•  L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952

    C’est un film qui a fait beaucoup pour la célébrité psthume de Mankiewicz. Cette histoire d’un espion travaillant pour essentiellement ceux qui le paient, et non par conviction politique, permettait en effet le développement de nombreuses figures ironiques. A Commencer par Le « héros » Diello qui cherche à prendre sa revanche sur la vie, mais aussi en ce qui concerne les services secrets britanniques qui ne savaient guère se protéger, et pour suivre les Allemands qui ne savaient pas exploiter les renseignements qu’il leur fournissait. C’est un film d’espionnage, mais sans doute plus encore un film sur le mensonge et la manipulation par le langage. Le scénario est basé sur l’ouvrage de Moyzisch qui eut un retentissement international. Moyzisch se présentait comme l’officier traitant de Diello, et donc à même de révéler les dessous des cartes. Mais dans la réalité, cet espion curieux s’appelait Elyeasa Bazna, il était valet de chambre à l’ambassade d’Angleterre en Turquie, un peu escroc, d’une nationalité incertaine, et lui-même écrira un autre ouvrage pour corriger celui de Moyzisch dans un sens plus flatteur pour lui. Il publiera I was Cicero en 1961 chez Harper & Row, bien après que le film de Mankiewicz soit sorti, bénéficiant ainsi du succès du film sous prétexte de corriger certaines erreurs du livre de Moyzisch. L’ouvrage de ce dernier avait fait un scandale, avec question au Parlement britannique, parce qu’il révélait des failles énormes dans le fonctionnement des services d’espionnage anglais qui avaient eu longtemps la réputation d‘être les meilleurs du monde. C’était un signe supplémentaire de la décadence du Royaume dont les colonies s’émancipaient à vue d’œil, mais cela mettait aussi en doute la conduite de la guerre contre les nazis. Pour dire la vérité l’exactitude des faits rapportés dans 5 Fingers n’a pas d’importance. Et il faut prendre le film de Mankiewicz pour un film de fiction, développant un caractère singulier, dans le contexte particulier de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Une des dominantes de la filmographie de Mankiewicz est le mensonge, le plus souvent couvert par des bavardages destinés à rehausser la personnalité de celui qui les profère. C’est la base de la manipulation. Ajoutons un détail des plus curieux, le producteur du film, Otto Lang, était le moniteur de ski de la femme de Darryl F. Zanuck, ce qui ne laissait pas Mankiewicz sans perplexité sur les qualités nécessaires dans ce métier qu’il avait pourtant exercé avant de passer à la réalisation ! Retenons encore que si le traitement du sujet est très personnel, ce film est d’abord un projet de Daryl F. Zanuck. 

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952 

    Ulysses Diello ets le valet de l’ambassadeur anglais à Ankara. Il s’ontroduit auprès de Moyzisch qui travaille à l’ambassade d’Allemagne et il lui propose des documents secrets qu’il a photographiés lui-même. D’abord un peu incrédules, les Allemands vont traiter avec lui, tout en se méfiant. Diello va renouer avec la comtesse Staviska dont il fut le valet, du temps qu’elle était riche. Il a besoin d’elle pour continuer ses affaires d’espionnage, conserver de l’argent et organiser des réceptions. Pour cela il lui donne de l’argent afin qu’elle retrouve un peu de lustre. Il se fixe l’objectif de soutirer 200 000 £ aux Allemands puis de partir refaire sa vie au Brésil en amenant avec lui la comtesse. Cependant les choses ne marchent pas tout à fait comme il faut. Les Anglais ont compris qu’il y avait des fuites depuis l’ambassade. Ils envoient donc le colonel Travers enquêter. S’ils ne sont pas trop intéressés par Diello, ils se posent des questions sur la richesse soudaine de la comtesse. Von Richter est envoyé depuis Berlin pour tenter de percer à jour la véritable motivation de Diello. Celui-ci continue à accumuler de l’argent, mais il commence à prendre peur et va organiser sa fuite. Il confie son argent à la comtesse qui doit le transférer au Brésil. Elle se procure aussi des passeports et des faux certificats pour tous les deux. Mais tandis que les Anglais mettent au point une alarme pour piéger l’espion, Diello apprend que la contesse est partie pour la Suisse en emportant l’argent. Plus encore, elle a enovyé une lettre à l’ambassade d’Angleterre pour le dénoncer. Diello va tenter un dernier coup, vendre les plans du débarquement « Overlord » pour 100 000 £. Cependant en ouvrant le coffre, et malgré ses précautions, l’alarme se déclanche et il doit fuir. Il va prendre le train pour Istanboul, poursuivi à la fois par les agents anglais et par la Gestapo. Il remettra le film à Moyzisch, et quittera Istamboul sous la protection des Anglais. Il les sèmera ensuite et partira vers le Brésil. Les Allemands voyant que les Anglais le protègent pensent que le plan « Overlord » est un leurre et le détruisent. Arrivé au Brséil, Diello a acheté une superbe villa qui domine la baie de Rio et se pavane sur sa terrasse en smoking blanc, son rêve de toujours. Deux hommes viennent le trouver. ils lui apprennent que la monnaie dont il s’est servi était fausse, mais également que la contesse a aussi emporté de la fausse monnaie en le volant et donc qu’elle est ruinée ! 

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952 

    Diello s’introduit auprès de Moyzisch 

    Le scénario est signé Michael Wilson, et il s’est targué ensuite d’en être le seul responsable. Celui-ci était un homme très à gauche, victime du maccarthysme, il eut beaucoup de difficultés à travailler. Mais s’il fut l’auteur du très militant The salt of the earth d’Herbert Biberman, et aussi celui de The bridge on the river Kwai, de Lawrence of Arabia ou encore Planet of apples. Le projet devait d’abord être tourné par Henry Hathaway qui y avait travaillé. Mais Zanuck préféra le confier finalement à Mankiewicz. Celui-ci venait en effet d’être oscarisé deux années successivement comme meilleur scénariste et comme meilleur réalisateur. Il s’investit dans ce projet alors qu’il venait à peine de finir People will talk qui fut un autre succès avec Cary Grant et Jeanne Crain. Il est donc certain qu’il n’a pas écrit le scénario original, la continuité de l’histoire. Mais par contre la qualité des dialogues et de nombreux petits détails dont on reparlera plus bas montrent qu’il a apporté sa contribution au scénario proprement dit, infléchissant le cours de l’histoire et sa signification. Il s’en est en quelque sorte approprié le contenu pour en faire une œuvre finalement très personnelle. 

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952

    Tandis que Moysich développe les photos, Diello contemple le portrait d’Hitler

    C’est donc un film d’espionnage, mais pas tout à fait comme les autres parce que si les motivations de la contesse et de Diello sont de l’argent, cet argent qui leur permettrait de restaurer leur statut, les agents du contre-espionnage anglais et allemands sont particulièrement bornés et peu performants. Mais la réalité du monde de l’espionnage en Turquie – pays soi-disant neutre – n’est qu’un prétexte pour tout autre chose. Le couple Diello-Anna est un couple sado-masochiste qui tente de surmonter ses frustrations en se torturant lui-même avec assiduité. Diello en vérité n’a pas besoin d’aller chercher Anna, il pourrait faire sans elle. Mais il a été son valet de chambre et maintenant qu’elle est dans la déconfiture, il en profite pour l’humilier en lui apportant de l’argent pour qu’elle devienne en quelque sorte son employée. Anna ne dit rien, mais elle le prend très mal. C’est bien pour ça que lors de leur première rencontre, alors qu’elle habite dans un appartement sordide, elle le giflera. Mais elle rentrera dans le rang. Elle appuiera autant qu’elle le peut les projets scabreux de Diello, tout en préparant sa vengeance. Alors que lui croit tenir sa revanche en l’emmenant avec lui au Brésil, elle le volera et le dénoncera à l’ambasse d’Angleterre en espérant sa perte définitive. Mais ce n’est pas fini, car si Diello finit par payer ses turpitudes en récoltant de la fausse monnaie, et donc en se faisant arrêter, il est tout de même récompensé de savoir que son ancienne maîtresse – dans les deux sens du terme – est elle aussi complètement ruinée. C’est un film méchant en ce sens que les deux principaux protagonistes sont fielleux et animés de très mauvaises intentions et de rancoeurs insoupçonnables. Mais ce couple infernal dans ses mensonges et sa méchanceté n’est au fond que le reflet du monde dans lequel il vit. Les Allemands qui paraissent rugueux et très méfiants – à leur détriment – ne se font pas si facilement rouler dans la farine par Diello qui se croit toujours supérieur à eux. Bien au contraire, ils se moqueront de Diello et de la contesse en les payant en monnaie de singe. Les Anglais sont tout aussi lourdauds, aveugles à ce qui se passent sous leurs yeux, ils suivent pendant très longtemps la mauvaise piste, incapables d’enrayer les fuites qui pourraient être gravissimes si les Allemands avaient les capacités intellectuelles de les utiliser. Mais ils croient que les docuements que leur remet Diello sont vrais seulement pour leur faire avaler un plus gros menseonge encore. Comme dirait le philosophe, « le faux est un moment du vrai »… à moins que ce ne soit le contraire « le vrai est un moment du faux » !

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952 

    La comtesse reçoit la visite de Diello 

    Si Diello et la comtesse sont des êtres complexes et sophistiqués, les autres personnages de cette histoire sont plutôt des caricatures destinées à les amuser et sur lesquels ils exercent leur pouvoir de manipulation. Il est assez étonnant que le personnage de Moyzisch qui est l’auteur de l’ouvrage sensé avoir inspiré cette histoire, soit présenté carrément comme un imbécile, peureux et tremblotant,     u point de rater le développement des photos. Von Richter dans sa méfiance native ne vaut guère mieux. Les Anglais sont un peu mieux traités, ils sont moins laids, mais ils sont jugés extrêmement peu compétents, voire naïfs. C’est seulement vers la fin du film que Travers commence à vouloir se renseigner sur le passé de Diello. Cet aspect désigne alors Diello et la comtesse comme des êtres d’exception, peu intéressés par les aléas politiques de la guerre en cours, ils sont au-dessus de la mêlée, comme si le monde ne les méritait pas. Cet aspect de l’histoire est rarement souligné. C’est la revanche des médiocres face au monde de l’argent et du pouvoir. En vérité Anna Staviska n’est pas vraiment une aristocrate, elle ne tient son titre de comtesse que de son mariage. On croit comprendre d’ailleurs qu’elle est d’origine française et de basse extraction. Elle est une fausse comtesse comme Diello est un faux valet ! Il y a un côté « lutte des classes » dans cette histoire d’escroquerie, mais à la manière de Mankiewicz, par la bande, comme une nécessité de survie dans la démonstration que Diello et Anna sont supérieurs à ceux qui détiennent le pouvoir et l’argent. Car, quoi qu’on en dise, l’argent n’est pas le seul but de ce couple d’escrocs, sinon Anna ne perdrait pas son temps à dénoncer Diello, comme Diello ne rirait pas d’aussi bon cœur en apprenant la déconfiture de la comtesse. Car ce qui intéresse ces deux-là, c’est la possibilité d’exercer un pouvoir sur autrui et de se débarrasser du pouvoir que les autres peuvent exercer sur eux. 

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952

    Diello photographie les documents top secret 

    Le récit est conduit du point de vue exclusif de Diello. Les rares apartés qui voient les Anglais ou les Allemands discuter de la personnalité de ce valet de chambre, ne sont là que pour démontrer ce qu’il risque, et donc d’en faire une sorte de héros qui joue sa vie à berner tout le monde, non sans courage. Le caractère furtif de Diello fait penser au film de Caroll Reed, The third man, c’est le même cynisme décontracté qui anime aussi bien Diello qu’Harry Lime, et tous les deux sont trahis par la personne qui est la plus proche, la comtesse pour Diello et le médiocre Holly Martins pour Harry Lime[1]. Dès lors c’est ce qui va expliquer une partie de la mise en scène, et notamment son inspiration issue du film noir. Sauf que nous sommes en pleine guerre, et non à la fin, et que la Turquie est un pays neutre et à l’abri des bombardements. C’est pourquoi la dominante est le luxe des ambassades et des réceptions d’Anna, comme si tous ces gens qui s’agitent et alimentent indirectement le conflit n’étaient pas concernés véritablement par son issue. Cependant dès que l’on sort de cet univers clos, la réalité dramatique revient au premier plan. D’abord sous la forme des bombardements des dépôts de pétrole en Roumanie qui va faire des centaines de victimes, mais ensuite quand Diello met le nez dehors et doit fuir pour prendre le train et rejoindre Istamboul. La réalité extérieure n’est en réalité qu’un contrepoint douloureux des combines opportunistes de Diello. Les scènes qui ont nécessité les décors naturels de la Turquie destinés à donner une couleur locale à l’ensemble, ont été tournées par Gert Oswald. Ensuite Mankiewicz s’est contenté de raccords avec des transparences pas toujours très réussies, les scènes d’action, les courses poursuites, n’ont pas la même importance que par exemple dans The third man. Mais tout le reste c’est du studio, presque du théâtre filmé. Seule la mobilité de la caméra, la qualité de la photo de Norbert Brodine, masque cet aspect. Il est très probable que Brodine qui avait l’habitude de travailler avec Henry Hathaway ait été engagé sur ce projet avant même Mankiewicz. Tout va reposer sur l’attention que le réalisateur va donner au jeu des acteurs. C’est évidemment la grande force de Mankiewicz, et donc de ce film également. Mais ce jeu d’acteurs est magnifié par la vivacité du rythme et la diversification du choix des angles de prise de vue. Beaucoup d’intensité passera par les regards ironiques de Diello et de la comtesse, ce qui justifie les plans très rapprochés. 

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952 

    Von Richter se demande pourquoi Diello trahit 

    James Mason est le fourbe Diello. C’était dit-on un de ses rôles préférés, mais en réalité il a joué de très nombreux rôles ambigus de ce type. Par exemple dans The reckless moment de Max Ophuls, puis plus tard il sera Brutus dans Julius Caesar du même Mankiewicz. Il aimait jouer les rôles de fourbes et de dissimulateur que son physique un peu passe-partout rendait encore plus crédible. Sa prestation est ici remarquable parce qu’il montre à la fois toute la dureté qui habite Diello, mais aussi toute sa lâcheté dès lors qu’il est mis en position d’infériorité et qu’il doit se plier. Mankiewicz aimait les acteurs européens, cela devait lui sembler approcher d’un peu plus près « la vraie culture ». Après avoir songé à Micheline Presles pour le rôle d’Anna, il dut se rabattre sur Danielle Darrieux. Ce second choix est pourtant extrêmement judicieux. Tout comme James Mason elle donne de la vérité à ses deux attitudes, l’une passive, voire obséquieuse, lorsqu’elle ne peut pas faire autrement, et l’autre dominatrice lorsqu’elle se sait en position de force. C’est ce qui fait qu’elle berne si bien Diello et tout le monde, y compris elle-même ! Au début du film, on la verra se contempler dans son miroir, alors que Diello vient lui proposer la possibilité de s’élever d’un cran. Elle doit choisir, et ce choix se fait dans le miroir. Se juge-t-elle trop vieille pour ne pouvoir refuser l’offre de son ancien valet ? 

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952

    Travers comprend que les fuites viennent de l’ambassade 

    Michael Rennie incarne Travers, son rôle est essentiel, mais sa prestation n’a rien de remarquable, bien que sa haute taille ne le fasse pas passer inaperçu. Il est vrai qu’il interprète un agent du contre-espionnage qui patauge plutôt. C’est un acteur qui a peu servi, sans doute parce qu’il est un peu raide, comme embarrassé de son grand corps. Toutefois, il n’est pas trop caricatural et manie assez bien l’ironie sous-jacente. Oscar Karlweis est Moyzisch. De petite taille, chauve, tremblotant, c’est cette caricature qui entraîna les protestations véhémentes du véritable Moyzisch. Il faut dire que ce portrait ne fait pas dans la dentelle et accable l’ancien attaché d’ambassade. Les Allemands sont d’ailleurs plus caricaturaux que les Anglais. Herbert Berghof est le très nerveux Von Richter qui en rajoute beaucoup dans le caractère borné des nazis. Était-ce une convention du genre ? Une manière de se dédouaner aux yeux de ceux qui trouveraient le film trop complaisant avec les nazis ? 

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952

    Travers soupçonne maintenant Diello 

    Quelques années après 5 fingers, Yves Ciampi tournera un film un peu du même genre, Qui êtes-vous monsieur Sorge ? Le film était basé aussi sur un ouvrage allemand de Hans-Otto Meissner qui avait connu Sorge[2]. Sauf que le propos était différent puisque Sorge était un espion sérieux, contrairement au dilettante Diello. Mais dans les deux cas on retrouve l’interrogation des Allemands sur ce qui leur a fait perdre la guerre, un peu comme si cela était finalement assez injuste. D’une manière ou d’une autre, et sans remettre en cause le propos de Mankiewicz qui se centre comme nous l’avons vu sur un couple d’escrocs, 5 fingers s’inscrit aussi dans une démarche « révisionniste » qui remettait un peu en question le déroulement héroïque de la guerre du point de vue des vainqueurs. Cette tendance allait s’accélérer contrebalancée toutefois par des films à la gloire du débarquement, notamment The longuest day de Daryl F. Zanuck, ou le Paris brûle-t-il ? de René Clément ! 

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952

    Poursuivi par la Gestapo et les agents britanniques, Diello prend le train pour Istamboul 

    C’est un excellent film qui flirte souvent avec la forme et la logique du film noir. La musique de Bernard Hermann est aussi très bonne, ce qui n’est pas toujours le cas des films de Mankiewicz. Ce fut le dernier film que celui-ci devait tourner pour la Fox avec qui il avait hâte d’achever son contrat. Si la critique l’a adoré, l’accueil du public, sans être mauvais, n’entraîna pas le succès commercial le plus important du réalisateur. Mais au fil des années il a pris l’aspect d’un film classique, et c’est certainement dû à la patte de Mankiewicz. Le spectateur se sent en effet complice de l’ironie du réalisateur comme du cynisme de Diello. Curieusement vu la renommée de ce film il n’existe pas en Blu ray. Je possède juste l’édition en coffret de chez Carlotta qui comprenait à l’époque Dragonwick et aussi A letter to three wives. C’est un manque.  

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952

    Diello se fait accompagner par les agents britanniques 

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952

    Diello a été roulé par les Allemands, mais il sait que la comtesse est maintenant ruinée    

    L’affaire Cicéron, Five fingers, Joseph L. Mankiewicz, 1952

    Elyeasa Bazna, le modèle de Diello 

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  • La porte s’ouvre, No way out, Joseph L. Mankiewicz, 1950

    Joseph L. Mankiewicz était un homme de gauche, on se souvient de ses batailles contre Cecil B. de Mille pour la défense de la liberté d’expression au moment du maccarthysme quand l’extrême droite hollywoodienne John Wayne, Cecil B. de Mille ou encore Adolphe Menjou et Ward Bond avaient voulu l’évincer du syndicat des réalisateurs pour cause de tiédeur anticommuniste. Démocrate, s’il ne s’investit pas vraiment dans la politique, il ne craint pas toutefois d’affirmer ses convictions. No way out, traduit bêtement par La porte s’ouvre, s’inscrit dans la bataille pour les droits civiques qui va durer au moins jusqu’à la fin des années soixante, et l’acteur Sidney Poitier en sera un peu le symbole. Il est évident que le cinéma hollywoodien a été un élément important dans cette évolution. Si le combat antiraciste était nécessaire, il faut le voir aussi comme une forme de réaction contre l’HUAC dont le caractère raciste, antisémite pour tout dire, était assez mal masqué par la lutte contre les rouges. Aujourd’hui les oppositions entre le délinquant blond aux yeux clairs et le médecin noir généreux et dévoué, peuvent sembler un peu caricaturales et sans nuances. Mais sans doute étaient elles nécessaires dans un pays qui reste encore aujourd’hui travaillé par la question raciale. Evidemment avec le temps on est devenu un peu plus blasé, un peu comme si ce combat, gagné ou perdu n’avait plus d’importance. Ici Mankiewicz va s’appuyer sur le travail de Lesser Samuels qui avait écrit le remarquable scénario d’Ace in the hole de Billy Wilder. Mais le réalisateur retravaillera l’ensemble, notamment les dialogues comme à son habitude. N’oublions pas que ce projet était aussi soutenu par Daryl F. Zanuck qui prenait le combat « progressiste » à cœur. Malgré ses disputes récurrentes avec le producteur, Mankiewicz reconnaissait le talent de Zanuck. Bien que le message anti-racial soit dominant, c’est un vrai film noir. L’histoire se déroule quasiment dans un huis clos, et dans l’univers morbide de l’hôpital, comme si c’était à l’hôpital qu’on pouvait guérir du racisme. C’est cela qui va donner sa particularité au film. 

    La porte s’ouvre, No way out, Joseph L. Mankiewicz, 1950 

    Le docteur Brooks doit examiner le frère de Ray 

    Le jeune docteur Luther Brooks est très heureux d’intégrer l’équipe du docteur Wharton pour lequel il a beaucoup d’admiration, notamment parce que celui-ci juge les hommes non pas à la couleur de leur peau mais à leur implication dans le métier. Travaillant aux urgences, on va lui amener deux délinquants, les frères Ray et Johnny Biddle. Ils ont été blessés à la suite d’une fusillade avec la police. Ray est blessé à la jambe, mais il manifeste tout de suite un racisme dévergondé, refusant de se faire soigner par un « nègre ». Lorsque le docteur Brooks examine le cas de Johnny, il constate que celui-ci est mal en point. Il veut lui faire une ponction, mais Johnny meurt. Ray accuse Brooks de l’avoir tué pour se venger de lui. Pour tenter de se disculper de cette attaque injuste, Luther va demander une autopsie. Mais Ray, qui est son seul parent, s’y oppose. Wharton et Brooks vont tenter de fléchir Edie, l’ancienne épouse de Johnny pour obtenir cette fameuse autopsie. Elle refuse, mais troublée par les propos de Wharton, elle va voir Ray à l’hôpital. On apprend qu’Edie a trompé Johnny avec son frère, mais les deux se détestent cordialement. Edie plaide pour l’autopsie, mais Ray refuse toujours. En sortant de l’hôpital, elle rejoint les gens de Beaver Canal qui prépare une attaque contre le quartier noir. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que de son côté les noirs en font autant. L’affrontement est inévitable, et bientôt les blessés affluent à l’hôpital. Brooks et Wharton sont à la tâche, mais Brooks ayant reçu un crachat de la part de la mère d’un jeune blanc, il s’enfuit de l’hôpital. Désespéré, il va s’accuser de la mort de Johnny Biddle afin d’obtenir une autopsie. Les résultats de l’autopsie lui donnent raison ? Mais Ray ne veut toujours rien savoir. Avec l’aide de son frère sourd-muet il va s’évader après avoir assommé son gardien. Il retrouve Edie chez elle qui tente de fuir la ville. Il la menace et l’oblige à attirer Brooks dans un guet-apens. Edie arrive de se soustraire à la surveillance du sourd-muet et accourt pour tenter de faire quelque chose. Ray a piégé Luther et menace de le tuer avec le revolver qu’il a volé à son gardien. Mais Edie va le sauver en éteignant la lumière. Ray très affaibli va être arrêté tandis que Luther va tout de même soigner sa jambe malade qui lui a donné de la fièvre.

     La porte s’ouvre, No way out, Joseph L. Mankiewicz, 1950 

    Edie va tenter de discuter avec Ray 

    L’histoire est simple et plutôt bien menée, si le racisme est présenté dans ses détails comme le résultat d’une frustration, on verra qu’il n’épargne pas non plus la communauté noire. Tous les personnages sont ambigus, et même le jeune Luther Brooks qui veut à toute force réussir comme un blanc. L’approche est donc bien plus nuancée qu’on peut le croire de prime abord. Ray est un criminel de piètre envergure, on comprend qu’il vient d’un quartier pauvre et qu’il souffre de son infériorité sociale et intellectuelle. Edie est également fautive, elle a une vie un peu trop relâchée, misérable, coincée dans un quartier minable. Elle a trahi son mari avec son frère qui ne vaut pas un clou et elle culpabilise de sa lâcheté. Elle voit dans cette histoire une manière de se racheter en se rapprochant du corps médical qui est un échelon au-dessus de sa vie. Mais elle reviendra momentanément vers les siens, comme si elle n’arrivait pas à se détacher de ses origines sociales, puisant quelques raisons d’exister dans ce comportement grégaire. A-t-elle une notion du bien et du mal ? Peut-être, mais surtout elle veut se venger des humiliations qu’elle a subi non seulement de la part de Ray, mais aussi de sa famille. Elle se remémorera les cuites que ses parents prenaient avec les parents de Ray. Si elle et Ray sont pourris, c’est bien la rançon des conditions sociales. Certes il est probable que Ray soit un peu fou, mais il a des excuses, c’est un rejeté. Il se demande d’ailleurs pourquoi personne ne l’a jamais aimé. Ses petites combines sont seulement des manières de détourner son attention de ce qu’il est vraiment. Menteur et manipulateur, il a la science du langage – il parle même le sourd-muet – et à ce titre, il pense pouvoir toujours s’en sortir. Mais plus il agi et plus il s’enfonce. Il envie très nettement ce docteur noir qui a bien mieux réussi que lui, et il n’accepte pas cela. Il ne supporte pas jusqu’à la fin que Luther Brooks soit aussi compatissant, et con comprend bien que celui-ci tient là sa revanche. Tandis qu’Edie lui conseille de le laisser crever, Luther affirme que c’est son devoir que de le sauver, sauf qu’il y prend du plaisir. Il faut voir comment il serrera le garrot ! 

    La porte s’ouvre, No way out, Joseph L. Mankiewicz, 1950 

    Ceux de Beaver canal préparent un raid contre les noirs de la ville 

    On voit donc que si Mankiewicz n’évite pas tous les clichés, il évite au moins celui qui consiste à partager le monde en deux camps, celui du bien et celui du mal. Il y a tout de même en arrière-plan une logique de classe. Le corps médical est instruit, riche, même si Luther ne l’est pas encore tout à fait, et il peut se permettre un antiracisme militant. Les gens de Beaver canal sont rejetés, pauvres, ils vivent comme des rats dans des immeubles insalubres et bruyants. Mais contrairement à ce qu’un visionnage hâtif pourrait laisser penser, ils ont des qualités, par exemple ils sont solidaires, non seulement dans la famille de Ray, mais aussi dans son quartier. Ray le sait, et il n’hésite pas à jouer de ce sentiment de solidarité. Curieusement ils apparaissent aussi plus libres dans leur comportement. Edie ne se prive pas de dire ce qu’elle pense, elle est directe contrairement à Luther de à Wharton. On retrouvera d’ailleurs cette opposition dans The barefoot contessa. Maria mourra de sa franchise et de son manque de manière, inadaptée à la vie de la jet set faite d’hypocrisie et de mensonges. Pour moi c’est Edie le véritable pivot du film et le personnage le plus intéressant. 

    La porte s’ouvre, No way out, Joseph L. Mankiewicz, 1950

     Dégoûté, Brooks va se livrer à la police 

    Moins bavard que d’autres films de Mankiewicz, il y a une belle maitrise dans la réalisation. On est frappé par la stylisation des images qui empruntent énormément au film noir classique. Mais ce n’est pas étonnant, la photographie de Milton Krasner qui a beaucoup travaillé avec Fritz Lang ou Robert Siodmak, y est pour beaucoup. Les éclairages, les points lumineux placés au-dessus des têtes des protagonistes, c’est sûrement lui. L’ensemble est filmé principalement dans l’hôpital, ce qui donne un sentiment de claustrophobie assez prenant, qui plus est, dans l’hôpital il y a une partie « prison ». Mais Mankiewicz aère très bien sont récit. Les scènes de foule, les blancs d’un côté enfermés dans une sorte de ferraille, et les noirs de l’autre à vociférer sur des caisses de savon, suffisent à nous montrer la vacuité de ce combat racial. Mankiewicz avait l’habitude de dire que la mise en scène ne devait pas se voir et encore moins s’admirer, sous-entendant par là qu’elle était au service du film. Ici on a un rythme très élevé, renforcé par un montage très serré, et la multiplication des angles de prise de vue achève d’éloigner l’ensemble du théâtre filmé. Il y a de belles scènes, notamment celle qui voit Luther s’en aller dans les couloirs de l’hôpital après qu’on lui ait craché à la figure, ou encore les brutalités de Ray à l’endroit d’Edie qui a le front de lui échapper. 

    La porte s’ouvre, No way out, Joseph L. Mankiewicz, 1950 

    L’autopsie va prouver que le frère de Ray n’a pas été tué par Brooks 

    C’était le deuxième film que Mankiewicz tournait avec Linda Darnell avec qui il entretenait une liaison. On dit que c’est elle qui était le modèle de Maria dans The barefoot contessa, seul film qu’il réalisa avec un scénario complètement original, signé de lui, comme s’il avait eu quelque chose à se faire pardonner. Cette très belle femme qui a joué dans une grande quantité de films de qualité, est une victime d’Hollywood. Elle sombra dans l’alcoolisme et mourut à 40 ans dans un incendie. Elle est aujourd’hui injustement oubliée. Dans le rôle très complexe d’Edie, elle domine la distribution. Elle a à la fois la dureté des femmes de la rue, et une rouerie qui l’interpelle elle-même. Richard Widmark est le « mauvais » Ray Biddle. Il est évidemment excellent, mais on l’a vu une quantité incroyable de fois dans ce genre-là, chez Hathaway ou Negulesco ou Keighley. Il ne nous surprend pas, toujours à la limite de la rupture. Stephen McNally est le docteur Wharton, solide et impérial. Et puis il y a Sidney Poitier dont c’était le premier rôle au cinéma. En vérité il est encore un peu maladroit, un peu raide. Il s’améliorera par la suite et fera une très bonne carrière, avec toutefois beaucoup de films militants. Il était très jeune, à peine 23 ans, et il affirme avoir triché pour passer l’audition devant Mankiewicz lui-même. Tous les seconds rôles sont soignés, on reconnaitra au passage Osie Davis dont c’était le premier rôle. J’aime bien également la mélancolie du personnage de Gladys que joue Amanda Randolph, elle est la domestique de Wharton, mais si elle se rend compte de sa position, malgré la « bonté » du docteur, elle ne peut que se poser des questions sur ce qu’elle est. Lorsqu’Edie lui demande ce qu’elle fait de son jour de congé, elle répondra qu’elle va à la messe, au cinéma parfois et puis qu’elle cuisine. C’est un très beau passage, certainement pas naïf, mais émouvant. 

    La porte s’ouvre, No way out, Joseph L. Mankiewicz, 1950 

    Ray veut qu’Edie l’aide à piéger Brooks 

    Malgré les années qui ont passé, le film reste très prenant. Un des moins prétentieux de Mankiewicz, mais un des meilleurs aussi. Il n’a pas eu un grand succès, quoiqu’il n’ait pas perdu d’argent. Une partie de son échec s’explique par le fait que les Etats du Sud refusaient de le passer. C’est dire son importance. Efforçons-nous de le regarder au-delà de son message le plus apparent, regardons le d’abord comme un film noir. Il est bien bouclé sur lui-même. Au fil des années, il est devenu une sorte de classique et certainement un des films de Mankiewicz qui passe le mieux auprès des jeunes générations. On le trouve assez facilement sur le marché dans DVD fort convenable, mais il n’existe pas à ma connaissance de version Blu ray. 

    La porte s’ouvre, No way out, Joseph L. Mankiewicz, 1950 

    Ray a peur de mourir 

    La porte s’ouvre, No way out, Joseph L. Mankiewicz, 1950 

    Mankiewicz sur le tournage avec Linda Darnell et Sidney Poitier

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  •  L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    La carrière de Mankiewicz ne fut pas un long fleuve tranquille et ne montre certainement pas la rectitude d’un projet discipliné au long cours. Après Somewhere in the night, il avait tourné le très prétentieux et bavard The late George Apley, et puis l’excellent et incontournable The ghost and Mrs Muir. Mais juste après qu’il ait réalisé ce sommet de sa carrière, il va revenir à un film de moindre importance pour lui, mais cependant un film noir assez traditionnel, bien qu’il soit tourné en Angleterre. C’est une histoire pas du tout originale, un remake d’un film anglais de Basil Dean basé sur une pièce de John Galsworthy. Ce film de 1930 est aujourd’hui oublié, introuvable, et surtout on ne s’en souvient que pour dire que c’est là que Mankiewicz a pris son inspiration. Comme on le sait, Mankiewicz aurait voulu être anglais ! Curieuse idée sans doute, mais il pensait que cela donnait une vision supérieure de la culture et du monde. Il multipliera d’ailleurs les appels à des artistes anglais. Il avait déjà utilisé Peggy Cummins dans The late George Apley, il va la retrouver ici, il avait aussi fait appel à Rex Harrison pour jouer le capitaine disparu dans The ghost and Mrs Muir. Tourner en Angleterre avec des acteurs anglais était sans doute pour lui une manière de s’opposer à ce qu’il considérait comme la vulgarité hollywoodienne, même si c’était pour mettre en scène une histoire assez mince et peu éloignée des poncifs du film noir. Ce serait Rex Harrison qui aurait emmené le projet à la Fox, mais ce projet a sans doute été encouragé par le fait que la firme américaine avait des fonds bloqués en Angleterre, du fait de nouveaux accords qui tendaient à développer des cinématographies nationales en échange d’une plus grande pénétration des films américains en Europe. Et donc on envoya Joseph Mankiewicz le réaliser. Mankiewicz a quasiment renié ce film, attribuant les lacunes scénaristiques à Philip Dunne, ce même scénariste avec lequel il s’était très bien entendu sur The late George Aplay et sur The ghost and Mrs Muir. Sans doute en eut-il un mauvais souvenir à cause des conditions de tournages qui furent loin d’être idéale, notamment parce que les syndicats anglais se montraient intransigeants dans leurs prérogatives. C’est un film oublié de la filmographie de Mankiewicz, il est pourtant important ne serait-ce qu’à cause des influences que le film noir exercera sur lui tout au long de sa carrière. On ne sait pas trop pourquoi il n’existe que de très rare copies en circulation de ce film. C’est une rareté, et se le procurer relève déjà du parcours du combattant ! Il est curieux qu’un réalisateur du calibre de Mankiewicz n’ait pas tous ses films mis à la disposition du public. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    En prison Denant pense à sa vie passée 

    Matt Denant, ancien pilote de la RFA, depuis sa prison se souvient. Il a été injustement condamné pour avoir accidentellement tué un policier qui ennuyait une jeune femme dans un parc, l’accusant à tort de se prostituer et qui voulait la traîner en prison. Il est condamné à trois ans de prison qui lui paraissent une injustice. La fille qu’il avait défendue contre le policier n’ayant pas eu le courage de témoigner pour lui. Un jour de brouillard, tandis que les prisonniers travaillent à l’extérieur de la prison, il va arriver à s’évader. La police est à ses trousses et il file à travers la campagne anglaise. En chemin il rencontre une jeune fille, Dora, qui participe à une chasse à courre, mais elle s’ennuie. Bien qu’elle l’ait aperçu, elle ne dit rien et continu son chemin. Rentrer chez elle, alors qu’elle se fait couler un bain, Denant s’introduit dans sa chambre et dévorer le plateau que sa sœur lui avait confectionné. Dora le surprend, mais elle ne le dénonce pas. Au contraire, elle le cache et va l’aider à s’enfuir. Elle lui fournit un chapeau et un imperméable qui pourrait le faire passer pour un pécheur à la ligne. La police arrive peu après le départ de Denant, et les traces de boue semble indiquer que le fuyard est passé dans la chambre de Dora. Mais celle-ci a de la ressource et prétend que ce sont ses bottes de cheval qui ont sali son parquet et le rebord de la fenêtre. Tout en essayant d’éviter la police, Denant se rend au village pour téléphoner à Titch afin que celui-ci lui prête son avion pour s’exiler en France. Il va voler une voiture pour se rendre à l’aérodrome. Mais cette voiture tombe en panne et il retrouve sur son chemin Dora qui accepte de lui prêter sa voiture. Arrivé à l’aérodrome, il s’aperçoit que la police le piste de près, il a été dénoncé par Rodgers qui pense toucher ainsi une prime. Denant arrive à décoller, mais il n’arrive pas à redresser assez, et l’avion se crashe. Blessé, Denant tente de passer les barrages en montant dans un camion. Il retourne vers Dora. Sur le chemin il rencontre des paysans qui tentent de l’arrêter. Mais il s’en débarrasse et continue de fuir. Pendant ce temps l’inspecteur Harris vient annoncer à Dora que Denant s’est probablement tué dans l’accident de l’avion. Les paysans armés de fusils arrivent pour démentir cette information. La chasse reprend. Dora va retrouver Denant qui s’est réfugié dans une petite cabana à outils. Elle tente d’inciter Denant à se rendre. Mais celui-ci reprend sa fuite. Après bien des péripéties, il se retrouve dans une église où le prêtre lui conseille également de se rendre. Dora le rejoint dans l’église.  La foule tente de pénétrer dans l’église, mais le prêtre s’interpose. Sur ces entrefaites l’inspecteur Harris arrive lui-aussi. Denant en ayant assez de fuir, va finir par se rendre, il le fait d’autant plus volontiers qu’il a compris que Dora l’attendrait à sa sortie de prison. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    Il sera condamné à trois ans de prison 

    C’est l’adaptation d’une pièce de théâtre de John Galworthy, prix Nobel de littérature, et surtout l’auteur de La saga des Forsyte. Evidemment le thème de l’injustice a déjà été beaucoup exploré. L’homme en fuite sauvé par l’amour d’une femme également. Certains ont rapproché ce film des films anglais d’Hitchcock, mais c’est abusif, parce que Mankiewicz est tout de même un garçon sérieux, et s’il déploie un humour corrosif, il respecte ses personnages et ne les traite pas comme des pantins, même quand le scénario n’est pas très bon. Le principal défaut de cette histoire est que le fuyard tourne complètement en rond. En permanence et presque par hasard il rencontre toujours Dora sur son chemin. Et forcément il finit par tomber amoureux d’elle. C’est manifestement un film à message. C’est-à-dire une dissertation sur les aléas de la justice. Le curé aura le mot de la fin, comme quoi la justice des hommes est bien imparfaite, seule celle de Dieu est équitable ! c’est un peu étrange de voir ce genre de réflexion dans un film signé Mankiewicz. Mais passons. Également la façon très sommaire qui permet à Denant de s’évader laisse perplexe. Des évasions, on en a vu beaucoup au cinéma. On perce des tunnels, on scie les barreaux d’une fenêtre, on peut aussi s’évader durant les travaux des champs. Mais en général l’évasion est pensée comme quelque chose de difficile pour quoi il faut faire preuve de ruse et de patience. Ici, rien de tel. Il suffit que la campagne soit plongée dans le brouillard pour que Denant prenne la tangente sans difficulté. Le film n’évite pas les clichés. Bien que tourné en Angleterre, il s’agit bien de l’Angleterre telle que la pensent les Américains, un pays de campagnards, de semi-retraités qui n’ont pas grand-chose à faire d’autre que de traquer un évadé.  

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    Denant retrouve Dora 

    Au-delà de cet environnement particulier, le motif est la rencontre de deux personnes qui s’ennuient dans la vie. Avant de se faire arrêter Denant était un oisif un peu neurasthénique. Quant à Dora, elle est irrépressiblement attirée par l’homme en fuite qui représente un rebelle. Car elle-même se veut rebelle, la chasse à courre ça l’emmerde et elle ment sciemment à la police, plutôt deux fois qu’une. Elle prend plaisir à cela, sans doute se trouve-t-elle grandie par rapport aux besogneux fonctionnaires de la police. Denant aussi est un rebelle, il s’est opposé au représentant de la loi, et en ce sens il va trouver la compagne qu’il lui faut. Tous les deux mettent la campagne anglaise, si bien rangée et si photogénique, en ébullition. Ils sèment le désordre jusque dans les églises. Mais dans ce couple, l’élément fort ce n’est pas l’homme, c’est la femme. Dora est en effet motivée par cet homme faible qui ne peut que se rendre à ses raisons. Elle rompra ses fiançailles avec un jeune homme de bonne famille pour se tourner vers un évadé ! Ce sera encore plus évident quand il sera blessé, donc amoindri, donc dévirilisé. Le fait qu’il se rende à la police sur les conseils de Dora est la marque de cette castration. Sans doute est-ce ce déséquilibre qui a intéressé Mankiewicz. Elle va se servir d’ailleurs des propos du curé pour arriver à ses fins. On voit donc la contradiction entre d’un côté ce couple rebelle et qui a bien des raisons de se révolter, et la morale finale sous l’égide de l’église. Peut-être est-ce cette contradiction qui fait qu’on ne peut que très difficilement adhérer. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    Rodgers va dénoncer Denant à la police 

    Le film est assez bref, 78 minutes. Et dans la manière de filmer il y a comme d’une précipitation qui peut-être pourrait s’expliquer par des coupes ultérieures. Si le film est bavard, ce qui semble bien indiquer que Mankiewicz a écrit au moins une partie des dialogues, les séquences sont brèves, voire elliptiques, comme les scènes qui se passent à l’aérodrome. Une grande partie du film se passe dans le brouillard, et comme on ne dispose à l’heure où j’écris ces lignes que de copies plutôt passables, ça n’arrange rien. La mise en scène n’a rien de remarquable. L’étonnant est plutôt l’abondance des extérieurs.  C’est bien le premier film de Mankiewicz avec autant d’extérieurs. Si le village est plutôt bien mis en valeur, il n’en va pas de même pour la prison et ses abords. Il y a tout de même cette coquetterie qui consiste à commencer par un flash-back. Mais on se demande si l’utilisation de cette technique narrative apporte quelque chose d’important. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    L’inspecteur Harris soupçonne fortement Dora d’aider le fuyard 

    L’interprétation c’est d’abord Rex Harrison qui est Denant, et qui est présent du début jusqu’à la fin du film. Il n’a pas grand-chose de remarquable et il a même du mal à nous faire croire à ses exploits physiques. Il passe d’ailleurs la dernière partie du film le bras bandé, signe de son impuissance. Plus intéressante est Peggy Cummins dans le rôle de Dora. Elle n’a pas un physique de rêve, très anglaise, mais elle a une personnalité et sait manifester des nuances dans son jeu qui feront merveille plus tard dans Gun crazy. Malgré sa frêle silhouette et d’ailleurs comme dans Gun crazy, c’est elle qui mène la danse face à un homme plutôt irrésolu et qui ne demande qu’à être convaincu de devoir se rendre. Les autres acteurs ne sont pas très marquants, à l’exception de William Hartnell dans le rôle de l’inspecteur Harris et surtout de Norman Wooland dans le rôle du curé, un rôle inhabituel pour lui, sa haute silhouette l’orientant plutôt vers l’interprétation de brutes épaisses ou de soudards. 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    Denant va se réfugier dans l’église 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948. 

    Le curé intervient pour empêcher le lynchage 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    Dora attendra Denant à sa sortie de prison 

    L’évadé de Dartmoor, Escape, Joseph L.  Mankiewicz, 1948.

    Mankiewicz sur le tournage avec Peggy Cummins

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  •  Quelque part dans la nuit, Somewhere in the nigh, Joseph L. Markiewicz, 1946

    C’est le second film de Mankiewicz en tant que réalisateur. Mais c’était déjà un vieux routier, il avait beaucoup travaillé comme scénariste et comme producteur. C’était le cadet des frères Mankiewicz, sont frère, Herman, avait écrit le scénario de Citizen Kane, ce qui n’est pas sans rapport avec la technique narrative de Joseph. Le premier film qu’il ait tourné en tant que réalisateur, c’était Dragonwyck, un film noir un peu gothique qui, s’il n’était pas sans qualité, n’avait pas eu un succès remarquable. Pour sa deuxième réalisation, il va travailler un scénario dont la thématique s’inscrit directement dans le cycle du film noir classique. Mankiewicz qui contrôlait et réécrivait ses scénarios longuement, était aussi un auteur très bavard, grand admirateur du théâtre anglais, il avait coutume de dire comme Melville d’ailleurs, que la mise en scène proprement dite était déjà incluse dans le scénario si celui-ci était convenablement travaillé. Cinéaste « intellectuel », il a pourtant de nombreuses connexions avec le film noir, plus sans doute dans la manière de filmer que dans la thématique proprement dite. C’est un réalisateur « brillant », c’est-à-dire capable d’en mettre plein la vue au spectateur moyen, même quand il réalise cette vieille daube indigeste de Cleopatra qui faillit emporter dans la tombe la Fox. Quoi qu’on en pense, il a tout de même réalisé quelques chefs-d’œuvre, comme l’inoubliable The barefoot contessa, ou The ghost and Mrs Muir. Mankiewicz commence donc sa carrière de réalisateur dans les années quarante, c’est-à-dire dans l’éclosion du cycle classique du film noir, c’est ce qui va expliquer les étranges rapports qu’il entretiendra avec celui-ci. Mankiewicz semblait dire que Somewhere in the night avait été pour lui un simple exercice de style, une sorte d’apprentissage. Mais en réalité en fréquentant d’aussi près le film noir, il est clair que toute la suite de sa carrière va être contaminée par lui. De très nombreux tics du film noir sont utilisés ici, et reviendront d’une manière récurrente dans le reste de sa filmographie. Par exemple les flash-backs et l’usage de la voix-off qui introduit cette distanciation subjective d’avec la rélaité, ou encore la confusion des temporalités, quand le passé se confond avec le présent. Même du point de vue de la structure des images, comme cette surabondance des miroirs ou la pratique systématique du mensonge et de la ruse pour manipuler et prendre le pouvoir sur les autres. 

    Quelque part dans la nuit, Somewhere in the nigh, Joseph L. Markiewicz, 1946 

    George Taylor a perdu la mémoire 

    George Taylor se réveille dans un hôpital militaire, il ne se souvient de rien. Il a été grièvement blessé par l’explosion d’une grenade dans la Guerre du Pacifique. Il possède cependant un portefeuille dans lequel se trouve une pièce d’identité et une lettre qui l’accuse d’être un sale bonhomme, peu fiable. Sorti de l’hôpital, il va enquêter sur lui-même. Se rendant à l’hôtel qu’un certain Cravat aurait habité. Il découvre que ce même Cravat a ouvert un compte à son nom sur lequel il a déposé 5000 $. De fil en aiguille, il se retrouve dans un bar tenu par un certain Mel Phillips qui entretient des relations ambiguës avec une chanteuse Phyllis. George échappe à des voyous. Mais à la sortie de la boîte de nuit, il se fait agresser et secoué par Anzelmo et son garde du corps. Il commence alors à entendre parler d’une somme de 2 millions de dollars dont il ne sait rien. Il se réfugie chez Christy qui, bien qu’agacée par cette intrusion, va finalement lui prêter une oreille attentive. Elle le présente à Mel Phillips qui semble intéressé par son histoire et qui à son tour va le mettre en relation avec le policier Kendall. Mais de ces rencontres successives il ne ressort pas grand-chose. Il continue à enquêter sur lui-même et sur le fameux Cravat que personne ne semble avoir vu de près. Après l’avoir croisée une première fois dans le couloir de son hôtel, il aboutit chez une certaine Phyllis, une femme de mauvaise vie, qui lui indique à mots couverts une adresse sur le port. Là il retrouve Anzelmo, un faux voyant, qui lui donne des détails sur les deux millions de dollars et qui cherche lui aussi Cravat. George Taylor suit la piste d’un certain Conroy et il tombe sur sa femme qui elle semble reconnaitre. Elle lui indique que son mari se trouve dans une maison psychiatrique et qu’on ne peut pas le voir. Mais George tient à y aller. En sortant de chez Elizabeth Conroy, il manque être renversé par un camion. Il arrive finalement et avec difficulté à pénétrer dans l’asile. Mais Conroy vient d’être poignardé. Cependant, avant de mourir celui-ci va lui indiquer qu’il a cacher une mallette au milieu des pilotis sur les docks. C’est là que va se rendre George avec Christy. Il trouve la mallette et se rend compte qu’outre les 2 millions de dollars, elle contient une chemise marquée du nom de Cravat et d’un tailleur nommé George. Il comprend alors que George Taylor et Cravat ne font qu’un. Mais, avec Christy il doit essuyer plusieurs tirs d’arme à feu. Ils se réfugient dans un local de l’Armée du salut, déposent la mallette. Ils se rendent ensuite chez Anzelmo pour demander des comptes, mais alors qu’ils se trouvent en mauvaise posture, c’est Mel Phillips qui intervient, les délivre et les ramène dans son bar. Cependant, on se rend compte que c’est Mel Phillips qui est à l’origine du coup, il veut récupérer l’argent, et les menace de mort. George Taylor accepte de retourner sur le port. Le trio s’en va alors vers l’Armée du salut. Mais la police est là, car George avait demandé au responsable de ce local de porter la mallette à Kendall. Dans la confusion, Mel Phillips sera abattu. Larry Cravat, alias George Taylor, va pouvoir reprendre son ancien métier de détective privé. 

    Quelque part dans la nuit, Somewhere in the nigh, Joseph L. Markiewicz, 1946 

    Il cherche un certain Larry Cravat 

    Voilà donc un homme qui enquête sur lui-même à la manière d’un détective privé. C’est une idée relativement banale dans l’univers sud roman et du film noir. Il est en quête de son identité, et finira par se rendre compte qu’il n’a pas été un homme « bon ». On retrouvera cette thématique, amnésie comprise chez Robert Florey avec le très bon The crooked way[1]. Le traumatisme de la guerre et le difficile retour à la vie civile est un leitmotiv de nombreux films noirs. Et évidemment la guerre a purgé un certain nombre de comportements, rendant « bons » ceux qui étaient mauvais et vivaient dans l’erreur. Ce sont d’ailleurs chaque fois des personnages louches qui se sont comportés en héros dans le conflit armé. Leur amnésie est donc non seulement le résultat d’une blessure réelle – compensation de l’héroïsme – mais aussi une manière de renier son passé. C’est une marche vers la rédemption. Cette première approche va ensuite être confortée par la constitution d’un trio des plus étranges. Manifestement Christy est amoureuse de Mel Phillips, et c’est réciproque. Pourtant elle va se tourner vers George Taylor. En vérité elle préfère George parce que celui-ci est faible et désemparé, donc manipulable. Mel Philipps est riche, il a une position sociale élevée, et donc Christy ne peut en aucune manière le protéger. Cette relation triangulaire dont Christy est le pivot, interroge d’ailleurs sur la moralité de la jeune femme. Est-elle très différente de la Phillys qui manifestement est un peu pute ? Cette ambiguïté de Christy renvoie aussi à l’ambigüité de George. Que cherche-t-il ? A récupérer le trésor ? Ou à prendre la femme de Mel Phillips ? George Taylor est d’ailleurs présenté comme un homme faible, un peu lâche sans doute. Un anti-héros malgré ses faits de guerre. C’est donc un menteur. D’ailleurs son passé parle pour lui. Sous le nom de Cravat, il est considéré comme un détective privé véreux. 

    Quelque part dans la nuit, Somewhere in the nigh, Joseph L. Markiewicz, 1946

    Les premières pistes tournent court 

    L’autre aspect de cette histoire dont les lacunes sont très nombreuses, c’est une chasse au trésor dans la tradition hammettienne du Faucon maltais. On trouve en effet toute une kyrielle de personnages grotesques et assez minables qui se regroupent pour tenter de mettre la main sur deux millions de dollars. Le cerveau de cette conjuration des imbéciles est un escroc de petite dimension, le docteur Anzelmo qui est au mieux un bonimenteur de foire et qui voudrait bien devenir riche pour justifier sa propre existence à ses yeux. Mais y croit-il ? Le spectateur qui a tout de suite compris que Mel Phillips était le coupable, l’oublie un peu. Dans la façon d’avancer à l’aveugle de George Taylor, on retrouve aussi la tradition chandlérienne qui, au fur et à mesure que le détective avance, met à jours les turpitudes des uns et des autres, et aussi cet aspect masochiste du récit qui voit le héros subir des agressions diverses et variées. La brute Hubert, l’homme de main d’Anzelmo, semble sortir d’un roman de Raymond Chandler. Plus intéressant est cet épisode où George rencontre la femme de Conroy. Celle-ci prétend quelque part avoir connu George et même avoir été amoureuse de lui. Cette relation trouble George qui découvre de la compassion pour elle. Mais on ne saura jamais si cela relève du fantasme ou de la réalité.

    Quelque part dans la nuit, Somewhere in the nigh, Joseph L. Markiewicz, 1946

    Christy n’apprécie pas les questions de Taylor 

    La conduite du récit est évidemment bordée par les canons stylistiques de cette époque. On aura donc droit à la voix off où George nous fait part de son désarroi – il ne peut pas parler puisqu’il a eu la mâchoire abimée. L’errance de George est le fil conducteur qui renforce la subjectivité du récit. Mankiewicz bien secondé par la photo de Norbert Brodine – qui photographiera entre autres Kiss of death d’Hathaway ou Thieves’ highway de Dassin, reviendra travailler avec Mankiewicz sur Five fingers. Il y a une utilisation intéressante des formes géométriques épurées comme lors de la traversée de l’établissement de bains, ou l’arrivée chez Phyllis. Le jeu des miroirs et des mensonges qui accroit l’incertitude, si ce n’est pas nouveau, est plutôt bien maitrisé. Il n’y a pratiquement pas d’extérieurs, tout est tourné en studio, et les séquences sur le port nous laisse un peu sur notre faim. Par contre il y a des séquences très fluides, moins dans les dialogues que dans les démarches de George Taylor pour se frayer un chemin. Le final est particulièrement soigné avec de jolis mouvements de caméra. Contrairement à ce que lui-même affirmait dans ses différentes interviews, il y a une science déjà des angles de prise de vue et des enchaînements, ce qui donne un aspect soigné à l’ensemble. 

    Quelque part dans la nuit, Somewhere in the nigh, Joseph L. Markiewicz, 1946

    Phillys semble cacher quelque chose 

    La distribution est certainement le point faible du film, c’est ce que certains commentateurs ont remarqué avant moi[2]. Le rôle principal est tenu par John Hodiak, c’est un acteur pâle et transparent, raide. On le reverra par la suite dans quelques films noirs comme par exemple A lady without passport de Joseph H. Lewis. Mais il n’a guère marqué son époque. Et ici il n’est guère remarquable. Il est vrai que son rôle est plutôt passif. Il y a ensuite Nancy Guild dans le rôle de Christy. Elle n’a pas un physique extraordinaire elle a un peu la malle dans le dos, mais surtout elle n’a pas une grande palette dans son jeu. Pour la subtilité on repassera. On la verra ensuite dans The Brasher doublon, avec un autre moustachu[3], mais sa carrière tournera court. Certains ont voulu la voir comme une sorte de croisement entre Lauren Bacall et Gene Tierney, mais c’est très abusif. Richard Conte qui d’habitude est très présent, est ici assez terne dans le rôle de Mel Phillips. Peut-être regrettait-il de s’être laissé embarquer dans un petit rôle qui ne le met pas vraiment en valeur. Plus intéressant est Lloyd Nolan dans le rôle du policier Kendall. Vieil habitué du film noir, il est ici très ironique, un peu comme s’il portait en lui la distanciation de Mankiewicz lui-même, regardant ces personnages s’agiter un peu dans tous les sens comme s’il régnait au-dessus d’eux. Parmi les bonnes prestations, on peut aussi noter celle de Josephine Hutchinson dans le rôle d’Elizabeth Conroy, elle fait passer beaucoup d’émotion dans un minimum de temps. Fritz Kortner dans le rôle du louche Anzelmo a souvent été remarquée, mais si on y regarde de près, il ne fait rien d’extraordinaire et se contente de jouer de son physique un peu étrange. Margo Woode dans le rôle de Phyllis est excellente. 

    Quelque part dans la nuit, Somewhere in the nigh, Joseph L. Markiewicz, 1946 

    Avec la mallette, George et Christy se réfugient à l’Armée du salut 

    C’est un film noir, très plaisant à regarder, mais certainement pas un excellent film noir, et encore moins un très grand film de Mankiewicz, s’il amuse assez à fournir des bons mots d’auteur, il a laissé passer trop de choses dans un scénario bien peu crédible. Il fut relativement bien accueilli par le public, ce qui allait permettre au réalisateur de continuer la carrière que l’on sait. Mankiewicz est considéré par beaucoup comme un très grand réalisateur, mais ceux qui le mettent ainsi au-dessus du panier, considère généralement que Somewhere in the night est un film mineur du maître. Il y a pourtant dans sa réalisation de nombreux tics qui deviendront ensuite la marque de Mankiewicz. On peut donc considérer que ce film – y compris ses bavardages – est une étape indispensable si on veut comprendre ce qu’il fera ensuite. Quoiqu’on en ait dit, la manière de filmer de Mankiewicz pour originale qu’elle soit a été contaminée très tôt par le film noir, et cela va se voir dans ses œuvres ultérieures. 

    Quelque part dans la nuit, Somewhere in the nigh, Joseph L. Markiewicz, 1946 

    Mel a été abattu 

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  •  Mad dog Coll, Burt Balaban, 1961

    Si le film de gangsters est pour partie un sous-genre du film noir, il faut le resituer dans la culture américaine en général. Certes les bandits ont toujours exercé une certaine fascination dans la transgression des règles établies. Mais après la vague des films de gangsters des années trente, et peut-être plus encore dans les années soixante, c’est bien plus qu’une fascination dont il s’agit dans les portraits de ces héros pourtant très négatifs. Il semble s’agir plus d’une célébration quasi-religieuse des individus qui au fond ne valent pas un coup de cidre, mais qui osent. Le cinéma s’applique donc à dresser un catalogue plutôt morbide de tous les tueurs psychopathes qui ont jalonné l’histoire sanglante des Etats-Unis. Le plus souvent, pour ne pas dire quasiment tout le temps, les films de gangsters mettent en avant un individu hors norme, c’est-à-dire qui n’a pas la même capacité que nous de raisonner sur le bien et le mal. Au-delà de la morale un peu bêtasse selon laquelle le crime ne paie pas, ou encore qu’il faut éliminer les mauvaises graines qui pourrissent la vie des honnêtes citoyens, il y a une interrogation pour savoir en quoi ces psychopathes sont encore une partie du genre humain. Vincent Coll est un de ceux-là. Il a réellement existé, mais ce n’est pas très important parce que le scénario est une fantaisie sans rapport avec le vrai Vincent Coll. Dans la réalité, Coll ne tua pas des enfants accidentellement pour se tirer d’un piège qu’avait fomenté Dutch Scultz, mais il les tua dans une affaire d’enlèvement plutôt sordide. De même, ce n’est pas la police qui a tué Vincent Coll. Elle l’avait arrêté, puis jugé, il sera acquitté, faute de preuves, mais à sa libération, ce serait Lucky Luciano qui l’aurait fait assassiner au motif qu’il balançait un peu trop à la police, et que surtout Maranzano l’aurait payé pour abattre Luciano[1] ! Burt Balaban qui dans sa vie de réalisateur n’a pas fait grand-chose, avait vu son nom associé à un excellent film de mafia, Murder Inc. qu’on attribue le plus souvent à Stuart Rosemberg[2]. Et en effet dans la mise en scène il y a entre les deux films de très grandes différences stylistiques qui ne peuvent pas seulement être attribuées aux manques de moyens de Mad dog Coll. C’est un film assez peu connu et très peu commenté, du moins de ce côté ci de l’Atlantique. Il vaut pourtant le dérangement. 

    Mad dog Coll, Burt Balaban, 1961 

    Vincent Coll qui a connu une enfance difficile, son père était violent, commence avec ses amis Rocco et Joe Clegg à racketter dans son quartier. Il fait la connaissance d’une violoniste, Elizabeth, avec qui il entame une relation faite de hauts et de bas, Elizabeth ayant du mal à s’habituer à sa violence. Il commence à viser plus haut et vole les livraisons d’alcool de Dutch Schultz. L’inspecteur Darro l’a à l’œil, mais il n’a pas d’argument pour le coincer. Mais Dutch Schultz tarde à réagir. Entre temps, Coll à s’intéresser à une autre fille, Clio qui est plus ou moins strip-teaseuse et qu’il fait teindre en blonde. Cependant la guerre avec Schultz va finir par prendre de l’importance. Schultz lui envoie un tueur réputé, mais le tueur se trompe de cible, et c’est finalement Coll qui tue ce dernier. Schultz, après qu’une tentative d’entente avec Col ait échoué, lâche ses chiens et promet une récompense de 50 000 $ pour celui qui éliminera Coll. Les hommes de Schultz tentent de piéger Coll qui se promène sur les quais avec Clio, et pour se dégager de l’embuscade, Coll tire dans le tas et tue deux enfants.  Dès lors Coll va être traqué à la fois par la police et par les hommes de Schultz. Repéré dans un hôtel minable, il est dénoncé, mais il tue le policier qui était venu l’arrêter. Coll va tenter de faire chanter Schultz en enlevant son complice Lucky Harry. Il obtient ainsi 25 000 $. Darro va mettre la pression sur Joe Clegg et celui-ci qui ne supporte plus la folie de Coll, va le vendre, d’autant qu’il aimerait se marier avec Elizabeth qui est passée de Coll à Joe Clegg. La police va piéger Coll dans une pharmacie et finalement l’abattre dans une fusillade.

    Mad dog Coll, Burt Balaban, 1961

    Coll se sert de la violoniste pour passer de l’argent au nez et à la barbe des policiers

    Si on ne s’attarde pas trop à expliquer la violence et la folie meurtrière de Coll, on a le portrait d’un jeune homme ambitieux qui en s’attaquant à la société dans son ensemble, va dépasser ses propres limites dans un jeu où il ne peut que perdre. C’est sans doute cela qui rend le portrait de ce psychopathe intéressant. Rien ne peut l’arrêter, rien ne peut le convaincre de vivre bourgeoisement et de s’amender. Schultz est peut-être un gangster, mais c’es avant tout un homme d’affaire qui veut gagner de l’argent et accumuler. Coll n’est intéressé par rien, l’argent il s’en fout, il lui brûle les mains, et même les femmes ne sont que des objets auxquels il n’arrive pas vraiment à s’intéresser. Il n’est préoccupé que par écrire son histoire sanglante pour la gloire de la presse à sensation. Evidemment les circonstances l’entraînent dans un délire qui s’aggrave de plus en plus, au point de tuer pratiquement sans raison, le film suggérant qu’il prend sa revanche sur son propre père, en tuant Lucky Harry, il croit reconnaitre son géniteur. Autour de cette folie, se greffe une bande d’amis d’enfance qui l’accompagnent sans trop se poser de questions. Mais on comprend que ce sont des Irlandais, plutôt pauvres qui cherchent à se faire une place au soleil. 

    Mad dog Coll, Burt Balaban, 1961 

    Dans la fusillade deux enfant sont morts 

    C’est un film noir, en ce sens qu’il joue sur les ambiguïtés et ne présente que des personnages peu sympathiques. L’opposition entre Schultz et Coll, semble être démarqué d’une relation filiale qui a mal tourné. En vérité Schultz et Coll étaient à peu près de la même génération, plus avancés dans une guerre fratricide que dans la logique du meurtre du père. En vérité il va se nouer des relations très compliquées entre les membres de cette curieuse famille. Qu’est-ce qui attire ces filles chez des voyous un peu déjantés ? C’est une question que semble poser plus la mise en scène que le scénario lui-même. On peut supposer par exemple qu’Elizabeth se jette dans les bras de Clegg, parce que Coll la dédaigne, plus encore, il est assez certain que c’est bien Elizabeth qui pousse Clegg à trahir son ami. Clio comme Elizabeth vise le mariage. Mais elle aussi sera déçu – dans la vraie histoire de Coll, il était marié et sa femme ne le trahira pas. Ce refus du mariage par Coll pose plusieurs questions, est-il normal pour préférer sa vie de bâton de chaise à une vie plus sûre où il pourrait enfin jouir un peu de la vie. Clio qui accepte de se teindre en blonde, qui se fait traiter comme une pute, voire la scène om il lui donne des pièces d’or, n’obtient strictement rien en échange. Dans le portrait de Coll, il y a la description d’un asocial, un solitaire. Il ressemble un peu d’ailleurs à Raven de This gun fort hire[3]. Il a le même profil un peu fragile, et il s’attarde sur un chat quand il se retrouve enfermé dans une cave pour fuir la police. Il en a la même froideur. 

    Mad dog Coll, Burt Balaban, 1961

    Clegg a du mal à suivre Coll dans sa folie meurtrière 

    La conduite du récit s’appuie d’abord sur une sorte de flash-back qui va justifier la conduite délinquante de Coll, soutenu par la voix off et mélancolique que Clio. La réalisation procède d’un manque de moyens assez flagrant, bien que ce ne soit pas un film de série B. il y a beaucoup de plans rapprochés, sans pour autant que les angles de prise de vue soient multipliés. Il y a assez peu de scènes d’extérieur, à part la scène de la fusillade sur le port. Il y a quelques scènes excellentes, celle du port, mais aussi la scène finale dans la pharmacie. Si c’est clairement un film noir, dans la manière de filmer on trouve assez peu les tics habituels, même si ici et là, quand Darro tente de coincer Coll avec la violoniste, on retrouvera un jeu d’ombre plus traditionnel. Mais nous sommes maintenant en 1961 et la lumière n’est plus la même, moins stylisée, versant plus dans le réalisme. Balaban utilise d’ailleurs un écran plus large que d’ordinaire, 1,85 : 1. Il y a une façon plutôt elliptique de tourner les scènes où on voit des voitures arriver, comme dans le garage, ce qui donne un rythme très soutenu. Les décors sordides de l’hôtel puis de la cave où se réfugie Coll sont plutôt bien exploités. Il y a une scène étrange quand Coll demande à Elizabeth de lui jouer du violon, mais on ne sait s’il apprécie la musique ou s’il n’a fait que tester son emprise sir la jeune fille. 

    Mad dog Coll, Burt Balaban, 1961

    Darro tente d’amener Clegg a trahir Coll 

    Le film a été construit autour de l’acteur John Davis Chandler qui incarne Vincent Coll. C’était sa première apparition à l’écran, il a un physique assez étrange, et je crois bien que ce soit ici son seul et unique premier rôle. Son jeu fait un peu penser à celui de Richard Widmark dans Kiss of death où il incarnait le sinistre Udo qui poussait une infirme dans les escaliers. Mais sa prestation n’aura pas le même succès. Il devra se contenter au cinéma de seconds rôles de drogué ou de psychopathe. Mais on ne peut pas lui reprocher grand-chose. Derrière il y a Jerry Orbach dans le rôle de Joe Clagg. Il est ici excellent, comme toujours. On reconnaîtra Telly Savalas dans le rôle vraiment secondaire de l’inspecteur Darro. Il a de la présence, mais ce n’est qu’un faire-valoir. Pour les yeux exercés des cinéphiles, on reconnaitra Gene Hackman dans un tout petit rôle de flic en tenue, il aura deux répliques ! Les filles ne sont pas à la fête. Si Brooke Hayward tient son rang dans le rôle ambigu d’Elizabeth la violoniste, Kay Doubleday est beaucoup plus pâle dans le rôle de Clio. 

    Mad dog Coll, Burt Balaban, 1961 

    Coll vient racketter Schultz 

    Certes ce n’est pas un chef-d’œuvre, et on peut regretter que le scénario soit trop sommaire. Et il est vrai qu’on a vu des tas de films sur des tueurs psychopathes, mais c’est un bon film noir, intéressant dans son approche bien au-delà du manichéisme habituel. Donc vous pouvez y aller, vous passerez un excellent moment. 

    Mad dog Coll, Burt Balaban, 1961

    Les policiers abattent Coll 

    Mad dog Coll, Burt Balaban, 1961

     

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