• The corner, Charles S. Dutton, 2000 

    Cette mini-série est présentée comme la première étape vers la création de The wire. Elle n’a que 6 épisodes, soit 10 fois moins que la célèbre série de David Simon. Bien que les deux projets aient beaucoup en commun, ils sont pourtant fondamentalement différents. The corner raconte une histoire vraie, en citant les vrais noms des principaux personnages. Il ne s’agit pas de fiction, mais d’une sorte de documentaire interprété par des acteurs plus ou moins chevronnés. Ensuite, il ne s’agit pas du point de vue de la police ou de la société face à des délinquants, des marginaux ou des truands, mais du point de vue des drogués eux-mêmes. L’ensemble est l’adaptation d’un ouvrage écrit par David Simon et Ed Burns. C’était le résultat d’un travail d’investigation d’un journaliste et d’un policier. Il n’étudie pas la drogue, son marché et sa consommation d’un point de vue général, mais à travers l’existence d’un ghetto misérable de Baltimore et donc du point de vue des Noirs. Cette approche qui se refuse à juger, a été un choc pour l’Amérique, non seulement parce qu’elle présente l’émergence d’une forme de culture et de rapport social nouveau, mais aussi parce qu’elle dévoile ce que l’économie de marché fait de ceux qui ne la servent pas.  

    The corner, Charles S. Dutton, 2000

    La série raconte l’histoire d’une famille, Gary McCullough, Fran Boyd, et de leur fils DeAndre McCullough. Si au départ ils représentaient une famille afro-américaine ordinaire, Gary réussissant assez bien, la drogue va peu à peu les détruire. Les parents divorceront, le fils, en échec scolaire permanent se lancera très jeune dans le commerce de la drogue sur un coin de rue La Fayette-Monroe de Baltimore West. Tous les trois font face à des difficultés d’argent récurrentes, vivant tantôt de petits boulots, tantôt de l’aide sociale et de la revente de drogue. Ils vivent dans un quartier délabré, conséquence de la décomposition de la ville industrielle de Baltimore victime de la désindustrialisation de l’Amérique. Ils squattent des taudis et vivent dans une violence permanente. Comme ils se rendent compte de leur dépendance et de leur faiblesse, ils vont manifester la volonté de s’en sortir, soit en dealant, soit en tentant de se désintoxiquer. Le problème c’est l’argent, que ce soit pour se procurer une dose, pour trouver un logement décent ou pour simplement s’acheter à manger et payer son loyer. Fran arrivera cependant à s’en sortir en rejoignant après bien des difficultés une cure de désintoxication. Mais d’autres n’y arriveront pas. Le mélancolique Gary dont la vie n’est qu’une longue chute, n’essaie même pas, et Curt aime trop se shooter pour avoir envie de faire autre chose. Les plus jeunes sont livrés à eux-mêmes, malgré les efforts d’une femme comme Ella, ils n’ont comme exemple que ce qu’ils voient dans la rue. DeAndre en échec scolaire, incapable de trouver un emploi, va devenir un petit dealer de coin de rue, il engrossera Tyreeka Freamon qui n’a même pas quinze ans, ajoutant cette difficulté à celles qu’il connait déjà. Les services sociaux sont à l’abandon pour cause d’austérité, et la seule présence de l’autorité publique c’est bien entendu la police et de temps en temps une ambulance qui vient ramasser un corps tombé sous les tirs peu amicaux d’une bande rivale, ou qui s’est effondré à la suite d’une overdose. De ce quartier tout le monde veut s’enfuir. Ce sont d’abord les blancs qui l’ont quitté, mais maintenant ce sont aussi les Noirs qui veulent s’en échapper. Il est comme une prison, il rend d’ailleurs la menace de la vraie prison plutôt dérisoire, comme une simple expérience nécessaire pour avancer dans la carrière. Mais ce peuple rejeté a pourtant conservé une humanité. La solidarité existe bien, même si elle fait l’objet de nombreuses transgressions, et l’amitié aussi. On ne peut douter non plus qu’il y a de l’amour dans ce peuple de l’abîme. 

    The corner, Charles S. Dutton, 2000 

    Ronnie veut que Gary lui donne de l’argent pour se shooter 

    C’est évidemment très noir, désespéré. Cependant l’ensemble recèle de l’ambiguïté. Bien sûr les uns et les autres mentent comme ils respirent. Mais l'ambiguïté ressort plutôt de leur volonté affichée de s’en sortir. Le veulent-ils vraiment ? Curt est au moins honnête avec lui-même, il préfère se shooter, même si cela abrégera forcément son existence, parce que cela lui procure du plaisir. A la fin du dernier épisode, Charles S. Dutton fait intervenir les vrais protagonistes de l’histoire, à la fois pour révéler ce qu’ils sont devenus – Gary est mort d’une overdose, DeAndre s’en est sorti, bien qu’on apprendra qu’en 2012 il mourra lui aussi d’une overdose, Fran deviendra une sorte d’assistante sociale, en 2007, bien après le succès de The corner, elle épousera Donnie Andrews qui est le personnage qui inspirera le tueur Omar de la série The wire – mais aussi pour qu’ils nous disent ce qu’ils pensent de la série. Celle-ci ayant été tournée sous leur contrôle, ils sont satisfaits, elle leur a permis de mieux se connaître, de prendre du recul sur ce qu’ils sont, sur ce qu’ils ont fait. L’idée est d’éviter que cette série écrite par David Simon ne soit que le regard compatissant d’un blanc sur le désastre des ghettos. Là se situe en effet le principal problème : même si David Simon et Charles S. Dutton qui lui est noir, manifeste du respect et une empathie évidente pour leur sujet, la manière de s’en saisir ressort d’une critique matérialiste de l’évolution de la société américaine, critique qui est étrangère au peuple du ghettp. Le quartier décrit, comme ses personnages qui le peuplent, est une sorte de dépotoir, un lieu où l’Amérique des vainqueurs se débarrasse de ses déchets qu’elle produit forcément dans le cycle de la production et de la consommation. On verra d’ailleurs certains membres de cette communauté tenter de survivre en récupérant les déchets métalliques et les recycler pour quelques dollars. 

    The corner, Charles S. Dutton, 2000 

    DeAndre se fait sermonner par sa mère parce qu'il a loupé l'école 

    Aux Etats-Unis, et cela depuis de longues années, on regarde la drogue comme un problème importé de l'extérieur par des étrangers, des gens qui ont une autre culture. C’est une erreur, le problème n’est pas la drogue, celle-ci n’est que la conséquence de la misère sociale. Ici on a au moins un point de vue un peu plus profond : la drogue n’est pas à l’origine de la décomposition sociale, elle est au contraire la marchandise qui l’entretient. Et c’est pourquoi le débat sur la légalisation des stupéfiants n’a pas de sens. La drogue est une sorte de prison à l’intérieur de laquelle sont parqués ceux qui sans cela se révolteraient très probablement contre le sort qui leur est fait. On remarquera qu’on laisse prospérer son commerce, que ce soit à Baltimore ou dans les Quartiers Nord de Marseille, dans les zones qui ont été abandonnées par l’industrie pour  cause de mondialisation. Elle est clairement un puissant soutien de l’ordre social, un véhicule pour le développement de la marchandise. C’est pourquoi il est très probable que sa légalisation finira par se généraliser. Un nombre toujours grandissant d’Etats ont commencé à le faire pour la Marijuana, au Colorado, en Californie. Il faut le répéter clairement, la drogue et sa consommation ne sont pas à l’origine de la misère, mais n’en sont que la conséquence. 

    The corner, Charles S. Dutton, 2000 

    Boo a voulu tricher sur la came, il se fait tabasser 

    Mais la série ne propose pas une simple analyse de l’économie de la drogue, c’est aussi une discussion du modèle américain de la famille. La famille et l’univers de la drogue doivent être compris comme les deux faces du modèle américain. Nous voyons en effet Fran tenter désespérément de retrouver une famille « normale ». Ce n’est pas un hasard si les Noirs sont plus rétifs que les autres à s’imposer cette norme. Dans la tentative de Fran, il y a une sorte d’hypocrisie représentée par son frère qui pourtant lui est dévoué. Il a apparemment un bon boulot, une chouette décapotable et il se contrôle suffisamment pour ne pas user de psychotropes qui l'effarient. Et donc si l’économie générale de l’Amérique s’effondre, il est naturel que l’idéal de la famille s’effondre aussi et soit rejeté par ceux qui ont le plus souffert de cet effondrement. C’est me semble-t-il l’aspect le plus intéressant et probablement le plus choquant de cette série. C’est ce qui fait qu’on s’éloigne d’une série policière traditionnelle avec sa kyrielle d’interventions musclées de la police ou des gangs rivaux. Fran a divorcé du père de DeAndre, elle tente de reformer un couple avec le sournois Marvin, un drogué faussement désintoxiqué. Mais elle n’a pas les meilleures relations qui soient avec sa sœur Bunchie qui l’escroque plus souvent qu’à son tour.  

    The corner, Charles S. Dutton, 2000 

    Sur LaFayette, un meurtre a été commis 

    C’est à l’évidence une série plus originale et bien moins conformiste que The wire. Elle est bien plus choquante aussi dans sa manière de filmer. Charles S. Dutton choisit la voie du faux documentaire dont les Etats-Unis ont fait un genre à part depuis les débuts du cinéma pour fonder une critique en profondeur des rapports sociaux dominants, comme par exemple les films d’Herbert Biberman. Encore qu’ici la série ne débouche sur aucune possibilité de lutte et de transformation sociale. Et donc il y a un souci de vérité qui se manifeste aussi bien dans le format utilisé, 4/3, la caméra portée à l’épaule, l’usage des décors naturels et des figurants probablement issus du quartier, que par le grain relâché de la photo, mais aussi les fausses interviews qui ouvrent chacun des six épisodes. Ces fausses interviews, outre qu’elles situent ce qui va être développé ensuite, permet de montrer la difficulté de la parole, désignant comme tâche la plus urgente sa réappropriation afin que nul ne parle à la place de ceux qui sont concernés. L’exposition de la misère sociale et physique est très crue, on y voit la violence que les drogués exercent sur eux-mêmes dans un processus d’auto-destruction. Il n’y aura pas de recherche esthétique particulière, on vise le document brut, comme si on travaillait pour l’histoire, il s’ensuit un dialogue souvent lourd et trop explicatif parfois, répétitif aussi. Ce sont des gros plans de visages souffrants, peu de profondeur de champ aussi, peu de mouvements de caméra et un rythme lent.

     The corner, Charles S. Dutton, 2000 

    L’équipe de DeAndre se fait étriller

    La distribution est clairement le point faible. Les acteurs qui incarnent Gary et Fran, T.K. Carter et Khandi Alexander, surjouent en permanence, Sean Nelson qui est DeAndre, le fils, est bien meilleur. Quelques petits rôles ont été donnés à la vraie Fran qui joue une secrétaire du centre de désintoxication et à DeAndre qui apparait dans l’ombre d’un trafiquant. Ensuite, avec les seconds rôles, ça s’améliore nettement. Toy Connor dans le rôle de Tyreeka est très bien, mélange de roublardise et de naïveté. D’autres acteurs de The corner seront récupérés dans The wire, Maria Broom qui joue Bunchie, sera par la suite l’épouse ambitieuse et délaissé du policier Cedric Daniels. On retrouvera aussi Lance Reddick qui, pour une fois, incarnera un malfaisant, Marvin, un drogué sans scrupule, avant de devenir une sorte de policier raide et inamovible dans The wire et dans la série Bosch. Clarke Peters dans le rôle de Curt en fait parfois un peu trop, mais Reg E. Cathey dans celui de Scalio, le drogué qui cherche la voie de la rédemption de très loin, est excellent. Nero Parham est très bon aussi dans la peau de Dinky qui devient au fil des saisons le maître du coin de rue.

     The corner, Charles S. Dutton, 2000 

    R.C. a volé de la came à Dinky, il se fera corriger 

    Si la série est moins connue que The wire, sans doute parce que son rythme est moins travaillé et son propos plus cru, elle est pourtant plus audacieuse et plus originale. Elle a été tournée il y a près de vingt ans, mais reste étonnamment d’actualité, tant elle anticipe l’effondrement de l’Amérique. Il faudrait être bien naïf pour croire ou laisser croire que les Etats-Unis ont réussi l’intégration. Le communautarisme est la contrepartie de l’échec de l’intégration des minorités ethniques. Le ghetto en est la forme la plus achevée. La situation n’a pas évolué d’un iota dans West Baltimore comme le montre l’image ci-après qui parle de meurtre en 2019. Le Baltimore sun fait aussi très souvent sa une sur les règlements de compte liés à la drogue dans ce secteur. Comme on le voit une prise de conscience ne suffit pas si par ailleurs la volonté politique manque. 

    The corner, Charles S. Dutton, 2000

     

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008

    Au début des années 2000, nombreux commentateurs pensaient que les séries télévisées, pour des raisons de format, allaient supplanter le cinéma, ou du moins le renouveler en profondeur. C’est pour cela qu’on parle encore d’un âge d’or de la série à cette époque. Mais si on parle d’un âge d’or, c’est que depuis la qualité des séries s’est bien détériorée. The wire est souvent considérée comme la meilleure série policière de tous les temps, et cette opinion a été couronnée de nombreux prix et distinctions. Cette série est tout aussi noire que The shield, enfin un peu moins quand même. Elle ne comporte que 5 saisons et 60 épisodes. Un peu moins lourde donc. Elle s’est déplacée de Los Angeles, cité de tous les vices, vers Baltimore, ancienne ville industrielle en déshérence pour cause de mondialisation. Comme différence avec The shield, elle n’est pas centrée sur un seul personnage, autour duquel gravitent tous les autres. Plus choral, le personnage central est la ville, bien plus que les policiers ou les criminels. Mais les deux séries ont en commun de parler d’abord de l’effondrement moral et physique de l’Amérique avant de raconter des histoires de drogue et de corruption. Leur approche de la fiction est matérialiste dans le sens marxiste du terme : les conditions matérielles font ce que nous sommes et ce que nous pensons ou ce que nous voulons. La création de la série appartient à David Simon, un journaliste du Baltimore Sun, journal qu’il utilisera dans la cinquième saison comme arrière-plan. Il a également beaucoup écrit sur la criminalité à Baltimore. Il sait de quoi il parle, et les rues de Baltimore, il les connait parfaitement. On doit s’attendre à quelque chose d’hyperréaliste. Bien évidemment il n’a pas écrit tout seul l’ensemble des soixante épisodes, il s’est fait notamment aidé par des pointures du roman noir moderne, George Pelecanos ou encore Dennis Lehanne. Ces deux derniers noms rappellent que les auteurs de romans noirs sont souvent très engagés politiquement, dans la lignée de Dashiell Hammett. Ici ils ne se gêneront pas pour dire ce qu’ils pensent de la décomposition de l’Amérique, mais aussi de Bush et de son Patriot Act qui avait été justifié par les attentats du World Trade Center. Ce Patriot Act a du reste complètement traumatisé l’Amérique et la police dont les moyens avaient été affectés à des tâches très obscures de défense du territoire et à la recherche d’un ennemi intérieur plutôt qu’à la sécurité des personnes. Comme The shield, The wire soutient la thèse selon laquelle l’administration républicaine a délibérément sacrifié la question de la sécurité urbaine et a laissé le crime prospérer. Un des personnages centraux, Avon Barksdale a été inspiré d’un vrai trafiquant de drogue, Little Melvin Williams, sur lequel David Simon avait écrit un ouvrage[1]. Curieusement on verra Melvin Williams tenir le rôle d’un pasteur plein de sagesse, donnant des conseils pour que les anciens taulards retrouvent le droit chemin. Melvin Williams est décédé en 2015. 

      Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008

    Résumer une série aussi dense que The wire est très difficile. Disons que le fil rouge est de suivre l’action d’une unité spéciale de la police contre les réseaux de vente et d’importation de la drogue. Cette équipe qui utilise les écoutes de téléphones, est sous la direction de Cedric Daniels, un policier très rigide, bien qu’il ait lui aussi des casseroles. Elle comprend des policiers qui ne sont pas en odeur de sainteté auprès de leur hiérarchie. Il y a là Jimmy McNulty, un détective cabochard et buveur qui n’écoute personne et ne pense qu’à forniquer, et puis Lester Freamon, apparemment nonchalant, Kima Greggs, une détective lesbienne, noire métissée d’asiatique, et puis Carver et Herc, deux policiers pas très futés, mais accrocheurs, pas toujours très respectueux de la loi. On impose aussi à cette équipe Pryzbylewski qui est aussi le beau-fils de Valchek, leur supérieur. Ils vont fonctionner dans une grande précarité matérielle, notamment pour des raisons d’austérité et de chasse au terrorisme. Ils vont tenter de s’en prendre au gang très violent de Barksdale et Stringer. Pour cela ils vont utiliser les écoutes. Cependant au fil des épisodes, les gangs changent de forme : après avoir démantelé le gang Barksdale, outre que Stringer a échappé à la purge, ils vont affronter Proposition Joe, un rusé manipulateur qui a ses entrées chez les fournisseurs et qui peut fournir des produits de bonne qualité, et puis surtout le cruel Marlo Stanfield qui utilise les services d’un couple de tueurs sans complexe, Snoop et Partlow. Il a la particularité de ne pas discuter et de ne pas partager. La police est débordée. Les alliances des gangsters noirs avec les Grecs qui ont leur entrée sur le port, sont ravageuses, mais les gangsters doivent aussi faire front à un ennemi implacable, le tueur Omar qui s’en prend à leurs réseaux de distribution, les rackette et les tue pour se venger des offenses qu’ils lui ont faites. Il fait régner une terreur intense.  La ville est en pleine décomposition, et la lutte pour la mairie est sauvage. Les clans se forment et paralysent l’activité de la police. Les supérieurs Rawls et Burrell cherchent d’abord à éviter des responsabilités, mais le sénateur Davis n’hésite pas à se corrompre avec Stringer qui cherche en blanchissant de l’argent dans l’immobilier à devenir un capitaliste ordinaire et respectable. La série suit également l’évolution, de l’école jusqu’à l’abandon des études, de la petite main d’œuvre issue de la misère : certains y perdent la vie, d’autres leur conscience. Mais la rue les transforme en une sorte de chair à canon pour une guerre de très longue durée. Les policiers eux-mêmes évoluent en fonction de leur affectation, affectation qui peut prendre des allures de promotion – l’ambitieux Cedric Daniels grimpe – ou de punition – McNulty ira faire un tour à la brigade maritime. Pour les gangsters c’est un peu pareil. Certains grimpent dans la hiérarchie comme par exemple le jeune Michael qui après de longues hésitations se lancera dans une carrière de criminel violent, d’autres régressent ou sont éliminés comme Bodie, suivant une logique toute darwinienne. Pour survivre dans cet immense ghetto qu’est Baltimore, il faut être dur, mais aussi avoir peu de cœur. 

    Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008 

    Une nouvelle équipe de policiers est constituée à l’écart 

    Comme je l’ai dit plus haut, la ville de Baltimore est le personnage central. Cette ville est bien sûr présentée comme une sorte de Moloch qui détruit ses enfants. Elle est déclinée en fonction des éléments qui la composent. La première saison est consacrée au gang Barksdale et donc à la lutte de la police contre lui. La seconde traite du port et du syndicat des dockers. Mais évidemment David Simon n’est pas Kazan qui s’attaquait sans précaution au syndicalisme en général pour tenter de faire oublier qu’il avait été communiste, les magouilles du syndicat des dockers sont la conséquence de l’effondrement de l’activité portuaire liée à l’industrie. Le thème de la troisième saison est le système politique et les luttes qu’il induit pour la mairie ou pour le siège de gouverneur. Il fait apparaître les politiciens comme des gens retors qui ne croient pas à grand-chose. Certains sont des arrivistes, d’autres des vrais crapules qui sont là pour taper dans la caisse. La quatrième saison se centre sur l’éducation. Il est en effet une tarte à la crème récurrente sous le néo-libéralisme, c’est que l’éducation devrait permettre aux plus démunis de se forger un destin, donc de participer honnêtement à la compétition économique – c’est en réalité une manière de ne pas attaquer la question centrale des inégalités. On verra que par exemple la mairie de Baltimore considère qu’elle sortira de l’ornière grâce à l’éducation et à l’éradication de la criminalité qui ferait fuir les investisseurs. C’est très limité parce que si la criminalité à explosé à Baltimore, c’est parce que l’activité industrielle a disparu. Baltimore est une ville « noire » en ce sens qu’elle est peuplée à près de 65% d’afro-américains. Mais c’est en outre une ville qui perd ses habitants encore aujourd’hui. Elle comptait près d’un million d’habitants dans les années soixante, elle n’en compte plus aujourd’hui qu’un peu plus de 600 000 ! Cet abandon explique qu’une large partie de la ville soit faite de maisons murées, voire effondrées : l’immobilier ne coûte pas très cher. Depuis que cette série a été tournée, les choses ne ce sont pas arrangées. La population continue de décroitre, les plus aisés et les blancs s’en vont, et la criminalité est parmi les plus élevées, elle vient en troisième position, juste derrière Detroit qui est aussi une ville qui a beaucoup souffert de la désindustrialisation. Enfin la cinquième saison, même si elle s’articule toujours autour d’une équipe de policiers qui traque Marlo un trafiquant de drogue rusé, cupide et cruel, s’appuie sur une analyse des médias, justement le Baltimore Sun. Ce journal est salement en difficulté, la cause en est le développement d’Internet. On y verra en son sein un journaliste s’embarquer dans une série de bidonnages, comme si la morale ordinaire n’avait plus cours. Ce sont là les facettes de la décomposition d’une ville qui jadis a été prospère. Maintenant tout est délabré – et encore la série a été tournée juste avant la crise de 2008 – rouillé, s’en va en morceaux. 

    Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008 

    Nick Sobotka pense faire affaire directement avec les Grecs

    Beaucoup ont souligné que l’intérêt de cette série se trouvait dans son approche documentaire, voire dans l’analyse sociologique, rien n’est plus faux. Si on ne peut pas nier l’hyperréalisme de la série, c’est tout de même une œuvre de fiction, poétique, qui déborde largement une analyse politique. Passons sur les extravagances des magouilles policières dans la saison cinq qui rendent la fin assez peu convaincante : la manière dont Freamon et McNulty créent une fausse enquête pour faire avancer la vraie n’est pas très crédible, mais elle permet de développer une analyse des compromissions. Il y a aussi une opposition sous-jacente entre des marginaux extérieurs au système et ceux qui font fonctionner ce même système sur la base d’une recherche d’un profit maximum. Les gangsters, les policiers et les politiciens peuvent être divisés en deux de ce point de vue. Par exemple Omar est un rebelle avant que d’être un gangster qui rançonne les autres gangsters. Il s’oppose donc naturellement à Barksdale et Stringer, et plus tard à Marlo. A l’intérieur de la police, il y a aussi un groupe d’arrivistes sans scrupule, Rawls, Burrell et même par moment Daniels, et puis un groupe qui a autre chose en tête : McNulty, Freamon, et qui s’affranchit des règles. C’est donc aussi un discours sur les rapports qu’entretient un individu avec la société. Chez les drogués c’est la même chose, on peut opposer le sentimental Bubbles aux drogués qui tueraient père et mère pour une dose.

     Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008 

    Bodie surveille son coin de rue et regarde la police passer 

    L’ensemble de cette population ne répond qu’à des stimuli matériels extérieurs, la recherche d’argent, de drogue, ou tirer un coup pour vaincre sa solitude. Les plus riches sont complètement obsédés par l’accumulation de l’argent – à la fin de la cinquième saison on verra Marlo se mêler au gratin affairiste de la ville et même aller serrer la main du maire. Ils ne savent pas quoi en faire, mais ils se tiennent à eux-mêmes un discours lénifiant sur les bienfaits du capitalisme. Le plus cocasse de ces marionnettes est sans doute Stringer Bell. Voilà un trafiquant de drogue qui vient directement de la rue, mais il voudrait bien en plus d’avoir de l’argent, jouir d’une bonne réputation en sus de costumes bien coupés. Pour cela il inculque à lui-même et à ses subordonnés un discours mâtiné d’économie politique – il suit les cours du soir à l’Université et lit The wealth of nations d’Adam Smith – ce discours libéral est le même que celui que nous livrent jour après jour les politiciens. Mais Stringer se fait rouler dans la farine le plus bêtement possible aussi bien par le promoteur immobilier que par le cupide Clay Davis. La plupart de ceux qui maintiennent ce monde en l’état sont des menteurs, que ce soient les politiciens, les gangsters ou même le journaliste bidonneur qui avance comme ça grâce à ses mensonges jusqu’au prix Pulitzer. La justice n’est pas en reste qui pour se couvrir face aux rigueurs de la loi finit par abandonner les poursuites contre Marlo. Rien ne change donc, et la fin de la cinquième saison indique que la descente aux enfers continuera jusqu’à l’épuisement. Ceux qui s’opposent au système économique et social sont broyés. Le maire Carcetti est un adepte du double langage, défendant des idées réformatrices avec sincérité – peut-être y croyait-il ? – il finira par s’acoquiner avec la canaille, le sénateur Davis, le gangster Marlo ou encore le promoteur immobilier véreux. C’est évidemment désespérant, et il y a peu d’ouverture vers le mieux, si ce n’est quelques cas isolés comme Bubbles qui abandonnent la drogue, ou le jeune Namond qui, pris en charge par le policier Colvin deviendra un brillant étudiant. Mais ces exemples s’ils indiquent que l’âme humaine n’est pas fondamentalement mauvaise, ne laissent pas entendre que l’action individuelle et la prise de conscience sera suffisante pour aller dans le sens d’un changement. 

    Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008 

    Les policiers aiment boire chez Kavanagh 

    Cette vision crépusculaire de l’Amérique ne laisse rien dans l’ombre, l’ensemble des institutions est analysé comme le vecteur de l’effondrement. Dans ce monde sans pitié, la vie ne vaut pas grand-chose, on s’entretue à qui mieux-mieux. Et donc il s’ensuit que la trahison est une vieille habitude, une pratique qui devient le cœur de l’Amérique. Si la trahison n’a pas plus d’importance que cela, c’est parce que les populations ne forment plus une communauté véritable, et que la confiance n’existe plus. Le moment le plus dérisoire est sans doute la mort d’Omar, tué par un enfant qui voulait seulement utiliser comme un grand son révolver, alors qu’Omar avait réussi à se tirer de tous les pièges mis en place par Marlo. Omar, le tueur homosexuel, paradoxalement a une morale très supérieure à tous ceux qui l’entourent, les flics comme les gangsters, qui sont trop souvent engoncés dans des règles stupides qui respectent une hiérarchie. Omar représente la liberté, vieille lubie américaine. On remarque que l’ensemble repose sur une déification du chiffre, donc de la statistique, il faut avoir des résultats rapidement, mais aussi la monnaie. On verra évidemment que truquer les chiffres est une question de survie, aussi bien pour les policiers, que pour les politiciens, que pour les trafiquants qui coupent la dope pour se faire encore plus d’argent, ou quand ils sont en manque d’approvisionnement. Le chiffre est une catégorie morte, disait le philosophe Hegel, on pourrait dire, le chiffre c’est la mort. Mais c’est bien de ça que vit le capitalisme : le profit c’est bien la mesure concrète de l’efficacité. David Simon est un social-démocrate revendiqué, malgré la désespérance, il laisse apparaître quelques petites ouvertures pour la réforme. C’est par exemple le cas lorsqu’il traite de l’éducation, mais comme on l’a dit, c’est une pure illusion. En effet si l’Amérique se délabre complètement – les SDF sont là pour le démontrer – c’est parce que son économie fout le camp, parce que c’est la fin de la civilisation industrielle. Ceux qui veulent survivre doivent trouver des moyens d’existence parallèles. C’est à ça que sert le trafic de la drogue aussi dangereux soit-il. 

    Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008 

    Omar rencontre Brother Mouzone 

    On peut également développer à travers The wire une critique de la bureaucratie, car le capitalisme dans sa phase terminale est aussi une bureaucratie, que ce soit la police, la politique, la justice et même encore le système éducatif, car la bureaucratie n’est pas l’apanage des seuls systèmes socialistes. La guerre des polices entre la police de Baltimore et le FBI notamment, est la conséquence de ces dérives bureaucratiques, mais elle contraint les flics à utiliser des voies de traverse pour continuer leur mission contre leur propre hiérarchie. Evidemment on retombera sur une analyse des rapports entre les races et entre les communautés. La religion joue un rôle très particulier dans le lobbying politique, il faut satisfaire les pasteurs ! Mais là également il y a une concurrence féroce, on verra les Polonais se disputer pour financer un vitrail de l’Eglise catholique, cette dispute prendra d’ailleurs des moyens énormes et disproportionnés. La famille est toujours vue en pointillés, c’est un désastre, que ce soit les policiers ou les gangsters, ils détruisent par leur mode de vie leur propre famille, au point de ne plus rien voir comme avenir. Comme dans The shield, la série salue l’avènement d’une homosexualité visible, et c’est à peine si les gangs, pourtant très à cheval sur la virilité, s’en aperçoivent et s’en offusquent.  

    Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008

    Stringer se fait coincer par Omar et Brother Mouzone 

    Comme on le voit, et malgré quelques extravagances peu crédibles la matière est très riche. La manière de filmer par contre est bien plus classique que The shield. Sans doute est-ce aussi la conséquence d’une volonté pédagogique. Le choix des décors est souvent judicieux, notamment le port, mais ils sont assez mal utilisés. Le rythme est des plus lents, et souvent ça manque de profondeur de champ. La caméra est assez peu mobile. Les plans sont plutôt longs, mais cela vient aussi de la volonté de prendre son temps et de délayer au point parfois d’être trop répétitif et d’ennuyer un peu le spectateur, par exemple avec les réunions de flics chez Kavanagh qui chantent Body of an american. Mais il y a de très belles scènes, par exemple lorsque Brother Mouzone et Omar s’allient pour régler son compte à Stringer dans le clair-obscur d’un immeuble abandonné. La cinquième saison pose beaucoup de problèmes, et plus encore l’épisode final, trop complexe, sans doute parce qu’il faut tout liquider, elle est pourtant platement filmée. L’ensemble manque un peu d’homogénéité, on n’est pas trop arrivé à gommer le fait qu’on passait d’un réalisateur à un autre dans la succession des épisodes, chacun semble vouloir se donner un style. Mais peut être aussi que cela vient d’un excès de moyens, les deux dernières saisons bénéficient d’un éclairage trop sophistiqué. On sait que cette série a eu beaucoup de succès, mais ce succès n’a pas été immédiat, et au fur et à mesure qu’elle a rencontré le succès dans le monde entier, elle a obtenu des moyens financiers supplémentaires. Cependant il y a des scènes aussi où l’émotion est bien là. Par exemple quand Bubbles se décide enfin de parler dans une réunion de drogués anonymes. Du point de vue de la mise en scène, on retiendra que c’est plutôt inégal.

     Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008 

    Bubbles a très peur d’aller faire le test du SIDA 

    Si la réalisation est assez inégale, l’interprétation l’est tout autant. Certains gangsters sont très bons, comme par exemple Idris Elba qui incarne Curtis Bell, ou Lawrence Gilliard jr qui tient le rôle du mélancolique D’Angelo, d’autres sont plutôt pâles, comme Jamie Hector dans le rôle pourtant clé de Marlo. Il est assez mauvais. Bien entendu Michael K. Williams dans le rôle d’Omar est exceptionnel, même si son personnage est écrit avec beaucoup de lourdeurs. Mais il y a aussi J. D. Williams dans le rôle de Bodie qui est très bon. Les flics sont un peu pâlichons, à l’image de Dominic West qui sourit un peu trop souvent et cabotine pas mal dans le rôle du flic McNulty, un ivrogne. Lance Reddick dans le rôle de Cédric Daniels est bien trop rigide, on le croirait atteint d’une paralysie faciale. Clarke Peters est très bon dans la peau de Lester Freamon. Aidan Gillen dans le rôle de Carcetti n’est pas très bon non plus, il joue un peu trop avec ses mains. J’aime bien aussi les dockers de la saison 2, avec la famille Sobotka. Si le personnage de Bubbles est très réussi, c’est grâce à Andre Royo qui passe facilement de la décrépitude totale à une fierté retrouvée progressivement. Les gosses sont nettement moins bons, trop statiques, bien que la bonne idée ait été au cours des cinq saisons de les regarder grandir et changer complétement physiquement, s’endurcissant dans leur comportement. Dans l’ensemble la distribution a voulu être couleur locale, c’est à moitié réussi. Les femmes sont assez peu brillantes, sauf Sonja Sohn dans le rôle de Kima.

     Sur écoute, The wire, série créée par David Simon, 2002-2008 

    La fin tragique d’Omar 

    Mais ne boudons pas trop notre plaisir, c’est une très bonne série, même si pour moi elle reste très en dessous de The shield qui est bien plus immorale dans son principe et surtout qui est moins bien filmée. Malgré les années qui ont passé elle se voit encore très bien. Le succès de cette série est tel que Baltimore est devenu un lieu touristique pour ceux qui viennent de loin pour voir ce que c’est qu’une ville en décomposition livrée à la drogue. Notez que la série a eu un peu de mal à s’imposer et que les critiques ont attaqué la mauvaise image qu’elle donnait de Baltimore comme cité riante et prospère. La musique est bonne, et il faut voir cette série en VO à cause du jeu sur les accents.



    [1] Easy money, Inculte/Dernière marge, 2016.

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008

    Je ne suis pas trop amateur de séries télévisées, même si elles se trouvent dans le champ du noir, sans même parler des séries polardières françaises que je n’arrive jamais à suivre. Mais il y a quelques exceptions. The shield est une série télévisée qui date du début des années 2000 et qui comprend 7 saisons, et 88 épisodes. Cette série créée par Shawn Ryan a renouvelé complètement le « film noir », tant sur le plan de la thématique que sur le plan de la manière de filmer en utilisant les nouvelles possibilités offertes par le format. C’est une vision originale de Los Angeles qui nous est livrée ici, mais cette fois elle est complètement noire. Je me demande si on peut faire plus noir dans le genre. D’autres séries se passent à Los Angeles, notamment Bosch, adaptée de l’œuvre de Michael Connelly. Cette dernière est plus récente, et parle encore d’un nouveau Los Angeles. Moins noire, plus propre, sans aucun doute, même si on y trouvera des similitudes nombreuses. J’ai vu The shield au moment de sa sortie en France en 2002. En fait j’y étais tombé dessus par hasard, en zappant tout simplement, ce que je ne fais pratiquement qu’une fois tous les dix ans ! Et ça m’avait soufflé. J’ai donc revu, dix ans après son achèvement, l’intégralité des sept saisons dans la continuité, et j’en pense toujours le même bien. Certains l’ont qualifiée de chef d’œuvre, ce n’est pas exagéré.

     The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Dans l’épisode 1 de la saison 1, Mackey abat le policier Terry Crowley 

    Dans un quartier pourri de Los Angeles, Farmington, the barn est une ancienne église désaffectée qui héberge un nouveau poste de police. Le but est de tenter de faire baisser la criminalité, et notamment la lutte entre les gangs. A l’intérieur de cette équipe, la strike team, est chargée d’aller directement au contact, et on lui laisse un peu la bride sur le coup pour se débrouiller. Le leader de cette Strike team est l’inspecteur Vic Mackey. Policier violent, il a du mal à se faire une place. C’est pour cela que le chef-adjoint Gilroy l’a choisi. Mackey va former une équipe soigneusement sélectionnée, avec Shane Vendrell, Curtis Lemansky et Ronnie Gardocki qui lui sont fidèles. A cela l’ambitieux capitaine, David Aceveda, va adjoindre Terry Crowley, un agent fédéral chargé de surveiller la strike team et si possible de l’éliminer en dénonçant ses malversations. Car la strike team use de moyens peu orthodoxes, ils subtilisent de l’argent et de la drogue aux dealers, exercent un chantage éhonté sur la racaille. Aceveda a comme but de prendre le pouvoir d’abord sur the barn, et ensuite de progresser sur le plan politique. Pour cela il doit évincer aussi bien Gilroy que Mackey et sa bande. C’est ce qui l’amène à introduite Crowley au sein de l’équipe de Mackey. Mais ce dernier est au courant des manœuvres de son coéquipier, et le tue lors de l’arrestation d’un dealer, faisant passer ce meurtre pour une sorte d’accident, Crowley aurait été tué par le dealer qui lui-même a été abattu. C’est là le point de départ d’une longue descente aux enfers qui durera 7 saisons et donc sept ans. En effet les ennemis de Mackey relancent l’enquête en permanence, ce qui l’oblige à se défendre de plus en plus difficilement et à inventer des solutions plus ou moins scabreuses pour s’en sortir. Mais Mackey n’est qu’un des éléments de la série. A ses côtés, il y a plusieurs équipes, d’abord Dutch Wagenbach et Claudette Wims qui eux enquêtent d’une manière plus classique sur les crimes, meurtres, viols, etc. Ils ne font pas la rue, ils travaillent à amasser des preuves et à interroger les suspects pour faire émerger la vérité et coffre les coupables. Et puis il y a Dani Sofer et Julien Lowe qui eux travaillent en uniforme à patrouiller dans le but sans doute de rassurer les citoyens. Sur the barn, vont venir se greffer des personnages extérieurs qui sont sensés représenter l’ordre et la politique. Ce sont des enquêteurs dont le travail n’est pas très apprécié. Ainsi l’agent Jon Kavanaugh des affaires internes va tenter par des moyens douteux de faire plonger Mackey, mais il a toujours un temps de retard, et ses magouilles vont le mener directement à la prison. L’ensemble est plongé dans l’ordinaire des interventions policières, dans un quartier où le travail ne manque pas. Au fur et à mesure que le temps passe, la strike team va se désagréger. La confiance s’en est allée. Lem va mourir, assassiné par Shane, Mackey va s’opposer violemment à celui-ci. L’équipe finira par se désagréger complètement. La chute finale laisse supposer que Mackey ne s’en sortira finalement pas.

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Dani Sofer vient d’abattre un musulman 

    L’ensemble aurait été donc inspiré par le scandale des policiers de Rampart, scandale qui entrainera des révocations nombreuses, mais aussi des suicides[1]. Cette affaire qui impliquait des dizaines de flics de terrain, fit beaucoup de bruit, et elle donna d’ailleurs naissance à un film, Rampart[2]. Ce fut un scandale presqu’aussi traumatisant pour l’Amérique que l’affaire O.J. Simpson ou l’affaire Rodney King. Il ne faudrait pas croire que ces histoires ne sont que propres aux Etats-Unis. Récemment en France on a eu l’équivalent avec l’affaire de la Bac Nord de Marseille qui a été dissoute avec fracas en 2012 par Manuel Valls quand il était ministre de l’intérieur[3]. Les baqueux sont en effet eux aussi des flics de terrain, et comme tels ils ont des méthodes souvent peu orthodoxes, on les a accusés de piquer de la drogue et de l’argent aux dealers, mais aussi d’avoir volontairement provoqué la mort d’un indicateur de police. Dans les deux cas, Marseille et Los Angeles, les quartiers minés par la pauvreté sont très nombreux, délimitant les zones de non droit, et la diversité ethnique est très élevée. The shield se passe à Farmington, quartier imaginaire, situé du côté de Wilshire et de Rampart, mais concentrant toutes les tares et les misères de l’Amérique. Il y a d’abord un fort coefficient d’hétérogénéité ethnique. Ce qui conduit les Latinos à s’apposer violemment aux Noirs pour des part de marché de la prostitution ou de la drogue. Mais on verra aussi que les Latinos entre eux ne font pas forcément bon ménage, les Salvadoriens sont en guerre permanente avec les Mexicains. Il y a aussi une mafia arménienne présentée comme puissante, discrète et bien organisée. Ils préfigurent l’impossibilité d’un communautarisme paisible, l’échec d’une intégration. Ces gangs ont des relations, et notamment jusque dans les prisons. Il est donc très difficile de les attaquer bille en tête, et la strike team cherche à leur faire mal le plus possible, en les accusant des pires crimes ou encore en les volant et en les manipulant. Ce premier thème, le plus évident, renvoie en réalité à une critique du capitalisme. Toute cette faune s’agite pour accumuler du capital monétaire et du capital politique et se faire une place au soleil. Dans la mesure où la hiérarchie policière demande du chiffre, tout en diminuant les moyens à disposition, il est inévitable que les flics sortent de la route de manière périodique, aussi bien parce qu’ils enragent de leur impuissance à réduire significativement la criminalité que parce qu’ils côtoient une richesse arrogante acquise en marge de la loi. Voler les voleurs est une manière d’efficacité dans la concurrence entre les flics et les gangs. Et puis la société invente toujours des besoins d’argent : Mackey a deux enfants autistes, et il est dépassé par le coût de leur éducation. Peu de flics arrivent à échapper à cette logique : laisser courir un petit poisson, pour en prendre un plus gros. Cette logique est d’autant plus nécessaire et évidente que la guerre civile entre les communautés est toujours latente. Même la très rigoriste Claudette Wims n’échappera pas à cette mécanique infernale du rendement. Ceux qui, comme les policiers de la Strike team, ne sont pas adaptés à cette course folle au rendement disparaitront nécessairement. Et c’est bien pour ça que dès le premier épisode, on comprend que Mackey n’a aucune chance de survivre.

     The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Aceveda s’est fait piéger par deux petits voyous 

    Cet idéal de concurrence mercantile, propre à la société capitaliste décadente, va se doubler d’une lutte à mort entre les policiers de terrain et l’administration, ici représentée par le LAPD’s Internal affairs incarné par le lieutenant John Kavanaugh qui poursuit des buts très obscurs, camouflant l’échec de sa vie derrière une forme de défense de la rigueur de la loi. Et d’ailleurs, on se rend compte que les policiers ou les membres de l’administration qui brandissent à tour de bras le nécessaire respect de la loi, ne sont pas très clair avec ce qu’ils veulent en faire. Au moins avec Mackey on sait où on se trouve. Il n’est ni sournois, ni hypocrite. C’est un rebelle, un anarchiste qui ne supporte pas l’autorité. Cette dimension de la lutte de l’individu contre la bureaucratie envahissante et tatillonne a été insuffisamment soulignée à propos de la série, mais on la retrouve aussi quand il faudra que Mackey affronte l’ICE. Mackey, contrairement à toutes les apparences est un être très moral. Certes sa morale est très particulière puisque c‘est lui et lui seul qui en définit les contours, mais elle est pourtant assez claire. Il défendra du mieux qu’il le peut la prostituée et droguée Connie Reisler, ou encore Emolia Melendez qui pourtant le trahira pour de l’argent. C’est pourquoi il finira par être broyé par l’administration. Le second thème est donc l’individu seul face à une cité tentaculaire et mauvaise par définition. La ville qui menace en permanence de sombrer dans le chaos, laisse les individus face à leur solitude. Vic Mackey ne peut pas parler de ses lourds secrets avec quiconque, Shane se risquera à chercher du réconfort du côté de sa femme, mais le remède sera pire que le mal puisque c’est bien par-là que Shane entraînera la destruction de la strike team. Bien que Mackey soit plus prudent, il sera aussi finalement trahi par la mère de ses enfants. L’équipe n’existe que dans une amitié où la solidarité repose sur la confiance. Mackey vise à construire une équipe qui serait une sorte d’égrégore d’une société nouvelle, où le collectif primerait sur l’individuel, et peu importe si cela doit s’appuyer sur une morale peu orthodoxe, et peu importe aussi si on doit y laisser sa peau. Au fond c’est peut-être plus cela qu’on lui reproche que ses exactions. En contournant si facilement la loi, il montre que celle-ci est mauvaise et inadaptée en tout, sans efficacité sur le désordre de la rue. Mackey est insolent, et principalement en face de ceux qui lui font la leçon et dont il dénonce régulièrement l’hypocrisie. 

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Vic Mackey va avoir une alliée inattendue en la personne du nouveau capitaine, Monica Rawling 

    Tous les protagonistes de cette saga souffrent d’abord d’une grande solitude. Julien Lowe par exemple est un flic homosexuel qui se réfugie dans la religion et qui ne peut guère afficher ses tendances qu’il tente de fuir. Corinne Mackey est seule face aux difficultés de sa famille. Aceveda ne peut avouer la honte qu’il a d’avoir été piéger par deux malfrats de bas étage qui l’ont obligé de les sucer sous la menace d’une arme à feu. Mackey lui-même est seul. Les rares appuis ponctuels qu’il trouvera seront très fugaces. Kavanaugh comprend tout à fait cette solitude, lui-même en souffre, mais il choisit la voie opposée à celle de Mackey, pour arriver à ses fins, il va justement jouer sur la solitude de ceux qu’ils rencontrent pour les manipuler en protégeant son entreprise des rigueurs de la loi. Quand il jettera l’éponge et choisira d’aller en prison, c’est bien parce qu’il ne se supporte plus lui-même. Au moins, en prison, il n’aura plus à se démener contre ses démons. Il sera tout aussi seul, mais vidé de toute responsabilité. Dani Soler est peut-être la plus forte de tous, elle assume sa solitude en choisissant d’élever l’enfant qu’elle s’est fait faire toute seule, sans rien demander à personne. Dutch c’est la même chose. Tellement habitué à fréquenter des assassins et des violeurs, qu’il ne sait plus où il en est lui-même. Il cherche une sorte de protection maternelle du côté de Claudette. Il ne la trouvera guère, celle-ci étant trop absorbée par les échecs de sa vie personnelle et aussi sa maladie. On le verra étrangler un chat, seulement pour essayer de comprendre pourquoi on devient criminel. Mais s’il se pose la question c’est bien parce qu’il est à deux doigts de basculer dans la folie, celle des criminels qu’il côtoie à longueur de journée. Dans ce contexte, les alliances se forment et se défont au gré des circonstances et des besoins. Aceveda poursuit d’abord Mackey pour des raisons d’ambition politique, il veut montrer aux électeurs qu’il lutte contre la corruption, ensuite par haine, mais il va finir par composer avec lui en se retournant contre son financier qui est aussi un mafieux, la morale ordinaire est sauve, mais l’intégrité intellectuelle d’Aceveda non. L’utilitarisme est leur dernier rempart, mais c’est aussi leur outil.

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Kavanaugh veut la peau de Mackey, il tente de s’appuyer sur Aceveda 

    Ces gens-là sont en sursis, vivant dans un monde dangereux, ils se débattent comme ils peuvent, souvent en se croyant plus malins les uns que les autres. Si l’amitié est le fil rouge de cette saga, son nécessaire contraire, la trahison, l’est tout autant. C’est presqu’une question de survie quand on a fait des mauvais choix et qu’on essaie d’échapper à une sanction plus ou moins juste. Dans ce monde impitoyable, seuls survivent les plus durs, et encore. Shane payera ses faiblesses, non seulement parce qu’il a trahi Lem et Vic, mais aussi parce qu’il a fait confiance à sa femme, une imbécile, qui ne comprend rien du monde dans lequel il vit. Il paiera donc, en y laissant la vie, mais d’abord il perdra son honneur et ses amis. Il partira dans un monde meilleur avec le dégout de lui-même. Gilroy trahira Vic également, sans état d’âme, mais il le paiera chèrement lui aussi. Au fond tout cela ressemble à l’histoire d’une impossible rédemption. Mackey essaie de se trouver une conduite raisonnable pour compenser le meurtre de Crowley, et le vol du train de l’argent des Arméniens, mais il n’y arrivera jamais. Une des raisons c’est l’argent. En effet lorsque les protagonistes de cette fable croient s’en sortir en captant de l’argent facile, ils s’enfoncent au contraire, que ce soit Gilroy et ses magouilles immobilières ou Mackey et l’attaque du train de l’argent des Arméniens, ou même Aceveda qui accepte de l’argent sale pour financer sa campagne électorale. Mackey a aussi besoin d’argent pour faire face au coût de l’éducation de ses deux enfants autistes. Car dans cette Amérique décadente, tout coûte cher, et ceux qui n’ont pas d’argent sont impitoyablement rejetés à la périphérie des établissements scolaires de bonne réputation. 

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Kavanaugh sera arrêté par Claudette Wims pour avoir fabriqué des fausses preuves contre Mackey 

    Les femmes jouent un rôle décisif, non pas seulement comme but à atteindre, mais aussi parce qu’elles s’émancipent. Corinne s’émancipe de Vic en reprenant un boulot d’infirmière à Mission Cross, Claudette accède à un poste de responsabilité en devenant le chef de the barn. Dani Sofer également, en se donnant du mal pour devenir détective à part entière, mais aussi en s’endurcissant. Mais les excès d’adrénaline passent aussi par le sexe. C’est brutal, Dani ne se gêne pas pour draguer qui elle veut, Tina non plus. Et la plupart des policiers se prêtent à ce jeu violent de relations diverses et sans avenir au gré des rencontres. Shane baise ainsi une petite adolescente noire, membre d’un membre dangereux. Les truands ne sont pas en reste. Et Armadillo viole tout ce qu’il peut, même une gamine qui lui a fait l’affront de ne pas avoir peur de lui. Il y a également une exquise de ce que sont les relations féminines des flics de terrain quand par exemple Julien Lowe est initié par ses collègues qui l’envoie se faire sucer la bite par une jeune femme qui en apparence collectionne les pipes avec les forces de l’ordre – comme tous les faits relatés dans cette série, c’est très réaliste, je veux dire qu’il y a des filles comme ça qui mouillent pour les cowboys dans les bars à flic. Il y a d’ailleurs beaucoup d’histoire de bites et de virilité, comme si dans ce système décomposé les mâles devaient nécessairement la perdre. On verra des émasculations, ou encore Julien Lowe se faire tabasser quand il sera soupçonné par ses collègues d’être homosexuel. Le sexe est un enjeu de pouvoir. Mackey, pour mettre à genoux Kavanaugh, ira jusqu’à baiser sa femme avec qui il est séparé, et Kavanaugh essaiera de se venger en tentant de séduire Corinne, sans succès d’ailleurs. Incidemment ce sera aussi l’histoire du coming out de la communauté gay avec les confessions de Julien au pasteur de son Eglise, le policier tentera de revenir dans le droit chemin, selon sa propre interprétation de la Bible, ce qui ne va pas sans grande difficulté. Dans cette guerre des sexes, il y a des luttes un peu souterraines. Olivia Murray que pourtant Mackey a sorti de la merde dans laquelle elle s’était mise en s’approchant de trop près des trafiquants ne sera guère conciliante avec lui et contribuera à l’enfoncer. Sans doute se venge-t-elle de la dette qu’elle a contractée à son égard. La morale ordinaire et donc la loyauté en prend un vieux coup. 

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Vic ne supportera pas son affectation dans un bureau 

    Le fait que l’ensemble dure sept saisons et 88 épisodes permet aux auteurs non pas de délayer, mais de détailler, de préciser les tenants et les aboutissant d’une histoire qui au fond pourrait tenir en entier dans les 90 minutes. L’écriture est particulière et fera école. Si la saga forme un tout, chaque saison est une histoire particulière, et chaque épisode aura sa logique propre. Cela donne une impression de mythe de Sisyphe : non seulement les flics doivent recommencer un travail sans fin pour tenter de maintenir un minimum de paix civile, mais la strike team doit en permanence protéger ses arrières, les attaques de l’administration contre elle reviennent régulièrement. Formellement on a trois niveaux, d’abord l’action de la strike team qui parcourt les rues de son territoire dans tous les sens, ce qui permet une utilisation intense des décors naturels des quartiers pourris de Los Angeles, et de la faune qui va avec, ça donne lieu à des cavalcade filmées caméra à l’épaule, avec une image au grain volontairement grumeleux. Ce sont des scènes d’une violence terrible, on enfonce des portes à coups de pieds, on menace, on verra aussi Mackey torturer un gangster violent et cruel, Gardo, à coups de chaîne, croyant pouvoir le faire parler et découvrir le nom de celui qui a tué Lem avec une grenade, il l’achèvera d’une balle dans la tête et l’enterrera pour qu’il ne soit pas retrouver. Le deuxième niveau c’est celui des mystères criminels, donc les interrogatoires des différents suspects, par Claudette et Dutch, mais aussi par Vic. C’est filmé en plans très rapprochés, avec un montage très rapide qui permet d’esquiver la question du jeu des acteurs, les plans sont toujours très courts dans ce cas. Ça se passe généralement dans des endroits sombres, la salle des interrogatoires, ou des arrières salles de bar. Cette atmosphère feutrée crée une tension très forte. Et puis il y a la vie ordinaire des gens, aussi bien les victimes que les gangsters, enfoncés dans leur misère. On en était encore à une époque où les costumes étaient de rigueur, et où les gangsters portaient de larges vêtements. C’est tourné en 16/9. La caméra ne nous laisse rien ignorer de la crasse ambiante et de la peur récurrente que procure un tel décor décadent.

     The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Dans le pilote de la série, Mackey course un dealer 

    Malgré le changement de réalisateur d’un épisode à l’autre, Michael Chiklis en filmera quelques-uns, l’ensemble affiche une très belle unité. En tous les cas la manière de filmer est très nouvelle et audacieuse, elle déteindra d’ailleurs sur une série comme The wire, qui après un départ un peu classique intégrera une partie des apports de The shield. L’histoire est très sombre et cela se manifeste dans le contraste permanent du jour et de la nuit : les scènes qui se passent à la lumière du jour sont souvent surexposées ce qui donne une idée d’un soleil de plomb qui non seulement fond le bitume, mais fond aussi les cervelles. Celles qui se passent la nuit sont à l’inverse à peine éclairée, comme si elles se protégeaient de la lumière artificielle pour atteindre plus de vérité. Dans toute la saga, il n’y aura pas une seule scène dans les beaux quartiers, comme si Farmington était isolé du reste du monde, à part de la civilisation. C’est donc une série coup de poing, le ton est donné dans le pilote de la série : non seulement Mackey tue froidement son collègue d’une balle dans la tête, mais on le verra dès le début dans une longue séquence courir avec son équipe après un dealer qu’il coincera bien sûr. L’ensemble à l’allure d’un requiem, non seulement pour la bande à Mackey, mais aussi pour la ville de Los Angeles. Le rythme est extrêmement rapide, on ne laisse jamais le temps des souffler au spectateur, notamment en passant d’un protagoniste à l’autre et les retournements de situations sont aussi nombreux qu’inattendus. Certes, parfois on se dit qu’il est impossible que toutes ces calamités arrivent en même temps sur la tête d’un seul homme, mais cet aspect est gommé par le réalisme de chaque situation 

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Au Mexique Vic et ses hommes menacent de brûler le frère d’Armadillo 

    La distribution sera construite autour de Michael Chiklis qui incarne Mackey. Il a trouvé là le rôle de sa vie. Très impliqué, on dit qu’il a fait beaucoup de musculation pour se préparer. De petite taille, mais très large, il a beaucoup de charisme, quand il cogne, on y croit. Il joue un rôle clé dans la série, pas seulement parce qu’il a le premier rôle, mais il en deviendra au fil des saisons aussi bien le producteur que le réalisateur, il fera tourner aussi sa propre fille pour incarner Cassidy Mackey. Cependant, il n’incarne pas du tout une brute épaisse, au contraire. Il est très rusé, même si ses combines lui retombent dessus. Et puis il arrive à faire sentir ses souffrances intérieures, face à la découverte de l’autisme de ses deux derniers enfants, ou face à la mort de Lem. Il sait compatir aux souffrances des autres, c’est aussi un chef de meute. Walton Goggins est son alter ego, il incarne le flic un peu raciste, brut de décoffrage, Shane Vendrell. Il cherche par ses postures à se mesurer à tout le monde et plus particulièrement à Vic Mackey qui est son modèle et dont il cherche à s’émanciper de la tutelle. Il y a aussi Catherine Dent, elle est Dani Sofer, excellente également, elle serre les dents et assume sa solitude et ses échecs sans broncher, sans perdre le sens moral pour autant. Son alter ego est Michael Jace qui incarne Julien Lowe, le grand noir, complexé par son homosexualité rentrée a aussi beaucoup de présence. Notez que cet acteur est très particulier, de très haute taille, il a été condamné pour le meurtre de sa femme à 40 ans de prison, un peu comme un des personnages qu’il avait pris l’habitude de traquer dans la série. Les deux autres membres de Strike team, Lemansky et Ronnie, sont un peu plus en retrait, ils sont pourtant très bien incarnés par Kenneth Johnson et David Rees Snell. Cathy Cahlin Ryan incarne la femme de Vic Mackey, Corinne, c’est l’épouse de Shawn Ryan, preuve que cette série est aussi une affaire de famille. Dotée d’un physique des plus ordinaires, elle est excellente dans le rôle de cette ménagère accablée de difficultés de tout ordre, mais qui fait face. CCH Pounder est Claudette Wims, elle est pas mal, quoiqu’on puisse la trouver un rien cabotine. Tous les protagonistes ont des physiques bien peu glamour, et Jay Karnes qui est Dutch Wagenbach n’échappe pas à cette règle. Il joue à la perfection les grands complexés qui doutent eux-mêmes d’exister. Et puis bien sûr il y a Benito Martinez dans le rôle d’Aceveda. Il est très bon. Notez que ce personnage a fait hurler sur les réseaux sociaux, vu comme un politicien magouilleur on ne lui pardonnait pas d’emmerder Vic Mackey, et on se réjouissait des ennuis sans fin que Juan lui causait.

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Vic est appelé sur une scène de crime 

    La série a invité aussi des acteurs très connus. Mais pas n’importe lesquels. Il y a d’abord Glen Close dans le rôle de la capitaine Rawling, un mélange de dureté et de compréhension fine d’une humanité en souffrance. Elle sera la seule à apporter une aide véritable à Mackey. Elle se fera pourtant virer, ce qui la mettra en pleurs une fois qu’elle se retrouvera toute seule chez elle, abandonnée de tous. Elle ne fera qu’une saison. Et puis il y a encore Forrest Whitaker dans le rôle de l’ignoble Kavanaugh. Il est très bon dans ce rôle de tordu, quoiqu’un peu cabotin, mais c’est la      marque de fabrique de cet acteur, dont la seule justification à son existence est d’emmerder les autres, sachant bien évidemment que tout le monde le déteste. La brutalité de sa fonction le mène vers la folie. Il va donc passer d’une position où il est très sûr de lui et de sa force sur le plan psychologique, à celle d’un misérable manipulé qui ne comprend pas pourquoi il finit en prison. Il y a aussi toute une galerie de personnages sortis tout droit de la rue, ceux qui incarne les gangs de rue, les tatoués, et puis les mafieux, notamment les Arméniens qui sont particulièrement réussis. Il est à peu près certain que de nombreuses scènes ont été tournées avec la complicité des autochtones, c’est ce qui donne un vrai visage à la souffrance ordinaire de ces gens qui vivent à la périphérie de la prospérité et qui en portent les stigmates sur leur visage.  

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Dutch et Claudette vont visiter une famille dont la mère a été cruellement assassinée 

    Dans chaque saison il y a des scènes d’une violence inouïe qui resteront gravées dans nos mémoires. Par exemple quand Mackey brûle la figure d’Armadillo sur la cuisinière. Si tous les coups semblent permis, c’est parce qu’il ne s’agit plus simplement d’opérations de police ordinaire, mais d’une guerre à mort avec des gangs qui veulent affirmer leur pouvoir. A Farmington, il y a une surenchère de scènes cruelles. Par exemple la façon dont les Arméniens coupent les pieds de leurs victimes. Les clans sont plus ou moins bien formés, pas seulement parce que les gangs sont en lutte et ne pensent qu’à se trahir les uns, les autres. Mais aussi à l’intérieur de the barn. On chuchote, on découvre des micros, on espionne les collègues pour avoir pression sur eux. A la force brutale va donc s’ajouter la ruse : la stratégie sera de faire en sorte que les clans ennemis se détruisent eux-mêmes et les regarder faire pour compter les points et ramasser les morceaux. Mackey n’échappera pas cependant à ce qu’une pute de bas étage le manipule au profit de son maquereau pour qu’il débarrasse de lui-même la concurrence. Chacun trouvera cependant en lui-même ses propres limites. Que ce soit Mackey ou Aceveda, ils ont des lignes rouges qu’ils ne peuvent franchir, Shane n’en a pas, le gangster Antwon Mitchell non plus. Kavanaugh croira pouvoir repousser ses limites en jouant le jeu de Mackey, mais il n’en aura pas la force mentale et jettera l’éponge. La dernière saison est aussi la plus tendue, c’est une sorte de liquidation : Claudette va sans doute mourir, Corinne vend Vic à la police, Vic croyant la protéger trahira Ronnie, et même Dutch n’arrivera pas à coincer un jeune tueur en série en herbe 

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Kavanaugh a forcé Lem à porter un micro, pour communiquer avec la Strike team, il doit l’enlever 

    Il n’y a guère d’humour, le plus souvent ce sont des moqueries à l’endroit du maladroit Dutch. Dans ce panorama des turpitudes humaines dont Farmington est un concentré, on remarquera qu’il n’y a pas de frontière, ni de race, ni de sexe. Les femmes sont tout aussi cruelles et déterminées que les hommes, l’exemple de Diro Kezakhian le démontre, sous une apparence réservée et calme, elle est encore plus enragée que ses hommes. Très souvent le moteur est une sorte de paranoïa : cette impossibilité de retrouver le calme et de colmater des brèches d’un côté, alors que c’est tout le navire qui prend l’eau. C’est une course sans fin qui mène tout le monde à la mort. De la strike team, il ne restera finalement que Ronnie. Il y a aussi cette manie lugubre d’amasser de l’argent sans que cet argent soit finalement très utile. Certes il est la représentation du pouvoir sur les autres, mais la finalité de tout ça n’est pas vraiment claire. Il y a trois sortes de crimes dont traite the barn : la drogue et ses revenus ordinaires, le racket et les crimes sexuels. Je passe sur la prostitution. La série s’étend longuement sur les crimes sexuels scabreux, le plus souvent ils sont traités par Claudette et Dutch. Ils se présentent sous deux angles différents : le pouvoir sur les autres, et la compensation de la solitude. Dans ce domaine on remarque que l’imagination est infinie. Notez également que les criminels, à l’instar du modèle dominant, se donnent toujours des raisons rationnelles pour couvrir leurs pulsions meurtrières. Et c’est le plus souvent cela qui les mène à l’aveu.

     The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Shane veut rencontrer un responsable de la mafia arménienne 

    Malgré les années qui ont passées, et même si la mode vestimentaire ou les marques de voitures utilisées ont changé, la série en elle-même n’a pas pris une ride. Elle est à la fois un chef d’œuvre du film noir, mais aussi un documentaire sur ce que fut cette époque de larmes et de sang. Evidemment lorsque la série s’arrête on va rentrer dans une nouvelle ère puisque ce sera après la crise des subprimes. La dépression aux Etats-Unis causa des ravages sans fin, et donc il vient qu’il y a bien peu de chances pour que la ville de Los Angeles se soit améliorée et que les quartiers pauvres soient plus vivables, bien au contraire. Mais cette nouvelle époque n’a pas encore été représentée à l’écran dans le film noir. Ça nous manque. La série Bosch qui vient après la crise n’en parle que très peu, c’est ce qui donne un côté un peu aseptisé à l’adaptation du personnage de fiction créé par Michael Connelly, bien qu’elle ne soit pas exempte de scène scabreuses et violentes, ça reste cependant une violence acceptable, à l’inverse de The shield dont la logique provoque forcément un haut le cœur et un sentiment de révolte.  

    The Shield, série créée par Shawn Ryan, 2002-2008 

    Shane a tué sa femme et son fils



    [1] William Webb, Dirty Cops: 15 Cops Who Turned Evil, Absolute Crime, 2013.  

    [3] Frédéric Ploquin, Vol au-dessus d’un nid de ripoux, Fayard, 2013. Je cite cet ouvrage, mais il est assez peu satisfaisant, derrière cette affaire qui devrait être bientôt jugée en correctionnelle, il y aurait eu des manipulations politiques, et donc que cela aille bien au-delà de simples malversations policières. Il semble qu’en effet la dissolution de la Bac Nord ait facilité grandement la vie des trafiquants en tout genre qu’on trouve dans les Quartiers Nord de Marseille et qui règnent sur les cités.

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  Train d’enfer, Hell drivers, Cy Endfield, 1958

    Les années cinquante ont multiplié les films de camion, en France avec Gasoil[1], Des gens sans importance, mais aussi l’inévitable Le salaire de la peur de Clouzot, Palme d’or au Festival de Cannes en 1953. C’est une mode qui avait été lancée aux Etats-Unis dans les années 40, avec par exemple They drive by night[2] ou encore l’excellent Thieves highway de Jules Dassin. Le film noir, lorsqu’il se situe dans le milieu des camionneurs lui donne un côté prolétaire. Le scénario est de John Kruse. La particularité de Hell drivers est qu’il se situe en Angleterre, pays qui a très peu fait pour le film noir mais qu’il est dirigé par un réalisateur américain qui a fait ses classes aux Etats Unis. La même équipe sera reformée pour Sea fury, sur un scénario de John Kruse et avec en vedette Stanley Baker. 

    Train d’enfer, Hell drivers, Cy Endfield, 1958 

    Tom est engagé chez Hawlett’s 

    Tom Yately a besoin d’argent et va se faire engager chez Hawlett’s, une entreprise de camionnage qui transporte de remblais pour les entreprises de construction. Les conditions de travail sont très dures, les chauffeurs sont payés à la tâche. Il faut conduire vite dans des conditions dangereuses. Tom va hériter du camion n°13. Il va pénétrer cette petite communauté de salariés qui vit par et pour le transport en camion. Il fait ami-ami avec Gino, un chauffeur italien, qui est amoureux de Lucy. Mais celle-ci est charmée par Tom et reste indifférente à la cour de Gino. Tous les chauffeurs ne sont pas des amis. Sur cette petite communauté semble régner le violent Red qui est aussi le contremaître. Une compétition s’engage entre les chauffeurs, c’est à celui qui fera le plus de rotations. Red parait indéboulonnable. Mais Tom progresse et peu à peu menace les records de Red. Entre temps Lucy se fait de plus en plus pressante et se déclare à Tom. Mais celui-ci par amitié pour Gino ne veut rien entendre. Tom a également d’autres problèmes, il a laissé sa famille à Londres, et on comprend que c’est par sa faute que son jeune frère est maintenant infirme. Il veut lui venir en aide, mais sa mère ne lui pardonne pas et le rejette. Tom se coupe des autres chauffeurs parce que lors d’un bal, il ne participe pas à la bagarre avec les locaux, il s’enfuit. Les autres chauffeurs le croient lâche, mais en réalité, il a peur de se faire embarquer par la police justement parce qu’il sort de prison. Se faisant voler comme dans un bois par Red, Tom réagit enfin, il donne une raclée au contremaitre qui jure maintenant sa perte. Il décide de s’en aller et donc de prendre le train pour Londres. Mais Lucy le rattrape, elle lui annonce l’accident de Gino, et en même temps elle lui explique que Red et Cartley volent les chauffeurs sur leur paye et que c’est pour cela qu’ils les font rouler beaucoup au risque de se tuer. Tom menace Cartley et le fait chanter. Red et Cartley vont prendre Tom en chasse pour le tuer, mais ce sont eux qui vont être victimes de leur propre sabotage des freins du camion de Tom. Gino ayant changé les numéros. Gino décédé, Red et Cartley écartés, plus rien ne s’oppose à l’idylle entre Tom et Lucy.

     Train d’enfer, Hell drivers, Cy Endfield, 1958 

    Lucy lui fait du gringue

    Endfield brosse le portrait d’un groupe d’hommes rudes et violents. Mais en même temps c’est la mise en lumière de relations d’exploitation, justifiées uniquement pour le profit. Ce profit s’apparente d’ailleurs à un vol. le scénario met en œuvre la compétition entre des prolétaires, et la compétition c’est bien l’essence du capitalisme. Si la rotation des camions transforme le monde, elle le transforme d’abord en monde capitaliste. Mais l’exploitation des travailleurs va se faire jusqu’à la mort, et le fait que la paye soit bonne, est une simple illusion. Au-delà de l’aventure individuelle de Tom, il y a le mode de vie des camionneurs. Ils forment un groupe plus ou moins uni, qu’on verra affronter les populations locales. Tom se verra reprocher son manque de solidarité. Mais c’est moins qu’il n’est pas solidaire, que le fait qu’il comprend les manipulations de Red et de Cartley. On note aussi que dans cet univers viril, Tom se laissera lui aussi prendre au piège de la compétition. Il y a donc au premier chef une analyse critique des conditions de travail qui mènent au crime. Le crime c’est aussi bien le meurtre de Gino, que de pousser les chauffeurs à des conditions extrêmes de travail qui les tuent littéralement. Si les camions sont les instruments de cette mort, ils sont également l’image d’une modernité qui tue, enfermant dans la cabine de conduit les individus dans leur propre isolement.

     Train d’enfer, Hell drivers, Cy Endfield, 1958 

    Les camions livrent des gravats 

    Mais ce contexte est aussi le support d’une histoire de culpabilité et d’impossible rédemption. Tom a fauté, et par sa faute, son jeune frère est handicapé à vie. Mais même sa propre mère refusera à Tom un pardon. C’est en quelque sorte pour expier cette faute que Tom va s’engager dans une entreprise où il risque la mort à tous les tournants. Dans ce nouvel univers, il va être confronté aussi à une morale différente de la morale ordinaire. On pourrait donc dire que c’est un film matérialiste, non seulement pour la description minutieuse d’une réalité sordide, mais aussi parce que ce sont les conditions de travail qui vont induire une position morale des chauffeurs dans la vie quotidienne. Pourtant si Londres et sa mère lui refusent le rachat, celui-ci viendra du fait qu’il s’engage dans la lutte des classes et qu’il met en déroute le patron et son contremaître qui seront tués. La récompense de ce fait d’armes sera qu’il récupérera enfin Lucy pour lui tout seul. Le rôle des femmes dans cette histoire est assez ambigu. En effet que ce soit Lucy ou Jill, elles sont suffisamment fortes pour s’imposer, dans le travail et dans les relations avec les chauffeurs, mais en même temps elles sont en position de faiblesse parce qu’elles cherchent l’amour et la protection d’un homme d’un vrai. Dès son arrivée, Tom sera convoité par les deux jeunes femmes. Il est cependant difficile d’en tirer des conclusions quant à une forme de misogynie de Cy Endfield.   

    Train d’enfer, Hell drivers, Cy Endfield, 1958 

    Le chargement doit être bien tassé

    C’est très bien filmé. Cy Endfield aime les camions qu’il désigne pourtant comme des objets maléfiques. Il a le bon goût de ne pas trop alourdir l’ensemble en multipliant les courses entre Red et Tom sur des routes dangereuses et tortueuses. On appréciera aussi les décors naturels du travail, les chantiers, la manière de filmer l’entreprise Hawlett. Le plus réussi ce sont les scènes de mouvement. Par exemple le bal, que ce soit dans sa partie calme, l’échange des partenaires, que dans sa partie violente, la bagarre entre les locaux et les chauffeurs, c’est très réussi. Cette scène inspirera sans doute aussi la scène de la fête foraine dans le film de Robert Enrico, Les grandes gueules. Une autre séquence rappellera un autre film de Robert Enrico, c’est la scène où Tom ment à Gino qui va mourir pour lui dire que Lucy serait partie avec lui. On trouve la même scène dans Les aventuriers quand Roland affirme à Manu qui va mourir que Laeticia serait bien partie avec lui. Ce qui ne veut pas dire qu’Enrico ait copié Endfield, les scénarios sont trop différents, mais enfin il s’en est inspiré pour créer cette ambiance virile et sans concession. Endfield insiste tout de même moins sur la question de l’amitié. Im y aura deux ruptures de ton : d’abord le voyage à Londres, et ensuite la visite à Gino à l’hôpital. Ça donne manifestement une respiration et évite l’enfermement dans l’univers des camionneurs. On conservera dans l’ensemble cet amour du détail, notamment dans les scènes qui sont sensées se passer au restaurant où tout le monde se retrouve pour prendre ses repas. C’est quelque chose que nous avions déjà vu chez Endfield dans The sound of fury avec les scènes de foule, Endfield sait prendre de la hauteur avec sa caméra et il a manifestement le sens du mouvement qui donne de l’espace même dans les espaces étriqués.  

    Train d’enfer, Hell drivers, Cy Endfield, 1958 

    A Londres Tom va voir son jeune frère 

    La distribution s’est organisée autour de Stanley Baker qui est très bon, comme souvent. C’est un acteur un peu oublié aujourd’hui. S’il a beaucoup tourné avec Cy Endfield qui  l’emploiera pas moins de 6 fois, il sera aussi très apprécié de Joseph Losey avec qui il tournera des films noirs très importants comme Blind date, The crimimal, Eva ou encore Accident. Il est très crédible dans le rôle du camionneur Tom, hésitant entre colère rentrée et frustration. Il est entouré d’une kyrielle de grands noms ou de futurs grands noms plutôt. Peggy Cummins est très bien dans le rôle de Lucy, mais elle n’atteint pas les sommets de Gun crazy[3]. Aux côtés de Stanley Baker, on trouve le très bon Herbert Lom qui joue l’Italien Gino. C’est moins son accent qui est convaincant que son jeu proprement dit, il rêve de retourner en Italie avec Lucy comme trophée pour montrer à son pays sa réussite certaine. Patrick McGoohan qui deviendra célèbre grâce à la télévision, est ici plutôt lourdingue, dans le rôle de l’abominable Red, il en fait des tonnes. On reconnaitra au passage Sean Connery dans un petit rôle de camionneur, et puis aussi Jill Ireland, bien avant qu’elle ne devienne l’épouse de Charles Bronson et qu’elle soit abonnée aux rôles féminins de ses films. Ici elle est en brune mélancolique, et affiche une certaine ressemblance avec Audrey Hepburn. Elle est très bien dans le rôle de la servante du restaurant, classe et dignité. On trouvera autour de Stanley Baker des gueules comme on dit, marquées par le travail. C’est un des très bons côtés de ce film qui n’en a pas de mauvais, même si le jeune frère sur des béquilles, ça fait un peu chargé sur le plan mélodramatique. 

    Train d’enfer, Hell drivers, Cy Endfield, 1958 

    Tom donne une raclée à Red 

    C’est donc un très bon film noir, quoique pas assez désespéré peut être, dont les amateurs ne sauraient se passer. C’est nerveux et guère naïf, même si la fin heureuse peut surprendre. Filmé en Vistavision, la narration est bien aidée par une excellente photographie. 

    Train d’enfer, Hell drivers, Cy Endfield, 1958 

    Gino est à l’hôpital en train de mourir

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950

    Cy Endfield est assez peu connu, surtout pour sa contribution au film noir. Il reste dans les mémoires pour ses films comme Zulu et Sands of Kalahari, films d’aventures britanniques, ayant l’Afrique pour décor. C’était un cinéaste éclectique qui a donné un peu dans tous les genres. Il est vrai que sa carrière a été rendue plus difficile par le fait qu’il fut mis sur la liste noire pour sa proximité avec la gauche américaine. Curieusement son dernier film sera De Sade, personnage sulfureux qui fascinera toute la gauche intellectuelle. Il donnera un autre très bon film noir en 1957, Hell drivers, mais en Angleterre, pays plus accueillant pour les réprouvés d’Hollywood. Bien que The sound of fury n’en soit pas vraiment un remake, il est basé sur les mêmes faits bien réels survenus en 1933 à San José et qui donneront naissance au film de Fritz Lang, Fury, en 1936, mais il est réputé être plus près de la vérité. C’est Jo Pagano qui a écrit l’histoire et qui se collera au scénario. C’est un nom peu connu, et pour cause, il travaillera presqu’essentiellement pour la télévision. Ce film est également connu sous le titre de Try and get me ! C’est un drame social, avec un message édifiant, dans la lignée de Fury que nous avons cité, mais aussi de Owbow incident de William Wellman. 

    Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950 

    Howard Tyler est complètement fauché, et cherche désespérément du travail. Marié, il a un petit garçon, et sa femme attend un deuxième enfant. Il va finalement se résoudre à travailler avec le narcissique Slocum qui a besoin d’un chauffeur pour commettre ses hold-up. Leur association commence à être rentable. Bien que cela ne lui plaise pas trop, Howard apprécie pourtant le fait qu’il a maintenant pas mal d’argent et qu’il peut ainsi gâter sa famille. Cependant Slocum veut passer à la vitesse supérieure, il va, toujours avec l’aide d’Howard, kidnapper le fils d’un millionnaire pour lui arracher une forte rançon. Mais pour se simplifier la vie, il va assassiner sa victime et la jeter à la mer avec la complicité d’Howard. Celui-ci commence à se sentir vraiment mal. Rongé par la culpabilité, il commence à boire. Un soir il s’en va avec Slocum dans une boite de nuit et va faire la connaissance d’Hazel, une fille assez mal dans sa peau qui rêve de rencontrer quelqu’un qui l’aime et qu’elle pourrait aimer. Howard ment, disant qu’il n’est pas marié. Mais rongé par la culpabilité, il va parler à Hazel lorsqu’il se retrouve chez elle, lui raconter en détail le meurtre qu’il a commis. Celle-ci, effrayée, va s’empresser de le dénoncer à la police. Arrêté, Howard va dénoncer Slocum. Ils sont tous les deux transférés à la prison locale sous la garde du shérif. Howard a envoyé une lettre à sa femme pour lui demander qu’elle-même l’oublie, il ne se fait aucune illusion sur le sort qui l’attend. Mais le journaliste Stanton, poussé par son rédacteur en chef, commence à publier des articles de plus en plus violents qui vont mettre la foule en colère et celle-ci va attaquer la prison pour lyncher les meurtriers. Elle est entraînée par les étudiants, et la police est incapable de faire face à l’assaut, malgré quelques tirs de grenades lacrymogènes. Bien qu’Howard n’ait pas tué, il est bel et bien complice et n’en réchappera pas, au grand émoi de du directeur du journal local qui commence à comprendre le rôle des médias sur l’opinion et donc sa responsabilité personnelle dans ce drame.

    Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950

    Howard Tyler revient chez lui 

    C’est un film noir clairement militant qui ne cherche pas cependant à excuser des actes criminels, mais plutôt à en comprendre le mécanisme. C’est Howard le pilier. Il voudrait bien lui aussi vivre le « rêve américain », avoir les moyens de subvenir à sa famille, mais la crise économique fait que le travail est très rare. C’est le noyau dur du film : il y a une contradiction violente entre cette richesse provocante et provocatrice qui s’étale de partout et la difficulté de trouver du travail. Et donc cela va bien au-delà d’un individu victime de la crise, car il est victime aussi d’une société de consommation très envahissante. On le verra quand il va avec sa famille acheter des objets dont manifestement il n’a pas besoin. Egalement Howard veut jouer les chefs de famille responsable dans un partage des rôles qu’il a du mal à assumer. Sa femme est cantonnée aux tâches ménagères et donc lui fait entièrement confiance, sans comprendre ce qui se passe vraiment. C’est donc un homme faible qui joue les chefs de famille. Il va tomber sous la coupe de Jerry qui le domine et l’entraîne, et forcément il l’admire, même s’il n’est pas dupe de ce qu’il est vraiment. Il y a donc dans cette relation entre les deux hommes, une relation de dominant à dominé, c’est une relation homosexuelle larvée. Même s’il se rebelle, Howard finit toujours par faire ce qu’on lui dit. N’est-ce pas au fond ce qu’il cherche ? Cette passivité toute féminine selon les canons de l’époque qui lui permettrait de ne plus avoir rien à décider ? Evidemment cette contradiction lui reviendra dans la figure parce qu’il est incapable d’assumer un meurtre. Mais les autres personnages du film sont tout autant des mécaniques, que ce soit Slocum, que ce soit Hazel qui passe son temps à pleurnicher sur sa solitude, ou encore la plantureuse Velma qui prend la pose pour les photographes dans les couloirs du palais de justice. Ces personnages sont déshumanisés, contrairement à Howard. Mais si celui-ci a encore une conscience c’est au fond parce que le modèle américain a échoué. On le verra d’ailleurs plutôt mélancolique quand il accompagne sa femme faire des emplettes qui sont sensées donner un sens à la vie. 

    Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950 

    Jerry Slocum propose à Howard de travailler avec lui 

    La deuxième couche c’est le rôle évidemment de la foule. Celle-ci illustre, comme dans nombre de films noirs, l’aspect malfaisant de la ville. C’est un point qui est souvent souligné : la foule que ce soit ici ou dans Fury, est par essence mauvaise au-delà de la somme de ses individus. Elle devient facilement enragée, manipulable. Curieusement Enfield en donne une lecture anti-communiste. En effet on la voit à travers la coopération des individus en train de trouver la force de renverser l’ordre social : la scène où elle accroche aux portes du palais de justice une corde pour arracher les portes de leurs gonds est édifiante. Lorsque les hommes s’unissent en un projet commun, ils ne peuvent faire que le mal. Certes ils trouvent une force bien supérieure à la somme de leurs individualités, mais pour un but des plus dérisoires. On notera que les leaders du lynchage sont des étudiants, comme quoi l’instruction ne leur évite pas de se comporter comme des bêtes !

    Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950 

    Jerry attaque les stations-service 

    La responsabilité du journaliste est le dernier aspect du message : s’ils ne sont pas à l’origine des exactions de la foule, ce sont bien les articles qu’écrits Stanton qui excitent le peuple et lui donne un but à sa violence latente. Au lieu de raisonner, les médias pour faire de gros tirages jouent sur l’émotion. En oubliant en quelque sorte leur rôle éducatif, ils endoctrinent le peuple. C’est évidemment une vieille histoire que cette ambiguïté des journalistes, ambigüité dont ils ne se sont pas encore débarrassés. Il y a un appel direct aux intellectuels pour qu’ils prennent leurs responsabilités dans la marche vers la civilisation. Mais cette nécessité d’aller à contre-courant, va aussi à contre-courant du profit, car si on veut faire de l’argent, il faut en passer par des mises en scène grossières, jouer au premier degré sur les émotions. En attaquant le rôle des médias, c’est indirectement la vie moderne qui est critiquée, cette passion pour le fait divers qui devient la seule chose qui relie les populations entre elles. 

    Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950 

    Howard dépense sans compter l’argent bien mal acquis 

    La mise en scène est très rigoureuse. A cette époque du cycle du film noir, Endfield maîtrise parfaitement les codes du genre. Il utilise très bien les décors extérieurs et filmera tout le début à la manière semi-documentaire, avec de très jolis plans de la route et des camions. La scène d’ouverture montre un prédicateur aveugle haranguant les foules pour les alerter sur la perte du sens moral. Cette scène très impressionnante dans la façon dont elle annonce le drame, inspirera sans doute Wise blood de John Huston[1]. Elle reviendra plus tard dans le milieu du film pour justement rappeler cette perte de tout jugement moral par la foule en colère. Mais Endfield s’éloigne de cet aspect lorsqu’il s’agit montrer grâce à des images comment Howard bascule dans la folie. La scène de la boite de nuit est filmée d’une manière très étrange : il y a des plans inclinés et des figures grimaçantes qui font tout à fait penser à Orson Welles. Il utilisera aussi quelques beaux travellings arrière pour accélérer le mouvement, notamment à travers les couloirs du palais de justice. Il y a un rythme très soutenu, et un bel équilibre entre l’action proprement dite et la description des lieux que les protagonistes traversent. Si Enfield aime bien filmer les camions, il aime tout autant filmer les machines qui impriment les journaux, faisant apparaître les journalistes encore plus dépendants de celles-ci. La scène de l’attaque du palais de justice est impressionnante de maîtrise technique, pas seulement pour le côté compact de la foule, mais aussi pour les variations d’angle qu’Enfield se permet.

    Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950

    Howard et Jerry ont kidnappé le fils d’un millionnaire 

    Frank Lojevoy est un habitué des rôles de bons américains, sans doute cela vient-il de son physique. Mais justement, ici il doute de lui-même et du rêve américain qu’il va s’efforcer de poursuivre contre vents et marées, plus par habitude que par conviction. Il est très bien dans le rôle d’Howard, c’est autour de lui que le film se monte. Lloyd Bridges est également excellent dans le rôle de Slocum. Il a joué de nombreux rôles de ce type, un peu violent, un peu désaxé. C’est le père de Jeff Bridges, et lui aussi aura des ennuis sérieux avec l’HUAC, ennuis qu’il réduira quelques peu en devenant un témoin très amical, c’est-à-dire en balançant. C’est un film à petit budget, sans pour autant être un film de série B, et les personnages féminins sont un peu sacrifiés. Ils sont cependant incarnés par de très bonnes actrices. La très effacée Kathleen Ryan va jouer la femme de Tyler, engoncée dans sa passivité sans fin, incapable de relever la tête, sauf peut-être à la fin quand par la force des choses elle sera bien obligée de ne plus compter que sur elle-même. Katherine Locke est elle aussi très fade dans el rôle d’Hazel, celle qui balancera Howard à la police, elle joue à la perfection cette fille perdue, incapable de trouver sa place dans une société où il faut se battre en permanence. Deux autres acteurs méritent l’attention, tout d’abord la grande Adele Jergens dans le rôle de Velma, on l’a déjà vue dans ce style, notamment dans Armored car robbery de Richard Fleischer. C’est le genre canaille, un peu comme Jan Sterling. On trouvera également Art Smith dans le petit rôle de patron de presse, c’est lui aussi un habitué des films noirs, et lui aussi subira les foudres de l’HUAC pour ses idées de gauche. Richard Carlson dans le rôle du journaliste Stanton travaillé par sa conscience n’est pas très convaincant, il a plutôt l’air de s’ennuyer, ou de ne pas avoir trop compris la signification de son rôle : c’est en effet lui qui aurait dû être le commentateur de cette fable.

     Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950 

    Howard culpabilise pour la mort du jeune kidnappé 

    C’est un film longtemps très difficile à voir, et par la grâce du numérique on peut maintenant le regarder dans une excellente version Blu ray, encore que sans les sous-titres français. S’il n’a été guère bien reçu à sa sortie, sans doute parce qu’il critique un peu trop le modèle américain qui voit le progrès de la société uniquement dans l’accumulation des marchandises, il a été ces derniers temps, et à juste titre, réhabilité par les amateurs de films noirs. C’est donc un très bon film noir, même si on peut regretter les scènes didactiques où les personnes de la bonne société – journalistes et médecin – se posent des questions sur leur travail. Son manque de succès commercial peut aussi s’expliquer par son trop grand pessimisme. Mais c’est aussi peut être ça qui explique sa pérennité. 

    Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950 

    Stanton commence à comprendre que les médias peuvent exciter la foule 

    Fureur sur la ville, The sound of fury, Try and Get Me! Cy Endfield, 1950 

    La police tente de contenir la foule enragée

    Partager via Gmail

    votre commentaire



    Suivre le flux RSS des articles
    Suivre le flux RSS des commentaires