•  Syndicat du crime, Gang war, Gene Fowler jr., 1958

    C’est un film de série B sans prétention, mais il a une importance tout de même parce que c’est le premier film dans lequel Charles Bronson tient le premier rôle, et qu’il incarne un personnage qui anticipe un peu sur les rôles de vengeurs qui feront sa gloire et sa fortune ultérieures. Sur le plan historique, il s’inscrit dans le mouvement de dénonciation du « syndicat du crime » qui balaye l’Amérique dans la seconde partie des années cinquante. Le crime organisé est présent déjà dans l’imaginaire des Américains, mais c’est seulement l’action du sénateur Kefauver qui va intensifier et organiser la lutte contre la mafia. En vérité Kefauver vise J. Edgar Hoover, le patron du FBI, qui privilégiait la lutte contre les communistes et qui, ayant des accointances avec la mafia – qui lui permettait de jouer aux courses et de gagner de l’argent comme ça – freinait des quatre fers, il niait que le crime organisé puisse exister. C’est en fait cette offensive massive de Kefauver dont on trouve des traces dans Le Parrain, qui va expliquer pourquoi la mafia est un sujet dont va s’emparer le cinéma. Certes des histoires de gangsters il y en a eu des kyrielles, y compris avant la guerre, et ces histoires sont souvent liées à la Prohibition. Mais ces bandes, ces gangsters sont vus comme des marginaux qui attaquent de front la société pour la piller, mais qui en aucun cas ne la pénètre, car elle arrive toujours à se défendre. Or ce qui va changer dans les années cinquante, c’est la démonstration que la mafia, ou le syndicat du crime, est en train de se saisir des leviers importants de la société, justement en investissant dans des entreprises privées, ou en plaçant des hommes à elle au plus haut niveau politique et dans l’appareil judiciaire. On sait aussi que la mafia jouera, avec la complicité du FBI et probablement de la CIA un rôle décisif dans l’assassinat de John F. Kennedy. Si on parle de syndicat du crime, c’est par allusion à Lucky Luciano qui a la réputation d’avoir mis en place une structure qui délimite les ambitions des différents gangs, qui les force à coopérer et donc à éviter de se faire la guerre. Curieusement, c’est après l’assassinat de Kennedy qu’on se préoccupera un peu moins de la mafia, mais ça reviendra dans les années soixante-dix, notamment avec le succès planétaire du Parrain. Evidemment dans ce film à petit budget, il ne sera pas question d’une analyse pointue et sociologique du crime organisé. C’est juste une toile de fond, un décor pour confronter un homme avec ses propres interrogations. 

    Syndicat du crime, Gang war, Gene Fowler jr., 1958 

    Al assiste à l’assassinat d’un des associés de Meadows 

    Al Avery est un prof de maths qui est sorti acheter des médicaments en pleine nuit pour sa femme enceinte, mais en revenant chez lui, il assiste à un règlement de compte. Deux hommes de Meadows tuent et embarquent celui qui menace de trahir le gang. La police découvre que c’est bien Al qui a téléphoné pour signaler le crime, et vient lui demander de témoigner, pensant qu’en faisant tomber les deux tueurs, Meadows plongera aussi. Mais un flic corrompu fait fuiter l’identité du témoin dont la photo parait dans la presse. Dès lors Meadows charge son avocat, l’alcoolique Brice Barker, d’acheter ce témoin, mais Al est incorruptible. Meadows pour l’intimider charge Chester, une brute dévouée à son patron, pour aller dérouiller la femme de Al. Celle-ci va décéder des suites des coups qu’elle a reçu. Dès lors Al, n’ayant plus confiance dans les autorités, va vouloir se venger. La police l’arrêtera in extremis alors qu’il s’est introduit dans la propriété de Meadows. Cependant celui-ci a aussi d’autres soucis : d’abord il est confronté au syndicat du crime qui veut se débarrasser de lui et le remplacer. Ensuite, il tente de monter une combine pour faire croire que Al a bien vu une bagarre, mais qu’en réalité celui qui a reçu la raclée n’est pas mort. Pour cela il se sert d’un certain Scipio un bookmaker qui lui doit de l’argent. Enfin l’avocat de Meadows en a assez de couvrir les turpitudes de son patron, il s’est mis à boire, et sa femme veut le quitter. Meadows va lui envoyer deux tueurs. Cependant, avant de mourir il a le temps de prévenir Al du danger qu’il court. Celui-ci échappera aux tueurs de justesse et va tenter de régler son compte à Meadows. Mais la femme de celui-ci veut le quitter et il la tue. Au dernier moment Al renoncera cependant à se venger par lui-même, mais la police arrive pour ramasser Meadows qui est en train de pleurer parce qu’il a tout perdu. 

    Syndicat du crime, Gang war, Gene Fowler jr., 1958 

    La police convainc Al de témoigner 

    Le scénario n’est pas d’une grande complexité. Par rapport aux films ultérieurs sur la mafia, la description de ce milieu parait assez fruste. Meadows ne possède par une grande armée pour tenir la ville, son business ressort plus de la petite entreprise que de l’industrie. Certes il y a bien une lutte de clans pour s’approprier une combine juteuse, mais la dimension des gangs parait très réduite. Cela permet d’ailleurs de rendre plausible la démarche d’Al, petit prof de maths, de se venger en passant au-dessus des lois. Ce personnage qui est le centre du film est hésitant, ayant fait la Guerre de Corée, il ne se laisse pas impressionner par quelques gangsters, même violents, mais en même temps, il dans d’un pied sur l’autre avant de choisir le chemin de la vengeance. Son personnage rappelle un peu celui de l’obstiné Dave Bannion dans le très bon The big heat de Fritz Lang, tourné quelques années auparavant[1]. Mais il s’arrête e chemin et laisse de côté la folie vengeresse. Cette hésitation fait que le héros reste un peu flou. On comprend bien qu’il en veut à la police, non seulement parce qu’elle le force à témoigner, mais parce qu’elle a mis sa vie en danger et finalement a laissé assassiner sa femme. Il y a quelques scènes inventives, comme celle où Meadows pour se passer les nerfs oblige sa femme à courir à toute vitesse autour de la piscine !  

    Syndicat du crime, Gang war, Gene Fowler jr., 1958

    Al doit reconnaître les deux criminels 

    Le film se joue sur un trio : Al, le prof de maths intègre et sans peur, Meadows, cruel et inculte, qui force sa femme à s’instruire, pensant ainsi que cela rejaillira un petit peu sur lui, et l’avocat au sonotone, complètement imbibé d’alcool, qui va tenter de retrouver sa dignité. La police sert de décor, elle parait un êu lointaine. Certes c’est seulement une petite partie de celle-ci qui est corrompue, mais c’est bien ce grain de sable qui met en péril tout l’édifice. Cela semble un peu convenu, mais ce qu’il y a de plus important sans doute, c’est que cette attention à des figures un peu caricaturales permet d’édulcorer un sujet finalement très délicat : comment les honnêtes gens peuvent-ils tolérer de cohabiter avec la mafia ? Quels sont les mécanismes sociaux qui font que le crime organisé a une telle importance dans la société américaine ? Mais ce sujet ne sera pas abordé. On en restera aux grands principes : le crime est mené par des gens mauvais et à moitié illettrés. C’est un film d’hommes, et le rôle des femmes est seulement celui de faire-valoir. Meadows vit avec une femme qu’il trouve lui-même stupide, il la force à lire, bien qu’au final elle n’apparaisse pas plus bête que lui. La femme d’Al, Edie, est femme au foyer, c’est son mari qui fait tourner la boutique, on comprend qu’elle sera tributaire de lui pour tout et pour le reste, et d’ailleurs elle en mourra. Elle est clairement là pour assurer la reproduction de l’espèce et donner un sens à l’existence d’Al. Et puis il y a la femme de l’avocat, Diane, qui elle est la conscience de son mari. Elle est là pour le remettre dans le droit chemin en assurant une pression constante sur lui. Ces trois couples ne survivront pas : Edie est assassinée par Chester, Diane perdra son mari, et Marie sera tuée par Meadows lorsque celui-ci s’apercevra qu’il n’a plus d’emprise sur elle. Cette destruction de l’idéal familial américain est tout de même assez étonnante, c’est comme si la justice pour s’accomplir devait détruire les illusions de l’idéal familial américain. 

    Syndicat du crime, Gang war, Gene Fowler jr., 1958 

    L’avocat de Meadows tente de savoir où se trouve les deux hommes de Meadows 

    La réalisation est excellente. Gene Fowler Jr. utilise très bien l’écran large, particulièrement dans les scènes d’action : le procédé est censé être du Regalscope, mais c’est du cinémascope renommé ainsi, avec l’assentiment de Darryl F. Zanuck semble-t-il, sans doute pour ne pas payer les droits d’utilisation de ce procédé. La scène d’ouverture qui voit Al être le témoin d’un meurtre est d’une vivacité et d’une violence peu commune pour l’époque. Rien que pour cette scène il faut voir ce film. Cela annonce les films ultérieurs comme Murder inc. de Stuart Rosenberg par exemple[2]. Il y a une belle utilisation de la nuit et des ombres portées. Les scènes qui caricaturent Meadows dans son mode de vie sont moins réussies. Le film est évidemment fauché et ça se voit par exemple dans les scènes qui se passent dans les locaux de la police. Mais c’est assez bien compensé par la vivacité du montage, ça ne traine pas, c’est un ensemble de plans très courts qui, s’ils ne sont pas compliqués, trouvent toujours des angles intéressants, il y a par exemple un très joli mouvement d’appareil autour de l’accueil de la police quand l’avocat vient se renseigner pour savoir ce que sont devenus les deux sbires de Meadows qui ont été arrêtés, il tourne autour avec un travelling arrière puis un travelling avant. Ce n’est pas pour rien que Fowler Jr. a travaillé au montage de plusieurs films de Samuel Fuller. 

    Syndicat du crime, Gang war, Gene Fowler jr., 1958 

    Al trouve sa femme morte 

    L’interprétation c’est d’abord Charles Bronson. Sa prestation n‘a pas été très convaincante puisqu’il mettra encore des années avant de devenir une vedette à part entière, disons jusqu’à Il était une fois dans l’Ouest. On l’utilise abondamment parce qu’il a un physique très particulier, mais il existe plus dans un ensemble, comme dans The magnificent seven de John Sturges, ou The great escape également de John Sturges, qu’en tant que héros singulier. Cette année-là, en 1958, il tint aussi le rôle plus intéressant et plus complexe de Machine gun Kelly de Roger Corman. Ici il joue le rôle d’un ancien de la Guerre de Corée, rappelons que Bronson avait fait la Guerre du Pacifique et avait été décoré pour cela. Mais ici il ne trouve pas vraiment la distance, sans doute cela vient des hésitations du scénario, en effet, on attend au moins dans la seconde moitié du film que, sous la pression d’une réalité mortifère, il se transforme en bête fauve, mais en vain. John Doucette est très bon dans le rôle de Meadows, un brin cabotin cependant. On le verra même pleurer à la fin, une fois que tout le monde l’a lâché et qu’il se retrouve seul et vulnérable. Les personnages féminins sont assez quelconques, sauf peut-être Jennifer Holden qui semble prendre du plaisir à jouer l’écervelée Marsha. Quelques belles gueules de truands viennent éclairer un peu le film. Le très fade Kent Taylor joue l’avocat au sonotone sans trop de conviction. Cette idée de sonotone bous semble sortir tout droit de The big combo de John H. Lewis.  

    Syndicat du crime, Gang war, Gene Fowler jr., 1958

    Le syndicat liquide Meadows 

    Dans la foulée, la même équipe tournera un petit western en noir et blanc, et en Regalscope, outre Bronson et Fowler jr., on retrouvera Louis Vittes au scénario et John Nickolaus jr. à la photo. Evidemment ce sont des films qui ont été oubliés au fin fond d’un tiroir, mais ils ont suffisamment de qualités pour qu’on s’y intéresse. Ils étaient réservés aux circuits de seconde catégorie, la critique ne s’y intéressait guère, il est assez difficile de savoir comment ils ont été reçus.  Regal était une société appartenant à Robert L. Rippert qui possédait des dizaines de petites salles et donc qui avait besoin de films en permanence, on dit que Rippert aurait produit en tout plus de 300 films, dont certains Samuel Fuller dont I shot Jesse James et Steel helmet, ce qui n’est pas rien ! Gang war est un film encore difficile à trouver, il n’en existe qu’un version DVD aux Etats-Unis. Sans être un chef d’œuvre, ni même un film indispensable, c’est un film intéressant.

    Syndicat du crime, Gang war, Gene Fowler jr., 1958 

    Al veut tuer Meadows

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  •  Les poulets, Fuzz, Burt Reynolds, 1972

    Film de Burt Reynolds, avec Burt Reynolds, c’est pourtant et d’abord une adaptation d’Ed McBain, et l’acteur vedette reste relativement modeste dans celle-ci. Le roman de base est Fuzz, soit en argot la poule ou les poulets, la volaille, les bourres, c’est un épisode de la saga du 87th district. Cette saga, construite autour du personnage principal Steve Carella, comprend plus d’une cinquantaine de romans dont une grande partie sera traduite et massacrée par la Série noire, dus à la plume d’Ed McBain, auteur prolifique qui a écrit sous d’innombrables pseudonymes. Dans la vie civile, il s’appelait Salvatore Lombino, parmi ses signatures célèbres, il faut retenir au moins Richard Marsten et surtout Evan Hunter. Sous ce dernier nom il écrivit entre autres A matter of conviction, ou encore Blackboard jungle, romans qu’il adapta pour le cinéma, le premier pour John Frankenheimer[1], et le second pour Richard Brooks.  Il écrivit aussi le scénario de Birds pour Hitchcock et de l’excellent Strangers when we meet pour Richard Quine. C’est sous le nom d’Evan Hunter qu’il adaptera Fuzz, roman d’Ed McBain. Et, il faut être honnête quoi qu’on pense du film, il est très fidèle à ce qu’est le roman, il n’y a pas de trahison. L’histoire du polar retient surtout le nom d’Ed McBain plutôt que ces autres pseudonymes. La raison en est simple, il serait l’inventeur de cette forme particulière du police procedural[2]. Cette forme nouvelle – pour l’époque du moins – tentait d’allier une forme réaliste de la procédure policière, en l’alliant à une forme chorale du récit qui fait que les membres d’un même commissariat sont comme une entité unique, malgré leur diversité. Plus tard cette idée sera reprise par Joseph Wambaugh, qui portera le genre au niveau du chef d’œuvre. Une des originalités du genre sera d’utiliser l’argot spécifique des policiers, de donner une attention particulière à leur humour. Pour faire vivre cette entité, le 87ème district, Ed McBain met en scène des personnages récurrents, ce qui est bien commode pour un écrivain. Parmi ceux-ci il y a la femme de Carrella, Teddy, sourde muette, mais aussi Meyer Meyer un flic juif travaillé par sa judéité ou encore Arthur Brown, un noir, histoire de faire vivre un certain communautarisme. Les épisodes du 87ème district se situe dans la ville d’Isola qui est en fait New-York, mais sous pseudonyme ! Le film de Burt Reynolds transposera l’histoire dans la ville de Boston. Plusieurs épisodes du 87ème district ont été portés à l’écran, y compris en France, et il y a eu aussi une série télévisée au début des années soixante de 30 épisodes avec un certain succès.  

    Les poulets, Fuzz, Burt Reynolds, 1972

    Tandis que Carrella tente de piéger des jeunes qui mettent la nuit le feu à des clochards, en se déguisant lui-même en cloche, le 87ème district reçoit des menaces d’assassinat. Les policiers doivent apporter de l’argent dans une gamelle et la déposer sur un banc, sinon un conseiller municipal mourra. Les flics du 87ème vont tenter de suivre celui qui vient chercher la gamelle, un nommé La Bresca, c’est un individu de faible envergure, un petit voyou. Carrella a été brûlé, il est à l’hôpital. Les flics n’ayant pas payé la rançon, le conseiller est abattu. Ils vont recevoir un autre message qui menace un autre conseiller. Par le porteur de message, les policiers apprennent que celui se trouve derrière ce chantage est un homme chauve et sourd. Là encore ils vont essayer de piéger celui qui vient chercher la gamelle. C’est en réalité un habitant du quartier qui a reçu cinq dollars pour aller chercher la gamelle. On apprend alors que le sourdingue monte une vaste entreprise de lever de fonds : en terrorisant la police et les habitants de la ville, il espère que les plus riches, au moins une partie d’entre eux vont cracher au bassinet. Pour cela il doit mener à bien l’explosion d’une bombe directement sous le lit du maire. Les deux premiers attentats sont seulement des leurres destinés à crédibiliser un chantage à vaste échelle. Pendant ce temps une autre partie de la police cherche à coincer La Bresca qui s’apprête à faire un mauvais coup contre un débit de boissons. Carrella et Kling vont se planquer à l’intérieur de la boutique. C’est en ce lieu que vont se rejoindre en fait La Bresca et son complice, le sourdingue et son équipe, et enfin les jeunes qui brûlent des clochards pour rigoler. Une fusillade éclate et Les bandits s’entretuent. Seul le sourdingue, blessé, s’échappe, mais il va finir sa course dans la rivière.  

    Les poulets, Fuzz, Burt Reynolds, 1972 

    Le 87ème district reçoit des renforts de qualité 

    Comme on le voit, trois affaires animent principalement la vie du 87ème district. Elles sont d’importance différentes, allant du ridicule projet des jeunes de brûler des clochards jusqu’à poser des bombes pour terroriser les populations. Le film va donc oscillé entre l’approche du quotidien de la police et l’événement extraordinaire. Il s’ensuit un portrait d’une délinquance très diverse : les jeunes imbéciles qui font leur crise de puberté, les petits voyous ordinaires sans envergure, et enfin le brillant cerveau qui monte une arnaque très compliquée. Cette graduation dans la violence doit accroître la tension pour le spectateur. A cela se rajoutera les peintres qui se font coincer parce qu’ils ont volé du matériel au 87ème district où ils travaillent. Evidemment force restera à la loi et les méchants seront punis par des flics intègres. La prétention de ce film est donc de mêler la vie ordinaire et quotidienne des flics à des événements extraordinaires qui les dépassent – l’affaire du sourdingue. En ce début d’années soixante-dix, il y a un renouveau pour le film sur la routine de la police et son insertion dans la ville. Mais si la tendance est bien là, dans une volonté de décrire la ville d’une manie quasi-documentaire pour la montrer comme maléfique, tous les films n’ont pas la rigueur de French connection ou de Serpico par exemple. L’autre point est, à travers l’approche chorale de l’histoire, de tracer des portrait qui soient représentatifs de la diversité sociale de la ville, le juif, le nègre, la femme, etc. Ici ça vire un peu au catalogue, mais c’est comme ça dans le roman. Le but est de faire apparaître une forme de tolérance vis-à-vis de la diversité. C’est donc bien un film à message. Notez au passage qu’Ed McBain est assez obsédé par les handicapés : la femme de Carrella est sourde-muette, mais bonne, bien évidemment, tandis que le sourdingue est sourd, mais mauvais, la preuve, il porte un sonotone. Contrairement à certains épisodes du 87ème district, ici les policiers sont entièrement bons et font correctement leur travail. Le traitement des jeunes qui incendient des clochards est plus problématique : le film semble trouvé que c’est juste une sorte d’erreur de jeunesse, on s’amuse comme on peut et on fait des bêtises, alors qu’évidemment c’est un jeu plus que cruel, c’est un crime qui en dit long sur la mentalité de ces jeunes abrutis.  

    Les poulets, Fuzz, Burt Reynolds, 1972 

    Les peintres travaillent à la remise en état des bureaux 

    L’introduction d’une femme comme policière à part entière est assez minorée, elle arrive comme un cheveu sur la soupe dans une brigade relativement structurée, mais si elle annonce bien la féminisation d’un corps particulièrement masculin, elle ne lui donne que très peu de place. C’est tout de même un début de la féminisation de la police dans le cinéma. Cependant le scénario n’arrive pas à lui définir un caractère particulier, sauf qu’à un moment elle donnera un coup de pied dans couilles de celui qu’il faut arrêter, et cela la mettra quelque part sur un pied d’égalité avec les hommes. Si le projet d’Ed McBain est de faire exister la brigade comme une entité particulière, c’est assez raté ici. Et c’est ça qui va poser des problèmes pour la réalisation, car si le scénario s’apparente à une juxtaposition de scènes de genre, il va falloir beaucoup de talent pour aller au-delà. Or évidemment Burt Reynolds n’est pas un réalisateur talentueux. Dans ce film il a pour lui de ne pas tirer la couverture à lui, on ne le voit pas trop. Mais le rythme est faible, ça se traîne. Déjà dans le livre l’histoire hésitait entre comédie et drame, ici aussi, et en multipliant les scènes « drôles » - comme Burt Reynolds et Jack Weston déguisé en bonnes sœurs, la tension disparaît complètement. 

    Les poulets, Fuzz, Burt Reynolds, 1972  

    Kling répond à un appel du sourdingue 

    C’est assez platement filmé, avec une photo pâlichonne qui se veut plus près des choses de la vie, façon documentaire. Le cadre est souvent étriqué, et il y a un manque de mouvement de la caméra évident. Quelques scènes échappent un peu à ce conformisme général. Par exemple celle où La Bresca est pris en filature et va traverser un marché. Cela rappelle le film d’Hitchcock, Frenzy qui a été tourné la même année. On peut considérer que cela ne provient pas d’un plagiat de l’un ou de l’autre, mais plutôt de la nécessité d’aérer les films afin de leur donner un fond de vérité. Ce manque de profondeur de champ nuit énormément au projet de faire apparaître l’ensemble des flics du 87ème comme une entité singulière. Richard Colla a de fait très peu travaillé pour le grand écran, l’essentiel de sa carrière se fera à la télévision. C’est sans doute un handicap pour lui parce qu’il va au plus pressé, sans trop chercher à comprendre la grammaire cinématographique du film d’action. Le règlement de compte final est également assez mal filmé, c’est obscur, sans grâce et sans dynamisme. Le manque de fluidité et de dynamisme de la mise en scène, condamne le film à rester au niveau des intentions. 

    Les poulets, Fuzz, Burt Reynolds, 1972 

    La Bresca est suivi par Brown 

    La distribution est plutôt bonne. Burt Reynolds, grosse vedette à cette époque là reste assez effacé, il n’est d’ailleurs pas toujours présent à l’écran. Ce » sont des interprètes de renom, mais il nous semble plutôt mal utilisés ; Raquel Welch à l’air de s’ennuyer, et même Yul Brynner n’a pas son charisme habituel. Seul Jack Weston dans le rôle de Meyer Meyer tire son épingle du jeu. Don Gordon dans le rôle du petit voyou de bas étage n’est pas mal non plus. Mais bon, même si Tom Skerritt n’est pas mauvais en tant que jeune inspecteur un peu brouillon, on ne trouvera dans tout cela rien d‘extraordinaire.

    Les poulets, Fuzz, Burt Reynolds, 1972  

    Carrella et Meyer se sont déguisés en bonnes sœurs pour surveiller la gamelle

    Ce n’est donc pas un film remarquable, même s’il se laisse voir tout de même, avec quelques jolies vues du Boston des années soixante-et-dix pour les amateurs. Sans doute la difficulté vient de cette hésitation entre drame et comédie, et puis faire revivre l’univers complique d’Ed McBain n’est pas très facile, il eut fallu que le scénario soit moins paresseux.

     Les poulets, Fuzz, Burt Reynolds, 1972 

    Le sourdingue expose son plan



    [2] Cf. Jacques Baudou, Ed McBain et le police procedural, in, 87ème district, volume 2, Omnibus, 1999.

     

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     Traquenard, Trapped, Richard Fleischer, 1949

    Trapped est le quatrième film que Richard Fleischer tourne en 1949, il prend place entre Clay pidgeon et Armored car robbery qui sont deux très bons films noirs. C’est encore un film à petit budget. Parmi les films noirs de Fleischer, Trapped est le moins connu et le moins commenté, en France il est assez dénigré. Cela tient sans doute au fait que le sujet est un peu plus plat que les autres, quoiqu’il recèle un nombre de retournement de situation très intéressants, mais encore des subtilités que les commentateurs américains ont mises en valeur. Comme Armored car robbery, il va se donner l’allure d’un film semi-documentaire en montrant le travail de fourmi des enquêteurs qui traquent les faux-monnayeurs. C’était à la mode à ce moment là, dans ce qu’on appelle le deuxième âge du film noir. C’était une manière de renforcer le caractère réaliste de l’histoire. C’est Eagle Lion Films qui produit Trapped, la même entreprise qui travaille à la même époque avec Anthony Mann sur des films comme T-Men – avec un sujet similaire – ou Raw Deal, donc spécialisée dans les films à petit budget, ce qui donne une certaine unité de ton par delà la différence des réalisateurs. 

    Traquenard, Trapped, Richard Fleischer, 1949 

    Les agents du Trésor ont découvert des faux billets 

    Les agents du Tresor découvrent que les faux billets en circulation sont les mêmes que ceux que distribuait un certain Tris Stewart qui purge une peine de prison qui devrait savoir où se trouvent les plaques qui ont servi à l’impression. Ils vont lui proposer une remise de peine, à condition qu’il coopère. Comme il lui reste encore sept ans à tirer, il va accepter le marché. Les agents du Tresor mettent en scène une fausse évasion de Tris de façon à ce qu’il prenne contact avec ses anciens complices. Mais Tris échappe bientôt à leur surveillance, et décide de rouler pour son propre compte. Il retrouve sa fiancée, Meg, qui vend des cigarettes dans une boîte de nuit. Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que celle-ci est sous la surveillance d’un agent du Treser, Hackett, infiltré, qui se fait passer pour un voyou. De même il ne sait pas non plus que l’appartement de Meg est sur écoute. Les agents du Tresor laissent filer Tris pour pouvoir mettre la main dessus les plaques. Tris renoue avec un certain Hooker. Celui-ci avait la garde des plaques, mais complètement alcoolisé, il a fini par les vendre à un certain Jack Sylvester. Ce dernier dit à Tris que s’il veut des faux billets, il doit commencer par payer. Il lui propose 250 000 $ de faux contre 25 000 $ de vrais. Tris va chercher cet argent qui lui permettrait de couler ensuite des jours heureux au Mexique. Pour cela il va se tourner vers Hackett. Celui-ci prétend avoir l’argent. Ils finissent par avoir un rendez-vous pour l’échange  avec Sylvester. La police qui est au  courant organise un traquenard. Mais au dernier moment Sylvester se dérobe et les agents du Tresor laissent tout le monde filer. Tandis que les faux monnayeurs tentent d’organiser un nouvel échange, Meg apprend que Hackette est en réalité un certain Downey, un agent du Tresor. Mais elle n’a pas le temps de prévenir Tris qui est arrêté de nouveau. Hackett va alors organiser tout seul l’échange. Le police est prévenu et prend en chasse la voiture de Sylvester. Mais celui-ci très méfiant arrive à échapper à la filature. Hackett arrive finalement à l’imprimerie qui se trouve à côté du dépôt des tramways. La police a cependant repéré sa voiture, et l’endroit va être cerné. Cependant Meg arrive pour prévenir Sylvester qu’Hackett est un agent du Tresor. Il s’ensuit une fusillade avec la police. Meg est tuée. Sylvester arrive à s’enfuir à travers le dépôt de tramways, mais, traqué par les policiers, il va mourir électrocuté. Les agents du Tresor sont contents, ils ont récupéré les plaques et les billets, les faux monnayeurs sont défaits. 

    Traquenard, Trapped, Richard Fleischer, 1949 

    Meg est vendeuse de cigarette dans une boîte de nuit et se fait draguer par un certain Hackett 

    Au-delà de la traque des faux monnayeurs qui volent l’Etat et qui doivent être punis, il y a beaucoup d’autres thèmes très attachants. D’abord il y a le portrait d’un gangster, Tris Stewart, qui va rester droit dans ses bottes et refuser de devenir une balance. Alors que tous les policiers mentent et rusent pour obtenir ce qu’ils veulent, c’est bien Tris qui représente la morale. C’est aspect qui va en faire un film noir, et non un simple polar vantant les mérites et l’efficacité de la police. C’est la morale des vaincus, parce que dès le départ les forces sont très inégales. Les agents du Tresor sont nombreux, ils disposent de moyens techniques sophistiqués, ils ont un agent infiltré. Tris est seul, non seulement il a la police à ses trousses, mais son partenaire alcoolique le trahit et il doit affronter la bande dirigée par le cupide Sylvester. Ce n’est donc pas Hackett le héros, mais bien Tris. Bien que celui-ci soit un rien brutal, il apparait honnête finalement et loyal envers sa fiancée. Hackett au contraire est malhonnête et pousse cette malhonnêteté jusqu’à draguer outrageusement Meg qu’il sait pourtant être la femme de Tris, mais en outre promise à la prison. Ce renversement de la morale entre le voyou et le policier qui fait tout le prix de ce film, induit un autre thème : celui de l’affrontement de deux mâles pour une femme. Au fond Hackett est jaloux de Tris qui incarne un iséal de liberté, même s’il est traqué. Cet idéal de liberté fait déraillé l’organisation bien huilée des agents de la répression des fraudes. 

    Traquenard, Trapped, Richard Fleischer, 1949 

    Gumby annonce que Tris lui a échappé 

    Le scénario est incroyablement dense pour un film qui dure à peine plus d’une heure et quart. Sans doute ce qui peut déconcerté est qu’on passe d’un protagoniste à l’autre, de Tris à Meg, de Meg à Hackett et de Hackett à Sylvester sans trop de précaution. Tris disparaîtra ainsi bien avant la fin du film, laissant l apauvre Meg se débrouiller toute seule face à Hackett et à la bande de Sylvester. Ces changements sont rythmés par les trahisons des uns et des autres. Quand Tris croit toucher au but en retrouvant Hooker, il ne trouve qu’une épave. Quand il pense régler son problème de financement avec Hackett il tombe sur un fourbe agent du Tresor, alors même qu’il croyait avoir fait le plus dur en s’échappant de la surveillance de Gumby. Meg est une victime. Une innocente victime. En effet son seul défaut c’est d’aimer Tris et de lui être dévouée. Elle est ballottée par tout le monde et sert seulement d’appât. Certes on comprend bien que si elle vend des cigarettes dans une boite de nuit où on joue du jazz elle n’est forcément pas innocente.

    Traquenard, Trapped, Richard Fleischer, 1949 

    Tris vient de retrouver Meg 

    Malgré son budget étriqué, la réalisation est excellente, bien soutenue par la bonne photo de Guy Roe qui travaillera encore avec Fleischer sur Armored car robbery, mais qui travaillera aussi avec Anthony Mann sur Railroaded. On reconnait la patte de Fleischer au moins dans les scènes d’action. Celle de la fausse évasion de Tris qui permet de filmer le bus qui le transporte en long, en large et en travers. Il excelle non seulement à utiliser les décors naturels que le bus traverse, mais aussi les espaces étriqués de l’intérieur du véhicule. La scène finale se passe dans un dépôt de tramways. C’est un choix judicieux évidemment, un tel décor de lumière et d’ombres, de machines infernales donne un aspect fantomatique à ces séquences. Fleischer pour s’en saisir utilise aussi bien la profondeur de champ et donc des diagonales originales, mais aussi des contre-plongées justifiées par la forme même des fosses qui permettent les réparations des véhicules. C’est un très beau final. Mais avant il aura tout aussi bien réussi les scènes qui se passent dans l’imprimerie clandestine : il aime manifestement filmer les machines, comme il aime filmer les véhicules, notamment les voitures qui à cette époque ont atteint une sorte d’apogée dans l’esthétique qu’elles pouvaient représenter. Le rythme est très soutenu, et on trouvera de très bonnes scènes comme les deux hommes du Tresor qui parlent côte à côte, mais par téléphones interposés. Les scènes d’amour sauvage entre Tris et Meg valent aussi le détour.

     Traquenard, Trapped, Richard Fleischer, 1949 

    Tandis que la police s’intéresse à Meg, Tris s’enfuit 

    La distribution est celle des films de série B de l’époque. Tris Stewart est incarné par Lloyd Bridges, abonné aux rôles d’antipathique, sans doute à cause de ses yeux étroits qui lui donne au choix un caractère fourbe ou dément, il aura ensuite plus de succès à la télévision. Mais ici cela  lui permet de faire douter le spectateur, est-il bon, est-il méchant ? il est très bien. A l’époque il fallait une blonde dans presque tous les films noirs. Sans doute pour montrer que c’était là l’idéal américain qui soudait autour de lui les fantasmes des mâles. Meg est incarné par Barbara Payton. C’est une actrice excellente. Elle aurait dû avoir une meilleure carrière, elle avait le talent et le charisme. Mais elle se conduisait très mal dans sa vie privée, toujours dans des mauvais coups, notamment sous l’emprise de l’alcool. Elle devait faire partie de la distribution d’Asphalt Jungle, mais finalement Huston lui préféra Marilyn Monroe – une autre martyre d’Hollywood. On la retrouvera l’année suivante dans le film de Gordon Douglas, Kiss me tomorrow goodbye[1]. Ensuite elle tournera encore quelques films, notamment des westerns, mais sans grand succès. Elle mourra très jeune. Je me rend compte que je l’ai moi aussi un peu négligée, elle mérite mieux. Elle racontera dans ses mémoires qu’elle dut se prostituer et qu’elle vécut dans la rue comme une cloche après qu’elle ne trouvait plus de travail au cinéma, alors qu’il fut un temps elle où était courtisée par le tout Hollywood, notamment par Howard Hugues, sa vie fut une tragédie comme l’a été en son temps celle de Frances Farmer qui elle finit au cabanon[2]. Les autres rôles n’ont à vrai dire que peu d’importance. John Hoyt est sensé contrebalancer Lloyd Bridges dans le rôle double de Hackett-Downey. On lui est assez indifférent même s’il a le physique de l’emploi, comme à l’endroit de Russ Conway qui joue le flic en chef qui se fait rouler dans la farine par Tris. Les gangsters sont toujours plus intéressants, c’est sans doute un parti pris plus ou moins conscient de Fleischer. James Todd dans le rôle du roublard Sylvester est très bien, comme Douglas Spencer dans celui du misérable Hooker. Les autres ne sont que des faire-valoir. 

    Traquenard, Trapped, Richard Fleischer, 1949

    Dans le dépôt des tramways la police traque Sylvester 

    La copie DVD qui circule dans la version Bach films en France, est absolument lamentable, c’est à peine un mauvais repiquage de VHS. Mais le film est très rare, il mérite sûrement une meilleure présentation. Il y a tout un travail sur la photo qu’on a du mal à apprécier dans cette version. Ce film mériterait mieux évidemment. En tous les cas, c’est un bon film noir et un bon Richard Fleischer que les amateurs du genre apprécieront.



    [2] Barbara Payton, I am not ashamed, Holloway House, 1963. John O’Dowd a aussi consacré un très bel ouvrage à Barbara Payton, Kiss tomorow goodbye: The Barbara Payton Story, Bear Manor Media, 2005. Il cherche à l’heure actuelle à en faire un film.

     

     

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  •  Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006

    The departed est très difficile à juger, d’abord parce qu’il est le remake d’un film très réussi, Infernals affairs de Andy Lau et Alan Mak, film qui fut un énorme succès en Asie et qui obtint un fort succès d’estime en Occident. Il participa à la montée en puissance du cinéma asiatique du début des années 2000. Et donc on a toujours tendance à renvoyer à l’original. Ensuite parce qu’il traite d’un sujet qui parfois s’envole vers le grotesque et qui parfois reste au niveau du semi-documentaire avec beaucoup d’hésitation. C’est le vieux thème des infiltrés revisité par Scorsese. Ce thème est d’ailleurs un de ceux qui ont assuré les fondations du film noir. On le trouve dans les premiers films de Richard Fleischer – par exemple Trapped – ou d’Anthony Mann – T-Men, et même Joseph H. Lewis avec The undercover man. L’avantage de cette lignée de film est que dans le même homme – l’infiltré – on a à la fois le voyou qui transgresse les codes ordinaires de la morale et pour lequel le public a toujours un faible, et le policier qui remet de l’ordre dans le chaos ambiant. Evidemment se posera alors deux questions : cette infiltration n’entraîne-t-elle pas une transformation morale irréversible de l’infiltré ? La police a-t-elle le droit d’user de tels stratagèmes ? 

    Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006 

    Costigan va être infiltré dans la bande de Costello via un séjour en prison 

    Sullivan est recruté dès son plus jeune âge par le gangster Costello qui le pousse à faire des études pour rejoindre la police d’Etat et le servir ensuite. C’est un élément brillant qui sait se faire apprécier de partout où il passe. Mais en même temps le jeune Costigan, neveu d’un bandit irlandais de Boston, réussit lui aussi à intégrer cette même police fédérale. Il va cependant être retenu par Queenan et Dugnam pour être infiltré dans le gang de Costello. Pour cela il doit faire de la prison et se couper de tous. Ça tombe bien, vu qu’il est seul au monde. Tandis que Sullivan renseigne Costello et poursuit un parcours brillant au sein de la police, Costigan va se faire admettre dans l’entourage de Costello par l’intermédiaire de French qui a connu son oncle et qui apprécie sa violence instinctive. Sullivan se met en ménage avec la psy Madolyn qui le soigne de son impuissance, mais qui en même temps est attirée irrésistiblement par Costigan qui la consulte aussi pour qu’elle lui donne des cachets. Costigan risque sa peau, tandis que Costello monte un échange avec des chinois de micro-processeurs contre 1 million de dollars. Costigan prévient la police fédérale, mais Sullivan prévient Costello qui arrive à s’échapper. Si Costigan cherche la taupe au sein de la police, Sullivan la cherche au sein du gang de Costello. L’affaire est troublée par le fait qu’il y a aussi un infiltré du FBI au sein du gang, et plus encore parce qu’il se murmure que Costello lui-même marche avec le FBI ! Costigan est à deux doigts de découvrir l’identité de la taupe infiltrée, mais elle lui glisse entre les mains. Pire encore, il va se faire piéger par Sullivan, et s’il échappe aux hommes de Costello, c’est Queenan qui va en faire les frais. Queenan mort, Sullivan prétend hériter des informations que détient Dugnam. Mais celui-ci refuse de déverrouiller ses fichiers et se met en maladie. Costigan réapparait dans le service de police après la mort de Costello abattu lui-même par Sullivan, se faisant il se dévoile, mais il comprend alors que Sullivan est la taupe de Costello. Il le dénonce à Madolyn, celle-ci, enceinte, met le père de son enfant dehors. Costigan va tenter de piéger Sullivan, après que celui-ci l’ait effacé des fichiers de la police. Il arrête Sullivan. Mais il ne pourra pas poursuivre jusqu’au bout, il sera abattu à son tour par une autre taupe infiltré dans la police. Pour ne pas laisser de trace Sullivan va toutefois le tuer. Après avoir rendu les derniers hommages à Costigan, c’est Sullivan qui, à son tour, va être abattu par Dugnam qui a sans doute compris grâce aux révélations de Madolyn qu’il était une plaie dans le service. 

    Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006 

    Costello va prendre Costigan sous son aile 

    La première chose qu’on remarque, c’est que le scénario dû à William Mohanan, est extrêmement compliqué et très dense. Les thématiques, derrière celle des infiltrés, s’enchevêtrent. Il y a d’abord la quête du père : c’est ce que trouve Sullivan chez Costello, mais c’est ce que trouve aussi Costigan chez Costello et Sullivan. C’est Sullivan qui accomplira les deux meurtres du père. Ce sera donc un film placé sous les auspices de la psychanalyse ce qui n’est pas le cas d’Infernal affairs. C’est pourquoi, le rôle le plus important c’est celui de Madolyn. C’est elle qui tient de fait tous les fils de l’histoire entre ses mains, entre autres parce qu’elle est la dépositaire des secrets. Elle se sentira déstabilisée peut-être par Costigan, mais elle sera encore plus choquée par les trahisons et les mensonges de Sullivan. La toile de fond est la rivalité entre Costigan et Sullivan. Celle-ci se passe par personne interposée, et cela la renvoie au niveau des fantasmes, mais elle n’en existe pas moins. Des deux personnages c’est Costigan le plus intéressant, non pas parce qu’il représente le bien ou la loi, mais surtout parce qu’il est la personnification de la solitude absolue. Il n’a plus de famille, ne peut pas avoir confiance dans le gang qu’il intègre par définition, mais en plus il ne peut pas accéder à une relation normale avec Madolyn. Il est condamné à errer, tel Ulysse, entre des récifs de plus en plus dangereux, sans possibilité d’accoster et de trouver du repos. Sa seule planche de salut est de rester droit et de ne pas trahir. Dans l’opposition entre Sullivan et Costigan il y a aussi le fait que pour le premier tout est simple et facile, trop simple sans doute : son ascension vertigineuse, il la doit à Costello, c’est-à-dire à la corruption. Pour Costigan, au contraire, tout est compliqué, il ne peut jamais agir au grand jour, pire encore, il n’existe pas. Pour se soutenir, il prend des cachets et se laisse aller à des explosions de violence régulièrement. 

    Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006 

    Costigan demande plus de protection de la part de Queenan et Dignam 

    La toile de fond c’est la mafia ordinaire de Boston. C’est plutôt là que ça coince. En effet elle existe, cette mafia, de plusieurs points de vue. Il y a une sorte de gang des rues qui fricote dans les bars louches et qui rackettent petitement les commerçants. Mais à côté de cela il y a une sorte de caïd de grande envergure, Costello, dont le portrait frise le ridicule en permanence. Certes on comprend bien qu’un mafieux de grande envergure n’est pas forcément sorti de la bourgeoisie et donc qu’il traine après lui une forme de grossièreté dont il ne peut pas de séparer. C’est un portrait sans finesse qui en fait un personnage qui cherche à tout prix à se faire remarquer de partout où il passe. Passer son temps à décrire ses fantaisies sexuelles n’a que peu d’intérêt. On comprend bien que Scorsese ait voulu d’un certain point de vue démystifier la figure du parrain du type Don Corleone, mais cela tourne à vide et devient encore plus irréaliste que la figure centrale de la saga de Coppola. A côté de cela nous avons trois services de police qui se font la guerre, le FBI, la police d’Etat, et à l’intérieur de celle-ci la cellule qui gère les infiltrés. Alors que tout le monde sait que les services sont infestés de taupes, les policiers agissent en dépit du bon sens, et ne soupçonnent jamais Sullivan, alors que les éléments ne manquent pas pour au moins l’interroger. Pire encore on va lui demander d’enquêter sue la taupe, comme si les flics étaient une bande de nigauds. Tout cet aspect est en décalage avec la volonté de Scorsese de donner un aspect hyperréaliste à son histoire. 

    Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006 

    Costello et sa bande échangent des micro processeurs contre 1 million de $ 

    Sur le plan cinématographique, il n’y a pas grand-chose à dire, si ce n’est que Scorsese est devenu au fil des années un technicien hors-pair. Visuellement le film est impressionnant. Passons sur les grandes capacités du réalisateur à mettre en valeur les décors naturels des la ville de Boston, mais les scènes d’action sont extraordinaires et s’il y a une raison de voir ce film, c’est bien celle-là. Les actes de violence de Costigan sont filmés avec une grande inventivité. Que ce soit la bagarre dans le bar quand il commande un jus de groseille, ou que ce soit quand il défonce les deux racketteurs qui viennent réclamer leur écot à un épicier. Il y un choix des angles et un découpage donc tout à fait étonnant. Personnellement, je n’ai rien vu de tel ailleurs. Il y a ensuite la scène de la poursuite de Sullivan par Costigan. Cette scène dure très longtemps, on prend en enfilade des couloirs d’immeuble, on se fond dans la foule très dense, et puis on verra aussi une course avec les ombres qui montre que Scorsese connait bien sa grammaire du film noir. De même il utilisera à bon escient les stores vénitiens, comme au bon vieux temps, sauf que nous ne sommes plus au bon vieux temps, et que la technique et les moyens mis à la disposition de Scorsese font la différence. Bien entendu, Scorsese a repris plusieurs scènes d’Infernal affairs, notamment la scène de la confrontation entre Sullivan et Costigan sur le toit de l’immeuble. Beaucoup s’en sont aperçu. Mais cela n’est pas important. Par exemple quand Queenan est jeté du haut du toi, il y a un réalisme incroyable. D’habitude ce genre de scène est filmée de très loin, de façon à ce qu’on ne se rende pas compte qu’il s’agit d’un mannequin. Ici on voit Queenan chuter directement : soit ils ont attaché Martin Sheen à des fils de nylon, soit ils ont filmé la chute sur un très court espace de temps, avec des matelas pour amortir le choc, et ils ont démultiplié la durée. Les scènes d’une grande violence réalistes sont très nombreuses, y compris quand elles doivent opposer des flics. 

    Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006 

    Costigan est sur le point de démasquer Sullivan 

    Mais au-delà de toutes ces qualités visuelles, bien aidées d’ailleurs par la photo de Michael Ballhaus qui avait été bien moins heureux sur Gangs of New York, il y a un rythme qui est très bon, même si par ailleurs on peut trouver que le film traine en longueur. Dans les couleurs bleutées, on assistera sous tension à l’échange entre les Chinois et le gang de Costello, alors que cet échange est en même temps suivi de loin par la police qui a placé des caméras. Dans ce cas là le montage fait tout, et cette tension est faite évidemment pour exaspérer le spectateur qui se demande bien comment Costello va bien pouvoir s’en tirer cette fois. Les scènes qui tournent autour des relations amoureuses de Madolyn sont nettement moins réussies, bien qu’elles soient indispensables pour faire le lien entre les deux protagonistes, un peu comme si Scorsese voulait rester dans un film d’hommes. Pour un psy, on se dit que cette jeune femme fait la preuve d’une très grande naïveté.

    Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006 

    Queenan est jeté d’en haut du toit 

    La distribution est excellente, très riche, dominée par Matt Damon qui incarne Sullivan et Leonardo Di Caprio qui est Costigan, bien que celui-ci soit encore plus remarquable, possédant sans doute un registre beaucoup plus large. Mais il est vrai qu’il est plus facile de jouer les hommes tourmentés que celui d’un homme qui tente de se faire passer pour un serviteur ordinaire et discret de la police. Alec Baldwin et Mark Walhberg dans les rôles respectifs du chef de la police Ellerby et de Dugnam sont aussi très bons. Mark Walhberg qui a tourné dans de très nombreux navets est en conséquence un acteur très sous-estimé. On trouve encore Martin Sheen dans le rôle de Queenan, et puis la très bonne Vera Farmiga dans celui de Madolyn, elle éclaire un rôle relativement difficile parce qu’incomplet et bancal et parait très à l’aise dans les scènes sexuelles. Si les seconds rôles chez les gangsters sont très bons, notamment Ray Winstone dans la peau du brutal French, Jack Nicholson détonne pas mal dans celui de Costello. Il cabotine outrageusement, et plombe complètement le récit par ses grimaces, la plupart de ses scènes paraissent surajoutées. Sans doute parce que c’est un grand nom et qu’il fallait lui donner de la place, mais aussi parce que son personnage est sensé expliquer ce que sont vraiment les deux infiltrés. 

    Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006 

    Sullivan va abattre Costello qui est aussi une taupe du FBI 

    Le film fut un énorme succès planétaire, comme presque toutes les associations Scorsese-Di Caprio d’ailleurs. Ce n’est pas le meilleur de Scorsese, et surtout on peut le juger inférieur à la version hongkongaise qui est moins prétentieuse et plus simple dans ses intentions, beaucoup pensent cela. Lors de sa sortie, le film m’avait agacé. En le revoyant je le trouve moins mauvais que dans mon souvenir, sans doute parce que je fais un peu plus attention à l’aspect technique de la réalisation. D’autant qu’on peut aujourd’hui apprécier ce film dans une version Blu ray qui la met particulièrement en valeur dans les côtés sombres des images.  C’est sans doute le film le moins mauvais de l’association Scorsese-Di Caprio.  

    Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006

    Costigan a les preuves de la trahison de Sullivan et l’arrête 

    Les infiltrés, The departed, Martin Scorsese, 2006 

    Dugnam va abattre Sullivan

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  •  Ces garçons qui venaient du Brésil, The boys from Brazil, Franklim F. Schaffner, 1978

    Quelques temps après Marathon man, Ira Levin va s’emparer du sujet « Mengele ». C’était un auteur à succès qui faisait dans le roman comme dans la pièce de théâtre. Son plus grand succès sera, en dehors de The boys from Brazil, Rosemary’s baby. Les deux ouvrages ont des liens de parenté évidents, notamment parce qu’ils portent sur la nature des enfants qu’on met au monde. Le sinistre Mengele va jouer ici le rôle du Diable. Si on suit la vraie histoire de Mengele, pour ce qu’on en connait, cette approche du criminel nazi est toute aussi fantaisiste. Notamment parce qu’elle imagine un plan « diabolique » basé sur la génétique pour redonner toute sa puissance au régime nazi qui a été défait trente ans auparavant. Certes Mengele faisait partie de ces exilés nazis en Amérique du Sud qui pensaient qu’ils retrouveraient un jour le pouvoir, et donc ils n’avaient pas abandonné leurs idées moisies. Mais en vérité, même s’ils avaient encore des moyens, notamment parce qu’ils pouvaient s’appuyer sur des nazis qui avaient été blanchis en Allemagne, ils n’ont jamais eu la capacité de produire sérieusement le début d’un plan de reconquête : leur organisation restait tout de même assez faible, et les nazis exilés en Amérique du Sud se bornaient le plus souvent à célébrer l’anniversaire du Führer et à jouer les mercenaires pour les dictateurs du jour. Cependant Ira Levin s’est bien documenté et va aborder un sujet très moderne pour l’époque en s’appuyant sur les « talents » de généticien de Mengele. On sait que ce dernier avait tenter des expériences sur les jumeaux et sur le bleuissement des yeux. Mais ses talents étaient très limités et ne semblent pas avoir été concluants. Franklin F. Schaffner est un cinéaste assez hétéroclite, il passe volontiers du film politique – The best man – au film historique – The war lord – ou encore au film de science-fiction – Planet of apes. L’ensemble parait se recouper dans une analyse des formes du pouvoir et de ses abus. Certains de ses films ont été des succès planétaires et durables. Parmi les adaptations nombreuses du roman de Pierre Boulle, La planète des singes, c’est certainement la sienne qui est la meilleure et la plus pertinente. Papillon a aussi été un succès remarqué. D’autres films moins connus sont intéressants comme The double man par exemple où il s’exerce au film d’espionnage dans un registre qui parfois se retrouvera dans The boys from brazil. Réalisateur avec un caractère difficile, il eut de grosses difficultés à surmonter ses échecs au box-office.  

    Ces garçons qui venaient du Brésil, The boys from Brazil, Franklim F. Schaffner, 1978

    Barry Kholer au Paraguay piste Mengele, en l’espionnant, il va avoir connaissance d’un complot dont il ne comprend pas le fondement. Il alerte Lieberman, un chasseur de nazis, basé à Vienne, mais celui-ci ne semble guère intéressé. Kholer va payer de sa vie ses activités d’espionnage, cependant il aura eu le temps d’intéresser Lieberman. Mengele prépare l’assassinat de 94 fonctionnaires âgés de 52 ans, répartis un peu partout dans le monde. C’est un plan qui est exécuté sous la surveillance de Seibert qui est d’ailleurs très sceptique. Lieberman va se mettre sur la piste des « assassinés ». Il va découvrir un lien commun entre eux : ils sont beaucoup plus âgés que leur femme et surtout ils ont adopté un enfant. Or tous ces enfants se ressemblent. Ils sont bruns aux yeux bleus. En remontant cette piste, Lieberman va comprendre qu’ils sont le fruit d’un clonage, et que ce clonage s’est réalisé à, partir de prélèvement sur Hitler lui-même. Il aurait été cloné ainsi 94 fois ! Ce grand nombre est justifié par le fait que peu de clonés restent en vie et en bonne santé. Une femme qui faisait le trafic d’enfants et qui se trouve en prison lui dévoilera la moitié de l’histoire, mais c’est un généticien allemand qui lui fournira la clé. Mais de leur côté les nazis commencent à s’inquiéter, et ils vont sommer Mengele d’abandonner son projet qui pourrait les mettre en danger. Seibert va détruire le laboratoire de Mengele, mais celui-ci engage une course de vitesse avec Lieberman pour tenter de récupérer un des clones. Mengele va finalement se retrouver en face de Lieberman et ce dernier ne sera sauvé que grâce à l’intervention de l’enfant qui fera dévorer Mengele par des chiens. Les jeunes chasseurs de nazis veulent tuer les clones d’Hitler dont Lieberman possède la liste, mais ce dernier refusera, laissant le destin s’accomplir. 

    Ces garçons qui venaient du Brésil, The boys from Brazil, Franklim F. Schaffner, 1978 

    Kholer tente d’alerter Lieberman sur la piste de Mengele 

    Il y a énormément de choses dans ce scénario. D’abord évidemment une réflexion sur les nazis qui avaient cette prétention incroyable de vouloir contrôler la vie et la reproduction humaine pour asseoir et développer leur pouvoir. C’est un sujet qui a émergé dans les années soixante-dix, mais qui me semble aujourd’hui encore plus pertinent. On voit donc que le progrès scientifique contient des aspects pour le moins très louche et donc qu’il ne correspond pas forcément au progrès du genre humain. A côté de ce thème dominant, associé au pouvoir maléfique nazi, il y a bien entendu l’affrontement entre le bien et le mal, c’est-à-dire l’affrontement entre le juif qui vise à reconstruire l’humanité et le nazi qui tente de la détruire. Les chiens qui finalement règleront le problème ne s’y trompent pas, ils déchiquèteront Mengele. L’ambigüité entre progrès scientifique et progrès humain est représentée par le docteur Bruckner qui, même s’il n’est pas nazi, s’extasie sur les performances techniques de Mengele. La folie n’est pas loin. Un autre thème sous-jacent à cette histoire c’est le rapport du vieux Lieberman avec les jeunes révoltés qui ont soif de justice. Le premier se méfie des seconds, pensant qu’ils ne sont pas sérieux, mais en même temps il s’agit d’un passage de témoin sur la question de la Shoah, et en fait cela correspond au milieu des années soixante-dix à une prise de conscience qui quelque part a pris la place des grands mouvements sociaux de la fin des années soixante qui n’ont pas vraiment abouti. 

    Ces garçons qui venaient du Brésil, The boys from Brazil, Franklim F. Schaffner, 1978 

    Mengele a réuni son équipe pour lui exposer son plan d’action 

    Le récit est mené à la manière d’un thriller, avec de nombreux rebondissements, et des personnages qui se retrouvent en permanence en danger. On fera un peu de tourisme aussi, en passant de Vienne à la jungle du Paraguay, ou encore en visitant Londres et la Suède. On verra aussi l’opposition entre l’opulente communauté nazie au Paraguay et les misérables autochtones qui vivent en permanence dans la précarité. De même on retardera pendant le plus longtemps possible le moment où le spectateur doit apprendre les raisons du plan de Mengele. Dans la forme c’est l’affrontement de deux obstinations, Mengele et Lieberman ne veulent jamais lâcher le morceau, même si le temps a passé, et même si Lieberman est plutôt fatigué. Il est cependant soutenu par Esther sa femme qui est l’exact contraire de toutes les autres femmes qui apparaîtront à l’écran et qui se tiennent loin de leur mari, se réjouissant même parfois de le voir disparaitre. Mais c’est un film assez peu sexué, et Mengele n’est pas du tout porté sur la bagatelle. Lieberman est dérivé sans doute de Simon Wiesenthal, le chasseur de nazis très controversé qui s’était targué de coincer Mengele mais qui en réalité se trompait sur toute la ligne sur sa localisation : il le traquait encore au Paraguay, alors qu’il était au Brésil. Cependant, à l’époque du tournage de ce film, Mengele non seulement était encore vivant, mais on ne savait pas beaucoup de choses sur sa cavale. C’est seulement après sa mort que les langues se délieront et qu’on apprendra quels appuis il lui restait en Allemagne chez les nazis qu’on avait choisi de blanchir et de réintégrer dans la société. Parmi les éléments véritables qu’utilise le scénario qui est très fidèle au roman, il y a le costume blanc, et cette passion pour l’opéra qui lassait d’ailleurs tout son entourage. 

    Ces garçons qui venaient du Brésil, The boys from Brazil, Franklim F. Schaffner, 1978 

    Lieberman est étonné par la passivité de la veuve 

    Sur le plan purement cinématographique, on ne trouvera rien d’exceptionnel. C’est très propre, bien cadré, avec un sens de l’espace. Quelques scènes sont cependant plus remarquables, par exemple les scènes dans la jungle qui montrent l’enfermement très coloré de Mengele vivant au milieu des indigènes. Ou encore le grand bal donné en l’honneur d’Hitler, on a droit à des mouvements d’appareil assez compliqués avec beaucoup de profondeur de champ et de continuité, Schaffner évitant de trop découper. Il y a aussi quelques plans très bons de Vienne, une ville grise et éteinte qui semble n’avoir plus ni passé, ni avenir. 

    Ces garçons qui venaient du Brésil, The boys from Brazil, Franklim F. Schaffner, 1978 

    Lieberman interroge une femme qui a vendu des nouveau-nés aux yeux bleus 

    L’interprétation c’est la confrontation entre Gregory Peck et Laurence Olivier. Le premier a toujours été un acteur très sous-estimé, comme si on voulait le réduire à son physique un peu lisse. Il est vrai qu’il a un peu abusé des portraits de héros positifs. Mais ici il est excellent dans le rôle du semi-dément Mengele. Obnubilé par la mission qu’il s’est donnée, il n’est pas forcément méchant, il est bien pire, il est le mal. Laurence Olivier qui dans Marathon man jouait un simili-Mengele sous le nom de Szell, est ici le chasseur de nazi Lieberman. Bien que sa performance ait été saluée, pour moi c’est lui qui déséquilibre le film. Il cabotine un peu trop, certes il n’en est pas réduit aux grimaces de Michel Serrault, mais ce n’est guère brillant. James Mason n’a qu’un tout petit rôle sans relief, il est Seibert, le nazi ennemi de Mengele qui fera tout pour que son projet avorte. Il y a aussi Lili Palmer dans le rôle d’Esther. Elle est toujours très juste, mais elle n’a pas beaucoup de place pour démontrer son talent. Il y a aussi quelques seconds rôles remarquables, Uta Hagen qui interprète une ancienne gardienne de camp nazie, celle que Lieberman arrivera à faire parler en rusant un peu. On reconnaitra aussi Bruno Ganz dans le petit rôle de Bruckner le généticien, ou encore le très bon Barry Guttenberg dans le rôle de Kholer. 

    Ces garçons qui venaient du Brésil, The boys from Brazil, Franklim F. Schaffner, 1978 

    Les hommes de Seibert vont faire disparaitre le laboratoire de Mengele 

    C’est un film avec pas mal de moyens, dans l’ensemble c’est suffisamment maitrisé pour qu’on passe sur les naïvetés du scénario qui aujourd’hui paraissent un peu datées. Il est d’ailleurs étrange que dans le film Mengele soit tué, alors qu’à l’époque on ne savait pas où il se terrait. Il vivra en réalité encore quelques années après le tournage de ce film, et finalement mourra de sa belle mort sans l’intervention d’une justice quelconque. Le film eut un succès critique et public satisfaisant. En Allemagne cependant il fit l’objet de coupures importantes pour ménager des susceptibilités. Présenté Mengele comme un criminel parce que fou, passe encore, montrer qu’il était appuyé fermement par une partie de l’oligarchie, c’était moins admissible pour une Allemagne qui tentait de faire oublier les monstres qu’elle avait pu engendrer.

    Ces garçons qui venaient du Brésil, The boys from Brazil, Franklim F. Schaffner, 1978 

    Lieberman va se trouver à la merci de Mengele

     

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