• La pièce maudite, The Brasher doubloon, John Brahm, 1947

    John Brahm va délaisser les formes trop sombres de ses précédents films, pour se lancer dans la mise en scène d’une histoire plus traditionnelle de détective privé. Adapté de The high window de Raymond Chandler, on aurait pu croire que cela donnerait un grand film sous la direction de John Brahm. Et ce d’autant que Robert Bassler en était le producteur. Contrairement à sa très mauvaise réputation, si ce n’est pas un chef d’œuvre, ce n’est pas non plus la pire des adaptations des aventures de Philip Marlowe, et elle présente même un certain intérêt. Curieusement c’est un des films noirs les moins pessimistes de John Brahm, et c’est aussi une des adaptations les moins désenchantées des aventures de Philip Marlowe. Sans doute est-ce cela qui n’a pas beaucoup plus à Chandler. 

    La pièce maudite, The Brasher doubloon, John Brahm, 1947 

    Philip Marlowe est engagé par une vieille richissime acariâtre madame Murdock qui lui demande de retrouver une pièce d’or, le Brasher doubloon, qui lui a été volé. Le détective se rend compte rapidement que tout le monde lui ment, madame Murdock, comme sa secrétaire Merle, et comme le fils Murdock. Il est prêt à laisse tomber l’affaire, mais sur l’insistance de Merle pour laquelle il a manifestement le béguin, il va continuer l’enquête. Il commence par un vieux numismate Morningstar. Puis il va diriger ses recherches vers un nommé Anson. Les deux hommes meurent rapidement, assassinés, mais Marlowe arrive à récupérer un ticket de consigne qui lui permet d’obtenir la pièce. Cependant les meurtres ne sont pas résolus. Cela devient compliqué, non seulement parce que le petit revolver de Merle semble être impliqué dans les deux assassinats, mais parce que les truands de Vince Blair eux aussi rentrent dans la danse. La police s’en mêle. C’est ensuite autour d’un personnage, Vannier, qui possède un film sur la mort de Monsieur Murdock, de menacer Marlowe pour obtenir la pièce. Marlowe comprend qu’il s’agit d’un maître chanteur et que l’objet du chantage est Merle, la secrétaire qui est accusé d’avoir poussé son patron par la fenêtre. Il résoudra pourtant l’affaire en retrouvant Merle devant le cadavre de Vannier, puis le film proprement dit qui montre lorsqu’on l’agrandit qui est le véritable meurtrier de Monsieur Murdock. Tout le monde se fera embarquer, la vieille Murdock, son fils, les truands qui ont molesté Marlowe. Le détective va pouvoir filer le parfait amour avec la belle Merle, libérée enfin de ses phobies. 

    La pièce maudite, The Brasher doubloon, John Brahm, 1947 

    Philip Marlowe est engagé par la richissime madame Murdock 

    Ce n’est peut-être pas le meilleur roman de Chandler, mais il est tout de même très bon. L’adaptation est à peu près fidèle à l’allure générale de l’intrigue, mais les scénaristes lui ont donné un ton léger qui étonne un peu. Sans doute cela allait avec les consignes du studio qui avait en ligne de mire le grand succès du film d’Howard Hawks, The big sleep. Le film manque manifestement de moyens, cela se voit dans la manière dont la durée est écourtée, mais aussi à la distribution sur laquelle nous reviendrons un peu plus loin. Notez que The high window avait fait l’objet d’une adaptation en 1942 sous le titre de Time to kill, avec l’insipide lloyd Nolan dans le rôle d’un détective nommé Michael Shayne. Ce nom était en fait une sorte de franchise, et on avait bêtement utilisé le roman de Chandler, The high window, pour fournir de la matière à un épisode de cette série. 

    La pièce maudite, The Brasher doubloon, John Brahm, 1947 

    Philip Marlowe est séduit par la secrétaire de Madame Murdock 

    C’est donc une histoire de détective, ce qui veut dire que peu de choses apparentes son vraies, et que le principal doit rester caché. Marlowe met à jour tout ce qui a été repoussé dans les tréfonds de l’âme humaine. Il travaille un peu comme une sorte de psychanalyste sauvage qui va révéler pas à pas les traumatismes enfouis dans la mémoire de Merle. En effet celle-ci croit avoir poussé son patron par la fenêtre parce qu’il la poursuivait de ses assiduités. Elle avait donc quelque chose à cacher. Mais ce secret horrible servait en fait à cacher d’autres secrets. Ce sont les Murdock qui sont en cause. Et suivant l’adage bien connu, la richesse provenant toujours d’un crime initial, il s’agit aussi de remettre des riches arrogants et sûrs de leur pouvoir à leur place. Mais Marlowe est le représentant d’une certaine morale aussi et à son échelle, il va contribuer à remettre de l’ordre dans une société qui se délite. En effet tous ces personnages sont motivés par l’argent, et leur cupidité se transmet presque comme une maladie contagieuse. La cupidité se double en général d’une forme de lâcheté, et tout cela mène au meurtre. 

    La pièce maudite, The Brasher doubloon, John Brahm, 1947 

    Un étrange personnage veut récupérer le doubloon Brasher 

    Pour se tenir au plus près de l’œuvre de Chandler, John Brahm utilise la voix off, donc le commentaire à la première personne du détective. Pour le reste, il est toujours à l’aise dans les mouvements de caméra, avec l’utilisation de la grue qui par exemple lui permet de filmer l’arrivée de Marlowe chez le numismate, ou encore lorsqu’il revient à son bureau, en utilisant au maximum des décors relativement pauvres pour leur donner un peu d’espace. C’est aussi le cas lorsqu’il vient visiter les Murdock pour la première fois. De même il utilise abondamment ces fenêtres au store vénitien qui, en même temps qu’elles maintiennent de l’ombre, prédisent une difficile remontée de la vérité, comme un barrage ultime. Marlowe est un détective privé, en américain courant, a private eye. Et effectivement il montre qu’il est un œil, ou un voyeur, au choix. Il voit ce que les autres ne voient pas ou refusent de voir. C’est ainsi qu’il découvrira la vérité à travers un agrandissement d’un film tourné au moment de la mort de Monsieur Murdock. C’est un procédé qui pouvait paraître moderne à cette époque-là et qui sera repris très souvent, par exemple dans des films comme Blow up d’Antonioni. Là, le mélange d’un petit film d’amateur avec le film lui-même touche juste. Les scènes d’action sont assez bâclées, ce sont les moins bonnes du film. 

    La pièce maudite, The Brasher doubloon, John Brahm, 1947 

    Vannier veut également la pièce 

    La distribution n’aide pas vraiment le film. George Montgomery incarne Marlowe. C’est un ancien champion de boxe poids lourd, un costaud donc, qui s’est recyclé dans le cinéma    avec assez peu de succès. Il ne fera pas une vraie carrière. Il était trop raide, avec peu de charisme. C’est le meilleur rôle qu’il aura eu dans sa vie d’acteur, mais le résultat n’est pas très probant. On a donné un peu plus d’importance à Merle qu’elle en a réellement dans le livre, peut-être pour compenser les faiblesses de George Montgomery. La frileuse secrétaire de madame Murdock est incarnée par Nancy Guild. Celle-ci avait eu auparavant un rôle intéressant dans Somewhere in the night, un des rares films noirs de Joseph L. Mankiewicz. Son physique n’est pas extraordinaire, mais elle tient assez bien sa place. Le plus intéressant est sans doute Conrad Janis, une sorte de Leonardo di Carpio sous amphétamines dans le rôle du jeune Leslie, débauché et criminel. Une mention spéciale doit être décernée à Alfred Linder dans le rôle d’Eddie Prue dont la paupière retombe curieusement sur l’œil droit. 

    La pièce maudite, The Brasher doubloon, John Brahm, 1947 

    Merle menace également Marlowe et veut récupérer la pièce d’or 

    Certes ce n’est pas le plus intéressant des films de John Brahm. Cependant, parce que l’intrigue est intéressante et parce que c’est John Brahm, c’est un film qui se voit ou se revoit avec plaisir, malgré tous les défauts qu’on a soulignés. Ce n’est pas la pire des adaptations de Chandler qui a toujours été trahi par les réalisations qu’il a inspirées. Notez aussi que le talentueux Raymond Chandler a été trahi dans les grandes largeurs par la Série noir qui a sabordé complètement les traductions de ses ouvrages, Boris Vian n'y étant pas pour rien dans ce crime. 

    La pièce maudite, The Brasher doubloon, John Brahm, 1947 

    Marlowe prévient la police 

    La pièce maudite, The Brasher doubloon, John Brahm, 1947 

    Leslie va se trahir

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  • Hangover Square, John Brahm, 1945

    Entre The lodger et Hangover square, John Brahm a participé à un autre film noir, Guest in the house. Mais on ne sait pas trop ce qu’il y a fait. En effet, bien que ce film porte sa signature, on signale que plusieurs autres metteurs en scène y ont participé, dont John Cromwell, Lewis Milestone et même André De Toth ! Hangover square tiré d’un roman de Patrick Hamilton. Ce dernier est peu connu en France. C’est un écrivain et un dramaturge anglais qui a eu énormément de succès. Salué par Graham Greene comme un grand écrivain, sa pièce The rope a été adaptée au cinéma par Hitchcock en 1948. Notez également que La corde a été jouée en français par Robert Hossein en 1954 au théâtre de la Renaissance. L’œuvre théâtrale d’Hamilton donnait d’ailleurs à penser à Frédéric Dard qu’il y avait en France la possibilité de développer un théâtre populaire sur la base d’un théâtre noir et policier, Hamilton était un peu son modèle. Hangover square est, à l’origine, un roman écrit en 1941, au moment des heures les plus sombres de l’histoire de l’Angleterre, il n’a été traduit en français qu’en 2005, aux éditions Rivages. Si ce film reprend une partie des recettes qui ont fait le succès de The lodger, il va pourtant s’en éloigner et introduire de nouvelles thématiques pour le film noir.  

    Hangover Square, John Brahm, 1945

    George Harvey Bone est un compositeur de musique classique qui peine à terminer un concerto pour piano et orchestre qui devrait lui assure une renommée internationale. Très lié avec le chef d’orchestre Sir Henry Chapman, il est aussi discrètement courtisé par la fille de celui-ci, Barbara. Mais George ne voit pas grand-chose, trop absorbé par sa musique. Son travail le rend un peu malade, ses nerfs sont à bout. Une nuit il assassine un vieil antiquaire, et met le feu à sa boutique. Mais il ne se rappellera de rien. George met Barbara au courant de ses périodes d’amnésie. Elle l’incite à aller voir le docteur Middleton qui travaille aussi pour Scotland Yard. Le sang sur son manteau, la blessure au front, tout indique que George est le criminel de Fulham street. Mais les analyses pratiquées par le docteur Middleton vont le disculper. Le docteur, voyant le trouble de George, lui demande de sortir, de rencontrer des gens et d’oublier un peu sa musique. C’est malheureusement ce qu’il va faire. Dans une sorte de cabaret, il rencontre Netta, une chanteuse un peu vulgaire qui exhibe ses charmes en chantant. Cupide et égoïste, elle va utiliser George pour qu’il lui écrive des chansons à succès. Pour cela elle va lui faire croire qu’elle l’aime. George se rend cependant compte qu’elle le prend pour un imbécile et décide de rompre. Sous l’impulsion de Barbara, il se remet à son concerto. Mais Netta le relance jusque chez lui, elle même piller une petite partie de son concerto. Elle lui laisse entendre qu’elle va l’épouser. En réalité, elle s’apprête à se marier avec Eddie Carstairs, producteur de revues. George va les surprendre tous les deux. Une violente dispute éclate. George s’en va. Mais dans un état second, il va revenir, tuer Netta, puis brûler son corps au sommet du bûcher de la Guy Fawkes Night, commémorée la nuit du 5 novembre. Il va cependant terminer son concerto, la police recherche Netta, et les soupçons vont être orientées par Eddie Carstairs vers lui. Scotland Yard débarque, avec le docteur Middleton. Mais les preuves sont absentes. L’obstination de Middleton cependant va payer. Finalement George va pouvoir donner son concerto, après avoir enfermé Middleton dans une cave. Il n’aura pas l’occasion de terminer la représentation. Middleton va revenir avec les hommes du Yard. Plutôt que de se livrer à la police, George va mettre le feu, et il terminera son concerto au milieu des flammes.

    Hangover Square, John Brahm, 1945  

    George met le feu à la boutique de l’antiquaire 

    Bien que cette histoire soit construite à partir d’emprunts évidents aussi bien au roman de Gaston Leroux, Le fantôme de l’opéra, publié en 1910, qu’au roman de Maurice Renard, Les mains d’Orlac, publié en 1920, elle n’en recèle pas moins une grande richesse thématique. Nous l’avons dit, l’équipe est pratiquement la même que celle de The lodger. Et pourtant, si l’ambiance est très semblable, The lodger est sous le signe de l’eau, la Tamise dans laquelle Slade finira, tandis que Hangover Square est sous le signe du feu. L’eau apaise, mais le feu détruit tout sur son passage. Bien évidemment on retrouve une mauvaise fille qui montre ses cuisses et ses dessous et qui suscite les mauvais instincts des criminels en puissance. Mais ici Netta est plus que mauvaise, manipulatrice, elle se sert de ses charmes pour obtenir ce qu’elle veut – dans l’ouvrage elle est carrément fasciste. On note que Netta est particulièrement vulgaire, et si on se dit qu’elle a bien mérité son sort lorsqu’elle se fait étrangler, on comprend aussi que George est attirée par elle parce qu’elle exhibe une sexualité décomplexée, comparativement à la trop sage Barbara à laquelle George ne s’intéresse pas vraiment. Il y a donc en filigrane, et quelles que soient les intentions du scénariste ou de John Brahm, un procès de la répression sexuelle qui régnait dans la société victorienne : ici tout est hypocrisie. L’autre thème important est celui de la perte de mémoire qui va devenir un thème important du film noir de la fin des années quarante : par exemple Somewhere in the Night de Mankiewicz en 1946, Spellbound d’Alfred Hitchcock qui date de 1945 ou même High wall de Curtis Bernhardt. C’est un thème très lié à la guerre – comme si on ne voulait ne plus voir – on le retrouvera encore dans Mr Arkadin de Welles en 1955. Or l’amnésie ouvre directement sur le thème du double – docteur Jekyll et mister Hyde – d’un côté il y a un compositeur de musique doux et raffiné, et de l’autre un tueur sans pitié. Il va y avoir aussi un discours sur la responsabilité individuelle des criminels. L’opposition des classes sociales à travers la musique est également intéressante, quoique moins originale. Les classes aisées dont George fait partie ne s’intéresse qu’à la grande musique, tandis que le bas peuple dont vient manifestement Netta est plus portée sur la chanson et les petites mélodies dépouillées d’artifice. Il faut voir l’ennui qui se lit sur la figure de Netta quand George lui propose d’assister à un concert classique. Et pourtant George est attiré par l’hédonisme de Netta ! Il existe encore un autre sous-thème, c’est celui qu’on a vu à propos des adaptations de The lodger, celui de la jalousie : le policier bien sous tous rapports envie quelque part le criminel ! En effet quelles peuvent être les véritables motivations du docteur Middleton qui veut à toute force que George soit coupable alors qu’il ne possède strictement aucun début d’élément de preuve ? 

    Hangover Square, John Brahm, 1945 

    George a une blessure à la tête 

    Il y a dans la mise en scène une grande maîtrise. Par exemple la manière dont la caméra suit dans le cabaret le rythme des chansons. Il est en effet assez rare que la musique dicte les images et leurs mouvements. Je crois que c’est ce que Brahm a tenté de faire ici et c’est tout à fait réussi. On retrouve ce principe vers la fin lorsque George se met au piano et que la caméra suit les réactions du public en fonction de la musique elle-même. Mais au-delà on va retrouver encore ses larges mouvements de grue qui permette de suivre le mouvement tout en saisissant la profondeur de champ. C’est évident dans la scène qui voit George tourner autour de Hangover square. Les scènes dialoguées sont peut-être moins originales, avec beaucoup de gros plans, champ-contre-champ. Le petit peuple de la nuit est joliment esquissé à travers la figure du veilleur de nuit qui travaille si on peut dire pendant que les autres s’amuse. C’est lui qui enterrera le malheureux chat de George qui s’est fait écrasé. Peut-être peut-on reprocher à ce film d’être hésitant entre film d’horreur et film noir. Mais on peut considérer qu’à l’inverse Hangover square montre la porosité entre les deux genres. 

    Hangover Square, John Brahm, 1945 

    La belle Netta enchante George en montrant ses dessous 

    L’interprétation est dominée par Laird Cregar pour qui le film est construit. C’était son dernier rôle. Il avait beaucoup maigri pour ce rôle, il était méconnaissable par rapport au Slade de The lodger. Il devait décéder juste à la fin du film, à seulement 31 ans. Il est excellent de bout en bout, peut-être moins impressionnant que dans le précédent film tourné avec Brahm. Mais il passe très bien de la situation de compositeur reconnu à celui d’amant tourmenté par la néfaste Netta. Plus encore que ses mimiques, ce qui est impressionnant, c’est la façon dont il joue de son corps pour montrer son désespoir, ou le retour de l’enthousiasme. George Sanders est très bien aussi dans le rôle un peu bref du docteur Middleton. Il a cette grâce et ce pétillement dans les prunelles qui donnent du volume à un rôle somme toute assez mince. Et puis il y a Linda Darnell qui interprète la sulfureuse Netta c’est-à-dire une roulure de première. Son physique un peu vulgaire est tout à fait adéquat. Le reste de la distribution est bien maîtrisé, mais c’est du tout-venant, ça meuble. 

    Hangover Square, John Brahm, 1945 

    Le veilleur de nuit a trouvé le chat de George mort 

    C’est à mon avis un film noir important par la richesse de sa thématique. John Brahm est à son apogée, sur le plan formel il y a des avancées capitales dans les mouvements de caméra, pour les jeux sur les ombres et les lumières, cela devient par contre assez courant vers cette époque. Le film a pris de l’importance au fil des décennies et on est toujours surpris de sa vivacité. Le clou restant évidemment la scène finale avec le concerto joué au milieu des flammes, comme métaphore de la guerre on ne peut faire beaucoup mieux. 

    Hangover Square, John Brahm, 1945 

    Le docteur Middleton tente de découvrir le secret de George 

    Hangover Square, John Brahm, 1945 

    Dans le salon en flammes, George continue à jouer son concerto

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  • Jack L’éventreur, The lodger, John Brahm, 1944

    Le scénario et le scénariste étant les mêmes que ceux de Man in the attic, ainsi que nous l’avons dit dans notre précédent billet, nous nous bornerons à rappeler les différences minimes. D’abord la danseuse de music-hall si elle est toujours la nièce des logeurs, se nomme cette fois Kitty et non plus Lilly.  Ensuite le film de John Brahm néglige la jalousie entre Slade et Warwick, du reste ici, Kitty sera peu attirée finalement par le locataire. Egalement le ressort psychologique n’est plus tout à fait le même : Slade ici n’en a pas après les femmes à cause de sa mère, mais plutôt parce que son frère a été trahi par une femme et qu’il a sombré dans l’alcool. La poursuite de Slade va se passer dans les coulisses du théâtre, puis dans les cintres, alors que Fregonese optait pour une confrontation finale dans la maison des Bunting. Quelques autres petits détails négligeables différent, comme par exemple le fait que probablement Slade est mort. Le plus important est sans doute que le producteur est ici Robert Bassler qui, après The lodger, produira un grand nombre de films noirs dont deux autres films avec John Brahm comme réalisateur, Hangover square et The brasher doubloon. Il est encore producteur de Thieves’ Highway de Dassin, The house on the telegraph hill de Robert Wise, ou Suddenly don’t nous avons parlé récemment[1]. 

    Jack L’éventreur, The lodger, John Brahm, 1944 

    Slade visite la chambre qu’il va louer 

    C’est donc plutôt dans les intentions esthétiques que ce film va différer des autres adaptations du roman de Marie Belloc Lowndes. Ce film a une place un peu à part dans le développement du cycle du film noir. C’est du reste le premier film de ce type de John Brahm qui, malheureusement, finira sa carrière à la télévision. Dans The lodger il va inaugurer des effets de style qui vont devenir au fil du temps une marque distinctive du cycle classique du film noir. Par exemple ces larges rayures en arrière-plan qui peuvent provenir soit des fenêtres à jalousie, des stores vénitiens ou des grilles mais qui en tous les cas définissent au-delà du mystère l’impossibilité d’avancer et la confusion. Il y a aussi l’usage plus particulier des escaliers qui se montent avec difficultés et qui projettent des ombres menaçantes sur les murs. Mais il y a bien d’autres choses dans la mise en scène de John Brahm, notamment cet usage qu’il fait du plan séquence couplé à des mouvements de grue, comme dans la très célèbre scène d’ouverture de The touche of evil qui date de 1958. Cela donne une profondeur de champ saisissante. 

    Jack L’éventreur, The lodger, John Brahm, 1944 

    L’inspecteur Warwick fait du charme à Kitty en lui faisant visiter le musée noir de Scotland Yard

    Egalement on remarquera les visages plus ou moins dissimulés dans la pénombre. Si John Brahm peut s’appuyer sur la très belle photo de Lucien Ballard, ses idées renvoient directement à l'expressionnisme allemand, mais dans une version plus fluide et plus moderne, car la caméra de John Brahm bouge énormément, saisissant dans une approche behavioriste plus l’acte en lui-même que ses intentions. C’est pour toutes ces raisons que je trouve le film de John Brahm très supérieur à celui d’Hugo Fregonese, car il est presque fondateur d’une grammaire cinématographique nouvelle. Les visages sont souvent filmés en contre-plongée, notamment pour Slade, ce qui lui donne un côté fantastique et presque irréel, augmentant sa puissance physique. Ces effets de mise en scène économisent si je puis dire le jeu des acteurs qui n’ont pas besoin de surjouer les émotions : le moment où Slade dévoile ses intentions à Kitty reste relativement sobre. John Brahm reste meilleur cependant lorsqu’il doit filmer des scènes d’action ou des scènes de suspense que lorsqu’il traite des scène statiques et très dialoguées. 

    Jack L’éventreur, The lodger, John Brahm, 1944 

    Jennie va se faire assassiner 

    Si l’interprétation de The man in attic était très bonne, dominée par Jack Palance, elle me semble encore plus intéressante ici. Slade est interprété par Laird Cregar, un acteur à la carrure impressionnante qui était né aux Etats-Unis, mais qui avait fait une partie de ses études en Angleterre, d’où son accent très british. Son jeu est très varié, il passe d’un monolithisme inquiétant, à des tremblements, modifiant la manière de se tenir, de se contorsionner presque, pour échapper à ses poursuivants. Il peut aussi très bien jouer de ses yeux un peu globuleux, faire apparaître le blanc en dessous de la prunelle pour manifester ses angoisses. Merle Oberon qui fut une actrice célèbre et adulée, est excellente dans le rôle de la séductrice pas du tout ingénue. Elle était d’une grande beauté, sans doute à cause de son aspect métissé puisqu’elle avait des origines à la fois galloises et indiennes. Curieusement le plus discret est George Sanders dans le rôle de l’inspecteur Warwick. S’il est toujours très bon, on le trouvera cependant un peu effacé ici. 

    Jack L’éventreur, The lodger, John Brahm, 1944 

    La maison est cernée 

    Si le sujet n’est pas très original, il est évident que ce film a une importance historique dans le développement du cycle du film noir classique. Il va devenir au fil des années une référence incontournable. Le film sera un succès commercial et critique, tant et si bien qu’il incitera Robert Bassler, pour la 20th Century-Fox à engager à nouveau John Brahm, Laird Cregar et George Sanders pour un nouveau film, Hangover square, avec un scénario de Barré Lyndon, Laird Cregar qui était très gros, va faire un régime draconien qui va lui faire perdre des dizaines de kilos, on dit que c’est cela qui abrégea sa vie. 

    Jack L’éventreur, The lodger, John Brahm, 1944 

    Slade s’enfuit dans les cintres du théâtre

    Jack L’éventreur, The lodger, John Brahm, 1944

    Cerné de tous les côtés, blessé, il tente de trouver une issue

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/je-dois-tuer-suddenly-lewis-allen-1954-a130390138

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  • L’étrange Mr. Slade, Man in the Attic, Hugo Fregonese, 1953 

    Tout en s’inspirant du roman de Marie Belloc Lowndes, Fregonese va arriver à un résultat très différent des versions précédentes. Cette fois c’est Mr Slade qui est le centre de toutes les attentions, et l’histoire de la jalousie entre le locataire et le policier qui enquête sur les meurtres ignobles de Jack the ripper est à peine suggérée. Cette version est tournée en 1953. C’est-à-dire à une date où le cycle classique du film noir est en train de s’essouffler. 

    L’étrange Mr. Slade, Man in the Attic, Hugo Fregonese, 1953 

    Mr Slade est amoureux de la chanteuse Lilly 

    Alors que les meurtres paniquent complètement le quartier de Whitechapel, l’étrange Mr Slade vient louer une chambre et un grenier (attic en anglais) pour, dit-il faire, des expériences scientifiques. Malgré la méfiance de Mrs Harley, il va s’installer. Peu après il va faire la connaissance de la belle Lilly, meneuse de revue, et femme déterminée et libre. Il tombe sous son charme. Celle-ci est la nièce des époux Harley. Mais petit à petit les soupçons de plus en plus nombreux pèsent sur Slade qui sort souvent la nuit pour faire des expériences. D’autant que Lilly le surprend un soir en train de brûler son manteau. Warwick un policier autant obstiné qu’ambitieux commence à enquêter sur Slade, mais il découvre que celui-ci est bien un membre éminent de l’université et est très dévoué à la recherche. Warwick fouille la chambre de Slade pour récupérer des objets sur lesquels celui-ci aurait laissé des empreintes. Lilly se fâche avec lui pour cette intrusion de mauvais goût. Warwick est d’autant plus amer que l’examen des empreintes ne donnent strictement rien. L’affaire va pourtant se dénouer d’une manière inattendue. Slade ne supporte pas que Lilly dont il est très amoureux se produise dans des tenues légères qui excitent les hommes. Pris d’un accès de colère, il veut lui trancher la gorge, mais il y renonce parce qu’il l’aime. Il s’enfuit, on comprend qu’il était bien Jack the ripper, la police le poursuit, mais elle ne le rattrapera pas. Il disparaîtra à jamais dans les eaux troubles de la Tamise. 

    L’étrange Mr. Slade, Man in the Attic, Hugo Fregonese, 1953 

    Slade visite le musée noir de Scotland Yard 

    Le scénario est de Barré Lyndon, le même qui avait écrit celui de The lodger pour John Brahm en 1944, les deux films seront très proches dans leur principe. Barré Lyndon est un anglais, et naturellement il va mettre en avant le côté brumeux de Whitechapel et des bords de la Tamise. Et donc Man in the attic sera plus un remake du film de Brahm que ce celui d’Hitchcock, plus proche du roman de Marie Belloc Lowndes. Hugo Fregonese est un réalisateur argentin qui a fait une petite carrière à Hollywood. Il a tourné des westerns, avec Gary Cooper ou Robert Taylor, des films noirs, dont le très bon Seven tunders, film sur la résistance qui se passe à Marseille. Les cinéphiles, engeance assez mal définie cependant, ont surtout retenu Apache drums, western baroque. Il finira sa carrière en tournant des films de genre en Allemagne. Il n’a donc eu que très peu de succès, manifestement il avait du talent, mais sans doute n’a-t-il pas su gérer correctement sa carrière ou bien a-t-il été écarté de projets plus ambitieux. Man in the attic est une commande, la volonté de la 20th Century de refaire un succès avec un film à petit budget, sur un thème à priori passe partout. Par rapport aux deux versions précédentes adaptées de Marie Belloc Lowndes, les changements de point de vue sont très importants. Le suspense porte sur la personnalité de Slade, mais on va rapidement comprendre qu’il est Jack the ripper. Une partie du film passe à nous expliquer pourquoi Slade est devenu un tueur : c’est à cause de sa mère qui était une trainée et qui l’a abandonné, son père sombrant dans l’alcool. Slade va donc avoir des pulsions, des excitations qu’il n’arrive pas à contrôler. On remarque d’ailleurs que plus il se rapproche sentimentalement de Lilly et moins il n’a de contrôle sur lui-même. 

    L’étrange Mr. Slade, Man in the Attic, Hugo Fregonese, 1953 

    Les journaux qui relatent les meurtres de l’éventreur s’arrachent 

    L’autre point de vue est de s’intéresser à Lilly, femme de caractère, libérée, assumant son métier qui est tout de même de jouer sur la séduction en montrant plus ou moins ses avantages, ce qui peut paraître osé dans la société victorienne. Bien qu’elle semble attirée par Slade qui lui apparaît comme un homme spécial, elle joue tout de même avec Warwick, le policier très antipathique, jaloux de Slade qui veut à tout prix coincer ce dernier. A croire qu’elle veut se jeter dans la gueule du loup. Le propos du film est relativement limité, et ce qui va compter, c’est plutôt la mise en scène. Celle-ci est assez soignée. Certes on voit bien que c’est du studio, mais les angles de prise de vue, les travellings, les mouvements de caméra donnent un côté très propre à l’image. Le film louche plus du côté fantastique que du côté film noir. L’impuissance de la police, ou encore le rôle de la presse est à peine suggérée. Des scènes entières ont été piquées au film de John Brahm, comme celle où les policiers à cheval cernent l’immeuble où un meurtre a été commis. 

    L’étrange Mr. Slade, Man in the Attic, Hugo Fregonese, 1953 

    La police cerne le quartier où un nouveau meurtre a été commis 

    L’interprétation est dominée naturellement par Jack Palance qui trouve ici son premier grand premier rôle. Son physique très particulier le prédestine à des rôles effrayants. Mais c’est un très bon acteur. On peut s’en rendre compte encore ici. Il joue de sa haute taille et de son visage taillé à la serpe, mais il manifeste aussi très bien des sentiments partagés entre ses pulsions de mort et son amour pour Lilly. Il sait aussi être ironique quand il affronte son rivale l’inspecteur Warwick. Constance Smith, actrice irlandaise peu connue, est Lilly. Elle apporte pas mal d’énergie au rôle. Elle n’a jamais obtenu quant à elle des rôles très importants, elle a tourné surtout en Angleterre, faisant vers la fin de sa carrière quelques incursions dans en Italie dans le film de genre. Les deux acteurs qui interprètent les logeurs sont pas mal aussi. Notez que dans ce film Daisy est devenue la bonne, un peu craintive, un peu idiote. Warwick est joué par l’insipide Byron Palmer qui est un parfait inconnu d’abord parce qu’il fut surtout un acteur pour la télévision.

    L’étrange Mr. Slade, Man in the Attic, Hugo Fregonese, 1953  

    Slade brûle son manteau 

    L’ensemble laisse un sentiment mitigé. Si la mise en scène est efficace et Jack Palance très intéressant, le film manque d’un propos clairement affirmé. Hésitant en permanence entre l’esthétique du film noir et celle du film fantastique. Il ne parvient pas à convaincre. On peut le voir sans ennui, mais une fois que le visionnage est achevé, il n’en reste pas grand-chose. La belle photo de Leo Tover qui a tourné avec les plus grands, Jean Renoir, Raoul Walsh, etc., ne suffit pas pour sauver l’ensemble de la grisaille. 

    L’étrange Mr. Slade, Man in the Attic, Hugo Fregonese, 1953 

    Slade ne supporte pas que d’autres hommes admirent Lilly

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  •   Les cheveux d’or, The lodger, Alfred Hitchcock, 1927

    L’histoire de Jack l’étrangleur, tueur en série qui défraya la chronique à la fin du XIXème siècle, a été portée à l’écran un nombre incalculable de fois. Dans le quartier de Whitechapel de nombreux meurtres de prostituées, ou autre, sont commis. Le tueur éviscère ses victimes mais aussi présente la particularité d’envoyer des messages à la presse et à la police pour se faire de la publicité. L’identité de ce meurtrier n’a jamais été connue, et en outre, on ne sait pas combien de meurtres ont été commis par le même homme, il semblerait que seulement cinq de ces meurtres soient de la même personne, ils auraient eu lieu entre le mois d’aout et le mois de novembre 1888. Cette affaire connut une renommée internationale et a alimenté les soupçons les plus divers. Certains ont même avancé que si on n’avait pas trouvé le meurtrier, cela prouvait qu’on le cachait, ou qu’on ne voulait pas divulguer son nom. Il aurait été un membre de la famille royale, ou un aristocrate. D’autres ont avancé qu’il s’agissait forcément de quelqu’un qui maîtrisait l’art chirurgical, vu la manière dont les corps étaient découpés. Si on remet cette histoire dans son contexte, on voit qu’elle coïncide avec le développement d’une presse de masse, et aussi avec l’émergence d’un roman populaire de type anglais. Jack the ripper est une des pièces maitresses de la littérature populaire anglaise et de la littérature de détection, comme Sherlock Holmes ou Dr Jeckill et Mister Hyde.  

    Les cheveux d’or, The lodger, Alfred Hitchcock, 1927

    C’est cette histoire jamais résolue qui va être le support d’un roman à succès de Marie Belloc Lowndes, The lodger. Paru en 1913 en Algleterre sous forme de feuilleton, il sera un succès dans le monde entier, mais curieusement il ne sera traduit en français qu’en 1994. Un peu comme si les Français n’avaient pas le goût pour ce type d’histoire. Ce roman va faire l’objet de cinq adaptations cinématographiques :

    1. Les cheveux d'or  (The Lodger) d’Alfred Hitchcock (UK, 1926) avec Ivor Novello

    2. Meurtres, The Lodger, de Maurice Elvey (UK, 1932) avec à nouveau Ivor Novello

    3. Jack l'éventreur (The Lodger) de John Brahm (USA, 1944) avec Laird Cregar

    4. L'étrange monsieur Slade (Man in the Attic) de Hugo Fregonese (USA, 1953) avec Jack Palance

    5. Jack l'éventreur (The Lodger) de David Ondaatje (USA, 2009) avec Alfred Molina.

    Cette dernière version est modernisée, détachée de son contexte victorien, elle n’a aucun intérêt. Trois d’entre elles sont intéressantes a des titres divers : celle d’Hitchcock, celle de John Brahm, un des piliers du film noir de la période classique, et celle de Fregonese. Celle de Maurice Elvey a la particularité d’être un remake sonore du film d’Hitchcock toujours avec le même acteur, Ivor Novello, mais elle est plutôt mauvaise du point de vue cinématographique.

    Il y a bien sûr bien d’autres adaptation du thème de Jack l’éventreur, on en compte environ une trentaine, tantôt elles versent dans l’analyse psychologique du criminel, tantôt vers les difficultés de l’enquête proprement dite. Parfois elles innovent en avançant des hypothèses hardies sur l’identité de ce criminel en série. Loulou le chef d’œuvre de Pabst traite aussi de Jack the ripper puisque l’héroïne ira jusqu’à Londres pour se faire poignarder. Cet étrange tueur en série a permis aux théories du complot les plus folles de se développer, par exemple dans Murder by decree, film de Bob Clark qui date de 1979, inspiré d’un ouvrage de Stephen King, Sherlock Holmes et le docteur Watson vont découvrir que les crimes de Jack the ripper cache une machination qui mêle à la fois la famille royale, la franc-maçonnerie et le gouvernement ! Tous les délires sont permis. 

    Les cheveux d’or, The lodger, Alfred Hitchcock, 1927    

    La presse s’est emparée de l’affaire 

    En vérité notre sujet n’est pas l’histoire de Jack l’éventreur, ni même Alfred Hitchcock pour lequel, à quelques exceptions près, j’ai assez peu de goût, ni non plus les tueurs en série, mais John Brahm qui a apporté une contribution importante et novatrice au cycle du film noir classique, mais comme il a adapté lui aussi The lodger, nous allons faire un détour par quelques-unes de adaptions de ce roman. En même temps cela nous permettra de comprendre peut-être un peu mieux les racines du film noir dans ce qu’il peut avoir de gothique, et ce qu’il doit à l’image projetée de l’Angleterre à l’époque victorienne. 

    Les cheveux d’or, The lodger, Alfred Hitchcock, 1927    

    Mrs Bunting reçoit un curieux locataire 

    Jack the riper sévit à Londres dans le quartier de Whitchapel. Sept jeunes femmes aux boucles blondes ont été assassinées de la même manière, et chaque fois le tueur laisse un triangle dans lequel il signe the avenger. La panique gagne, une fille semble avoir aperçu le tueur, il serait grand et masquerait son visage avec une écharpe. Daisy Bunting qui est plus ou moins fiancée avec le policier Joe Chandler, est en même temps mannequin. Elle vit bien sagement chez ses parents qui louent des chambres dans leur maison. Un soir de brouillard arrive Jonathan Drew qui veut louer une chambre. D’emblée le personnage apparaît comme mystérieux. Mais tandis que Daisy est presqu’officiellement fiancée à Joe le policier chargé de trouver le tueur en série, elle se trouve attiré presqu’inexorablement par Jonathan qui semble avoir beaucoup de choses à cacher. Cette attirance est réciproque, on le voit rapidement au cours d’une partie d’échecs. Ce curieux locataire sort cependant la nuit sans faire de bruit, les Bunting commencent à avoir peur et Joe devient franchement jaloux. Rapidement il soupçonne Jonathan d’être le criminel en série, tandis qu’au contraire la belle Daisy ne peut pas croire une minute à sa culpabilité. Finalement sur de vagues intuitions, Joe fouille la chambre de Jonathan et découvre qu’il cache dans un sac un revolver, mais aussi un plan de la ville où il a répertorié tous les meurtres déjà exécutés. Jonathan explique qu’en réalité il enquête par lui-même parce que sa jeune sœur a été une des premières victimes de Jack the riper, et que la police reste impuissante. Joe ne veut rien savoir. Pris de panique, il s’enfuit, alors qu’il est menotté. Daisy tente de l’aider, mais la foule le poursuit, et il ne doit la vie qu’à Joe, le policier, qui entre temps à compris qu’il s’était trompé puisque le vrai tueur a été arrêté. Cela finira très bien et Daisy, fille modeste de basse extraction, elle se mariera avec Jonathan qui se révélera être un riche héritier.

    Les cheveux d’or, The lodger, Alfred Hitchcock, 1927     

    Daisy est intriguée 

    Il est extrêmement difficile de juger un tel film, 90 ans après sa sortie en salles. Nous n’avons plus beaucoup l’habitude du cinéma muet, de ses tics et de ses normes d’expression, même si on sait qu’il y a des films muets d’une toute autre tenue. Si on le commente et si on le revoit encore c’est essentiellement pour une forme de passion archéologique des racines du film noir. Le scénario est assez faiblard. Essentiellement parce qu’il ne sait pas choisir entre une comédie amère sur la tendance adultérine des femmes et le récit policier. Même chose pour ce qui concerne l’ambiance, on pense d’abord que le film se centrera sur le brouillard londonien si propice au crime et au mystère. En vérité peu de scènes ont ce caractère fantastique et l’essentiel de ce film bavard quoique muet se passe en vase clos. Curieusement Jack the riper est absent, il n’est même pas décoratif. Mais peu importe tout cela. Nous sommes en 1927, et plusieurs éléments propres au film noir classique apparaissent ici. D’abord l’importance de la presse et des journaux qui diffusent les nouvelles et qui affolent les populations. Pour Hitchcock c’est une manière de prouver sa modernité que de montrer des rotatives qui tournent très vite, ou des salles de journalistes besogneuses. Le développement d’une culture populaire est manifestement en marche. Si le thème général est le soupçon, tout le monde se méfie de tout le monde, ce film est parfaitement misogyne : non seulement les filles blondes en général sont insouciantes, mais on dirait qu’elles cherchent l’aventure. Daisy n’a aucun scrupule à changer de partenaire en un clin d’œil et elle fait confiance contre toute vraisemblance à Jonathan. C’est seulement une chance qu’elle ait eu raison ! ça n’a rien à voir avec une réflexion sérieuse et une conduite raisonnée. 

    Les cheveux d’or, The lodger, Alfred Hitchcock, 1927    

    Jonathan et Daisy sont séduits l’un par l’autre 

    Il y a aussi une forme expressionnisme qu’Hitchcock devait sans doute à ses visites aux studios allemands, du moins c’est ce qu’il dit dans ses entretiens avec Truffaut[1]. Le jeu des ombres est intéressant, notamment l’entrée de Jonathan chez les Bunting, apparaissant dans l’encadrement de la porte       avec son écharpe autour du cou. Ou encore cette manière de filmer les escaliers qui sera reprise ad libitum par tous les metteurs en scène du cycle classique du film noir, et par Hitchcock lui-même dans le bien nommé Suspicion. Evidemment à cette époque la caméra restait très statique et le sens du mouvement ne pouvait apparaître que dans le montage. On ne saurait donc reprocher à Hitchcock ce que les avancées de la technique ne lui permettaient pas. De même les séquences sont parfois bleutées, ou couleur sépia. Cela selon les lieux et les moments. Ce n’est pas du meilleur effet, mais c’était très fréquent et était censé faciliter la compréhension. La scène qui voit s’affronter Jonathan et Daisy lors d’une partie d’échecs aura une très longue postérité, on la retrouvera entre autres dans The Thomas Crown affair de Norman Jewison.

     

    Les cheveux d’or, The lodger, Alfred Hitchcock, 1927

    Jonathan ne peut cacher ses sentiments 

    Il est aussi très difficile de juger les prestations des acteurs. Le film était fait pour Ivor Novello, grande vedette du cinéma britannique. Bien qu’Anglais, il s’était donné un pseudonyme exotique. Il avait curieusement débuté sa carrière en France dans L’appel du sang. Homosexuel notoire, acteur de théâtre d’abord, il joue ici les jeunes premiers romantiques un peu rêveur.  Il est très expressif, assez peu outrancier pour un acteur du muet. Malkom Keen qui joue le flic Joe est moins intéressant, trop caricatural, et justement quand on compare le jeu des deux acteurs, on se rend compte que tous les acteurs du muet n’étaient pas forcément grimaciers. June joue la belle Daisy. Son vrai nom était June Tripp. Elle est très bien, mais elle abandonna rapidement le cinéma pour se marier avec un baron ! Il semblerait qu’elle ait par la suite mené une vie de bâton de chaise, divorçant, se remariant, etc. Devenant même citoyenne américaine ! C’est dire. J’aime bien aussi le couple Duning incarné par Mary Ault et Arthur Cherney. 

    Les cheveux d’or, The lodger, Alfred Hitchcock, 1927    

    Joe est persuadé que Jonathan est l’assassin 

    Hitchcock disait que c’était son premier vrai film. Nous n’y voyons pas grand-chose d’important. Les producteurs trouvaient le film mauvais et demandèrent de le remonter. Ce qui fut fait et finalement le film eut un succès conséquent qui permit d’en refaire un remake parlant en 1932, toujours avec Ivor Novello. Mais celui-ci avait bien vieilli entre temps, et il est bien moins intéressant, l’histoire étant complétée si je peux dire en faisant de l’assassin le frère jumeau du héros.

     

     


    [1] Truffaut/Hitchcock, edition definitive, Ramsay, 1984.

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