•  Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    Il faut considérer que le poliziottesco, s’il est trop souvent assimilé à des idées d’extrême-droite, est une protestation politique contre une réalité sociale et politique qui apparaît comme une décomposition des mœurs et un désordre organisé. Si le néo-réalisme à l’italienne célébrait la nécessité de la modernisation de l’idée par une transformation économique et sociale accélérée, le poliziottesco souligne en réalité l’échec du progressisme. Rétrospectivement il apparait que si la France, contrairement aux Etats-Unis est passée totalement à côté de l’importance de ce segment du film noir, c’est bien plus parce qu’elle avait intégré une certaine idée de l’évolution linéaire de l’histoire qu’à cause des lacunes d’une critique cinématographique dominée bêtement par la Nouvelle Vague et Les Cahiers du cinéma.  Depuis quelques années, même en France on comprend mieux l’importance du poliziottesco. Aux Etats-Unis et bien sûr en Italie, il existe déjà de nombreux ouvrages sur le poliziottesco, mais pas en France où le cinéma qu’on a aimé est avant tout un cinéma qui se regarde le nombril à la manière des jeux de distanciation sociale d’un Ettore Scola par exemple ou d’un Fellini[1]. Les films de ce sous-genre étaient à quelques exceptions, par exemple Damiano Damiani, près très mal diffusé chez nous et pour dire la vérité, si j’en ai vu beaucoup en salle, j’en ai loupé pas mal dans les années soixante-dix. Ce qui fait la grandeur du poliziottesco est aussi ce qui en a produit son rejet. C’était un cinéma populaire qui était fait pour alimenter le réseau pléthorique des salles du marché italien, puis pour l’exportation. La fin du poliziottesco coïncide au début des années 1980 avec la multiplication des chaînes de télévision et la déréglementation du passage des films en salle. Comme on le comprend, et comme le montre le graphique ci-après, cette déréglementation qui a fait la fortune de Silvio Berlusconi a détruit le cinéma populaire en Italie, le western spaghetti, le giallo et le poliziottesco ont disparu dans le même moment, laissant la place à un cinéma subventionné pour festivals internationaux. Mais le fait que le poliziottesco était un genre populaire ne suffit absolument pas à en définir sa qualité. Ce sous-genre non seulement était peu onéreux, mais en outre il savait toucher le cœur des classes pauvres en utilisant une manière de tourner située au cœur même de la vie sociale des Italiens. En ce sens il était le continuateur des films de Francesco Rosi plutôt que de ceux d’Elio Petri. Outre cette insertion dans un quotidien bien connu, il ménageait également un rythme particulièrement efficace. L’étroitesse des budgets alloués entraînait aussi la nécessité de tourner vite et d’utiliser au maximum les décors naturels.  

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    Le plus surprenant dans tout cela est que de nombreux réalisateurs de poliziotteschi sont totalement inconnus en tant que créateurs. Domenico Paollela a fait toute sa carrière dans l’obscurité du cinéma de genre, des Maciste et autres péplums, des films de pirates, des Django et j’en passe. Il a très peu fait du poliziottesco. Et pourtant quand on voit ses rares films dans ce sous-genre, on est surpris de leur qualité technique. Le fait qu’il ait été un réalisateur prolifique n’en fait pas pourtant moins un « auteur » dans le sens qu’il travaillait directement sur ses scénarios, et qu’il possédait un style visuel affirmait. En tous les cas si beaucoup des films de Paolella sont peu regardables, La polizia e’sconfita est sans doute ce qu’il a fait de meilleur, même s’il travaille dans un cadre assez contraint, avec des stéréotypes qui permettent de le rattacher à un sous-genre. C’est en réalité bien plus qu’une reproduction de stéréotypes, Roberto Curti signale qu’il s’agirait ici en fait d’un remake de Quelli calibro 38, avec le même Marcel Bozzufi dans le rôle d’un commissaire[2]. Parler de remake me semble cependant exagéré car les différences sont nombreuses quant à la situation du criminel recherché, mais aussi des dommages collatéraux que subit le commissaire. 

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    Le commissaire Grifi constate les dégâts 

    Le chef de gang Valli rackette les commerçants de Bologne et lorsque ceux-ci rechignent à payer le pizzo, il leur fait poser des bombes qui engendrent la peur à cause des dégâts qu’elles engendrent. Le commissaire Grifi va interroger un propriétaire de bar victime de Valli. Bien qu’il ne veuille pas parler, Grifi comprend que ce sont Valli et ses sbires qui sont derrière ces attentats. Devant les difficultés de la tâche, le chef de la police va donner l’autorisation à Grifi de créer une brigade spéciale. Celle-ci va s’entrainer à la conduite de la moto, au tir au pistolet, au close-combat, et s’isoler du reste de la police. Tandis que le propriétaire du bar se fait assassiner à l’hôpital, et que les attentats continuent, Grifi envoie ses hommes infiltrer le milieu pour avoir des informations sur Valli qui semble se cacher. En allant au restaurant avec un ami policier, Grifi va pourtant lui tomber dessus alors qu’il est attablé avec un de ses complices et deux putes. Dans la fusillade que Valli déclenche, le commissaire Marchetti, l’équipier de Grifi, est tué, et les gangsters arrivent à s’enfuir après avoir crevé les pneus de la voiture du commissaire. Il faut tout reprendre à zéro. Mais les policiers vont avoir des nouvelles du gang qui se propose d’attaquer une banque. Les gangsters sont pris sur le fait et après une longue poursuite leur voiture explose et deux d’entre eux sont arrêtés. Mais tout cela ne suffit pas pour coincer Valli. Pour remonter jusqu’à lui, Grifi va tenter de faire chanter le Tunisien, un maquereau, dont le frère qui était embringué avec Valli a été tué. La police va donc pouvoir localiser le cruel chef de gang dans une usine désaffectée. Mais Valli est sur ses gardes et va parvenir à s’échapper en abattant un autre policier. Tandis que les policiers le recherche toujours et mettent la main sur une grande partie du gang, Valli transactionnel avec Berti pour obtenir de l’argent et un passeport pour partir. Les choses tournent mal, et Valli descend Berti. Il va régler ses comptes avec le Tunisien, il le coince avec les deux autres soldats qu’il lui reste, lui pique son argent et l’émascule avant de le tuer. Valli est un homme traqué. Brogi, un autre policier, suit la piste de la compagne de Valli, une prostituée droguée. Celle-ci le mène directement au tueur. Il alerte Grifi, puis il le suit jusque dans un bus. Mais une fillette remarque que Brogi porte un révolver à la ceinture. Comme elle en fait part à sa mère, cela alerte Valli qui abat Brogi et prend le bus en otage pour tenter de fuir. Mais Grifi intervient, ayant rattrapé le bus, il tire à travers la fenêtre et touche Valli au bras. Les passagers du bus veulent le lyncher, mais Grifi intervient. En faisant descendre Valli du bus, les passants vont le reconnaître et reprendre le travail que les passagers du bus n’ont pas eu le temps d’achever. Ils écartent Grifi et frappent Valli jusqu’à ce que la mort s’ensuive. 

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    Le propriétaire du bar se fait assassiner à l’hôpital 

    Ce genre de films est parfois vu du côté des policiers, et parfois du côté du tueur. Ici le point de vue est presque équilibré, ce qui veut dire qu’à la chasse à l’homme on ajoutera le portrait d’un tueur psychopathe. La situation de Bologne est représentée par l’exaspération des commerçants face à l’impuissance de la police et à la malice de Valli. En effet, malgré ses airs de racaille de quartier – il porte un blouson à même la peau et ne fréquente que des putes de troisième catégorie, droguées de surcroît, il est très bien organisé. D’abord il a toute une bande à sa disposition qui fonctionne dans une division du travail, les uns sont des techniciens du téléphone et des explosions que Valli commande à distance, les autres des holduppers et d’autres encore de simples hommes de main qui ne rechignent pas aux sales besognes en jouant du rasoir. Ensuite il instille la peur à des truands plus installés et sans doute un peu rassis comme Berti, trafiquant de drogue et patron de boîte de nuit. Le crime prospère à la vue de tout le monde, les maquereaux ont pignon sur rue, et les boîtes de nuit donnent l’image du plus grand dévergondage. L’ampleur du problème justifie, comme c’est la règle dans un poliziottesco, la nécessité de changer de méthode. Cependant ici il ne s’agira pas de transgresser la loi, mais de l’utiliser avec d’autres moyens et d’autres intentions. Grifi expliquera dans la leçon qu’il fait à son équipe spécialement construite pour lui, que l’Italie est le pays d’Europe où le nombre de policiers est le plus élevé, mais que cela ne se voit pas dans les résultats, au contraire.   

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    Grifi va monter une brigade spéciale 

    Cette guerre entre des gangsters qui veulent imposer leur loi et la police, se déroule sur fond d’usines délabrées et désaffectées, comme pour signifier les débuts de la mondialisation et la fin du miracle italien. L’expansion de la criminalité est la contrepartie au fond de l’effondrement de l’économie. Il y a donc séparation entre deux mondes, celui de la vie ordinaire, et celui qui prospère sur le recul de celle-ci. Cependant le film nous indique que la bonne méthode pour restaurer un semblant d’ordre ce serait que les hommes retrouvent un peu de leur virilité et cessent de se payer de mots. Cette section spéciale que monte Grifi est l’expression de valeurs morales. Les policiers doivent devenir actifs, ne plus avoir peur et surtout ne plus être corrompus comme le leur signale Grifi. Certes cela a un prix, on verra que Grifi qui se fait tirer dessus par Valli alors qu’il est avec sa compagne, devra renoncer à celle-ci qui reste habitée par la peur malgré les tentatives du commissaire pour la rassurer. Derrière le film qui pourrait au premier abord se lire comme une illustration du machisme italien, il y a le portrait d’une Italie qui doute d’elle-même et c’est ce qui renforce le côté dramatique de l’histoire. 

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977 

    Valli ayant été reconnu par la police abat le commissaire Marchetti 

    La réalisation est excellente. On note d’abord qu’elle est fortement inspirée de Melville et du Samouraï. Valli est solitaire dans une chambre qu’il s’est aménagée dans l’usine désaffectée. Comme Jeff Costello il est également préoccupé d’un oiseau à qui il donne à manger, et c’est un autre oiseau qui l’alertera du danger. C’est une preuve supplémentaire de l’influence quasi planétaire du cinéaste français sur le film noir. Toute la séquence qui se passe dans l’usine est d’ailleurs filmée également dans les tons bleutés, pastellisés. Mais si les spectateurs du Samouraï ont une empathie pour Jeff Costello. Ce n’est pas le cas pour Valli. Celui-ci va bien au-delà de la nécessité dans les actes de cruauté. C’est comme si Paolella retournait et critiquait l’approche glamour de Melville en dévalorisant jusqu’à l’excès le tueur. La photo de Marcello Masciocchi est excellente en ce sens qu’elle est adaptée à son sujet et capte toutes les failles de la ville de Bologne. Il y a évidemment beaucoup d’action, des boutiques qui explosent, des voitures qui brulent. Paolella filme d’abord le mouvement, avec une caméra très mobile, à même le sol. Le montage est nerveux et renforce l’explosivité des actions. C’est typique dans le hold-up qui tourne mal et qui se continue avec une longue poursuite de voitures dans les rues de Bologne. Je retiens deux séquences remarquables qui valent le détour. D’abord la traque de Valli à l’intérieur de l’usine désaffecté, avec une fausse lenteur qui s’assimile à de la prudence de part et d’autre. Et puis bien sûr la longue scène finale dans le bus, avec le commissaire qui court après le véhicule et qui semble devoir le rattraper. 

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    La voiture des gangsters explose sous les tirs de Grifi 

    Le poliziottesco était le bonheur des acteurs déclassés dans leur pays, qu’ils soient américains ou français d’ailleurs. Marcel Bozzuffi est un excellent commissaire Grifi. En France il était trop souvent abonné aux seconds rôles à cause de son physique passe partout. Mais j’ai souligné souvent à quel point c’était un très bon acteur. Derrière il y a Vittorio Mezzogiorno dans le rôle de Valli. Il est très bon et joue de son physique très particulier aussi. C’est malheureusement un acteur qui disparaitra trop jeune. Cela fait partie de l’intérêt du poliziottesco de se servir de physique atypique qui renforcent la violence du propos. Riccardo Salvino interprète Brogi, mais c’est sans doute lui le plus mauvais de la distribution. Il est absolument terne, même quand il meurt. Nello Pazzafini est par contre à son affaire dans le rôle du Tunisien, vieux maquereau décati et apeuré. Les femmes sont plutôt négligées, c’est à peine si elles sont là pour montrer que ces hommes ont aussi un cœur. 

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    Grifi exerce un chantage sur le Tunisien pour le faire parler 

    Ce n’est pas un chef d’œuvre, il y a bien trop de facilités scénaristiques, les scènes de motards ne sont pas utiles à la progression du récit, mais on peut supposer qu’elles étaient inscrites dans le cahier des charges, histoire d’amener un peu de nouveauté dans le genre. De même les scènes d’une boîte de nuit où se rencontrent les dégénérés et drogués de la ville sont très convenues. De même la musique de Stelvio Cipriani est assez médiocre, reprenant quelle que soit la scène le même motif lancinant. Cependant même comme ça le film reste très bon et vaut le détour. C’est du solide ! 

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    Valli vient de repérer l’arrivée de la police 

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    Dans l’usine désaffectée, Valli va se perdre 

    Equipe spéciale, La polizia e’sconfitta, Domenico Paolella, 1977

    Grifi a blessé Valli en tirant à travers la vitre du bus 



    [1] Ce n’est certainement pas une critique qui vise à dénigrer Scola et Fellini, mais c’est plutôt une façon de mieux comprendre la segmentation du marché du film italien dans les années soixante-dix. Le premier Fellini, celui de La strada, s’intéresse aux pauvres, mais toujours en les présentant comme des victimes de la société et non comme porteurs d’une culture nouvelle particulièrement, ce sont les rejetés passif du progrès, une masse à éduquer. Du reste Fellini finira par ennuyer tout le monde avec ses ratiocinations formelles.

    [2] Roberto Curti, Italian crime filmography, 1968-1980, McFarland & Company, Inc., 2013. Le même Roberto Curti qui a fait le travail énorme de compilation des films criminels italiens, n’attribue que deux films de ce type à Domenico Paolella. Et de fait je n’en ai pas trouvé d’autres.

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  •  Section des disparus, Pierre Chenal, 1958 

    Pierre Chenal a été très tôt attiré par le roman noir, c’est lui qui avait porté à l’écran pour la première fois The postman rings always twice James M. Cain, et de très belle façon[1]. C’était en 1939, donc bien avant la naissance officielle du film noir. Et puis la guerre venant, son vrai nom étant Philippe Cohen, il s’était exilé en Argentine où il tournera quatre films durant le conflit. De ces films on ne sait pas grand-chose, ils sont malheureusement invisibles. En 1946 il revient en France, tourne deux films, La foire aux chimères avec Erich Von Stroheim, un film noir, puis, en 1948, la comédie Clochemerle d’après l’ouvrage à succès de Gabriel Chevalier. Il va cependant revenir vers l’Argentine et tourner avec des producteurs argentins quatre nouveaux films. De ces quatre films seul est visible Section des disparus, coproduit avec la France. Et encore dans une copie de qualité très faible. Ce film qui intervient juste avant l’excellent Rafles sur la ville, d’après Auguste Le Breton[2], est pourtant d’un intérêt capital.  

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958 

    D’abord parce que c’est une adaptation de David Goodis qui naguère était considéré comme un des plus grands écrivains de romans noirs. Certains le voyaient comme l’égal d’un Chandler, d’un Irish ou d’un Hammett. Son côté maladif plaisait en France, Truffaut adaptera Tirez sur le pianiste, Jean-Jacques Beinex, La lune dans le caniveau, Francis Girod, Descente aux enfers et Samuel Fuller Sans espoir de retour. Gilles Brehat réalisa Rue barbare, d’après Epaves. Il n’y a pas grand-chose de bon dans tout ça, et même le film de Samuel Fuller, réalisateur que j’aime bien, n’est pas bon. Henri Verneuil avait aussi adapté The burglar avec Le casse, gros succès commercial, mais qui n’a rien à voir avec le livre de Goodis. On ne peut pas vraiment aussi compter le film de René Clément, La course du lièvre à travers les champs comme une adaptation de Goodis, même si officiellement le scénario de Sébastien Japrisot a été inspiré par Black Friday, c’est plus du Sébastien Japrisot que du Goodis. Avant Section des disparus, les Américains avaient eux aussi porté à l’écran avec plus ou moins de succès plusieurs romans de Goodis, Dark passage avec Humphrey Bogart et Lauren Bacall, mais surtout le superbe Nightfall de Jacques Tourneur[3] et puis l’excellent et méconnu The burglar de Paul Wendkos[4]. Ce récapitulatif montre à quel point Goodis a été un auteur important des deux côtés de l’Atlantique. Mais il est aujourd’hui hélas bien oublié[5]. Il représente dans le roman noir, aux côtés de William Irish, d’abord l’aspect maladif et rêveur du roman criminel. L’alcoolisme de Goodis et son goût prononcé pour les marges et les clochards lui donnait aussi un goût pour les formes brumeuses d’écriture[6]. L’amour passionné et désabusé n’étant que l’expression de cette impossibilité de vivre. Cependant le roman dont Chenal fait l’adaptation n’est pas un vrai roman. Il s’agit en réalité d’un scénario que les studios avaient commandé à Goodis et qui devait se passer à Los Angeles, puis qu’ils ont renoncé à tourner. Goodis en fit alors un roman. C’est sans doute pour cela qu’on va trouver ce rapport bizarre des héros avec la police ce qui n’est pas habituel chez lui.   

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958 

    Juan se dispute avec sa femme 

    Juan Milford est un coureur qui passe son temps dans des relations adultérines. La promise du moment est Diana Lander, danseuse de cabaret. Sa femme qui est très riche et qui la sorti du pétrin quand il a été accusé de vol, n’apprécie pas ce comportement. Elle est en outre plus âgée que lui. Ils se disputent, et Juan menace de divorcer. Mais Mendy lui dit que s’il pousse son idée de divorcer jusqu’au bout elle le dénoncera à la police. Cependant Juan est réellement amoureux de Diana. Un soir il rencontre dans un bar un malheureux qui pleurniche parce qu’il ne peut pas aller au mariage de sa fille. Il va lui donner de l’argent pour prendre le train et se propose de l’amener jusque à la gare. Le vieux court après le train. Le lendemain Mendy se rend à la section des disparus pour signaler la disparition de son mari. Elle fait un scandale pour qu’on s’occupe de cette affaire, bien que l’inspecteur Uribe lui dise que rien ne prouve qu’il ne soit pas parti pour la délaisser. Mais quelque temps après, alors que la police enquête, on découvre un corps déchiqueté par un train. Le corps est méconnaissable, mais il y a là les affaires de Juan. En outre, on va trouver une lettre qui de Juan qui indique qu’il s’est suicidé. Mendy a du mal à le croire. Mais pour la police l’affaire est close. Officiellement Juan est enterré, de loin Diana suit la cérémonie. Mais quelque temps après Juan réapparait chez Diana ! Il raconte qu’en réalité le vieux a eu un accident de train et qu’il en a profité pour changer d’identité. Il va avoir alors la curieuse idée de tuer Mendy, puis de réapparaitre officiellement pour récupérer sa fortune. Mais Diana n’est pas d’accord, et quand Juan est saoul, elle va chez Mendy pour lui dire comment Juan a pensé la tuer. Les relations entre Juan et Diana s’enveniment. Comme Diana ne veut plus le voir, il retourne chez sa femme qui se moque de lui. Elle menace de le tuer. Ils se battent et Juan s’en va. C’est alors que Diana arrive chez Mendy. Le lendemain la bonne de Mendy trouve le corps de sa patronne sans vie. La police enquête. Elle va se tourner vers Diana dont les empreintes se trouvent justement sur le miroir qui a servi à estourbir Mendy. Mais bientôt la police a la preuve que Juan est vivant. La chasse à l’homme est engagée. Juan sera abattu par la police, mais il n’est pas mort. On l’amène à l’hôpital pour le soigner. Mais l’inspecteur Uribe n’est pas satisfait et en reconstituant le meurtre de Mendy, il va comprendre que celle-ci a mis au point son suicide pour faire accuser Diana. 

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958

    Dans un bar il rencontre un ivrogne qui doit aller au mariage de sa fille 

    L’intrigue est donc pleine de rebondissements et de fausses pistes. Le scénario pèche cependant de deux défauts importants. D’abord la résolution de l’intrigue par l’inspecteur Uribe ne tient pas debout. Même si on peut la trouver juste sur le plan intellectuel, elle ne repose sur aucune preuve matérielle. Or justement pendant tout le film Uribe oppose à Mendy les faits matériels pour clôturer le dossier et ne pas rechercher Juan. Le second point est le manque de psychologie des personnages. Seule Mendy représente une forme de rationalité si on la relie à sa jalousie. Les autres ne sont pas très cohérents. Juan prévoit de tuer Mendy, il échoue par la faute de Diana, mais cette dernière semble vouloir à tout prix lui pardonner cet écart de conduite. L’inspecteur Uribe aussi. Vouloir terminer cette histoire par une fin heureuse plombe le récit. Le comportement des protagonistes, au moins Diana et Juan, ne correspond pas à leur situation véritable. Le scénario hésite entre un film sur la jalousie et ses conséquences, et la passivité trop grande de la police. 

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958 

    A la section des disparus, Mendy déclare la disparition de Juan 

    Il y a donc comme thème principal la jalousie d’une femme vieillissante qui à toute force tente de retenir son mari, y compris en le gardant prisonnier. Quand elle est confrontée à Diana qui non seulement est plus jeune qu’elle, et qui en plus lui sauve la vie, elle comprend qu’elle est dépassée et son seul but va être de se venger quel qu’en soit le coût pour elle. Dans ce trio très singulier, Juan est le maillon faible. Balloté dans tous les sens, même s’il est suffisamment opportuniste pour faire croire à sa mort, il ne maîtrise rien du tout. C’est à tel point qu’à un moment on pense que Diana et Mendy vont s’allier contre lui, un peu sur le même modèle que celui des Diaboliques. Mais malgré la pitoyable situation de Mendy, c’est elle qui va devenir la prédatrice. Cet homme faible qu’est Juan est en réalité en quête de son identité. Vieux sujet du film et du roman noir, et plus particulièrement de Goodis qui va faire endosser à Juan l’identité d’un misérable ivrogne comme une déchéance presque volontaire. Il perd son identité, s’en débarrasse, mais pour aussitôt la retrouver, comme un piège où il retrouve son confort. Il est aussi la victime de Diana qui va le rejeter après qu’il ait tenté de tuer Mendy sans beaucoup de succès. Diana est tout autant ambiguë que Juan. Mais elle est finalement plus manipulatrice encore quoiqu’elle risque à ce petit jeu de finir sa vie en prison. 

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958

    La police a trouvé un corps déchiqueté par le train 

    Deux mondes se trouvent confrontés : d’abord celui du trio qui oscille entre ce qu’on peut montrer ou non, tout se passe dans l’ombre. Ensuite il y a la police qui dans sa raideur et le respect du règlement est finalement responsable de la dégradation de la situation. Ces deux univers se rencontrent peu et se comprennent encore moins. On verra par exemple que si Mendy ourdit une sombre vengeance c’est parce qu’elle est seule et abandonnée de tous. Si tout au long du film la police est présentée dans son incompétence et dans son impossibilité de comprendre quoi que ce soit, cela rend plus difficile à admettre la solution présentée par Uribe à la fin. Et de là vient l’idée que peindre Mendy totalement en noir est un peu incongru. Juan et Diana ne valent pas mieux qu’elle, et surtout la passion que se découvre Juan pour Diana parait très factice, d’autant que celle-ci ne se gêne pas pour lui faire du contrecarre et s’afficher avec un autre prétendant. Ce trio évolue cependant dans trois classes sociales différentes. Mendy est très riche, possède une belle maison et finalement fait travailler Juan pour elle en tant qu’avocat. Diana est une artiste qui se débrouille par elle-même et qui a donc l’habitude de prendre des initiatives. Seul Juan apparait comme faible, piégé donc par deux sortes de mantes religieuses. Il a beau se débattre, fuir, il n’arrive jamais à rien. Dans un pays comme l’Argentine où dans les années cinquante les rapports homme-femme sont très codifiés, cela apparait étonnant.      

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958

    Juan est officiellement enterré 

    La réalisation est excellente et on voit que depuis la fin de la guerre Chenal a appris beaucoup du film noir américain, lui qu’on peut considérer comme un des pionniers du genre. A quelques détails près le film aurait pu être tourné à Hollywood. D’abord dans les manières de se servir des décors naturels, on se croirait à Los Angeles ! Ils ne sont pas très nombreux, mais ils sont significatifs. Par exemple quand la police traque Juan dans un quartier qu’on comprend être à la périphérie de la ville qui doit être Buenos Aires. Chenal utilise la verticalité des immeubles pour montrer l’écrasement de ce malheureux Juan. Puis les longues profondeurs de champ pour saisir le mouvement du héros dans sa fuite au milieu de la foule. Lorsqu’il arrive sur une route dont il enjambe le parapet pour se retrouver sur un pont, la manière de filmer ressemble tout à fait à du Don Siegel par exemple. C’est filmé pour un écran large ce qui renforce la dynamique des scènes d’action. Ensuite il y a la manière dont est utilisé la maison de Mendy. C’est une maison luxueuse avec des hauteurs de plafond importantes, ce qui permet des angles et des perspectives très originales. C’est cependant un film très sombre qui revient aux jeux de lumière et d’ombre traditionnels des années quarante, bien aidé par la photographie d’Américo Hoss. Evidemment ce n’est pas une production avec un gros budget, ça se voit dans la manière de filmer la scène du train. Chenal utilise bien entendu les formes narratives du film noir, aussi bien dans les flash-backs qui brisent la linéarité de l’histoire que dans les ellipses qui laissent des scènes ouvertes au suspense. Le rythme est également très bon. 

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958

    Juan réapparait 

    La distribution est des plus curieuse. Il y a d’abord le couple formé par Nicole Maurey dans le rôle de Diana et Maurice Ronet dans celui de Juan. La première avait entamé une carrière à Hollywood sans pour autant y trouver sa place. Elle reviendra en France, tournant avec Gilles Grangier, Verneuil, Maurice Labro, sans se priver de travailler aussi en Angleterre. Elle est bien, avec un très bon physique, mais sans trop d’émotion cependant. Maurice Ronet est égal à lui-même, toujours à trimballer son spleen ce qui au fond va bien avec le rôle. Il est assez gênant cependant de le voir doublé en espagnol, lui qui avait une voix si particulière, le voilà affublé d’une voix de baryton rocailleuse ! Plus intéressante est Inda Ledesma dans le rôle de Mendy. Sur ce film on l’a comparée à Joan Crawford dont elle a l’abattage et l’autorité naturelle. Elle est vraiment excellente. Le reste de la distribution ce sont des acteurs argentins qu’évidemment on ne connaît pas chez nous. Ils sont dans l’ensemble plutôt bons avec un jeu très sûr. 

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958 

    Mendy se moque de son mari retourné à la maison 

    Voilà un film qui devrait être réédité en Blu ray, ses qualités formelles le justifient. C’est un très bon film noir, avec un suspense soutenu même s’il hésite trop souvent entre l’action et la psychologie des personnages et même si le scénario présente de vraies lacunes. Pierre Chenal qui était considéré comme un maître avant-guerre, a souffert de deux choses. D’abord de son exil, comme Duvivier d’ailleurs, et les nouveaux venus ne comptaient pas leur laisser la place. Ensuite de la Nouvelle Vague, il a été enterré comme nombre de ses confrères par une instance critique à peu près idiote. Tout cela a fait que les producteurs ne se sont plus bousculés pour le financer. Et puis je crois que les producteurs français n’étaient pas trop intéressés par le film noir, pour eux le film noir c’était américain. C’est sans doute aussi pour cela que Duvivier se rabattra sur le film à costumes. Maintenant évidemment on a pris du recul par rapport à tout ça, et on sait que Pierre Chenal s’il n’est plus guère connu du grand public est aussi un réalisateur incontournable de l’histoire du cinéma français. 

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958 

    Mendy menace Juan 

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958 

    Juan a été abattu par la police mais il n’est pas mort 

    Section des disparus, Pierre Chenal, 1958

    L’inspecteur Uribe tente de reconstituer la mort de Mendy 



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-dernier-tournant-pierre-chenal-1939-a130597360

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/rafles-sur-la-ville-pierre-chenal-1957-a114844814

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/nightfall-poursuites-dans-la-nuit-jacques-tourneur-1956-a114844858

    [4] http://alexandreclement.eklablog.com/le-cambrioleur-the-burglar-paul-wendkos-1957-a114844896

    [5] Le masque a réédité les principaux romans de Goodis en deux volumes de type Omnibus au début des années quatre-vingt-dix.

    [6] Philippe Garnier, Retour vers Goodis, La table ronde, 2016

     

     

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  •  The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    C’est sans doute un des films les plus mal connus des frères Coen, il y a des nombreuses raisons à cela. Leur idée était je pense de faire un vrai film noir, et c’est peut-être pour cela qu’il se passe en 1949. Bien qu’il ait été tourné en couleurs, la copie originale selon les frères Coen est bien en noir et blanc. Les références au film noir sont encore plus abondantes que d’ordinaire. Bien qu’ils ne soient pas de la même génération, c’est un point commun qu’ils ont avec Jean-Pierre Melville, cette manie de se servir de plans, de noms, de situations empruntées à d’autres films et auteurs, sans pour autant être des plagiaires, en ce sens qu’ils conservent toujours un style personnel reconnaissable au premier coup d’œil. Ils empruntent aussi bien à Robert Siodmak de Phantom lady, qu’au Hitchcock de Shadow of doubt qui se passe aussi à Santa Rosa, ou encore à Asphalt jungle avec le nom de l’avocat Freddy Riedenschneider qui est copié sur Reidenschneider, le cerveau du casse. De Double indemnity de Billy Wilder ils retiendront la scène finale de l’exécution, mais aussi le nom de Nirdlinger. La relation entre Rachel et Ed Crane est aussi de même nature que celle qu’on peut trouver dans Lolita de Stanley Kubrick. D’autres ont relevé aussi des rapports entre ce film et Dial M for Murder d’Hitchcock. Mais cette avalanche de références n’a pas pour objet de refaire un film noir à la manière des grands maîtres du genre, c’est plutôt une façon de le dépasser. Mais pour atteindre quel but ? comme on va le voir il y en a plusieurs  qui ouvrent des pistes sur la signification de ce qu’est le film noir dans l’histoire des Etats-Unis 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Ed et Frank attendant le client 

    Ed Crane est coiffeur dans la petite vile le de Santa Rosa. Il travaille dans la boutique de son beau-frère Frank. Il est marié à Doris qui entretient par ailleurs une liaison avec son patron Big Dave qui l’emploie comme comptable. Un jour alors qu’il coupe les cheveux d’un homme chauve, Tolliver, il lui vient l’idée de s’associer avec celui-ci pour ouvrir une chaîne de nettoyage à sec. Ed est intéressé mais n’a pas d’argent. Il lui vient alors l’idée de faire chanter Dave en lui envoyant une lettre anonyme. Big Dave va payer, et Ed donne l’argent à Tolliver contre un vague bout de papier. Mais Big Dave va éventer la supercherie, il convoque Ed, une bagarre s’ensuit et Ed le tue. C’est cependant Doris qui va être accusée du meurtre car les policiers ont apopris qu’elle avait maquillé les comptes. Ed va chercher un bon avocat pour la tirer d’affaire, il engage, avec l’aide de Frank, Freddy Riedenschneider qui est très cher. L’avocat monte une défense destinée à mettre en doute la moralité de Big Dave. Il semble que tout doive bien se passer, mais Doris se suicide. Le médecin légiste va révéler à Ed qu’elle était enceinte, alors que lui et elle n’avaient plus de relations sexuelles. Il n’y aura pas de procès. Encore plus seul qu’auparavant, Ed va se tourner vers la très jeune Rachel qui joue du piano et qu’il va voir très souvent. Il pense l’aider en l’emmenant voir un professeur qui peut-être la fera sortir du rang. Mais celui-ci lui explique qu’elle n’a aucun talent. Au retour, Rachel tente de le récompenser de sa sollicitude en voulant lui faire une fellation. Mais cela entraîne un accident. A son réveil, Ed apprend que Rachel n’a été que blessée, mais les flics l’arrêtent pour le meurtre de Tolliver à cause du papier qu’il avait signé. Selon Ed, c’est Big Dave qui l’a tué puis balancé avec sa voiture au fond d’un lac. Il va y avoir un procès. Freddy Riedenschneider est de nouveau engagé, mais au bout d’un moment il va abandonner faute d’argent, et il sa être remplacé par un avocat commis d’office qui lui conseille de plaider coupable. Cela va le conduire à être condamné à la chaise électrique. En attendant l’exécution, Ed rédige ses mémoires, un journal l’a payé pour cela, où il explique le déroulement véritable de l’affaire. Puis il est exécuté. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Big Dave fait part de ses soucis à Ed

    C’est en quelque sorte l’éveil d’un homme endormi à la conscience de soi. Pour des tas de raisons, il a été réduit trop longtemps à la passivité, mais en réagissant, il va provoquer des catastrophes en chaînes. Le titre américain, The ma who wasn’t there, évoque un homme qui n’est pas là, c’est-à-dire absent de lui-même. Il ne parle presque pas, ne communique rien, ne manifeste aucune émotion. Rien ne semble le déstabilisé et pourtant il va l’être par la jeune Rachel qui manifestement l’attire, mais dont il ne sait que faire. L’ensemble des relations sociales et familiales apparaissent factices et empruntées. Seul le mensonge les fait tenir debout. Ed est un fantôme, mais les autres sont-ils plus vivants que lui ? C’est un portrait de l’Amérique qui commence à se vautrer dans les délices de la consommation et de la compétition. Ed n’est pas un criminel, ni même un homme méchant. S’il tue Big Dave, c’est juste en se défendant comme il peut. Et il manifeste finalement suffisamment de compassion pour faire son possible pour tirer Doris du mauvais pas où elle s’est mise. Pourquoi le fait-il ? C’est ambigu, sans doute le fait-il par devoir parce qu’ils sont mariés, mais on sent qu’il y a chez lui une certaine attention, par exemple quand il lui rase les jambes dans son bain, ou quand elle est ivre et qu’il l’emmène pour lui éviter la honte. Il est plus compatissant qu’on ne le croit au premier abord. Car il voudrait être utile, c’est pour ça qu’il se rêve en protecteur de la jeune Rachel qui n’en demande pas tant et qui ne rêve pas du tout de devenir une musicienne de concert. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Ed est venu trouver Tolliver 

    Si son comportement déclenche la tempête, les victimes de ces embrouilles sont tout de même coupables. Tolliver est un petit escroc qui joue la comédie pour embrouiller un coiffeur d’une ville de province qui ne comprend rien du tout à la vie moderne. Big Dave entretient une liaison avec la femme d’Ed qui soi-disant est son ami. Doris est pire encore, elle tombe enceinte de sa tromperie. Ils sont punis. Et le seul qui est puni à tort finalement c’est Ed car, comme on l’a dit, il n’a tué Big Dave qu’accidentellement, même s’il est coupable d’avoir voulu monter un petit chantage. Il est victime de cette volonté de réussir qui ronge l’Amérique et qui conduit tout le monde vers des comportements criminels. Si Ed monte un chantage scabreux, c’est parce qu’il veut réussir pour s’émanciper de la tutelle de son beau-frère et peut-être pour plaire à Rachel. L’univers dans lequel évolue Ed est un univers aseptisé, propre, presque clinique. Il balaie les cheveux coupés sur un sol immaculé. Toute cette petite vie sans fantaisie est mécanique et bien cadrée. C’est donc un point de vue critique qui nous démontre qu’une vie trop bien réglée conduit au meurtre, au mensonge et à la dissimulation. Ed n’est pas un révolté, c’est l’inverse, il a peur d’être un marginal, il veut être moderne. C’est cette volonté d’adaptation qui sera sa perte. Par contre c’es un homme frustré sur le plan sexuel.   

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Les Crane vont à un mariage 

    Dans ce portrait féroce de l’Amérique, la justice est une cible de choix, elle juge tout à contretemps, et les avocats n’ont strictement aucune conscience professionnelle, il ne vise qu’à préserver leur ego. Freddy Riedenschneider est déçu quand il apprend la mort de Doris, non pas parce qu’il compatit, mais parce qu’il est privé d’une plaidoirie qu’il pressentait brillante. Le juge balance des peines qui ne sont pas en rapport avec les crimes commis. Bien que le portrait de Doris soit moins fouillé que celui d’Ed, c’est bien de ce côté qu’il nous faut rechercher un début de révolte. Bien sûr elle est malhonnête et elle se fait rouler dans la farine par Big Dave qui l’exploite financièrement et sexuellement, mais enfin, elle essaie de briser les cadres et de sortir de la place qu’on lui a assignée. Elle en sortira d’ailleurs, en se pendant ! Les femmes sont au fond moins bien adaptées à ce monde de compétition. Rachel refuse de devenir une « grande » musicienne. La femme de Big Dave s’est réfugiée dans la folie complotiste – les Coen rappelle d’ailleurs que c’est vers cette époque que les médias américains ont commencé à mettre en scène cette fable de visites périodiques des extra-terrestres dans leur pays. Ce film est une collection de frustrations typiques de la société d'abondance qui s’annonce : la critique de la famille sous-jacente au fond c’est la critique de la société de consommation. Mais l’action criminelle mène l’ensemble des protagonistes toujours plus bas. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Big Dave a donné rendez-vous à Ed dans son magasin 

    C’est toujours Roger Daekins qui est à la photographie, mais cette fois il n’a plus la palette des couleurs pour filmer. Encore que ce que je dis est un peu faux puisque le film a d’abord été tourné en couleurs avec qu’on le passe au noir et blanc. C’est d’ailleurs assez étonnant. John Alton le grand photographe du film noir classique avait écrit un livre Painting with light pour décrire son travail[1]. Il donne les clés pour comprendre comme e, jouant sur les ombres, les éclairages latéraux, ou les volutes de fumée on recrée un autre univers tout aussi diversifié et flamboyant de celui qu’on peut obtenir avec la couleur. Alton qui savait aussi faire la couleur, a travaillé avec Anthony Mann, Richard Brooks, Joseph H. Lewis, Don Siegel. Il est de ceux qui ont inventé le film noir. Il faut avant de comprendre la mise en scènes des frères Coen partir du fait que The man who wasn’t there est un hommage au grand photographe.  Cet hommage au grand photographe est compris dans le système des frères Coen qui est de revisiter l’Amérique et son histoire à partir de son cinéma. Cependant, rendre hommage ce n’est pas copier ou plagier, c’est s’inspirer d’eux pour faire autre chose. Dans cette référence, il y a quelque chose de plus moderne si on peut dire, une sorte d’effacement dans l’utilisation des gris qui sont volontairement moins tranchés que chez Alton.   

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    La police vient annoncer à Ed qu’elle a arrêté sa femme 

    Toute la mise en scène des frères Coen est dans ce référencement. Avec Barton Fink et The Hudsucker proxy, The man who wasn’t there est sans doute le moins aéré des des films qu’ils ont tournés. On peut y voir dans ce principe l’enfermement des personnages principaux, mais aussi une manière de rappeler les films noirs de la fin des années quarante qui travaillaient dans des espaces restreints. C’est d’ailleurs ces espaces restreints qui vont obliger les frères Coen a trouvé des angles différents pour leur caméra, mais aussi une plus grande mobilité dans ces mouvements. Le véhicule de l’intrigue c’est Ed Craven. Il est le commentateur de lui-même, ce sera donc un récit subjectif auquel on peut accorder ou non du crédit. Dès le début sa voix calme et posée intervient en contrepoint des images qui vont défiler sous nos yeux. C’est évidemment un vieux truc du film noir qui a pour fonction aussi bien d’accélérer le récit, que de mettre les faits qui se sont déroulés au passé. C’est une sorte de très long flash back qui est déjà en lui-même un éloge de la fatalité. Ed Craven en prenant la parole, en se distanciant d’avec lui-même, prend congé d’une vie qu’il n’a ni comprise, ni appréciée. Les frères Coen vont multiplier aussi les prises de vue plongeante, c’est l’image d’une chute sans fin dans le noir, les recoins sombre de l’existence. C’est frappant cette vision en surplomb quand Ed rencontre Big Dave. Les couloirs de l’hôtel comme ceux de la prison sont utilisés exactement de la même manière et font ressortir justement l’importance de cette esthétique qu’on trouve si souvent dans le film noir du cycle classique. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    L’avocat tente d’élaborer une théorie pour défendre Doris 

    Comme à leur habitude, les frères Coen s’attardent sur les visages en utilisant le champ-contrechamp dans les dialogues. Mais ici les visages sont presque toujours fermés et ne manifestent rien. Ed Craven ne manifeste rien parce qu’il n’a pas d’affectivité. Big Dave et Doris conservent cette fermeture parce qu’ils sont menteurs et dissimulateurs et qu’ils ne veulent pas partager leur secret. Le seul qui manifeste des émotions, c’est Tolliver, l’escroc homosexuel, mais ces émotions sont seulement jouées pour tromper son public. Je me suis demandé pourquoi ce film n’avait pas été tourné dans le format de l’époque, 1,37 :1, mais dans le standard 1,85 :1. En effet ce format aurait mieux convenu à la profondeur de champ que les frères Coen recherchent. A mon avis c’est une concession qu’ils ont faite à l’air du temps de façon à adapter ce film aux exigences des appareils de télévision modernes. C’est quelque chose qu’on peut regretter. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001 

    Ed tente de retrouver Tolliver 

    Après Ô brother qui avait été une production lourde, les frères Coen sont revenus à une forme de cinéma plus indépendante, plus austère, un budget plus modeste, ce qui va modifier leur approche de la distribution des caractères. Ils emploient pour la première fois dans le rôle principal Billy Bob Thornton. Son jeu est fermé, ce qui lui facilite sans doute les choses. Semi-muet, il conserve toutes ses émotions à l’intérieur. On le sait seulement par son commentaire en voix off. Il était à cette époque encore assez jeune, mais il parait très vieux et son complément capillaire est sans doute une erreur. Avec le complément capillaire de Jon Polito dans le rôle de Tolliver, c’est sans doute un peu trop. Frances McDormand est Dorios Crane, elle est curieusement ici très passive, bien moins exubérante qu’à son ordinaire, elle a juste une scène où elle est ivre au mariage d’un de ses lointains parents où elle s’anime un peu. Bien qu’effacée, dissimulatrice elle mourra avec ses secrets, elle est très bien, comme d’habitude. James Gandolfini est Big Dave. Bien que son rôle soit assez bref, il est très présent et finalement assez pathétique, aussi bien quand il perd pied devant le chantage qu’il subit, que quand il se révolte contre Crane. D’autres acteurs récurents des frères Coen contribuent à donner une identité particulière au film. On l’a dit avec Jon Polito. Mais il y a aussi l’excellent Michael Badalucco dans le rôle du beau frère, ou encore Tony Shalhoub dans celui de l’avocat Freddy Riedenschneider. Plus inattendue est Scarlett Johansson dans le rôle de Birdy, elle n’avait alors que 17 ans, mais elle est excellente. A mon sens elle a un peu perverti son talent en jouant par la suite dans des conneries de quatrième zone. Elle retrouvera un peu plus tard les frères Coen dans Hail, Caesar ! 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Le légiste lui apprend que Doris était enceinte 

    C’est donc un film très riche, dense, mais qui manque par moment d’accrocher le spectateur. Malgré un nouveau prix à Cannes, celui de la mise en scène, il n’aura pas de succès, et ne couvrira pas ses frais en salles. La critique restera tout de même assez froide, bien qu’à partir de ce moment là on n’ose plus trop critiquer les frères Coen qui sont considérés comme les grands cinéastes contemporains. Remarquez que cette fois la bande son a été travaillée du côté de la musique classique et de Beethoven. Il faut le voir comme une nouvelle référence au film noir de la grande époque. Comme nous l’avons vu le film noir est à l’origine de l’œuvre des frères Coen. The man who wasn’t there est le dernier, c’est leur chant du cygne en quelque sorte. Ils vont ensuite se disperser dans des comédies plus ou moins policières et réaliser un excellent western, True grit, puis un film assez attachant, Inside Llewyn Davis. Mais en abandonnant le film noir, ils semblent s’être retrouvés sans boussole. The Ballad of Buster Scruggs est très mauvais, c’est du Netflix, un film friqué mais sans envie. Tous les grands réalisateurs qui sont passés à la broyeuse de Netflix y ont laissé leur âme. On annonce pour 2021 un Macbeth à la sauce Woke avec Denzel Washington dans le rôle titre. Je crains le pire. 

    The barber, The man who wasn’t there, Joel & Ethan Coen, 2001

    Ed va être condamné à mort pour un crime qu’il n’a pas commis 



    [1] University of California Press, 1995, second edition 2013.

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  • O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000

    Après avoir revisité The big sleep, les frères Coen vont s’attaquer à un autre segment du film noir, le film de bagnards façon I am a Fugitive from a Chain Gang, film de Mervyn LeRoy avec Paul Muni qui date de 1932 et qui est devenu un classique. Mais ils vont y apporter deux éléments qui le transforme, d’abord ils y intègrent une dimension comique, ensuite, la trame de l’intrigue est empruntée à L’Odyssée d’Homère, bien que les deux frères nous disent qu’ils n’ont jamais lu ce livre, mais qu’ils se sont inspiré plutôt de l’excellent film de Mario Camerini, Ulysse, tourné en 1954. Notez qu’après avoir réinvesti le monde contemporain avec The big Lebowsky, ils vont revenir à leur passion, celle de réactiver la mémoire des Etats-Unis. Ici il s’agit de la période de la dépression, époque charnière qui vit en même temps le pays sombrer dans une misère sans fond et relever la tête d’une façon remarquable. Cette relecture de l’histoire n’est pas seulement une nostalgie, elle est une sorte de devoir, une lecture critique du présent à l’aide d’une compréhension du passé. Comme nous l’avons déjà vu, les frères Coen détournent les codes du film noir en travaillant la comédie. Cela n’est pas innocent, c’est en vérité une manière de refuser de sombrer dans le pessimisme, même quand l’heure est grave. C’est peut-être ça au fond qui leur attire la sympathie renouvelée du public qui leur pardonne volontiers la violence latente de leurs films. 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000

    Les prisonniers sont transportés par un aveugle sur une draisine 

    Trois prisonniers, Everett, Pete et Delmar s’évadent ensemble car ils sont enchaînés. S’ils ne réussissent pas à prendre le train, un vieil aveugle noir va les prendre sur sa draisine, et il va leur faire des prédictions qui tout le long se révèleront exactes. Le trio s’arrête chez Washington Hogwallop, un fermier ruiné qui est aussi le cousin de Pete. Celui-ci leur enlève leurs chaînes, mais il va les vendre au sheriff Colley qui les poursuit depuis leur évasion. Cependant à cause de la maladresse des policiers, ils arrivent à s’échapper. Ils vont voler une voiture, puis prendre avec eux un guitariste noir, Tommy, qui pense avoir vendu son âme au diable. Le quatuor va ensuite s’arrêter à une station de radio plantée au milieu des champs et gérée par un aveugle. Là ils vont enregistrer pour 10 $ une chanson qui va devenir grâce à la radio un énorme succès. Mais ils n’en savent rien. Le trio se sépare de Tommy, pensant aller à la recherche d’un butin qu’Everett aurait réalisé à partir d’un hold-up. En chemin ils croisent beaucoup de monde. D’abord un baptême au bord d’une rivière, Pete et Delmar en profite pour se faire baptiser, pensant que cela les lavera de tous leurs péchés. Puis ils vont être pris en stop par Baby Face Nelson et ils braqueront une banque avec lui. Enfin, ils rencontrent trois belles jeunes femmes qui les séduisent et leur font boire de l’alcool de maïs. Quand Everett et Delmar se réveillent, Pete n’est pas là, il ne reste plus que ses habits. Delmar pense qu’il a été changé en crapaud. Ils emportent le crapaud avec eux, puis dans un restaurant, ils rencontrent Big Dane Teague, un vendeur de bibles borgne qui va les assommer, tuer le crapaud et les voler. Ils vont en fait retrouver Pete qui est revenu au pénitencier. Ils vont l’aider à s’évader. Celui-ci va expliquer qu’il a été vendu par les jeunes femmes pour la prime. Everett avoue qu’il n’y a pas de butin, qu’il a inventé ça pour s’évader à trois car ils étaient enchaînés. Enfin Everett et ses deux amis arrivent dans sa ville natale qui est en pleine effervescence à cause des élections qui arrivent. Everett tente de récupérer son ex-femme avec qui il a eu six filles, mais celle-ci le traite comme un bon à rien et ne veut rien savoir. En prime, il se fait rosser par son fiancé. Le trio tombe par hasard sur une réunion du Ku Klux Klan. Ils s’aperçoivent que Tommy va être pendu. Ils lui viennent en aide. Mais Big Dane Teague les reconnaît et donne l’alerte. Ils arrivent cependant à fuir, mais une immense croix en feu tombe sur Big Dane qui est tué. Ils retournent en ville. Ils vont s’introduire dans une réunion électorale où se trouve également Penny, ses filles et son fiancé. Le quatuor se met alors à chanter et obtient un triomphe auprès du public qui reconnaît enfin les soaked asses. Papy O’Daniel profite de leur triomphe pour se faire applaudir, tandis que son adversaire Homer Stokes explique à la foule qu’ils ont interrompu la pendaison d’un nègre. Mais la foule ne veut rien savoir et le chasse. Papy O’Daniel promet son pardon au trio et à Tommy. Penny est séduite par Everett. Everett doit aller chercher la bague de Penny pour l’épouser à nouveau. Mais en retournant vers la vieille maison il tombe sur le sheriff Colley qui veut les pendre à nouveau. Ils sont sauvés par l’eau qui va noyer la vallée pour constitue run grand barrage. Everett va pouvoir épouser Penny. La dernière image est celle du vieil aveugle qui traverse la ville sur sa draisine. 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000

    La police cerne la maison de Washington Hogwallop 

    D’entrée un petit texte nous prévient que le héros de cette histoire est un homme rusé qui se sort de tous les pièges. Evidemment en voyant le comportement d’Everett on a du mal à y croire. Plus que le détail des actions et des difficultés, c’est dans la brièveté du voyage que se trouve la différence entre L’Odyssée et ce film. Ulysses voyage dans toute la Méditerranée, avant que d’arriver à Ithaque. Everett fait seulement quelques kilomètres à travers le Mississippi, il tourne en rond. Ce qui veut dire qu’il n’a pas la possibilité de se rendre compte de la diversité du monde et de sa grandeur. Et puis si Penny représente Pénélope, on ne peut pas dire qu’elle lui soit bien fidèle et repousse les prétendants, bien au contraire, c’est son ex-mari qu’elle rejette. A ses yeux ce n’est pas un héros, c’est un incapable. Elle commencera à lui prêter attention seulement quand il aura du succès en chantant et que la foule l’applaudira. Mais si les rapports entre hommes et femmes sont un peu aigres, il y a tout de même l’amitié qui domine. Delmar et Everett vont prendre des risques pour délivrer Pete. Ce trio rappelle celui formé par les joueurs de bowling de The big Lebowski. Il s’élargira à Tommy ensuite qu’ils vont aussi sauver d’une mort certaine. Big Dane, c’est évidemment le méchant cyclope. 

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    Le sheriff Colley poursuit les trois évadés 

    Comme d’habitude chez les frères Coen, il y a beaucoup de références cinématographiques, et même avec de l’expérience on n’est pas certains de les avoir toutes relevées. D’abord celle qui renvoie à Cool hand Luke, le film de Stuart Rosenberg où Paul Newman trouva un de ses meilleurs rôles[1]. Le sheriff Colley est l’équivalent de Boss Godfrey, avec presque les mêmes lunettes, en tous les cas accompagné du même genre de chiens qui traquent Luke. Les bagnards construisent une route dans les deux films. Une autre référence c’est The grapes of warth de John Ford tourné en 1940. La casquette et la salopette que porte Everett sont les mêmes que celles d’Henri Fonda. Et puis bien sûr on a les fermiers en colère contre les banques et contre les huissiers, mais ici ce n’est pas franchement dramatique. Une autre référence me semble être celle de Baby Face Nelson, le film de Don Siegel tourné en 1957 qui soulignait une forme d’innocence de ce criminel célèbre et admiré dans les campagnes du Sud profond. Les portraits des deux politiciens en campagne sont empruntés à des personnages qui ont réellement existé, W. LEE "Pappy" O'Daniel traficotait dans la farine, c’est lui qui se servait du balai pour jouer les populistes réformateurs. Ce rappel des emprunts est important parce qu’il explique comment les frères Coen utilisent le détournement et le collage dans leur construction. Egalement le contexte de la dépression et la mise en place du plan de relance de Roosevelt explique cette histoire de barrage qui va sauver la vie d’Everett et de ses deux complices. En effet, l’administration Roosevelt pour sortir de la crise économique avait misé sur des investissements massifs dans les infrastructures, donc aussi sur la mise en place de barrages colossaux destinés à la production de l’électricité et également à la gestion de l’eau pour l’agriculture. Sur ce thème on trouve d’ailleurs l’excellent film d’Elia Kazan, Wild river, tourné en 1960, sans qu’on puisse dire que les frères Coen s’en soient directement inspiré. Cependant noyer une vallée c’est vu comme un drame chez Kazan, comme une délivrance chez les frères Coen. Cet envahissement des eaux assurant la rédemption semble aussi relever d’une image du déluge. 

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    Les trois évadés et Tommy chantent à la radio 

    A côté des références historiques et cinématographique, le fil rouge de ce film, c’est la musique populaire du Sud qui montre que même si les Etats sudistes sont un peu racistes et qu’ils aiment le Ku Klux Klan, ils ne sauraient être totalement mauvais. Plus encore que dans les autres films les frères Coen ont utilisé une bande sonore extraordinaire. La question n’est pas de s’extasier sur la qualité musicale bien réelle, mais plutôt sur le fait qu’ils nous montrent comment une musique peut exister sans être coupée du peuple. L’épisode de l’enregistrement du tube des soaked asses dans cette station de radio située au milieu de nulle part est édifiante. Le producteur, aveugle, cela va de soi, ne veut pas de la musique de nègres, mais il est ensuite enthousiasmé par celle-ci, dépassant ses préjugés. Il y a de la musique partout, et les enfants chantent aussi. Cela donne une idée de l’enthousiasme de ce peuple qui ne peut se sortir finalement de tous les mauvais pas où il se trouve. Les sirènes chantent également et ne parlent jamais pour séduire les malheureux qui passent à leur portée. Les religieux qui vont au baptême chantent encore. La musique jaillit spontanément et n’est pas le fait de musiciens de profession, elle est l’âme du pays. Cette évocation du Sud par des hommes du Nord que sont les frères Coen est une histoire récurrente dans leur cinématographie. Ils regardent ça d’une manière intéressée sans forcément vouloir tout comprendre. 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000 

    Trois jeunes femmes séduisent les évadés 

    Dans ce cadre général, on va retrouver deux thèmes que les frères Coen avaient commencé à développer avec The great Lebowski, d’abord celui de l’amitié virile excluant les femmes. Le trio est finalement assez soudé, et ses membres acceptent de prendre des risques énormes pour venir en aide à celui qui est dans le pétrin. Quand Pete les retrouve après avoir fuit à nouveau le pénitencier, il les serre longuement dans ses bras parce qu’ils sont sa seule famille. Certes ils se disputent et Pete n’aime pas trop qu’Everett les commande et leur dise quoi faire, surtout qu’il n’est pas très compétent et qu’en plus il est un peu menteur. L’idée est que rien ne peut leur arriver s’ils restent ensemble. Et c’est d’ailleurs en chantant en groupe qu’ils vont se tirer d’embarras. Cette amitié virile qui tient aussi un peu d’une alliance de bras cassés, est l’antithèse de l’attirance que les femmes peuvent exercer sur eux. La femme n’apporte que des ennuis. Everett l’affirme d’ailleurs, bien qu’il ne puisse s’empêcher de rechercher la sienne et de vouloir la reconquérir. L’épisode des sirènes est là pour le prouver. Mais peut-être que c’est encore mieux démontré avec les filles d’Everett qui lui dénient le droit d’être un père. On pourrait dire qu’elles commencent tôt dans cette guerre larvée entre les sexes. Et elles continuent ! A la fin du film l’épisode de la bague montre combien Penny est décidée à faire une guerre de harcèlement à Everett, quoiqu’il fasse. C’est une forme indirecte de critique de la famille qui est présentée ici et une fois de plus. 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000

    Big Dan Teague explique comment vendre des bibles 

    Le film est placé sous le signe du destin, représenté ici par le noir aveugle sur sa draisine, ne voyant rien de la réalité qui l’entoure, il devine et anticipe l’avenir faisant des prédictions qui seront justes. Il est le pendant de Tiresias. La question du regard est décisive. Big Dan Teague, lui, est borgne, ne voyant que d’un œil, ça le rend méchant et cela ne lui permet pas de comprendre autre chose que ses propres préjugés. Ça le rend mauvais, comme le Cyclope de l’Odyssée d’ailleurs, il dissimule son œil vide derrière une cagoule du KKK dotée d’une seule ouverture pour son œil gauche. Il y a un autre aveugle, celui qui n’aime pas les nègres, mais qui aime leur musique. S’il ne peut pas voir, il peut entendre et écouter. Il voit avec ses oreilles ! Et celles-ci sont reliées directement avec son cœur. le sheriff Coffey n’est pas aveugle, mais il masque son regard derrière des lunettes noires qui lui donnent l’allure d’une sorte de robot venu d’ailleurs. Cette absence volontaire de regard est la conséquence des choix qu’il a fait : ne pas comprendre la réalité pour poursuivre une vengeance qui n’a pas de fondement autrement que dans son caractère. 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000

    La ville natale d’Everett est en pleine effervescence électorale 

    Tout cela va expliquer les formes mêmes de la mise en scène. D’abord la photographie de Roger Deakins, habituel compagnon des frères Coen, va magnifier les espaces traversés. Les frères Coen semblent en appeler à une Amérique originelle, presque vierge de la présence humaine. L’image est très travaillée sur le plan des couleurs, teintée de sépia pour lui donner une vague allure de passé. Joel Coen avait avancé que ce formalisme devait faire ressortir l’automne et gommer l’aspect trop vert des paysages. Ce jeu sur les couleurs permet de donner un cachet d’époque aux vêtements. Le second aspect est la référence continue à l’eau. C’est un film noyé où les flux de liquide emportent tout sur leur passage. Ils renvoient à une forme de renaissance perpétuelle. Les trois sirènes sortent de la rivière, sans qu’on sache qu’où elles viennent et qui elles sont, et s’arrosent continument pour faire ressortir leur sexualité. Les membres d’une secte religieuse noient leurs péchés en pensant se purifier et donc renaître. Et puis lorsque les eaux déferlent pour noyer la campagne et créer un barrage, il est clair que c’est un nouvel épisode de la vie qui commence. 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000 

    Penny Wharvey-McGill présente son fiancé à Everett 

    Comme à leur habitude les frères Coen tracent des lignes droites qui ne vont nulle part, on l’a vu avec l’aveugle et sa draisine. On le voit encore avec ses routes rectilignes qui traversent des cultures très étendues. Ce sont aussi ces prisonniers qui travaillent à une route sans fin, besogne destinée à les remettre dans le droit chemin. Le parti pris de la comédie va donner un aspect sautillant au film. Les dialogues sont vifs, et les gestes des acteurs volontairement caricaturaux. Seule la musique est filmée avec un esprit de sérieux. Même les scènes de violence, et il y en a, sont minimisées dans leur sauvagerie par le fait qu’elles ne débouchent sur rien. Quand la police attaque la maison du cousin de Pete, le drame tourne à la farce, c’est la même chose pour le rassemblement du Ku Klux Klan qui se proposait de pendre un nègre un peu trop naïf pour croire qu’il avait scellé un pacte avec le diable. Et même si on comprend que Big Dan Teague va sans doute mourir écrasé par une croix en feu, ça ne fait guère frémir le spectateur. Il y a des scènes exceptionnelles comme pare exemple l’arrivée d’Everett dans sa ville natale, quand il doit traverser la foule pour retrouver ses filles en train de chanter sur la scène. Un long travelling arrière permet de donner non seulement de la densité ç travers la foule, mais aussi de la vérité, avec ces gens qui ont sans doute mis leurs habits du dimanche pour aller vers ce qu’ils pensent être une fête amusante. Joel Coen utilise beaucoup la grue pour les mouvements de foule. Cela permet une chorégraphie intéressante du rassemblement du Ku Klux Klan. Cette masse qui chante et qui danse indique mieux que mille discours la popularité de cette secte du moins à cette époque. L’autre moment fort sera évidemment la démonstration de la popularité musicale des soaked asses. 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000 

    Le trio des évadés tombe sur une réunion du Ku Klux Klan 

    Ce film révèle une fois de plus la qualité de la direction des acteurs. George Clooney qui à cette époque était au faîte de sa renommée, brise son look de séducteur dans le rôle d’Everett, il n’a rien d’un héros et se fait rosser par le fiancé de son ex-femme. Il joue les ahuris, beau parleur peut-être, mais inconscient de ce qu’il est vraiment et blessé par l’attitude de sa femme. Le film est construit autour de lui et de sa célébrité. Il y a ensuite John Turturro dans le rôle de Pete, un plouc, ignorant, sans avenir qui se raccroche au groupe d’amis qu’il forme avec Everett et Delmar. Il est très bon, et beaucoup moins caricatural que dans The big Lebowsky. Le troisième, c’est Delmar, joué par Tim Blake Nelson. Les frères Coen le réemploieront dans le très médiocre The ballad of Buster Scruggs[2]. Et puis il y a John Goodman dans le rôle de l’imposant Big Dan Teague. Il est très bien comme à son ordinaire, répétant un peu le rôle du psychopathe qu’il interprétait dans Barton Fink, sans l’once d’un aspect sympathique toutefois. Holly Hunter est Penny, la peste, mère des enfants d’Everett qui s’applique à compliquer la vie de tout le monde. Si tous les acteurs sont excellents, il faut souligner la performance de Charles Durning dans le rôle assez bref du politicien louvoyant Papy O’Daniel. 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000

    Papy O’Daniel tente de profiter du triomphe des soaked asses 

    L’ensemble est donc très réussi. Applaudi par la critique et soutenu par le public, ce fut à cette époque le meilleur résultat pour un film des frères Coen. La présence de George Clooney qui prendre l’habitude de travailler avec eux, n’y est pas pour rien. C’est un film jubilatoire qui sous la dérision interroge l’identité profonde de l’Amérique à travers ses musiques et son cinéma. Pour ma part ce n’est pas ce que je préfère des frères Coen, Miller’s crossing me plait mieux, mais c’est excellent tout de même et la réputation de ce film n’est pas du tout usurpée. Rien que le plaisir de la bande son, c’est quelque chose ! 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000

    Le trio est menacé encore de pendaison 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000

    Penny veut bien se remarier avec Everett, mais la bague ne lui plait pas

     

     

    Addendum 

    Les sources d’inspiration des frères Coen sont multiples et variées. Ils utilisent et détournent des films, des chansons, des images, tout ce qui est sensé donner un sens à l’Amérique. Dans son excellent ouvrage, L’Amérique des frères Coen, CNRS éditions, 2012, Julie Assouly remarque que les frères Coen utilisent les mythes de l’Amérique, ceux qui ont été portés par Norman Rockwell et Edward Hopper dans la peinture. Elle souligne à juste titre que si la scène des sirènes est évidemment une parodie de L’Odyssée, c’est aussi une manière de se démarquer de l’image que Norman Rockwell présentait de l’Amérique rurale dans le Saturday Evening Post du 5 aout 1933 et où on voit un jeune garçon en train de pêcher entouré de trois jeunes femmes. C’est certainement une source d’inspiration, mais elle est très difficile à interpréter. En effet Julie Assouly suppose que les illustrations de Norman Rockwell sont une sorte de propagande réactionnaire pour l’American Way of Life. Mais peut être que l’intention de Norman Rockwell inconsciente est seulement de montrer un idéal qui n’a jamais été atteint, voire qui ne peut l’être à cause de l’urbanisation galopante du pays. De même quand les frères Coen se saisissent et détournent cette image, on peut le voir comme la volonté de dénoncer un mensonge. Julie Assouly nous dit que les frères Coen ne sont pas marxistes. C’est bien possible, mais cela ne veut pas dire pour autant qu’ils n’exercent pas aussi une fonction critique à travers leurs films. Julie Assouly leur dénie cette intention, leur reconnaissant seulement la volonté de raconter des histoires, ce qui ne veut pas dire grand-chose. Il est évident qu’ils ne sont pas des militants politiques, et c’est tant mieux pour le spectateur, mais ils savent très bien que leurs films passent au scalpel toutes les tares de l’Amérique. Ils sont bien plus engagés que ne semblent le croire Julie Assouly, ne serait-ce qu’en ce qui concerne les droits des noirs qui sont présents dans presque tous les films des frères Coen. Et le dernier film de Joel Coen, The tragedy of Macbeth, cède à l’esprit militant de ce temps en faisant de Macbeth un personnage incarné par un noir. 

    O brother, O brother, where art you ?, Joel & Ethan Coen, 2000



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/luke-la-main-froide-cool-hand-luke-stuart-rosenberg-1967-a130955764

    [2] Renarquez que la seule fois où les frères Coen ont travaillé pour Netflix, ils ont réalisé un film très médiocre, c’est d’ailleurs la même chose pour Martin Scorsese qui en signant The irishman a aussi signe le film le plus médiocre de sa carrière, à croire que l’argent de Netflix a pour but premier de tuer le cinéma.

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  • The big Lebowski, Joel & Ethan Coen, 1998 

    Après le triomphe public et critique de Fargo, les Coen vont s’orienter vers une forme un peu plus parodique, et sans doute moins noire. La trame de cette histoire est celle d’un film noir, sauf que le traitement ne donne pas dans la gravité. 

    The big Lebowski, Joel & Ethan Coen, 1998 

    Le Dude est un garçon cool 

    Le Dude est un fainéant qui ne pense qu’à prendre du bon temps, fumer un joint, jouer au bowling, ne pas travailler. Mais un jour il est agressé chez lui par deux voyous qui lui réclament de l’argent pour les dettes de sa femme. Ils pissent sur son tapis, le frappent. Ils se rendent cependant qu’ils se sont trompés sur la personne, en effet, vivant dans un endroit plutôt misérable il ne peut pas être un milliardaire. Le Dude comprend qu’on l’a confondu avec le très riche Lebowski qui porte le même nom que lui. Il se rend chez celui-ci, paraplégique, et lui réclame une compensation. Comme le milliardaire refuse, il s’en va en embarquant son tapis. En partant il croise la femme de celui-ci au bord de la piscine. Il retourne à ses amis et à son bowling où il doit se qualifier pour les demi-finales. Peu après il reçoit un coup de fil du secrétaire de Lebowski qui lui demande de revenir le voir. Là le milliardaire lui annonce que sa femme a été enlevée et il lui demande de la retrouver contre une somme de vingt-mille dollars. Il doit remettre aux ravisseurs une mallette contenant un million de dollars. Mais Walter veut accompagner le Dude et l’échange se passe mal. Ils n’ont pas donné l’argent, mais la voiture va être volé sur le parking du bowling. Consécutivement il va rencontrer la fille de Lebowski, celle-ci lui apprend que son père n’a pas d’argent et que le million qu’il prétend avoir donné est en fait l’argent de la fondation qu’il gère pour une école sensée aider les jeunes défavorisés. Elle se prétend artiste moderne et peint des formes vaginales qui avance-t-elle mettent mal à l’aise les mâles. Le Dude et Walter commencent à penser qu’il s’agit d’un faux enlèvement. Le Dude va ensuite être convoqué et maltraité par Jackie Treehorn qui le drogue et le fait arrêter par la police. Jackie Treehorn est un ancien producteur de films pornos qui dévoile que Bunny, la femme de Lebowski, est une ancienne actrice de porno. Le Dude va ensuite coucher avec Maude qui veut un enfant de lui. Il est également suivi par un détective privé qui est missionné par les parents de Bunny pour la faire revenir dans le Minnesota. Un groupe de punk allemand cherche aussi à mettre la main sur l’argent de la rançon. L’affaire va se dénouer brutalement, Le Dude et Walter vont bousculer Lebowski, Walter allant même jusqu’à prétendre qu’il peut marcher, il le jettera de son fauteuil. Mais entre temps Bunny est revenue. Au bowling les trois amis refusent d’affronter Quintana au prétexte avancé par Walter que c’est Shabat. Puis ils vont s’affronter aux punks allemands qui en fait avaient envoyé une fausse phalange pour faire croire qu’ils détenaient Bunny, ils l’avaient coupée sur le pied de leur copine ! Mais dans la bagarre Donny fait une crise cardiaque et meurt. 

    The big Lebowski, Joel & Ethan Coen, 1998

    Avec ses équipiers du Bowling

    Cette fable tirée d’une histoire d’enlèvement est un éloge de la fatalité. Le Dude est le modèle du cool. Pacifiste, il ne veut jamais d’ennui avec personne, mais c’est égal, les ennuis viennent à lui tout de même. Au fond il affronte un monde malveillant qui n’est pas fait pour lui. L’ensemble des personnages ne brille par l’intelligence. Au contraire, c’est une nouvelle conjuration des imbéciles à laquelle on assiste sous nos yeux. Cela correspond en réalité à la domination d’objectifs scabreux dans la détermination de la conduite. Le Dude est un marginal bien sûr, il vit volontairement dans la pauvreté, et en l’opposant à des malveillants cupides et mauvais, les Coen font l’éloge de la marginalité contre les valeurs dominantes de la société américaine. Le Dude est une sorte de hippie à retardement. Pour survivre, il faut faire un pas de côté et s’impliquer le moins possible. C’est en tous les cas la morale que tirera le narrateur à la fin du film après avoir salué le Dude au bowling. En vérité à par le Dude, tous les personnages sont faux. Au mieux ils jouent un rôle qu’ils ne comprennent pas vraiment. Lebowski est un faux milliardaire qui joue les personnes autoritaires qui se sont réalisées à la force du poignet. Sa fille fait semblant d’être une artiste moderne, mais elle enfile les lieux communs. La bande de punks allemands sont des faux nazis qui tentent de faire peur, mais qui se révèlent incapables de réaliser quoi que ce soit. Treehorn est un faux réalisateur de films pornos. Cette fausseté signifie d’abord qu’ils jouent un rôle pour la galerie et ne croient en rien. Walter, l’ami du Dude, n’est pas en reste, c’est un faux juif ! Il ne s’est converti que pour pouvoir se marier, mais sa femme est partie ! L’enlèvement de Bunny est bien sûr aussi un faux enlèvement. Seule la mort de Donny est bien réelle, et quand le Dude et Walter vont disperser ses cendres, ils seront très émus. Les personnages, sauf le Dude, crient énormément pour masquer le vide de leur existence. 

    The big Lebowski, Joel & Ethan Coen, 1998

    Jesus Quintala ne supporte pas qu’on ait rapporté la demi-finale 

    L’ensemble illustre l’idée d’une foule humaine qui se débat pour exister sans vraiment y arriver. A travers des portraits croisés de ces bras cassés, c’est bien plus qu’une critique de la société américaine, c’est aussi la révélation de l’essence du film noir. Toutes ces conduites scabreuses flirtent de manière plus ou moins innocente avec le crime. Plutôt que de détournement de ces principes, il s’agit d’un retournement, une manière de démonter la mécanique du film noir en introduisant la dérision. Cette dérision s’applique non pas au film noir en lui-même, mais aux situations qui fabriquent l’histoire. Les frères Coen procèdent ainsi par collage, en rajoutant des scènes convenues à des scènes convenues, le passage à tabac avec la tête dans la cuvette, le détective qui suit le Dude, le richissime Lebowski et son fauteuil à roulettes. Quand Jackie Treehorn drogue le Dude, c’est un hommage à Dashiell Hammett, The Dain curse, quand il parcourt les longs couloirs qui le mènent vers Lebowski, c’est un hommage à The big sleep, au roman de Chandler comme au film d’Howard Hawks.   

    The big Lebowski, Joel & Ethan Coen, 1998

    La voiture du Dude a été volée 

    La mise en scène est savante et virevoltante. C’est un des films des frères Coen qui ne prend pas un passé plus ou moins lointain comme sujet, mais paradoxalement, en mettant en scène un présent très dégradé, ils nous parlent indirectement du passé. Le portrait qu’il dresse de l’art moderne à travers celui de Maude est ravageur, tant il montre comment une pseudo-élite dégénérée est coupée de la réalité du monde, bien plus que le Dude qui fume des joints. Je lui reprocherais cependant les rêves du Dude. On dirait du Hitchcock, c’est assez mauvais. On voit le Dude suspendu par des filins au dessus de n’importe quoi pour montrer combien ça plane pour lui. Les couleurs sont les couleurs de l’Amérique, chatoyantes et vulgaires, saturées de rouge et de jaune. Car c’est aussi un film sur la vulgarité. Comme s'il s’agissait en la matière d’une compétition ! Quintana dans son costume violet et ses ongles faits est sans doute le meilleur à ce jeu. Mais Jackie Treehorn n’est pas bien loin derrière. Dans la mise en scène, le bowling a remplacé les routes qui ne mènent nulle part. Le jeu permet de jouer sur les travellings et de faire apparaître le caractère lisse de la piste comme factice. 

    The big Lebowski, Joel & Ethan Coen, 1998

    Maude Lebowski est une artiste moderne 

    Les dialogues étant très écrits, et très longs aussi, ils servent à faire avancer l’intrigue, mais aussi à décrire le caractère. Le Dude a une voix nonchalante et répète en permanence hey man, ou man, comme une forme de ponctuation. Ça lui donne incontestablement un avantage dans l’affrontement verbal. Walter et Lebowski sont deux menteurs pathologiques, alors ils crient pour couvrir leurs mensonges et jouer à ceux qui ont des certitudes. Des dialogues découle la manière de les filmer. Pour le Dude, ce sera en plongée parce qu’il est avachi dans le fauteuil ou le canapé et refuse de s’en faire. Les frères Coen ont filmé une grande partie du film avec un objectif grand angle donnant une plus grande profondeur de champ et rendant les mouvements de caméra plus dynamiques. Un autre tic du film noir est porté ici par le commentaire de Sam Elliott qui joue une sorte de cow-boy et qui explique les raisons du développement de l’intrigue, mais aussi la morale qu’on doit en tirer. Son déguisement permet d’introduire un commentaire de l’Amérique sur l’Amérique décadente des années quatre-vingt-dix. 

    The big Lebowski, Joel & Ethan Coen, 1998

    Le producteur de films porno veut sa part du gâteau 

    L’interprétation c’est d’abord Jeff Bridges. Il se serait inspiré d’un personnage réel, Jeff Dowd, un contestataire des années soixante, producteur de films, mais surtout activiste politique opposé à la Guerre du Vietnam. Ce qui est logique car le film renvoie via la Guerre d’Irak justement à celle du Vietnam, comme la répétition de la même incapacité américaine à faire autre chose que des guerres impérialistes. Jeff Bridges est un acteur excellent, et pas seulement chez les frères Coen pour qui il tournera encore leur triomphe True Grit. Il sait tout faire, travailler en finesse comme dans Fat city de John Huston, ou dans l’outrance comme chez les frères Coen. Non seulement il transforme sa silhouette, mais aussi sa démarche trainante et son accent. Sa prestation aurait mérité l’Oscar ou le prix d’interprétation à Cannes. Il y a ensuite John Goodman, totalement décalé, pas du tout malin comme dans Barton Fink. Il est ici Walter, ancien vétéran selon ses dires de la Guerre du Vietnam qui a des difficultés à penser de façon non binaire. C’est autour de ce duo de choc que gravite les autres personnages. Julianne Moore incarne l’artiste Maude Lebowsky, personnage tout autant inspiré d’un personnage réel, Carolee Schneemann, activiste féministe et adepte du body art. elle est un peu terne par rapport à tous ces personnages flamboyants. On va retrouver aussi d’autres habitués du cinéma des frères Coen, employer toujours un peu les mêmes acteurs est une de leur signature. Steve Buscemi joue le naïf Donny, souffre-douleur de ses deux amis. Autant dans Fargo il était exubérant, autant ici il donne dans la discrétion. On retrouve encore Jon Polito dans le rôle du détective Da Fino qui recherche Bunny égarée dans le monde du porno. C’est une allusion bien sûr à Hardcore le superbe film de Paul Schrader[1]. John Turturro joue Jesus Quintana, un joueur de bowling homosexuel et maniéré.   

    The big Lebowski, Joel & Ethan Coen, 1998

    Un détective suit le Dude 

    La critique a été décontenancée par ce film et elle a été très mitigée. Aux Etats-Unis le succès public a été bien moindre que pour Fargo. Mais dans le reste du monde il a été plus important. Au fil des années c’est un film qui est devenu culte, une sorte de classique, notamment à cause des répliques hilarantes et des situations burlesques. On a beaucoup parlé de parodie à propos de ce film, notamment à cause du personnage de Maude Lebowski. Mais c’est un tort, Chandler décrivait des personnages tout aussi extravagants, et les récents développement du néoféminisme laisse au contraire entendre que les frères Coen ont bien anticipé ce qui allait se passait dans ce mouvement de décomposition qui ravage aujourd’hui l’Amérique. Si ce n’est pas le meilleur des frères Coen, sans doute à cause du mélange des genres, c’est un très bon film qui revisite et commente les classiques du film noir au miroir de l’Amérique contemporaine. Il se revoie toujours avec beaucoup de plaisir 

    The big Lebowski, Joel & Ethan Coen, 1998

    Walter et le Dude viennent réclamer des comptes à  Lebowski 



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/hardcore-paul-schrader-1979-a130148010

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