•  Jacques Deray, Par un beau matin d’été, 1965

    Dans les années soixante, James Hadley Chase était la locomotive de la Série noire. C’était à tel point que ses ouvrages étaient d’abord traduits et publiés en français, avant que de l’être dans sa langue natale. Aussi les adaptations cinématographiques ont été très nombreuses, le plus souvent médiocres, parfois excellentes comme Chair de poule de Julien Duvivier[1]. James Hadley Chase apparait très souvent comme une idée paresseuse pour monter un film. Ici c’est Jacques Deray qui s’y colle. Et en prime il bénéficie de l’apport de Jean-Paul Belmondo qui, en 1965, était en train de devenir une immense vedette populaire. Par un beau matin d’été est curieusement oublié dans la filmographie de Belmondo. Il est vrai que ce film n’a pas été souvent réédité en DVD, et la dernière édition en numérique date de 2006. C’est pourtant un film noir, un vrai, dans lequel Belmondo ne cabotine pas trop. On a souvent accusé Jacques Deray d’être juste un cinéaste au service de grosses vedettes, autrement dit mettant son talent à la disposition d’un projet qui n’était pas le sien. Cela me semble erroné, dans la mesure où son œuvre a été le plus souvent en cohérence avec l’idée qu’il pouvait se faire du film noir. Ce film est tourné tout juste après Symphonie pour un massacre[2], film qui a mis en valeur la rigueur de méthode de Jacques Deray et qui l’a installé comme un bon réalisateur de films noirs. Belmondo quant à lui se cherche. Il est assez attiré par le film noir comme le montre sa collaboration avec Jean-Pierre Melville sur Le doulos et sur L’ainé des Ferchaux, mais il a aussi connu d’énormes succès publics avec le très médiocre L’homme de Rio, Cartouche ou encore Week-end à Zuydcoote et Cent mille dollars au soleil d’Henri Verneuil. On sait que sa carrière va par la suite s’orienter vers des rôles plus ou moins comiques, sautillants, et se perdre vers des guignolades sans intérêt autre que de faire de l’argent, revenant de temps à autre vers des projets un peu plus ambitieux, mais de plus en plus rares au fil du temps. Mais en 1965, il a encore malgré tout la réputation d’un acteur sérieux pour cinéma d’auteur, et il tourne beaucoup : quatre films en 1964, six films en 1965. Le budget est ici assez conséquent, et en faisant appel au prolifique Michel Audiard pour les dialogues on vise clairement un grand succès commercial. 

    Jacques Deray, Par un beau matin d’été, 1965 

    Francis et sa sœur Monique vivent sur la Côte d’Azur de petites arnaques. Monique est une entôleuse de profession et c’est Francis qui couvre ses arrières en faisant raquer le client de la fausse pute. De l’autre côté, Frank Kramer a besoin de fric et pour se couvrir rapidement, il va monter une affaire de kidnapping. Pour cela il se met en relation avec Zegetti, un patron de bar qui végète en veillant sur sa vieille maman. C’est lui qui va présenter Francis à Kramer qui accepte le job pour 5 millions de francs. Le coup doit avoir lieu en Espagne. Francis va s’introduire dans une maison des Dermott, un peintre et sa femme qui vivent avec leur jeune fils dans une maison isolée. Il les prend en otage. Pendant ce temps Zegetti et Monique vont enlever Zelda, la fille du très riche Van Willie. Dermott va être obligé de se charger de négocier la rançon. Mais les choses ne marchent pas comme elles le devraient. Zegetti est inquiet, parce que sa vieille maman a été hospitalisée. Cette inquiétude va le mener à boire, puis à faire des bêtises. Il commence par se disputer avec Francis qui a entamé une relation amicale avec la kidnappée, après avoir toutefois eut une violente dispute avec elle. Monique commence aussi à être jalouse de Zelda. Mais il faut bien attendre l’argent que Van Willie a été chercher à Madrid. Mais les pépins vont arriver avec l’intervention inopinée d’un employé du téléphone qui vient réparer la ligne. De maladresse en maladresse, le technicien qui a aperçu le révolver de Zegettti, va tenter de prendre la fuite sur sa mobylette. Zegetti l’abat. Il n’est pourtant pas mort et la femme de Dermott suggère de faire intervenir un médecin. Du temps que le médecin arrive, une dispute éclate encore entre Francis et Zegetti. Monique est blessée, et Zegetti est mort. Francis déménage Zelda dans une autre maison éloignée, tandis que la police arrive. Francis va retrouver Kramer qui veut tout abandonner, et il insiste pour que Dermott attende le retour de Van Willie. Kramer et Francis vont récupérer l’argent, tandis que Van Willie est pris en charge par la police qui commence à démêler l’écheveau de cette sombre affaire. Dans les toilettes de l’aéroport, Kramer et Francis partagent l’argent. Kramer prend l’avion, mais la femme de Dermott a retrouvé son mari qui balance tout à la police. Kramer sera arrêté avant que l’avion ne décolle. Francis revient sur les lieux où sont restées Monique et Zelda. C’est pour apprendre la mort de sa sœur, choqué par ce nouveau coup du sort, il fait partir Zelda et reste seul. 

    Jacques Deray, Par un beau matin d’été, 1965 

    Kramer vient demander des comptes à Lucas 

    Ils se sont mis à six pour produire ce scénario bancal, et c’est sans doute cela qui fait qu’on ne comprend pas trop où tout cela veut en venir. Les dialogues à tiroir d’Audiard n’arrangent rien, ils plombent l’affaire de longues réflexions oiseuses et redondantes. Il y a évidemment le thème d’une relation un peu incestueuse entre un frère et une sœur qui, on le comprend, ont vécu une jeunesse pénible, ce sont des défavorisés de la vie qui cherchent à prendre leur revanche sur la société en montant des arnaques à la petite semaine. Mais ce thème est à peine effleuré, on passe assez vite sur la jalousie réciproque des deux frangins. Ensuite il y a ce couple, un peu bourgeois, un peu artiste, qui se trouve confronter à ses propres égoïsmes. Vivant à l’écart de la société, ils se trouvent dérangés par ces intrus qui vont les prendre en otages. Mais là encore ce thème est assez mal développé. Le personnage de Zegetti est un peu trop caricatural pour que ça nous intéresse vraiment. Le film est relativement nom pour l’épaisseur du sujet. Il y a de nombreuses scènes inutiles, comme Belmondo en train de faire du parachute ascensionnel, ou encore la confrontation entre Lucas et Kramer. Lucas promet de rendre l’argent. Puis, tout soudain, on passe à Kramer en train de monter le kidnapping. Qu’est devenu Lucas ? Mystère ! comme on le voit l’affaire est plombée d’entrée de jeu par un scénario tarabiscoté qui part dans tous les sens. L’idée de base est celle d’un double kidnapping, mais alors que cela devrait renforcer la dramatisation, les Dermott finissant par presque sympathiser avec les gangsters, ça tombe à plat. Cette idée du syndrome de Stockholm aurait pu aussi être exploitée à partir de la relation qui s’ébauche d’abord entre Francis et Consuelo, puis entre Francis et Consuelo. Mais rien n’est abouti. 

    Jacques Deray, Par un beau matin d’été, 1965 

    Zegetti et Kramer présente le coup à Francis 

    C’est une coproduction italo-franco-espagnole. Ce qui fait que pour des raisons budgétaires on va tourner en Espagne, dans des lieux sans trop d’intérêt. On hésite entre le dépliant touristique – à l’époque les Français aiment passer leurs vacances en Espagne – et le pays accablé de chaleur. Le film hésitant entre la déconnade genre dans lequel se spécialisera par la suite Belmondo, et le film noir, c’est dur de mettre en scène efficacement un tel scénario. Néanmoins, il reste quelques bonnes scènes – trop rares selon moi. Par exemple, Zegetti allant acheter du poisson sur le marché de Nice, où les scènes d’action qui se passent dans les escaliers de la maison des Dermott. Dans l’ensemble ça se traine et s’éparpille et l’émotion n’est pas au rendez-vous. Quel intérêt y a-t-il à filmer les conversations de Zegetti dans un bistrot espagnol ? La photo n’aide pas vraiment, trop propre sur elle, elle ne recèle jamais de mystère. C’est un peu compensé tout de même par de beaux mouvements d’appareil, ou par des plans en contre-plongée qui donne un peu de nerf au film. 

    Jacques Deray, Par un beau matin d’été, 1965 

    Francis s’est introduit dans la maison de Dermott 

    La distribution est plus intéressante. Certes le film est un véhicule pour Belmondo. Mais il est assez inégal. Il a l’air de s’en foutre un peu à vrai dire. Il est comme absent. De temps en temps il se pend par les bras à un arbre sans qu’on comprenne très bien pourquoi. Il cabotine de façon éhontée dans les scènes où Monique joue les entôleuses. Il a cependant une vraie présence. Sophie Daumier qui a l’époque figurait la jeune génération montante des blondes destinées à remplacer Brigitte Bardot, n’est pas très convaincante dans le rôle de Monique. Elle surjoue, bouge dans tous les sens, hésitante entre le drame et la comédie. Georges Géret est bien meilleur dans le rôle de Zegetti. Mais il n’a jamais été mauvais, même dans des rôles un peu bâclés par les scénaristes. La coproduction fait que le couple Dermott est incarné par l’Italien Gabriele Ferzetti, remarquablement constant dans la raideur paresseuse et l’Espagnole d’origine argentine Analia Gadé qui n’a pas l’air de comprendre l’histoire. Heureusement les seconds rôles sont bien meilleurs. Akim Tamiroff incarne le cerveau de l’affaire, Frank Kramer. Malgré sa petite taille, il a une présence incroyable. Dans le début du film il est confronté à un autre second rôle de génie, Jacques Monod, qui incarne le cauteleux Lucas. Rien que pour ces deux-là, le film vaut le déplacement. J’aime bien aussi Claude Cerval dans le rôle du client de Monique. Adolfo Celi est le riche Van Willie, acteur de second rôle qui a tourné dans toute l’Europe, il n’a pas ici grand-chose à faire, mais disons qu’il le fait bien. Enfin il y a Géraldine Chaplin dans le rôle de Zelda. C’était son premier film, elle en fera bien d’autres. Elle est pas mal du tout dans ce rôle de l’adolescente qui se transforme au fil de l’épreuve de son enlèvement. Notez également qu’on peut voir Jacques Higelin sur la plage en train de compter fleurette à Sophie Daumier. 

    Jacques Deray, Par un beau matin d’été, 1965 

    Francis remonte le moral de Kramer 

    Bien qu’il n’ait pas été mal accueilli par le public, il a même fait un score supérieur en salles à L’aîné de Ferchaux et au Doulos qui sur la durée se sont très largement imposés, il n’a pas reçu d’éloges de la part de la critique, et Jacques Deray était très déçu du résultat de son travail. C’est un film qui s’est un peu perdu. Il y a d’autres films de Belmondo qui sont oubliés, comme par exemple Mare matto de Renato Castellani, mais qui valent le coup d’être redécouverts. Ce n’est pas le cas de Par un beau matin d’été. On peut l’oublier, ou le revoir avec la nostalgie qui va avec pour une époque où Belmondo était encore jeune, et nous aussi, et le monde paraissait bien plus simple qu’aujourd’hui. Signalons tout de même la bonne musique de Michel Magne.

     Jacques Deray, Par un beau matin d’été, 1965 

    A l’aéroport ils partagent le pognon de la rançon 

    Jacques Deray, Par un beau matin d’été, 1965 

    Monique est morte



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/chair-de-poule-julien-duvivier-1963-a119337556 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/symphonie-pour-un-massacre-jacques-deray-1963-a145045704 

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  • Edward Anderson est justement célèbre – quoi que célèbre soit un bien grand mot – pour Des voleurs comme nous dont deux adaptations ont été portées à l’écran[1]. Mais avant cela, il avait écrit un autre roman, Hungry men, titre traduit en français par Il ne pleuvra pas toujours. Hungry men ce sont plus prosaïquement des hommes affamés. Cet ouvrage paru en 1937 avait été publié en français chez Rieder en 1938. Preuve qu’on avait rapidement compris l’importance et la force de ce texte.

      Edward Anderson, Il ne pleuvra pas toujours, Rieder, 1938

    Je passe sur le fait que la couverture de l’édition 10/18 est hideuse, après tout, c’est le texte qui nous importe. D’après ce qu’on sait d’Edward Anderson, Hungry men est la transcription de la propre errance d’Anderson lui-même pendant la Grande Dépression. C’est une succession de petits chapitres qui racontent la vie d’un trompettiste nommé Axel Steckel à la recherche de quelque chose : il ne cherche pas forcément du travail, car il n’y en a plus, mais il faut bien manger et donc se procurer de la monnaie. Il va y avoir deux aspects : d’un côté la démonstration de la dureté de la crise qui fait que tous les jours les pauvres sont de plus en plus pauvres, réduits à la mendicité. Et de l’autre, il y a que cette vie d’errance est aussi une vie de liberté. Les rencontres sont nombreuses, des amitiés se nouent dans les trains, sur la route. On retrouve d’ailleurs cette idée de liberté dans tous les ouvrages de vagabonds de cette époque aux Etats-Unis, que ce soit Jim Tully[2] ou Tom Kromer[3]. On voit donc que le statut de vagabond est ambivalent parce que cette liberté se paye aussi de beaucoup de souffrance. Sur la route les risques sont élevés, principalement parce que la police et les édiles chassent par tous les moyens ces vagabonds qui leur renvoient une très mauvaise image de ce qu’est l’Amérique. La répression est souvent violente. Pour un oui ou pour un non, le hobo risque la prison, et dans les trains il peut risquer la mort quand les compagnies demandent à leurs hommes de les chasser. Parfois il peut y avoir un peu d’espoir quand Axel va à New York pour rencontrer Gohlson in personnage qu’il croit influent mais qui ne lui servira à rien. Les filles sont aussi prises dans la tourmente d’une société qui se désagrège. Axel aura une liaison avec Corinne une jeune femme qui penche dangereusement vers la prostitution.

    Prendre le train sans payer bien sûr est une manière de se donner à croire qu’on a un but dans la vie. Mais la plupart du temps cela n’aboutit qu’à une errance sans fin. De camp en camp, de ville en ville, il n’y a pas de solution. Parfois Axel trouve un petit emploi de rien du tout, notamment lorsqu’il travaille sur un bateau comme serveur et cuisinier, mais il n’y reste pas. Non seulement c’est mal payé et les horaires sont longs, mais il faut se plier à une hiérarchie idiote.

     Edward Anderson, Il ne pleuvra pas toujours, Rieder, 1938 

    Edward et Polly Anderson 

    Le récit d’Anderson a aussi une forme initiatique. Comme dans Nous sommes tous des voleurs, il nous fait part de ses remarques sur l’Amérique et le faux modèle qu’elle vend. Axel s’il a une mauvaise opinion du capitalisme et de ceux qui le servent, va évoluer de l’indifférence à la révolte et devenir socialiste. Pour lui il n’y a pas d’autre voie en dehors du socialisme pour résoudre les problèmes de gaspillage de la société. Car en effet il décrit une Amérique riche, mais une Amérique qui entretient la pauvreté sciemment, préférant crouler sous les crises que de partager ses richesses. Mais les hommes ont faim, s’étirent sur des files très longues devant les rares distributions de nourriture gratuites. Il participera ainsi à une émeute contre les autorités qui gèrent les fonds des marins, mais la répression sera terrible. En même temps il décrit aussi la prise de conscience d’Axel face à la ségrégation raciale dans le sud. Même s’il ne se rapproche pas vraiment des « nègres », c’est comme ça qu’il les appelle, il comprend combien ils sont traités scandaleusement comme des sous-hommes. Axel est jeune et résistant, mais malheur au vagabond vieillissant qui tombe malade, la mort le guette très facilement. Cependant, la forme de l’ouvrage n’incite pas à l’optimisme. Axel semble finir par renoncer au combat pour le socialisme, pour lequel il n’aura eu qu’un emballement passager. Devant la police il reconnaitra s’être battu pour ne pas avoir voulu jouer avec son petit orchestre de vagabonds L’internationale, se félicitant de ne pas soutenir des rouges.  

    Edward Anderson, Il ne pleuvra pas toujours, Rieder, 1938

    Jack London est un peu le père spirituel d’Edward Anderson, mais lui traitait d’une autre crise, celle de 1893. Il en tira une série de récits publiés sous le titre de Les vagabonds du rail[4]. Si en France on pense souvent les crises à partir de la Grande Dépression des années trente et à l’action énergique de Franklin Roosevelt, on oublie très souvent que la fin du XIXème siècle avait été une succession de crises violentes depuis au moins 1876. En 1893 Jack London participera à la marche d’une véritable armée de chômeurs, on dit qu’ils étaient plus de 100000 à aller sur Washington pour inciter les pouvoirs publics à réguler les marchés comme on dit aujourd’hui et à injecter de l’argent dans les travaux publics.

    Le récit d’Anderson est direct, comme ceux de Jack London, donnant une place importante aux dialogues, ce qui est sans doute le mieux pour faire ressentir les sensations de ces vagabonds. Il n’y a pas de vraie continuité dans le récit, et pour cause, l’errance d’Axel n’est pas très organisée, ni très déterminée, elle avance au coup par coup, selon l’humeur d’Axel ou selon les rencontres qu’il fait sur le trimard. Il y a tout de même quelque chose de spécifiquement américain, quelque chose qu’on ne ressent pas par exemple en lisant les récits français de vagabonds comme Ceux du trimard de Marc Stéphane[5]. On pourrait appeler ça l’amour de la liberté, cette impossibilité native de se fixer quelque part, ce qui est en contradiction avec le modèle américain construit sur la sanctification de l’institution familiale.

     Edward Anderson, Il ne pleuvra pas toujours, Rieder, 1938 

    Evidemment on peut préférer Nous sommes tous des voleurs, l’autre roman d’Edward Anderson, parce que c’est une fiction plus construite, avec un principe narratif qui va de la rencontre entre Keetchie et Bowie, jusqu’à la fin et la mort de Bowie. Les ressorts sont plus dramatiques et l’intrigue plus soutenue. Mais sans doute Hungry men est peut-être plus vrai. En tous les cas c’est vraiment un ouvrage qui mérite le détour et qui a participé à cette émancipation de la littérature des codes bourgeois. Pour ceux qui veulent aller plus loin, il y a l’ouvrage suivant : Patrick Bennett, Rough and Rowdy Ways: The Life & Hard Times of Edward Anderson, Texas A & M University Press, 2000 



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/des-voleurs-comme-nous-thieves-like-us-edward-anderson-la-manufacture--a114844518 et http://alexandreclement.eklablog.com/les-amants-de-la-nuit-they-live-by-night-de-nicholas-ray-des-voleurs-c-a114844772 

    [2] Les vagabonds de la vie [1924], Le sonneur, 2016. L’ouvrage a été adapté à l’écran par William Wellman, avec Wallace Berry et Louise Brooks en 1928.

    [3] Les vagabonds de la faim [1934], Christian Bourgois, 2000.

    [4] En anglais l’ouvrage s’appelle The road. Il a été récemment republié par Gallimard dans une nouvelle traduction sous le titre Le trimard, en 2016 dans la collection La pléiade.

    [5] Le cabinet du pamphlétaire, 1928, Il a été republié en 2012 par les éditions de l’arbre vengeur.

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  •  Les cahiers Frédéric Dard 2018

    Voici la deuxième livraison des Cahiers Frédéric Dard. Publiée sous les  auspices des Editions Universitaires de Dijon, c’est une entreprise sérieuse et importante pour tous ceux qui considèrent que le créateur de San-Antonio n’est pas seulement un amuseur, mais un grand styliste et probablement un des auteurs les plus intéressants du XXème siècle. Sans doute aurait il rigolé si au milieu des années soixante on lui avait promis une telle reconnaissance littéraire. Il existe donc aujourd’hui des Cahiers Frédéric Dard comme il existe des Cahiers Albert Camus ou des Cahiers Georges Simenon, etc. l’objectif est de montrer la profondeur et l’importance d’une œuvre à travers des études sérieuses et solidement argumentées. Avec Le monde de San-Antonio, c’est la deuxième revue qui discute de l’œuvre de Frédéric Dard.

    Il faut dire que l’étendue de l’œuvre et sa diversité encourage justement ce genre de démarche. En préparant l’édition des nouvelles de Frédéric Dard pour le Fleuve, je me suis rendu compte à quel point cette œuvre était d’une rare profondeur. Dès son plus jeune âge Frédéric Dard publiait des nouvelles d’une très haute qualité littéraire. C’était à l’époque un auteur grave. Après la Libération, il s’orienta pour partie, mais pour partie seulement vers des formes plus humoristiques, aussi bien dans ses nouvelles que dans ses romans. Et ce sens de l’humour devait ensuite servir de guide à la saga de San-Antonio et de son équipe. C’est à l’importance de l’humour que le second numéro des Cahiers Frédéric Dard est principalement consacré. Le sujet est tellement lourd qu’un numéro ne saurait suffire.

      Les cahiers Frédéric Dard 2018

    L’humour Frédéric Dard l’a pratiqué à temps presque complet, en professionnel du jeu de mot et de la blague de garçon de bains, inondant les revues auxquelles il avait accès de petites histoires signées d’une quantité industrielles de pseudonymes. Il publiait lui-même une revue Cent blagues dont il était le principal voire l’unique fournisseur et le rédacteur en chef. C’est après la guerre que Frédéric Dard aborde l’humour notamment à travers les revues produites par Clément Jacquier. Avant la Libération, il se faisait une idée plus grave de la littérature, plutôt portée vers le drame et une écriture sans fioriture et sans excès. J’ai trouvé à cet égard l’article de Thierry Gauthier qui se sert de la revue Oh ! comme pivot vraiment très intéressant. En effet dans cette revue l’humour est associé à l’érotisme : ce qui veut dire que la mise en scène de ces deux dimensions essentielles de la vie humaine sont aussi des valeurs subversives. Oh ! disparaîtra à cause de la censure pointilleuse de l'époque. Le développement de la saga de San-Antonio va se faire pleinement dans les années soixante : elle fait partie de cette démocratisation de la culture qui va trouver sa justification politique en Mai 68.

    Il y a une relation certes ténue, mais relation tout de même entre Frédéric Dard et le surréalisme. C’est vrai à travers son admiration pour l’œuvre de René Magritte. Caroline Barbier de Reulle traite de cette question en examinant les relations moins évidentes entre Dali et Frédéric Dard dans un article très fouillé qui met en contrepoint des extraits des œuvres des deux hommes. Il est dommage que personne n’ait traité des rapports entre Frédéric Dard et Louis Scutenaire. Là aussi il y avait quelque chose d’intéressant à mettre en avant. Dans les années quatre-vingts, il est clair que le surréaliste belge a une grande influence sur Frédéric Dard. Dans ces années-là et les suivantes, on peut aussi repérer une influence d’une autre figure tutélaire des surréalistes, le marquis de Sade dont l’œuvre est célébrée dans L’anthologie de l’humour noir concoctée par André Breton[1].

    Dans cette livraison, on va s’intéresser aussi aux difficultés de traduction des ouvrages signés San-Antonio, justement à cause de la singularité de cet humour. Ces difficultés en font un auteur franco-français, l’humour référant à une culture et à une histoire très française, et se présentant comme une forme de défense de l’identité française contre l'uniformisation promise par l'américanisation du monde. Dominique Jeannerod va lever ce lièvre qui fait que l’extravagance humoristique des épisodes sexuels du commissaire et de ses collaborateurs renforce le côté patriotique de l’œuvre.

    Les formes humoristiques développées par San-Antonio sont nombreuses : il pilonne le lecteur dans tous les sens et sous tous les angles, calembours, jeux de mots, contrepets, néologismes. Il y a un point encore qui aurait pu être développé, c’est l’apport de Céline à la forme d’humour développée par Frédéric Dard. Paul Mercier voit tout à fait l’importance des formes se terminant en ance, comme Navrance par exemple. Mais il ne fait pas le lien avec Céline qui lui aussi s’est servi de ces formes singulières pour s’écarter de l’argot populaire qu’il ne maitrisait pas vraiment bien.

     

    A côté de ce dossier, on trouve encore un gros article de Dominique Jeannerod sur l'importance de la sexualité dans l'oeuvre de Frédéric Dard, mais ici c'est plutôt un article sur les doutes de San-Antonio quant à sa propre virilité. C’est le genre de revue qui, même pour les connaisseurs, incite à porter un regard nouveau sur l’œuvre de Frédéric Dard. Et pour cela nous lui souhaitons une longue vie.



    [1] Gallimard, 1940.

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  •  Timetable, Mark Stevens, 1956

    C’est un film qui se trouve à mi-chemin entre le film de hold-up, ici l’attaque d’un train d’une manière astucieuse, et le dévoiement d’un homme presqu’ordinaire qui va choisir la voie de la transgression des règles de la vie bourgeoise. Cette hybridation donne un aspect un peu surprenant. C’est le deuxième film de Mark Stevens en tant que réalisateur, et cette fois il en est en outre le producteur. C’est encore un film à tout petit budget, tombé aujourd’hui dans le domaine public, il est malheureusement très difficile d’en trouver une bonne copie sur le marché. Mark Stevens va montrer ici qu’il connait parfaitement ses classiques, non seulement en ce qui concerne les thèmes qui vont être développés, mais aussi dans la manière de les utiliser sur le plan cinématographique. 

    Timetable, Mark Stevens, 1956 

    C’est le toubib qui braque le wagon postal 

    Le train qui roule vers Phoenix va être victime d’un vol très original. Le docteur Sloane en effet est appelé par les employés du train au chevet d’un malade. Le docteur diagnostique une poliomyélite. Il demande deux choses, d’une part son sac, et d’autre part que le train s’arrête à la première gare venue pour évacuer le malade qu’il prétend être contagieux. Mais dans le wagon postal, il braque les employés, les endort et vide le coffre. Il évacue le produit de son forfait avec le malade qui est emporté par une ambulance. La compagnie d’assurance va dépêcher son meilleur agent, Charlie Norman, sur les lieux afin d’éviter de payer 500 000 $ de prime. Charlie annule les vacances qu’il aurait du prendre avec Ruth au Mexique. Il rejoint Phoenix où il va faire équipe avec Joe Armstrong, un policier chevronné de la compagnie des chemins de fer. Ils commencent patiemment à rassembler les pièces du puzzle. Ils vont trouver que les gangsters se sont enfuis en hélicoptère, mais qu’il y a des traces de sang dans la cabine. Bientôt on apprend que c’est Charlie lui-même qui a organisé le coup. Son but est en fait de prendre la monnaie et de s’enfuir avec Linda, la femme du faux docteur, un alcoolique qui doit à son addiction d’avoir été rayé de l’ordre. Mais les choses avancent et bientôt les deux enquêteurs vont mettre la main sur un certain Wolfe qui a semble-t-il loué l’hélicoptère. Et puis c’est aussi Frankie qui se fait prendre. Mais lui dit ne rien savoir, il n’aurait fait que conduire la voiture. Pour se protéger, Charlie va tuer Wolfe. Mais malgré cela l’étau se resserre. Charlie et Joe vont enquêter à Tijuana. Ils sont sur la piste de Linda. Charlie veut laisser tomber l’enquête et décide d’amener Ruth avec lui. Il lui confie la valise pleine d’argent, valise qu’il a dérobée au docteur Sloane. Ce dernier avait compris du reste que Linda, son épouse, le trompait avec Charlie. Tout cela crée des difficultés supplémentaires, mais elles ne sont pas encore fatales. Le coup décisif va venir d’où on ne l’attend pas. Ruth a la malencontreuse idée de l’avoir ouverte. Par honnêteté, elle renvoie l’argent au chef de Charlie. Celui-ci comprend que cela va être foutu. Il annonce à Ruth qu’il se sépare d’elle et va chercher Linda. Entre temps, il va récupérer les passeports chez Bobik qu’il tue lorsque ce dernier va tenter de se défendre. Mais Joe maintenant a compris que Charlie et dans le coup et il lance avec la police mexicaine la chasse à l’homme. Dans les rues de Tijuana, ils se faufilent, cernés de toute part. C’est sans espoir : Linda et Charlie sont tués sous les yeux de Ruth.

     Timetable, Mark Stevens, 1956

    Charlie et Joe cherchent une piste 

    Le scénario est dû à Aben Kandel, très connu pour son roman City for conquest qui avait donné un superbe film d’Anatole Litvak avec James Cagney. Et puis il s’était laissé aller à écrire des scénarios assez bâclés pour des films de série B. on ne sait pas grand-chose sur lui, si ce n’est qu’il a écrit sous des noms très différents des la science-fiction, des films d’horreur et des épisodes de série télévisée notamment pour Les incorruptibles. C’est sans doute ici ce qu’il a fait de mieux. L’histoire est très dense, très bien ficelée, même si ici et là on reconnait les emprunts à d’autres classiques du film noir, comme par exemple l’enquêteur de la compagnie d’assurance face à un autre enquêteur chevronné qui vient directement de Double indemnity. Le thème principal est celui d’un homme issu de la classe moyenne qui s’ennuie. Son travail ne lui plait pas, ou du moins travailler pour récupérer du pognon pour sa compagnie d’assurances ne l’amuse pas, l’humilie même. Sa femme non plus ne lui plait pas, ou ne lui plait plus. Elle est trop passive, peu sexy. Il a besoin d’autre chose. C’est un esprit rebelle qui veut mettre en échec la logique capitaliste de son organisation. C’est le sens de son affrontement indirect avec Joe à qui il veut démontrer que le crime parfait peu très bien exister. Evidemment si on regarde ce film au premier degré, on se dit que force reste à la loi et que le crime ne paie pas. En vérité avec le film noir, cette apparence cache beaucoup d’autres choses, d’abord l’existence d’un autre monde avec sa logique et sa morale différente. Timetable est fait de telle sorte qu’on comprend très bien les motivations de Charlie, et qu’en outre on admet très bien qu’il veuille se débarrasser de sa femme pour s’enfuir ailleurs avec la belle Linda. Certes cette fuite en avant est peut-être sans espoir, mais on se dit aussi que pour la beauté du geste, cela vaut le coup. D’ailleurs, on a beaucoup de compassion pour son échec. Mais cet échec est-il important ? N’est-ce pas plus important d’avoir brisé cette routine du quotidien ? C’est ce qu’il expliquera à sa femme avant de lui dire qu’il la quitte pour toujours. Comme cet homme n’est pas cruel, il évite de lui dire qu’il part avec une autre femme. Et du reste, il n’est pas certain que Linda ne soit pas autre chose qu’un prétexte.

    Timetable, Mark Stevens, 1956 

    Ils explorent tous les rapports

    Des films de Mark Stevens, c’est sans doute le plus abouti sur le plan cinématographique. La mise en scène est impeccable, avec de très belles scènes, le hold-up, l’enfermement de Joe et de Charlie quand ils épluchent les dossiers pour découvrir une piste, les interrogatoires des Wolfe et de Frankie, et puis surtout la fuite dans Tijuana, comme dans un labyrinthe dont on ne peut sortir, figuré par les arcades et les rues étroites qui semblent se resserrer autour des deux fuyards. La photo de Charles Van Enger est excellente et utilise très bien les codes du noir comme les ombres portées par exemple, ce qui renforce la dureté de l’affrontement entre Linda et Charlie, quand celui-ci commence à douter de son honnêteté. Il semblerait que cette manière de filmer Tijuana soit aussi pour partie une des sources d’inspiration de Touch of evil d’Orson Welles. C’est dire que ce film est très abouti du point de vue esthétique. Le rythme est très resserré pour un scénario très dense : avec une telle histoire aujourd’hui on ferait une série télévisée de 10 épisodes. Notez que la violence est, comme souvent chez Mark Stevens, plutôt crue et directe. 

    Timetable, Mark Stevens, 1956 

    L’hélicoptère porte des traces de sang 

    Le rôle le plus important est celui de Charlie. Le film est donc centré sur l’interprétation de Mark Stevens. Comme dans Cry of vengeance, il gauchit assez bien son côté « classe moyenne » en rébellion en durcissant ses traits, en manifestant une colère aussi permanente que rentrée. Au fil du film, on voit bien qu’il perd un peu les pédales. Il passe du froid calculateur qui ne se mouille pas, au tueur enragé qui ira au-devant de la mort. Mais les autres acteurs sont très bons également. Le cauteleux Joe est interprété par King Calder. Un vieux de la vieille, avec un physique qui parle pour lui. Le couple qu’il forme avec Mark Stevens – Charlie, rappelle celui qu’incarnaient Fred McMurray et Edward G. Robinson dans Double indemnity. Les femmes ne sont pas des caractères très développés. Felicia Farr dans le rôle de Linda, la maîtresse de Charlie pour laquelle celui-ci se damnera, n’a rien à faire d’autre que de paraître, elle est étonnamment discrète. Le rôle de Ruth Norman, tenu par Marianne Stewart. Une actrice d’origine allemande, épouse de Louis Calhern, elle avait un physique assez vieillot qui convient assez bien au rôle d’une épouse un peu encalminée dans son rôle de ménagère sans mystère. Ajoutons quelques vétérans du film noir comme l’étrange Wesley Addy dans le rôle du docteur Sloane, ou le toujours très bon Jack Klugman dans celui de Frankie. Il y a aussi le massif Alan Reed qui se fait remarquer dans le rôle de Wolfe. La distribution est complétée par des mexicains plutôt assez ternes, renforçant l’idée qu’à cette époque le Mexique est plus un fantasme pour les Américains du nord qu’une réalité. 

     Timetable, Mark Stevens, 1956

    Charlie retrouve LInda 

    Il y a de belles scènes émouvantes et désespérées, par exemple quand Charlie cherche à tout prix à justifier ses multiples trahisons par un amour pour Linda, une chanteuse de cabaret. Ou encore quand une relation bizarre va s’ébaucher entre Charlie et une entraîneuse de chez Bobik le propriétaire de la taverne qui est censé fournir des passeports. Dans cette relation s’inscrivent tous les manques d’une vie qui pousse à courir dans tous les sens après des chimères, notamment après l’argent. Ça donne une tournure mélancolique qui souligne l’échec de tout vie individuelle.

     Timetable, Mark Stevens, 1956 

    Joe note toutes les informations sur un tableau noir 

    La réputation de ce film n’est pas usurpée. C’est un excellent film noir que ceux qui ne l’ont pas vu doivent se procurer. Un conseil cependant : comme je l’ai indiqué au début de cette recension, il n’existe pas de copie convenable en DVD, la seule copie américaine qui vaut d’ailleurs très cher est très mauvaise, sans doute effectuée à partir d’un enregistrement télévisuel. Il faudra donc aller le chercher sur la toile et le télécharger tout à fait légalement puisque les droits de ce film sont maintenant dans le domaine public. Il serait bon cependant qu’un éditeur sérieux nous en donne une copie propre, si possible en Blu ray, ce serait selon moi très justifié. Timetable et Cry vengeance sont deux très bons films noirs mis en scène par Mark Stevens qui lui-même avait connu une certaine renommée en tant qu’acteur de film noir dans Dark corner et The street with no name. C’est donc un pilier important pour notre genre d’élection.

      Timetable, Mark Stevens, 1956

    Frankie a conduit l’ambulance  

    Timetable, Mark Stevens, 1956

    Charlie exige de savoir où se trouve Linda 

    Timetable, Mark Stevens, 1956

     Charlie et Linda tentent d’échapper à leur destin

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  •  La vengeance de Scarface, Cry vengeance, Mark Stevens, 1954

    Glissons sur le titre imbécile en français. Mark Stevens est un petit peu connu des cinéphiles pour ses rôles dans le film noir, notamment les très bons The dark corner d’Henry Hathaway et The street with no name de William Kighley, le reste de sa carrière est généralement oublié. Ce qu’on sait encore moins c’est qu’il a été aussi le réalisateur de deux films noirs, Cry Vengeance et Time table. La première de ces deux réalisations et clairement démarquée de The big heat de Fritz Lang sorti l’année précédente et qui avait été un gros succès public, mais aussi une sorte d’événement cinématographique[1]. C’est à tel point qu’on a pu parler à propos de Cry vengeance de The big heat du pauvre. La principale différence, outre que Mark Stevens n’est évidemment pas Fritz Lang, c’est que le budget de Cry Vengeance est tout petit. Malgré cette parenté dans l’histoire, le scénariste Warren Douglas a introduit un certain nombre d’idées originales. Warren était un acteur qui s’est recyclé dans l’écriture de scénarios, d’abord pour des films à petit budget, puis ensuite pour la télévision. Ici il fera son apparition dans un petit rôle de policier qui tente de raisonner un homme enragé, travaillé par l’idée de vengeance et qui ne semble pas plus que ça tenir à la vie. 

    La vengeance de Scarface, Cry vengeance, Mark Stevens, 1954 

    Peggy se rend compte que Tino est préoccupé 

    Vic Barron sort de la prison de San Quentin où il a passé trois ans pour corruption. En vérité il a été victime d’un coup monté, et sa femme et sa fille sont décédées dans l’explosion de sa voiture. Lui-même a été partiellement défiguré. Pour lui le responsable de tous ses malheurs est Tino Morelli, un caïd qui s’est réfugié en Alaska, à Ketchikan, où il semble s’être rangé, ne s’occupant plus que de pêcher et d’élever sa petite fille. Vic a pour but de le tuer, mais pour cela il doit le retrouver. Ce n’est pas facile. Il achète un révolver, mais la police le surveille. Il va retrouver Lily, une entraîneuse de bar qui l’aime plus ou moins en secret, mais qui est consciente de sa déchéance. Elle vit maintenant avec Roxey, un tueur aux ordres du caïd local, Nick. Vic va tout de même apprendre que Torelli se cache à Ketchikan. Il va s’y rendre. Mais Nick envoie sur ses pas Roxley pour tuer Morelli, en supposant que ce crime sera mis ensuite sur le compte de Vic. Parallèlement il fait envoyer un télégramme à Morelli pour le prévenir de l’arrivée de Vic. Celui-ci arrive sur place et fait la connaissance de Peggy qui tient une sorte de taverne. Entre Peggy et Vic, une sorte de courant va passer. Elle l’amènera visiter un lieu sacré des Amérindiens qui, selon elle, invite à la méditation et à relativiser les aléas de la vie. Elle le dissuade cependant de poursuivre sa vengeance, et elle est fort étonnée d’apprendre que Morelli est en fait un truand de haut vol. la police de Ketchikan va être elle aussi alerté à la fois de la venue de Vic et du fait que Morelli se cache sous le nom de Corey, elle comprend que cela peut avoir des conséquences dramatiques. En fait ce n’est pas Vic qui va déclencher le drame, mais bien Roxley. Il assassine Torelli, puis il règle son compte à la pauvre Lily. Mais celle-ci avant de mourir va avoir le temps à la fois de prévenir Vic et d’écrire une lettre de confession qui le dédouane des crimes de Roxley. Vic se lance aux trousses de Roxley et le tue. La police ne peut que constater les dégâts. Avant de mourir Roxley avoue que c’est lui qui a posé la bombe sous la voiture de Vic. On comprend que celui-ci va enfin se poser et faire sa vie avec Peggy qui a pris en charge la fille maintenant orpheline de Morelli.

     La vengeance de Scarface, Cry vengeance, Mark Stevens, 1954 

    Vic tente d’obtenir des renseignements auprès de Lily 

    On voit donc que le scénario a repris certains tics de The big heat : par exemple le personnage de Lily est décalqué de celui de Debbie, et celui de Roxley du violent Stone. De même Vic Barron est une sorte de Bannion en plus enragé encore. Et puis ce n’est pas Lily qui est défigurée, mais Vic. Sinon le point de départ est le même un flic dont la famille a été détruite par l’explosion d’une bombe qui ne cherche qu’à se venger. De nombreuses différences vont être introduites à partir de cette trame. Vic Barron va connaître la rédemption : Peggy est sa possibilité de rachat. Ensuite il va poursuivre à tort Morelli, croyant que c’est lui qui a décidé de la mort de sa femme et de sa fille. Or ce personnage est intéressant parce qu’il est ambigu et que lui aussi cherche à se racheter en s’occupant de sa fille. Il n’y arrivera pas. Cela permet de dégager deux thèmes principaux : d’une part la vacuité de la vengeance, quoique celle-ci soit une mécanique difficile à enrayer, et ensuite l’opposition entre une vie simple, proche de la nature en Alaska, et la dégénérescence de la vie sociale à San Francisco. C’est un thème récurrent du film noir que cette opposition entre la ville corrompue et une nature plus ou moins préservée. Le symbole sera ce lieu sacré des Amérindiens, ou plus précisément ces magnifiques totems sculptés qui représentent une forme de sérénité. Même le caïd Morelli sera transformé par cette insertion locale. Il sera tellement transformé qu’il n’aura même plus la force de se défendre lorsque sa vie sera en danger. On a même l’impression qu’il accepte sa mort pour se laver de ses péchés. 

    La vengeance de Scarface, Cry vengeance, Mark Stevens, 1954 

    A Ketchikan, Vic repère Johnny qui le suit comme son ombre 

    Le scénario joue sur des impossibilités. D’abord, il y a l’impossibilité pour Lily de sortir de sa condition de femme soumise. Il est trop tard pour elle, comme il est trop tard aussi pour Morelli. Roxley non plus ne peut pas changer. Le tueur albinos est un garçon haineux, sans autre ressource que de se consacrer au mal, il prend un plaisir sadique à son « travail ». Mais si on peut regretter que Lily et Morelli soient condamnés, ils ont en effet tenté de s’écarter de leur pente naturelle, il est difficile de trouver des excuses à Roxley qui ne manifeste aucun remord. Vic par contre va saisir la possibilité qui lui sera offerte par Peggy pour modifier sa vision de la vie. C’est cette prise de conscience qui est ainsi récompensée. Celle-ci est peut-être suscitée par Peggy, mais elle est déclenchée surtout par la relation qu’il noue avec la petite fille de Morelli. On voit que ce sont les femmes qui jouent un rôle important et qui finalement représentent une forme de raison. Lily comme Peggy vont mettre en garde Vic contre ses tendances suicidaires et son obsession de vengeance. Elles représentent donc la vie qui continue par-delà les douleurs. Lily est une femme faible, elle n’a pas su se débarrasser de l’emprise de Roxley. Elle en mourra. Peggy est plus forte, elle ne dépend de personne, c’est elle qui représente l’avenir, aussi bien celui de Vic que celui du genre humain. 

    La vengeance de Scarface, Cry vengeance, Mark Stevens, 1954 

    Vic est très étonné de voir encore Lily 

    La réalisation est assez satisfaisante. Bien rythmée, elle utilise avec intelligence les décors naturels de Ketchikan. L’histoire se passe en été, au moment où la lumière dans cette région est intense te la nature plus exubérante. Mark Stevens connait ses classiques et exploite plutôt bien l’obscurité des espaces clos comme le bar de Peggy par exemple. Il utilise aussi l’écran large – format 1,85 :1 – ce qui est en soi une rupture avec le cycle classique du film noir, mais qui s’adapte bien à une utilisation des décors naturels de l’Alaska. La photo n’est pas exceptionnelle, elle est même assez terne, sans doute parce qu’elle vise trop ostensiblement à donner une allure documentaire à l’ensemble. Les scènes de violence révèlent très bien le caractère de Vic et de Roxley dans leur réalisme. Les deux hommes sont les pendants d’un même mal, sauf évidemment que l’allure tourmentée de Vic lui donne en quelque sorte des excuses. C’est pour cela que la caméra s’attarde sur les cicatrices de son visage, mais aussi sur son allure renfrognée. 

    La vengeance de Scarface, Cry vengeance, Mark Stevens, 1954 

    Roxey veut tuer Tino 

    La distribution est intéressante bien qu’adaptée à un petit budget. Mark Stevens incarne Vic Barron, avec une allure terriblement tourmentée. On peut juger qu’il fait un peu trop la gueule.  Il manifeste une raideur qui au fond va assez bien avec son personnage. Les femmes sont sans doute plus intéressantes. Martha Hyer qui n’a eu que rarement des premiers rôles, bien qu’elle fût l’épouse du producteur Hal B. Wallis, et encore dans des films à petit budget, est l’énergique Peggy. Elle est très bien. Mais il y a surtout Joan Vohs qui incarne Lily avec beaucoup de finesse et éclipse un peu tout le monde. Elle a très peu tourné dans des films importants, et le plus gros de sa carrière se réalisa à la télévision. Les autres acteurs sont bons également, comme Douglas Kennedy dans le rôle de Morelli ou Skip Homeier dans le rôle du tueur albinos. Accordons une mention spéciale à Cheryl Callaway qui, à l’âge de sept ans, interprétait Marie, la fille de Morelli. Cette enfant qui avait commencer sa carrière à l’âge de 5 ans la poursuivra jusqu’à la fin des années soixante principalement à la télévision. Elle a une présence très forte et apporte beaucoup à la crédibilité des sentiments que Vic va découvrir en la prenant dans ses bras ou en la  faisant jouer. 

    La vengeance de Scarface, Cry vengeance, Mark Stevens, 1954 

    La fuite n’est plus possible pour Roxey 

    Evidemment ce n’est pas un chef-d’œuvre. Mais c’est un bon film noir qui a bien passé les années. Plusieurs raisons nous incitent à la voir : d’abord parce qu’en se démarquant de The big heat, il renforce le courant du film noir qui va inexorablement vers une présentation plus crue et plus réaliste de la violence à l’écran, ensuite parce que l’utilisation de l’écran large va amener peu à peu le film noir à utiliser plus intensivement les décors extérieurs, renforçant ainsi l’aspect naturaliste du film noir. Olive en a récemment tiré une copie Blu ray très propre mais qui malheureusement ne comprend pas de sous-titres en français. Incidemment c’est un film qui est vivement recommandé par Bertrand Tavernier.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/reglement-de-comptes-the-big-heat-frtiz-lang-1953-a119389638 

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