• Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Double indemnity, tourné en 1944, est à juste titre considéré comme un des films fondateurs du film noir. Classique parmi les classiques, il arrive très souvent en tête des classements des meilleurs films noirs. Dans le genre, Billy Wilder récidivera avec Sunset Boulevard en 1950[1], puis avec le trop méconnu Ace in the hole en 1951[2]. L’échec de ce dernier film l’amènera à se désintéresser du film noir au profit de la comédie légère, grinçante et amère, où il rencontrera de très grands succès. Mais plus que cela, Double indemnity est un film fondateur, non seulement par son amoralité, mais aussi parce qu’il entraînera la réalisation de films basé sur les mêmes principes. Le film est basé sur une nouvelle un peu longue de James M. Cain, publiée en 1936 dans le magazine Liberty qui avait l’habitude de publier des nouvelles policières. Elle sera reprise dans un volume intitulé Three of a kind en 1943. A ce moment-là, James M. Cain est déjà un écrivain très connu. Il a déjà publié The postman always rings twice, en 1934, Serenade en 1937, et Mildred Pierce en 1941. Tous ces ouvrages ont été des gros succès. Pour Double indemnity, il va s’inspirer d’un fait divers réel et célèbre qui s’est déroulé en 1927, le meurtre commis par Judd Gray à l’instigation de sa maîtresse, Ruth Snyder, sur son mari[3]. En fait James M. Cain qui avait été journaliste avant de devenir romancier, ne reprendra que l’idée de la double indemnité, pour le reste le meurtre du mari gênant par l’amant et la femme désirant mettre la main sur un magot n’est pas originale, elle remonte sans doute au début de l’histoire de l’humanité. Le scénario va être rédigé par Billy Wilder et Raymond Chandler. Même si ce dernier gardera de cette expérience beaucoup d’amertume à cause des disputes incessantes avec Wilder[4], c’est un très bon scénario, en tous les cas une collaboration indirecte entre deux géants de la littérature « noire », James M. Cain et Raymond Chandler. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter Neff, médiocre vendeur d’assurances au porte à porte, va par hasard tomber sur la belle Phyllis. Il lui parle d’assurances tout en la draguant gentiment. Mais rapidement Phyllis va lui laisser entendre qu’elle aimerait assurer son mari sur la vie, sans qu’il le sache. Walter qui n’est pas tombé de la dernière pluie refuse de se laisser embarquer dans un premier temps. Il s’en va. Mais bientôt Phyllis revient à la charge. Et comme il est très attiré par elle, il va finir par se laisser convaincre. Il sait cependant que c’est difficile, et que son supérieur est très habile pour démasquer les arnaques à l’assurance. Il va cependant tricher pour faire signer à Dietrichson une assurance sur la vie, dont les indemnités seront doublées en cas d’accident de train. Il fait également la connaissance de la belle-fille de Phyllis qui semble être amoureuse d’un jeune plutôt mal embouché, Nino Zacchetti. Pour monter l’assassinat de Dietrichson, Phyllis et Walter ont donc décidé qu’ils feraient passer cela pour un accident de train. Walter se prépare un alibi. Et comme Phyllis doit accompagner son mari au train parce qu’il s’est cassé la jambe, Walter va se cacher dans la voiture, puis il assassine Dietrichson, et se fait passer pour lui en prenant le train, un faux plâtre à la jambe. Ensuite, il sautera du train et avec Phyllis ils mettront le cadavre sur la voie en faisant croire qu’il est tombé accidentellement. Tout marche comme sur des roulettes, et le crime doit leur rapporter 100 000 $. Mais la compagnie n’est pas très décidée à payer par principe, elle va charger Keyes de démontrer qu’il ne s’agit pas d’un accident, mais d’un meurtre. Tandis que Keyes enquête tout en doutant, Walter apprend par Lola, la belle-fille de Phyllis, que probablement celle-ci a tué sa mère dont elle était l’infirmière attitrée, pour pouvoir se marier avec son père, ce qui ne laisse pas de troubler Walter qui devient le confident de Lola. Mais Keyes qui a rencontré un témoin, croit avoir trouvé une piste, il indique à Walter que Phyllis aurait pour amant l’ancien petite ami de Lola ! Le doute et la jalousie commencent à s’installer chez Walter. Keyes veut aller au procès et démontrer que les deux amants ont tout combiné, et Walter comprend qu’il n’y a pas d’issue. Son alibi est solide, mais il craint que Phyllis ou Nino ne parlent s’ils sont acculés. Il va donc aller la voir chez elle, sans doute pour l’éliminer. En chemin il croise Nino qu’il enjoint d’abandonner Phyllis et de s’occuper de Lola. L’explication est orageuse, Phyllis tire sur Walter, mais celui-ci arrive à l’abattre. Grièvement blessé, il rejoint son bureau où il enregistre sa confession au dictaphone pour Keyes. Celui-ci arrive, alors pour entendre les derniers moment de la confession de Walter qui meurt en tentant de s’enfuir. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter Neff, blessé, se confesse à Keyes 

    La trame est relativement simple, et elle supporte une belle étude de caractère. Certes on peut dire que le crime ne paie pas, et les deux criminels sont cruellement punis. Mais si la censure a refusé pendant assez longtemps à laisser le tournage se faire, c’est d’abord parce qu’elle n’aimait de donner un rôle central à deux criminels dont la motivation était à la fois le sexe et l’argent. Bien qu’ils ne présentent pas de traits de caractère positifs, la censure trouvait malsain qu’on puisse analyser les mécanismes du crime. Il s’agit bien d’un crime parfait, et s’il échoue finalement, ce n’est pas parce qu’il était mal mené, mais parce que les deux amants perdent la confiance qu’ils avaient l’un dans l’autre. A partir du moment où ils vont se dresser l’un contre l’autre, on comprend qu’ils sont perdus. Et donc ce qui a troublé la censure, c’est qu’on ne sait pas si le propos du film relève du registre de la logique selon laquelle le crime ne paie pas, ou plutôt d’une critique du manque de solidarité chez les amants criminels. Il est vrai qu’aucun des personnages n’est très sympathique. Walter est un petit employé de la compagnie d’assurance qui saute sur la première occasion venue pour devenir un criminel. La seule chose qui le retient dans un premier temps, c’est qu’il a peur que Keyes ne le coince. Mais cette crainte est balayée par la volonté de Phyllis et l’attirance qu’il éprouve pour elle. Il est donc moralement très faible. Phyllis n’aime personne, elle finira par l’avouer, son plaisir est de manipuler les autres. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter est Séduit par la belle Phyllis

    Keyes n’est pas très sympathique non plus, il faut le voir s’acharner à détruire les prétentions d’un malheureux qui a cherché à se faire payer un camion par la compagnie d’assurances. C’est un homme qui ne vit que pour son travail et ses statistiques. Nino Zachetti, le petit ami de Lola est odieux, non seulement il la traite mal, mais il la trompe avec sa belle-mère. Jusqu’au mari de Phyllis qui se montre étriqué et peu communicatif. Cette galerie de personnages grimaçants donne le ton. Chacun essaie de reporter ses propres fautes sur les autres. Même les personnages secondaires sont antipathiques, le supérieur de Keyes cherche d’abord à éviter de payer ce qu’il doit. Le témoin, Jackson, cherche à monnayer médiocrement son témoignage. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter attend que Phyllis s’habille 

    Le film noir est souvent centré sur la classe moyenne qui donne des hommes et des femmes faibles moralement. C’est clairement le cas ici. Walter est un homme qui n’est pas un délinquant, même pas un peu marginal. Mais il s’ennuie tout seul dans son petit appartement, occupé par la routine d’un travail qui ne l’intéresse pas. On se demande d’ailleurs si ce n’est pas la crainte de devenir comme Keyes qui le pousse au crime. Keyes ne s’est en effet jamais marié. Il n’a fait que travailler pour la compagnie. Mais en vérité les rapports entre Walter et Keyes sont très ambigus. Ce sont des rapports d’un fils avec son père, et c’est d’ailleurs pour cela que Keyes ne soupçonnera jamais Walter. Il y a une rivalité déclarée entre Keyes et Walter, ce dernier voulant à tout prix démontrer que Keyes et faillible, et qu’il peut le mettre en échec. On remarquera que les attentions de Walter à l’endroit de Keyes sont toutes empreintes de sollicitudes, la façon dont il lui allume le cigare, ou encore comment lorsque Keyes vient lui rendre visite, et que Phyllis est là, il isole celle-ci en repoussant la porte. Keyes et Walter se retrouvent alors tous les deux dans la lumière et Phyllis dans l’ombre. Elle apparaît alors clairement comme celle qui s’introduit dans une relation qui ne la concerne pas.

    Phyllis représente également ce moment particulier d’émancipation de la femme dans la société américaine, sa prise de pouvoir. Son attitude n’est donc pas une simple reformulation d’un bovarysme mélancolique. Elle ne manifeste d’ailleurs aucun remord, et le seul moment où elle s’humanise un peu, c’est vers la fin quand elle se rend compte qu’elle ne peut plus tirer sur Walter.

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter se laisse entraîner sur la pente du crime 

    Le film est sombre, la plupart de scènes sont filmées dans la pénombre, à l’abri des regards extérieurs, comme quelque chose de honteux. Seule filtre à travers stores vénitiens un peu de lumière qui barre un peu plus les personnages de rayures claires comme si celles-ci indiquaient l’absence d’avenir pour ces criminels. Cela donne évidemment un ton tout à fait claustrophobique au film. Des personnages peu ouverts et enfermés dans leurs propres désillusions, la scène d’explication finale entre Phyllis et Walter est complètement dans la pénombre. Double indemnity est un des films qui a popularisé cette façon de filmer en décalant les lumières, soit comme des sources latérales, soit comme des points lumineux – par exemple les réverbères qui bordent les avenues vides de Los Angeles quand Walter regagne son bureau. Billy Wilder s’appuie sur la très bonne photo de John Seitz, mais il n’utilise pas particulièrement la profondeur de champ. C’est typique dans la scène de la gare qui est filmée en plan très resserrés, ou encore dans le peu d’usage qui est fait de l’architecture baroque de la maison de Phyllis. C’est en effet seulement vers la fin des années quarante, quand le film noir est déjà bien installé, qu’on va multiplier les usages des extérieurs, aussi bien pour des raisons de réalisme social, que pour des raisons d’économie budgétaire. On peut penser que ce sera aussi ce que les studios américains ont retenu de l’apport du néo-réalisme italien. Tout chef d’œuvre qu’il soit, le film de Billy Wilder manque d’espace, c’est typique dans les scènes qui se passent dans le supermarché, c’est à peine si on verra les voitures des deux amants se ranger devant le magasin. Cet aspect lui confère un caractère un peu daté tout de même. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter se fait passer pour le mari de Phyllis 

    Le ton général du film est très spécifique à Wilder, il est marqué par l’ironie, voire le mépris qu’il entretient avec ses personnages. La technique narrative appuie cette manière de voir. En effet, elle est une forme de confession, un peu comme si Walter méditait sur ce qu’il a fait et analysait enfin sa propre stupidité. La confession n’est pas loin de l’auto-analyse et ouvre la porte à ce qui va être une des sources importantes du film noir, l’approche psychanalytique. A partir de ce principe, c’est la technique du flash-back qui va être utilisée. La majeure partie du film est un très long retour en arrière, ce qui donne un aspect un peu mélancolique au personnage de Walter. Tout cela convient bien à Raymond Chandler qui a écrit tous ses romans à la première personne pour donner un ton subjectif à l’ensemble. C’est le point de vue de Walter dont nous prenons connaissance, et non celui de Phyllis qu’évidemment il a tendance à charger. Son objectivité devient alors toute relative. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Ils ont jeté le cadavre sur la voie avec ses béquilles 

    Le film repose sur le duo Barbara Stanwick-Fred MacMurray. Barbara Stanwyck fut la première engagée pour le rôle de Phyllis. Elle était déjà une très grande vedette et elle avait l’habitude de jouer les garces et les femmes à poigne, elle hésita un peu à s’emparer du rôle, mais Wilder la fit sauter le pas. Elle fut d’ailleurs par la suite une figure emblématique du film noir, au-delà de tout sentimentalisme. Ici Wilder l’a affublée d’une perruque blonde qui fait ressortir un peu plus sa vulgarité et sa cupidité. Elle est évidemment excellente. Mais elle est toujours très bonne, passant avec facilité de la séduction à une forme de dureté qui lui déforme les traits. Walter est incarné par Fred MacMurray, un acteur très populaire habitué aux rôles de gentil garçon. Ce ne fut pas le premier choix de Billy Wilder. Beaucoup d’acteurs ont refusé, Alan Ladd, Georges Raft, pensant que ce rôle négatif nuirait à leur image de marque. Le choix de Fred MacMurray par défaut se révèle être le bon choix. Il est en effet cet homme ordinaire qui se trouve gagné par la fièvre criminelle pour avoir la femme et l’argent. Il ballade nonchalamment sa grande carcasse sans s’énerver et c’est ce qui lui donne cet aspect mélancolique. Il reconnaîtra plus tard qu’il s’agit là du meilleur rôle de sa longue carrière. Il tournera plus tard un autre très bon film noir, Pushover, sous la direction de Richard Quine, un rôle un peu similaire, mais plus romantique. Ces deux acteurs contournent l’obstacle du glamour. Edward G. Robinson complète ce trio. Bien que le rôle soit un peu plus mince, il est le contrepoint idéal pour des gens qui ont perdu le sens de la mesure. Sa petite taille opposée à la grande taille de Fred MacMurray renforce ce côté vieux sage. Il déploie une très grande énergie, mais aussi beaucoup d’amertume quand il se rend compte que Walter l’a trahi. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Keyes commence à penser qu’il s’agit d’un meurtre 

    Le mari incarné par Tom Powers est volontairement transparent. Par contre Wilder va s’attarder sur le couple formé par Lola, la belle-fille de Phyllis, et Nino Zachetti qui devient aussi son amant. Ce couple jeune est intéressant aussi bien par sa laideur insidieuse que par ses inconséquences morales. Une petite mention spéciale doit être tout de même accordée à Richard Gaines qui incarne le patron de la compagnie d’assurances. Un homme complètement obsédé par les chiffres et la rentabilité, sans finalement rien connaître à la réalité de son métier. Wilder donne un côté burlesque au film avec Peter Hall qui incarne le témoin de l’accident. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter et Phyllis se voient au supermarché 

    C’est donc un très grand film marquant dans l’histoire du film noir américain, consolidant l’esthétique de celui-ci. Mais pour ma part je lui préfère Sunset boulevard ou mieux encore, le superbe Ace in the hole. Curieusement et malgré son amoralisme, le film fut un succès immédiat, public, autant que critique, malgré la campagne des ligues de vertu contre sa projection, et c’est sans doute cette adhésion qui a fait avancer la reconnaissance du film noir comme un genre important en adéquation totale avec l’évolution des mœurs dans l’Amérique de l’après Seconde Guerre mondiale. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Phyllis tire sur Walter 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    La fin de Neff dans la chambre à gaz n’a finalement pas été retenue 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Sur cette image on peut apercevoir Raymond Chandler

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Billy Wilder dirige Barbara Stanwick et Fred McMurray

     Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Ruth Snyder et Judd Gray les véritables protagonistes de cette sombre histoire



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/boulevard-du-crepuscule-sunset-boulevard-billy-wilder-1950-a127701522

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/le-gouffre-aux-chimeres-ace-in-the-hole-1951-a114844952

    [3] Landis MacKellar, The Double Indemnity Murder: Ruth Snyder, Judd Gray and New York's Crime of the Century, Syracuse University Press, 2006. Les meurtriers seront executes sur la chaise électrique. En fait dans la réalité, la police d’assurance avec double indemnité avait été fabriquée par un troisième larron. 

    [4] Dans ses mémoires, Billy Wilder dira beaucoup de mal de Chandler, notamment en le désignant comme un alcoolique complètement paumé. Cameron Crowe, Conversations avec Billy Wilder, Actes Sud, 2004. Mais comme le caractère de Billy Wilder était réputé pour sa méchanceté et ses médisances, il est difficile de faire la part des choses.

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  •   Gene Tierney, Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma…, Hachette, 1985

    Gene Tierney fait partie de cette longue cohorte d’actrices que le système hollywoodien a martyrisées : Frances Farmer, Marylin Monroe, ou encore Heddy Lamarr. Devenue rapidement à cause de sa beauté, une star de premier plan, elle dut affronter une série d’épreuve arrivée au sommet de la gloire. Mineure elle commença à gagner beaucoup d’argent, mais comme son père s’en servait pour combler ses déficits, elle fut dans l’obligation de lui faire un procès, alors même qu’elle avait été élevé dans une tradition vieillotte qui, entre autres, visait à célébrer la famille comme le dernier refuge de la civilisation. Mais sur le plan personnel elle fut aussi presque toujours attiré par des abrutis de première qui la consommaient comme un trophée. Elle se maria ainsi avec une sorte de pou, Oleg Cassini, un faux aristocrate, mais un vrai escroc qui collectionnait les vedettes, passant de Grace Kelly à Gene Tierney par exemple. Il se prétendait être une sorte de champion des élégances et d’ailleurs il finit par se faire un petit nom dans la mode. Mais entre deux disputes, Oleg Cassini lui fit un enfant. Or cet enfant naquit à moitié sourde et à moitié aveugle. Déficience mentale, Gene dut la placer dans une institution. 

    Gene Tierney, Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma…, Hachette, 1985 

    Avec son premier mari Oleg Cassini 

    Elle eut également des relations impossibles avec John Kennedy qui pour des raisons de haute politique ne pouvait épouser une actrice de cinéma. Il eut aussi le même type de relations avec Marylin Monroe, pensant qu’un mariage avec une star de cinéma serait un handicap auprès de ses électeurs. Marylin Monroe ne s’en remit pas, et Gene Tierney regrettait cette désinvolture. Egalement elle fréquenta le névrosé Howard Hughes, puis le fétard Ali Khan qui avait été marié avec Rita Hayworth qui elle aussi connut des tourments à n’en plus finir. A croire qu’elle choisisait toujours des rôles de femme-martyr. Avec les hommes, elle semblait avoir une grande capacité pour tirer le mauvais numéro. Tout cela ne l’empécha pas pourtant de faire dans les années quarante et au début des années cinquante une carrière exceptionnelle. Gene Tierney, c’est en effet l’héroïne de Laura, Leave her to heaven, son rôle préféré, The ghost and Mrs Muir, Shangai gesture, Where the sidewalk ends, ou encore Night and the city. Son physique élégant, calme et passionné se mariait à merveille avec le film noir. Rien que les films que nous venons de citer suffisent à la classer tout en haut du panthéon des actrices remarquables. Il serait cependant erroné de ne voir en Gene Tierney qu’un physique exceptionnel, c’était aussi une excellente actrice, elle le montra dans des rôles compliqués comme celui d’Ellen dans Leave her to heaven[1], ou dans celui de Lucy Muir dans The Ghost and Mrs Muir de Joseph Mankiewicz qu’elle illuminait de toute sa grâce. Elle a tourné avec de très grands réalisateurs : Otto Preminger, Joseph Von Stenberg qu’elle décrit comme une sorte de pendant masculin au personnage de Norma Desmond dans Sunset Boulevard, Joseph Mankiewicz, John Stahl, John Ford, Fritz LangHenry Hathaway, William Wellman ou encore Jules Dassin et Michael Curtiz. Une belle performance.

    Gene Tierney, Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma…, Hachette, 1985

    Mais, sous contrat avec la Fox, elle ne se préoccupait pas vraiment de bien choisir les films dans lesquels elle jouait. Et puis elle commença à perdre la tête. Elle fait d’ailleurs le rapprochement entre son histoire et celle de Frances Farmer qui fut aussi internée et qui après son internement travailla comme employée dans un hotel. Gene Tierney travailla comme vendeuse dans une boutique de prêt à porter pour un tout petit salaire, alors qu’elle était habitué à vivre dans un luxe extravagant en ce qui concernait ses toilettes et ses bijoux.

    Une grande partie de son livre est consacrée consacrée à la fréquentation des hôpitaux psychiatriques qu’elle a visités. Cette description des souffrances de Gene Tierney ferait passer Shock corridor de Samuel Fuller pour une aimable bluette. Il y avait d’ailleurs en ces années là une véritable fascination pour la psychanalyse et la psychiatrie, dans ses représentations filmiques aussi bien que dans la pratique. Elle subit 32 séances d’électrochocs qui la laissèrent sur le flanc. Et en réalité, elle ne se rétablit jamais vraiment et s’éloigna des studios après 4 ans de fréquentation de ces établissements de psychiatrie brutale. Elle nous dit que finalement elle se retrouva un peu avec son nouveau mari, Howard Lee. C’est un ouvrage touchant qu’elle a écrit, sans jamais vraiment se plaindre, sans non plus incriminer le métier qu’elle avait choisi avec enthousiasme et qui pourtant lui amena énormément de déconvenues. Elle appartient à la légende de l’âge d’or d’Hollywood dont elle regrettait la disparition. Contrairement à de nombreux ouvrages d’anciennes stars de cinéma, celui-ci n’est pas convenu, il possède une belle densité.

    Elle ne s’attarde guère cependant sur les films qu’elle a tournés et sur les acteurs et les réalisateurs qu’elle a cotoyés, les dépeignant souvent avec beaucoup de tendresse et très rarement avec rancœur ou méchanceté. On apprendra entre autres choses que Tyrone Power tomba amoureux d’elle, mais qu’elle le repoussa bien qu’elle le trouva gentil, beau et attentionné, elle lui préféra à cette époque le sinistre Ali Khan. Le portrait d’Howard Hughes vaut le détour, elle le décrit comme un homme sensible, complètement fêlé, mais aussi comme quelqu’un de très sale. Elle semble dire qu’entre eux il ne s’est rien passer de concret, c’est tout à fait possible, sachant qu’elle avait été élevée avec une certaine forme de morale à l’ancienne. Elle parait avoir été à la recherche de quelque chose d’impossible et de mal définit, aussi bien dans la vie qu’au cinéma. En tous les cas cette autobiographie qui est plus une recherche d’identité qu’autre chose, rend la figure de Gene Tierney plus attachante encore. 

    Gene Tierney, Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma…, Hachette, 1985 

    Gene Tierney et Howard Hughes



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/peche-mortel-leave-her-to-heaven-john-stahl-1945-a147921856 

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  • L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Dans les années cinquante, la RKO s’était fait une spécialité des films noirs de série B. Ces formats particuliers ont permis le lancement de carrières importantes, celle d’Anthony Mann ou de Richard Fleischer. The narrow margin est un film tourné rapidement, mais avec un scénario solide et simple, mais terriblement inventif. Film à tout petit budget, il est par contre étonnant dans sa manière de tourner et de se servir des décors. Nous sommes au début des années cinquante, et le film noir a bien évolué. Il est maintenant plus ancré dans des histoires dures où l’action domine. Les personnages masculins se sont renforcés moralement et les femmes sont bien moins fatales. Autant dire qu’il y aura une large place donnée à un aspect pseudo-documentaire, et à une violence spectaculaire. Il va rester un des aspects fondamentaux du film noir : la grande ville comme un ensemble hétéroclite qui engendre une criminalité dangereuse qui se dissimule à tous les coins de rue. 

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Gus et Walter viennent chercher le témoin 

    Gus et Walter sont deux policiers qui sont chargés de convoyer un témoin, la veuve d’un gangster, Frankie Neall, qui doit déposer contre l’organisation. Ils doivent prendre le train qui les mènera de Chicago à Los Angeles. Mais des gangsters les guettent. Alors qu’ils descendent de l’appartement pour aller prendre le train, Gus est tué par Densel, un tueur appointé qui visait la veuve. Walter part à sa poursuite mais ne peut le rattraper. Rapidement il se retrouve dans le train, mais il a surpris qu’il était suivi. Il se méfie de tout le monde, et particulièrement d’un gros homme qui semble se trouver tout le temps sur son chemin.  La cohabitation avec la veuve Neall, arrogante et vulgaire, parait difficile tant elle a mauvais caractère et manifeste de la peur. Durant le voyage il va faire la connaissance d’une jeune femme, Ann Sinclair, qui est accompagnée d’un jeune garçon un peu turbulant, et d’une gouvernante qui est sensée s’occuper de l’enfant. La tâche de Walter n’est pas aisée parce qu’il doit en même temps éviter les pièges que lui tendent les gangsters qui veulent le soudoyer et abattre la veuve Neall, et gérer ses relations qui deviennent compliquées avec les deux femmes. Le voyage est très agité. Mais les choses ne sont pas ce qu’on croit : ainsi le gros homme, Jennings, dont il se méfiait est un policier chargé de la surveillance des trains. Walter va arrêter le sinistre Kemp, mais Jennings va malheureusement le laisser échapper. Sur le parcours, le tueur Densel va rejoindre le convoi. Avec Kemp, ils vont repérer la veuve Neall et l’assassiner. Mais en fouillant ses affaires pour trouver la fameuse liste qui pourrait compromettre le gang, ils vont se rendre compte que celle qui se fait passer pour une femme de gangster est en réalité un agent de la police qui n’est là que comme un leurre. Les tueurs vont comprendre qu’ils ont été bernés et pensent maintenant que c’est Ann Sinclair qui est le témoin à abattre, elle avouera qu’elle a choisi ce subterfuge avec la police pour voyager tranquillement. Les tueurs ne désarment pas et arrivent à repérer la jeune femme. Mais Walter veille au grain, et alors que Densel tente de tuer Ann, puis de marchander pour obtenir la fameuse liste, il suit ses évolutions dans les reflets que lui offrent les fenêtres du train, et il l’abat. Dès lors, Anne et Walter pourront arriver à temps au tribunal pour témoigner.

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Densel tente une première fois d’assassiner la veuve Neall 

    Le scénario plutôt ingénieux est signé Earl Felton, un collaborateur régulier de Richard Fleischer à cette époque, c’est lui qui avait écrit l’excellent The armored car robbery. Bien qu’il ait collaborer à des films importants, à la fin des années cinquante, il peine à trouver du travail. Atteint de poliomyélite, il se suicidera d’une balle dans la tête en 1972. C’est un film particulier parce que l’essentiel de l’histoire se passe dans le train, les rares scènes en dehors de ce véhicule sont seulement des raccords ou des respirations dans un ensemble particulièrement claustrophobique. Ce film est en outre clairement la source d’inspiration d’une grande partie de North by northwest d’Hitchcock qui sera réalisé en 1959. Au-delà de l’histoire elle-même très simple d’une course contre la montre d’un policier et de son témoin, il y a bien d’autres thèmes qui sont abordés ici. D’abord le fait que Walter, débarrasser de son comparse Gus par la force des choses se retrouve dans un univers hostile entre deux femmes. Mais ces deux femmes ne sont pas ce qu’on croit, la vulgaire et sensuelle veuve Neall est en réalité un agent des forces de l’ordre, au contraire, la très sage mère de famille est la veuve d’un gangster. Walter choisira la deuxième parce qu’elle est plus conforme à ce qu’on attend d’une femme dans l’idéal américain. Walter est évidemment atteint de paranoïa dans cet espace confiné du train. Il voit des ennemis de partout… sauf où ils se trouvent évidemment. Tout est trouble pour lui. On le verra se déplacer dans des volutes de fumée et de vapeur, puis guetter dans les reflets des images de Densel et de Ann pour essayer de comprendre ce qui se passe et d’agir efficacement. Le train est un résumé en miniature de ce qu’est la société : il fonce vers une destination apparemment connue, mais il peu bifurquer aussi vers l’inconnu. Mais surtout il met aux prises des personnages très différents dont l’obligation de voyager ensemble va révéler le caractère. Cet enfermement au lieu de protéger, fragilise et menace. Les gares et les trains sont de forts symboles dans le film noir. C’est en effet un endroit où se croisent et s’intriquent des personnages différents et souvent hostiles. Mais c’est aussi un lieu d’indifférence que ce soit à la gare ou dans les trains, on peut assassiner n’importe qui sans que personne ne bouge.  

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952

    Walter tente de repérer les truands 

    La réalisation est étonnante d’inventivité et de précision. Il est en effet très difficile d’imprimer des mouvements fluides à la caméra dans un univers confiné qui s’apparente à un tunnel étroit. Visuellement, c’est l’image du tunnel qui domine, par exemple quand la fausse veuve Neall se déplace à grande vitesse avec sa valise dans le couloir du train pour échapper à ses poursuivants, ou quand Walter et Ann Sinclair sortent de la gare de Los Angeles. Le film a petit budget a été tourné rapidement, 13 jours dit-on, et très peu de scènes ont été réalisées en décor réel, seules celles qui concernent la gare de Los Angeles, comme quoi on n’a pas forcément besoin de beaucoup d’argent pour faire un film. La fluidité de la mise en scène est facilitée par l’utilisation d’une petite caméra portative qui permet de conserver les décors intacts. Notez que la bagarre entre Kemp et Walter sera copiée par Terence Young dans From Russia with love, bagarre entre Robert Shaw été Sean Connery. Cette scène est surtout impressionnante parce qu’elle se passe dans un endroit très étroit, et que malgré tout, Richard Fleischer arrive à trouver des angles intéressants et des mouvements de caméra subtils. Du reste ce n’est pas la seule scène que From Russia with love copiera de ce film, il intégrera en effet les scènes relais au moment des arrêts du train quand on ne sait quel personnage nouveau et dangereux va grimper. La photo de George Diskant est excellente, c’était d’ailleurs à cette époque un spécialiste du film noir, il avait travaillé pour Nicholas Rays (They live by night, On dangerous ground), Gordon Douglas (Beetween midnight and Dawn) ou encore John Farrow (The racket). L’arrivée de Gus et Walter dans l’immeuble de la veuve Neall si elle est classique, avec les escaliers en plongée puis en contre plongée est impressionnante tout de même. Les personnages fument presque tous, c’est essentiellement pour tromper leur propre nervosité. 

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Kemp vient de se faire coincer Jennings va lui passer les menottes 

    Comme c’est un film a petit budget, l’interprétation ne comporte pas de grands noms. Et pourtant elle est excellente. A commencer par Charles McGraw dans le rôle de Walter. C’est un habitué des films noirs, et plus encore des films de série B. On l’a vu notamment dans The killers de Robert Siodmak, mais je crois bien que c’est ici qu’il trouve un de ses rôles les plus importants et les plus denses. Il est excellent en flic taciturne qui se laisse tout de même attendrir par une femme, ou par un enfant. Sa voix graillonneuse donne un accent de vérité peut être encore plus grand. Mais la plus étonnante, celle qui vole la vedette à tout le monde, c’est Mary Windsor dans le rôle de la fausse veuve Neall. Rien que pour les séquences où elle apparaît le film mérite d’être vu. Elle aussi est une demi-star, particulièrement spécialisée dans le film noir où elle tient le plus souvent le rôle d’une garce très sexuée. Son physique étrange, ses yeux immenses, comme sa manière de parler l’amène naturellement dans la lumière, on se demande pourquoi d’ailleurs Walter la snobe et repousse ses avances, sans doute lui fait elle peur. Elle brille dans les dialogues avec Charles McGraw. En tant qu’opposition directe au personnage de Mary Windsor, le choix de Jaqueline White qui n’aura pas fait grand-chose d’autre et dont c’était le dernier film, dans le rôle d’Ann Sinclair est judicieux. Mais on ne peut pas dire que les autres personnages sont mal calibrés ou inexistants, au contraire. Don Beddoe dans le rôle de Gus, le vieux flic, permet de reconstituer le couple de gangsters qui, dans The killers, viennent assassiner Swede. L’idée est évidemment de laisser planer le doute sur ce que sont ces deux individus lâchés dans Chicago. Plus conventionnelle est la silhouette de Jennings incarné par Paul Maxey. En effet, à cette époque, et dans la lignée de The maltese falcon, celui de John Huston, les films noirs abondaient de personnages obèses, cette obésité étant censé donner une ambiguïté entre un caractère rond et mielleux et une menace potentielle. La bande de tueurs est aussi très convaincante, à commencer par Densel interprété par l’anguleux Peter Vigo.  

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952

    Dans le reflet de la fenêtre, Walter suit les gestes de Densel 

    C’est donc un très bon film dont la réputation n’est pas usurpée. Le rythme très soutenu ne doit pas cependant faire oublier qu’il comporte aussi son lot de niaiseries. Le personnage du petit garçon, Tommy, est non seulement très conventionnel, mais ennuyeux. On ne sait pas trop si Richard Fleischer a voulu à travers cette figure dénoncer l’émergence de l’enfant-roi, ou si au contraire il pensait ainsi montrer le caractère humain du flic bourru. A sa sortie, il a été très bien reçu et fut la meilleure recette pour la RKO. Encore que cette sortie n’allait pas de soi. L’extravagant Howard Hugues a retardé cette sortie de deux ans ! Il l’aurait oublié de le visionner dans sa salle de projection privée. Il semble aussi qu’il ait voulu en faire un remake plus friqué avec Robert Mitchum et sa maitresse Jane Russell. Le remake finit bien par se réaliser en 1990 sous le titre de Narrow margin, toujours, avec Gene Hackman et une actrice alors en vogue, Ann Archer. Mais ça n’a donné qu’un film sans grand intérêt. 

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    A la sortie de la gare deux flics attendent Walter et le témoin pour aller au tribunal

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  •  Lone star, John Sayles, 1996

    John Sayles est un réalisateur assez discret. Mais ses films font leur petit chemin, et il ne tardera pas à être reconnu comme un grand cinéaste. J’avais dit ici tout le bien que je pensais de Matewan, un film à la fibre sociale, voire prolétarienne, ce qui finalement est bien plus fréquent qu’on ne croie[1].  Ici ce n’est pas tout à fait la question prolétaire qui va être au centre du récit, mais les migrants mexicains et la difficile cohabitations des différentes ethnies sur le sol étatsunien. Le fil rouge sera une interrogation sur l’histoire et la mémoire, à travers une histoire d’amour qui traverse les décennies. Lone star, le titre, est à la fois l’étoile du sheriff qu’on retrouve près du squelette et le nom du bistrot de la ville qui semble annoncer que d’aller un peu plus loin conduit forcément au néant. 

    Lone star, John Sayles, 1996

    Sam Deeds découvre une étoile de sheriff près du squelette exhumé 

    Des militaires découvrent sur un terrain de manœuvre le squelette d’un homme qui a manifestement été tué par balles. Le sheriff Sam Deeds se rend sur place et va découvrir rapidement qu’il s’agit très probablement de l’ancien sheriff Charlie Wade qui avait été porté disparu il y a une trentaine d’années. Il commence son enquête plutôt mollement. Il est en effet sheriff parce que son père, Buddy Deeds, était un sheriff très estimé, avec une grande réputation d’honnêteté. Mais en enquêtant sur la mort de Charlie Wade, un personnage antipathique, tyrannique et raciste, il va enquêter aussi sur son propre père. Les raisons de tuer le sheriff corrompu ne manquent pas, il rackettait notamment Otis, le propriétaire d’un bar de noirs – seul Charlie refusait de toucher. Sam va découvrir que son père en vérité n’était pas très honnête non plus, et que c’est probablement lui qui a tué Charlie Wade. Tout en menant son enquête, il va renouer des liens avec Pilar, une enseignante en histoire qu’il connait depuis son enfance et qu’il aime depuis toujours. Celle-ci est veuve, comme sa mère d’ailleurs, et elle a deux enfants. De découverte en découverte, il va apprendre qu’en réalité son propre père était aussi l’amant de la mère de Pilar ! Et donc que Pilar est aussi sa demi-sœur. Il apprendra aussi que le meurtrier de Charlie Wade n’est autre que l’ancien adjoint du sheriff qui a voulu ainsi protéger Otis. 

    Lone star, John Sayles, 1996 

    Pilar essaie d’apprendre l’histoire à des jeunes qui s’en moquent 

    Le scénario est plutôt compliqué parce qu’à côté de cette intrigue policière, il se mêle aussi les relations difficiles entre Otis, son fils, un militaire de carrière et son petit-fils. C’est un peu comme si tous les protagonistes étaient liés entre eux par le sang et par des oppositions qu’ils ont bien du mal à surmonter. Comme toujours chez Sayles, le contexte social et historique est parfaitement cerné et documenté. C’est ce qui va donner de la force au message. Le récit est articulé sur le questionnement de la mémoire. Si tout le monde se rappelle de Buddy Deeds, le temps a embelli son portrait. Il est devenu presqu’un saint. Et d’ailleurs son lui érigera une statue ! La mémoire c’est ce qui ressurgira du néant pour Mercedes, la mère de Pilar quand elle se verra obligée d’aider des migrants en difficultés qui lui rappelleront ce qu’elle a été, alors qu’elle voudrait bien être une américaine comme une autre. Le film est aussi une méditation sur l’histoire et la mémoire sélective qui la construit. On verra au début du film Pilar aux prises avec des parents d’élèves agressifs : ceux qui sont d’origine anglo-saxonne veulent conserver une histoire mythique et héroïque d’Alamo, ceux qui sont d’origine mexicaine, au contraire, considèrent que les rapports entre Santa Anna et les rebelles enfermés à Alamo n’étaient pas ceux que décrivent l’historiographie populaire. Ces deux approches sont impossibles à concilier. On peut le voir comme un échec du multiculturalisme à l’américaine. John Sayles posera aussi la question de savoir qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire que d’être américain à travers le fonctionnement de l’armée. Le fils d’Otis voudrait bien que les soldats qu’il commande soit pénétrés d’une notion du devoir, mais il va se rendre compte que la plupart des engagés ne sont là que pour se trouver un statut et une source plus ou moins stable de revenus.  

    Lone star, John Sayles, 1996

    Charlie Wade menace de tuer Otis 

    C’est également le modèle familial américain qui vole en éclats, et pas seulement à cause des relations interraciales. Il y a en jeu l’hypocrisie que cela représente. Buddy est honoré comme un bon père de famille, donc un bon américain, mais il a une maîtresse qu’il entretient avec l’argent de son racket. Sam lui-même a divorcé, mais il s’était marié sans entrain, un peu comme on fait une fin. La seule personne qu’il aime profondément c’est en réalité sa demi-sœur qui par ailleurs a eu deux enfants. Et pour couvrir cet amour, ils se proposeront de ne dire à personne quels sont leurs véritables liens de sang. Otis, le propriétaire du bar nègre, vit à la colle avec sa maîtresse, et on croit comprendre que c’est cela qui gêne le sens de l’ordre de son propre fils. Mais celui-ci va évoluer au cours du film et revenir vers son père allant jusqu’à inciter son fils à inviter son grand-père à un barbecue. Ce sont donc toutes les digues péniblement construites du modèle américain qui sautent les unes après les autres. On peut voir également comme cela la mort du sheriff Wade : il n’est pas arrivé à conserver l’ordre social qu’on lui avait légué et qui se trouvait adossé sur une violence ouvertement raciste. C’est donc cette ambiguïté des situations et des personnages qui va baigner le film.

    Lone star, John Sayles, 1996 

    Buddy Deeds défie Charlie Wade 

    La forme du récit est adaptée à ses objectifs : John Sayles utilisera donc plusieurs retours en arrière, aussi bien pour tracer les portraits des policiers Deeds et Wade, que pour retracer le parcours des migrants mexicains. Notez que la mort de Wade est sensée se passer en 1966, comme si à cette époque le modèle américain qu’il représente disparaissait peu à peu puisque c’était le moment de la mise en place de la great society sous la houlette du président Lyndon Johnson. Il est évident que pour John Sayles l’évolution de l’Amérique entre 1966 et 1996 est positive et va dans le bon sens, même si beaucoup reste à faire. Il n’y a rien de vraiment pessimiste. John Sayles utilise ici l’écran large et insère avec beaucoup de soin les personnages dans un cadre naturel très représentatif de la frontière mexicaine. Sam va d’ailleurs se rendre au Mexique pour y rencontrer un marchand de pneus d’occasion. Ce sera l’occasion d’une réflexion sur la frontière, ce qu’elle sépare et ce qu’elle représente de concret comme d’imaginaire. Il retrouve ici le tropisme des réalisateurs de films noirs pour le Mexique, une contrée qui repousse – y compris ses propres autochtones – mais une contrée qui attire aussi. C’est à travers les femmes de ce pays que les gringos vont s’en rapprocher. Si l’ensemble est bien filmé, il prend souvent l’apparence d’images trop léchées, avec des angles de prise de vue parfois un peu baroques. Mais c’est peu de chose à lui reprocher. 

    Lone star, John Sayles, 1996 

    Sam revoie les lieux de la mort violente du mari de Pilar 

    L’interprétation est celle qui est habituelle à John Sayles. En premier lieu, il y a Chris Cooper qui incarne Sam Deeds, c’est le principal personnage du récit, c’est le guide. Il est très bon dans ce rôle tourmenté et taciturne. Il y a ensuite Elisabeth Peña dans le rôle de la mélancolique Pilar qui va tout de même finir par s’enthousiasmer lorsqu’elle et Sam pourront enfin se réunir. Elle n’est pas connue pour des rôles très importants. Kriss Kristofferson n’a que le petit rôle du sheriff Wade. Mais il est très impressionnant de méchanceté gratuite. Tous les acteurs sont bons, mais je donnerai tout de même un petit plus à Ron Canada qui incarne Otis lorsqu’il est âgé. On l’avait déjà vu dans Matewan. Il est toujours très juste. On reconnaîtra au passage Frances McDormand, l’égérie des frères Cohen, dans un petit rôle, celui de la femme de Sam dont il a divorcé. Elle déploie une énergie hallucinée en supportrice de football américain, sport spécifiquement étatsunien.  

    Lone star, John Sayles, 1996 

    Sam apprend à Pilar qu’ils sont frère et soeur

    Le film est très solide, cohérent et bien structuré. On peut lui préférer Matewan. En effet le scénario est ici un peu trop compliqué et en rajoutant comme un ultime rebondissement le fait que Sam et Pilar sont frère et sœur, ça fait un peu trop. Mais dans l’ensemble c’est un grand film réalisé avec beaucoup de cœur qui vaut le détour. John Sayles démontre une fois de plus qu’on peut faire des films passionnants avec des sujets difficiles, utiliser les codes du néo-noir pour traiter des questions sociales.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/matewan-john-sayles-1987-a119711218

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  •  Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017

    On partira du principe que Le Caire ne fait plus rêver personne, et surtout pas les Egyptiens. Ce film a été salué un peu de partout comme un excellent film noir, original et de haut niveau. En vérité il faut être très précautionneux avec ce genre de production, d’abord parce que ce n’est pas un film égyptien, mais un film financé par les Européens du nord, Suédois, Danois et Allemands, et donc le film dépend de l’idée que ces gens du Nord se font du Caire. Le metteur en scène, Tarik Saleh, est bien d’origine égyptienne, mais il est né en Suède. Fares Fares l’acteur principal est d’origine libanaise, mais Suédois également. Le film faute des autorisations nécessaires n’a pas pu se tourner en Egypte, mais il a été réalisé au Maroc, à Casablanca plus précisément. L’actrice principale, Hania Amar, est une actrice franco-algérienne. Bref nous sommes en face d’une production « mondialisée » qui si elle prend prétexte du printemps arabe égyptien comme cadre exotique pour une histoire policière, ne peut pas vraiment avoir la prétention de représenter le cinéma égyptien, voire la sensibilité de ce pays. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Une chanteuse est retrouvée égorgée dans une chambre d’hôtel 

    Noureddine Mostapha est un policier qui travaille mollement sous les ordres de son oncle. Sa femme est morte dans un accident. Mélancolique, il participe de la corruption ordinaire de son commissariat où une sorte d’entente solidaire joue pour se partager les bénéfices des rackets et bakchichs de toute sorte auxquels se livre la police égyptienne. Une femme a été égorgée à l’hôtel Nile Hilton. Il y a un témoin : la femme de chambre, une jeune soudanaise qui a vu le meurtrier et qui prend peur. Elle va prendre la fuite. L’affaire va être confiée à Noureddine. Son oncle lui a bien précisé qu’il ne faut pas faire des vagues selon les ordres venus d’en haut. Mais curieusement ce solitaire nonchalant va s’attacher à la chanteuse assassinée. Il va notamment trouver un ticket d’un photographe qui va lui permettre de remonter sur la piste d’un député et homme d’affaire, Hatem Shafiq. On lui précise cependant que l’affaire a été classée par le procureur comme un suicide ! Ce qui peut paraître drôle pour quelqu’un qui s’est fait égorger. Nourredine va redresser la piste de Salwa, la jeune soudanaise femme de chambre. Il va tenter de la trouver dans le quartier misérable où logent les Soudanais. Il rencontre à cet effet Clinton qui fait un peu office de chef de quartier : Noureddine lui confisque ses papiers et lui demande de se magner le train s’il veut les revoir. Clinton va apprendre que Salwa a été témoin d’un crime, et il envisage naïvement d’exercer un chantage sur l’homme qu’elle a vu qui n’est autre qu’Hatem Shafiq dont la photo se trouve dans le journal parce que c’est un homme d’affaire connu. De son côté Nourredine avance : il rencontre la chanteuse Gina avec qui il entame une liaison. Elle est chanteuse, mais aussi un peu pute, il faut bien vivre. Clinton va être tué lui aussi, alors qu’il croit avoir décroché le gros lot. Salwa arrive à échapper au tueur aux yeux verts. Nourredine comprend que Gina en connait plus qu’elle ne dit. Mais elle va être aussi assassinée. Entre temps, Hatem Shafiq va le persuader de son innocence.  C’est presque par hasard qu’il va retrouver Salwa. Celle-ci est en effet raflée en même temps que d’autres Soudanais que le pouvoir chancelant veut renvoyer chez eux. Après avoir échappé à une tentative d’assassinat, Noureddine va récupérer Salwa. Connaissant la vérité, il va donner de l’argent pour que Salwa puisse quitter l’Egypte. Hatem Shafiq a été finalement arrêté, mais il a donné de l’argent à l’oncle de Noureddine pour que celui-ci le laisse partir. Au milieu des émeutes, Nourredine va tenter d’arrêter son propre oncle, mais la foule se rue sur lui et l’oncle va pouvoir partir. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Des photos mettent en cause Hatem Shafiq 

    Le scénario est de Tarik Saleh lui-même, il se serait inspiré de l’assassinat d’une chanteuse libanaise dans un palace de Dubaï en 2008. Il y a beaucoup de ressemblance avec des films noirs ou néo-noir dont il tente de recopier le style. La fin est clairement démarquée de Chinatown de Polanski. Les rapports que Noureddine entretient avec Gina ressemble un peu à ceux que le lieutenant McPherson entretient avec Laura dans le film éponyme. En effet, Noureddine recherche dans Gina la chanteuse égorgée dont il écoute les disques très souvent. De même on sait d’emblée que le coupable est Hatem Shafiq, comme on avait compris rapidement que Waldo était le coupable dans le film d’Otto Preminger. Ce qui va changer évidemment c’est l’ambiance, on passe du film noir américain plongé dans les gênes d’une économie capitaliste florissante à un récit ancré dans la pauvreté d’un pays du tiers-monde, et on visitera les Soudanais, pauvres parmi les pauvres. Le Caire est présenté comme une mégalopole délabrée, rongée par la corruption. En même temps c’est une forme de modernité déglinguée : il y a bien des voitures, des téléphones portables, des routes et des tunnels, mais l’ensemble respire la misère. Le contrepoint est bien sûr la révolte populaire, encore que Noureddine ne semble guère s’en préoccuper, c’est comme une sorte de calamité naturelle qui dérange juste un peu l’ordre des puissants. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Gina vient faire un témoignage spontané 

    Ce côté social étant avancé, le film se présente comme le portrait d’un homme sans avenir, désespéré, déconnecté de la réalité de son temps, il reste ancré dans son passé. S’il ne goûte guère la corruption, il ne crache pas pour autant sur les bénéfices de celle-ci. Même s’il n’apparait pas particulièrement intéressé par l’argent, ni même par sa promotion au grade de colonel. Il respecte seulement une hiérarchie plus ou moins fondée sur les rapports familiaux. En tous les cas il sait naviguer dans cette société, on le verra lorsqu’il offrira un bakchich à d’autres policiers d’un commissariat concurrent pour qu’ils lui rendent son prisonnier. Tarik Saleh a la volonté de nous montrer que cette corruption incroyable n’est que le résultat du sous-développement économique, comme si la simple sortie de cet état de sous-développement conduisait automatiquement à la mise en œuvre d’un Etat de droit. Je n’ai pas bien d’avis sur cette épineuse question, mais il me semble que ce pourrait être aussi le contraire et que c’est justement cela qui justifie les révolutions. Le film se veut donc matérialiste au sens le plus strict du terme, même si le rêve l’habite. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Entre Noureddine et Gina se noue une liaison 

    Tout le monde ou presque a salué la rigueur de la mise en scène, et ses références nombreuses au film noir, les ombres de la nuit, l’escalier en colimaçon. C’est un peu vrai, mais cela donne souvent un côté assez appliqué dans cette distribution des codes visuels. C’est plus intéressant quand Tarik Saleh arrive à saisir la misère du quartier soudanais ou celle des rues que parcourt en permanence Noureddine. Saleh hésite manifestement entre une approche hyperréaliste, et une esthétique plus noire, plus stylisée. Dans la version que j’ai vue, la durée est de 1h51. C’est un peu trop long. Il manque de rythme et on finit par se désintéresser de ces personnages haletants. Si encore on arrive bien à cerner Salwa, Gina nous reste inaccessible, et Noureddine inconnu. Curieusement ce sont les personnages les plus importants du récit qui sont le moins bien dessinés. L’oncle ou Hatem Shafiq sont par contraste bien typés. Il y a tout de même de bonnes séquences, surtout sur la fin avec les émeutes et la police qui tire dans le tas en se planquant sur les toits. Egalement au début quand nous voyons Salwa se cacher dans un placard pour éviter que l’homme aux yeux verts ne la reconnaisse. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Nagui s’échappe 

    Fares Fares incarne Noureddine. Il a un physique plutôt étrange, assez peu glamour. Pourquoi pas, mais surtout sa nonchalance devient au fil des minutes un peu fatigante et difficile à supporter. Il fume beaucoup, à tel point qu’on se demande ce qu’il sait faire d’autre. Mais il est vrai qu’il n’agit pas beaucoup non plus et se laisse porter au fil du courant. Hania Amar par contre est excellente dans le rôle de Gina, elle porte tout à fait l’ambiguïté d’une femme sensuelle et corrompue dans un monde musulman où elle est l’exception qui confirme la règle. J’aime bien aussi Mari Malek qui joue Salwa, malgré son mutisme, elle donne du corps à son rôle. Yasser Ali Maher est très bien dans le rôle de l’oncle, bonhomme et effrayant à la fois. Mais dans l’ensemble ce ne sont pas les acteurs qui sont défaillants, les seconds rôles sont aussi très bien, on les dirait pris dans la foule. 

    Le Caire confidentiel, The Nile Hilton Incident, Tarik Saleh, 2017 

    Dans les rues la tendance est à l’émeute

    Le film a été couronné un peu partout essentiellement à cause de son côté exotique. Les Suédois sont d’ailleurs les maîtres de l’exotisme dans le roman noir, Henrik Mankell, Stieg Larsson et quelques autres, ils arrivent très bien à tirer parti de ce décalage entre des histoires finalement très convenues et des décors peu habituels qui étonnent comme un cours de géographie, encore qu’on pourra remarquer quelques enseignes écrites en français car c’est filmé à Casablanca ! The Nile Hilton incident a été récompensé à Sundance et à Beaune. Mais les Américains s’étonnent d’un rien, ce sont des grands enfants. J’en retire donc un sentiment très mitigé. Manifestement un scénario peu imaginatif, assez paresseux, des personnages intéressants pris dans la tourmente de l’histoire de laquelle ils passent volontiers à côté. Cela a beaucoup plus à Télérama et aux Inrockuptibles, c’est le contraire qui eut été étonnant.

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