•  Three bilboards, les panneaux de la vengeance, Three bilboards outside Ebbing, Missouri, Martin McDonagh, 2017

    Ce film prolonge la tendance moderne du cinéma américain à renouveler les codes du film noir en plongeant dans les sombres cauchemars d’une Amérique déglinguée qui doute d’elle-même. Il est dans la lignée de Hell or high water ou de Wind river.  C’est un courant qui maintenant se développe très bien et donne un peu de souffle à un cinéma américain qui patine beaucoup, écartelé entre des blockbusters aussi coûteux que vides de sens et des comédies de genre assez prétentieuses à la Woody Allen qui ne sont appréciées que par la classe moyenne inférieure, semi-instruite. Ce courant relativement nouveau – encore qu’on peut le retrouver déjà dans Winter’s bone[1] – trace un portrait sans complaisance de l’effondrement de l’Amérique. Mais le pessimisme de cet ensemble conduit à ne pas proposer de solution et à décrire l’avenir comme très incertain. De film en film, cet ensemble gagne en lisibilité et en audience. Three bilboards est un des favoris à la course aux Oscars, aussi bien pour l’interprétation de Frances McDormand que pour le scénario et la mise en scène. Mais quoi qu’il en soit des récompenses, le film est déjà un gros succès public. si l’ensemble de ces films utilise le véhicule d’une histoire criminelle c’est essentiellement parce que l’Amérique est plongée jusqu’au cou dans la violence autant que dans l’ennui. 

    Three bilboards, les panneaux de la vengeance, Three bilboards outside Ebbing, Missouri, Martin McDonagh, 2017 

    Mildred a loué des panneaux pour mettre en cause la police 

    Mildred est une femme aigrie et perturbée. Son mari l’a quittée, sa fille s’est faite violer et assassiner dans des conditions atroces. Pensant que la police n’en fait pas assez pour trouver le meurtrier, elle décide de louer des panneaux publicitaires et de dénoncer cette passivité. La police locale le prend très mal, d’autant que le chef Willoughby est atteint d’un cancer du pancréas qui ne lui laisse pas d’espoir de rémission. L’initiative de Mildred va provoquer des réactions en chaîne. La police est enragée, et particulièrement l’adjoint Dixon qui essaie à tout prix de faire enlever les panneaux. Mais Mildred est têtue. Elle persiste malgré la désapprobation de son jeune fils et de son ex-mari. Willoughby qui ne veut pas mourir à petit feu décide de se suicider. En partant il laisse trois lettres, l’une à sa femme, l’autre à Dixon et la dernière à Mildred. Dixon qui apprend la mort de son chef est complètement déchainé. Il traverse la rue et s’en va faire passer Welby, celui qui a réalisé l’affichage pour le compte de Mildred, par la fenêtre. Carrément sous les yeux de son nouveau chef qui va le démettre. Mildred a reçu cependant la visite d’un personnage étrange et menaçant qui dit la connaître. Mildred qui a soif d’agir va quant à elle mettre le feu au poste de police. Mais elle le fait alors que Dixon est venu récupérer la lettre que Willoughby lui a laissée et qui l’encourage à devenir un personnage honnête et moins habité de colère. Dixon est brulé, à l’hôpital il va retrouver comme voisin de chambre le pauvre Welby qui le reconnait. Entre temps un nain, plus ou moins amoureux de Mildred va l’aider à se disculper de l’incendie, en lui fournissant un alibi. Quand Dixon sort de l’hôpital, il surprend par hasard une discussion entre deux hommes dont l’un se flatte d’avoir violé et tué dans des termes qui laissent entendre qu’il pourrait bien être le meurtrier de la fille de Mildred. Il va provoquer une bagarre avec lui pour lui prendre des lambeaux de peau dont il fera analyser l’ADN. Mais cet ADN ne révélera rien du tout. Cet homme ne peut pas être le tueur. On comprend qu’au moment du crime il n’était pas aux Etats-Unis, mais il servait dans l’armée en Irak probablement. Cette piste tombant à l’eau, il prévient Mildred. Il annonce aussi qu’il connait maintenant l’adresse de ce tueur. Il habite dans l’Idaho. Mildred et Dixon vont partir ensemble dans cet Etat sans trop savoir s’ils vont tuer ou non ce bonhomme.  

    Three bilboards, les panneaux de la vengeance, Three bilboards outside Ebbing, Missouri, Martin McDonagh, 2017 

    Le chef Willoughby explique à Mildred que l’enquête est difficile 

    Ebbing, ville imaginaire du Missouri, porte tous les maux ordinaires de l’Amérique contemporaine. Willoughby, le seul personnage qui possède un peu d’humanité est en train de mourir d’un cancer. Tous les autres ne savent guère où ils vont. Il est évident que si Mildred est si acharnée à se venger, c’est qu’elle culpabilise la mort de sa fille, notamment parce que le dernier jour qu’elle l’a vue, elles se sont engueulées d’une manière virulente. Dixon, le troisième côté de ce curieux triangle, est un policier raciste et borné. Aux Etats-Unis c’est ce personnage qui a été critiqué. Parce que dans le Missouri la police est plutôt raciste et que les actes contre les noirs sont très fréquents – Ferguson est dans le Missouri. Et donc on en a déduit que McDonagh n’aurait pas dû choisir Dixon pour porter cette volonté de rédemption que lui suggère Willoughby avant de mourir – on en a déduit que McDonagh se trompait parce qu’il n’était pas américain (il est d’origine iralandaise) et qu’il minimisait le racisme envers les noirs. Mais justement, cette critique se trompe de but. En effet, le film montre bien que Dixon est un policier borné et mauvais, et donc plus il est borné et mauvais, et plus la rédemption va prendre du sens pour lui. On le voit non seulement se flatter d’avoir torturer des noirs en toute impunité, mais aussi défénestrer un jeune homme qu’il croit être homosexuel. C’est bien le sens de la lettre de Willoughby, il sait que Dixon a un comportement horrible au quotidien, mais il lui fait confiance pour s’amender et trouver quelque chose de bon au fond de lui-même. Et c’est ce qui se passera. En fait le personnage de Dixon est peut-être le plus important, parce que c’est lui qui définit le but particulier que poursuit McDonagh. La parabole est tellement claire, que vers la fin du film, non seulement Dixon partira avec Mildred, mais qu’il aura droit aux félicitations du chef de la police, un noir ! 

    Three bilboards, les panneaux de la vengeance, Three bilboards outside Ebbing, Missouri, Martin McDonagh, 2017 

    L’ex-mari de Mildred est en colère 

    L’effondrement de l’Amérique c’est aussi, au-delà de cette violence, la fin de la famille traditionnelle. Le mari de Mildred, un ancien policier, l’a quittée pour se mettre avec une jeune fille qui a 25 ans de moins que lui. Dixon vit seul avec sa mère, incapable d’avoir des relations humaines avec quelqu’un d’autre. La seule famille normale est celle de Willoughby. Mais cette famille est en voie de dissolution à cause du cancer du policier qui va se suicider. Consciemment ou non, le suicide de Willoughby est une métaphore du suicide de l’Amérique. La fin reste volontiers ambigüe, puisqu’en effet Mildred et Dixon se proposent d’aller faire la peau à un autre violeur, un autre assassin, dans l’Idaho, comme si cela pouvait compenser la perte de la fille de Mildred. Cependant, lorsqu’ils prennent la route, ils ne sont pas certains d’assumer jusqu’au bout ce rôle de justiciers. On peut supposer que la longue route qu’ils vont accomplir les transformera aussi. On voit que l’ensemble du film s’il traite de la violence et de la décomposition de l’Amérique, traite aussi des conduites incertaines qui les accompagnent nécessairement.

    Three bilboards, les panneaux de la vengeance, Three bilboards outside Ebbing, Missouri, Martin McDonagh, 2017  

    Willoughby se suicide 

    Si les intentions du scénario apparaissent limpides, il n’en va pas de même pour la mise en scène. La photo est très bonne, « jolie » on pourrait dire. Mais la photo ne fait pas la mise en scène. Celle-ci manque manifestement de grâce. Elle joue surtout sur des oppositions, par exemple entre le cadre idyllique de la campagne environnante et la noirceur de l’âme des personnages. Ou encore celle entre les animaux et les humains : Willoughby se suicide sous le regard de ses chevaux, et Mildred croise une biche qui semble arriver de nulle part, comme si elle reprochait aux humains ce qu’ils ont pu faire de la planète. Le film s’inscrit donc dans ce courant américain nouveau, très néo-réaliste finalement, où les mouvements de caméra, les angles de prises de vue ne semblent pas avoir beaucoup d’importance et de signification. Même les scènes d’action, quand Dixon défenestre Welby par exemple ou quand Dixon se fait rouer de coups, sont filmées sans attention particulière. C’est ce qui fait que tous les films de ce courant finissent par se ressembler un peu. Le film est plutôt bavard et donc multiplie les face-à-face édifiants qui expliquent lourdement le comportement des protagonistes. Cela traduit l’incapacité de McDonagh à traduire en images des sentiments ou des idées.    

     Three bilboards, les panneaux de la vengeance, Three bilboards outside Ebbing, Missouri, Martin McDonagh, 2017 

    Dixon a défénestré Welby sous les yeux de son nouveau chef 

    En vérité McDonagh apparaît plus comme un metteur en scène de théâtre que comme un véritable réalisateur de cinéma. Et à ce titre il est porté à faire une grande confiance à ses acteurs. Il n’a pas tort. Ce sont eux qui finissent par porter l’intérêt du film. Frances McDormand qui joue Mildred est, on l’a dit plus haut, en course pour l’Oscar. C’est une grande actrice, on le sait depuis très longtemps. Elle est ici excellente une fois de plus, habitée par une rage inquiète et incertaine, elle se retrouve plusieurs fois dans une position fragile, face à ce tueur qui vient la visiter, ou face à son ex-mari qui la menace d’une raclée. Woody Harrelson dans le rôle du chef Willoughby est aussi très bon, quoiqu’il soit un peu à contre-emploi et qu’il disparaisse à la moitié du film. Mais cet acteur est toujours très bon. Ici il apporte cette touche d’humanité qui laisse entendre que peut être tout n’est pas encore perdu. Et puis il y a Sam Rockwell dans le rôle de Dixon. C’est peut-être lui le meilleur des trois, encore que cette hiérarchisation des valeurs ne semble pas convenir trop. Il est capable de nuancer toutes ses attitudes et de prouver l’évolution morale de son personnage. Dans un petit rôle on reconnaitra aussi le très bon John Hawkes. Evidemment dès lors qu’on met un peu trop l’accent sur les acteurs, c’est un peu comme si en creux on reconnaissait les lacunes du réalisateur.

     Three bilboards, les panneaux de la vengeance, Three bilboards outside Ebbing, Missouri, Martin McDonagh, 2017 

    Mildred et Dixon partent dans l’Idaho 

    Le film a connu un grand succès critique – à part quelques critiques grincheux qui l’ont trouvé pas assez engagé contre le racisme et qui oublient que ce n’était pas le sujet. Il a été applaudi dans tous les festivals où il est passé. Mais plus encore, il connait maintenant un très grand succès public aux Etats-Unis et dans le monde. Sans doute bénéficie-t-il du repoussoir du président Trump, en présentant une lecture particulière de l’effondrement de l’Amérique : les Américains semblent à la recherche de nouvelles formes de socialisation, et le cinéma le montre. C’est donc un film qui ne manque pas d’intérêt, même si nous sommes loin du compte en ce qui concerne la qualité de la réalisation. Il est en effet clair que McDonagh ne se préoccupe pas vraiment de technique cinématographique et qu’il privilégie clairement le message sur la forme.

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/winter-s-bone-debra-granyk-2011-a114844914

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  •  Cosa Nostra, The Valachi papers, Terence Young, 1972

    C’est, historiquement, le premier film sur la mafia de l’ère moderne. Il a été tourné juste avant Le parrain, et va contribuer à la légende de la mafia. Jusqu’à cette période, la mafia était représentée comme une organisation criminelle sans âme, un rassemblement de brutes épaisses sanguinaires. A partir de ce film, on va au contraire l’habiller d’une logique matérialiste et humaniste, ouvrant ainsi la porte à une approche romantique dont Le parrain reste sans doute le sommet. Le support de The Valachi papers est l’ouvrage du même titre de Peter Maas paru en 1963. Manifestement ce livre fut une des sources pour l’écriture de l’ouvrage de Mario Puzo, Vito Corleone est démarqué à la fois de Vito Genovese, de Salvatore Maranzano et aussi pour partie de Lucky Luciano. Le personnage de Valachi inspirera aussi sans doute celui de Pentangeli. L’ouvrage de Peter Maas n’est pas un ouvrage de fiction, il est en réalité basé sur les confessions de Jo Valachi lui-même. C’est ce qui en fait son intérêt, mais c’est aussi ce qui en fait ses limites puisqu’on se doute que Valachi ne dit pas tout et se donne plutôt le beau rôle, c’est-à-dire le rôle de celui d’un malheureux garçon pris dans un engrenage fatal. A sa sortie aux Etats-Unis le livre fit grand bruit, et les organisations italo-américaines le dénoncèrent comme une campagne de dénigrement contre leur communauté. En même temps ce livre a mis considérablement l’abominable J. Edgar Hoover sur la sellette parce que celui-ci s’appliquait depuis des décenies à dire que la mafia n’existait pas et que la priorité était de lutter contre les rouges. Par la suite, il a été avéré que le patron du FBI était corrompu par la mafia[1] et que seul l’inconséquent Clint Eastwood croit encore à son honnêteté. Ajoutons que Valachi était juste un membre de la mafia à un niveau assez inférieur, il était à la fois le tueur à gage et le chauffeur de Genovese. Il n’avait rien d’une personnalité importante de la mafia, et c’est sans doute pour cette raison qu’il fut aussi facile à retourner par la police. Il fut ainsi un des premiers repentis, avant que cela ne devienne la mode. Bien que l’ouvrage de Peter Maas tente de le présenter sous un jour favorable, il est difficile d’éprouver de la sympathie pour Valachi.  

    Cosa Nostra, The Valachi papers, Terence Young, 1972

    Jo Valachi est en prison avec Vito Genovese dont il était l’employé. Il est menacé de mort, et demande à rencontrer son patron pour avoir une explication. C’est ce qui sera fait. Mais Valachi comprend rapidement qu’il va être condamné à mort et donc va s’engager dans une lutte à mort avec Genovese. C’est à ce moment là que l’agent Ryan intervient, offrant à Valachi sa protection en échange de sa confession et de son témoignage devant le Congrès, également il propose que sa femme et son fils puisse se réinstaller ailleurs dans une nouvelle vie, avec une nouvelle identité. Petit délinquant violent et sans talent, il se retrouve en prison où il va faire la connaissance de Tony Bender et de ses hommes qui travaillent tous pour la mafia. A sa sortie de prison, il va intégrer peu à peu la famille de Maranzano qui va l’initier. Mais nous sommes alors en pleine guerre des familles de la mafia. Bientôt Maranzano va se heurter à Lucky Luciano et Vito Genovese qui veulent réorienter leur actrivité vers le trafic de la drogue. Ils vont donc éliminer Maranzano, et Valachi va devenir le chauffeur de Genovese, se chargeant aussi des sales besognes comme par exemple l’assassinat de temoins génants. Il va également tomber amoureux d’une jeune fille, Maria, dont le père a été assassiné par les hommes de Genovese, et chez qui il a dû se cacher. C’est ce dernier qui va d’ailleurs présenter la demande en mariage de Valachi à la mère de Maria. Genovese s’est enfui en Italie pour échapper à la police, et quand il revient, il apprend que sa femme l’a trompé avec un ami de Valachi, Gap. Il va faire assassiner et l’émasculer, dans le propre restaurant de Valachi. Mais peu à peu la police va harceler celui-ci, comme elle va aussi se débrouiller pour faire tomber Genovese en introduisant chez lui des fausses preuves de son trafic de drogue. Piégé par la police, il va donc se retrouver dans la position d’un repenti. Cette situation ne sera pas tout à fait de son goût, il fera d’ailleurs une tentative de suicide et il terminera sa vie en prison. 

    Cosa Nostra, The Valachi papers, Terence Young, 1972 

    En prison Valachi doit se défendre 

    Le scénario pose de nombreux problèmes difficiles à résoudre, le premier est qu’il prétend à la reconstitution d’une vérité historique sur plusieurs décennies. Egalement, on se rend compte que le point de vue de Valachi est biaisé. Par exemple, il fait tomber Genovese, mais auparavant, il est très probable qu’il ait vendu aussi Maranzano à Genovese, même s’il tente de nous faire croire qu’il n’était pas au courant de la préparation du meurtre. Car si en effet il va être récupéré par Genovese, après avoir été un petit soldat de Maranzano, ça ne peut être que pour service rendu. L’autre point délicat est que le film mêle des anecdotes comme la demande en mariage de Valachi, avec des faits réels et avérés comme la fameuse réunion des Appalaches qui non seulement fut un fiasco pour la mafia, mais révéla à l’Amérique endormie dans sa prospérité l’importance de la mafia. Il ressort de cela que le parti pris de Coppola avec Le parrain est plus juste puisqu’il ne s’embarrasse jamais de la vérité factuelle, même s’il en utilise certains éléments. Ici on se retrouve dans l’entre-deux. On pourrait dire entre Rosi et Coppola, entre une volonté documentaire inaboutie et une fiction qui se voudrait passionnante.

    Cosa Nostra, The Valachi papers, Terence Young, 1972  

    Maranzano introduit Valachi dans la mafia 

    Malgré ces difficultés qui ne seront pas surmontées, le film possède une thématique singulière. Il présente la trahison de Valachi comme la conséquence logique de la multiplication des trahisons qui ont lieu dans la mafia. A croire que les mafieux n’ont que cette passion unique ! Personne n’a confiance en personne. Sans doute Gap a-t-il eu tort de faire confiance à Valachi, mais il semble bien aussi que Genovese ait eu tort de faire confiance à sa femme ! Valachi tente de se donner le beau rôle et présente lui-même sa trahison comme la conséquence de la cruauté de Genovese, alors que lui-même compte plusieurs meurtres à son actif. Pourtant il agit comme un marchand de tapis quand il négocie sa reddition avec Ryan. Du coup les personnages restent très vides de détermination, bien qu’ici et là on introduise quelques intrigues amoureuses ou sexuelles pour donner un peu d’air à cette mécanique sanglante. 

    Cosa Nostra, The Valachi papers, Terence Young, 1972 

    Valachi commence à tout déballer 

    Sur le plan visuel, le film se présente comme une reconstitution d’une époque révolue, mais aussi d’une histoire qui commence à la fin des années vingt. On sait qu’au cinéma c’est toujours très difficile de donner une vérité satisfaisante au passé. C’est assez raté ici. Charles Bronson porte des perruques, ou alors il est mal teint quand il joue Valachi jeune. Le vieillissement des personnages est mal fait. Pour faire croire que Bender est jeune, on l’a affublé d’une perruque ridicule. Egalement on verra dans la circulation un curieux mélange des voitures des années quarante avec des voitures des années soixante. Sans doute cela provient-il d’un manque de moyens, mais si on prend le cas du Parrain qui n’a pas eu non plus un budget extravagant, la reconstitution des années quarante était bien plus convaincante. Cet aspect plombe le souci de vérité affiché du film. Ces difficultés ne peuvent pas être masqué par le savoir-faire de Terence Young dont les limites techniques sont ici patentes. Il est vrai qu’il n’a pas réussi grand-chose, sauf peut-être From Russia with love qui est sans doute le seul James Bond visible. Ici le rythme est mauvais, et la caméra bien trop statique pour donner autre chose qu’une mise en images besogneuse. Certes il y a quelques séquences intéressantes, notamment au début quand Valachi doit faire face à l’hostilité des autres prisonniers, ou quand Valachi et Genovese discutent en prison dans le même lit, mais dans l’ensemble c’est très pauvre. Les scènes de réunion, mariage, funérailles, toutes les scènes où la foule est importante comme sujeet sont ratées et manque de volume. 

    Cosa Nostra, The Valachi papers, Terence Young, 1972 

    C’est Vito Genovese qui va présenter la demande en mariage de Valachi 

    L’interprétation est le point fort du film. Bronson est plutôt bon, bien que physiquement, mince et élancé, il n’ait rien à voir avec son modèle réel. Il a rarement eu des rôles où il s’exprime autant. Le film est construit autour de lui. Lino Ventura est excellent en Genovese, mais il est rarement mauvais. Il donne un peu d’humanité à ce parrain cruel et redoutable. On remarque aussi le très bon Joseph Wiseman, qui fut le fameux Docteur No sous la direction de Terence Young, dans le rôle de Maranzano. Bien sûr il nous faut supporter la présence de Jill Ireland comme dans tous les films où Bronson avait le premier rôle, et il est difficile de croire qu’elle soit italienne. Mais son rôle est assez mince. 

    Cosa Nostra, The Valachi papers, Terence Young, 1972 

    La réunion des Appalaches sera un fiasco 

    Le film fut un très grand succès international, même s’il n’a rien à voir avec celui du Parrain. Sans doute la différence s’est faite sur la plus grande attention que Coppola et son équipe ont accordé à la finition de leur entreprise pour en faire cette sorte d’opéra flamboyant que Coppola lui-même a fini par détester à cause de son succès ! La critique l’a négligé, considérant The Valachi papers comme une œuvre purement commerciale sans ambition. Ce n’est pas tout à fait faux, à partir d’un sujet somme toute très riche, l’ensemble finit par sonner creux. Mais on peut le voir si on s’ennuie comme une œuvre de divertissement. Je crois que Dino De Laurentis qui a produit le film aurait dû en confier la réalisation à un réalisateur Italie, spécialisé dans le poliziesco comme le nerveux Carlo Lizzani ou alors à Damiano Damiani par exemple.

    Cosa Nostra, The Valachi papers, Terence Young, 1972 

    Depuis sa prison Vito Genovese écoute la déposition de Valachi  

    Cosa Nostra, The Valachi papers, Terence Young, 1972

    A gauche Jo Valachi et à droite Vito Genovese 

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/anthony-summers-le-plus-grand-salaud-d-amerique-the-secret-life-of-j-e-a114845046

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  •  Cadavres exquis, Cadaveri eccelenti, Francesco Rosi, 1975 

    Cette fois Rosi s’est inspiré du roman de Leonardo Sciscia, un écrivain sicilien, très engagé à gauche, mais dont la position sur la question de la mafia a souvent été assez volatile. L’œuvre de Sciascia a été plusieurs fois adaptée à l’écran par Elio Pietri ou Damiano Damiani. Originaire de la province d’Agrigento qui a donné de nombreux et grands écrivains, il a développé une écriture singulière qui mêle la réflexion politique et une sorte de rêverie amère et les désordres du temps présent. Il contesto a été publié en 1971, mais en réalité, il correspond mieux dans son esprit à ce qu’on a appelé les années de plomb italiennes qui furent des années de violence inouïe, des années où la démocratie italienne a failli être emportée par les complots d’extrême droite qui virent se former une étrange coalition entre une partie de l’armée, la Démocratie chrétienne hostile au compromis historique avec le Parti communiste, l’extrême droite et l’inévitable mafia. Cela débouchera sur l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro. Cette situation explosive était la conséquence du mai rampant italien qui voyait les forces révolutionnaires remettre en cause aussi bien le capitalisme que le magistère du Parti communiste sur les forces de progrès comme on disait alors.  

    Cadavres exquis, Cadaveri eccelenti, Francesco Rosi, 1975

    Le procureur Varga est assassiné à Palerme dans la crypte des capucins qu’il aimait à visiter. C’est un magistrat sec et dur, et tout de suite on pense que c’est la mafia qui est responsable de ce meurtre. L’inspecteur Rogas va être chargé d’enquêter. Mais voilà qu’un second magistrat est tué avec une balle de 22. Dès lors Rogas va orienter ses recherches vers la proximité entre les deux magistrats. Il s’avère qu’ils furent commis ensemble dans plusieurs condamnations de droit commun. Et donc qu’il se pourrait bien que ce soit un des condamnés qui soit à l’origine de ces deux meurtres. Mais bientôt c’est un troisième meurtre qui est commis sous les yeux de Rogas. Celui-ci comprend que le prochain à être assassiné sera le président Riches. Mais les difficultés de l’enquête s’accumulent, dès lors que le supérieur de Rogas tente de l’amener à enquêter sur les milieux gauchistes. Peu à peu, Rogas va comprendre que les meurtres des juges sont en réalité ceux d’un nommé Crès, un homme qui a été condamné injustement, mais aussi que ces meurtres sont utilisés par des gens qui complotent contre la République italienne. De chasseur, Rogas va devenir chassé. Son téléphone est mis sur écoutes, il est suivi. S’il aboutira à résoudre l’affaire, il y laissera pourtant la vie avec le représentant du Parti communiste. 

    Cadavres exquis, Cadaveri eccelenti, Francesco Rosi, 1975 

    A Palerme, dans la crypte des capucins, le procureur Varga va être assassiné 

    Plus qu’un film politique, c’est une sorte de témoignage sur ce qui s’est passé à cette époque. Du reste la suite donnera raison à Rosi : Aldo Moro sera assassiné en 1978 et le compromis historique entre le Parti communiste et la Démocratie chrétienne n’aboutira pas. Mais le réseau d’extrême droite Gladio, soutenu à la fois par la CIA et par la mafia, sera dissous après le fiasco de l’attentat de Bologne en 1980. Ce film infléchit la position politique de Rosi. Auparavant il défendait les positions du Parti communiste italien, et s’il dénonçait le capitalisme et sa collusion avec la mafia, il manifestait aussi un certain optimisme. Il pensait que la société allait nécessairement évoluer vers le mieux et que cela donnerait un sens à ses dénonciations. Avec Cadaveri eccelenti il change de registre et produit une sorte d’analyse amère et sans espoir. Le terme de cadaveri eccelenti est le nom que la mafia donne en Sicile à ces notables qu’elle assassine pour imposer ses vues. En dehors de cet aspect politique, le film brosse le portrait d’une bourgeoisie arrogante et rigide qui va jusqu’à l’affrontement pour conserver ses prérogatives. Les magistrats assassinés ne sont pas du tout sympathiques, et c’est bien le sens des manifestations populaires qui ont lieu au moment de leurs funérailles.

     Cadavres exquis, Cadaveri eccelenti, Francesco Rosi, 1975 

    Pendant les funérailles la foule hurle son indignation contre la mafia 

    Une manière d’argumenter contre cette bourgeoisie corrompue et dégénérée, est de montrer comment elle vit enfermée dans ses palais. Le bon goût qu’elle manifeste à célébrer le patrimoine catholique et romain, n’est qu’un leurre pour masquer sa vulgarité et sa bassesse. L’ensemble dépeint une société en décomposition, une classe qui s’accroche à son pouvoir à n’importe quel prix. Quelles sont ses intentions ? On n’en sait rien, si ce n’est qu’elle veut garder le pouvoir et l’exercer. Les juges sont décrits comme des personnes mauvaises qui jouissent de faire le mal en condamnant des malheureux, ils masquent ce désordre mental derrière une philosophie de pacotille. Le président Riches est leur porte parole, il se suicidera lorsqu’il comprendra qu’il est démasqué. Les jeunes gauchistes sont eux aussi manipulés, ils servent de prétexte aux manœuvres les plus sordides. C’est évidemment le rôle qui a été donné aux Brigades Rouges. Une autre partie de cette bourgeoisie dégénérée est peinte à travers ces bourgeois qui vont se donner des airs de révolutionnaires. Mais le message est clair, le Parti communiste est aussi désemparé et ne sait plus sur quel pied danser. 

    Cadavres exquis, Cadaveri eccelenti, Francesco Rosi, 1975

     Le chef de la police tente d’aiguiller Rogas vers des jeunes gauchistes 

    C’est un film rigoureux qui parfois égare le spectateur peu averti par les ellipses que le récit commande. Le talent habituel de Rosi est toujours aussi constant, en s’appuyant sur une belle photographie qui comme d’habitude est signée Pascale de Santis. Il utilise les beaux décors de la Sicile – le film a été tourné dans la région d’Agrigento – et de Lecce. Mais ces décors ne sont plus que des vestiges d’un passé glorieux. C’est bien le sens de la visite du vieux Varga à la crypte des capucins. Tout est mort ou endormi. Le pouvoir a mis le couvercle là-dessus pour empécher l’évolution sociale. Rosi utilisera les formes du film noir, les poursuites dans la nuit, les filatures, mais aussi celles du film de mafia, avec ses villages siciliens accablés par le soleil, avec ses églises un peu décrépites, avec ses rues désertes où tout le monde semble se méfier de tout le monde. On remarque les mouvements longs et profonds de la caméra au moment du meurtre du troisième magistrat. Il y a aussi plusieurs séquences filmées à même la rue où le policier Rogas se font dans la foule. 

    Cadavres exquis, Cadaveri eccelenti, Francesco Rosi, 1975

     Rogas interroge tous ceux qui ont été jugé par Varga 

    La distribution est de haute qualité. Evidemment le rôle principal est donné à Lino Ventura qui est Rogas de belle manière. On peut s’étonner de retrouver Lino Ventura qui avait la réputation d’un homme d’extrême droite, aux côtés du communiste Francesco Rosi. Mais il était italien, jamais il ne s’est fait naturalisé français. Il était aussi une grande vedette dans son pays natal. Et il est certain que la situation de l’Italie et le combat contre la mafia le concernaient. Il a joué dans Cosa Nostra, le film de Terence Young sur Jo Valachi, mais il est aussi à l’origine du très bon film Cento Giorni a Palermo dans lequel il incarnait le général Della Chiesa qui sera assassiné par la mafia. On remarquera le soin particulier de choisir des grands acteurs confirmés même pour des petits rôles. Charles Vanel apparait dans le rôle du procureur Varga, il n’a pas une ligne de texte, mais il est très présent, parce que c’est Charles Vanel ! Marcel Bozzufi n’a pas beaucoup à dire dans un tout petit rôle, mais à cette époque il était très connu en Italie et avait eu pas mal de succès dans des poliziesci de qualité. Max Von Sydow est remarquable dans le rôle de Riches, le président bouffon et à moitié fou qui se suicide. Et puis Alain Cuny prête sa rigide silhouette au juge Rasto qui a besoin de se laver les mains en permanence, surtout s’il doit serrer la main de Rogas. Fernando Rey, Renato Salvadori et Tina Aumont complètent la distribution. 

    Cadavres exquis, Cadaveri eccelenti, Francesco Rosi, 1975

     Les témoignages ne concordent pas 

    Ce film n’a pas eu le succès escompté, toutefois il a eu un bon succès critique, et sur le plan commercial il n’a pas démérité. Les raisons en sont sans doute le caractère volontairement embrouillé de l’intrigue, mais aussi la mauvaise connaissance qu’on avait à l’époque de la réalité de la situation italienne qui menaçait de basculer dans la guerre civile. Sans doute aussi que le rythme très lent de l’enquête, l’aspect brumeux de cette dérive, n’ont pas facilité les choses. Peut être moins abouti que Lucky Luciano ou que Salvatore Giuliano et Le mani sulla citta, il reste tout de même très intéressant par ses présupposés, mais aussi par ses parti pris stylistique, par exemple dans la manière dont sont filmées les funérailles. Mais il semble bien que Rosi commence un peu à tourner en rond 

    Cadavres exquis, Cadaveri eccelenti, Francesco Rosi, 1975

     Rogas prévient le président Riches qu’il va être assassiné

    Cadavres exquis, Cadaveri eccelenti, Francesco Rosi, 1975

     

     

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  • Lucky Luciano, Francesco Rosi, 1973

    Dès lors que Francesco Rosi s’empare d’un personnage réel du monde mafieux, on peut être sûr qu’il ne sombrera pas dans le spectaculaire. Il va en faire une lecture à la fois historique et politiquee pour démonter d’abord la complexité d’un système criminel. Il est important de noter que ce film est sorti un an après Le parrain de Coppola qui, s’il est le film préféré des mafieux siciliens, et aussi l’exact contraire du film de Rosi, même s’ils en reprennent certains éléments qui sont les mêmes, comme les vêpres siciliennes, ainsi qu’on a qualifié le massacre ordonné par Luciano pour liquider la vieille mafia et prendre la tête d’une nouvelle organisation mieux structurée été apaisée – c’est-à-dire qui va mettre moins d’ardeur à entretuer et privilégier les affaires. Mais qu’est-ce que cela veut dire de prendre le contrepied du Parrain ? D’abord c’est ne pas affirmer de complaisance envers son sujet, et donc d’éviter de regarder les mafieux comme des héros positifs, de quelque manière que ce soit. Ensuite c’est aborder l’histoire d’un point de vue presque documentaire en s’appuyant sur des faits réels, tout en leur donnant un sens particulier en les resituant en permanence. 

    Lucky Luciano, Francesco Rosi, 1973 

    Lucky Luciano est expulsé des Etats-Unis 

    En 1946 Luciano est expulsé des Etats-Unis vers l’Italie après neuf ans de prison, alors qu’il avait été condamné à cinquante ans d’emprisonnement. La raison avancée pour justifier cet élargissement est qu’il aurait rendu des services décisifs pendant la guerre. Le jour de son départ il donne une grande fête sur le bâteau avec ses amis de la mafia. On va rappeler ensuite qui est Luciano, et quel a été son action pour se hisser tout en haut de l’organisation criminelle. Arrivé en Italie il va s’installer à Naples, après avoir fait un détour par sa Sicile natale. Bien que n’ayant pas d’argent officiellement, il vit sur un grand pied. Mais surtout il prend des contacts et reconstitué un réseau transatlantique qui va inonder les Etats-Unis avec l’héroïne. Les Etats-Unis commencent à se rendre compte du danger que Luciano représente et vont sous l’impulsion d’Anslinger et de Siragusa tenter de faire tomber Luciano. Mais ce n’est pas facile parce que celui-ci ne manipule pas lui-même la drogue, et son activité d’intermédiaire ne laisse jamais de traces. Ils vont donc lui mettre entre les pattes un mafieux qu’ils ont retourné, Gianini, mais outre qu’il n’arrivera pas à faire parler Luciano, sa maîtresse le vendra et il sera assassiné à son retour aux Etats-Unis. Mais Lucky Luciano commence à vieillir, il fait des infarctus à répétition, et le harcèlement de la police va précipiter la dégradation de sa santé. Il mourra en 1962, sans avoir livré aucun de ses secrets. 

    Lucky Luciano, Francesco Rosi, 1973 

    Luciano a fait liquider toute la vieille mafia 

    C’est d’abord la description d’un système qui prend ses racines dans les incohérences de la politique américaine. En effet c’est l’armée américaine qui a fait en 1944 des hommes de la mafia des notables et pire encore les a faits riches en les laissant utiliser le marché noir pour asseoir leur pouvoir sur une population pauvre. Les raisons à cette dérive ne sont pas explicitées dans le film, mais Rosi les avait développées dans Salvatore Giuliano[1]. La priorité était donnée à la lutte contre le communisme et contre les syndicalistes. Ici Rosi suggère que la mafia a eu assez de malice pour se retrouver toujours du côté du manche, en soutenant Roosevelt quand il le fallait ou les Républicains si ceux-ci étaient en mesure de gouverner. Ce qui fait que les policiers et les magistrats s’ils veulent faire leur travail comme il faut doivent aussi affronter les politiciens plus ou moins corrompus, ou plus ou moins inconscients. Mais le film est aussi le portrait d’un homme seul et qui s’ennuie. Malgré sa rudesse, et quoi qu’il soit bien considéré en Italie, on comprend que Luciano à la nostalgie de l’Amérique, il le dit d’ailleurs. Il se fera d’ailleurs gifler sur un champ de courses par deux voyous qui lui montreront ainsi qu’il est un homme du passé. L’épisode de l’offense est véridique. Ce qui l’est peut-être un peu moins est que le voyou qui a offensé Luciano, ait été ensuite assassiné comme le présente Rosi. Je n’en ai pas retrouvé la trace dans les livres que j’ai lus sur le sujet. Il n’est pas certain qu’à la fin de sa vie, Luciano ait eu encore les moyens de se venger. Mais la solitude de Luciano c’est aussi cette impossibilité de communiquer avec autrui. Il en est réduit à mener des conversations imbéciles avec le curé qui mange des gâteaux trempés dans du lait. 

    Lucky Luciano, Francesco Rosi, 1973 

    A Naples Luciano aime communiquer avec les journalistes

    Le film est découpé d’une manière assez peu linéaire, avec des retours en arrière parfois assez longs. Il y en a au moins deux, d’abord l’origine de la puissance de la mafia qui est explicitées à partir du débarquement des Américains. Si on y voit beaucoup de naïveté de la part de ceux-ci, on verra également que les Siciliens très pauvres les méprisent profondément. Rosi se venge en quelque sorte des dégâts que cette politique a fait dans le sud de l’Italie et en Sicile en mettant en scène ce mépris. L’autre retour en arrière est dans la présentation de l’origine de la puissance de Luciano, ces fameuses vêpres siciliennes. Ces scènes sont filmées dans des tons bleutés, un peu comme ces rêves que le temps efface peu à peu, comme pour nous dire la vérité du pouvoir de Luciano a fini par appartenir à un passé révolu. Et si les rapports sexuels qu’entretient Luciano existent, ils paraissent très froids et sans désir. On le verra quand Luciano repousse la Comtesse, l’ancienne maîtresse de Gianini, qui s’approche pour lui donner de nouvelles caresses. Homme du passé, Luciano semble être devenu étranger à lui-même. C’est ainsi qu’il se montre très indifférent à la perquisition que la police vient opérer chez lui. La fin du film évoque Luciano qui cherche à monnayer un scénario tiré de sa vie et de ses mémoires, preuve qu’il a fini son temps, après l’avoir fait.

    Lucky Luciano, Francesco Rosi, 1973 

    Siragusa récupère Gianini à sa sortie de prison 

    La mise en scène est comme toujours chez Rosi très minutieuse et précise. On sait que ce n’est pas facile de représenter une période passée à l’écran, souvent les costumes ne vont pas, ou alors ce sont les coiffures, mais ici c’est plutôt convaincant de ce point de vue. On remarque cette facilité de Rosi pour saisir la profondeur de champ et de contextualiser son récit en usant au mieux des décors. Les rues de Naples, les villages siciliens ou le pont de Brooklyn sont toujours filmés à travers des plans larges, et même pour ce qui concerne les conciliabules de la bureaucratie américaine. On admirera les scènes du bal donné par l’armée américaine, ce qui nous rappellera que Rosi fut aussi l’assistant de Visconti sur Senso. Sauf qu’ici, le bal se passe dans la crasse maquillée des filles pauvres de l’Italie du Sud. Les scènes sur les docs de New-York au moment de l’embarquement de Luciano pour l’Italie sont aussi impressionnantes. On y voit la foule des dockers contrôlés par la mafia s’imposer aux officiels du port et avoir gain de cause. On remarque le très bon travail sur les couleurs, que ce soit au moment de la fête donnée en l’honneur du départ de Luciano, ou au moment de la grande réunion des boss de la mafia à l’hôtel des Palmes. Notez que la photo est signée Pasquale de Santis, un très grand technicien qui a travaillé souvent avec Rosi, mais aussi avec Visconti ou Losey. De très beaux angles sont trouvés comme par exemple quand le policier raccompagne Luciano après que celui-ci se soit senti mal. 

    Lucky Luciano, Francesco Rosi, 1973 

    Le capitaine interroge un Lucky Luciano épuisé  

    L’interprétation est excellente. Gian Maria Volonte est Luciano, il arrive à prendre cet air à la fois dur et mélancolique qui sied à un gangster au bord de la retraite et qui ne fonctionne encore que parce qu’il veut se donner l’illusion qu’il est encore en vie. Gian Maria Volonte qui est souvent un peu cabotin, est toujours très juste quand il eest dirigé par Rosi. Pour renforcer un peu plus le côté documentaire, Rosi a donné le rôle de Siragusa, le flic de la DEA qui traque Luciano, à Siragusa lui-même. On retrouvera Rod Steiger dans le rôle secondaire du gangster Gianini. Tout en veulerie et en vulgarité, il est excellent. Et puis il y a aussi Edmond O’Brien dans le rôle d’Anslinger, il n’avait alors que 58 ans, mais il semblait très diminué pourtant. Mais il est toujours très bien. Et puis cela renforce le côté film noir choisi délibérement par Rosi. Car c’est un film noir, avec ses jeux d’ombre et de lumière qui obligent le spectateur à démêler le vrai du faux, à voir ce qui est caché derrière les apparences.

    Lucky Luciano, Francesco Rosi, 1973

    Luciano reprend des forces chez le barbier

    Ce film qu’il faut voir comme une critique du film de Coppola, a très bien passé le cap des années, et même il s’est bonifié avec le temps, puisqu’aujourd’hui on est peut être un peu moins complaisant avec la mafia et ses représentation qu’on ne l’était dans le début des années soixante-dix. Non seulement il est une belle leçon de cinéma sur le plan esthétique, mais il est aussi d’une brulante actualité dans la mesure où le pouvoir criminel des mafias s’étend tous les jours et que les gouvernements des pays développés semblent tout autant corrompus et tout autant impuissants que ce qu’ils étaient au moment de l’installation de Luciano en Italie.  

    Lucky Luciano, Francesco Rosi, 1973 

    A l’aéroport Luciano a un nouvel infarctus qui va lui être fatal 

    Lucky Luciano, Francesco Rosi, 1973

    Le vrai Lucly Luciano devant la boutique de son coiffeur

     

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/salvatore-giuliano-francesco-rosi-1961-a131875670

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  • Main basse sur la ville, Le mani sulla citta, Francesco Rosi, 1963

    Le film de Rosi ne traite pas directement de la mafia. Il s’agit ici de spéculation immobilière à Naples, bien que le nom de cette ville ne soit jamais cité. Cependant, la manière dont les hommes politiques qui gèrent la ville sont corrompus fait penser tout de suite aux pratiques mafieuses. Il ne s’agit pas d’un fait réel, mais d’une recomposition de ce qu’on a pu connaitre dans le sud de l’Italie comme détournement de fonds publics et comme spoliation des plus pauvres. Notez qu’après Salvatore Giuliano, Rosi s’attaque à une période en apparence heureuse de la transformation de l’Italie, nous sommes au début des années soixante, mais c’est pour montrer comment le Sud paye le prix du développement du Nord parce que l’Etat ne fait pas son travail de favoriser un système politique un peu moins corrompu. 

    Main basse sur la ville, Le mani sulla citta, Francesco Rosi, 1963

    Nottola explique comment il est profitable de spéculer sur l’immobilier 

    L’entrepreneur Nottola travaille les conseillers municipaux pour qu’ils lui accordent des permis de construire qui transformeront la ville pour son profit. Il explique que cette manière de s’enrichir est bien plus sûre que d’investir dans l’industrie puisqu’il n’y a pas de syndicat et donc pas de revendications à craindre ! Peu après un vieil immeuble vétuste, mais habité, des quartiers pauvres s’écroule avec des conséquences dramatiques. Une commission d’enquête est nommée, et on comprend très vite que l’effondrement de cet immeuble est dû aux travaux de démolition d’un immeuble mitoyen, démolition menée par l’entreprise du propre fils de Nottola. L’opposition de gauche va tenter de démontrer que la spéculation est à l’origine de la catastrophe, mais la droite sous la houlette de Nottola va se servir de cet incident dramatique au contraire pour avancer que ces quartiers sont vétustes et donc justifier la construction de nouveaux ensembles immobiliers. On va donc évacuer les quartiers délabrés par la force en invoquant des raisons de sécurité. Tandis que la commission d’enquête se déchire, le conseiller Maglione tente de faire renoncer Nottola à se présenter aux élections qui arrivent bientôt pour étouffer le scandale. Mais Nottola n’a pas confiance. Il va s’imposer et il deviendra à nouveau adjoint, ce qui va lui permettre de continuer son travail néfaste. 

    Main basse sur la ville, Le mani sulla citta, Francesco Rosi, 1963 

    Le maire tresse des lauriers à Nottola et à ses projets 

    La cupidité est ici dénoncée non pas d’un poids de vue moral, mais du point de vue de son inefficience économique et sociale. Nottola, le personnage central, est en réalité une sorte d’escroc qui, à la manière des mafieux, infiltre l’administration et achète qui peut le servir. Cet aspect du film permet à Rosi d’opposer un développement économique bâti sur l’industrie et la création de richesses qui répondent à des besoins réels des plus pauvre, et la spéculation immobilière qui aboutit à des dégats considérables sur le plan humain. Les accointances de Nottola avec la municipalité, Démocrate chrétien, permet en réalitéz un détournement des fonds que l’Etat central envoie à Naples pour financer le développement de ses infrastructures. Seule l’élu communiste a une position claire a u sujet de Nottola. Le docteur Balsamo qui représente le centre, a de bonnes intentions, mais manque de nerf et se fait embobeliner. Le plus trouble est sans doute le nouveau maire, De Angelis, qui se croit plus malin que les autres. Il pense en effet qu’en intégrant Nottola à sa majorité, il va pouvoir le contrôler. Mais cette analyse politique de Rosi n’est pas tout le film. En effet, il y a aussi une approche plus philosophique de la démocratie. On voit plusieurs fois les représentants de la droite qui pensent qu’ils peuvent toujours faire l’opinion, doit la manipuler. A la fin du film De Vita prévient que tout ça c’est terminé et que maintenant on entre dans une nouvelle ère politique, avec des citoyens conscients et informés. La dernière scène montre la collusion des forces de l’argent avec l’Eglise. Toutes les forces de la réaction sont là pour bloquer le développement et empêcher l’émancipation du peuple. Dans le même ordre d’idées, on verra le conseiller Maglione dilapider des sommes folles au casino, comme un contrepoint de la misère que subissent les malheureux qu’on a forcé à déménager au prétexte que leurs immeubles sont vétustes. On ne saura pas dans quelles conditions ils seront relogés, mais on se doute que ce ne sera pas forcément très joli ils seront remplacés par la classe moyenne en expansion, cette classe qui a les moyens de payer, et on les enverra loger à la périphérie de la ville. La scène d’ouverture montre d’ailleurs des zones de bidonvilles qui prolifèrent au milieu des immeubles modernes. 

    Main basse sur la ville, Le mani sulla citta, Francesco Rosi, 1963 

    Un immeuble vétuste s’est écroulé 

    Le film s’inscrit dans une phase offensive contre le capitalisme affairiste, comme un prolongement de la conquête de nouveaux droits par le peuple. La dénonciation a une fonction directement politique. Mais comme pour Salvatore Giuliano elle s’appuie sur une esthétique particulière qui nous semble adéquate. D’abord il y a une grande attention aux décorts comme une opposition entre la misère des quartiers pauvres, les luxueuses demeures des politiciens et les buildings qui se construisent sur les collines de Naples sur des dangereux pilotis. Les images filmées depuis un hélicoptère montrent une ville en proie à la folie qui ne tient debout que par la force de l’habitude. On admirera aussi l’incroyable manière dont est filmé l’effondrement de l’immeuble. Ces champs visuels profonds également qui saisissent la rue que la police est en train d’évacuer, ou encore ces longs couloirs très encombrés de la municipalité où se précipitent les malheureux qui espèrent un geste de la part des édiles, donnent une épaisseur incroyable à l’ensemble. Des images choquantes comme la distribution de billets de banque à ses affidés marque cette distance entre le peuple et ceux qui sont sensés les représenter ma&is qui les méprisent. Le rythme est très soutenu, même quand il s’agit des affrontements verbaux au sein du conseil municipal. L’énergie que les acteurs mettent ici font passer ce qui resterait un pensum trop bavard. Le but de Rosi n’est pas de dénoncer des hommes corrompus, comme Nottola ou Maglione, mais plutôt le système économique particulier qui les engendre, pour cette raison, il mélange des images documentaires, notamment celles de campagnes électorales – on verra brièvement Aldo Moro – aux images fictionnelles tournées par lui et qui se fondent dans la nuit. Le film a en effet un côté très sombre, la nuit domine, mais aussi lees ruelles pauvres de Naples ne bénéficie jamais du soleil qui semble réservé à ceux qui en ont les moyens.

     Main basse sur la ville, Le mani sulla citta, Francesco Rosi, 1963 

    Les pauvres manifestent leur indignation 

    En vérité on ne peut guère dissocier l’interprétation de la mise en scène. Elle en fait partie intégrante. Non seulement les scènes de rue ont manifestement utilisé des acteurs non-professionnels, sans doute des habitants de ces quartiers, mais les personnages principaux vont être portés aussi bien par des acteurs chevronnés comme Rod Steiger ou Salvo Randone, que par des non professionnels, par exemple on peut saluer la performance de Carlo Fermariello dans le rôle du conseiller communiste De Vitta. Dans la vie courante, c’était un membre éminent du Parti communiste italien. On peut dire qu’il joue son propre rôlee puisqu’il a été élu réellement au conseil municipal de Naples dans les années cinquante. Rod Steiger est le spéculateur Nottola. Il est très juste, rappelant en permanence la dette que les politiciens ont à son égard. Il les arrose depuis des lustres. Rod Steiger transpire à bon escient lorsqu’il craint de se faire évincer. Mais dès qu’il reprend le dessus, il devient féroce. Salvo Randone incarne De Angelis, avec une rigueur cauteleuse qui font voir le pathétique de ce Machiavel aux petits pieds. Les journalistes qui couvrent les événements dans la rue ou au conseil municipal sont aussi des vraies journalistes de Naples. Et puis il y a le toujours très bon Guido Alberti qui joue le conseiller Maglione qui s’oppose pour des raisons personnelles à Nottola mais qui est aussi une franche canaille. C’est le genre de film qui montre à quel point Rosi était un excellent directeur d’acteurs.

    Main basse sur la ville, Le mani sulla citta, Francesco Rosi, 1963  

    Nottola s’écharpe avec Maglione 

    Le film a été salué comme une révélation dans le monde entier, non seulement parce qu’il éclairait une phase cachée du miracle italien, mais aussi parce qu’il montrait à quel prix le capitalisme modernisait la vie sociale, politique et économique dans le monde entier. Il a été couronné par un Lion d’Or au Festival de Venise qui à l’époque avait un très grand prestige. Il a eu une reconnaissance critique dans le monde entier, et le public à suivi. Plus encore que Salvatore Giuliano c’est ce film qui a fait la réputation de Rosi et qui l’a élevé au rang de classique du cinéma italien. Je trouve pour ma part ce film toujours très fort, bien qu’avec le temps certains critiques en quête de glamour sans doute le voient un peu comme un bavardage inutile. 

    Main basse sur la ville, Le mani sulla citta, Francesco Rosi, 1963 

     Nottola inaugure avec la bénédiction de l’Eglise ses nouveaux chantiers

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