quand il ne cabotine pas trop, très bon dans le rôle du commissaire Kras. Il concentre toute l’attention. Comme c’est un peu grâce à lui que le film a eu du succès, on le réembauchera ensuite sur un remake du testament du docteur Mabuse où il sera un autre commissaire nommé Lohmann qui part à la chasse à nouveau de Mabuse. Le couple Travers-Marion Menil est assez improbable, Peter Van Eyck qui a un physique si germanique – quoi qu’il fût suisse – est peu crédible en américain enjoué. Il reviendra plus tard dans la saga Mabuse dans des rôles différents cependant. Dawn Addams dans le rôle de Marion reste un peu molle, elle a l’air d’être ailleurs. Wolfgang Preiss interprète trois rôles, Cornelius, Jordan et Mabuse. C’est un acteur plutôt habitué à jouer les raides soldats teutons plus ou moins nazis. Si son maquillage pour faire croire à trois personnes différentes est convaincant, son jeu l’est un peu moins. Par contre Werner Peters fait une très belle prestation dans le rôle de Mistelzweig, le truculent faux agent d’assurances qui se révélera être un redoutable limier d’Interpol qui démasque Mabuse. 

    Le diabolique docteur Mabuse, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, Fritz Lang, 1960 

    Travers et Marion sont retenus prisonniers dans les caves de l’hôtel Luxor 

    Si le film se voit sans déplaisir, il laisse un sentiment de vide, d’autant qu’il y a bien peu d’humour dans cette salade. Mais comme je l’ai dit ce sera un excellent succès commercial pour le baroud d’honneur de Fritz Lang. Ce succès engendrera d’ailleurs 5 suites, mais Lang ne s’y risquera pas. Dans ces suites on retrouvera Gert Fröbe, puis Peter Van Eyck. L’ultime mouture totalement inutile sera l’œuvre de Claude Chabrol qui en 1990 signera Docteur M. Je me demande d’ailleurs si ce n‘est pas le succès de cet ultime film de Fritz Lang qui va finalement décider les producteurs français à remettre au goût du jour le personnage de Fantômas sous la houlette d’André Hunebelle. Cette trilogie avec Jean Marais, Louis de Funès et Mylène Demongeot, aura un succès colossal et ne s’arrêtera qu’à cause de Jean Marais qui ne supportait pas vraiment que Louis de Funès et ses grimaces lui volent la vedette. Les deux personnages, Mabuse et Fantômas, sont très proches dans les principes qui les animent, sauf que chez Fritz Lang, contrairement à Louis Feuillade et à Hunebelle, on se prend un peu plus au sérieux. 

    Le diabolique docteur Mabuse, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, Fritz Lang, 1960 

    La police bloque le pont et empêche Mabuse de fuir

     

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  •  L’invraisemblable vérité, Beyond a reasonable doubt, Fritz Lang, 1956

    C’est l’ultime film américain de Lang, et franchement il aurait mieux fait de s’abstenir. Le scénario est d’une telle indigence qu même un Lang au mieux de sa forme n’aurait rien pu sauver de ce désastre. La faute en revient principalement au manque de crédibilité dus scénario, mais sans doute aussi au manque d’envie de Lang. En vérité à cette époque il considérait qu’il avait le tour de beaucoup de choses, et donc il voulait du nouveau. Il considérait lui-même ce film comme une rupture dans sa longue carrière, et peut-être croyait-il sincèrement à un renouveau. Il faut ajouter, pour être juste avec Lang, que le film connut moult problèmes avec la production. Mais enfin il n’est pas le seul. Et lang aussi avait eu des démêlés avec les producteurs ce qui ne l’empêcha pas de faire des films excellents.   

    L’invraisemblable vérité, Beyond a reasonable doubt, Fritz Lang, 1956 

    Garrett et Spencer viennent d’assister à une exécution capitale 

    L’influent patron de presse Spencer et son journaliste Garrett viennent d’assister à une exécution. Ils pensent tous les deux militer pour son abolition. Ils comptent pour cela se servir de l’entêtement de l’opportuniste procureur Thompson qui est lui un farouche supporter de cette forme de punition. Garrett est en même temps le fiancée de la fille de son patron, et il vient e publier un livre à succès. Spencer émet alors l’idée saugrenue de combattre Thompson et la peine de mort en faisant condamner un innocent, puis de démontrer l’absurdité de ce système en prouvant l’innocence du condamné. Il suggère que ce soit Garrett qui soit ce faux coupable, lui présentant qu’ainsi non seulement il ferait œuvre de justice, mais qu’en plus cela lui attirerait le succès. Garrett va accepter. Ils leur reste à trouver l’affaire idéale, c’est-à-dire une affaire dans laquelle la police patauge, et pour laquelle il sera possible de fabriquer des fausses preuves. Grâce à son introduction dans les services de la police, Spencer va dégoter un crime intéressant. Une jeune femme, danseuse de cabaret, a été sauvagement assassinée. Sur la foi de vagues témoignages Spencer et Garrett fabriquent des fausses preuves, les numérotent, les photographient. Garrett se met à fréquenter les filles qui connaissaient Patty, la jeune femme assassinée. Il va se mettre en situation de se faire repérer et arrêté. Jusque là le plan marche convenablement. Arrive le procès, et Garrett comme Spencer sont contents de voir que le procureur s’enfonce. Seule Susan commence à s’inquiéter. Mais l’imprévu toujours arrive. Au moment où Spencer doit dévoiler devant le tribunal les preuves du verdict erroné, il a un accident de voiture, il décède et les preuves sont détruites. Garrett et son avocat sont effondrés, mais Susan ne se laisse pas abattre et va se faire aider d’un policier, un ancien soupirant pour rouvrir l’enquête.  Celui-ci histoire de se faire bien voir va s’appliquer. Il reprend l’ensemble en enquêtant sur qui était cette fameuse Patty. Cependant l’exécuteur testamentaire revient et il trouve une lettre de Spencer qui prouve l’innocence de Garrett. Susan décide de porter cette lettre au procureur pour que celui-ci demande la grâce de Garrett. Ce que Thompson fait de bonne grâce, de peur de faire exécuter un innocent. Alors que tout semble s’achever de cette manière, le policier ami de Susan découvre que Patty n’est pas Patty, mais qu’elle s’appelle Emma et qu’elle avait eu des affaires sordides avec la justice. Faisant part de ses découvertes à Susan, celle-ci va retrouver Garrett, alors qu’on attend que le gouverneur signe la grâce. En discutant avec lui, elle se rend compte alors qu’il connaissait Emma, et donc qu’il est bien le vrai coupable. Garrett explique qu’en fait il a exécuté ce meurtre parce qu’elle ne voulait pas divorcer et qu’il a sauté sur l’occasion lorsque Spencer lui a proposé ce plan biscornu pour démontrer la nocivité de la peine de mort. Susan décide de lui tourner le dos et elle prévient le gouverneur qui refuse la grâce : Garrett sera exécuté. 

    L’invraisemblable vérité, Beyond a reasonable doubt, Fritz Lang, 1956 

    Spencer indique au procureur Thompson qu’il va intensifier sa campagne contre la peine de mort 

    Le scénario pose de nombreux problème. Les plus évidents sont les invraisemblances matérielles et psychologiques qui rebutent même le plus conciliant des spectateurs. Qu’un patron de presse imagine un tel scénario pour emmerder un procureur un peu trop rigide et combattre la peine de mort est déjà très limite, qu’un individu, son futur gendre, veuille bien s’y prêter est encore plus invraisemblable. Même si on admet qu’il a une bonne raison pour cela. Mais le double retournement est encore plus invraisemblable et à ce titre le film mérite le titre français. Premier retournement improbable, juste au moment où il va présenter ses preuves qui sauveront Garrett, Spencer a un accident. A croire qu’une force surnaturelle en veut à Garrett – en vérité on peut penser que le scénariste ait trouvé cette idée pour rallonger un peu la sauce et donner quelques scène supplémentaires à Joan Fontaine qui en a très peu. Mais voilà qu’opportunément on retrouver une nouvelle lettre cachée qui dédouane complètement Garrett ! Rebelote ! Ça non plus ça ne marche pas, non seulement à cause de l’enquête que mène le policier amoureux de Susan, mais aussi parce que le très froid et très calculateur Garrett se mange sur le coup et avoue connaitre Emma ! ça fait beaucoup de retournement en quelques minutes alors que le reste du temps le film ronronne. Non seulement ces rebondissements absurdes lassent le spectateur, mais en plus ils cassent le rythme de l’ensemble et déséquilibre le propos. 

    L’invraisemblable vérité, Beyond a reasonable doubt, Fritz Lang, 1956 

    Spencer et Garrett commencent à fabriquer des preuves 

    Mais quel est le propos de Lang ? Il dit dans sa correspondance avec Lotte Esneir qu’il veut montrer – comme Brecht, c’est lui qui le cite – que l’homme est fondamentalement mauvais. Et donc que tous les principaux protagonistes de ce film sont également mauvais. Garrett est en effet un criminel, mais il tue parce qu’on le fait chanter. Que cherche le policier qui enquête sur le passé de patty ? La preuve de la culpabilité de Garrett pour pouvoir le supplanter auprès de Susan ? Et celle-ci que veut-elle vraiment, le pouvoir sur l’empire de son père ou la grâce de Garrett ? Mais pourquoi Spencer utilise aussi dangereusement Garrett ? pour lutter contre Thompson, pour défendre une cause ? Cette philosophie des plus sommaires n’est guère satisfaisante. Et d’ailleurs les protagonistes de cette histoire loufoque ne sont guère sympathiques. Si nous regardons un peu au-delà des intentions avouées de Lang, que voyons nous ? D’abord une lutte entre deux grands bourgeois, Spencer le magnat de la presse et Thompson le procureur. On voit qu’ils luttent entre eux et se défient, mais au fond les idées qu’ils mettent en avant paraissent assez artificielle, tant dans la défense de la peine de mort que dans sa condamnation. Mais cette piste n’est guère suivie, elle est à peine effleurée. Garrett veut aussi le pouvoir, et ce pouvoir passe par une sorte de soumission filiale à Spencer dont il veut épouser la fille. On note que les deux fiancés ne sont guère empressés l’un envers l’autre,leurs rapports sont glacials. C’est le policier qui manifestera un peu plus de passion pour Susan d’ailleurs, sans qu’on sache si en draguant cette riche dinde il veut accéléré sa promotion sociale ou s’il est vraiment amoureux. Comme on le voit le fait que les personnages soient éclatés ne permet pas de comprendre leurs intentions véritables et donc de les situer. 

    L’invraisemblable vérité, Beyond a reasonable doubt, Fritz Lang, 1956 

    Garrett va expliquer à Susan qu’il doit repousser leur mariage

    Le film va dériver vers deux enquêtes, l’une menée par Garrett qui part à la recherche d’une fille qui pourra témoigner contre lui, et l’une menée par le trop dévoué Bob Hale. Dans les deux cas il s’agit de bourgeois qui pénètrent un milieu interlope, différent du leur. Cette confrontation ne donnera rien du tout, et les personnages qu’on y croisera resteront des caricatures sans épaisseur. Il y avait pourtant là une possibilité d’aérer le film, mais Lang n’y a même pas pensé. Il réduit les motivations des filles qu’on rencontre au cours de l’histoire à une simple cupidité. Certes ce sont des filles de mauvaise vie probablement, mais ce manque de nuance est extrêmement gênant dans un film noir. L’implication indirecte du monde de la presse dans l’histoire semble avoir été influencée aussi bien par Fuller que par Preminger. Et d’ailleurs le film dans son ensemble fait penser à du mauvais Preminger en rallongeant indûment les scènes de tribunal, impression renforcée par la présence d’un Dana Andrews fantomatique. Même à cette idée d’une presse représentant la démocratie américaine, Lange ne croit pas une minute, ce qui rend le film peu socialisé. 

    L’invraisemblable vérité, Beyond a reasonable doubt, Fritz Lang, 1956 

    Spencer prend des photos qui prouveront l’innocence de Garrett 

    La mise en scène est plate, et même la photographie ne soutient pas le propos. Le rythme est mauvais, pas seulement du point de vue des déséquilibres du scénario, mais aussi parce que c’est bien trop démonstratif. L’accident de Spencer est mal filmé, les scènes de tribunal sont bâclées, sans doute Lang comptait il sur la présence de ses acteurs, mais il s’est trompé. Pour du Lang disons que c’est très statique, il a même beaucoup limité les mouvements d‘appareil. Certes on reconnaîtra ses fameuses liaisons entre plan large et plan rapproché, mais c’est bien peu de chose. Peut-être qu’au fond il n’aimait pas assez ses personnages. J’ai dit tout à l’heure que ça ressemble à du mauvais Preminger, en ce sens qu’on dirait que Lang cherche à faire un film noir à la manière de. Mais c’était déjà un peu le cas avec son film précédent. Sauf qu’il semble que vers cette époque Preminger lui est en pleine forme, il enchaîne les succès dans tous les domaines et conserve son style en l’amplifiant. Lang ne croit plus en lui-même manifestement et sombre dans la paresse et dans l’ennui. Par exemple la scène où nous voyons Garrett faire connaissance avec la sulfureuse Dolly est médiocrement filmée : le décor est étriquée. On passe rapidement de son numéro filmé en plan large à la confrontation entre Garrett et elle en plan américain. Cet enchaînement ne permet pas de saisir ce qui oppose finalement le milieu bourgeois d’où vient le journaliste, et le milieu pauvre et vicieux où survit difficilement Dolly. Dans la dernière confrontation entre Garrett et Susan, il n’y a strictement aucune émotion. Garrett a l’air de s’en foutre qu’elle le rejette, et elle ne semble pas non plus souffrir de cette situation. Il va repartir vers sa cellule, comme si cela n’avait pas d’importance. Or, normalement, il sait qu’il risque la chaise électrique pour le crime qu’il a commis. Même s’il est mauvais, il doit bien ressentir quelque chose, d’autant qu’il explique à Susan que s’il a commis ce crime, c’est parce qu’il était nécessaire pour sa survie. Mais rien ne se passe, les deux protagonistes gardent un visage de marbre. Tout se passe comme si dans sa manière de filmer Lang tentait de recycler la vieille grammaire du cycle classique du film noir, mais sans y croire, d’une manière mécanique. Or le film noir a fait des progrès depuis, et Lang n’a pas suivi le mouvement, il apparaît comme peu moderne, engoncé dans des formes de mise en scène d’un autre âge. La façon de traiter le faux coupable qui en fait en est un vrai, semble aussi parfois lorgne un peu du côté d’Hitchcock, comme si Lang n’avait plus confiance dans son propre style. 

    L’invraisemblable vérité, Beyond a reasonable doubt, Fritz Lang, 1956 

    Thompson a fait arrêter Garrett 

    Dans ce désastre l’interprétation y est pour beaucoup. Dana Andrews qui tient le rôle de Garrett, et qui a pu être très bon chez Preminger justement est tout mou. On sait qu’à cette époque il avait de graves problèmes avec l’alcool. Ici il est plus qu’impassible, il est ailleurs.il ne s’anime jamais, même quand le sort lui est contraire. Joan Fontaine est embarquée dans ce film pour interpréter Susan. Mais c’est un rôle en retrait non déterminant. En vérité elle était déjà sur la pente glissante. Elle ne s’impliquait plus comme elle avait pu le faire chez Hitchcock par exemple, ou chez Norman Foster pour Kiss the blood off my hands. Certes ce n’est pas une actrice qui avait un charisme transcendant. Mais elle est ici complètement transparente. Elle fait son taf, et pas plus. Mais sans doute ce manque de brio du couple principal de Beyond a reasonable doubt est d’abord imputable à Lang qui tout de même avait une reputation non seulement de bon directeur d’acteurs, mais également de tyran sur le plateau. Le reste de la distribution tient sa place, mais sans plus, à l’exception de Barbara Nichols qui se fait très bien remarquer dans le rôle de la plantureuse Dolly. Contrairement à ce qu’on peut croire, c’était une bonne actrice, mais elle était encombrée si on peut dire d’un physique qui la condamnait aux rôles de blondes platinées à fort développement mammaire. Cette actrice qui avait un solide sens de l’humour, a connu une carrière difficile, notamment parce qu’elle eut des accidents de voiture très importants. Elle décédera très jeune. Néanmoins pour ceux qui ne la connaissent pas le film de Lang est une bonne introduction à son talent. 

    L’invraisemblable vérité, Beyond a reasonable doubt, Fritz Lang, 1956 

    Thompson veut faire condamner Garrett à la peine capitale 

    C’est un film qui a été très critiqué, et le public n’a pas marché, même si probablement il n’a pas perdu d’argent, le prestige de Lang s’effritait un petit peu plus. Peter Hyams tentera d’en faire un remake un peu plus musclé, mais le résultat sera encore pire que l’original. Certains le défendent encore aujourd’hui. Mais c’est très difficile, même quand on aime bien Lang. Néanmoins, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, on conseillera de voir ce film pour deux raisons, d’abord pour approfondir sa connaissance de l’œuvre de Lang, cinéaste majeur du film noir, ensuite pour tenter de comprendre comme le film noir à un moment donné est apparu comme une forme dégénérée de ce qu’il avait été. Mais ce qui est fascinant justement pour nous qui ne sommes pas de la trempe de Borde et Chaumeton, c’est de voir qu’ensuite le film noir va rebondir dans de nouvelles directions, avec de nouvelles thématiques – notamment le film de mafia – avec de nouvelles formes d’images en intégrant le cinémascope par exemple. Lang est passé à côté de quelque chose tout de même d’intéressant dans ce scénario indigent : la relation père-fils entre Spencer et Garrett.   

    L’invraisemblable vérité, Beyond a reasonable doubt, Fritz Lang, 1956 

    Garrett attend assez confiant que Spencer apporte la preuve de son innocence

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  •  La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Comme avec The woman in the windows et Scarlet street, Fritz Lang va entamer un diptyque. Il va s’agir à travers deux films de montrer à la fois la puissance et la perversité du journalisme. Tous les deux seront tournés la même année, parachevant la carrière américaine de Fritz Lang. Ici il va mêler une enquête criminelle, la recherche d’un tueur en série, aux intrigues qui se nouent, aux relations de pouvoir.  En réalité, ce n’est pas vraiment le côté héroïque de la profession qui intéresse Lang, mais au contraire sa face sombre, mais les coups tordus qui se passent à l’intérieur d’une rédaction. Le sujet a été tiré d’un ouvrage de Charles Epstein qui a été lui-même journaliste, et d’après ce qu’en dit Lotte Eisner, le film est assez près du roman, quoique le personnage de Nancy apparaisse un peu plus déluré. Peut-être cela vient-il du fait que le cinéma était curieusement plus contrôler par la censure que le roman populaire qui à cette époque prenait beaucoup de liberté pour représenter les choses du sexe. Bien que certains éléments soient empruntés au film noir, il s’agit plutôt d’un thriller de type hitchcockien, avec peut-être un peu plus d’amertume et de résignation. Mais comme on va le voir, Lang va recycler quelques-unes de ses marottes. 

    La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Robert Manners est un tueur en série, il s’introduit dans les immeubles en prétextant des livraisons, se débrouille ensuite pour bloquer la serrure et revient quelque temps ensuite pour assassiner les femmes qu’il a choisies comme proie. The sentinel, le grand journal du magnat Kyne qui possède aussi un réseau de chaînes de télévision, hésite à mettre en valeur le meurtre de Judith Felton. Mais l’affaire va être tranchée par le vieux Kyne lui-même qui, avant de mourir, décide que le journal doit mettre le paquet sur les assassinats. Griffith demande à Ed Mobley de prendre contact avec son copain de la criminelle pour avoir des informations. Cependant cette situation est endeuillée par la mort de Kyne.  C’est son fils Walter qui va lui succéder. Il a l’idée relativement stupide de mettre Griffith, Loving et Kritzer en concurrence, laissant entendre qu’il donner la plus haute responsabilité à celui qui réussira à avoir le scoop sur le tueur au rouge à lèvres. Les alliances se forment, Ed travaille avec Griffith, mais lui ne vise pas à grimper dans la hiérarchie. Sa fiancée, Nancy, travaille sous les ordres de Loving qui lui fait un peu du gringue. Kritzer prétend ne pas s’activer, mais il est l’amant de la femme de Walter, Doorothy, et il compte sur elle pour faire avancer ses affaires. Après un autre meurtre, Ed et Griffith, appuyé sur le policier Kaufman, vont mettre au point un plan pour appâter le tueur. Ed le provoquera au journal télévisé où il officie, en espérant qu’il tentera de tuer Nancy. Ils ont prévu de protéger Nancy. Entre temps Mildred qui est sensée être du côté de Loving, tente de saouler Ed afin de l’attirer dans son lit et de lui soutirer des informations sur l’avancement de l’enquête, car tout le monde a compris que si Ed était aussi efficace, c’était d’abord parce qu’il était très lié avec le policier Kaufman. Nancy va apprendre qu’Ed l’a trompée avec Mildred et va se mettre à vouloir rompre ses fiançailles. Mais le plan va à peu près marcher. Le tueur suit Nancy, mais celle-ci ne lui ouvre pas. Aussi il se rabat sur sa voisine qui n’est autre que Dorothy ! Une bataille féroce s’engage. La police arrive, Dorothy est sauvée, mais le tueur arrive à prendre la fuite. Ed va le poursuivre dans le métro. L’un derrière l’autre ils empruntent le tunnel étroit. Manner va être obligé de sortir par le haut, mais la police est là et le cueille. Walter règle ses comptes et distribue les bons points. Il donnera d’ailleurs un poste important à Kritzer parce que celui-ci menace de révéler les tromperies de sa femme. Ed et Nancy se sont réconciliés et vont se marier. Mais le journal leur apprend qu’Ed a été proposé pour diriger le journal à New York ! 

    La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Manners guette le départ du concierge 

    En apparence donc le thème serait celui du serial killer, type M. mais en vérité Lang ne s’intéresse pas vraiment à la psychologie du tueur. Il en fait un minimum, on verra que s’il a des problèmes avec les femmes au point de les tuer, cela provient de l’attitude de sa propre mère. Et d’ailleurs Manners en est conscient, puisqu’après le premier meurtre qu’on voit à l’écran, il écrira sur le mur Ask my mother. Une scène assez brève montrera l’affrontement entre la mère et le fils. Mais ce qui va être plus central c’est comment la petite communauté de journalistes qui vit au cœur du The sentinel, va se positionner et se déchirer face à ce crime et l’opportunité de s’en servir comme d’un tremplin pour son profit personnel. On pourrait y voir d’ailleurs une métaphore de l’idée de concurrence et de compétition qui sous-tend le capitalisme comme idéologie. Le vieux Kyne avant de mourir se désole que son incapable de fils ne soit pas susceptible de prendre la direction de son empire, comme si le but était, de génération en génération, de toujours accroître la puissance de l’empire familial. Le journal n’est pas le lieu où se fabrique la démocratie, mais une métaphore du capitalisme américain, avec ses luttes internes. Et d’ailleurs il n’est pas très certain que la direction du journal ait véritablement des compétences. Dans cette forme de compétition, les femmes payent un lourd tribut. Elles deviennent des objets, des enjeux de lutte comme la belle Dorothy que Kritzer pique à son patron. Elles sont des instruments. Loving envoie carrément sa maîtresse coucher avec Ed pour faire avancer ses affaires. Et même Ed qui a priori représente la probité du métier, il se sert de sa future épouse pour attirer le meurtrier et retirer ainsi la gloire de son arrestation. Obsédés par leur plan de carrière, ils ne se posent pas de question sur la personnalité du meurtrier qui pourtant crie au secours. Or c’est bien pour cela que les meurtres sont commis, pour cause d’indifférence générale. 

    La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Le concierge est soupçonné à cause de ses empreintes sur l’arme du crime

    On voit donc que Lang tente de sortir du simple film policier en l’enrichissant d’une sorte d’étude de mœurs. Ça tourne d’ailleurs parfois à la comédie, notamment à travers les quiproquos entre Ed et Nancy. Tous les protagonistes sont susceptibles de mentir, et Ed le premier. En effet si on veut bien croire qu’il n’a pas trompé sa future femme qui par ailleurs se refus à lui, il faut se fier à sa seule parole. D’ailleurs personne dans le journal ne peut croire qu’il n’a pas couché avec la belle Mildred, et tout le monde se moque de ses dénégations. Ed en vérité est le double de Manners, il souffre du puritanisme américain tout comme lui. Nancy s’applique à le repousser pour construire son emprise sur lui, comme elle repousse aussi les avances de son supérieur, Loving. On voit donc que si hommes se servent volontiers des femmes, celles-ci ne sont pas en reste. Elles les utilisent, soit pour renforcer leur sécurité, Nancy se barricade pour ne pas être violée. Mais elle semble plus effrayée par Ed que par le tueur qui court les rues ! Soit pour leur propre avancement. La lutte des classes se double d’une lutte des sexes ! Les femmes se tiennent en face des hommes comme ceux-ci face à leur patron Walter Kyne. Lang présente Kyne le père mourant comme le fondateur de l’empire sur la base d’une vraie volonté de construire un bel instrument défendant les progrès de la démocratie. Mais son fils représente quant à lui qu’une dégénérescence ce cette idée. Il n’en comprend que les mécanismes du pouvoir. Mais reconnaissons qu’il les comprend très bien puisqu’il met en scène une division qui va faire avancer les choses et renforcer son pouvoir personnel. Tout le monde souffre peut-être bien de cette situation, mais tout le monde s’y plie et surtout personne ne cherche à la changer. Walter Kyne admire le portrait de son père, c’est son guide, mais c’est aussi l’œil qui le surveille et qui lui indique la voie. On retrouve d’ailleurs ici le portrait comme dans Laura ou dans The woman in the woman et Scarlet street comme un élément de puissance. Il symbolise la richesse et la loi. Notez que nous nous trouvons dans un période où la télévision va bientôt supplanter le journal comme mode d’information de masse, et que Lang regarde cette révolution technologique avec beaucoup de méfiance. 

    La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Walter Kyne contemple le portrait de son père qui vient de décéder 

    Si nous partons de ce portrait, nous comprenons que Lang a recyclé toute une batterie d’éléments empruntés au film noir. La proximité avec Preminger est évidente, d’autant que Dana Andrews interprète le rôle le plus important. Sur le plan cinématographique, il y a au moins deux scènes décisives : d’abord l’ouverture et le meurtre de Judith Felton. Celle-ci qui se trouve dans sa salle de bains voit s’approcher le meurtrier, on ne voit que ses yeux exorbités, puis elle crie. Cette scène inspirera sans doute Hitchcock pour Psycho. C’est la même, sauf qu’Hitchcock la tournera d’une manière plus compliquée et moins directe, mais pas forcément plus efficace. La seconde séquence vraiment remarquable, c’est la poursuite dans le métro. Si elle s’inspire manifestement de Man hunt[1], à mon sens elle est plus moderne, moins stylisée. Lang utilise d’abord les mouvements de foule dans lequel veut se fondre Manners, mais ensuite, il va pénétrer dans le tunnel lui-même, là où se trouve le danger puisqu’une rame de métro peut surgir d’un instant à l’autre. Ici le jeu des lumières fait penser à The third man[2]. Cette impression est renforcée par la fin de la séquence lorsque Manners arrive enfin à la lumière. Mais ce sera évidemment pour se faire prendre par la police. 

    La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Mildred saoule Ed pour lui tirer les vers du nez 

    Le reste de la réalisation est bien moins remarquable. Lang travaille sur des univers clos où on sent les protagonistes prisonniers des lieux et d’eux-mêmes. La première séquence qui nous fait pénétrer dans le journal est magnifique, avec une belle profondeur de champ qui lui donne un aspect ouvert et dynamique. Mais ensuite, le journal lui-même est filmé comme une juxtaposition de lieux clos où on complote à qui mieux mieux. Le bar est aussi un lieu clos, mais Lang en tire cependant de jolis mouvements d’appareil pour éviter que les dialogues ne donnent l’impression d’une pièce de théâtre filmé. Les séquences avec le policier Kaufman restent un peu convenues tout de même. On retiendra encore l’enfilade et le jeu de miroir quand le tueur contemple Dorothy en train d’arranger ses bas. On comprend tout à fait son émoi ! Lang aime toujours filmer les jambes de ses actrices. Les scènes qui sont sensées se passer chez Walter qui fait sa gymnastique avec sa femme sont peut-être un peu téléphonées et manquent de grâce. 

    La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Manners tente de prendre le métro 

    Le film se voulant choral, les acteurs doivent être suffisamment importants pour supporter l’éclatement du récit. La tête d’affiche est Dana Andrews dans le rôle d’Ed. Ici il est plutôt dynamique, et joue très bien les ivrognes quand Mildred va le saouler. Il avait l’habitude, étant un buveur invétéré dans sa vie ordinaire. Moins à l’aise dans les scènes physiques quand il faut courir après l’assassin, il est très bon quand il fait le malin à la télévision. Il est carrément désemparé quand il doit faire face aux assauts de sa fiancée Nancy qui le martyrise avec ses scènes de ménage. John Drew Barrymore est Manners le tueur. Il n’a pas fait une grande carrière au cinéma, on se souvient de lui dans le film de Joseph Losey, The big night. Mais entre temps il s’est étoffé dans tous les sens du terme. Son jeu s’est affiné, et ici il est très bon. Vincent Price incarne Walter Kyne, l’héritier. Il est peut-être un peu vieux pour le rôle, mais il est bon, comme toujours. Cependant c’est un acteur qu’on a vu aussi chez Preminger, notamment dans Laura, et qui de ce fait tisse un lien de parenté entre les deux réalisateurs. Il y a George Sanders dans le rôle de Loving. Acteur solide qui avait travaillé déjà avec Lang sur Moonfleet, il est excellent dans le rôle du cauteleux rédacteur qui veut à tout prix le poste suprême, il arrive à en faire ressortir le côté joueur, il mise sa maitresse sans être sûr que cela rapportera quelque chose. Il avait connu beaucoup de succès dans le rôle de Simon Templar, le Saint, et du Falcon, deux rôles de détectives récurrents – une demi-douzaine de titres pour chacun – mais si cela l‘avait imposé comme un très bon acteur – il le prouvera aussi chez Mankiewicz – ce n’était pas des films importants. Thomas Mitchell joue le rôle de Jon Day Griffith, le rédacteur ami d’Ed. On l’a connu plus présent. Ici il est un peu éteint. Howard Duff sera le policier, toujours près à rendre service à Ed. Les femmes sont remarquables. D’abord Ida Lupino dans le rôle de l’intrigante Mildred, son rôle est bref, mais elle se fait suffisamment remarquer. Ensuite il y a Rhonda Fleming dans le rôle de Dorothy la femme adultère qui trompe son mari par désœuvrement. Elle est toujours excellente, mais ici peut-être encore plus. Il faut la voir ternir tête à Manners, physiquement. On a l’impression qu’elle va y passer, qu’elle va céder, mais non, elle défend sa vertu bec et ongles ! Elle a beaucoup d’énergie. Au moment où j’écris, elle est encore vivante. La même année, elle avait aussi tourné dans un très beau film noir, The killer is loose de Budd Boetticher[3]. Notez que dans ce film elle était la femme d’un policier qui se servait d’elle pour piéger le tueur. Et puis il y a Sally Forrest dans le rôle finalement difficile de Nancy. Je dis difficile parce qu’elle doit jouer sur plusieurs tableaux, la jeune fille vertueuse qui brime volontiers son fiancé, mais aussi la garce qui vise à affirmer son pouvoir par tous les moyens. Elle est mesquine à souhait.

     La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Ed continue la poursuite dans le tunnel 

    Certains pensent que tout ce qu’a fait le maître est d’égale qualité. Et il se trouve beaucoup de critique à défendre ce film comme une œuvre mal comprise et essentielle. On ne peut pas dire que ce soit un très grand film de Lang, il y a trop de paresse dans le scénario. Mais il se voit très bien. L’accueil critique a été bon et le public a suivi. Cependant force est de constater que la limite de cette œuvre tient globalement aux hésitations entre thriller, film noir et comédie grinçante. Lang devait peut-être lorgner du côté d’Hitchcock qui a cette époque faisait un tabac. Ce flotement entre les genres entraîne immanquablement un manque évident d’approfondissement et de l’intrigue et des personnages. C’est ce qui fait sans doute qu’il reste moins dans les mémoires que beaucoup d’autres films de Lang. C’est l’avant-dernier film américain de Lang. On peut sentir aussi un peu l’essoufflement. 

    La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Lorsqu’il sortira sur la rue Manners sera appréhendé 

    La cinquième victime, While the city sleeps, Fritz Lang, 1956 

    Lang dirigeant Ida Lupino et Dana Andrews

     

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  •  Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954

    Ce film est donc la deuxième adaptation d’un film de Renoir, La bête humaine, par Lang. Le point de départ est chez Zola, mais en réalité le film de Lang n’a rien à voir dans son principe avec ce roman. Il est aussi très différent du film de Renoir. Le scénario a été tellement tordu dans tous les sens qu’il est vraiment difficile de le situer dans cette filiation Zola-Renoir-Lang. Ce dernier avait dit-on revu le film de Renoir avant de se mettre au travail, il se le serait même fait envoyer par avion depuis Paris. Liquidons pourtant cette idée : Renoir s’inscrit dans la lignée naturaliste de Zola. Lang s’interroge sur l’ambivalence des sentiments : les individus avançant au gré de leurs pulsions entre le bien et le mal. Ce film vient dans la carrière de Lang juste après The big heat qui avait été un grand succès et que le réalisateur considérait comme son film le plus abouti[1]. Il retravaille encore avec Glenn Ford et Gloria Grahame, mais il est en train d’épuiser la veine du film noir, et du reste son film suivant sera un film d’aventures, Moonfleet. Pour autant ce n’est pas un film mineur de Lang, bien au contraire, d’un certain point de vue, il n’avait jamais été aussi loin dans la description de ambiguïté des sentiments humains. 

    Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954   

    Jeff a ramené un cadeau à Helen 

    Jeff Warren revient de la guerre de Corée et reprend son emploi à la compagnie de chemin de fer. Il va loger chez son ami Alec, dont la fille est amoureuse de lui. Les retrouvailles avec la famille Simmons sont chaleureuses, mais Jeff ne répond pas aux avances d’Helen. Carl est une mauvaise tête. Il vient de s’engueuler avec son supérieur, et il se fait virer de son travail. Il demande à sa femme, la jeune Vicki, d’intervenir auprès d’un ponte de la compagnie, Owens, afin qu’il reprenne son emploi. Elle a connu en effet Owens par le passé. Vicki dans un premier temps refuse, elle lui dit qu’au fond c’est une bonne occasion de partir et de faire autre chose. Mais Carl insiste tellement qu’elle finit par céder. Ils s’en vont ensemble à la ville. Mais elle se rend seule au rendez-vous d’Owens. Revenant tardivement de ce rendez-vous, Carl la soupçonne de l’avoir trompé. Il la bat et la force à avouer, alors qu’elle a fait tout cela pour sauver l’emploi de son mari. Il lui impose également d’écrire une lettre pour qu’elle fixe un rendez-vous à Owens qui doit prendre le même train de nuit qu’eux. Mais dans ce train Il y a aussi Jeff qui rejoint son dépôt pour aller travailler. Carl s’introduit dans le compartiment d’Owens et le poignarde à mort. Avisant que Jeff est dans le couloir, il envoie Vicki pour l’éloigner, ce qui veut dire le séduire. Ils échangeront un baiser. Lorsque le cadavre d’Owens est découvert, une enquête est lancée. Jeff va témoigner de façon à ce que ni Vicki, ni Carl, ne soient soupçonnés. Il va entamer une liaison avec Vicki qui par ailleurs se refuse à Carl. Ce dernier devient de plus en plus violent et boit plus que de raison. De son côté Helen tente de ramener Jeff à la raison. Apparemment tout le monde connait maintenant sa liaison avec Vicki. Celle-ci cependant ne peut pas quitter Carl car il garde la lettre qu’elle a écrite et qui l’implique dans le meurtre d’Owens. Elle se confie longuement à Jeff sur les vicissitudes de sa vie personnelle. Elle va lui demander de tuer Carl, lui promettant qu’ils partiront ensemble ensuite. Jeff suit Carle et s’apprête à le tuer, mais au dernier moment il renonce. Retournant vers Vicki, il vide sons ace et lui dit qu’elle est une manipulatrice, perverse et menteuse. Il a cependant récupéré la lettre compromettante. Vicki est donc libre, mais Jeff ne veut plus d’elle. Vicki va quitter finalement Carl, elle prend le train que conduit Jeff. Durant le voyage, alors qu’on comprend que Jeff a décidé de se ranger et de se tourner vers Helen, de se montrer raisonnable, Carl qui a de nouveau perdu son emploi pénètre dans le compartiment de Vicki. Il la supplie pour qu’elle reprenne la vie commune, mais elle l’envoie promener et se moque de lui. Carl ne le supportant pas, il l’étrangle, tandis que le train continue son chemin. 

    Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954

    Carl veut que Vicki avoue qu’elle l’a trompé 

    Le film a été très mal accueilli aux Etats-Unis, parce qu’au fond aucun personnage n’entraîne la sympathie. Jeff apparait comme un hypocrite et un sournois, il laisse entrevoir un espoir de rédemption à Vicki, mais finalement l’abandonne pour se ranger vers la tranquille et responsable Helen. Carl est une brute, violent et buveur, il tente d’emprisonner sa femme, tout en restant dépendant d’elle. Vicki est menteuse, tricheuse, manipulatrice. Même si elle a des excuses parce que la vie l’a maltraitée, elle fait le vide autour d’elle. C’est elle le personnage le plus intéressant parce qu’on la sent à la fois forte et fragile, soumise et révoltée. Et donc de cette situation ambigüe, s’explique son caractère ambigu, au-delà de la question du bien et du mal. En même temps elle est celle qui apporte la vérité et qui l’a dit, elle en mourra. Lorsqu’elle doit se séparer de Jeff, elle lui crie tout ce qu’elle a sur le cœur, qu’au fond lui aussi l’a bien utilisée, s’est servi de son corps pour assouvir ses bas instincts. Elle dira aussi à Carl ce que vraiment elle pense de lui, combien elle le méprise. Une fois de plus c’est le vieux thème du trio adultérin qui est mis en avant. Mais s’il y a un lien entre Carl et Jeff par l’intermédiaire de Vicki, c’est pour nous présenter les deux faces de la bête. Ils sont tous les deux dans une volonté d’exploiter et de soumettre Vicki. Carl use de la violence et des coups, Jeff de la persuasion. Mais quand il va se rendre compte que Vicki lui échappe, qu’elle se rebelle, il va l’abandonner, se retourner vers Helen dont la morale et la vie sont plus conformistes. Vicki ne s’embarrasse pas d’une fausse morale pour s’émanciper, s’il faut écarter les cuisses avec Owens, elle le fait, s’il faut tuer Carl, elle poussera Jeff à le faire sans état d’âme. Mais enfin d’une manière ou d’une autre, il reste une lutte entre Carl et Jeff pour la possession de la femme. 

    Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954   

    Dans le train Jeff croise Vicki qui le séduit 

    Cependant, si Jeff choisit d’avoir une relation avec Vicki plutôt qu’avec Helen, c’est parce que Vicki n’est pas conformiste et ne vise pas à construire une famille. Elle vit de passion, et on n’a pas lieu de mettre en doute ce qu’elle dit quand elle affirme qu’elle aime Jeff. Au fond si elle ment, c’est parce qu’elle a appris toute petite à se méfier des hommes qui n’en ont qu’après son cul. Elle a conscience de ses faiblesses, et quoi qu’elle en dise, elle a peur de prendre des coups. Ces coups qu’elle montre aussi pour se faire prendre en pitié par Jeff, ce sont aussi ses blessures de guerre dans cette étrange guerre entre les sexes. Elle est seule, mais elle perçoit aussi cette solitude chez Jeff, et elle s’en sert. Jeff est revenu de la guerre de Corée très marqué, même s’il ne laisse rien paraître. Vicki mettra l’accent là-dessus : s’il a tué pendant la guerre, il peut bien tuer aussi par amour pour elle ! C’est une logique imparable, mais cette logique effraie Jeff, et il renoncera de peur de se retrouver trop lié à Vicki. On voit donc que l’opposition entre Jeff et Carl se double d’une autre opposition : d’un côté le modèle familial américain porté aux nues, et de l’autre la passion sexuelle et amoureuse. Jeff s’interrogera là-dessus, notamment lorsqu’il contemple les billets pour aller au bal avec Helen. Il en sent tout le dérisoire, mais ensuite il pliera à cette fantaisie conformiste. 

    Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954   

    Lors de l’enquête sur le meurtre d’Owens, Jeff dira qu’il ne reconnait personne 

    Comme on le comprend on ne peut pas se contenter de regarder ce film seulement en disant que tous les personnages sont mauvais et dissimulateurs, ou même qu’ils ont eu le grand tort de s’éloigner du modèle familial traditionnel. En vérité ils sont prédéterminés par leur position sociale, voire par leur sexe : Vicki appartient à un milieu pauvre, sa mère était femme de charge chez Owens. Elle doit subir le pouvoir de celui-ci. Carl est marié à une femme trop jeune pour lui, et bien qu’elle ne dise rien, du moins au début du film, cela le travaille en permanence. Et puis il subit aussi le pouvoir économique de son supérieur qui le contraint à demander à sa femme de lui récupérer son boulot. Jeff a été marqué par la guerre, et quand il en revient, il va habiter chez son copain Alec parce qu’il cherche une famille qui le protégera. Même si les conventions sont respectées vis-à-vis de la censure, l’ambigüité reste. On dit que ce film rencontra beaucoup de difficultés avec les censeurs. Mais on pourrait dire qu’en toute chose malheur est bon, parce qu’en suivant les règles de la morale ordinaire, le récit finit par les miner de l’intérieur. En effet, le faux happy ending rend finalement Jeff encore plus antipathique que s’il avait voulut ouvertement violer les codes de l’idéologie dominante. C’est d’ailleurs une des grandes forces du film noir que de critiquer la morale sous le couvert de la servir. 

    Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954   

    Helen se désole que Jeff la repousse

     Sur le plan cinématographique, la manière de filmer de Lang avait un peu changé. Comme je l’ai signalé, dans ses films noirs précédents, il ne fait guère appel aux décors naturels, préférant le studio qui lui permet un meilleur contrôle des lumières et de la photo. Mais ici il va multiplier au contraire les apports des extérieurs. Le sujet se prête en effet à cela puisqu’il est question de trains, de gare, de dépôt et de rails. Les trains et les gares symbolisent dans le film noir plusieurs choses, d’abord la possibilité d’un ailleurs, cette idée revient souvent dans la bouche de Vicki, elle veut partir et donc sortir de ce réseau de rails qui ne semblent mener nulle part. C’est aussi évidemment un symbole de renouveau. Jeff recommence une nouvelle vie après la guerre en conduisant des trains. Mais nous voyons aussi que le réseau des chemins de fer crée des possibilités de bifurcations inattendues. Des rencontres qui sont autant de possibilités à l’intersection des rails. En outre les machines sont filmées comme des objets lourds et difficiles à dompter : on peut les comprendre comme des métaphores de la femme. Lang insiste d’ailleurs sur la difficulté que les machinistes ont à grimper dans leur habitacle. L’image en contre plongée renforce cette idée. Mais au-delà des symboles, les décors des chemins de fer donnent un aspect prolétarien au film. Les protagonistes sont d’abord des petites gens qui doivent travailler pour gagner leur vie. C’est aussi un univers très masculin, puisque nous sommes dans une situation où les femmes mariées ne travaillent pas. Vicki travaillait à la gare comme marchande de journaux, mais après qu’elle eut épousé Carl, elle est confinée à la maison. Le train est aussi un lieu de rencontre magique : c’est dans les couloirs d’un train qui roule que Jeff croise Vicki et qu’il va la désirer plus que tout. Ces décors sont dans l’ensemble filmés en longues perspectives, horizontalement pour donner une ligne de fuite à l’image, mais aussi aux protagonistes ! 

    Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954   

    Jeff ne reconnait pas Carl qui semble ivre et perdu 

    La réalisation est sans surprise très maîtrisée, Lang utilise le grand savoir faire de Burnett Guffey, un grand photographe qui a assimilé parfaitement la grammaire du film noir. Il fera la photo la même année de Private Hell 36[2] et c’est également lui qui photographiera Le Bonnie and Clyde d’Arthur Penn. C’est sans doute grâce à lui que Human desire apparait bien plus aéré que les autres films noirs de Lang. Les scènes où s’opposent les hommes – Carl, mais aussi Jeff – à Vicki, sont d’une grande violence, avec un montage serré qui provoque un malaise chez le spectateur. Comme dans The scarlett street Lang utilise l’ellipse pour l’enquête qui se déroule dans le tribunal. Les amants se retrouvent dans des lieux clos, propices aux confidences après l’amour, dans le désordre du lit. La lumière est ici tamisée, les mouvements de la caméra assez peu sensibles pour donner une atmosphère de paix provisoire. 

    Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954   

    Vicki a pris le train pour fuir Carl 

    L’interprétation c’est d’abord Gloria Grahame qui efface ses deux partenaires masculins dans le rôle de Vicki. Elle avait déjà travaillé avec Lang sur The big heat, avec le même Glenn Ford, mais elle s’était plutôt mal entendue avec le réalisateur. Actrice extravagante dans sa vie privée, une des bad girls comme Hollywood en a tant connu, elle était difficile à manier. Lang voulait Rita Hayworth. Mais le fait qu’on lui imposa Grahame est finalement un bienfait. Hayworth est plus directe, moins ambigüe, moins fragile aussi. C’est un de ses meilleurs rôles et c’est ce qui fait que l’on peut toujours revoir ce film ne serait-ce que pour elle. Tour à tour apeurée et audacieuse, tremblante et courageuse, elle arrive finalement à nous faire croire contre le scénario lui-même à sa sincérité. Une des figures féminines majeures du film noir, Grahame n’a cependant pas eu la carrière que, selon moi, elle méritait. Elle a une telle facilité de jeu qu’on se laisse prendre. Lang lui reprochait semble-t-il de n’en faire qu’à sa tête et de changer son jeu en fonction des différentes prises, mais c’est peut-être cette spontanéité qui la rend si attachante. Dans le rôle de Jeff, Lang voulait Peter Lorre ! Comme quoi Lang n’était pas toujours très bon juge en matière de distribution. Mais Peter Lorre refusa le rôle – on dit que c’était à cause des mauvais traitements que lui avait infligés le réalisateur sur le tournage de M, et peut être que le studio ne l’aurait pas accepté. On voit assez mal Peter Lorre séduire Gloria Grahame. Glenn Ford est très bon, comme toujours, c’est un acteur qui est souvent méprisé pour son physique un peu trop propret, l’image du bon américain. Mais justement c’est ce qui fait sa force dans ce film. En effet il joue deux personnages, l’un bien comme il faut, l’autre hypocrite et peut-être même mauvais. Tout le long du film il nous laisse croire au bon samaritain, et puis tout d’un coup dans l’ultime confrontation avec Vicki il se révèle pour ce qu’il est, guère compréhensif pour les souffrances de la jeune femme qu’il abandonne lâchement. Mais il sait se faire bien voir de sa famille d’accueil, avec des sourires pleins de guimauves. Le troisième protagoniste majeur, c’est Broderick Crawford dans le rôle de Carl. C’est un excellent acteur, et plus particulièrement dans les films noirs. Il joue bien de son physique cabossé qui justifie le plus souvent sa bestialité. Mais il sait aussi montrer sa fragilité. On lui reprochera sans doute d’en faire un peu trop dans ses scènes d’ivresse quand Jeff et Vicki vont le ramener à la maison. C’est l’homme qui ne sait pas se dominer, ni dans la boisson, ni avec sa femme, et cela lui entraîne des ennuis à n’en plus finir. Edgar Buchanan est Alec, l’ami et le mécano de Jeff. Il a le physique de l’emploi. Kathleen Case incarne la jeune Helen. Il est étonnant qu’elle n’ait pas fait une meilleure carrière à l’écran, qu’elle ait été employée plutôt par la télévision. Elle excellente dans un rôle difficile puisqu’il faut qu’elle joue les oiseaux blessés dans la dignité, ne se faisant finalement plus guère d’illusion sur le comportement de Jeff.

    Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954   

    Une scène coupée au montage

    C’est un très bon film noir de Fritz Lang qui mérite qu’on y revienne. L’accueil critique fut assez mitigé, et le succès commercial très relatif, sans doute parce que l’ambiguïté des deux personnages principaux ne laisse aucun espoir. Peut-être s’attendait-on à une forme de naturalisme plus claire qui désigne les coupables du point de vue de leur patrimoine génétique, ou du point de vue de la fatalité. Mais justement Lang laisse la porte ouverte sur les responsabilités de ce drame, même si on comprend bien que la Guerre de Corée a produit des dégâts dans les certitudes morales de Jeff. 

    Désirs humains, Human desire, Fritz Lang, 1954   

    Lang dirigeant Gloria Grahame et Broderick Crawford

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