•   Le brigadier de Frédéric Dard, Fleuve noir, 2018 

    Le Fleuve s’est décidé à publier courageusement une partie du théâtre de Frédéric Dard. Il s’agit ici de quatre pièces parmi les plus célèbres qui toutes ont à voir avec le crime. Elles recouvrent une période d’une quarantaine d’années de la seconde partie du XXème siècle. On aura droit à Les salauds vont en enfer, La dame de Chicago, Les Brumes de Manchester et enfin Al Capone. L’ensemble est présenté par François Rivière qui rappelle combien a été important le théâtre pour Frédéric Dard puisque c’est en effet avec l’adaptation de La neige était sale de Georges Simenon qu’il commença à toucher des droits d’auteur un peu conséquents, le rassurant sur ses capacités à vivre de sa plume. C’est également grâce au théâtre que Frédéric Dard et Robert Hossein nouèrent une amitié qui deviendra légendaire. Frédéric Dard, même la gloire venue, n’a jamais abandonné le théâtre, et quand il faisait mine de s’en éloigner, Robert Hossein le rattrapait pour lui remettre le pied à l’étrier et l’amener vers un nouveau projet. Le théâtre de Frédéric Dard connut évidemment des hauts et des bas. C’est au Théâtre du Grand Guignol qu’il se fit connaître comme un jeune auteur de talent, mais des projets plus ambitieux comme Bel ami d’après Maupassant ou encore L’homme traqué d’après Francis Carco furent des fours mémorables qui furent éreintés par la critique. Avant que San-Antonio ait le succès qu’on sait, Frédéric Dard s’orientait clairement vers une carrière de dramaturge. 

     Le brigadier de Frédéric Dard, Fleuve noir, 2018 

    L’équipe des Brumes de Manchester entourant Robert Hossein et Frédéric Dard  

    Frédéric Dard eut pendant longtemps des velléités de transformer le vieux théâtre bourgeois et poussiéreux en un théâtre populaire s’appuyant sur des intrigues criminelles. Il pensait que c’était là une manière de contourner la désaffection du public qui s’y rendait de moins en moins. Dans Le brigadier de Frédéric Dard, sur les quatre pièces qui sont publiées, deux parlent de cette époque de la prohibition. Il y trouva en effet une source continue d’inspiration. Déjà il s’était intéressé à l’adaptation théâtrale de Pas d’orchidées pour Miss Blandish et de sa suite, La chair de l’orchidée, d’après les romans éponymes de James Hadley Chase. Les deux pièces concernées sont ici La Dame de Chicago, déjà publiée en 1968 chez Julliard, et surtout Al Capone, dernière pièce écrite par Frédéric Dard et jusqu’à ce jour inédite. Al Capone est un personnage qui l’a beaucoup fasciné, sans doute par l’intermédiaire de sa grand-mère qui se repaissait des histoires de ce personnage hors-norme qui mourut finalement de la syphilis. Il avait d’ailleurs rendu un hommage curieux dans un épisode de la saga sanantoniaise, Al Capote en 1992. C’est un véritable inédit qui est proposé ici. La pièce aurait dû, semble-t-il, être le support d’un grand spectacle de Robert Hossein. Si les vieux lecteurs de Frédéric Dard comme moi connaissent déjà les trois autres pièces, ils se délecteront de celle-ci. 

     Le brigadier de Frédéric Dard, Fleuve noir, 2018 

    En 2018 Dans la nuit la liberté est reprise à Trans sur Erdre du 24 août au 8 septembre 2018 

    L’ensemble donne une faible idée de ce qu’était le théâtre de Frédéric Dard qui doit comporter au moins une quarantaine de pièces, mais c’est déjà une excellente introduction, en attendant qu’un jour on continue à publier ces pièces. Il est intéressant de noter que les pièces de Frédéric Dard, vingt ans après sa disparition sont toujours jouées par des troupes assez jeunes, que ce soit Les salauds vont en enfer, ou que ce soit Les Brumes de Manchester, son théâtre reste vivant, vérifiant en partie la prédiction de Pierre Assouline selon lequel l’avenir de Frédéric Dard se trouvait dans son théâtre. Il avançait cela sur son blog le 2 juillet 2018 à propos de l’adaptation de Liberty bar, le roman de Georges Simenon, qu’il pensait avoir été faite par Frédéric Dard ! Mais il semble qu’il ait raison pour le reste de l’œuvre théâtrale du père de San-Antonio. La pièce de Frédéric Dard Dans la nuit la liberté qui s’est d’abord appelée Les six hommes en question est encore un succès. Si Frédéric Dard a été marqué par la guerre et la période de l’occupation, la pièce qu’il en a tiré transmet cette douleur de génération en génération depuis plus de cinquante ans. On ne compte plus les pièces tirées de San-Antonio, notamment l’adaptation qu’on a faite de San-Antonio chez les gones. Ou encore Les vacances de Bérurier, présentées l’an dernier par Bruno Fontaine à la Comédie Odéon. Certes ce ne sont pas des œuvres directement écrites pour la scène par Frédéric Dard, mais plutôt des formes directement inspirées par son œuvre. Cette prolifération montre que Frédéric Dard est en train de devenir sur la scène aussi une sorte de classique un peu inattendu.

    Le brigadier de Frédéric Dard, Fleuve noir, 2018

     

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  •  Fauda, saison 1, 2015

    Fauda est une série télévisée israélienne qui a conquis une audience énorme sur le plan international, il s’est même murmuré que les Palestiniens apprécient aussi cette série. Bien évidemment les BDS ne sont pas contents – on va voir pourquoi – et ils ont demandé à Netflix de renoncer à la distribuer. C’est déjà en soi une bonne raison de la regarder ! Cette série raconte la traque d’un terroriste du Hamas dissident que les services secrets israéliens croyaient avoir tué. L’équipe des traqueurs travaille par infiltration, manipulation, retournement et chantage pour obtenir des informations. L’ambiance rappelle aussi bien The little drummer girl le film de George Roy inspiré du roman de John Le Carré[1] que le roman d’Eric Ambler The levanter[2]. Le premier point sur lequel les BDS se trompent, c’est évidemment que cette série (on se demande s’ils l’ont vue), si elle porte bien un discours politique, n’est pas du tout celui qu’on imagine : il ne cherche pas à démontrer la supériorité des Israéliens sur les Palestiniens. Bien au contraire, il vise à montrer une proximité de fait entre les deux parties, aussi bien parce que chacune des deux parties possède sa logique propre, ses raisons d’agir, que parce que les méthodes employées se ressemblent assez. Sans occulter le contexte politique particulier, il faut d’abord voir cette série comme une sorte de film noir en 12 épisodes. Outre le grand réalisme dont cette série fait preuve, il faut souligner qu’elle a été écrite par Lior Raz qui joue ne même temps le rôle principal, et Avi Issacharoff, tous les deux sont des anciens des unités spéciales du renseignement israélien.

     Fauda, saison 1, 2015 

    L'unité de Mista'arvim pense que le Tigre va venir au mariage de son frère 

    Doron est un vétéran des services secrets qui va reprendre du service pour traquer, Abou Abed, le Tigre, un terroriste, dissident du Hamas, que tout le monde avait cru mort et qui rêve de revanche. L’occasion va leur être fournie de l’approcher lors du mariage de son jeune frère. Les Israéliens pensent en effet qu’il y fera une apparition. Doron et un de ses collègues prennent la place des traiteurs qui doivent livrer des pâtisseries. Mais les choses ne se passent pas comme elles devraient, ils sont repérés, et une fusillade va s’ensuivre, laissant le frère de Taufiq sur le carreau et sa jeune épousée veuve. Taufiq est également blessé et va se faire soigner sous la protection du jeune Walid. Là c’est la cousine de Walid, le docteur Shirin qui s’occupe aussi de Taufiq. La jeune veuve va vouloir se venger et se propose de commettre un attentat dans lequel va décéder la compagne de Boaz, un jeune membre de l’équipe de Doron. La traque s’intensifie et pour obtenir des renseignements, le capitaine Ayoub va exercer son chantage sur un vétéran de la cause palestinienne dont la fille est malade et doit se faire soigner. Mais Taufiq évente le piège et avant que l’unité spéciale n’arrive à lui mettre la main dessus, il aura tué celui qu’il pense être un traitre. En même temps Taufiq avec l’aide de son fidèle Walid, et contre les décisions politiques du Hamas, va tenter de mettre au point un attentat mortel au gaz sarin, en espérant que cela entrainera une répression féroce de la part des Israéliens et qu’à ce moment-là les Etats musulmans seront obligés de se ranger derrière la cause palestinienne. Entre temps Doron dont la femme le trompe avec son collègue, a entamé une liaison avec la belle docteur Shirin en se faisant passer pour un membre de la Sécurité préventive palestinienne. Mais parallèlement le docteur Shirin est soupçonnée de travailler pour les Juifs et Taufiq demande à Walid de l’éliminer. En même temps que le Hamas fait pression sur Walid pour qu’il élimine Taufiq, Doron arrive à se faire engager par Taufiq pour effectuer lui-même l’attentat au gaz sarin. Cependant la femme de Taufiq veut se séparer de lui, elle en a marre de la guerre et voudrait avoir une vie normale. Le capitaine Ayoub va lui proposer de partir pour Berlin où elle a de la famille. Finalement Walid va tuer Taufiq, en espérant ainsi pouvoir épouser le docteur Shirin. Et l’attentat au gaz sarin ne sera pas commis.

     Fauda, saison 1, 2015 

    Scheik Awadalla est venu saluer la femme de Taufiq 

    Comme on le comprend c’est une histoire dense et plurielle. Où les caractères sont très détaillés. D’abord ce qui domine des deux côtés de la barrière, c’est le mensonge et la manipulation. Aux mensonges et à la manipulation de Taufiq, répondent les mensonges du capitaine Ayoub ou ceux de Doron. Mais au-delà de ces mensonges, ou malgré eux, ce qui frappe dans cette série, c’est l’humanité qui s’en dégage. Taufiq, terroriste sanguinaire, est en même temps un père et un époux aimant. Doron manipule Shirin, mais en même temps il en tombe clairement amoureux. Il est d’ailleurs remarquable que les relations entre les Palestiniens et les Israéliens qui se combattent, soient aussi marquées par une attirance quasi physique. Doron est attiré par la belle docteur Shirin, mais le capitaine Ayoub l’est aussi par la femme de Taufiq. Evidemment dans leur rôle d’espion et de terroriste, les protagonistes restent des sauvages. Doron fera éclater la main du Scheik Awadalla à coups de marteau pour le faire parler, sous le regard défait de sa collègue Nurit. Les uns mentent, les autres se font acheter. Ils sont tous finalement très faibles, qu’ils soient Israéliens ou Palestiniens. 

    Fauda, saison 1, 2015 

    Scheik Awadalla soit se porter garant d’un vétéran de la lutte contre Israël 

    Contrairement à la propagande débile des BDS, cette série est loin d’être pro-israélienne, ni non plus anti-israélienne. Par exemple, non seulement elle présente l’Autorité palestinienne avec la bonne volonté de coopérer au travers de la sécurité préventive, mais même le Hamas n’est pas dépeint sous les traits des bêtes féroces cherchant à tout prix la terreur. Les Palestiniens ne sont pas non plus présentés comme des musulmans maltraitant leurs femmes : certes on voit bien ici et là, ce n’est pas si simple, par exemple Shirin a bien du mal à tenir à distance son cousin qui veut se marier avec elle, mais ce n’est pas la règle. Tout le début du film montre du reste le mariage du frère de Taufiq comme un mariage d’amour et non comme un mariage arrangé. Le message politique – s’il y en a un – serait plutôt dans une volonté de coopération et d’une nécessaire marche vers la paix. L’autre point remarquable de cette série, c’est la place qui est accordée aux femmes. Que ce soit l’énergique Nurit, ou le docteur Shirin, ce sont des femmes de caractère, capables d’agir et de tenir tête. C’est aussi le cas de la femme de Taufiq qui prend la décision douloureuse de se séparer de son mari. L’accent est mis aussi sur la tradition d’hospitalité des musulmans. Et rien ne sera caché de la brutalité de l’armée qui investit la maison de la mère et de la femme de Taufiq.

    Fauda, saison 1, 2015 

    Doron manipule le Docteur Shirin 

    La série est tournée en décor naturel, c’est-à-dire qu’elle fait clairement ressortir la différence de situation économique entre les Israéliens et les Palestiniens. Cette différence se traduit d’ailleurs par une supériorité technologique de services de renseignements israéliens, on y verra l’action des drones, des systèmes d’écoute sophistiqués. Les agents de l’équipe à Doron sont des infiltrés, c’est pourquoi les deux tiers de la série est en arabe, ils parlent couramment l’arabe et sont capables de se fondre dans la foule des Palestiniens, récitant au passage les sourates du Coran. Sur le plan cinématographique la caméra est extrêmement mobile, souvent portée à l’épaule, et se glisse au plus près de l’action. Car il y a beaucoup de tension et beaucoup d’action. Pour ceux qui ne connaissent pas la Cisjordanie, c’est aussi une occasion de la découvrir. Manifestement cette série s’est inspiré par sa violence et sa manière de filmer de The shield, la célèbre série américaine qui se passait dans le milieu corrompu du LAPD, sauf bien sûr qu’à aucun moment, et malgré tous leurs défauts les agents de l’équipe de Doron ne se laissent corrompre ou ne sont violents gratuitement. La corruption, ce serait plutôt celle du ministre israélien de la défense, ou certains bureaucrates palestiniens. Mais cette corruption s’arrête à la sécurité d’Israël. Encore que Issam fournira un revolver que le Hamas a acheté à un soldat israélien

     Fauda, saison 1, 2015 

    Le Tigre recrute des volontaires pour des attentats 

    Le lien avec la série The shield est encore plus facile à faire grâce à l’acteur Lior Raz qui incarne Doron. C’est une sorte de Michael Chiklis israélien. Taciturne et solitaire, il incarne l’obsession israélienne des attentats et de la sécurité. Il a une présence impressionnante. Dans l’ensemble tous les acteurs sont excellents, que ce soient les femmes comme Laëticia Eido qui incarne le docteur Shirin, ou Roona-Lee Shimon qui interprète Nurit. Les Arabes sont aussi excellents le mélancolique Hisham Suliman qui joue le rôle de Taufiq, le combattant perdu de la cause palestinienne, ou Shadi Mari’ qui est le jeune Walid, le bras droit de Taufiq qui manifeste des hésitations idéologiques. On verra aussi Henry Andrawes, excellent acteur palestinien, dans le rôle d’Issam le redoutable leader du Hamas, et également le très bon Itzik Cohen dans le rôle de l’ambigu capitaine Ayoub. Il y a des acteurs un peu en dessous tout de même, je pense particulièrement à Tomer Capon dans le rôle difficile de Boaz.

     Fauda, saison 1, 2015 

    Issam veut la peau de Taufiq

    Certes ce n’est pas cette série qui va réconcilier les deux parties et amener une paix durable, mais elle permet à mon sens de mieux prendre la mesure de la complexité de ce conflit. Et puis au-delà de l’analyse politique, si cette série vaut le coup d’œil, c’est aussi parce que c’est une série « noire » où la quasi-totalité des protagonistes sont dans le désespoir et ne trouvent leur grandeur que par lui.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-petite-fille-au-tambour-the-little-drummer-girl-george-roy-hill-198-a114844630

    [2] Excellent roman traduit en français sous le titre Le levantin, Hachette, 1973.

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  •  Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978

    Ulu Grosbard n’a pas beaucoup tourné, une demi-douzaine de films, pas plus. Il était en effet d’abord un metteur en scène de théâtre. Mais ses films ont été très appréciés pour leur rigueur et leurs qualités de cœur. Falling in love, avec Robert De Niro et Meryl Streep est sans doute son film le plus connu, c’est un très bon film. Mais pour le domaine qui nous intéresse, on retiendra l’excellent True confessions, tourné en 1981, avec encore Robert De Niro, et Straight time, d’après le roman d’Edward Bunker. Le film a une histoire très particulière, Edward Bunker dit que c’est Dustin Hoffman qui était une immense vedette en ces temps-là, qui avait acheter les droits d’adaptation pour aider Bunker qui ne gagnait pas beaucoup d’argent avec ses seuls droits d’auteur. Un moment on dit que Dustin Hoffman avait envisagé de le mettre en scène lui-même, mais il y avait renoncé, trouvant la double casquette trop lourde à porter. Il aurait donc été cherché Ulu Grosbard qu’il connaissait depuis des décennies et qui l’avait lancé sur la scène newyorkaise. On peut parler d’un projet de Dustin Hoffman. En tous les cas cela a permis à Edward Bunker de faire ses débuts de scénariste et d’acteur dans un petit rôle. Bunker considérait que cet ouvrage qui était aussi son premier, était sans doute son meilleur, peut-être parce qu’il l’avait écrit en prison.  

    Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978

    Max vient de sortir de la prison de Folsom où il vient de purger 6 ans. Mais il n’est pas quitte pour autant et doit rendre des comptes à son officier de conditionnelle, Earl Frank. Il désire se tenir tranquille, et par l’intermédiaire de Jenny, il va trouver du boulot dans une usine de boissons. Egalement il loue une petite chambre minable. Parallèlement au fait qu’il entame une relation avec Jenny, il va renouer avec un ancien copain, Willy Darin. La femme de celui-ci fait comprendre à Max qu’il doit se tenir à l’écart, qu’il est une mauvaise fréquentation. Willy en vérité est un drogué, assez instable qui déballe son nécessaire pour se shooter dans la chambre de Max. C’est ce qui va valoir à celui-ci les pires ennuis. En effet, l’officier de probation comprend que quelqu’un s’est drogué dans la chambre de Max. Il menotte Max et le remet en prison pour qu’il passe des tests pour voir s’il s’est drogué. Il ne reviendra chercher Max qu’une semaine plus tard, l’ayant oublié au motif qu’il avait eu une semaine chargée. Il tente de faire pression sur Max pour que celui-ci lui dise qui était le drogué dans sa chambre. Ce chantage fait péter les plombs de Max qui casse la tronche à Earl, le menotte et le laisse suspendu à un grillage au bord de l’autoroute. Il va donc maintenant vivre en cavale. Comme il lui faut de l’argent il attaque d’abord des petites épiceries, puis se met en équipe avec Jerry pour faire des attaques à main armée plus importantes. Ils vont ainsi attaquer une banque à tous les deux. Max ne cache pas à Jenny qu’il vit dans l’aléa. Elle l’accepte, et ils vivent ensemble. Le prochain casse est plus compliqué, il s’agit de s’attaquer à une bijouterie importante en plein jour. Il va faire le coup avec Jerry, mais il leur faut un chauffeur pour pouvoir prendre la fuite. Mickey pense lui en trouver un. Mais au dernier moment celui-ci ne peut pas se joindre à eux. Dans l’urgence, Max engage Willy. Le coup se passe assez bien, mais à la sortie, personne ne les attend. Ils sont obligés de prendre la fuite. Dans l’affrontement avec la police, Jerry est tué. Max s’en sort, il se rend chez Willy et le tue. Avec Jenny, ils prennent la route. Mais après quelques kilomètres, Max refuse de continuer avec Jenny et la renvoie à Los Angeles, sans doute parce qu’il n’a pas d’avenir. 

    Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Jenny va aider Max à trouver du travail 

    Le scénario, coécrit avec Edward Bunker, mais aussi sur lequel Michael Mann a participé, est très dense et très rigoureux, décrivant l’itinéraire d’un loser sur lequel les filets de la société se referment inexorablement. Max n’est qu’un petit délinquant, et s’il passe à l’attaque à main armé, c’est plutôt parce que son officier de probation l’y pousse. On se trouve dans le même schéma que dans Deux hommes dans la ville[1]. La société ne fait pas confiance à l’ancien détenu et ce manque de confiance le pousse à se rejeter de lui-même. Pas à pas, il va vers sa propre perte et ne peut pas faire autrement. Tout ce qu’il peut vivre, au niveau d’une relation amoureuse, ou de relations amicales, lui est, d’une manière ou d’une autre, interdit. La morale s’insinue de partout, ainsi Selma va tenter de séparer Max de Willy pour se protéger d’un danger qui n’existe pas. Evidemment l’officier de probation va lui pourrir la vie, aussi bien parce qu’il ne fait pas confiance à Max que parce qu’il veut lui montrer toute l’étendue de son pouvoir. Max dépend de lui. Un simple geste de rébellion, et il le renvoie illico en taule pour des années. Le thème central est donc l’impossibilité de la rédemption pour les délinquants. Ce scénario est directement inspiré de la vie de Bunker qui passa de longues années en prison dès son plus jeune âge. En vérité Bunker s’en est finalement sorti. Il fut élargi au moment même où le film de Grosbard était mis en production. On remarque que le film insiste sur l’absence de glamour de ses personnages. Ce sont des personnes ordinaires, plutôt faibles du reste. Il n’y a rien d’héroïque dans leur comportement, ils sont dans les marges, vivent difficilement. Même Max apparaît naviguer à vue. Jerry lui reproche tout le temps de ne pas être un professionnel, de ne pas respecter le plan initial. Par exemple lors des deux hold-ups, il dépasse le temps imparti, on peut supposer que ce n’est pas seulement par cupidité qu’il continue à voler, mais plutôt par désir de se faire finalement attraper. Il passe un temps incroyable à choisir les mauvaises pistes. Ce ne sont pas vraiment des cerveaux. Quand il va chercher un flingue, il a les pires difficultés à en trouver un.  

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    A sa sortie de prison Max trouve un boulot dans une usine de canettes 

    Grosbard a accepté de tourner ce film sur la proposition de Dustin Hoffman qui a été aussi producteur à travers sa société de production. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il ne serait qu’un tâcheron sur ce projet. On reconnait le style de sa mise en scène, une attention soutenue sur les détails de la vie quotidienne, et puis aussi cette manière très particulière de se saisir des décors réels. Le Los Angeles de Grosbard, n’est pas très joli, ni très moderne. Ce sont des enfilades de quartiers pauvres, de maisons minables, de petits restaurants sans envergure. La mise en valeur de cet univers, pour en faire ressortir tout le poids, dépend de la manière dont il est filmé. On ressent en effet le côté claustrophobique du pauvre logement de Max. De même on comprend sa solitude quand il se trouve attablé chez un marchand de sandwich avec des lumières et des couleurs qui semblent venir d’Edward Hopper. Grosbard va s’attarder longuement sur cette humiliation que subissent les suspects quand ils atterrissent en prison et qu’on les passe au désinfectant. Il a également une habileté à filmer les scènes de rue, même s’il abuse un peu des zooms, chose qui ne se fait plus aujourd’hui. Même Peckinpah le faisait dans des scènes qui annonçaient la violence à venir. L’ensemble est soigné, avec toujours une belle profondeur de champ et une capture de la lumière réelle de Los Angeles très intéressante. La photo est très bonne, et la musique aussi. 

    Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Selma fait comprendre à Max qu’il n’est pas le bienvenu 

    Ce qu’on remarque le plus, je crois, c’est que l’univers dans lequel évolue Max et ses amis, est un univers étroit et borné, étouffant. C’est particulièrement évident quand Max va manger chez Selma et Willy. Dans cette étroite cuisine, on sait la violence prête à exploser lorsque Willy entend corriger son jeune fils. Les scènes d’intimité entre Max et Jenny apporte un contrepoint, non pas comme une promesse, mais comme une mélancolique idée de ce qui aurait pu être dans un autre contexte. Dans ces moments on sent Max complètement en dehors du coup, ailleurs, comme si personne n’était vraiment là. On retrouvera cette idée lorsqu’il va manger des hamburgers avec Jerry et Carol. Ce qui est surprenant dans ce film, et qui en fait le prix, c’est de voir comment la densité des relations humaines va être soulignée par des tous petits détails dans les gestes ou les regards des différents protagonistes. Mais il se passe aussi beaucoup de chose dans ce film, et les scènes de casse sont plutôt bienvenues, rythmées.

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    En taule, Jenny vient voir Max 

    C’est évidemment Dustin Hoffman, avec moustache et rouflaquettes, qui porte le film sur ses épaules. Dans le rôle de Max il est assez crédible, quoique sa petite taille ait parfois du mal à l’imposer. Il est curieusement sobre, cabotinant assez peu. Il est bon, même si ce n’est pas l’acteur idéal pour ce genre de rôle. Le reste de la distribution est tout aussi excellent. Theresa Russell, dont c’était alors la seconde apparition à l’écran – elle avait été lancée par Elia Kazan dans The last tycoon où se pureté et son innocence donnaient à rêver à Robert de Niro – est aussi très juste dans le rôle de Jenny. Elle est à la fois déconcertée et fascinée par Max qua manifestement elle ne peut pas comprendre. Le cauteleux Earl Frank, l’agent de probation, est joué par l’excellent Elmett Walsh qu’on a vu presque toujours dans des rôles de fumiers, notamment chez les frères Coen. Et puis il y a Kathy Bates dans le rôle de Selma. C’était son premier rôle au cinéma, et elle avait encore un physique jeune et svelte. Harry Dean Stanton est Jerry, le gangster qui voudrait bien être un pro. Enfin il y a Edward Bunker dans le petit rôle de Mickey, ce qui nous fait toujours plaisir parce qu’on l’aime bien.

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Max se retrouve seul et en fuite 

    C’est donc une très bonne adaptation de l’univers de Bunker qui reste dans les esprits, quoique moins violent et moins désespéré peut-être que l’ouvrage dont il a été tiré. C’est un bon film, typique d’une époque généreuse où on voulait juste montrer que le délinquant était un produit des ratés de la société, sans pour autant excuser les comportements déviants. Le film n’a pas eu un très grand succès quoiqu’il ait couvert assez facilement ses frais, mais au fil des années il est devenu une sorte de classique. On dit que c’est en travaillant sur ce film que Michael Mann a eu l’idée de ce qui deviendra Heat et qui dans un premier temps fut le téléfilm, L.A. takedown. En vérité la parenté est très peu assurée entre ces œuvres, Michael Mann préférant donner un aspect plus romantique et héroïque à ses histoires de bandits. Peut-être est-ce ce film qui a donné des idées à Michael Mann pour les scènes de nuit qu’il a tourné à Los Angeles dans Thief, Heat et Collateral.  Ici nous sommes plutôt dans la médiocrité de la condition sociale des bandits dont l’existence n’a pas beaucoup d’issues positives. Il est temps de redécouvrir aussi le très discret Ulu Grosbard qui a fait au moins trois films excellents : Straight time, True confessions et Falling in love. 

    Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Max trouve de l’argent en attaquant une épicerie chinoise

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Mickey va faciliter le retour de Max à la vie de truand

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Max et Jerry doivent fuir à pied, après que Willy les ait laissé tomber



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/deux-hommes-dans-la-ville-jose-giovanni-1973-a131469548 

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  •  Edward Bunker, L’éducation d’un malfrat, Rivages, 2001

    Bunker est un personnage singulier. Il a écrit quelques ouvrages de fiction dont au moins trois ont donné lieu à des transpositions à l’écran, No beast so fear a été adapté excellemment en 1978 par Ulu Grosbard sous le titre Straight time, avec pour une fois un très bon Dustin Hoffman. En 2000 Steve Buscemi avait porté à l’écran Animal factory et en 2016, Paul Schrader a réalisé Dog eat dog. Ayant eu une longue carrière de malfrat et de prisonnier, il a été aussi conseiller technique sur des films comme American heart. Il a travaillé au scénario non seulement de Straight time, mais aussi du très méconnu et très bon Runaway train de Konchalovsky. Il a fait aussi une petite carrière d’acteur, sans doute à cause de son physique particulier. On peut le voir outre dans les films auxquels il a participé en tant que scénariste, dans Reservoir dog¸ dans le rôle de Mr. Blue. Il était né en 1933 à Hollywood.

    Cet ouvrage n’est pas de la fiction, mais des sortes de mémoires. Et en les lisant, on se rend compte que ses ouvrages de fiction se sont inspiré de ses propres tribulations. Donc il s’est fait malfrat, mais sans le côté glamour de la chose. Il s’est bloqué pas mal d’années de cabane aussi. Issu d’une famille faite de bric et de broc, il va trainer rapidement de maison de redressement en centre fermé pour adolescent. Il se décrit comme enragé, sans doute victime de la dureté avec laquelle ont traité les délinquants à cette époque. Pourtant à travers toutes ces tribulations malheureuses, il va rencontrer une femme qui va l’aider : il s’agit de la propre femme du grand producteur Hal B. Wallis, Louise Fazenda, à l’époque une actrice sur le retour dont l’heure de gloire est passée. Celle-ci se prend d’affection pour Eddie, lui offre une belle machine à écrire, une voiture, l’habille de la tête au pied, elle tente de le protéger, mais rien n’y fait, entre ses propres conneries et la malchance qui le poursuit, il va vivre une vie de bâton de chaise, tout en cherchant déjà assez jeune à écrire des romans et des scénarios. C’est seulement arrivé à la quarantaine qu’il va réussir à se faire éditer, et ses livres auront du succès. Il n’en a écrit que sept.

    Entre temps il aura connu un peu tout, les casses, les arnaques en tout genre, le jeu, mais aussi la dope. Sans être un accro, il va se shooter assez régulièrement, fréquenter tout ce qui est infréquentable, les putes et les drogués, les voyous sans beaucoup d’envergure il faut bien le dire. Ses mémoires sont très intéressantes, bien que la vie d’un truand, ce soit toujours un peu le même chose. Mais pour nous qui nous intéressons au crime, il y a dans les mémoires de Bunker une sorte d’analyse historique sur ce que c’était la truanderie du temps de sa jeunesse. Par exemple, les relations entre noirs et blancs étaient moins frontales à l’intérieur des prisons. Ou encore l’appareil judiciaire était bien plus féroce que de nos jours, que ce soit en ce qui concerne les enfants ou en ce qui concerne les agents de probation qui faisaient régner une terreur cruelle sur les malfrats qui tombaient dans leur filet.

    Mais Bunker est aussi un homme de goût, en dehors de la littérature qu’il dévorait, il aimait le jazz. Art Pepper, Sarah Vaughan et d’autres encore. Art Pepper, drogué jusqu’aux sourcils et lui aussi malfrat d’occasion quoique saxophoniste génial. La relation qu’il a entretenu avec Louise Fazenda laisse perplexe. Non pas qu’elle se soit passée sur le plan sexuel, mais plutôt que celle que Bunker appelait Maman a rapidement perdu la tête, distribuant son argent tout autour d’elle sans trop d’attention. Mais surtout parce que Bunker laisse entendre que finalement elle lui a donné des goûts de luxe et l’a confirmé qu’on pouvait vivre sans travailler. Cependant de cette relation étrange, il tire des pages très émouvantes quand on sent Louise qui commence à déraisonner. 

    Edward Bunker, L’éducation d’un malfrat, Rivages, 2001 

    Louise Fazenda que Burke appelait Maman 

    Rebelle de naissance, Edward Burke va se heurter naturellement aux institutions, et notamment à la partie psychiatrique qui doit définir qui est fou et qui ne l’est pas, et qui en même temps va user de méthodes nazies – c’est le mot que Burke emploie – pour soi-disant traiter les malades, mais en réalité, il s’agit de les faire tenir tranquilles par tous les moyens, cachets, électrochocs, camisole de force. Bunker va se retrouver à Folsom, sans doute la prison la plus dure de Californie où les gardiens ont quasiment un droit de vie et de mort sur les prisonniers. A la fin des années soixante, il va assister au développement de la révolte des prisonniers noirs. Son vécu le laisse perplexe, il présente d’ailleurs George Jackson comme un imbécile et Angela Davis comme une militante communiste qui se laisse intoxiquer par ses propres principes politiques plus ou moins marxistes et qui était recherchée par le FBI pour avoir fourni des armes à Jackson. Le mensonge a été de présenter Jackson et ses amis comme des prisonniers politiques, alors que c’était des délinquants ordinaires, une technique aujourd’hui bien rodée, mais à l’époque assez inédite. C’est en effet à partir des prisons que la révolte des noirs a pris une allure insurrectionnelle. Pour Bunker en développant un racisme anti-blanc très violent, les prisonniers afro-américains se trompent de cible, et leur combat est condamné à l’échec. La violence qu’il décrit a disparu aujourd’hui, et à ce titre on peut dire que les Etats-Unis ont réalisé à la fin des années soixante une véritable révolution culturelle, même si tous les problèmes raciaux sont loin d’avoir disparus. La spécificité des prisons américaines qu’a fréquenté Bunker, c’est que les blancs y étaient encore majoritaires par rapport aux noirs et aux Chicanos, alors qu’en France c’est la population d’origine immigré qui y est le plus largement représentée. Tout le passage sur Folsom est superbement écrit et terrible.

     Edward Bunker, L’éducation d’un malfrat, Rivages, 2001 

    Angela Davis donnant une conférence de presse peu après son arrestation 

    Mais c’est vers ce moment que Bunker va connaitre la rédemption si je puis dire, il n’a en effet jamais cessé d’écrire. C’est cette voie qu’ont suivie les taulards qui se sont recyclés, comme Alphonse Boudard ou José Giovanni en France. Et finalement après des multiples refus, il va être édité. Il aura du succès et ses ouvrages seront adaptés à l’écran. Il a eu le temps de méditer sur le style. Comme tous les autodidactes, il développe un style très direct sur lequel le fond semble primer sur la forme. C’est un style sec de conteur, quelqu’un qui a l’habitude de raconter des histoires, et quelqu’un qui en a beaucoup entendu aussi. Il y a cependant beaucoup de drôlerie et de dérision, comme une méditation sur la vanité de ceux qui poursuivent un but dans l’existence. Ce style correspond aussi bien à une volonté de transmettre qu’à une volonté de méditer sur sa propre condition. Bref on ne peut rien y faire, Bunker est un personnage particulièrement sympathique qui mérite d’être lu.

     Edward Bunker, L’éducation d’un malfrat, Rivages, 2001 

    Edward Bunker fait l’acteur sur Runaway train en 1985


     

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  • Jacques Deray, Avec la peau des autres, 1966 

    Dans la carrière de Jacques Deray, ce film vient tout juste avant l’énorme succès critique et publique de La piscine, et après le succès mitigé de Par un beau matin d’été. C’est aussi sa quatrième collaboration de Jacques Deray avec José Giovanni. C’est d’une histoire d’espionnage dont il s’agit ici, et qui se passe à Vienne. Le scénario a été adapté d’un roman de Gilles Perrault, Au pied u mur, paru aux éditions Denoël. C’est l’époque où, dans la lignée de John Le Carré, et plus précisément de The spy who cam in from the cold, le film de Martin Ritt, on commence à regarder l’univers de l’espionnage comme moins héroïque et plus sombre, loin des simplismes des films racistes et anti-communistes de James Bond. Ça va assez bien à Gilles Perrault qui est un homme de gauche, plutôt proche du Parti communiste et qui donc ne veut pas vraiment regarder l’univers de l’espionnage d’un point de vue manichéen : les bons, les occidentaux, et les mauvais, les Russes et leurs alliés. Notez que le film se passe à Vienne, ville ambiguë, tandis que l'ouvrage décrit l'aspect sinistre de Berlin-est, et passe son temps à raconter la fuite de tout un réseau pour tenter de passer le mur. En vérité ce film, par sa tonalité ressemble par son atmosphère à Un papillon sur l’épaule, un autre film avec Lino Ventura qu’il tournera en 1978, un film à la bonne réputation, mais qui fut un échec commercial. Avec la peau des autres va donc être un film où l’atmosphère compte plus finalement que l’intrigue, même s’il y a aussi des scènes d’action.  

    Jacques Deray, Avec la peau des autres, 1966

    Fabre est envoyé à Vienne, il doit rencontrer son ami Margery pour récupérer des documents et faire le point sur le fonctionnement de son réseau. En réalité Margery tente d’échapper aux tueurs de Chalieff qui veulent non seulement liquider tout le réseau français, mais également mettre la main sur les fameux documents. Margery va échapper une première fois aux tueurs, assez difficilement. Il finit par rencontrer Fabre, mais il paraît amer, car les services français semblent le soupçonner de trahir. Il promet de donner les renseignements à Fabre. Mais il disparaît avec la belle Anna, une chanteuse de cabaret. En fait il a été enlevé par Chalieff, mais avant cela, il est arrivé à dissimuler sa canne chez Weigelt. Fabre se lance sur sa piste et va découvrir que Margery entretenait des relations avec Weigelt. Ce dernier, très riche, ayant une haute position dans la société viennoise, est sensément l’amant d’Anna. Or en réalité, il est non seulement espionné par les hommes de Chalieff, mais il fait aussi l’objet d’un chantage. Fabre qui comprend que Weigelt fait partie du réseau, tente de le pousser dans ses derniers retranchements. Mais Weigelt par lâcheté joue un double jeu. Avec Chalieff, il simule son propre assassinat pour tenter d’éloigner Fabre. Cependant ce dernier a compris que la vraie canne de Margery se trouvait chez Weigelt. En se rendant avec Kern chez Weigelt, il va trouver la canne, mais il va se rendre compte que ce dernier n’est pas mort. Il le fait parler. Puis, après avoir tué Weigelt et son secrétaire, il va essayer de délivrer Margery. Mais c’est trop tard, ce dernier est mort. Il pense alors que Margery n’a pas trahi puisqu’il lui a fait finalement découvrir la canne. Par contre, il récupère Anna qui n‘est autre que la fille d’une légende de la Résistance et qui donc participe au réseau. Il demande à celle-ci de garder le microfilm qu’il a trouvé dans la canne et conserve une petite clé de mallette dans sa poche. Il donne rendez vous à Anna à la frontière italienne, puis il va à un mystérieux rendez-vous. Là il rencontre un Chinois qui lui tend une valise pleine de billets et qui réclame le microfilm en échange. Fabre comprend alors que Margery trahissait mais pour le compte des Chinois. Il tue le messager chinois qui croyant avoir à faire à Margery menace de le dénoncer aux services français s’il ne leur donne pas le microfilm. Il s’enfuit et finalement regagne la France, après avoir récupéré le microfilm auprès d’Anna, et rend compte de son aventure à son patron auquel il cachera la trahison de Margery. 

    Jacques Deray, Avec la peau des autres, 1966 

    Margery tente d’échapper aux hommes de Chalieff 

    Ce que nous voyons à l’écran, ce sont des hommes désemparés qui ne savent pas vers qui se tourner. Le mensonge est au cœur des relations sociales dans ce milieu, et les buts poursuivis sont obscurs. Margery soupçonne les services français de vouloir se débarrasser de lui à moindre frais. Mais en même temps il ne trouve plus vraiment d’intérêt à son métier, les liens avec Paris s’étant plus que distendus, il travaille pour son propre compte et cherche à mettre de l’argent de côté pour refaire sa vie ailleurs. Weigelt est tout autant fatigué, mais il est déjà riche, il n’a que deux objectifs : cesser de travailler pour les services secrets, et protéger Anna. Margery et Weigelt sont finis, et ils le savent, mais ils se battent encore par habitude, hésitant le plus souvent sur la conduite à tenir. Margery va se débrouiller de refiler sa canne à Fabre, un peu comme s’il voulait revenir au temps d’avant, d’avant ses mensonges. Il n’en aura pas le temps. 

    Jacques Deray, Avec la peau des autres, 1966 

    Fabre rencontre enfin Margery

    Dans cette galerie de portraits, et bien qu’elle n’apparaisse pas au premier plan, c’est Anna qui est le pivot de l’intrigue. En effet, que ce soit Margery ou Weiglet, tous les deux sont motivés par la belle jeune femme. C’est une manière de dire que cette attraction perturbe le fonctionnement des bureaucraties du monde de l’espionnage. Fabre est celui qui ne doit pas douter, et pourtant, il doute. S’il applique strictement les consignes, on voit bien qu’il est ébranlé par sa première rencontre avec Margery. D’ailleurs, redevenant humain si on peut dire, il va cacher à son patron la trahison de son ami pour préserver sa mémoire. C’est évidemment une prise de distance d’avec son service qui semble s’être bureaucratiser. Les motivations de toute cette sarabande ne sont jamais très claires, Hoffman qui travaille à la gare et qui sert d’agent de liaison explique calmement que c’est l’appât du gain qui le motive, et non un idéal politique. Il fera dire à Fabre qu’au fond c’est la même chose pour lui, puisque c’est son métier que de faire le ménage sur les réseaux. Autant dire que les motivations idéologiques sont les plus floues, voire secondaires. On comprend bien d’ailleurs que si pour Fabre et Margery l’action pendant la guerre contre l’ennemi nazi était une puissante motivation, elle n’en a plus beaucoup aujourd’hui. Ce désenchantement est donc la conséquence directe de la fin de la Guerre froide qui semble s’achever depuis la fin de la crise des missiles de Cuba. Et on se prend à penser que le contenu du microfilm n’a aucune importance, ni pour les Français, ni pour les Russes, et même pour les Chinois. On remarque à ce propos que dans ce film, comme dans Les Barbouzes, le film de Georges Lautner qui date de 1964, les Chinois commencent à accéder au vedettariat dans les films d’espionnage. Si les Russes ne sont plus considérés comme un danger, il faut bien trouver une autre menace potentielle, et la Chine de Mao, avec sa brutalité criminelle, tombe à point nommé, encore que la Chine ne soit ici représentée que par un seul individu qui semble faire son travail du mieux qu’il peut, sans trop de préoccupation idéologique. 

    Jacques Deray, Avec la peau des autres, 1966 

    Fabre a rendez-vous 

    L’intrigue étant finalement assez simple, tout va donc reposer sur la réalisation. Et c’est bien en revoyant se film, après notamment avoir revu Symphonie pour un massacre[1] que je me rends compte combien Jacques Deray avait bien intégré les leçons du film noir, certes pas au niveau de Melville, mais pas loin. Il y a d’abord une très bonne utilisation des décors viennois. L’influence du film de Caroll Reed, The third man, me parait évidente. L’architecture un peu baroque de la ville est bien mise en valeur. Vienne est montrée comme une ville froide et sans cœur, un lieu où on ne peut que se perdre. L’utilisation de l’écran large est tout à fait adéquate, même lorsqu’il s’agit de filmer des espaces très resserrés, comme quand Fabre s’introduit dans l’entreprise de transport qui abrite les activités de Chalieff. D’autres tics du film noir sont présents, d’abord l’attrait pour le mystère des escaliers. Ensuite cette manie de mettre le point lumineux au-dessus de la tête du héros, comme si une force mystérieuse le protégeait ou le surveillait à distance. Il y a encore la manière dont sont filmées les arcades qui parsèment le film. Il y a donc une très grande maitrise technique. Deray s’appuie sur l’excellente photographie de Jean Boffety qui est ici à son meilleur. Il y a une belle mobilité d’appareil, justement dans les passages où l’incertitude commence à gagner Fabre. Il y a aussi cette longue séquence située au moment du concert où Fabre est invité, et qui semble tout droit sortie d’un film d’Hitchcock, par exemple, The man who kneew too much, seconde version[2]. Il y a là une belle virtuosité, en passant de la fosse d’orchestre au public, puis à la loge où le correspondant de Fabre arrive en retard. 

    Jacques Deray, Avec la peau des autres, 1966 

    Sous les yeux de Fabre, Weigelt s’effondre, criblé de balles 

    L’interprétation est de haut niveau. Lino Ventura reprend ce rôle d’agent secret qu’il avait déjà occupé dans des films de moins grande envergure comme Le fauve est lâché, ou Le gorille vous salue bien, tout en mettant un peu moins d’énergie physique et un peu plus de réflexion. Il sera encore plus introverti dans Un papillon sur l’épaule. Il est à son meilleur niveau et porte le film sur ses épaules. Ensuite, il y a Jean Bouise qui fait une composition remarquable en incarnant Margery le boiteux. C’était un très grand acteur, mais son physique l’a hélas éloigné des rôles importants, et il a dû se cantonner aux seconds rôles. Son rôle est ici tout en finesse. Il y a ensuite Jean Servais, toujours très bon depuis Du rififi chez les hommes dans ce rôle de fatigué, revenu de tout. La très belle Marilu Tolo a un petit rôle, le seul vrai rôle féminin d’ailleurs. Mais elle n’est qu’un prétexte, une image, une ombre, et n’a pas grand-chose à faire. Et puis il y a les méchants, incarnés naturellement par des allemands. Wolfgang Preiss, dans le rôle de Chalieff, habitué au rôle de génie maléfique depuis son travail dans les films de Fritz Lang. Notez qu’il retrouvait ici Lino Ventura avec qui il avait fait Les mystères d’Angkor, film un peu négligé de la filmographie de William Dieterle. Ici il incarne un personnage cruel avec une belle froideur. On note encore la présence de Reinhart Kolldehoff dans le rôle du louche Hoffman, revenu de tout, et uniquement motivé par l’appât du gain. Il est très bon. On l’a vu souvent dans des rôles d’allemands plus ou moins mauvais, plus ou moins gestapiste, mais ici il s’en éloigne un peu.

    Jacques Deray, Avec la peau des autres, 1966 

    Weigelt n’est pas mort 

    Le film a très bien passé les années. Certes il souffre un peu du manque d’épaisseur de l’histoire, mais c’est compensé par la densité des personnages, le dialogues sont bons, il y a de la vivacité et de la densité dans un film qui dure moins d’une heure trente. Il est pourtant sorti dans une grande indifférence, et s’il n’a pas été un bide, il n’a pas été non plus un succès commercial important, alors qu’à cette époque, entre Les tontons flingueurs, Les aventuriers et Les grandes gueules ou encore Cent mille dollars au soleil, Lino Ventura accumulait les très gros scores. Et si ce n’est pas le meilleur de ce qu’a fait Deray, ça tient tout à fait la route et ça soutient très bien la comparaison avec les thrillers américains du même genre. En quelque sorte, par son côté désabusé, ce film anticipe aussi de ce que fera un peu plus tard Michael Winner avec Burt Lancaster et Alain Delon, toujours à Vienne, avec Scorpio[3]. 

    Jacques Deray, Avec la peau des autres, 1966 

    Fabre veut sauver Margery 

    Jacques Deray, Avec la peau des autres, 1966 

    Après la mort du Chinois, Fabre s’enfuit par les toits



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/symphonie-pour-un-massacre-jacques-deray-1963-a145045704 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/l-homme-qui-en-savait-trop-the-man-who-knew-too-much-alfred-hitchcock--a144245390

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/scorpio-michael-winner-1973-a120335440 

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