• Dashiell Hammett appartient à la cohorte des grands anciens qui ont fait sortir le roman policier des romans à énigme qui avaient pour principal défaut de se passer dans des milieux riches et distingués où le crime résultait plus de la défaillance psychologique de son auteur que de la nécessité matérielle ou de la condition sociale.

    Il est souvent pénible de relire des anciennes gloires de la Série noire, et pire encore si celles-ci ont été publiées avant même la naissance de la collection animée par Marcel Duhamel. Mais ce n’est pas le cas avec Dashiell Hammett.

    Relire Dashiell Hammett est non seulement nécessaire, mais c’est aussi impératif, car ce n’est pas sans raison qu’il s’est élevé au rang d’écrivain bien au-delà du cercle des clients de la littérature policière. Une des raisons principales de cette nécessité est que lorsque les romans de Dashiell Hammett ont été publiés en Série noire, la traduction a été particulièrement massacrée, mais qu’en outre, le texte lui-même a été tronqué. Vous me direz que ce fut aussi le cas de Raymond Chandler et que cela n’a pas empêché qu’on reconnaissent dans ces deux auteurs des maîtres d’un genre nouveau, le polar urbain.

    Hammett a une excellente réputation aussi parce qu’il a exercé une quantité incroyable de métiers tous plus tordus les uns que les autres. Il a entre autre été agent de la Pinkerton, agence privée de détective, spécialisée dans le travail de briseur de grève. Cette expérience singulière a forcément donné de l’épaisseur à ses propres histoires de détective. Et d’ailleurs c’est bien Dashiell Hammett qui est le vrai modèle de Sam Spade et non pas Humphrey Bogart. Non seulement ce dernier était plutôt petit et trapu, alors qu’Hammett était très grand et longiligne, mais il portait sur sa figure un humanisme qui ne peut pas exister chez les détectives d’Hammett, tant leur travail est sordide.

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    Bien que les aficionados ne s’attardèrent guère sur les défaillances de la maison Gallimard en matière de respect de l’auteur, il est tout de même scandaleux que cette vénérable maison de marchand de papiers ait attendu aussi longtemps pour redonner un peu de  vérité à l’écriture de Hammett. Enfin Gallimard vient de republier cinq des six romans d’Hammett dans une nouvelle traduction de Pierre Bondil et Natalie Beunat, et notre vision en est radicalement changée. En effet, une fois débarrassé des tournures empruntées à l’argot parisien, et les passages tronqués restitués, l’écriture apparaît bien plus moderne et bien moins datée.

    Bien que l’univers de Dashiell Hammett appartienne largement à celui de la prohibition, l’analyse de la corruption et des rapports entre les gangs et les chefs d’entreprise nous parait des plus modernes. Avant même de voir ce qu’il y avait de novateur dans le style, il y a le choix des sujets qui est déterminant. Ceux-ci sont d’ailleurs en adéquation parfaite avec les prises de position politique : Hammett était marqué très à gauche, proche du parti communiste américain, et bien sûr cela devait par la suite lui attirer beaucoup de problèmes avec les autorités de son pays. Ce qui veut dire que les collusions qui sont à l’œuvre entre criminels et capitalistes, aussi bien dans La clé de verre que dans La moisson rouge, ont un sens bien au-delà de la rigueur du roman noir réaliste. Mais la nouvelle traduction des romans d’Hammett révèle encore mieux que l’ancienne à quel point le style est original. Original parce que sans fioriture, privilégiant l’action à la réflexion. Dans un monde saturé d’objets, centré sur le profit maximum, ce sont encore plus les instincts primaires qui dominent.

    On peut regretter deux choses : que ce volume ne soit pas complet, il manque en effet le premier roman de Hammett, Le grand braquage, et aussi qu’en guise de présentation on se soit borné à ressortir un très vieux texte de Jacques Cabau qui cite Hammett dans les vieilles traductions ce qui est incohérent avec le projet de la réédition de l’œuvre d’Hammett. Mais la chronologie et l’iconographie de l’ensemble sont bonnes. Il reste à souhaiter que Gallimard termine la publication des romans de Raymond Chandler dans une traduction convenable. 

    Relire Dashiell Hammett aujourd’hui

     

    Hammett était aussi un vrai personnage de roman et sa vie ressemble un peu à ses livres. Buveur, coureur, dépensier, ils mettaient assez facilement sa famille ou son entourage dans l’embarras. Joe Gores s’en servit pour écrire une fiction qui donna ensuite un film de Wim Wenders avec Frederick Forrest dans le rôle d’Hammett. Bien que le film bénéficie encore d’une bonne réputation, il a été renié par Wim Wenders lui-même et fut un échec public pour le studio Zoetrope qui l’avait produit[1]. Mais surtout on pourrait dire que Frederick Forrest est bien trop plein de santé pour incarner Dashiell Hammett 

     

    De son vivant Hammett connu un énorme succès et engrangea beaucoup d’argent. Hollywood le couvrit de son or corrompu, ce qui explique peut-être pourquoi il dépensa sans compter et pourquoi il mourut quasiment ruiné.



    [1] Il semblerait que Coppola ait non seulement assuré le montage final, mais qu’il ait aussi tourné de nombreuses scènes additionnelles.

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    Le succès commercial de Connelly fait parfois oublier que c’est avant tout un excellent écrivain qui a un projet et un style. Les derniers romans de Connelly sont apparus moins percutants. Mais L’épouvantail est un bon Connelly, en tout cas meilleur que Verdict de plomb. L’ouvrage reprend de vieilles recettes, et d’abord le thème du serial killer. On retrouve aussi le personnage du journaliste Jack McEvoy. L’histoire est donc dans la lignée d’un des plus grands succès de Connelly, Le poète.

    On pourrait donc croire que c’est seulement la nécessité de recycler de vieilles idées qui met Connelly en mouvement. Et pourtant l’ouvrage est réussi. Cela tient à plusieurs éléments : d’abord à la technique hyperréaliste de Connelly. Il sait magistralement utiliser les descriptions des lieux et des situations pour donner du corps à ses personnages. Ensuite, il y a une utilisation nouvelle de personnages qui apparaissent dans d’autres ouvrages, que ce soit McEvoy ou Rachel Walling. Ces deux personnages ont croisé par le passé un autre personnage important de Connelly, Harry Bosch, mais ils avaient eu aussi auparavant une aventure sentimentale. En leur donnant un rôle nouveau, Connelly approfondit leur caractère, les rend plus complet.

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    Mais il y a aussi un ton très particulier, une mélancolie sous-jacente presque poétique à propos d’une Amérique qui se défait et sombre dans une modernité technicienne autant que tapageuse. La description de la fin du journalisme et de l’envahissement concomitant d’Internet est tout à fait saisissante, mêlant l’effondrement d’une culture à la décomposition d’une situation sociale explosive. L’utilisation de McEvoy permet à Connelly de s’immiscer dans sa propre œuvre puisque c’est bien lui qui a écrit l’ouvrage sur Le poète.

    Le récit est bien conduit, dès le début on connait le coupable, mais cela n’empêche pas le suspense, bien au contraire et le lecteur a hâte de connaître le dénouement. L’immersion de l’histoire dans les dédales du monde numérique en renforce le côté paranoïaque. En alternant une histoire à la première personne, celle de McEvoy, et une histoire à la troisième personne, celle de l’épouvantail, Connelly donne à la fois une vraie respiration à son récit, mais aussi une profondeur nouvelle à son héros. C’est du reste parce que McEvoy, contrairement au lecteur, ne connaît pas le mystérieux criminel, que ses réactions nous intéressent.

    Bien sûr il y a des faiblesses, notamment la facilité avec laquelle Rachel retrouve son poste du FBI, ou encore la façon dont le Los Angeles Times tente de réintégrer McEvoy après l’avoir licencié. Et puis, le serial killer n’est pas un personnage très complexe, ni même intéressant. Mais ces réserves n’enlèvent en rien de son intérêt au roman.

    On peut se demander aussi pourquoi Le seuil met autant de temps à éditer les ouvrages de Connelly en français. Un an s’est écoulé entre la parution en anglais et la traduction française. Déjà un autre Connelly est paru aux Etats-Unis, 9 dragons, une nouvelle aventure d’Harry Bosch, et un autre est à paraître en octobre 2010, The reversal, encore avec Harry Bosch, mais cette fois, celui-ci fait équipe avec Mickey Haller, son demi-frère.

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