•  Marathon man, John Schlesinger, 1975

    C’est un thriller, avec beaucoup de rythme et d’action. Le scénario est une adaptation par l’auteur lui-même d’un roman à succès. Mais William Goldman c’était fait connaitre par des grands succès comme Harper ou Butch Cassisdy and the Sundance Kid. Ce qui nous intéresse ici c’est que le film s’inspire – plutôt de loin que de près du reste – de Josef Mengele, ce médecin nazi qui a échappé miraculeusement à toutes les traques pour mourir dans son lit en 1985 et qui était connu pour ses expériences douteuses sur des Juifs. Ici le personnage est édulcoré, sous le nom du docteur Szell, c’est un simple dentiste qui a fait fortune et qui se cache au Brésil. On ne saura pas quelles ont été précisément les exactions commises par celui qui est aussi présenté comme un criminel de guerre. Si on veut avoir une meilleure approche de Mengele, il vaut mieux lire Olivier Guez et son roman La disparition de Josef Mengele, dans lequel sa cavale misérable est décrite sur la base de témoignages sérieux[1]. Mais en 1975, on ne savait pas grand-chose de ce savant fou, on ne connaissait que ses crimes dans les camps de concentration. il restait un mystère pour l’opinion. C’est une production très typique des années soixante-dix. La réalisation a été confiée à John Schlesinger, réalisateur britannique, qui avait obtenu un succès énorme avec Midnight cowboy avec déjà Dustin Hoffmann. Toute cette époque semble maintenant très lointaine : en ce temps le cinéma pouvait construire des succès sur des vedettes au physique banal comme Dustin Hoffmann et avec des scénarios qui se voulaient aussi le véhicule d’une forme de conscience sociale, au-delà d’un simple divertissement. Dustin Hoffmann était le cœur même du projet et à cette époque lointaine, il était une énorme vedette. On n’était pas encore revenu dans les thrillers à des héros bodybuildés comme Schwarzenegger ou Stallone ou encore Bruce Willis. Les acteurs de petite taille comme Dustin Hofmann ou Al Pacino avaient toute leur chance.  

      Marathon man, John Schlesinger, 1975

    Thomas Levy est un étudiant en histoire, et il a comme passion de s’entraîner à Central Park pour faire le marathon. Tandis qu’il court, un Allemand, Klaus Szell, se rend dans une banque pour se livrer à de mystérieuses transactions. Sur le chemin du retour, il traverse la quartier juif, il se prend de bec avec un automobiliste juif, et cela provoque un accident. Cet accident va avoir des conséquences sur le long terme. Le frère de Klaus Szell est un criminel de guerre qui se terre au Brésil pour échapper aux commandos juifs qui sont à ses trousses. Et donc Christian Szell va être obligé de revenir sur New-York pour débloquer les diamants qui dorment dans un coffre de banque. « Doc »Levy qui est le propre frère de Thomas, participe sous le couvert d’une agence de renseignement américaine au trafic de diamant. Or il est victime à Paris de plusieurs tentatives d’assassinat. Dans le même temps Thomas va tomber amoureux d’une femme, Elsa, qui se prétend suisse. Leur romance prend du plomb dans l’aile quand ils sont tous les deux attaqués dans Central Park. De retour à New-York, « Doc » est heureux de retrouver son frère, tous les deux ont en commun le fait que leur père, un historien aussi, s’est suicidé au début des années cinquante dans le moment de la c hasse aux sorcières. Il invite Elsa et Thomas au restaurant, mais il piège la jeune femme qu’il accuse de ne pas être suisse, mais allemande. Cela fait un mini-scandale et les deux frères se disputent. « Doc » se rend ensuite à un mystérieux rendez-vous où il va rencontrer directement Christian Szell. Ça se passe mal, et après que « Doc » ait giflé Christian, ce dernier le tue. « Doc » a seulement de rentrer pour mourir dans les bras de son frère. Il ne dira rien. Cependant Szell et sa bande, à laquelle appartient aussi un membre de la police, pensent que Thomas détient des informations. Ils vont l’enlever et le torturer avec une roulette de dentiste. Très difficilement Thomas va arriver pourtant à s’échapper. Il va demander de l’aide à Elsa. Mais il va comprendre qu’elle est de mèche avec Szell. Il tuera le policier véreux et ses deux complices, mais Elsa a elle-même été tuée. Szell est retourné à la banque pour récupérer les diamants. Mais en traversant le quartier des diamantaires, une vieille femme le reconnait. Là encore il va échapper difficilement à ses poursuivants. C’est Thomas qui va finalement l’arrêter dans une sorte de château d’eau, Szell mourra finalement par lui-même, victime de sa cupidité. 

    Marathon man, John Schlesinger, 1975 

    Thomas est très amoureux d’Elsa 

    En mettant plus particulièrement l’accent sur l’action et les rebondissements permanents, le film en vient à oublier de faire exister les personnages. C’est souvent cela qui fait un thriller. Et donc on n’insistera pas sur le criminel de guerre qu’a été Szell. Certes on comprend bien qu’il incarne le mal, également qu’il est très cupide. Mais c’est un simple dentiste, on ne sait pas vraiment ce qu’il a durant la guerre. On comprend qu’il est à la tête d’un vaste réseau de trafiquants, que sa richesse le protège un peu, mais on ne sait pas comment il a échappé à la traque, ni ce que cherchent les policiers qui sont à ses trousses. Pour Janeway, c’est clair, en trahissant tout le monde, il cherche à mettre la main sur les diamants. Si je rentre un peu dans le détail, je me rend compte que deux frères, les frères Szell, sont opposés à deux autres frères, les frères Lévy. Ces derniers sont la mémoire de l’humanité, ils se battent aussi bien pour qu’on n’oublie pas leur père, scandaleusement poussé au suicide, mais aussi qu’on n’oublie pas les criminels de guerre. Si Thomas a choisi le métier d’historien, c’est pour entretenir la mémoire de son père. C’est la lutte entre le bien et le mal qui continue par d’autres moyens. On pourrait ajouter que la femme, Elsa, est ici l’instrument de la trahison, sans doute est-ce le personnage le plus faible du scénario, sa scène de séduction de Thomas paraît à contre-temps par rapport au déroulé de l’histoire. On ne comprend guère ses motivations, et surtout on ne sait pas si elle a vraiment du remord d’avoir abusé de la confiance de Thomas. Les deux frères Lévy sont opposés dans le caractère, l’étudiant est idéaliste, son aîné est pragmatique. Des invraisemblances, le scénario en fourmille. Par exemple le manque de méfiance de « Doc » qui va au rendez-vous fixé par Szell. On ne sait pas d’ailleurs comment la vindicte de Szell à l’égard de « Doc » et de son frère s’est développée. On pourrait aussi bien dire que lorsque le prudent Szell se rend dans le quartier des diamantaires juifs, il prend un risque bien inconsidéré. Cependant on peut justifié ce principe comme une sorte de défi que Szell lance à cette communauté : il ne tolère pas que les Juifs ait pignon sur rue, alors que lui craint la lumière du jour. Même si les allusions à de contextes politiques particuliers, les camps de concentration, ou la chasse aux sorcières, sont directes, il ne faudrait pas croire que le film a un message à faire passer.

     Marathon man, John Schlesinger, 1975 

    Chen tente de tuer « Doc » 

    L’ensemble est très rythmé, et Schlesinger utilise parfaitement les décors de New York, ville où se passent les trois-quarts du film. Comme dans de nombreux thrillers il y a une maniaquerie à nous faire faire du tourisme malgré nous, et donc on visitera un peu la forêt amazonienne, Paris, les puces de Saint-Ouen, l’opéra Garnier, ou encore la tour Effel.  On n’évitera pas le folklore des manifestations en vélo des Parisiens contre la pollution ! Cependant Schlesinger est tout à fait à l’aise avec les scènes de rue, que ce soit la fuite de Thomas dans la nuit, ou encore les déambulations de Szell dans le quartier des diamantaires. De même, il filme très bien les scènes d’action, que ce soit la tentative d’assassinat sur « Doc » avec une corde à piano, ou évidemment la torture du dentiste sur le jeune étudiant. La scène de rendez-vous au Palais Royal sous les arcades rappelle Charade de Stanley Donen, comme d’ailleurs les tueurs abominables qui portent leur cruauté sur la figure. Également la scène finale dans le château d’eau revient à des éléments classiques du film noir, comme les escaliers en spirale ou les plongées vertigineuses qui dessinent l’abime représentée par l’eau bouillonnante. Mais comme je l’ai dit un peu plus haut Schlesinger ne s’intéresse guère à ses personnages, ce qui rappelle un peu Hitchcock tout de même. Par  contre il y a de l’émotion quand deux anciens déportés reconnaissent Szell et tentent sans succès de l’arrêter dans l’indifférence de la foule newyorkaise. On voit Szell marcher imperturbablement, alors même qu’une vieille, visiblement choquée, hurle après lui. C’est peut-être la meilleure scène du film.  

    Marathon man, John Schlesinger, 1975

    Szell se prépare à quitter sa retraite brésilienne 

    C’était le deuxième film que Dustin Hoffmann tournait avec Schlesinger, après l’énorme succès de Midnight cowboy. C’est évidemment sur son nom que le film s’est monté. C’était l’époque des petits acteurs, et sa ressemblance avec Al Pacino était d’autant plus forte que Marthe Keller allait devenir la compagne de ce dernier. Dustin Hoffmann est un très bon acteur, et sa réputation n’est pas du tout usurpée. Il a une très bonne présence. Marthe Keller est moins à son aise. C’était, il faut le souligner, son premier film américain. Elle est beaucoup plus grande que Dustin Hoffmann, ce qui n’est pas très dur, mais c’est elle qui semble la plus gênée par cette différence. Laurence Olivier tient parfaitement le personnage de Szell, un mélange de force et de cruauté. La bonne idée a été de lui faire raser la tête. Et puis il y a le toujours très excellent Roy Scheider dans le rôle du frère aîné. Malheureusement, il disparaît au milieu du film. On reconnaîtra aussi William Devane dans le rôle du traître. Mais son rôle est peu développé. 

    Marathon man, John Schlesinger, 1975

    « Doc » va piéger Elsa au cours du diner 

    Malgré le passage des années, le film se voit encore très bien aujourd’hui, à condition de ne pas trop en demander, et surtout de ne pas attendre un film sur Mengele. La photo du grand Conrad L. Hall lui donne un côté très soigné, et la musique aussi est bonne. Comme on le voit, il y a suffisamment d’éléments pour qu’on voit ou revoit ce film aujourd’hui. 

    Marathon man, John Schlesinger, 1975 

    Szell a poignardé mortellement « Doc » 

    Marathon man, John Schlesinger, 1975 

    Szell s’apprête à torturer Thomas  

    Marathon man, John Schlesinger, 1975

    La fin est proche pour Szell



    [1] Paru aux éditions Grasset en 2017, ce roman avait obtenu le prix Renaudot la même année. Il y a une tendance dans le polar, ou dans le roman noir, à utiliser des faits réels en s’appuyant sur une documentation très sophistiquée, on trouve ça par exemple chez Philippe Jaenada aussi. Sont-ce encore des romans ? Ils ne peuvent cependant éviter le piège qui fait qu’immanquablement, même s’ils s’appuient sur des faits bien réels, ils oublient telle ou telle pièce du procès.

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  •  Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre, Rivages, 2019

    Cet ouvrage est la suite si on peut dire de L’homme aux lèvres de saphir paru aux éditions Rivages il y a déjà 15 ans. On y retrouvera le sinistre Pujols, le représentant du mal absolu, mais bien sûr il n’y aura plus Isidore Ducasse auquel il ne sera fait qu’une allusion brève puisqu’il était mort dans le premier volume. Ce très gros roman s’inscrit à la fois dans la lignée des romans noirs basés sur l’histoire des guerres et des révolutions – Jean Amila, Patrick Pécherot et quelques autres – et d’une forme engagée tout autant que désespérée du roman noir. Bien que l’écriture soit complètement différente de celle de Pécherot, Dans l’ombre du brasier fait penser immanquablement à Une plaie ouverte qui va décrire aussi la fin de la Commune de Paris. Cette veine du polar historique est représentative d’une littérature noire qui n’arrive plus à parler de la société contemporaine. Mais cela a sa logique, à la fois parce que cela nous rappelle les racines maudites de notre société d’aujourd’hui, et permet également de comprendre un peu le sens de la défaite du mouvement social.  

    Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre, Rivages, 2019 

    La bravoure et la générosité ne suffira pas aux Communards 

    Pujols commet des crimes monstrueux et des enlèvements, sans doute plus par plaisir qu’autre chose, dans son entreprise il se fait aider d’un cocher un peu rustre un peu bizarre, Clovis que le Paris de flammes de la fin de la Commune va finalement révéler à lui-même. Pujols enlève des très jeunes femmes qu’il monnaye aux Prussiens qui campent aux portes de Paris, ou à un louche photographe qui se prend pour un artiste et un génie. Caroline, une ambulancière qui penche pour la Commune va être enlevée. Elle est aussi la maitresse de Nicolas, un communaux qui a pris les armes et qui se bat aux cotés du jeune Adrien et du Rouge. Ces trois là agissent à la manière de commandos ou de snipers. Tandis que les Versaillais attaquent Paris et pénètrent dans ses murs sans faire de quartier, l’agent de la sureté Roques et Loubet vont partir à la recherche de Caroline et poursuivront leur quête obstinément malgré toutes les difficultés. Les immeubles sont éventrés, Paris flambe, la Commune se débande. Adrien sera tué d’un éclat d’obus. Caroline enfouie sous des décombres va être ensevelie pendant un long moment, mais va finir par retrouver l’air libre à défaut de la liberté puisqu’elle retombera dans les pattes des Versaillais qui veulent la violer. Mais Caroline s’en sortira, et elle va finir par reprendre sa place aux soins des blessés, et c’est là qu’elle retrouvera Nicolas, blessé, et qui a perdu ses amis dans les longues fusillades. Roques et Loubet seront arrêtés par les Versaillais. Caroline et Nicolas arriveront tout de même çà s’enfuir de cet enfer après des péripéties nombreuses et variées. Clovis mourra en se rachetant sur les barricades, et l’ignoble Pujols finira sa vie misérablement comme il avait vécu.

    Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre, Rivages, 2019 

    Les Versaillais pilonneront Paris avec de très gros moyens matériels 

    Il est bien difficile de dire à quel genre ce roman appartient. A l’évidence Herve Le Corre connait bien l’histoire de la Commune. Ceux qui ne la connaissent pas y apprendront beaucoup, les autres réviseront leurs souvenirs. Le contexte est dramatique puisque la canaille versaillaise a opéré un vaste massacre de la population ouvrière de Paris, une sorte de Grand remplacement si on veut. Selon Louise Michel qui fut condamnée à la déportation en Nouvelle Calédonie, il y aurait eu durant la semaine sanglante quelques 70 000 morts, femmes et enfants compris[1]. Quelque chose de bien pire que la Saint-Barthélemy. Thiers était aux commandes, il négociât avec les Prussiens en leur payant de larges sommes pour récupérer ses canons et son armée et crever le peuple de Paris. Cette armée pourrie qui avait été incapable de défendre la patrie, la voilà qui trouvait de l’allant pour massacrer à un contre vingt les prolétaires révoltés. La raison de cette ultra-violence est qu’en fait il y avait un mouvement des communes de partout en France. Paris était évidemment le symbole le plus fort. Marx saluera l’originalité de cette insurrection[2].  On dit qu’il avait lui-même collectionner des articles de journaux et des photos sur cette guerre civile. Sans doute avait-il été aussi instruit directement de ce mouvement et de ses orientations par Paul Lafargue qui avait séjourné à Paris à ce moment. Alexis Lecaye est sans doute le premier auteur de romans noirs à avoir introduit la Commune avec Marx et Sherlock Holmes[3]. Bref la Commune de Paris, aussi tragique que soit son destin, est un symbole de la lutte des classes, dans ses formes comme dans ses intentions. Il fut un temps où les révolutionnaires se réunissaient encore au Père Lachaise devant le mur des fédérés pour célébrer le 1er mai. L’hommage que rend Le Corre aux Communeux le situe politiquement. Dans le contexte d’aujourd’hui cet ouvrage prend un relief tout particulier pourtant parce que Macron se prend un petit peu pour Adolphe Thiers dans la manière qu’il tente de mettre en œuvre l’écrasement des gilets jaunes, même si ses pulsions fascisantes ne vont pas jusqu’à tirer au canon sur la plèbe, il se contente pour l’instant des canons à eau ! Les deux hommes ont en commun cette même capacité à ne pas respecter la démocratie quand le peuple les contrarie. L’idée des Versaillais était : plutôt raser Paris que de laisser la Commune se développer. La bourgeoisie parisienne aura les mêmes réflexes à la fin des années trente : plutôt Hitler que le Front populaire.  

    Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre, Rivages, 2019

    Le décor est la première destruction de Paris par le capital et les forces qui le soutiennent, l’armée et le clergé, il y en aura d’autres, jusqu’à aujourd’hui avec l’incendie de Notre Dame de Paris. C’était une manière d’achever déjà ce qu’avait commencé la baron Haussmann sous le Second Empire. Paris devait devenir une ville fluide et sans aspérité pour la circulation des troupes et des marchandises, et aussi pour le plaisir des touristes. Le Corre raconte que des touristes venaient nombreux après la défaite de la Commune pour se rendre compte et admirer les dégâts qu’on attribuait évidemment aux communeux. Comme aujourd’hui on vient de loin contempler les ruines de Notre Dame de Paris. Tout cela donne une étrange résonance entre 1871 et 2019. Curieusement la Commune de Paris a été le premier mouvement social de grande ampleur à être photographié dans tous les sens. Il a donné lieu à des films plus ou moins intéressant, dont le très bon film de Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg, La nouvelle Babylone en 1929, car pour les révolutionnaires russes, la Commune était une référence incontournable, peut-être encore plus que la Révolution française de 1789. Il y a aussi l’excellent et peu connu Untel père et fils de Julien Duvivier qui fut tourné en 1940 avec une distribution époustouflante, mais qui ne sortit qu’après la guerre pour ne pas faire de peine à l’occupant. Seule la première partie parle de la Commune comme la conséquence de la guerre contre les Prussiens, avec la démission de l’armée française qui fut remplacée au pied levé par le peuple pour contenir les armées étrangères. 

    Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre, Rivages, 2019 

    Le fort d’Issy après les bombardements versaillais 

    Mais revenons au roman proprement dit. Si comme on a dit, on avait bien du mal à le cadrer dans un genre particulier, c’est parce qu’il emprunte à beaucoup de thèmes. Il y a à la fois l’histoire de Nicolas et Caroline. Histoire d’amour difficile et contrariée par les circonstances bien particulières. Il y a ensuite les amitiés qui se créent dans la lutte et la bataille, avec cette idée selon laquelle la défaite est peut-être moins importante que le combat lui-même et la dignité qu’on peut trouver dans les luttes. Il y a Roques et son sens du devoir qui donne au roman l’allure d’un roman criminel : le détective qui poursuit un assassin. Et puis il y a, surtout dans la première partie, une réflexion sur le mal. Pujols est une sorte de Fantômas, sadique, qui agit pour son propre compte et qui jouit de ses forfaits. Cette saga maléfique prend ainsi une allure gothique parmi les décombres de la cité. Le Corre tente de ne pas sombrer dans une approche manichéenne de la répression féroce de la Commune et donc de présenter les Versaillais comme des salauds ordinaires, mais humains, qui couvrent à peine leurs forfaits de la nécessité de faire appliquer la loi et de restaurer l’ordre républicain, sans trop bien comprendre Le rôle qu’on leur fait jouer. Il y a tout de même une approche de classe, puisque vers la fin il mettra en scène le lâche soulagement des bourgeois qui se laissent aller à dénoncer les rares Communards qui ont échappé au massacre. 

    Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre, Rivages, 2019

    Les Communards assassinés verront leurs corps exposés pour l’exemple 

    Le roman est très intéressant par la méticulosité de la documentation sur laquelle il repose, on n’ignorera rien des barricades et des bombardements, et avec des belles envolées lyriques sur l’espérance des prolétaires dans une vie meilleure. Au fil des pages on se prend à aimer les Communards qui cherchent des formes nouvelles de relation sociales, avec toutes les difficultés qu’on peut imaginer. L’écriture est plus heurtée et change au fil du volume, comme si Le Corre avait mis beaucoup de temps pour l’écrire et que les deux parties ne dataient pas de la même époque. Plus contournée et précieuse dans la première partie dans laquelle domine la figure maléfique de Pujols, et plus sèche et directe dans la deuxième partie ou le ton est plus choral aussi, avec une histoire plus éclatée entre Roques, Nicolas et Caroline. C’est sur ce terrain de l’écriture qu’il est très différent de Pécherot qui lui a toujours une écriture plus sobre, même si tous les deux utilisent des tournures qui rappellent l’ancien temps. Il y a parfois un peu de relâchement dans le vocabulaire, mais sans que ça ne tombe dans l’indigence lexicale d’un Houellebecq par exemple. Mais ne nous laissons pas trop distraire par des questions de forme, malgré la longueur de l’ouvrage, près de 500 pages bien serrées, on n’abandonne pas le roman en cours de route, ni même on n’en a l’envie, l’émotion est bien là. Et c’est bien là le principal. Il y a cette capacité de nous faire ressentir la vie telle qu’elle était au moment de la chute de la Commune, dans on quotidien, au-delà des espérances qui se manifestaient sur un plan un peu théorique.  

    Dans l’ombre du brasier, Hervé Le Corre, Rivages, 2019

    Les Champs-Elysées à l’époque de la Commune



    [1] Louise Michel, Histoire de la Commune, Stock, 1898.

    [2] Karl Marx, La guerre civile en France, Adresse au Conseil général de l’AIT, 1871.

    [3] Ce roman avait, si ma mémoire est bonne aussi été édité par François Guérif, en 1981 chez Fayard.

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  • Un juge en danger, Io Ho Paura, Damiano Damiani, 1977 

    Damiano Damiani qui a fait de nombreux films sur la mafia[1], s’est fait connaitre comme un cinéaste engagé très à gauche et sa haute période furent les années soixante-et-dix qui, en Italie, furent des années de chaos et de grand désordre politique. A partir du mai rampant italien, les idées révolutionnaires progressaient très rapidement dans la péninsule. L’Etat semblait ne plus rien maîtriser, et cela a laissé la place au développement de complots divers et variés. Comme on le sait les Brigades rouges, organisation maoïste qui assassinait des juges, des hommes politiques ou des chefs d’entreprise, étaient manipulées par les services secrets italiens qui travaillaient la main dans la main avec la CIA et l’extrême droite italienne. C’est ce qu’on a appelé la stratégie de la tension. Les choses ont été très loin, et l’extrême droite a commis des attentats meurtriers en tentante de les faire passer pour des actions subversives[2]. Le réseau Gladio qui regroupait ces diverses forces réactionnaires, fomenta également un coup d’Etat avec l’armée, mais cette action avortera. Cette période a été abondamment illustrée au cinéma[3]. C’est dans ce contexte très singulier que va être tourné Io ho paura.

    Un juge en danger, Io Ho Paura, Damiano Damiani, 1977 

    Graziano doit assurer la protection du juge Cancedda 

    Le brigadier Graziano s’ennuie dans son emploi. Histoire de changer d’air, il va être attaché à la protection du juge Cancedda, un homme très pieux, rigide et intègre. Celui si enquête sur un meurtre apparemment commis par deux petits délinquants. Mais Graziano se rend compte que le témoin ment, il en fait part au juge qui va libérer les deux petits délinquants et faire arrêter le témoin. C’est le début d’une sale affaire. Le témoin est assassiné en prison, les deux petits délinquants également. Graziano commence à avoir peur. Bientôt la piste que poursuit obstinément le petit juge les mène vers l’homme qui a mis une bombe dans un train qui s‘avère acoquiné avec des membres des services secrets. L’assassinat de Cancceda va obliger Graziano à se défendre, d’autant qu’on l’a chargé de la protection du juge Moser dont il se méfie. Mettant celui-ci sur écoute, il va essayer de le faire tomber lorsqu’il apprend qu’il est le prochain sur la liste. Il va faire assassiner le juge Moser, après avoir tué lui-même le colonel Ruiz. Mais cela ne suffira pas, il sera finalement abattu par les services secrets sous les yeux de son collègue. 

    Un juge en danger, Io Ho Paura, Damiano Damiani, 1977 

    Graziano qui a été blessé reçoit la visite du juge Moser 

    Deux thèmes sont ici à l’œuvre. D’abord évidemment le délitement de l’Etat de droit qui fait que tout le monde se méfie de tout le monde et qu’il faut se défendre soi-même si on veut rester en vie. L’Etat est gangréné, rongé de l’intérieur par des tendances contradictoires. Le second thème est celui d’un individu qui, sans espoir, hésite à lutter pour le droit et la loi, dès lors que sa vie est en jeu. Graziano va devenir complétement paranoïaque, et cette paranoïa va finir par contaminer le petit juge Cancedda. Cependant Graziano va finir par établir une relation de confiance avec le juge Cancedda et former avec lui un couple qui fonctionne à peu près. Ils se rejoignent d’ailleurs à partir du moment où le juge renonce à croire à la stabilité des institutions. Dans le dernier tiers du film, Graziano qui lutte pour sa survie va se transformer en homme d’action astucieux et déterminé, trouvant des ressources en lui-même assez inattendues. Car Graziano n’est pas un héros, on le voit dès le début du film affirmer que s’il y avait eu moins de chômage il ne serait pas entré dans la police. Mais il va le devenir par la force des choses. On voit également que s’il a un point de vue critique, celui-ci est assez peu formé et très flou, il va se développer dans le fil de l’intrigue comme le résultat d’une nécessité. C’est le côté matérialiste du propos de Damiani, montrer comment un individu réagit à son entourage matériel et mental. Tout cela passe par le filtre d’une analyse de la décomposition des institutions : même le journaliste qui devrait pourtant à viser la publication de la vérité se fait facilement acheter, il en mourra d’ailleurs. La multiplication des meurtres s’explique par le fait que les comploteurs ne veulent pas laisser de traces et donc veulent conserver un vernis de respectabilité. On suppose qu’ils se serviront de cela pour rétablir un ordre qui servira leurs intérêts. Le scénario a été écrit par Damiani avec Nicola Badalucco. Ce dernier est très connu pour avoir travaillé avec Visconti, mais aussi avec Carlo Lizzani et Bolognini. Il a fait aussi plusieurs films avec Damiani. C’est sans doute lui qui imprime au film cette allure de poliziottesco, et donc qui l’empêche de tomber dans le pensum politique. Mais évidemment, la contrepartie est que les invraisemblances sont très nombreuses.  Par exemple on ne comprend pas que Graziano hésite à tuer Ruiz dans la mesure où il sait que celui-ci ment et veut sa mort. Également la fin est un peu abrupte parce qu’on peut supposer que les complotistes chercheront sûrement à tuer Graziano plus tard, sans se faire remarquer. Quand Graziano espionne Moser avec un micro qu’il cache sous sa table, cela n’est pas très plausible non plus. 

    Un juge en danger, Io Ho Paura, Damiano Damiani, 1977 

    La méfiance s’installe entre Moser et Graziano 

    Il y a plusieurs idées intéressantes dans la mise scène. D’abord celle de faire du couple Cancedda-Graziano, malgré leurs différences et leurs insuffisances, un couple qui fonctionne. Ensuite cette manière hallucinée quand Graziano s’apperçoit qu’avec le juge Moser il répète pas à pas la démarche qu’il a suivie avec le juge Cancedda. Là le récit flirte avec le fantastique. Graziano lui-même ne se prend pas pour un dur, on le verra porter son flingue dans une petite serviette d’écolier par exemple, et surtout manifester continument sa peur en demandant au juge Cancedda d’effacer ses traces dans son rapport. Les scènes d’action sont très bien menées, que ce soit celles qui suivent directement la mort de Cancedda ou le meurtre du juge Moser dans le cinéma porno. Le film a été tourné à Rome, et Damiani, comme c’est son habitude, et comme c’est souvent le cas des poliziotteschi, utilise très bien les décors naturels, notamment tout le début qui se passe sur le port. C’est moins convaincant quand il s’agit de mettre en scène la révolte des policiers qui en ont marre de se faire tirer comme des lapins. Mais ce n’est pas là le principal. 

    Un juge en danger, Io Ho Paura, Damiano Damiani, 1977 

    Graziano se retrouve face au colonel Ruiz 

    Le film a été construit autour de Gian Maria Volonte qui, à l’époque, était une très grande vedette. Il est très bon, et même si parfois il en rajoute un peu trop dans le rôle de l’homme qui a peur, dans l’ensemble il est crédible quand il passe de la colère à l’angoisse. Moins crédible est sa teinture de cheveux. L’étonnant vient plutôt d’Erland Josephson, non pas parcee qu’il vient de l’univers de Bergman, mais plutôt parce qu’il joue le rôle d’un petit juge raide et effacé, sur de son bon droit qui commence à sentir les effets de la vieillesse sur ses épaules. Tout est juste chez lui, y compris la manière dont il rentre les épaules pour manifester sa peur sans rien dire de plus. Mario Adorf est le fourbe juge Moser. C’est un grand habitué des poliziotteschi, même s’il a tourné dans bien d’autres genres. Angelica Ippolito joue le rôle de Gloria la compagne de Graziano, rôle qui lui allait comme un gant puisque dans la vie elle était aussi sa maîtresse. C’est une actrice peu connue en France. Elle avait pourtant un physique intéressant. En tous les cas elle est très bien ici dans le rôle de la compagne attentive et compatissante du tourmenté Graziano. 

    Un juge en danger, Io Ho Paura, Damiano Damiani, 1977 

    Graziano sera abattu 

    C’est donc un bon film de Damiani, et, quarante ans après, il se voit encore très bien aujourd’hui et confirme que Damiani est un très bon réalisateur, capable d’allier une réflexion politique assez complexe qui ne soit pas poussive à la logique du cinéma d’action et plus particulièrement du film noir. Son œuvre a une cohérence véritable. Io ha paura se situe entre les films de Rosi et les poliziotteschi qui pullulaient à cette époque. L’ensemble est teinté d’une forme de désespoir, comme si à ce moment on avait atteint les sommets de la civilisation occidentale et que celle-ci ne pouvait plus que s’effondrer lentement mais sûrement.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/nous-sommes-tous-en-liberte-provisoire-l-istruttoria-e-chiusa-dimentic-a114844586

    [2] Gianfranco Sanguinetti, Del terrorismo e dello stato. La teoria e la pratica del terrorismo per la prima volta divulgate, 1979

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/cadavres-exquis-cadaveri-eccelenti-francesco-rosi-1975-a131986346

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  • Perché si uccide un magistrato, Damiano Damiani, 1975 

    Certes on reconnait la patte de Damiani dans ce film qui met encore en scène la Sicile, la mafia, les sombres magouilles du Parti, et aussi ceux qui essaient de lutter contre. Cependant, au final c’est moins un thriller politique qu’une enquête d’un journaliste acharné à découvrir une vérité qui va se révéler très différente de ce qu’on attend généralement. Ce film intervient juste après une sorte de western avec Terence Hill, Un genio, due compari, un pollo qui sera un énorme succès planétaire, mais qui sera aussi un film plutôt médiocre, et avant Io ho paura un autre film sur la confrontation entre la mafia et la magistrature. S’il tente manifestement de poursuivre une ligne, il cherche aussi à se renouveler.

    Perché si uccide un magistrato, Damiano Damiani, 1975 

    La belle Antonia Traini fascine Giacomo mais elle le rejette parce qu’il nuit à la réputation de son mari 

    Giacomo Solaris, un journaliste, a réalisé un film de fiction qui veut mettre en cause la collusion entre la mafia et la justice. Il s’attaque au juge Traini qui doit statuer sur le sort de deux hommes politiques qui, bien que rivaux, sont manifestement des hommes de la mafia. Traini invite Solaris à lui rendre visite pour faire plus ample connaissance, mais l’entretien tourne court, et la femme de Traini s’en prend violemment à Giacomo. Alors que le film de Solaris fait un triomphe et qu’il veut repartir en Italie, le juge Traini va être assassiné. Giacomo se sent obligé de rester à Palerme. Il va tenter de trouver qui se trouve derrière cet assassinat. Evidemment tout le monde soupçonne la mafia, et plus particulièrement deux de ses affidés, les députés Selini et Derassi. Chacun accuse l’autre d’avoir fait tuer le juge parce que Traini allait sûrement ouvrir un procès sur l’un ou sur l’autre. L’instrument du meurtre aurait été le tueur Bellolampo activement recherché par la police… mais que personne ne trouve. Cependant, un gardien de parking, Barra, plutôt simple d’esprit est accusé du meurtre, il aurait proféré des menaces contre le juge, et un témoin l’aurait vu. Mais personne ne parait y croire, et bientôt on s’aperçoit qu’il s’agissait d’un faux témoignage. Tandis que la mafia se fait menaçante, Terasisi, un mafieux qui fait dans l’immobilier aide Giacomo. Une bombe explose au journal Sicilia notte. Bellolampo est assassiné. Mais avant de mourir Terasisi a trouvé un témoin du meurtre, un jeune garçon. Grâce à ce témoin, Giacomo va pouvoir identifier le meurtrier qui n’est que l’amant de la belle Antonia. Ils ont éliminé le juge pour pouvoir faire leur vie ensemble. Giacomo va mener lui-même Antonia au commissariat, sur sa route il croisera ses copains journalistes qui veulent à tout prix faire de ce crime un crime de la mafia pour lui porter un coup féroce. Mais Giacomo ne cédera pas.

    Perché si uccide un magistrato, Damiano Damiani, 1975 

    Giacomo suit Antonia 

    Cette trame est celle d’une histoire à la Chandler, avec des fausses pistes dont des mafieux qui sont évidemment des criminels, mais qui ne sont pas responsable de ce meurtre. Si la mort du juge entraine une telle agitation, c’est parce que dans une société de violence, beaucoup ont à se reprocher. L’idée est intéressante, mais il nous semble que la fin est un peu téléphonée. Damiani qui est aussi l’auteur du scénario, met en avant des personnages complexes. Terasisi est bien un mafieux, mais il n’est pas mauvais, le juge Traini est peut-être corrompu, on ne le saura. Les mafieux se jalousent et se déchirent entre eux, et le plus souvent ils vont aller au plus court, user de la violence. Le reclus Bellolampo est irascible et violent, mais en même temps, il est très fragile. Les journalistes font tout pour que la résolution du crime cadre avec leurs idées politiques, même si pour cela il faudra faire des entorses à la vérité. Giacomo est tout autant ambigu, il est très attiré par Antonia et voudrait la protéger, jusqu’au moment où il va se rendre compte qu’elle le manipule. Mais au-delà de tous ces éléments, le film est une interrogation sur le travail du cinéaste Damiano Damiani. Giacomo c’est lui. Que cherche-t-il en exhibant des demies-vérités sur la Sicile ? La gloire ? Un sujet ? est-il un réformateur ? la question n’aura pas de réponse, si ce n’est qu’il faut toujours laisser émerger la vérité.

    Perché si uccide un magistrato, Damiano Damiani, 1975

     Le parti se déchire 

    Bien évidemment le film tire sur une lecture de classe. Les Traini sont des grands bourgeois, raffinés, mais combinards.  Ils sont opposés à Barra le simple Sicilien de base, peu instruit, sans défense. La mafia fonctionne comme une caste, on ne la voit qu’à travers les hommes qu’elle manipule, les avocats, les politiciens. Terasisi représente le côté débonnaire de la mafia. Il roule carrosse, mais il fait travailler sur ses chantiers des enfants miséreux, sans doute croyant leur rendre service. C’est donc plus le procès d’une forme sociétale archaïque que le procès du mal. Si Antonia fait tuer son mari par son amant, c’est aussi parce qu’elle dans une situation impossible, elle est en effet enceinte du docteur qui soigne son fils. Et dans sa situation de femme d’un juge haut placé, elle ne peut pas se permettre de l’avouer. C’est donc la société qui fait la mafia et sa violence se transmet à tous les étages, y compris chez les bourgeois.

     Perché si uccide un magistrato, Damiano Damiani, 1975 

    L’avocat Meloria tente d’influencer le tueur Bellolampo 

    Damiani va filmer cette histoire avec un regard très amoureux de la Sicile. Il va donc utiliser parfaitement les décors réels, les collines desséchées, les ruelles étroites de Palerme, mais aussi les belles bâtisses et les palais qui témoignent d’un passé glorieux. Il y a un soin particulier accordé aux décors intérieurs, notamment l’appartement du juge Traini, avec ses tonalités sombres et rouges. Comme si ces objets protégeaient encore un peu la bourgeoisie de sa disparition imminente. Les temps modernes sont là, c’est Terasisi et ses immeubles neufs qui les représentent. Ils sont en pleine lumière, à l’inverse de la pénombre qui domine chez les Traini. Par rapport aux autres films de Damiani sur la mafia, il y a un côté plus intimiste qui apparait. C’est aussi dû à la photo de Mario Vulpiani qui n’a pas l’habitude de travailler avec Damiani. Il travaillera un peu plus en plans serrés. Il y a très peu de scènes d’action, le meurtre de Terasisi, la filature d’Antonia. Mais c’est très bien réalisé. Le rythme dans son ensemble est bon. 

     Perché si uccide un magistrato, Damiano Damiani, 1975 

    Terasisi est pris pour cible par des tueurs 

    Le film s’est monté autour de Franco Nero qui a l’époque était une très grande vedette en Italie et ailleurs à cause des westerns qu’il avait tournés. C’est un vieil habitué des réalisations de Damiani. Il est très bien, très juste, on s’en rend surtout compte dans les scènes où il est confronté à Antonia qui provoquent une sorte d‘égarement. Mais, homme de devoir, il se ressaisira, car la vérité et la justice sont les seules planches de salut dans un monde assez désespéré. Antonia, c’est Françoise Fabian. Elle est parfaite, il n’y a rien à dire d’autre. On remarquera comment elle joue avec subtilité la colère rentrée et l’indécision. Damiani s’est entouré de figures siciliennes qu’on a l’habitude de voir dans ses films, comme par exemple Vincenzo Norvese qui joue Bellolampo, avec sa figure taillée en coups de serpe. Ou encore Tano Cimarosa qui incarne le misérable Barra. Damiani s’est également donné un petit rôle, celui de l’avocat du journal Sicilia notte. Il y a encore Pierluigi Aprà dans le rôle de l’assistant du juge Traini et qui pousse celui-ci à poursuivre Giacomo pour diffamation. On l’avait déjà vu dans La moglie più bella. Il y a encore le très bon Renzo Palmer dans le rôle du mafieux débonnaire Terasisi.  

    Perché si uccide un magistrato, Damiano Damiani, 1975

    Giacomo mènera lui-même Antonia au commissariat 

    Le film n’a pas eu le succès escompté, et sa sortie en France a été sabotée. Sans doute cela vient il de la faiblesse finale du scénario, mais aussi peut-être du fait que lorsqu’on va voir un film sur la mafia, on n’attend pas une sombre histoire d’adultère. Mais c’est pourtant ça qui a motivé Damiani, introduire une histoire noire à l’intérieur d’une société corrompue par la mafia. Le journaliste remplace le détective, mais le principe est le même, il assiste passivement à l’effondrement d’un microcosme et ne joue qu’un rôle de révélateur. C’est donc un bon film qu’on appréciera aussi pour sa maitrise cinématographique.

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  •  Seule contre la mafia, La moglie piu bella’, Damiano Damiani, 1970

    Damiani a été, avec Elio Petri, un précurseur dans les films sur la mafia. Il sera aussi à l’origine, dans les années quatre-vingt, de la série télévisée La piovra qui connaitra un succès mondial avec dix saisons, mais qui sera assez mal appréciée en Sicile même qui a toujours beaucoup de mal à parler de la mafia, et qui n’aime pas que des étrangers le fassent à sa place. Chez Damiani, la mafia n’a rien de glamour, et les mafiosi ne sont guère intéressants, ils sont présentés comme un frein pour le progrès, associés à une forme féodale et rurale du pouvoir. C’est un point de vue qui est très largement partagé par les Italiens, la mafia a empêché le Sud de se développer, son pouvoir se maintenant grâce à une misère endémique. Dans sa filmographie Damiani a empilé les films de ce type depuis Il giorno della civetta qui date de 1967, jusqu’à Pizza connection en 1985. Il développe cette thématique parallèlement à un engagement politique très à gauche où il montrera la collusion des politiciens avec la mafia.  

    Seule contre la mafia, La moglie piu bella’, Damiano Damiani, 1970

    La police vient arrêter Don Antonino 

    Don Antonino va être arrêté pour un crime qu’il a commandité, il confie son pouvoir au jeune Vito Juvara en lui enjoignant d’être prudent et de ne pas faire des bêtises. Don Antonino a déjà mis au point un plan pour se sortir indemne de cette accusation. C’est Vito qui est chargé de faire tuer le seul témoin qui peut l’incriminer. Ce témoin est en réalité manipulé par le clan adverse qui veut s’emparer des affaires de Don Antonino. Vito va donc faire tuer ce témoin par le mélancolique Poidomani qui va ensuite se cacher. Mais entre temps Vito va tomber amoureuse de la toute jeune Francesca qui vit très pauvrement et qui brode des trousseaux pour gagner sa vie. Bien qu’elle soit plus ou moins officiellement fiancée à son cousin de Palerme, elle n’est pas insensible au charme de Vito. Ce dernier va éloigner le cousin en le menaçant. Cependant la romance entre Francesca et Vito va tourner court. Elle ne supporte pas qu’il la traite mal et qu’il l’humilie en permanence en lui faisant sentir que lui est riche, et elle pauvre. Elle va rompre avec lui. Mais Vito se sent humilié. Il va donc enlever Francesca et la violer. Lui offrant cependant de réparer l’outrage en l’épousant. Mais elle ne veut plus de lui. Pire encore, elle va porter plainte chez les carabiniers. Mais personne ne veut témoigner pour elle, y compris les membres de sa propre famille. Le clan adverse va tendre un piège à Vito en utilisant Francesca, mais c’est Poidomani qui devait l’exécuter et qui au dernier moment meurt d’une crise cardiaque. Vito est de plus en plus embêté, il voudrait que Francesca retire sa plainte, mais elle ne le fera que s’il lui demande pardon. Elle a même mis le feu à la grange de son père afin que Vito ne puisse plus faire pression sur sa famille qui est maintenant ruinée. Finalement la famille de Francesca va se retourner contre Vito et témoigner. Vito acceptera son sort, sachant très bien qu’il a eu tort, tandis que Francesca sera probablement ostracisée par les autres femmes de son village pour avoir parlé aux carabiniers. 

    Seule contre la mafia, La moglie piu bella’, Damiano Damiani, 1970 

    Don Antonino demande de la patience à Vito 

    C’est une trame assez compliquée puisqu’en en effet ce n’est pas une étude sur la mécanique du crime mafieux en Sicile. On pourrait dire que c’est le pouvoir féodal qui est en question, et plus particulièrement le sort que les femmes subissent dans un tel contexte. C’est donc l’histoire d’une douloureuse émancipation, celle de Francesca, mais aussi celle de sa famille qui finira par s’opposer au pouvoir de Vito et de son clan. La trame est inspirée d’une histoire vraie, celle de Franca Viola et Filippo Melodia qui a été abondamment commentée à l’époque en Sicile, comme en Italie[1]. Cela se passait en 1966. On a voulu y voir une dénonciation exemplaire des rapts, suivis de mariages, plus ou moins forcés. Mais il y faudra encore du temps pour que cette funeste pratique tombe en désuétude. Mais c’est fait aujourd’hui. Les Siciliennes sont très émancipées, preuve que finalement les traditions les plus pourries finissent par s’effondrer. Il faut donc lire le film de la façon suivante, l’arrogant et impulsif Vito, qui est riche et mafioso, est un homme du passé qui ne comprend rien du tout à Francesca. Celle-ci est au contraire l’avenir, et pas seulement parce qu’elle représente la fougue de la jeunesse. Fille de pauvres, peu instruite, elle va trouver en elle-même la force de comprendre et de lutter. Elle finira d’ailleurs par entraîner dans ce combat le reste de sa famille. La mafia représente donc l’ordre ancien, dépassé sur tous les plans. Pour conserver son pouvoir de forme féodale, elle continue cependant à jouer de la terreur. Les formes de ce pouvoir font qu’elles empêchent de penser par soi-même et que le plus souvent ceux qui en subissent les conséquences n’arrivent plus à lutter. Francesca est le révélateur, et donc celle qui va changer les règles malgré tout. 

    Seule contre la mafia, La moglie piu bella’, Damiano Damiani, 1970 

    Poidomani a abattu le témoin

    Dans ce portrait d’une femme forte et dure au mal, bien que très jeune, il y a une admiration pour ce caractère inflexible. Cependant, on verra que Francesca évolue aussi, si au début elle est relativement passive, elle va s’endurcir. Notamment en rencontrant la veuve d’un mafieux qui a tout perdu et qui a été malheureuse toute sa vie parce qu’elle ne s’est pas révoltée à temps. Vito apparait moins intéressant. Il est arrogant, mais cette arrogance ne suffit pas à lui faire comprendre quoi que ce soit. Cependant, on note que finalement il va se rendre compte qu’il vit dans l’erreur et donc, même s’il n’arrive pas à demander pardon à Francesca, trop d’orgueil, il va accepter sa punition qui semble devoir être sévère. Et donc sous l’influence de Francesca, il devient finalement un petit peu meilleur. Sans doute que s’il accepte aussi facilement sa punition, c’est parce qu’il a compris que sur le plan moral elle lui était supérieure. Le père de Francesca est un pauvre parmi les pauvres, il ne possède rien, et on lui vole même sa fille. L’action se passe dans le contexte du tremblement de terre de 1968 qui ravage la Sicile et qui permit à la mafia de consolider son pouvoir, notamment en détournant une partie de l’aide à la reconstruction et en la distribuant à ses affidés. On verra d’ailleurs à l’écran de nombreux vestiges de cette catastrophe qui mit à la rue des dizaines de milliers de personnes. Le film a été tourné dans la région de Trapani, sur les lieux mêmes du tremblement de terre. Le tueur Poidomani, poète aussi à ses heures, est d’ailleurs une victime qui attend d’être relogée. La fin est plutôt amère, on verra les femmes critiquer Francesca violemment et même s’en prendre physiquement à l’une d’entre elles – une plus jeune évidemment – qui approuve le comportement de Francesca, alors que les autres ne supportent pas qu’elle ait « trahi » cette fameuse loi du silence qui pourtant les tient en prison. L’ensemble n’a rien de glamour, c’est une vision très rustique et brutale de la mafia. Don Antonino est un être frustre, Vito n’apparait pas très intelligent non plus. On sent encore le poids de la ruralité qui pèse sur la manière de penser.

    Seule contre la mafia, La moglie piu bella’, Damiano Damiani, 1970 

    Poidomani se cache dans la campagne 

    Le côté féministe est semble-t-il dû à Sofia Scandura, militante féministe, c’est évidemment le clou de l’histoire, et connaissant le caractère bouillant et entier des Siciliennes, je trouve cela extrêmement réaliste. Le scénario tourne cependant un peu en rond, et la fin est un petit peu poussive, tentant d’éviter complètement le pathos. Mais enfin, elle sera rattrapée par la démonstration que Francesca est bien seule et isolée. Il est un fait bien réel cependant, c’est qu’ensuite, dans les années 90, ce seront bien les femmes qui seront au premier plan de la lutte contre la mafia. Sur le plan cinématographique, c’est du très bon Damiani. L’utilisation des décors réels permet de bien cerner la misère ambiante. La pauvreté est palpable et on peut l’opposer du reste à la fausse richesse des mafieux. Vito est très fier de son Alfa Romeo, et même s’il est riche par rapport aux autres Siciliens qui l’envient, elle n’est pas aussi riche que ça. Il y a cependant bien autre chose qu’un portrait psychologique, les scènes d’action, le meurtre du témoin par Poidomani, l’enlèvement de Francesca, ou même encore la confrontation entre Vito et Poidomani sont menées tambour battant. L’opposition visuelle entre le père de Francesca et sa fille illustre les splendeurs et les misères de toute la Sicile. Damiani n’insiste pas sur la cruauté, même si on voit bien que le comportement limite de Vito est plus que condamnable et immoral. Le père et la mère de Francesca sont de petite taille, ils n’ont pas les moyens matériels de se défendre parce qu’ils sont pauvres, c’est ce que dira Tano, ils sont écrasés par ceux qui sont beaucoup plus grands, beaucoup plus forts, et beaucoup plus riches qu’eux. Ils sont d’ailleurs honte de n’être que ce qu’ils sont. Tout l’aspect qui confronte les gens de la ville et ceux des campagnes, dont la famille de Francesca, est très bien vu. 

    Seule contre la mafia, La moglie piu bella’, Damiano Damiani, 1970 

    Vito veut que Francesca l’épouse malgré tout 

    L’interprétation c’est d’abord et surtout la belle Ornella Muti. C’était son premier film, elle allait avoir quinze ans ! Elle est tout simplement extraordinaire, un mélange d’innocence et de force moral. Selon moi elle n’a pas fait une carrière à la hauteur de son talent et de sa beauté. Elle est bien meilleure que son partenaire, le terne Alesio Orano qui joue Vito. Dans la distribution, c’est lui le plus décevant. Mais il était beau garçon, assez grand, les yeux bleus, Elle en tombera d’ailleurs amoureuse et l’épousera, tandis que lui s’abimera dans des rôles médiocres. Les deux acteurs ont les yeux bleus, de cette couleur particulière qui tend à démontrer que la Sicile a été conquise par des barbares venus du nord de l’Europe, de France, comme de Scandinavie, ou encore d’Espagne. Les seconds rôles sont très bons, d’abord Tano Cimarosa qui joue Tano Cimarosa ! Il est excellent dans ce rôle de père torturé qui tente de sauver son honneur – question chatouilleuse en Sicile – tout en sachant qu’il n’a en pas les moyens. Damiani sait choisir les gueules, que ce soit Don Antonino avec ses rouflaquettes, l’avocat véreux qui travaille pour la mafia, ou encore la mère de Francesca. Ayant tourné sur place, il est certain qu’il a mélangé les acteurs professionnels avec les figures locales, dans les scènes autour de la ferme où travaille Tano, ou quand les femmes donnent une rouste à une jeune fille qui s’est un peu trop rebeller contre les « traditions » locales. Cela donne un accent de vérité qui est très bien venu. Damiani ne poussera pas toutefois la recherche de la vérité en faisant jouer les dialogues en sicilien. Mais cela aurait sans doute ralenti le film.

    Seule contre la mafia, La moglie piu bella’, Damiano Damiani, 1970 

    Le père de Francesca la met à la porte 

    Ce n’est peut-être pas le tout meilleur film de Damiani, mais c’est un excellent film tout de même. Ce film est un peu passé inaperçu en France au moment de sa sortie, sans doute parce qu’il ne donne pas assez de place à l’activité de la mafia proprement dite, mais aujourd’hui il est possible de le réapprécier justement pour cette raison, à partir de cet ordinaire mortifère des Siciliens qui ont baigné longtemps dans cette atmosphère funèbre. Au-delà de ses intentions, on retrouvera aussi l’importance de Damiani, un cinéaste de grande qualité bien trop négligé aujourd’hui. La Sicile a bien changé depuis cette époque, mais le film qui n’a pas pris une seule ride, a une portée qui reste encore aujourd’hui : il magnifie la nécessite de la révolte et encourage les femmes à bouleverser l’ordre établi. On verra aussi une pique contre la religion qui au nom de l’Eglise tente de faire rentrer Francesca dans le rang en lui expliquant qu’une femme qui recherche l’amour ou le plaisir, qui se détourne du seul but de la procréation ne mérite certainement pas d’être défendue. Le curé est bien plus conciliant avec la mafia qu’avec les velléités d’indépendance de Francesca.

    Seule contre la mafia, La moglie piu bella’, Damiano Damiani, 1970 

    Francesca demande à Vito de reconnaitre ses torts  

    Seule contre la mafia, La moglie piu bella’, Damiano Damiani, 1970

    Franca Viola et Filippo Melodia



    [1] Maria Pia di Belle, « Mythe et histoire dans l’élaboration d’un fait divers : le cas Franca Viola », Annales, 38-4, 1983

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