• A touch of sin, Tian Zhu Ding, Jia Zhangke, 2013

     A touch of sin, Tian Zhu Ding, Jia Zhangke, 2013

    C’est d’abord un film à principe : il va partir de quatre faits divers advenus dans la Chine moderne pour illustrer la dérive du pays vers ce que le capitalisme sauvage amène de pire. Cela ressemble à un film à sketches comme les Italiens en faisaient dans les années soixante. Sauf que si le ton est très réaliste, l’ensemble n’a rien de drôle. Le premier épisode raconte les problèmes de Dahai qui habite dans un village de la Chine du Nord, avec la corruption qui a gangréné toute la population. En effet, le potentat local a vendu au secteur privé une usine qui marchait très bien et qui appartenait au village dans son ensemble. Homme simple, il tente de faire des démarches pour dénoncer cette corruption, mais comme cela n’aboutit pas, il va régler ses comptes avec son fusil. San'er après un long périple revient dans son village pour l’anniversaire de sa mère. Il retrouve aussi sa famille – il a une femme et un fils à qui il envoie des mandats – mais il s’ennuie et à hâte de reprendre ce qu’il aime faire : assassiner des gens pour les dépouiller. Il développe là de vrais talents de tueur. La troisième histoire est celle de Xiao Yu, une jeune femme qui travaille dans un institut de massage où les hommes peuvent se payer du bon temps. Mais elle ne fait pas le putanat, elle s’occupe simplement de l’accueil des clients. Pourtant, une nuit, elle va tomber sur un oligarque local qui, avec son acolyte cherche à la violer, après lui avoir proposé de la payer. Xiao Yu se défend comme elle peut, et dans un accès de colère elle massacrera son agresseur. Xiao Hui est le dernier personnage du dernier épisode. C’est un jeune homme plein de vie qui travaille dans une usine textile où les conditions de travail sont difficiles, après qu’il ait provoqué un accident, il s’enfuit de la ville et s’en va sur la côte où il trouve un travail dans une boîte de nuit plutôt select. Il va tomber amoureux d’une jeune femme qui s’y prostitue, mais rapidement il va comprendre que cette relation est impossible, elle a en effet déjà une petite fille, et si elle se prostitue, c’est aussi pour l’élever. Cherchant un nouvel emploi ailleurs, il aboutira dans une autre usine, les conditions de travail sont telles qu’il finira par se suicider.

    A touch of sin, Tian Zhu Ding, Jia Zhangke, 2013  

    Dahai est en guerre avec tout le monde

    L’ensemble forme un tout qui montre comment la misère et la fatalité se mélangent pour écraser les plus faibles. Le tout s’appuie sur une description des plus précises des conditions de cette misère. Ici c’est le chef du village qui organise la claque pour accueillir l’escroc local qui s’est approprié le bien public. Là, c’est le chef de la chambre de commerce qui rackette les véhicules qui passent sur la route. Ou encore ce paysan borné qui bat avec une régularité de métronome son cheval presqu’à le tuer. Les grandes villes grouillent d’une population en constant déplacement, mais les nuits les villes sont vides. Le film se trouve ici à la charnière du film noir – la folie s’emparant des populations et les conduisant au crime – et du film prolétarien qui met en valeur la condition ouvrière et la vie du petit peuple. Dans la ville du Nord où habite Dahai, on verra comme un symbole la statue de Mao qui n’a pas encore été enlevée. Pour autant ce n’est pas un film misérabiliste, et le film rend compte tout de même du fait que la Chine a progressé et que la misère matérielle n’est plus tout à fait le sujet. Ce qui est en question c’est le moderne et la consommation. On voit en permanence des Chinois en train de se servir de portables ou de tablettes qui les isolent encore plus les uns des autres. Le train à grande vitesse qui est aussi le symbole de la séparation entre Xiao Yu et son amant, apparaît très propre et performant, mais il conduit directement à la mort.

     A touch of sin, Tian Zhu Ding, Jia Zhangke, 2013 

    San'er rentre chez lui 

    Bien entendu le film conserve un côté exotique, les Chinois ayant cette manie de manger n’importe où, n’importe quoi et n’importe comment, on sent bien que le capitalisme chinois est en train de travailler au nivellement des conditions de vie spécifique par un rapprochement des normes de consommation. Et bien sûr le développement rapide des inégalités rapproche encore un peu plus la Chine des pays occidentaux. Dans ces  conditions, on se rend bien compte que l’amour ne saurait être une compensation. Il est une impossibilité dès lors qu’il ne passe pas par le biais de la monnaie. La prostitution est endémique et banalisée en conséquence. L’individualisme est la règle bien entendu et c’est bien cela qui conduit au meurtre et à la violence.

     A touch of sin, Tian Zhu Ding, Jia Zhangke, 2013 

    Xiao Yu travaille la nuit dans une ville morte 

    La réalisation de Jia Zhangke est assez précise et s’appuie sur une photo, comme souvent dans les films asiatiques modernes, impeccable. Il a pour lui cette science dans la saisie de l’espace, non seulement parce qu’il sait parfaitement utiliser la profondeur de champ dans ses mouvements de caméra, mais aussi parce qu’il utilise au mieux le détail des décors. Par exemple quand Dahai travers la partie la plus ancienne de son village pour aller régler ses comptes, il surprend par cette opposition avec la modernité capitaliste. Les scènes qui sont filmées dans l’usine textile sont tout autant étonnantes de froideur. Il utilise la géométrie aussi pour rendre compte du développement particulier des villes chinoises qui sortent de terre comme des champignons. Notez qu’il maitrise parfaitement les scènes de foule, que ce soit dans les gares ou dans les rues, il a une science du mouvement qui est assez rare il faut bien le dire. Certes il utilise parfois certaines facilités, comme cette scène du début où on voit Dahai croiser San’er. L’autre point qu’il maitrise parfaitement est l’action. Car il y a des scènes d’action plutôt sauvages. Dès le début on verra San’er arrêté sur sa moto par une bande de jeunes voyous qui prétendent le racketter, il les tuera implacablement. Dahai lui aussi sait se servir d’un fusil, on le suivra dans son action rédemptrice qui le mènera à effacer dans la foulée le comptable, le chef du village, le potentat local et encore le misérable paysan qui bat son cheval. On suivra aussi San’er dans les rues, il abattra une femme pour lui voler son sac, après avoir usé de déguisement pour qu’on ne le reconnaisse point. Ou encore La manière dont se défend Xiao Yu contre son violeur. Tout cela est rythmé et soutenu.

     A touch of sin, Tian Zhu Ding, Jia Zhangke, 2013 

    Xiao Yu se défend contre son violeur 

    Tous les acteurs, bien que très peu connus chez nous, sont excellents. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’ils donnent une image particulière de la diversité de la Chine. Jiang Wu est Dahai, personnage à la fois drôle et exubérant. Une sorte d’Alberto Sordi chinois. Wang Baoqiang est par contre très sobre dans le rôle de San’er. Taciturne et calculateur, il ne laisse rien paraître de ses émotions, y compris vis-à-vis de sa famille. C’est la propre épouse de Jian Zhangke, Zhao Tao qui incarne Xiao Yu. Elle passe facilement de l’ironie désabusée à la haine et au désespoir. En effet c’est elle qui pousse son amant à quitter sa femme, donc à commettre l’adultère, ce qui ne lui amène bien des tourments. Luo Lanshan dans le rôle de Xiao Hui est peut-être un peu moins convaincant, sans doute manque-t-il de punch pour affronter ce rôle mouvant. Bien sûr il n’est pas déméritant, mais il n’est pas non plus très remarquable.

     A touch of sin, Tian Zhu Ding, Jia Zhangke, 2013 

    Xiao Hui travaille dans une usine de prêt-à-porter 

    En tous les cas ce film, s’il est la confirmation du talent de Jian Zangke, est bien le reflet de la vitalité du cinéma chinois aujourd’hui. Pour la petite histoire, A touch of sin avait été présenté à Cannes en 2013. Il obtint le prix du scénario, tandis que La vie d’Adèle obtenait la Palme d’or. Pour dire que Cannes c’est devenu au fil des années franchement n’importe quoi.

     A touch of sin, Tian Zhu Ding, Jia Zhangke, 2013 

    Xiao Hui n’a plus d’avenir

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