• Jean-Baptiste Fichet, La beauté Bud Powell, Bartillat, 2017

    Pour écrire sur le jazz, et encore plus sur un musicien complètement inconnu du grand public, disons même oublié par les amateurs de jazz, il faut avoir un peu un grain. Jean-Baptiste Fichet a un grain, et son éditeur aussi. Et c’est sans doute pour ça qu’il faut lire cet ouvrage. Bud Powell a été un de mes pianistes de chevet pendant des années. Mon préféré, je n’en sais rien, et je ne m’aventurerais pas à un classement. Il est exact que Bud Powell a été une révolution pianistique dont se sont inspiré les plus grands pianistes, Bill Evans, Phineas Newborn, et même le grand John Lewis le maître du silence. Thelonious Monk restant à part, de côté, encore plus inclassable. Ce qu’écrit Jean-Baptiste Fichet, ce n’est ni une analyse de la musique de Bud Powell, ni même son histoire tragique. Il couche sur les feuilles blanches l’histoire de sa propre passion qu’il tente de nous faire partager.

    On ne comparera donc pas cet ouvrage avec le livre de Francis Paudras, La danse des infidèles[1], dont l’édition illustrée en grand format est pour moi le plus beau livre qu’on n’ait jamais écrit sur le jazz en général. Francis Paudras[2] avait un avantage sur Jean-Baptiste Fichet si je puis dire, non seulement il connaissait Bud Powell, mais il s’était occupé de lui, faisant en sorte de lui adoucir les difficultés de l’existence. Francis Paudras est hélas décédé assez jeune, il y a maintenant une vingtaine d’années, après avoir notamment exhumé des tonnes de concerts et d’enregistrements qui ont renouvelé assez largement ce qu’on savait de ce pianiste.  

    Jean-Baptiste Fichet, La beauté Bud Powell, Bartillat, 2017

    Des pianistes comme René Urtreger ont exploré toute leur vie la musique de Bud Powell. C’était autre chose qu’une manie, une leçon de vie si je puis dire. Malgré son jeune âge, Jean-Baptiste Fichet sait tout cela. Alors il choisit une voie de biais pour parler de cette passion qui l’a pris un jour pour Bud Powell. Ce n’est pas simple d’écrire sur cette passion singulière et surtout de la faire partager. Car c’est bien là le but de l’exercice. Deux catégories de lecteurs liront cet ouvrage, ceux qui connaissent très bien Bud Powell et qui seront heureux de voir mettre noir sur blanc la vérité de leur passion pour ce pianiste, et peut-être quelques autres qui, suite à cette lecture, iront y voir d’eux-mêmes ce qu’il en est réellement avec leurs oreilles et aussi leur coeur. Car quelque alambiquée que cette musique paraisse peut-être au premier abord, c’est d’abord une musique qui vient du cœur et qui ne calcule pas.

      Jean-Baptiste Fichet, La beauté Bud Powell, Bartillat, 2017

    Bud Powell était ce qu’il était, mais sa vie se résumait à la musique, il n’était pas le seul comme ça. Parker, Monk et quelques autres s’en foutait un peu de l’argent et même de l’hédonisme ordinaire de la vie quotidienne. Bud Powell était en exil de lui-même aussi bien à Paris, ville qui l’avait adopté, qu’aux Etats-Unis.

    Il est bien difficile de parler et d’écrire sur le jazz. Très souvent les ouvrages sur le jazz sont des biographies méticuleuses comme des traités de sociologie, ou des études savantes d’où l’émotion est absente. Trouver les mots pour décrire l’émotion, c’est aussi difficile que de décrire les couleurs de l’automne, car il s’agit de trouver le ton juste. Jean-Baptiste Fichet s’en tire très bien. Evidemment il n’a jamais connu Bud Powell comme Paudras, et d’ailleurs personne n’a connu Bud Powell aussi bien que Paufras. Le texte est une sorte de réverie où Fichet mêle des anecdotes piquées ici et là, notamment chez Paudras, avec ses sentiments sur sa musique, tout en suivant une sorte de chronologie qui donne aussi un peu l’allure d’une biographie. Le but est d’en faire ressortir la beauté. C’est sans doute ce mélange qui fait apparaître le désespoir, le vrai. Il y a un passage où Fichet nous dit que ce n’est pas le désespoir qui produit la musique, mais que c’est celle-ci qui permet de lutter contre lui. C’est bien vu.

      Jean-Baptiste Fichet, La beauté Bud Powell, Bartillat, 2017

    Aux funérailles de Bud Powell on a même joué de la musique. Il y avait du monde, et du beau monde. Barry Harris a joué du piano, Benny Green du trombonne, on y a vu aussi l’immense Kenny Dorham. Preuve que Bud n’était pas aussi oublié que ça, et donc qu’il avait marqué son temps. C’est vrai qu’il est bien moins connu que Charlie Parker, John Coltrane, ou même Monk, mais qu’est-ce que cela peut faire. Charlie Parker, un autre génie, n’est guère connu aujourd’hui que des amateurs attardés d’une musique en voie de disparition. Nous sommes un peu comme les derniers des Mohicans, il ne faut pas se faire d’illusion. Même dans ma jeunesse, alors que le jazz était encore une musique bien vivante, nous étions déjà dans un état de minorité.



    [1] Editions de l’Instant, 1986. Je parle ici de la version de cet ouvrage richement illustré, et non de la version brochée.

    [2] En cherchant sur Internet, je me suis rendu compte que Francis Paudras avait une page Wikipédia en allemand, mais pas en français, ce qui peut paraître curieux, étant donné la réputation de Paris comme la capitale du jazz en dehors des Etats-Unis.

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  •  Symphonie pour un massacre, Jacques Deray, 1963

    C’est un des rares films de Jacques Deray, avec L’homme de Marrakech, qui était invisible depuis longtemps. Et le voilà enfin disponible dans une excellente version Blu ray. C’est un petit évènement à la fois pour ceux qui considèrent que Jacques Deray est un cinéaste sous-estimé, mais aussi pour ceux qui considèrent que José Giovanni a apporté énormément dans le développement du film noir à la française. Ce film vient après Du rififi à Tokyo qui était déjà une adaptation de José Giovanni d’un roman d’Auguste Le Breton. Mais il précède aussi Par un beau matin d’été, une adaptation d’un ouvrage de James Hadley Chase avec Jean-Paul Belmondo. Ce dernier film qui a eu pourtant un joli succès à sa sortie reste assez méconnu. C’est aussi un film noir, avec des moyens plus importants et qui va permettre à Jacques Deray de changer de catégorie. Il est tiré d’un roman, Les mystifiés, d’Alain Reynaud-Fourton, publié à la Série noire et qui a eu un très bon succès, au point d’être traduit et réédité aux Etats-Unis. Alain Reynaud-Fourton reste assez peu connu. En dehors de quelques pièces de théâtre à succès, on lui doit deux autres romans dont un autre à la Série noire, La balade des vendus.  

    Symphonie pour un massacre, Jacques Deray, 1963

    Cinq truands chevronnés et relativement riches s’associent pour acheter de la drogue à un nommé Cerutti. Il faut cependant rassembler une très grosse somme et aller chercher le produit à Marseille. Il y a là Paoli qui fait office de chef de gang, Valoti qui dirige un bar de nuit prospère, Clavet qui gère un cercle de jeu en difficulté dans lequel sont associés aussi Valoti et Jabeke. Celui-ci a aussi la particularité d’avoir fait de la femme de Valoti sa maitresse. Et puis il y a Moreau, c’est lui qui sera chargé de transporter les fonds. En attendant il faut réunir les fonds. Clavet qui a des problèmes d’argent achète des faux dollars pour couvrir sa mise. Jabeke a alors l’idée de voler la somme réunie par les truands. Il imagine un scénario assez compliqué : il se construit un alibi à Bruxelles, prend un train à Lyon, revient à Paris et embarque dans le même train que Moreau. Pour pas qu’on le reconnaisse, il s’est affublé d’une perruque, d’une moustache postiche et de lunettes. Mais quand il va vouloir dérober la valise pleine d’argent, Moreau se réveille. Une sourde lutte va s’engager et Moreau va mourir. Pour s’en débarrasser, Jabeke le jette par la fenêtre. Puis, à Lyon il récupère sa voiture et retourne à Bruxelles. Rapidement les membres du gang vont savoir que Moreau s’est fait repasser. Paoli appelle Jabeke à Bruxelles et lui demande de rentrer. Lorsqu’il arrive, Jabeke va cependant se vendre à Paoli : en effet en parlant il montre qu’il savait que Paoli avait accompagné Moreau à la gare. Jabeke tue alors Paoli. Il sort par la porte de service, alors que Calvet et Valoti attende devant l’immeuble. Il les rejoint et monte avec eux chez Paoli pour constater le décès. Les trois survivants décident de se débarrasser du corps en le jetant au fond d’un étang. Plus tard, Clavet au cercle doit faire face à de très lourdes pertes. Il prévient Valoti et Jabeke qu’il doit payer une forte somme à deux Américains. Ses associés décident de renflouer l’affaire. Mais Jabeke avance, sans le savoir, la part de Clavet avec les faux de dollars. Les Américains s’en aperçoivent lorsqu’ils viennent encaisser leurs gains chez Valoti. Celui-ci a de plus en plus de soupçons concernant Jabeke. Il fait mine de partir à Genève et laisse la direction de son club à Jabeke. Pendant ce temps il va récupérer l’argent chez Jabeke. Lorsqu’il revient, il se retrouve en tête à tête avec Jabeke. Il veut lui régler son compte, mais sa femme arrive sur le moment et c’est Jabeke qui tue Valoti. Il se débarrasse lui aussi du corps. Entre temps Calvet croit fermement que c’est Valoti qui a les faux dollars, et donc que c’est lui qui a étouffé le pognon. Il prévient Jabeke. Mais celui-ci va le tuer également. Sa victoire sera cependant de courte durée car la femme de Calvet a deviné que Jabeke était l’origine de tous les problèmes et donc de la mort de son mari. Elle va à la rencontre de Jabeke et le tue.

     Symphonie pour un massacre, Jacques Deray, 1963 

    Les associés doivent décider de la manière de réunir les fonds et de les transférer 

    Ce scénario est assez étrange dans la mesure où il adjoint à une histoire de truands qui s’entretuent pour cause de cupidité, une sorte d’élimination à la Agatha Christie : s’il en reste un seul, ce sera celui-là. Evidemment la cupidité est dominante. Au début on voit d’ailleurs les truands se demander pourquoi ils continuent leur vie d’aventure. Paoli donne une réponse qui en vaut une autre : on se fixe au départ une certaine somme, puis ensuite, une fois qu’on l’a atteinte, on en veut encore plus. Mais cette cupidité latente fait qu’aucun des truands n’a confiance dans les autres. C’est Jabeke qui est le plus retors, mais cela aurait pu être tout aussi bien Calvet qui paye sa part avec des faux dollars. Cette thématique est tout à fait dans la lignée des œuvres de José Giovanni première manière qui, contrairement à ce que certains ont pu en penser, passe son temps à expliquer combien le milieu est corrompu et immoral. Ces gens là vivent sans honneur, seulement pour s’approprier le plus de fric dans la plus courte unité de temps. Les femmes ne valent guère mieux, sauf qu’elles n’usent pas du même expédient. La femme de Valoti le trompe avec son ami, mais la femme de Clavet encourage son mari à tromper ses associés. 

    Symphonie pour un massacre, Jacques Deray, 1963 

    Paoli accompagne Moreau à la gare de Lyon 

    C’est la peinture d’un milieu, tel qu’il se donnait à voir au début des années soixante, c’est-à-dire après la représentation plus romantique finalement qu’on pouvait en donner dans un film comme Touchez pas au grisbi. Les truands sont des aspirants à une vie bourgeoise et respectable. Moreau rêve d’avoir une auberge de première catégorie. Ils sont bien habillés comme des bourgeois dont ils ne se distinguent guère dans leurs objectifs. Leur façon de truander s’apparente à une accumulation primitive du capital sournoise et non à une rupture dans le modèle de société. Ils ne sont pas vraiment marginaux. Ils sont tout à fait modernes et adaptés aux nouvelles exigences économiques de la société, ils ont le profil d’investisseurs chargés de bien des soucis. L’ensemble est donc un film choral où la mise en scène va prendre ses distances avec des personnages assez peu sympathiques. La difficulté est bien sûr dans ce genre de film de donner suffisamment d’informations sans en rajouter et sans se disperser. On remarque que le scénario est un travail de José Giovanni avec Claude Sautet, Claude Sautet avec qui il collaborera jusqu’au bout. Les deux hommes s’étaient connus par l’intermédiaire de Lino Ventura sur le tournage de Classe tous risques, sûrement une des plus belles adaptations d’un roman de José Giovanni[1]. Pour le reste, et c’est ça qui le rapproche encore plus du noir, la fatalité définit la place de chacun des protagonistes. Cette fatalité se retrouve aussi bien dans le fait que Jabeke trouve par hasard un sac qui est le même que celui de Moreau et cela lui donne l’idée de la substitution, que dans le fait que Moreau se réveille au mauvais moment et entraîne l’histoire vers une sanglante saga. Ou encore lorsque Jabeke va se faire tuer par Valoti, sa femme arrive de façon intempestive. Au fur et à mesure que l’histoire avance, la pente fatale devient de plus en plus glissante. 

    Symphonie pour un massacre, Jacques Deray, 1963 

    Dans le train Jabeke va s’emparer de la valise bourrée d’argent 

    La mise en scène est solide et utilise très largement les codes du film noir. La belle photo de Claude Renoir accompagne cette utilisation des nuances sombres dans la nuit. De même Jacques Deray n’hésite pas à utiliser le plan large dans la présentation des scènes de groupe. Cependant, si on retrouve ses codes dans les espaces clos, le style s’en éloigne quand il faut saisir les scènes d’extérieurs. C’est peut-être pour ça qu’on pourrait parler de Jacques Deray comme un cinéaste de l’entre-deux[2]. On remarque ainsi la très grande mobilité de la caméra dans la déambulation nocturne de Jabeke. On pourrait la rapprocher des idées de la Nouvelle Vague, mais en vérité on retrouve ces mêmes principes dans les films noirs américains du tout début des années soixante comme Blast of silence d’Allen Baron[3] ou chez Stuart Rosemberg dans Murder unc.[4]. pour ma part, il me semble que Jacques Deray a été contrarié dans sa créativité en passant du côté des grosses productions, bien qu’il y ait aussi connu des réussites intéressantes comme Flic Story ou La piscine. Il me semble qu’il y a plus d’audace dans ces premiers films noirs comme Du rififi à Tokyo, Symphonie pour un massacre ou même dans Par un beau matin d’été. Au moment où Jean-Pierre Melville va bifurquer vers une mise en scène toujours plus sobre avec Le doulos, Jacques Deray va aller vers quelque chose de plus conventionnel. Mais en 1963, les deux auteurs paraissent assez proches par leurs références constantes au film noir classique.

     Symphonie pour un massacre, Jacques Deray, 1963 

    Jabeke est revenu de Bruxelles pour la réunion organisée par Paoli 

    La distribution est assez insolite. Jacques Deray retrouve Charles Vanel qui interprète Paoli avec beaucoup d’autorité. A cette époque Vanel donnait beaucoup dans le film noir. Outre Rififi à Tokyo, il tournera dans le très sous-estimé L’ainé des Ferchaux de Jean-Pierre Melville. Jean Rochefort est Jabeke. Il est un peu à contre-emploi. Il avait déjà l’habitude à cette époque de jouer dans des comédies où son physique curieux faisait merveille. Ici il joue le dur, ce n’est peut-être pas tout à fait sa place. Il y a aussi le toujours excellent Claude Dauphin dans le rôle de Valoti qui n’aime pas être dérangé dans ses plans. On retrouve Michel Auclair dans le rôle de Clavet, un acteur chevronné comme on dit, capable de jouer presque tout. Il retrouvera Jacques Deray dans Trois hommes à abattre. Et puis il y a José Giovanni dans le rôle de Moreau, et rien que pour cela il faut voir ce film. C’est une des rares incursions qu’il fera en tant qu’acteur. Il s’en tire plutôt à son avantage, bien que ce soit le premier qui soit assassiné. Les femmes n’ont droit qu’à des rôles minuscules. C’est un film d’hommes. On reconnaitra la belle Michèle Mercier à l’aube de sa carrière dans le rôle de la femme de Clavet, et puis Daniela Rocca dans le rôle de la femme de Valoti, celle-ci reste assez effacée. On trouve aussi Marcelo Pagliero, l’auteur de l’excellent Un homme marche dans la ville[5], dans le rôle de Cerutti, et on peut même voir Jacques Deray en vendeur de billets de chemin de fer.

    Symphonie pour un massacre, Jacques Deray, 1963 

    Jabeke va aussi tuer Calvet 

    L’ensemble est donc un très bon film noir. On peut ajouter aussi la musique particulière de Michel Magne, très jazzy qui appuie sur la contrebasse et le vibraphone, ce qui donnait à l’époque un air de modernité.  On est heureux que ce film ait été enfin édité. Espérons que L’homme de Marrakech suivra. Le film a eu à sa sortie un beau succès d’estime, il s’est bien vendu à l’international, en Italie comme en Allemagne et à obtenu un succès d’estime aux Etats-Unis où on sait ce qu’est un film noir. Pour ma part je pense que ce film fait mieux ressortir le talent de Jacques Deray pour le « noir », bien plus peut-être que le reste de sa carrière. 

    Symphonie pour un massacre, Jacques Deray, 1963 

    Hélène quitte le club après la mort de son mari



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/classe-tous-risques-claude-sautet-1960-a114844830 

    [2] On retrouve cette idée dans le livre d’Augustin Burger, Jacques Deray, un cinéaste à mi-chemin, Le bord de l’eau, 2012.

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/allen-baron-un-cineaste-noir-a114844940 

    [4] http://alexandreclement.eklablog.com/crime-societe-anonyme-murder-inc-stuart-rosenberg-1960-a114844704 

    [5] http://alexandreclement.eklablog.com/un-homme-marche-dans-la-ville-marcel-pagliero-1949-a144320566 

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  • Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    Une guerre de classes dans la culture 

    Benoît Tadié avait déjà écrit un ouvrage très intéressant sur le roman noir américain, Le polar américain, la modernité et le mal[1]. Il en produit un autre un peu sur le même thème, avec cependant un changement d’outillage et d’angle. Il va partir de la matrice de l’émergence d’une littérature populaire, prolétarienne par certains aspects, telle qu’elle apparait dans les pulps comme le célèbre Black mask par exemple. Pour lui c’est une littérature faite pour les pauvres et fabriquée par des auteurs issus des basses classes, le plus souvent autodidactes. Ensuite il va montrer à partir de quelques auteurs emblématiques comment le polar américain va se transformer en changeant de thématique. Il se dessine alors une guerre culturelle entre les auteurs marginaux des polars et le courant dominant qui va n’en faire plus qu’un véhicule pour le commerce.

    L’ouvrage utilise des références nombreuses et variées qui ne sont pas si facile que ça d’accès, notamment en ce qui concerne les nouvelles des tout premiers auteurs de polar publiées dans les pulps. Une idée intéressante est en quelque sorte le nomadisme du roman noir, nomadisme qui épouse la transformation économique de la nation et l’entraine toujours plus vers la corruption et le consumérisme. Tadié va montrer par exemple que le polar passe de New York et Chicago à Los Angeles comme emblème de la ville du mal, en même temps que le cinéma l’investit et s’en sert pour nourrir son propre commerce. On passerait ainsi de Hammett à Chandler par exemple. 

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    La thèse est intéressante, quoique très imprécise. D’abord parce que le polar newyorkais a toujours continué de cohabiter avec le polar de Los Angeles, ensuite parce que le polar le plus sulfureux se passe à San Francisco, ville mis en scène par Dashiell Hammett par exemple, mais ville rebelle et prolétaire. Ensuite parce qu’il tente de faire croire que le polar est la production particulière des immigrés ou des minorités. Il tord ainsi l’habituelle vision qu’on a du polar comme un reflet plus ou moins précis de la lutte des classes, vers le développement des minorités dans leur affirmation. Il se demande pourquoi finalement il n’y a pas eu plus d’ouvrages noirs écrits par des femmes ou par des afro-américains. On notera que le polar américain développe le thème des minorités sexuelles ou raciales à partir du moment où il cesse d’être massivement lu par les classes prolétaires, à partir du moment où il agonise, comme un ultime sursaut, mais on sait que le thème des minorités est un combat qui se développe lorsque le mouvement social contestataire s’affadit, lorsque le polar n’est plus populaire. Manchette avait une vision plus charpentée du polar, quoique parfois un peu outrancière. Pour lui si ce genre de littérature se développait dans les années vingt, c’était une sorte de compensation de la lutte des classes qui avait vu la défaite sanglante du prolétariat. Cette manière d’intervenir sur la scène publique étant en quelque sorte l’aveu de l’impuissance du mouvement ouvrier à construire le socialisme. Tadié développe la thèse radicalement inverse : pour lui c’est la preuve au contraire d’une offensive de la classe prolétarienne. L’approche de Jean-Pierre Manchette me semble plus juste, bien qu’il semble toujours délicat de désigner des coupures trop nettes en matière de production culturelle[2]. En quelque sorte Tadié projette son propre combat de la défense des minorités sur une époque où cette question ne se posait sûrement pas en ces termes. Cependant cette vision rentre en contradiction avec ce qui se passe après 1945 et que Tadié appelle la normalisation dans la guerre de la culture. En vérité le New Deal est passé par là, non seulement il a remis l’économie américaine sur la voie de la prospérité, mais il a encouragé ouvertement l’émergence de cette littérature en rupture en finançant des auteurs comme Jim Thompson, mais aussi John Dos Passos ou Richard Wright par exemple à travers le FWP (Federal Writers’ Project) mis en place dès 1935[3]. En donnant la parole au peuple, aussi bien à travers le récit des anciens esclaves que des enquêtes sur la profondeur des failles sociales du système social américain, le FWP a préparé au fond la reconnaissance ultérieure du roman noir comme une forme majeure de la littérature contemporaine.  

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018.

    L’évolution économique et le polar 

    L’ouvrage de Benoît Tadié est remarquablement étayé par une connaissance pointue de ces œuvres underground dont la plupart ne sont pas connus chez nous, mais qui ont forcément joué un rôle décisif dans l’augmentation du niveau de capital humain. La lecture se développe rapidement entre les deux guerres, et les Etats-Unis vont devenir le pays où le niveau d’éducation est le plus élevé du monde. On pourrait d’ailleurs se demander comment s’articule un savoir académique et une production d’œuvres en rupture avec cet académisme. Tadié articule aussi de manière plutôt convaincante la transformation d’une littérature populaire avec la transformation du monde de l’édition qui fait sortir la vente de livres des librairies pour se propulser dans les drugstores et les kiosques à journaux ou les halls de gare – c’est cette voie que suivra d’ailleurs avec beaucoup de succès le Fleuve noir en France – en même temps on passe du hardcover au paperback, au fur et à mesure que le marché se démocratise et d’élargit. Ce sont plusieurs centaines de millions d’exemplaires qui se vendent tous les ans sous des couvertures très criardes dont a apprécié plus tard la qualité artistique comme une forme tout à fait nouvelle, mais qu’à l’époque on trouvait vulgaire et racoleuse. Les éditeurs vont chercher leur public où il se trouve. Tadié dessine ainsi un paysage chaotique où se mêle la volonté de récupération d’une littérature populaire à sa transformation qui s’articule sur des comics. En tous les cas c’est un paysage littéraire qui va être bouleversé par l’émergence du roman noir, et ce bouleversement sera célébré plus tard, à la fin des années soixante au moment où le contrôle sur la culture va se relâcher, notamment avec l’abandon des listes noirs de l’HUAC. 

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    Egalement il cite des auteurs très intéressants, souvent proches ou venant de la littérature prolétarienne qui font passer des idées subversives en contrebande, ce qui renforce cette idée du développement du polar comme le véhicule de la démocratisation du pays. Si on voit facilement en quoi David Goodis ou Dashiell Hammett peuvent être rangés dans ce genre-là, c’est tout de même un peu plus compliqué pour Cornell Wollrich, alias William Irish. Encore que Goodis après avoir été très marqué à gauche dans ses nouvelles ait évolué vers une littérature moins engagée, plus acceptable.

    Si on comprend bien, les auteurs de polars américains, se divisent en trois groupes : ceux qui s’en servent d’un véhicule pour transmettre des idées subversives et qui savent très bien ce qu’ils font, comme David Goodis première manière, Dashiell Hammet ou Sam Ross et Jim Thompson, ceux qui ensuite développent des idées subversives mais sans forcément articuler cette critique sociale sur un objectif et une théorie politique très claire et affirmé, comme James M. Cain ou William Burnett et enfin ceux qui suivent le mouvement, ou au contraire ceux qui même vont retourner la littérature populaire contre son véritable public en véhiculant des idées « fascisantes » dans le cadre de la Guerre froide comme le sinistre Mickey Spilanne par exemple dont les ouvrages se vendent par millions et dont le héros, Mike Hammer fut aussi l’objet de comics. Si Mickey Spillane détourne le « noir », son ouvrage Kiss me deadly a lui-même été détourné malicieusement par Robert Aldrich dans un film célèbre qui développe des idées antimilitaristes au moment où on craint qu’une guerre nucléaire n’éclate. Mais pourquoi les livres si mal écrits et si réactionnaires de Mike Hammer se vendent-ils si bien ? Tadié n’a pas la réponse. Moi non plus d’ailleurs. 

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    Malgré tout, on reste un peu sur notre faim car les auteurs de polars les plus noirs et les plus critiques vis-à-vis du modèle américain ne sont pas ceux qui se vendent le mieux. Autrement dit se servir de la littérature policière pour avancer des idées radicales comme on dit aujourd’hui n’est pas forcément simple. Jim Thompson ne sera jamais un auteur très lu, même si ses tirages n’ont jamais été confidentiels – Mickey Spillane atteindra plus facilement le lectorat prolétarien que lui. Il aurait été également intéressant de mesurer, même grossièrement, le poids des auteurs radicaux dans le total des écrivains de polar. On notera tout de même que les auteurs les plus radicaux sont aussi ceux qui semblent avoir le mieux résisté à l’usure du temps, non seulement par leur thématique, mais par leur esthétique. Il est clair que les auteurs de romans noirs ont réinventé un style en fonction de leur objectif, rapidité d’écriture, dialogues importés de la rue, sobriété dans les descriptions. 

    Ruptures 

    L’émergence et le développement du polar américain sous la forme de romans peu onéreux et largement diffusés s’identifie avec un processus de démocratisation sociale et culturelle qui vise l’égalité. Pour cette raison, il est représenté par des groupes d’auteurs en ruptures qui émergent avec chaque conflit militaire. Les premiers auteurs de pulps sont issus de la Première Guerre mondiale. La seconde vague est emmenée par des auteurs qui auront participé à la Seconde Guerre mondiale. Bien évidemment entre les deux, il y a le New Deal qui lance un vaste programme de soutien aux écrivains – Jim Thompson sera l’un d’eux d’ailleurs. Les choses changent avec la Guerre du Vietnam. Si ce sujet est important pour les nouveaux auteurs des années soixante-dix, la plupart n’y ont pas participé, mais au contraire ils ont été marqués par le vaste mouvement de contestation de cet engagement militaire qui se soldera par une évacuation piteuse de ce pays. En tant que mouvement collectif et démocratique, Tadié avance que le polar américain agonise à la fin des années soixante. Une des raisons à cela est l’envahissement de la télévision comme loisir principal, ce qui peut paraître évident. A partir de ce moment-là le polar va devenir un genre accepté comme une fraction de la littérature bourgeoise, il va devenir respectable si on veut. Les ouvrages vont devenir plus épais – James Ellroy pond des ouvrages qui flirtent avec les milles pages, mais aussi avec l’ennui. Il ressort de tout cela que le polar américain a connu un cycle classique qui va de 1920 à 1950 (1960 pour Benoit Tadié) et que ce cycle correspond aussi au cycle classique du film noir avec un petit décalage dans le temps. On passe du livre à l’image animée pour donner au cinéma – notamment au cinéma parlant – de nouveaux sujets à un public qui va s’élargir continument. En se saisissant du roman noir, le cinéma va l’affadir et en faire un objet de vindicte de la part des censeurs de l’HUAC qui vont s’acharner dessus pour détruire le film noir, l’ayant identifié clairement comme le véhicule de la subversion à travers la démocratisation du savoir. 

    Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018. 

    On peut trouver que l’ouvrage part un peu dans tous les sens – par exemple il y a une longue et belle étude sur Jim Thompson qui semble être l’auteur préféré de Tadié, mais elle se trouve en décalage avec l’ensemble du récit – on a souvent l’impression d’une addition savante d’études réalisées à d’autres occasions. Tadié aurait pu peut-être aussi développer les liens qu’il y a entre la littérature noire et le cinéma. A mon sens Charles Williams aussi aurait mérité un meilleur traitement, en effet cet auteur reconsidère la place de la femme dans la société, que ce soit dans les campagnes[4] ou à la ville d’ailleurs[5], et il fait émerger une préoccupation nouvelle pour le sexe : si cette préoccupation se trouve aussi chez Jim Thompson, chez Charles Williams elle est traitée de façon plus directe et moins maladive. Un des aspects sur lequel il aurait peut-être pu mettre l’accent, c’est cette manière propre au roman noir américain d’utiliser un humour très particulier qui démonte les certitudes les mieux ancrées en ce qui concerne l’american way of life. Cette causticité qui évite de se prendre au sérieux ou de sombrer dans le pathétique accroît la force critique. Mais je comprends bien que Tadié a dû faire des choix.  L’ensemble reste passionnant et donne une grande quantité d’informations sur notre domaine favori. Il n’a pas son équivalent en France et comble ainsi un manque.

     Benoît Tadié, Front criminel, une histoire du polar américain, PUF, 2018.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/benoit-tadie-le-polar-americain-la-modernite-et-le-mal-puf-2006-a114845060 

    [2] Les yeux de la momie, Rivages, 1997.

    [3] Jerre Mangione, The dream and the deal, The Federal Writers‘ project, 1935-1943, Little Brown, 1972. Voir aussi http://balises.bpi.fr/litterature/le-new-deal-et-la-litterature

    [4] Hill girl, 1951, traduit en français par La fille des collines, Rivages, 1986.

    [5] Talk of the town, 1958, traduit en français par Celle qu’on montre du doigt, Série noire, Gallimard, 1959.

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  •  L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943

    C’est la troisième et dernière collaboration entre Jacques Tourneur et Val Newton. C’est encore un film B pour la RKO. Un film court, à peine plus d’une heure, une histoire simple et ramassée, des acteurs de seconde catégorie. Bien que l’histoire soit fondée sur un roman noir de Cornell Woolrich (William Irish) – Black alibi, le film, la bande de présentation comme l’affiche, cherche à jouer sur l’ambiguïté entre film noir et film d’épouvante. Sans doute l’idée est de rappeler le public au bon souvenir de Cat people qui fut un grand succès, et du reste on retrouve dans ce film la même panthère qui portait le nom de Dynamite. Mais cette ambigüité ne dure pas longtemps, il s’agit bien d’un thriller et pas vraiment d’un film noir par sa thématique, bien que l’esthétique soit celle d’un film noir. Pour un film de série B, il a bénéficié d’un budget relativement confortable, autour de 150 000 $, tandis que les films noirs fabriqué par les studios indépendants tournaient plutôt autour de 35 000 $. Le scénario est signé Ardel Wray qui signera quelques scénarios de films noirs, comme I walked with a zombie de Jacques Tourneur, ou Isle of the dead de Mark Robson. Ces films sont tous des productions de Val Newton. Par la suite il ira exercer ses talents à la télévision.

      L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943

    L’action se passe au Nouveau Mexique. Une troupe de saltimbanques a du mal à se faire une place au soleil et se donne en spectacle dans des endroits peu rémunérés. Aussi Jerry Manning le manager a l’idée curieuse de faire de la publicité en demandant à Kiki, avec qui il est plus ou moins fiancé, de se promener entre les spectateurs en tenant en laisse une panthère noire. Mais Clo-clo, une joueuse de castagnettes, ne supporte pas d’avoir été interrompue dans son numéro, et effraie la panthère qui s’enfuit dans la nuit. Tout le monde se lance à sa poursuite, sans succès. Charlie, son propriétaire, qui a prêté sa bête à Jerry lui réclame 200 $. Mais à partir de là une série de meurtres va être commise. C’est une jeune fille qui a donné un rendez-vous à son fiancé dans un cimetière qui est assassinée, puis c’est au tour de Teresa qui doit aller chercher de la farine pour faire des tortillas pour son père de se faire déchiquetée. La manière dont ces filles sont mortes font penser à l’action d’une panthère. Jerry va donc s’enquérir de cette possibilité auprès du docteur Galbraith qui est par ailleurs directeur du musée. Celui-ci va laisser entendre que c’est peut-être Charlie qui est l’assassin. Profondément troublé Charlie demande à ce qu’on le mette en prison car après tout il aurait très bien pu commettre ces meurtres sous l’emprise de la boisson et ne plus s’en souvenir. Jerry est persuadé que la panthère n’est pour rien dans ces crimes. Cependant pendant que Charlie est incarcéré, Clo-clo se fait à son tour assassinée, après que la diseuse de bonne aventure lui ait prédit les pires calamités. Charlie est donc libéré. On va retrouver cependant le cadavre de la panthère noire, tuée d’une balle dans le crâne. Dès lors Jerry et Kiki vont mettre au point un plan pour démasquer le coupable. Ils vont défier le docteur Galbraith, puis le poursuivre et le rattraper après une course poursuite au milieu d’une procession qui commémore la destruction du village par les Conquistadors. C’est le fiancé de Consuelo qui l’abattra finalement après qu’il se soit confessé, lui évitant ainsi un procès.

     L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Kiki tente de faire de la publicité avec une panthère 

    L’histoire est assez invraisemblable, on ne cherchera donc pas le réalisme de situation. Et d’ailleurs à la fin on ne comprendra pas très bien les motivations profondes de Galbraith, non seulement parce qu’il tue, mais encore parce qu’il camoufle ses crimes derrière un animal. Jacques Tourneur lui-même considérait que le scénario ne tenait pas debout. Evidemment les victimes n’étant que des femmes, on se demande si finalement elles ne sont pas à la recherche des ennuis : Consuelo va à un rendez-vous avec son fiancé dans un cimetière, contre l’avis de sa mère, en outre lorsque le gardien annonce d’un coup de sifflet qu’il va fermer les portes, elle ne l’entend pas et se retrouve enfermée ; Clo-clo erre dans les ruelles sombres de la ville, toujours à la recherche d’argent, quant à Teresa, c’est sa mère qui la pousse à aller dans la nuit se faire occire. Elle sera assassinée presque devant sa mère et son petit frère parce que sa mère n’arrive pas à ouvrir la porte sur laquelle Teresa tambourine. Kiki est présentée aussi comme une femme un peu légère, après tout c’est elle qui déclenche les assassinats parce qu’elle n’est pas capable de tenir la panthère en laisse. Le personnage masculin le plus important est évidemment Jerry, mais il n’est guère attachant, on a du mal à comprendre ses déterminations, il apparait plutôt irrésolu. Reste peut-être le principal de ce film : l’attraction que la panthère peut exercer sur l’être humaine en tant que symbole sexuel, comme dans Cat People. Notez que s’il y a une hybridation entre film noir et film d’horreur, il y a aussi la mise en scène d’une hybridation culturelle entre le Mexique et les Etats-Unis. Ce tropisme mexicain est très courant à l’époque et il correspond d’ailleurs en même temps avec le développement d’une cinématographie mexicaine très riche sur laquelle viendra se greffer ultérieurement Luis Buñuel. Les Mexicains sont comme souvent représentés comme des gens plus simples et plus vrais que les Américains, un peu naïf aussi et du reste Tourneur ne peut pas s’empêcher de porter un regard un peu condescendant sur ce peuple. 

    L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Consuelo attend son fiancé dans un cimetière 

    Le principal attrait de ce film est la mise en scène. Même si elle est moins brillante que dans Cat people, elle contient des scènes excellentes. La peur qui s’empare de Consuelo au cimetière, le rythme de la marche de Clo-clo quand on comprend qu’elle est poursuivie. Pour moi le clou reste une des scènes finales quand Jerry poursuit Galbraith et que celui-ci va se mêler à la foule processionnaire. On atteint une intensité qui manque le plus souvent au film. Tourneur est un maître pour faire ressentir la peur avec le moins d’effets possibles. Le parcours de Teresa est exemplaire. Après avoir montré ses hésitations lorsqu’elle traverse l’arroyo en serrant contre elle son sac de farine, elle s’en va en courant jusque chez elle, mais là on verra seulement une flaque de sang qui s’étend sous la porte, et rien du meurtre, ni même de son résultat qu’on suppose tout à fait terrible et affreux. On voit donc que l’habileté de Tourneur est plus de suggérer que de montrer.

    L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Teresa doit aller chercher de la farine dans les ténèbres 

    L’interprétation est plutôt faible. Dennis O’Keefe qu’on a vu plus intéressant dans les films d’Anthony Mann, incarne Jerry, mais son rôle est écrit de telle façon qu’il est en décalage avec son physique. Il est en effet très passif jusqu’à la fin du film. Or son style passe plus facilement lorsqu’il est en action. Kiki est incarnée par Jean Brooks qui a tourné dans un grand nombre de série B pour la RKO, elle était plus étrange dans The seventh victim[1]. Ici elle est plutôt fade et sourit le plus souvent à contretemps. Margo incarne Clo-clo, la joueuse de castagnettes. Elle a un physique difficile et surjoue un peu trop les scènes de peur. Le méchant, Galbraith, est interprété par James Belle qui est tout à fait crédible dans ce rôle d’un intellectuel enfermé dans ses recherches, très éloigné de la vraie vie. Du reste, il vit tout seul enfermer dans son musée. Il était déjà le docteur Maxwell dans I walked with a zombie. Lorsque l’on cessera de produire des films B, il se recyclera à la télévision. Entre temps il aura fait une apparition chez Siodmak pour Phantom lady.

     L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Clo-Clo se fait tirer les cartes, mais elles ne sont pas bonnes 

    La conclusion de tout cela est que si on reconnait bien la patte de Jacques Tourneur, ce n’est pas un de ses films les plus mémorables. Néanmoins, il se voit très agréablement et n’a pas trop pris de rides. La photo est bonne, le rythme enlevé, et cela à l’avantage de ne pas durer trop longtemps ! Ce film n’a pas eu le succès de Cat people, ni même de I walked with a zombie, il est peut-être le moins bon de la trilogie pour la RKO, mais enfin il tient sa place et mérite d’être vu.

     L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943 

    Kiki et Jerry se promettent de trouver l’assassin  

    L’homme léopard, The leopard man, Jacques Tourneur, 1943

    L’assassin tente de se réfugier au milieu d’une procession

     



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-septieme-victime-the-seventh-victim-mark-robson-1943-a144662906 

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  • Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943

    Curieusement alors que son succès a été moindre que Cat people, ce film est devenu une référence incontournable de la culture populaire. Il est cité un nombre incalculable fois dans la littérature comme dans le cinéma et la télévision. Je pense que ce film a inspiré aussi Graham Greene pour son roman The comedians[1], ouvrage qui fut porté à l’écran en 1967 avec Elizabeth Taylor et Richard Burton par Peter Glenville. Ici il ne s’agit pas d’un film noir, du moins dans la thématique. C’est un vrai film fantastique dont les ressorts font appel à un « choc des cultures » qui va construire une atmosphère envoutante et mystérieuse. En même temps il remet en question les dogmes principaux des religions occidentales. Notez que le scénario, basé sur une histoire d’Ardel Wray, une spécialiste des films d’horreur, est de Curt Siodmak, le frère de Robert Siodmak, un écrivain qui a beaucoup œuvré dans le domaine fantastique. Mais on trouvera aussi dans l’équipe technique une grande quantité d’habitués du film noir, comme le directeur artistique Albert S. D’Agostino, ou encore Mark Robson qui deviendra ensuite un réalisateur attitré de la RKO. 

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Betsy est surpris dès son arrivée par l’ambiance qui règne à Fort Holland 

    Betsy Connell est une jeune infirmière célibataire qui est engagée par la famille de Jessica Holland pour qu’elle s’occupe d’elle. Le salaire est intéressant, et le dépaysement est assuré, elle doit prendre son poste dans les Antilles néerlandaises. Sur le bateau elle rencontre le taciturne Paul Holland qui lui tient un discours sinistre sur la pourriture dans laquelle ils s‘enfoncent : pour lui tout est faux, y compris la beauté des lieux. Arrivée à Fort Holland, une riche plantation de canne à sucre, Betsy va faire la connaissance de Wesley Rand, un alcoolique, qui n’est autre que le demi-frère de Paul. Les deux frères se détestent, entre autres parce que Jessica a voulu partir avec Wesley et abandonner Paul. Le docteur Maxwell lui apprend que Jessica est dans cet état consécutivement à une forte fièvre. Celui-ci propose un traitement à l’insuline qui plongerait Jessica dans le coma pour la faire renaître en quelque sorte, mais ça ne fonctionne pas. Néanmoins Betsy va essayer de prodiguer des soins pour sortir Jessica d’une sorte de léthargie qui laisse à penser qu’elle est en vérité un zombie. Elle va donc amener Jessica à une cérémonie vaudou. Elle découvre les danses et les transes. Mais là elle va comprendre aussi que c’est la mère de Paul et de Wesley qui se cache derrière tout ça. Se plaçant ainsi de façon à manipuler les noirs crédules pour les amener à prendre des médications occidentales. Alors que tout espoir est perdu pour Jessica, au cours d’une réunion qui prend l’allure d’un règlement de comptes, madame Rand s’accuse elle-même d’avoir transformé sa belle-fille en zombie pour l’empêcher de quitter Paul. Mais le docteur Maxwell va lui démontrer l’inconsistance de cette hypothèse. Jessica reste inexplicablement attirée par le vaudou, mais Betsy l’empêche de le rejoindre. Finalement c’est Wesley qui va la laisser partir et la suivre. Transformée en zombie cette fois, Jessica va être emportée par Wesley qui part avec elle dans l’Océan. Paul et Betsy pourront enfin vivre leur amour au grand jour. 

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Dans l’espoir de la guérir, Betsy amène Jessica à une cérémonie vaudou 

    Val Newton, le producteur du film, avait demandé au scénariste de s’inspirer de Jane Eyre de Charlotte Brontë, avec dans l’idée de donner une atmosphère romantique à cette histoire. Mais en vérité, le lien est bien ténu, et ce n’est pas cette parenté que l’on distingue à la première vision. Pour tout dire, l’histoire d’amour entre Betsy et Paul ne semble guère avoir intéressé le scénariste, elle est un peu bâclée. Le film, quoique très court, s’attarde d’ailleurs sur le passé de cette île peuplée d’esclaves qui ont beaucoup soufferts, ce qui semble donner une sorte d’explication au culte vaudou comme un rejet de la religion de ces blancs qui les ont asservis et si maltraités. C’est un peu comme si la famille Rand-Holland payait un tribut spécial à cette ignominie. Mais cela n’est que le cadre dans lequel va se dérouler le drame. Celui-ci se noue autour de l’affrontement entre deux frères, l’un bon, l’autre mauvais puisqu’il a transgressé le tabou en convoitant la femme de son frère. Jessica elle-même paye sa mauvaise conduite par sa maladie mentale. L’intruse est Betsy, c’est elle qui met le feu aux poudres : pour ne pas avouer son amour pour Paul, elle est prête à tout pour sauver Jessica de son semi-coma, y compris à affronter les mystères du vaudou. Cette abnégation est nécessaire pour mieux comprendre et expliciter une forme d’amour sincère et pur. Cette attitude est présentée comme l’opposé à celle de Wesley qui manifeste une forme d’amour maladif pour Jessica, non seulement parce que c’est la femme de son frère, mais aussi parce que Jessica est virtuellement morte. On laissera planer le mystère jusqu’au bout parce qu’on ne sait pas au fond si Jessica était ou non un zombie. L’affrontement entre le rationalisme occidental et le mysticisme sauvage des descendants des esclaves passe aussi en réalité à travers Madame Rand qui ne sait plus très bien ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.

     Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Les adeptes du vaudou rentrent en transe 

    C’est un film de série B, mais la réalisation est très soignée. Non seulement les contrastes noir et blanc sont renforcés, et il y a une opposition intéressante entre les visages des noirs et des blancs, les premiers restent imperturbables, mystérieux. Les seconds sont plus tourmentés comme s’ils avaient besoin d’apprendre encore quelques leçons des duretés de la vie. Bien entendu c’est un film où la nuit garde la primeur. Les belles scènes se succèdent : par exemple la première fois où Betsy va croiser dans les escaliers Jessica qui ressemble avec sa longue robe à un fantôme. Le clou du film c’est évidemment la cérémonie vaudou. S’appuyant sur le rythme lancinant des tambours, le montage nerveux met en scène la transe et les danses frénétiques. Jusqu’à ce qu’on découvre la vieille madame Rand derrière ce fatras, ce qui permet de faire retomber la tension et nous ramène à une réalité plus matérialiste. Pour tout ce qui est procession, Tourneur est à son affaire, y compris quand les noirs vont récupérer les cadavres de Jessica et de Wesley dans l’Océan. On retrouvera les codes habituels du film noir, les stores vénitiens, les ombres portées ou encore les points lumineux, et cette capacité à saisir la profondeur de champ.  

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943

    Betsy dort dans la chambre de Jessica, craignant pour sa vie 

    L’interprétation est dominée par Frances Dee. Elle manifeste suffisamment d’énergie et de retenue pour être crédible dans le rôle de Betsy. C’est une actrice qui n’a pas fait une grande carrière. A la ville elle était l’épouse de Joel McCrea, grande star des années quarante et cinquante. C’est un des rares couples hollywoodiens qui n’a été défait que par le décès abrupt de Joel McCrea. Peut-être a-t-elle limité sa carrière pour des raisons familiales ? Les rôles masculins sont moins intéressants. L’insipide James Ellison tient le rôle de Wesley. Seulement décoratif, il agace rapidement le spectateur. Il est vrai qu’il était plutôt habitué à jouer des rôles de cow-boy dans des westerns de de série B. Tom Conway est un peu plus convaincant dans le rôle du ronchon Paul. Mais enfin, il manque lui aussi pas mal de tonus. James Bell incarne le docteur Maxwell, il retrouvera un rôle presque semblable mais plus développé dans The leopard man, le film suivant de l’équipe Jacques Tourneur-Val Newton. Les noirs sont très bien choisis et sortent de la simple figuration en faisant preuve d’une humanité un peu inattendue dans un film de cette époque. 

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Madame Rand s’accuse de la mort de Jessica 

    L’ensemble est suffisamment poétique pour ne pas laisser indifférent, malgré les années qui ont passé. Le film est moins bon que Cat people, et la photo de J. Roy Hunt ne vaut pas celle de Nicholas Masuruca, mais il tient bien son rang et mérite toujours d’être revu.

     Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943 

    Ils retrouveront les corps dans l’Océan

    Vaudou, I walked with a zombie, Jacques Tourneur, 1943

     

     



    [1] Paru en français sous le titre de Les comédiens, Robert Laffont, 1966.

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