• Luis Buñuel, Mon dernier soupir, Robert Laffont, 1982

    Luis Buñuel a été un cinéaste important. Il est aujourd’hui un peu oublié. Mon dernier soupir est un ouvrage de souvenirs, écrit avec l’aide de Jean-Claude Carrière, au soir de sa vie. Il décédera l’année suivante. Il était né au tout début du XXème siècle, en Espagne. Issu d’une famille bourgeoise et plutôt aisée, il se retrouve rapidement en porte à faux avec l’hypocrite société catholique et rigoriste de son temps. Il se liera d’amitié avec Federico Garcia Lorca, Dali, et quelques autres qui auront bouleversé la culture espagnole. Il décrit la société espagnole dans laquelle il a grandi comme encore engoncée dans un Moyen Âge qui n’en finissait pas. Par ses inclinaisons, il fut un révolté, plutôt anarchisant, sans être engagé nulle part, quoique pendant la Guerre d’Espagne il se rangea naturellement du côté des Républicains, ce qui lui valut un exil prolongé jusqu’en 1961. Assez peu intéressé par les choses de l’argent, plutôt orienté vers la poésie, il en vint naturellement à fréquenter les surréalistes. Il fut donc membre du groupe de Breton à Paris. Il ne s’en éloignera que trois ans plus tard. Cette fréquentation le marquera à jamais.  Il est un des rares cinéastes connus qui peut être qualifié de surréaliste. Il lui en restera tout au long de sa vie au moins deux choses : d’abord un athéisme militant, ensuite une sorte de passion pour les écrits de Sade. Un grand nombre de ses films sont marqués par l’athéisme et brocardent l’Eglise catholique, en long, en large et en travers. Je me demandais d’ailleurs si dans notre monde réactionnaire d’aujourd’hui il serait possible de faire des films par exemple ouvertement crachant sur l’Islam. La réponse est non. L’équivalent des films de Buñuel sur l’Islam entrainerait certainement des procès et des bombes dans les salles qui oseraient les projeter. 

    Luis Buñuel, Mon dernier soupir, Robert Laffont, 1982 

    La Cène représentée dans Viridiana scandalisa l’Eglise catholique 

    Ayant grandi dans un pays où l’extrême pauvreté côtoyait l’extrême richesse, Buñuel était très marqué par l’absurdité de tels rapports de classes et le grotesque qui allait forcément avec. S’il détestait autant l’Eglise ce n’était pas seulement pour les absurdes croyances qu’elle mettait en scène, mais aussi parce qu’elle était en Espagne ouvertement le soutien de la réaction et des grands propriétaires. Même s’il n’approuve pas les meurtres de prêtres que les anarchistes commirent au moment de la Guerre d’Espagne, il les comprend. 

    Luis Buñuel, Mon dernier soupir, Robert Laffont, 1982 

    La voie lactée 

    La filmographie de Buñuel ne se réduit sûrement pas à cette opposition farouche. Elle porte aussi sur le rêve, les fantasme, l’érotisme et la mort. Autodidacte consommé, il apprit un peu de technique à Paris. Dès ces débuts, dans ces deux courts métrages, Le chien andalou et L’âge d’or, il brisera les structures traditionnelles de la narration. Ces coups d’éclat ne seront cependant que des feux de paille. Après un détour chaotique par Hollywood, il fera d’abord carrière au Mexique, pays dont il prendra la nationalité et où il s’établira définitivement. Bien que cette période soit moins homogène que la suivante, avec des hauts et des bas, c’est peut-être là qu’elle est le plus originale. Elle se marie d’ailleurs plutôt bien avec le fait que le Mexique après la Seconde Guerre mondiale développait une cinématographie propre, avec de très beaux films, le plus souvent fauchés d’ailleurs. Cette période fut couronnée d’un Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1951 – c’était du temps où le Festival de Cannes ressemblait un peu à quelque chose – pour Los Olvidados, puis d’une Palme d’or pour Viridiana en 1961. Cette reconnaissance internationale lui permit d’accéder à des budgets plus huppés. Il revint donc tourner en France, Le journal d’une femme de chambre, d’après Octave Mirbeau en 1964 et avec Jeanne Moreau.

    Luis Buñuel, Mon dernier soupir, Robert Laffont, 1982 

    Los Olvidados 

    Le reste de sa carrière est plus connu, mais pour ma part je le trouve un peu trop sage, moins percutant que ce qu’il pouvait faire au Mexique par exemple avec des films plutôt étranges comme Subito al cielo en 1952. Il tournera deux films avec Catherine Deneuve, Belle de jour et Tristana, sans doute ce que cette actrice aura fait de mieux. Le premier film est assez convenu, l’histoire d’une femme qui s’ennuie et se prostitue pour réaliser un certain nombre de ses fantasmes. Buñuel ne l’aimait pas trop. Le second est plus étrange avec une histoire d’amputation et de jambe articulée, un retour à cette vieille idée d’un handicap physique irrémédiable autant que paradoxal où se mêle la culpabilité et la honte. Le charme discret de la bourgeoisie ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, comme La voie Lactée. Mais quand on voit le cinéma d’aujourd’hui complètement engoncé dans des formalismes d’un autre âge, Buñuel apparait comme un très grand cinéaste. Comme je l’ai dit ce n’était pas un très grand technicien, il ajustait ses capacités créatrices à l’importance de son sujet. C’est un peu l’inverse d’Hitchcock si on veut : ce dernier n’a jamais eu grand-chose à dire, mais il usait de nombreux artifices techniques qu’il maitrisait – encore que ses ignobles transparences ou l’usage de la couleur verte pour les rêves nous font douter parfois de cette maîtrise – pour masquer le vide de ses films. Il n’existe plus guère de cinéastes de cette trempe, ou peut-être ne veut-on plus produire ce genre de films dont l’œuvre est reconnaissable directement à la fois par une thématique personnelle et une façon de filmer originale. Dans les années 50 et 60, des cinéastes comme Fellini, Bergman, Orson Welles et bien sûr Buñuel avaient suffisamment de succès pour qu’ils deviennent des sortes d’étalon du cinéma mondial.

    Luis Buñuel, Mon dernier soupir, Robert Laffont, 1982 

    Tristana 

    L’ouvrage de Buñuel retrace évidemment un engagement de cinéaste et d’homme de son temps. Cela suffit à en faire l’intérêt, mais au détour des pages on y trouve aussi beaucoup d’humour, ne ménageant guère les personnes qu’il a pu connaitre et donc n’hésitant pas à nous faire part, sans trop d’ostentation cependant, de ses détestations. Il est plutôt caustique avec Dali, ce clown d’Avida Dollars[1], assez peu indulgent avec l’œuvre de Federico Garcia Lorca, et très critique avec Chaplin.  On pourra trouver ses réflexions sur la Guerre d’Espagne assez peu approfondies, s’il fustige les anarchistes et le POUM pour leur désorganisation, il ne tient pas compte du coup d’Etat stalinien du 3 mai 1937 qui envoyèrent les sections d’assaut contre les anarchistes et le POUM, alors que les troupes franquistes avançaient déjà à vive allure

    Extraits 

    « Impossible de boire sans fumer. Pour ma part je me suis mis à fumer vers l’âge de seize ans et je n’ai jamais arrêté. Il est vrai que je n’ai fumé que rarement plus de vingt cigarettes par jour. […] Le tabac, qui se marie admirablement avec l’alcool (si l’alcool est la reine, le tabac est le roi) est un chaleureux compagnon de tous les événements d’une vie. C’est le grand copain des bons et des mauvais jours. On allume une cigarette pour fêter une joie ou pour cacher une amertume. Quand on est seul ou quand on est ensemble. […] Aussi me permettrai-je, respectables lecteurs, pour en terminer avec ces considérations sur l’alcool et le tabac, pères des amitiés puissantes comme des rêveries fécondes, de vous donner un double conseil : ne fumez pas et ne buvez pas. C’est dangereux pour la santé. »

     

    On me dit : et la science ? Ne cherche-t-elle pas, par d’autres voies, à réduire le mystère qui nous entoure ?

    Peut-être, mais la science ne m’intéresse pas. Elle me semble prétentieuse, analytique et superficielle. Elle ignore le rêve, le hasard, le rire, le sentiment et la contradiction, toutes choses qui me sont précieuses. Un personnage de La voie lactée disait : « Ma haine de la science et mon mépris de la technologie m’amèneront, finalement, à cette absurde croyance en Dieu. » Il n’en est rien. En ce qui me concerne c’est même tout à fait impossible. J’ai choisi ma place, elle est dans le mystère. Il me reste à le respecter. »

     

    « Une chose est désormais certaine : la science est l’ennemie de l’homme. Elle flatte en nous l’instinct de toute-puissance qui conduit à notre destruction. D’ailleurs une récente enquête le prouvait : sur sept cent mille scientifiques « hautement qualifiés » travaillant à l’heure actuelle dans le monde, cinq cent vingt mille s’efforcent d’améliorer les moyens de mort, de détruire l’humanité. Cent quatre-vingt mille seulement recherche les méthodes de notre sauvegarde. »



    [1] C’est l’anagramme de Salvador Dali, surnom donné pour le moquer par André Breton.

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  • Police connection, Badge 373, Howard Koch, 1973 

    Eddie Egan est un policier newyorkais dont les exploits ont été à l’origine de plusieurs films, notamment en 1971 de French connection de William Friedkin, il a inspiré le personnage de Popeye. Il présente la curiosité d’avoir aussi fait une carrière au cinéma et à la télévision comme acteur. Badge 373 va donc tenter d’exploiter le filon du flic newyorkais, désabusé, en bute avec sa hiérarchie et à la déliquescence des institutions. Le titre français rappellera ouvertement le célèbre film de William Friedkin. Howard Koch est connu comme producteur de films à petit budget, mais aussi pour avoir réalisé avec Edmond O’Brien le très bon Shield for murder[1]. Ici il a la double casquette du producteur et du réalisateur. Le but va être de donner une sorte de vérité à une histoire policière assez dure, et donc de l’insérer dans la complexité des rapports sociaux inter-ethniques.

     Police connection, Badge 373, Howard Koch, 1973 

    Eddie Ryan tente de faire parler Rita, une droguée, la maitresse de Gigi 

    Eddie Ryan en procédant à une rafle routinière dans une boite de nuit pour coincer des dealers, va involontairement causer la mort d’un Portoricain qui tombe dans le vide alors qu’il tentait de s’échapper. Ryan va donc être suspendu. Il va prendre un emploi de barman dans un bar de nuit où il fait la connaissance de Maureen, employée au même endroit que lui, avec qui il va se mettre en ménage. Un soir il reçoit la visite dans le bar de son ancien coéquipier Gigi et de Diaz un flic portoricain dont instinctivement il se méfie. Il leur offre à boire, mais le lendemain il apprend que Gigi a été retrouvé égorgé. Dès lors il va se donner pour mission la tâche de retrouver son meurtrier. A la veillée funèbre, la femme de Gigi va le mettre sur la piste d’une autre femme, sans doute sa maîtresse, Rita Garcia ou Ortega. Il va la découvrir dans un hôtel où elle est allongée sur un lit, sous l’emprise de la drogue. Elle commence, dans un demi-sommeil, à parler vaguement d’un trafic d’armes vers Porto Rico. Mais alors qu’il commence à partir, persuadé qu’elle ne dira plus rien, des cris le font revenir sur ses pas : il découvre Rita égorgée elle aussi. Il va mettre au courant son supérieur Scanlon de ses découvertes. Celui-ci veut le dissuader de continuer son enquête. Mais Ryan va continuer. Il va ainsi rencontrer des indépendantistes portoricains dont un des leaders semble être le propre frère de Rita, Ruben. Les choses vont se passer plutôt mal. Les sbires de Ruben poursuivent Ryan qui doit sa survie dans un premier temps au fait qu’il détourne un autobus. Mais il finit par être rattrapé, et les portoricains le rossent et l’envoient à l’hôpital. Il va cependant continuer son enquête. En sortant de l’hôpital, il s’en va dans sa maison de campagne où il s’entraîne à tirer de la main gauche, son bras droit étant devenu invalide. Sa compagne Maureen va l’assisté. Les soupçons de Ryan vont se porter sur Diaz, le propre équipier de Gigi. Avec Maureen, il va les prendre en chasse. Mais ils sont à leur tour poursuivis et Maureen sera abattue sous les yeux de Ryan. Celui-ci se fait introduire chez Salazar, une sorte de mafieux portoricain qui lui propose de l’acheter comme il a acheté Gigi. Ryan décline et s’enfuit en sautant par la fenêtre dans l’Hudson. Il retourne chez Diaz et le menace pour le faire parler. Celui-ci finalement explique que des armes vont être livrées cette nuit, et qu’un bateau les chargera vers Porto Rico. Il avoue également que c’est Salazar qui a égorgé Gigi. Ryan prévient Scanlon et fonce à son tour vers le port. Il arrive juste au moment du chargement. Une fusillade s’engage, et la police arrive sur les lieux, empêchant les portoricains de s’enfuir. C’est Ryan qui se charge de poursuivre Salazar qui, armé d’une mitraillette, arrose tout le monde avant de se lancer dans les escaliers d’un échafaudage. C’est en haut de cet édifice que Ryan va le tuer.

     Police connection, Badge 373, Howard Koch, 1973 

    Ryan retrouve Scanlon qui veut le dissuader de cesser son enquête 

    C’est une histoire qui n’a pas trop de consistance : le flic rebelle et démis de ses fonctions qui continue son métier contre tout le monde, prenant des risques inconsidérés. Mais elle présente cependant plusieurs aspects intéressants. Outre la description d’un caractère entêté et incorruptible, il y a un affrontement latent entre les autorités et les Portoricains : la lutte entre gangsters et policiers se double donc d’un affrontement ethnique impossible à résoudre, car si les Portoricains que Ryan pourchasse, sont bien des criminels, ils sont animés d’intentions très complexes. Salazar est un chef de bande cruel et cupide, mais ces traits de caractères sont expliqués par son histoire personnelle et donc par la façon dont les Etats-Unis ont colonisé et soumis Porto Rico. Ruben Garcia est un idéaliste qui rêve d’une révolution à la cubaine qui rendrait aux Portoricains leur dignité dans l’indépendance. New York est le lieu d’un affrontement interethnique sans issue entre des communautés qui se haïssent, même si Ryan n’est pas ouvertement raciste, il voit les « latinos » comme des citoyens inférieurs à ce qu’il est lui. A côté de cette toile de fond, il y a le portrait de policiers, Ryan et Gigi, qui sont décalés et qui pour des raisons diverses et variées n’arrivent pas à faire leur métier correctement, pris entre les rigueurs du règlement et la tentation de se vendre pour améliorer l’ordinaire. Gigi est en effet victime non seulement de son attirance pour une femme qui est sans doute droguée et prostituée, donc l‘inverse de sa propre épouse, mais aussi pour l’argent que Salazar lui procure. Ils sont donc dans l’impossibilité d’avoir une vie de famille stable et cohérente. L’épouse de Ryan l’a quitté, et Maureen décédera clairement par sa faute. L’épouse de Gigi fera part de son amertume à Ryan car elle savait que son mari avait une maitresse. Elle reste seule sans soutien pour élever ses enfants. Maureen meurt elle aussi en laissant deux enfants scolarisés.

    Police connection, Badge 373, Howard Koch, 1973 

    Les portoricains pourchassent Eddie 

    La réalisation va tenter de s’immerger dans la réalité sordide des quartiers pauvres de New York, c’est l’aspect le plus réussi. Il est vrai que dans les années soixante-dix, non seulement la criminalité y était très élevée, les règlements de comptes étaient nombreux entre gangs, mais aussi que les rues étaient peu sûres et mal entretenues. Koch va mettre l’accent sur la misère qui gangrène la communauté portoricaine qui, à l’époque, était le vecteur principal du trafic d’héroïne sur la ville. Il y a donc une utilisation intéressante du décor urbain. Certes ce n’est pas French connection, loin de là, mais on trouve parfois des scènes assez inspirées. La traque nocturne de Ryan dans les rues sordides s’opposant au calme apparent de l’environnement campagnard qu’il a rejoint avec Maureen, un environnement presqu’idyllique dans les couleurs de l’été indien. La longue poursuite en autobus est moins réussie, trop attendue, surtout quand on a vu la poursuite de Popeye en voiture dans les rues de New York. Il y a quelques inconsistances scénaristiques aussi, la traitrise de Diaz est assez peu cohérente, tout comme la passivité de Scanlon et la façon dont Ryan met la main sur Rita apparait un peu trop simple. La mise en scène se veut nerveuse, mais le montage reste un peu défaillant. De même la qualité de la photo pose problème – même pour l’époque – dès lors qu’il s’agit de filmer l’errance de Ryan sous la pluie. De même la présentation des motivations indépendantistes des Portoricains nous parait un peu caricaturale. Au passage on reconnaitra dans l’approche de Ryan du meeting indépendantiste la source de la scène de Taxi driver où on voit Travis se rapprocher dangereusement de la scène où le candidat Palantine va haranguer la foule. Film typiquement newyorkais, il rappelle aussi un peu The detective de Gordon Douglas tourné en 1968, mais en plus déterminé dans l’utilisation des décors réels et de la mise en œuvre d’une réalité sociale et matérielle des plus sordides.  

    Police connection, Badge 373, Howard Koch, 1973

    Scanlon vient voir Eddie à l’hôpital 

    Le film repose presqu’entièrement sur les épaules de Robert Duvall, formidable comédien qui avait été révélé au grand public l’année précédente dans The godfather. Il est excellent comme toujours malgré un physique peu glamour et peu impressionnant.  Il rend de façon convaincante cet entêtement qui confine à l’obsession, il retrouvera un rôle de ce type un an plus tard avec le très intéressant The outfit de John Flynn. A ses côtés on trouve Eddie Egan dans le rôle de Scanlon, et Verna Bloom dans celui de Maureen. Tous les deux sont très justes. Plus problématique est l’interprétation de Salazar par Henry Darrow. C’est un acteur d’origine portoricaine, mais il reste un peu trop dans la caricature du boss mafieux, mélancolique et cruel. 

    Police connection, Badge 373, Howard Koch, 1973 

    Eddie apprend à tirer de la main gauche 

    Badge 373, qui est sensé être le véritable numéro d’insigne d’Eddie Egan dans la réalité, est un film qui se laisse voir, mais qui n’atteint jamais à la grandeur. Sans doute souffrait-il d’un budget relativement faible. Le public l’a un peu boudé, et la critique s’en est désintéressé. C’est seulement dans une période récente qu’on le redécouvre. Du point de vue du film noir, il se situe dans la lignée de ces films de flics hyperréalistes qui ont embrayés sur le succès de French connection.  Mais il est aussi une charnière avec les films noirs italiens, les poliziotteschi qui ont pris dans le début des années soixante-dix le contrepied des réalisations à la gloire des gangsters, étalant l’amertume de la vision d’une société capitaliste qui se délite et qui n’arrive plus à rétablir un semblant d’ordre social et moral. Dans le final de Badge 373, on verra Salazar jeter des billets de banque dans le vide, expliquant clairement avant de mourir que c’est bien les Etats-Unis qui lui ont appris l’importance de la réussite par l’argent. On le regardera aussi comme un élément intéressant dans cette longue chaine de l’évolution du film noir qui va s’orienter ensuite vers ce qu’on a coutume d’appeler le néo-noir qui offrira une stylisation des images plus sophistiquées. Mais dans le début des années soixante-dix, le cinéma américain est à la recherche d’une photographie qui saisit directement et avec le moins de transformation possible la réalité brute de l’instant. Ce film se trouve aujourd’hui dans une bonne copie d’Olive film, mais seulement en anglais. 

    Police connection, Badge 373, Howard Koch, 1973 

    William Salazar a troqué une grande quantité d’armes contre beaucoup d’argent



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-bouclier-du-crime-shield-for-murder-edmond-o-brien-howard-w-koch-19-a131740442 

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  •  Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949

    C’est un film assez particulier. Une sorte de produit hybride entre le film noir et le drame social. Il a été réalisé par Marcello Pagliero qui n’est pas très connu en tant que réalisateur, si ce n’est pour son adaptation de la pièce de Jean-Paul Sartre, La p… respectueuse. Il a été aussi acteur et son nom se retrouve au générique d’un film malheureusement invisible aujourd’hui, de Jacques Deray, Symphonie pour un massacre. Franco-italien, il a fait carrière des deux côtés des Alpes.

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949 

    On ne connait pas grand-chose de Jean Jausion[1] qui est à l’origine du roman. On sait que ce fut un jeune homme de bonne famille, plutôt porté vers la poésie et la littérature, il participa à des groupes littéraires plutôt proche des tendances surréalistes. Il était amoureux d’une jeune femme juive, Annette Zelman, avec qui il devait se marier, mais ce mariage n’eut pas lieu car le propre père de Jean Jausion la dénonça aux Allemands et elle fut déportée et mourut en juin 1942 à Auschwitz. Jean Jausion s’engagea dans la Résistance, participa à la Libération de Paris, puis fut tué en Allemagne alors qu’il s’y trouvait comme reporter de guerre. Son livre, son seul roman, sera publié de manière posthume en 1945 par Gallimard[2].   

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949 

    L’embauche sur les docks  

    Sur les docks du Havre, la vie est dure, l’embauche irrégulière et la paye maigre. Les dockers ont du mal à joindre les deux bouts et plus encore à se loger dans une ville ravagée par la guerre. Laurent est un de ceux-là, ouvrier mal embouché, il a un petit garçon avec Madeleine que son patron drague ostensiblement. Jean qui est chef d’équipe est son copain. Mais quand Laurent lui demande d’intercéder auprès du patron pour avoir une meilleure place, Jean va se heurter à une fin de non-recevoir, Ambilares « n’aime pas sa gueule ». Laurent lui en veut, comme il en veut à sa propre femme. Un jour qu’il travaille avec un noir un peu malade, ce dernier tombe de fatigue, le patron en profite pour virer Laurent. Ce dernier est d’autant plus en colère que sa femme est partie draguer Jean dans la ville. De fil en aiguille, et avec plusieurs verres dans le nez, Laurent va chercher à frapper Jean dans une partie déserte du port. Mais il s’est trompé de personne et a engagé une bataille avec un autre docker ivre qui le rosse et le projette dans la fosse où on répare les bateaux. Laurent meurt. Péniblement le lendemain on remontera son corps. La police évidemment mène l’enquête. Madeleine veut croire que c’est Jean qui, par amour, a tué Laurent. Celui-ci essaie de lui dire qu’elle fait fausse route, mais elle ne veut rien comprendre. La sœur de Madeleine est venue la soutenir dans l’épreuve, et Jean revient le lendemain pour porter une collecte que les ouvriers ont faite pour soutenir Madeleine et son gosse. Madeleine s’entête. Elle n’ira même pas à l’enterrement. D’abord elle relance Jean jusqu’au bistrot où il se noircit proprement, il l’envoie promener sans trop de ménagement, ensuite elle va le dénoncer à la police comme le meurtrier de son mari. Mais le commissaire qui a déjà enquêté sur Jean, ne semble pas trop la croire. Bientôt Jean est innocenté. Il s’en va voir Madeleine pour lui pardonner son attitude, mais c’est trop tard, elle s’est suicidée de désespoir. 

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949 

    Entre Laurent et Madeleine rien ne va plus  

    Le film comporte deux parties distinctes : il y a d’abord la misère ouvrière et les dégâts qu’elle engendre dans les familles. C’est raconté avec beaucoup de minutie, avec un sens du décor très réaliste. Les conditions de travail sont dures, et les intérieurs des maisons, misérables. Cela mène au drame, c’est-à-dire à la rupture de l’amitié entre Jean et Laurent, et la mort de celui-ci puis l’enquête policière qui forme la seconde partie. Ces deux parties sont très équilibrées, mais elles sont filmées de manière assez différente. La première partie met en scène le jour et le travail, la foule et les bateaux qu’on répare où qu’on décharge. La seconde se passe plutôt la nuit, les individus sont détachés de leurs fonctions, isolés par des ombres menaçantes. Si la première partie ressort de la littérature prolétarienne ou du néo-réalisme italien, la seconde se rapproche du film noir par l’utilisation des codes visuels. Mais il y a en plus quelque chose de poétique dans cette errance de Jean, ou même dans la manière des ouvriers de lever le coude. On boit en effet beaucoup, tellement même que le patron du bistrot cherche à freiner les consommations. 

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949 

    Dans une bagarre, Laurent fait une chute mortelle  

    L’atmosphère du film rappelle par moment L’Atalante, le chef d’œuvre de Jean Vigo. La ville du Havre est un personnage à part entière. Mais à l’époque c’est encore une ville en ruine, à l’image de ces vies prolétaires qui n’ont pas d’avenir. Elle a été en effet douloureusement touchée par les bombardements alliés, notamment britanniques, elle en a subi 132, et sa plus grande partie est rasée ! C’est la ville de Raymond Queneau qui disait ne plus la reconnaître, même si après la Libération on a mis des moyens importants pour la reconstruire. Le film se passe donc pendant cette reconstruction. La ville est marquée par son passé ouvrier, mais aussi par l’attrait du grand large. C’est bien ces lieux qui sont représentés dans le cinéma d’avant-guerre, Quai des brumes par exemple. L’attrait du grand-large, c’est forcément une ouverture sur le rêve. C’est à partir du Havre qu’on s’embarquait sur des grands paquebots pour aller en Amérique. Frédéric Dard dans les années cinquante célèbrera cette possibilité dans plusieurs San-Antonio, mais aussi dans des films comme L’étrange Monsieur Steve ou Trois jours à vivre. Evidemment la démocratisation de l’aviation a tué ce rêve de navigation au grand-large. Dans quelques scènes, Pagliero filmera des bateaux qui s’en vont au loin, comme s’ils avaient de la chance de pouvoir fuir cette ville en ruine. Et de fait cette mer si vaste et si calme dans le film s’oppose aussi bien à la fureur des hommes qu’au délabrement de la ville. Mais il reste encore quelques rues sombres autour du port, des rues où il peut se passer beaucoup de drames. 

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949 

    La remontée du corps est difficile  

    C’est l’occasion aussi de célébrer des figures centrales de l’imagerie populaire de ces temps-là. Le bistrotier, ancien boxeur, un peu traficoteur, notamment avec un Allemand un peu simple qui lui procure de l’alcool. La pute plutôt sympathique qui de temps à autre reçoit aussi un peu des gnons, et le gosse mélancolique et solitaire de Laurent et Madeleine qui ne dit jamais rien, subissant déjà les aléas de la vie et les moqueries de ses camarades. Le commissaire n’est pas tout à fait bon-enfant, mais enfin il fait son métier sans être trop pointilleux, comme s’il comprenait la misère dans laquelle baigne cette population qu’il est chargé de surveiller. Le patron, Ambilares, un rien concupiscant, pas très loyal avec ses employés, a aussi des réflexes humains, il aimerait bien que Madeleine le regarde un peu. Ça n’arrivera pas, elle est bien trop accrochée à son idéal ouvrier. Question de classe si on veut. Elle n’est pas très loyale pourtant avec son propre mari, mais de là à trahir sa classe, il y a un pas qu’elle ne franchira pas. Il y a aussi quelque chose de très juste dans les habits usés et mal foutus que portent les différents protagonistes, ça ne fait pas déguisement. Les prolos portent la casquette avec laquelle ils jouent parfois. 

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949 

    La sœur de Madeleine est venue lui apporter son soutien  

    La distribution est adéquate à son sujet. Comme le film se passe dans un milieu pauvre et prolétarien, on ne pouvait pas prendre des acteurs trop glamour. Le film est construit autour de Jean-Pierre Kervien qui était né au Havre. C’est lui qui incarne le prolo Jean Sauviot à la morale rectiligne qui ne veut même pas regarder la femme d’un copain, malgré les relances incessantes de Madeleine. Il faut dire que Saviot est un homme que les femmes regardent, sur lequel elles se retournent. Kervien ne retrouvera plus jamais un tel rôle, il sera abonné aux seconds rôles et aux séries télévisées. Ginette Leclerc est Madeleine. C’est une garce, et Ginette Leclerc en a joué des tonnes. Dans l’imaginaire populaire elle était d’ailleurs associée à la femme de mauvaise vie, sans doute est-ce cela qui lui a procuré des ennuis sérieux à la Libération. Après tout elle s’était moins compromise qu’Arletty. Ici c’est bien une garce, mais elle a des excuses, elle est une victime de la misère et de la fatalité. Robert Dalban incarne Laurent. Il est vraiment excellent, sans doute un de ses meilleurs rôles à l’écran. Il est encore jeune, et ses traits ne sont pas déformés encore par l’alcool. C’est lui la véritable révélation du film. Il a l’air moins figé que les autres acteurs, plus naturel. Il faudrait citer aussi André Valmy dans le rôle du commissaire et Dora Doll dans celui de la pute au grand cœur. Et puis bien sûr Yves Deniau qui joue Albert, le patron du bistrot un peu neurasthénique. C’est un acteur assez fin, peu théâtral, bien qu’il soit par ailleurs chansonniers, et qu’on a vu un peu partout dans le cinéma français des années trente jusqu’à la fin des années cinquante. En 1951, il retrouvera Marcello Pagliero pour La rose rouge, un film à la gloire du célèbre cabaret de Saint-Germain des Prés. Il n’avait cependant qu’un physique de bistrotier qui lui limitait l’accès à des rôles importants. Grégoire Aslan est Ambilares, le patron des dockers, cauteleux et méchant, il est aussi très bien. On verra également Fréhel, la grande chanteuse réaliste, dans le rôle d’une sorte de maman qui couve toute une tripotée de noirs qui se font exploiter honteusement sans oser rien dire. 

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949 

    Madeleine a donné rendez-vous à Jean  

    Sur le plan cinématographique, il y a dans ce film quelques scènes vraiment magnifiques, la remontée du corps de Laurent depuis le fond de la fosse de réparation des navires, l’attente de madeleine qui a donné un rendez-vous aléatoire à Jean. Ou encore lorsque le commissaire raccompagne Madeleine après le départ du train qui emporte son fils qu’elle a confié à sa sœur. Il y a une composition des plans qui est tout à fait étonnante. Les scènes de bistrot sont peut-être plus banales, quoique très justes sur le plan poétique et réaliste. On peut citer encore la scène finale qui voit Jean s’éloigner de la maison de Madeleine parmi les décombres de la ville, tandis que celle-ci a mis fin à sa vie misérable. 

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949 

    Le commissaire est venu accompagner Madeleine à la gare  

    C’est une très bonne surprise que de retrouver ce film un peu trop négligé par la critique, sans doute à l’époque on devait trouver qu’il sentait un peu trop la transpiration. En tous les cas il offre une sorte de témoignage, non pas documentaire, mais sur les rêveries d’une époque révolue, il cerne peut-être mieux que beaucoup de livres savants la mentalité prolétaire et ses désenchantements. 

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949  

    Par dépit Madeleine dénonce Jean comme meurtrier

    Un homme marche dans la ville, Marcel Pagliero, 1949 

    Jean repart après avoir laissé une lettre à Madeleine



    [1] http://www.leshommessansepaules.com/auteur-Jean_JAUSION-468-1-1-0-1.html

    [2] Ce livre est très difficile à trouver, il se propose sur Internet à des prix tout à fait déraisonnables.

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  • Patrick Pécherot, Hével, Gallimard, 2018

    Hével, le titre, annonce tout de suite le contenu puisque ce mot est la forme hébraïque d’Abel. Il sera donc question ici de jalousie et de haine, d’envie peut-être aussi. Des sentiments qui mèneront forcément à la mort et peut-être au meurtre. Gus et André sont deux camionneurs qui besognent dans le Jura en effectuant des livraisons pour les entreprises du département. La vie est dure, ils ne gagnent pas tant que ça et leur camion est plutôt un peu fatigué, menaçant de s’écrouler. La vie s’écoule lentement dans l’amitié et le travail. Mais voilà qu’un jour Gus été André vont croiser un déserteur de l’armée française et qu’ils ont le malheur de le prendre avec eux. Gus s’étant battu avec des Arabes, il est blessé et donc Pierre – le déserteur – va le remplacer. Gus n’apprécie pas ce nouveau venu qui en quelque sorte le marginalise. Mais André tient à le faire passer en Suisse, d’autant qu’ils pensent que les gendarmes poursuivent Pierre. Les deux hommes vont partir à pied pour traverser la frontière. Gus va partir derrière eux, sur la piste, il va croiser un collecteur de fonds du FLN. Il comprend alors que les gendarmes sont plutôt à la recherche de celui-ci qu’à celle de Pierre. Gus sera le seul survivant de cette aventure. Le roman, assez bref, possède deux parties bien distinctes : la tournée en camion de Gus et André, et la rencontre avec Pierre, et puis la seconde qui est la dérive proprement dite de Gus, isolé, livré à lui-même. Nous sommes en 1958, au moment de la Guerre d’Algérie, avant l’arrivée au pouvoir du général De Gaulle. Pécherot va tenter de donner à son récit un parfum d’époque, à la fois en notant des détails précis sur les chansons qui passent à la radio, quelques échos des combats en Algérie, ou encore des faits divers qui à l’époque ont défrayés la chronique. Le récit étant mené le plus souvent à la première personne, on y retrouvera d’une manière un peu tremblotante des formes familières volontairement datées. On y trouvera bien sûr quelques anachronismes : en 1958 Vince Taylor n’est pas du tout connu par exemple et Sa jeunesse la chanson d’Aznavour n’a été enregistrée qu’en 1963. Mais ce n’est pas là l’essentiel. L’essentiel c’est le cadre : la guerre d’Algérie. Pécherot tente d’en montrer la complexité et surtout le fait que les soldats engagés dans ce conflit n’en comprennent pas très bien le sens. Ce conflit se traduit naturellement par une haine féroce entre les travailleurs algériens et français sur notre sol. Tout se passe comme si la France en pleine transformation économique avait besoin de se débarrasser de l’Algérie pour poursuivre son développement. Le roman comprend assez peu de personnages. Outre ceux dont nous avons parlé, il y a le portrait de Simone, une bistrotière qui a eu une attitude courageuse pendant la Résistance, mais qui maintenant attend. Les Arabes ne sont pas très caractérisés, ils appartiennent seulement au décor. Le corps du texte prend la forme d’une confession, celle de Gus. Il apparaît comme interrogé par un journaliste qui essaie de comprendre les ressorts d’un fait divers ancien. A travers cette confrontation, ce sont deux époques qui s’affrontent et qui ne peuvent pas se comprendre, plus que deux hommes. Il est possible que Gus ne dise pas la vérité. On ne le saura pas.

    Patrick Pécherot, Hével, Gallimard, 2018

    Il y a comme toujours dans le meilleur de Pécherot une nostalgie pour une sorte de culture prolétarienne basée sur le travail et l’amitié, ce qui lui permet de retrouver ses racines. Il se rattache à de nombreux ouvrages ou films qui se saisissent du camion et des camionneurs comme les figures de la modernisation de la France. Ils mangent des kilomètres, mettent en relation des territoires disjoints, apportent des bonnes et des mauvaises nouvelles dans les bistrots routiers où ils vont se restaurer. C’était à la mode à la fin des années quarante et au début des années cinquante : Le salaire de la peur de Georges Arnaud , Du raisin dans le gas-oil de Georges Bayle – adapté à l’écran sous le titre de Gas-oil par Gilles Grangier avec Jean Gabin dont le nom est cité à plusieurs reprises dans le livre de Pécherot – ou encore dans Batailles sur la route de Frédéric Dard . Le camion est l’objet qui permet de passer d’un espace à un autre, de fuir l’emprisonnement, d’échapper à son passé ou à la police. C’est en même temps un lieu clos, dans la cabine de conduite c’est le lieu de l’amitié entre Gus et André. Il n’y a pas de place pour une troisième personne. C’est donc aussi le symbole de l’errance sans but, on tourne en rond.

    Patrick Pécherot, Hével, Gallimard, 2018

    André a perdu un frère en Algérie, c’est aussi ce qui le rapproche de Pierre. Mais cela nous donne l’occasion de parler de la manière dont des individus jeunes et sans expérience, provenant d’un peu tous les milieux vont se transformer en soldats et se comporter comme tels, avec les meurtres que cela entraîne forcément. On y parlera de la torture. Pécherot évoque ceux qui ont dénoncé la torture, le général de la Bollardière ou Jean-Jacques Servan-Schreiber. Gus, prolétaire sans véritable statut, les perçoit comme des bourgeois, à peine capable de faire des beaux discours : comme s’il pouvait y avoir une guerre propre ! Que le but de la guerre soit bon ou mauvais, dans son déroulement, elle ne peut être que dégueulasse. Le nier est franchement stupide. C’est un constat, qu’on soit ou non pacifiste. Cette question était déjà implicite dans Tranchecaille qui se situait pendant la Première Guerre mondiale, dans les tranchées. Si on comprend bien les intentions de Pécherot de mettre en scène des individus plutôt écrasés par une situation qui les dépasse, le parallèle entre la Résistance et l’action du FLN nous semble un peu léger. En effet les Allemands ont occupé la France pour la piller, tandis que les Français se sont installés en Algérie pour développer ce pays, même si pour ce faire ils ont exploité une main d’œuvre abondante et bon marché. On peut être opposé à l’idée de colonisation, tout en reconnaissant pour autant cette réalité. Après l’indépendance de l’Algérie, non seulement de nombreux Algériens d’origine arabe ou kabyle suivront de fait les Français pour venir en métropole, mais les autorités issues de l’indépendance se laisseront aller à vivre de la rente gazière et pétrolière sans vraie intention de développer le pays. Mais ce n’est peut-être pas là l’essentiel de la critique qu’on peut faire à Pécherot. Juger des raisons d’un conflit militaire est souvent la chose la plus difficile qui soit. Après tout la Guerre d’Algérie n’est que la toile de fond pour Pécherot d’un roman noir. On ne lui demande pas vraiment d’être un expert de l’indépendance de l’Algérie.

    Patrick Pécherot, Hével, Gallimard, 2018

    La personnalité de Gus manque sans doute de raffinement dans l’écriture. C’est pourtant le héros – plus ou moins négatif – de l’ouvrage, les autres personnages, André, Pierre et même Simone, restent dans le vague de leurs déterminations. En effet Pécherot le décrit dans l’ambiguïté de ses sentiments et de ses volontés, et du reste on ne saura pas trop s’il dit la vérité dans sa « confession ». Cependant on ne connaitra pas les raisons profondes de cette jalousie profonde qui semble le motiver pour plonger vers le mal. C’est peut-être cet aspect, ce manque, qui rend le livre un peu bancal. On notera aussi une transformation de l’écriture au cours du roman. Au fur et à mesure que l’on passe d’une forme prolétarienne à la traque dans l’hiver et la neige, le récit devient plus emprunté, plus « célinien » si l’on veut, le récitant se mettant à apostropher directement son interlocuteur. On ne sait pas trop si c’est voulu, mais cela rend les colères de Gus un peu artificielles selon moi et on accroche moins. Néanmoins si ce n’est pas le meilleur de Pécherot, je lui préfère Tranchecaille et Une plaie ouverte, cet ouvrage vaut le détour et mérite d’être lu, d’autant que les bons romans publiés dans la Série noire sont aujourd’hui plutôt rares et très souvent ils pèsent sur l’estomac.

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  •  L’homme qui en savait trop, The man who knew too much, Alfred Hitchcock, 1956 

    Il s’agit du remake d’un film qu’Hitchcock avait réalisé en 1934, avec le même titre, et avec Peter Lorre, dans un contexte différent. Très avare Hitchcock aimait bien faire des économies en recyclant des vieilles intrigues dont il était propriétaire. Ici l’histoire d’espionnage relativement compliquée est remplacée par une intrigue fumeuse autour d’une tentative de meurtre à l’encontre d’un premier ministre d’un pays étranger combiné de curieuse façon et commandité par l’ambassadeur de ce même pays dont on ne prononce jamais le nom. Hitchcock a forcé un peu sur le côté exotique puisqu’on y trouve des Français, mais aussi des Marocains dans une Afrique du Nord présentée dans un état d’arriération pas possible et peu vraisemblable même dans les années cinquante, et puis on revient à Londres.

     L’homme qui en savait trop, The man who knew too much, Alfred Hitchcock, 1956 

    Dans le bus qui va de Casablanca à Marrakech, les McKenna se heurtent à la susceptibilité arabe 

    Les McKenna, une riche famille américaine, se sont offerts des vacances au Maroc, après avoir fait un détour par Londres et Paris. Dans le bus qui va de Casablanca à Marrakech, ils font la connaissance de Louis Bernard, un Français qui les tire d’embarras après que le jeune garçon, Hank, se soit heurté à un arabe qui l’accuse d’avoir enlevé le voile de sa femme. A Marrakech, ils décident de passer une soirée avec Bernard, mais celui-ci se désiste au dernier moment. Au restaurant, ils retrouvent un autre couple, les Drayton, dont la femme semble être une admiratrice de Jo qui était, avant son mariage, une chanteuse à succès. Le lendemain, alors qu’ils visitent le marché en famille et avec les Drayton, Bernard qui s’est déguisé en arabe, il s’est collé du fond de teint et a passé une gandoura, est assassiné d’un coup de couteau dans le dos alors qu’il est poursuivi par la police. Avant de mourir il confie à Ben qu’un certain Ambrose Chappell va être assassiné à Londres. Comme Ben doit faire une déposition à la police, il s’y rend avec Jo, mais confie la garde de Hank à madame Drayton. La police française lui révèle que Bernard était un agent secret, mais elle le soupçonne aussi de cacher quelque chose. Au beau milieu de l’interrogatoire, Ben reçoit un mystérieux coup de fil qui lui fait comprendre que Hank a été enlevé. Il ne peut donc plus rien dire. Les McKenna s’apercevant que les Drayton se sont envolés, décident de se rendre à Londres. Ambrose Chapel est en réalité une église, et non un homme, c’est là que la bande se terre pour préparer l’assassinat d’un homme au cours d’un concert qui doit avoir lieu. Et c’est là qu’ils détiennent le petit Hank. L’obstination des époux McKenna va empêcher le meurtre du premier ministre d’un pays étranger et indéterminé, celui qui devait le tuer mourra. Ils vont se faire inviter justement par le premier ministre ce qui leur permettra de pénétrer dans l’ambassade pour tenter de retrouver leur fils. Celui sera averti par sa mère qui lui chante a capella une chanson qu’ils répétaient ensemble, Que sera, sera. L’enfant sera sauvé grâce à madame Drayton et les méchants punis, bien entendu. 

    L’homme qui en savait trop, The man who knew too much, Alfred Hitchcock, 1956 

    Jo vient d’apprendre que Hank a été enlevé 

    L’histoire est évidemment invraisemblable et n’a pas beaucoup d’épaisseur. Comme souvent Hitchcock qui ne doutait de rien, compte sur sa maitrise technique pour faire passer la pilule. Son idée aurait été de mettre en scène une famille d’Américains ordinaires qui doivent faire face à un événement dramatique, le kidnapping d’un enfant. Il s’agirait de montrer la tension entre le devoir qui consiste à prévenir la police d’un meurtre qui va peut-être être perpétré, et l’égoïsme de ce couple qui veut d’abord sauver son enfant. C’est du moins ce qu’a dit après coup Hitchcock de ce film. Cette thématique plus ou moins maitrisée va se décliner à travers toute une palette de clichés aussi curieux qu’incongrus. L’épouse McKenna apparaît à la fois comme une femme soumise qui fait ce que lui demande toujours son mari, et en même temps c’est elle qui parait la plus perspicace, non seulement elle remarque l’attitude louche de Bertrand, mais aussi elle se méfie des Drayton, quoi que ceux-ci feront taire facilement ses préventions en lui rappelant qu’ils connaissent toutes ses chansons et qu’elle est leur chanteuse préférée. Rien de mieux que de flatter une femme pour endormir sa méfiance. Evidemment une fois de plus, Hitchcock se débrouille pour montrer combien les policiers sont incompétents puisque de sont les époux McKenna qui vont dénouer l’affaire : sauver le premier ministre, récupérer leur enfant, et détruire les gangsters. 

    L’homme qui en savait trop, The man who knew too much, Alfred Hitchcock, 1956 

    Ben cherche un certain Ambrose Chappell 

    Quoi qu’il en soit, on retrouve toujours la rhétorique classique du désordre créé par un événement extérieur, et la nécessaire remise en ordre de la vie sociale par la destruction des criminels. L’histoire est astucieusement montée autour de la compassion naturelle qu’on peut avoir à l’idée d’un kidnapping d’enfant. Ces ressorts éculés font évidemment qu’il est difficile de s’intéresser aux personnages au-delà de la durée du film. C’est d’autant plus difficile que les scènes « humoristiques » un peu pénibles émaillent l’intrigue. Comme par exemple la scène interminable au restaurant où pour se plier aux coutumes locales, il faut manger avec les doigts, et Ben a du mal à caser ses longues jambes. Si Hitchcock est sans doute un bon technicien de l’image, on se demande souvent s’il est autre chose. En effet dans The man who knew too much, il y a un timing qui n’est pas très bon. Outre la scène du restaurant déjà citée, il y a cette interminable séquence de l’Albert Hall où l’orchestre n’en finit plus de jouer. Le film pourrait facilement durer une demi-heure de moins, sans que cela change. Les scènes inutiles abondent, comme celle qui voit Louis Bernard discutailler avec l’arabe qui est sensé l’avoir apostrophé. 

    L’homme qui en savait trop, The man who knew too much, Alfred Hitchcock, 1956 

    Jo attend son mari devant l’église 

    Si le scénario est plutôt bancal, la réalisation ne manque pas de défauts non plus. Outre le souci du tempo que nous avons souligné, il y a des défauts très typique de l’œuvre d’Hitchcock. Le premier et le plus important est sans doute la saturation du film à partir de transparences assez grossières. C’est difficile de comprendre cela. En effet le film qui disposait d’un budget très important a utilisé des décors réels, aussi bien au Maroc qu’à Londres, et pourtant, non seulement les mauvaises transparences sont constantes dès lors qu’un des protagonistes utilise un moyen de déplacement, mais aussi elles servent à filmer des scènes de foule, notamment à Marrakech. A croire qu’Hitchcock ne savait pas très bien utiliser les décors réels. Je passe sur le côté exotique du décor. Il y a également dans toute la première moitié du film cette horrible couleur verdâtre qui, du moins à cette époque, est la marque de fabrique des films d’Hitchcock. Comme on sait que le réalisateur contrôlait absolument tout, du scénario, aux vêtements des comédiens, et jusqu’au moindre détails des décors, il est évidemment responsable de la couleur aussi, et ce n’est pas franchement une réussite. Ceci étant il y a comme toujours de beaux mouvements de caméra, notamment à la grue. Il saisit aussi très bien – quand il ne déconne pas avec les transparences – la profondeur de champ et sait s’en servir. Mais est-ce que cela fait un style ? Pour les amateurs, apparemment oui. La scène qui, vers la fin, voit Jo chanter pour alerter son jeune fils est certainement réussie sur le plan du montage et de la tension, très bien soutenue par la chanson Que sera, sera. 

    L’homme qui en savait trop, The man who knew too much, Alfred Hitchcock, 1956 

    Jo chante Que sera, sera 

    L’interprétation a été construite autour du couple James Stewart-Doris Day. La première question qui se pose est la différence d’âge. En effet, James Stewart apparait très âgé, bien qu’il n’ait que 47 ans à l’époque, beaucoup plus en tous cas que Doris Day qui semble être sa fille. Cette dernière avait été choisie par Hitchcock qui faisait une fixation sur les blondes, pour remplacer en quelque sorte Grace Kelly qui l’avait abandonné pour faire sa vie avec le Prince Rainier. Sans doute a-t-il été déçu, en effet Doris Day n’a pas cette froideur brûlante de Grace Kelly ou de Kim Novak. Elle a un côté un peu trop rose et un enthousiasme contagieux qui lui ôte toute ambiguïté. Elle a un abatage étonnant, comme une meneuse de revue, ce qui semble la mettre en opposition avec son statut de mère éplorée à la recherche de son enfant. Hitchcock l’avait affublé d’un tailleur gris souris, mais aussi d’une coiffure tarabiscotée : ces deux éléments se retrouveront dans Vertigo, repris pour le personnage de Kim Novak. Doris Day était à cette époque une énorme vedette, et une chanteuse à succès. Sa version de Que sera, sera, sera vendue à des millions d’exemplaires dans le monde entier et tout le monde fredonnera cette rengaine. Doris Day se plaignit de ses relations avec Hitchcock qu’elle trouvait un peu distant avec elle. Au moins elle n’a pas eu à subir le harcèlement sexuel de Tippi Heddren. C’est déjà ça ! James Stewart est constant. Il se prête apparemment sans déplaisir aux pitreries hitchcockiennes. C’était déjà son troisième film avec Hitchcock, il y aura encore ensuite Vertigo[1]qui est tout de même bien plus intéressant. Il joue toujours le même personnage, cet homme ordinaire qui se trouve devoir agir lorsque des événements inattendus surviennent. Ce brave garçon dégingandé qui ne sait jamais trop quoi faire de son corps et qui met du temps à réagir et à comprendre ce que tout le monde a compris avant lui. On retrouvera Daniel Gélin dans le rôle bref mais significatif de Louis Bernard. J’aime bien Gélin, mais ici il n’a pas trop l’air de savoir où il se trouve. Peut-être cela venait il des problèmes de langue ? le couple Drayton – les méchants – est assez bien dessiné, avec Brenda de Manzie qui se torture un peu parce qu’elle s’est attachée à l’enfant kidnappé, et qui est très bien. Bernard Miles est son mari sans scrupules. Aussi mauvais qu’il est bigleux et qui trouvera une mort bien méritée finalement. Il se déguise en plus en curé d’un ordre épiscopal, pour Hitchcock se serait un affront qu’il se déguisa en curé catholique. On remarque que ce couple maudit est aussi aidé dans ses entreprises criminelles par une autre bigleuse, comme si pour Hitchcock les assassins compensaient par leurs crimes une défaillance physique qui les enlaidit. Reggie Nalder, acteur autrichien que l’on vit aussi beaucoup en France dans des rôles de nazi, prête ses traits étranges au tueur à gages. Bernard Hermann, longtemps le musicien fétiche d’Hitchcock, joue son propre rôle en dirigeant l’orchestre qui se produit à l’Albert Hall.

    L’homme qui en savait trop, The man who knew too much, Alfred Hitchcock, 1956 

    Ben et Hank vont sortir sous la menace d’un revolver 

    Le film fut un énorme succès public lors de sa sortie, la critique était cependant à l’époque plus mitigée, trouvant l’exercice un peu vain tout de même. Les cuistres de la Nouvelle Vague n’étaient pas encore passé par là pour nous indiquer combien la cinématographie d’Hitchcock était originale et excellente. C’est seulement avec le temps, et parce qu’Hitchcock qui avait un vrai sens de la publicité, est devenu l’archétype de l’auteur, qu’on trouve que tout ce qu’il a fait est très bon. Le passage du temps est pourtant très sévère avec cette œuvre mineure. Elle n’apparait plus que comme un simple film de distraction destinée à un public familial – le kidnapping d’enfant l’oblige. Mais surtout les artifices visuels hitchcockiens sont insuffisants pour masquer ce vide. Il faut dire qu’aujourd’hui l’idée de tuer quelqu’un d’un coup de révolver au moment d’un coup de cymbale est proprement incongru.  

    L’homme qui en savait trop, The man who knew too much, Alfred Hitchcock, 1956

    Hitchcock dirigeant James Stewart et Doris Day 

    L’homme qui en savait trop, The man who knew too much, Alfred Hitchcock, 1956



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/sueurs-froides-vertigo-alfred-hitchcock-1958-a114844812

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