• La mafia fait la loi, il giorno della civetta, Damiano, Damiani, 1968 

    Leonardo Sciascia est aujourd’hui un auteur bien oublié, mais il a été très célèbre de son vivant, om fait partie de cette cohorte d’écrivains siciliens de la région d’Agrigento qui a donné ses lettres de noblesse à la littérature italienne, Pirandello, Lampedusa, ou même encore Andrea Camilleri ! Il a cette spécificité d’avoir été très engagé à gauche, et de dénoncer la mafia et ses méfaits. Il inspirera aussi Francesco Rosi pour le très bon Cadaveri eccellenti[1]. Mais Sciascia a aussi été critiqué pour avoir été parfois un peu tendre avec la mafia et en avoir sous-estimé la nocivité. Ce ne sera pas le cas ici. C’est aussi le premier film de Damiani qui traite directement de la mafia. On comprend qu’il ait voulu s’appuyer sur un scénario qui avait fait ses preuves : le roman paru en 1961 avait eu en effet un grand succès, en Italie, mais aussi un peu partout dans le monde. En tant qu’écrivain, Sciascia est assez ambigu, et pas seulement parce qu’il a parfois du mal à dénoncer la mafia en tant que telle, les Siciliens n’aiment guère que les gens du Nord se mêlent de leurs affaires. Mais également dans le style, il traite d’histoires somme toute ordinaire dans l’univers du roman noir, mais il le fait avec un style qui frôle très souvent la préciosité. Si cela lui attire la sympathie de la critique, cela le tient aussi éloigné d’un public populaire. Mais évidemment Damiani est là pour redresser la barre et faire un film populaire.

    La mafia fait la loi, il giorno della civetta, Damiano, Damiani, 1968 

    Colasberna, un petit entrepreneur de travaux public se fait assassiner  au volant de son camion de deux coups de fusil de chasse devant la maison des Nicolosi. Personne n’a rien vu. Le capitaine des carabiniers, Bellodi, un homme intègre et déterminé, va mener l’enquête. Il soupçonne que Colasberna a été tué parce qu’il n’arrosait pas la mafia. Mais personne ne veut parler. L’affaire prend un tour encore plus grave quand on sait que Nicolosi a disparu. Or, il a peut-être été le témoin du crime. Rosa Nicolosi non plus ne sait rien. Tout va tourner autour de Don Mariano, le mafieux local qui fait la pluie et le beau temps et qui a des amis très haut placé, à Rome. C’est vers lui que Rosa se tournera pour avoir des nouvelles de son mari, mais sans succès. L’indicateur Parrinieddu semble lui aussi avoir peur, et surtout il ne dit rien de valable. Les soupçons peu à peu se portent sur Zecchinetta, un trainard qui semble impliqué dans des histoires louches et qui a touché de l’argent de Pizzuco, un affidé de Don Mariano. Rosa pousse Bollodi a retrouvé son mari, mais pendant ce temps, Pizzuco tente d’abuser d’elle. Un homme arrive chez elle en moto pour lui dire que son mari travaille à Palerme, et il lui donne de l’argent. Elle commence à penser que son mari a été tué. Elle se rend directement au domicile du capitaine des carabiniers. Bellodi, après s’être disputé avec Rosa, va mettre la pression sur Pizzuco et Zecchinetta et va obtenir des aveux, après les avoir enfermés tous les deux dans des cellules voisines, qui vont lui permettre d’arrêter Don Mariano. Mais les hommes de la mafia vont faire pression sur Rosa pour qu’elle retire ses allégations. Elle refuse attendant toujours le retour de son mari. Cependant, comme Pizzuco a fait courir le bruit qu’elle était une femme facile, elle va devenir la risée de la petite ville. Son mari ne réapparait pas. On croit le découvrir à partir d’une lettre anonyme mais en fait c’est le cadavre de Parrinieddu qui a été enfoui sous nouvelle route. Don Mariano va être relâché, le capitaine Bellodi sera muté et remplacé par un autre carabinier bien plus conciliant avec la mafia.

     La mafia fait la loi, il giorno della civetta, Damiano, Damiani, 1968 

    Bellodi tente d’interroger Rosa 

    Le sujet est relativement banal, surtout pour la Sicile. Et donc tout va dépendre de la manière dont il est traité. L’idée générale est d’expliquer pourquoi il règne sur cette île un silence de plombe en matière de criminalité. La réponse se trouve dans la forme des réseaux de dépendance et de pouvoir. Même si Rosa se rebelle, on comprend rapidement qu’elle ne sera pas de taille. Et même le rigoureux et obstiné Bellodi ne pourra rien contre Don Mariano. Le message est politique, il met en cause sans le dire la Démocratie Chrétienne, parti dominant à Rome, mais plus encore en Sicile. On verra Don Mariano se rendre à a permanence de ce parti. En vérité la mafia se moque de la politique, et si elle a soutenu la DC, c’est bien parce qu’elle était ennemie des communistes. Quand la DC s’effondrera, elle changera son fusil d’épaule et se rangera derrière Berlusconi. Mais elle aura sans doute moins de pouvoir qu’à l’époque de la DC d’Andreotti. Le film présente donc des rapports quasi féodaux qui forcément freine l’émancipation des Siciliens et donc aussi le progrès économique. C’est d’ailleurs un thème souvent débattu en Sicile et en Italie sur le coût de la mafia qui en abusant de son pouvoir empêche l’économie d’évoluer. Les crimes de sang ne sont là que pour faire régner un ordre parallèle à celui de l’Etat. Celui-ci est représenté par Bellodi, cependant il échoue. Mais cela vient aussi du fait que l’Etat central à Rome est complètement corrompu. En dehors de Don Mariano les hommes de la mafia apparaissent comme des individus plutôt frustres et sans horizon autre que de continuer à profiter d’un système en bout de course.

     La mafia fait la loi, il giorno della civetta, Damiano, Damiani, 1968 

    Pizzuco veut violer Rosa 

    Les représentants de l’Etat sont des individus qui se dressent contre un pouvoir collectif, celui de la mafia. Ce n’est pas le moindre des paradoxes du film d’ailleurs. Cette présentation de la mafia comme le parti de l’ordre correspond à la vision de Sciascia, celle d’Agrigento. En effet, contrairement à Corleone, ou même à Catania, le pouvoir de la mafia dans cette région est plus discret, et plus paisible si on veut. Les Corléonais de Toto Riina et de Provenzano au contraire représentaient le désordre dans une lutte incessante pour le monopole de la violence et la soumission des clans rivaux. Le film de Damiani montre à l’inverse une forme collective de pouvoir. Certes on n’hésite pas éventuellement à tuer, mais c’est seulement dans l’extrême urgence, et non pas comme une funeste manie. Lorsque Don Mariano est libéré, le petit peuple vient le saluer, parce qu’il est dans la dépendance pour le travail de l’ordre qu’il fait régner. Le film est tourné en 1968. Autant dire il y a un siècle ! Les choses ont beaucoup changé en Sicile. Non seulement on n’y voit plus de petites charrettes tirées par des ânes, mais les gens osent parler maintenant, forçant le pouvoir de la mafia à se faire un peu plus discret de partout dans l’île. Nous savons évidemment que ce pouvoir existe encore, et il y a encore des meurtres qui lui sont liés, mais il y en a beaucoup moins. On pourrait dire que quand le cinéma italien a attaqué de front la mafia, c’était déjà la conséquence de la dilution de son pouvoir parce que finalement la modernisation des structures sociales l’imposait. Rosa est le vecteur de l’émancipation car nous comprenons que c’est par les femmes – qui sont par définition en bas de l’échelle sociale et soumises – que la transformation de ce système féodal se réalisera.

     La mafia fait la loi, il giorno della civetta, Damiano, Damiani, 1968 

    Les hommes d’honneur veulent dissuader Rose de témoigner 

    Mais tout ça ne dit rien des qualités cinématographiques de l’œuvre. C’est le premier film de Damiani sur la mafia. Et s’il n’a pas encore tout à fait trouver son style définitif, il est manifestement tombé amoureux de la Sicile et utilise à bon escient les paysages magnifiques tout en ne cachant rien de la misère qu’on peut y trouver. Il multiplie encore les gros plans, notamment pour faire sortir le côté grotesque des hommes de la mafia, approche qu’il abandonnera dans les films suivants. Le film a été tourné à Partinico au Nord de l’île, ce qui permet de filmer une place où se font vis-à-vis la maison de Don Mariano et le local des carabiniers. Evidemment la ville a beaucoup changé aujourd’hui et semble un peu à l’abandon, elle a maintenant des problèmes avec les migrants[2] ou avec le ramassage des poubelles. Mais à l’époque Damiani était capable de filmer les vieilles ruelles de la ville en les opposant à la ferme un peu délabrée dans laquelle vivent les Nicolosi. La mise en scène ne cherche pas à mettre en avant le suspense qu’il pourrait y avoir à découvrir le coupable, ou même le mari de Rosa. Elle met l’accent sur les confrontations directes entre le lisse policier auréolé de son autorité, et ces insaisissables siciliens qui se méfient de tout et de n’importe quoi.

     La mafia fait la loi, il giorno della civetta, Damiano, Damiani, 1968 

    Zechinetta va parler 

    L’interprétation est du premier choix. Franco Nero dont c’était le premier film avec Damiani, il y en aura encore trois autres, s’était fait connaitre dans le rôle de Django de Corbucci, et sans doute voulait il ne pas se laisser enfermer dans le western spaghetti. Il est donc très bien rasé, bien propre, et porte l’uniforme avec beaucoup d’élégance. Il semble un peu raide, mais après tout il représente les rigueurs de la loi. Rosa c’est Claudia Cardinale. C’est une femme en colère, elle est donc parfaite. Elle n’était pas seulement belle, elle avait une fougue très attachante. Lee J Cobb dans le rôle de Don Mariano est au fond assez terne, un peu décalé, pas trop dans la course, mais ça passe. Il arrive cependant à faire passer un peu de mélancolie en méditant sur son pouvoir et sur le caractère du policier qui ose l’affronter avec courage. L’extraordinaire Tano Cimarosa, acteur d’origine sicilienne, qu’on reverra non seulement dans presque tous les films siciliens de Damiani, mais dans un nombre extravagant de poliziotteschi, est excellent comme à son ordinaire dans le rôle de Zechinetta. Et puis il y aussi Serge Reggiani qui a cette époque voyait sa carrière un peu patiner. Il incarne l’indicateur de la police. Son rôle est assez étroit, mais il s’en tire à son avantage. Et puis il y a toutes ces figures qui représentent la mafia et donc le mal et qui sont particulièrement bien choisies.

     La mafia fait la loi, il giorno della civetta, Damiano, Damiani, 1968 

    Enfin Bellodi a arrêté Don Mariano 

    Le film reçu un très bon accueil en Italie, mais aussi à l’étranger. A l’époque les films sur la mafia étaient rares, c’est seulement après Le Parrain que cela deviendra une mode, avec souvent une forme de glamour tout à fait critiquable cependant. Dans le film de Damiani, le fond reste très sombre et même désespéré comme si jamais rien ne devait changer, la fin est très amère. Mais en tous les cas le film vaut le détour, c’est un très bon Damiani et conserve une longueur d’avance sur la plupart des films du même genre. Sans doute pour l’apprécier faut il faire un peu abstraction d’un manque de scènes d’action – c’est seulement au début du film qu’on verra un crime. La tension se trouve à un autre niveau.

     La mafia fait la loi, il giorno della civetta, Damiano, Damiani, 1968 

    Parrinieddu est découvert sous la route

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  Luciano Lutring, réveille-toi et meurs, Svegliati e uccidi, Carlo Lizzani, 1966

    Carlo Lizzani est un cinéaste un peu éclectique qui se fit remarquer à l’aube de sa carrière par un film sur la résistance italienne, Achtung ! Banditi ! par un souci de vérité quasi documentaire. Très sous-estimé, et un peu oublié, il est aussi un des promoteurs du poliziottesco, genre insuffisamment compris en France, à part quelques amateurs très pointus sur la question. C’est même ce film, Svegliati e uccide, qui est considéré comme le tout premier poliziottesco, même si les racines remontent aux films de Pietro Germi ou Alberto Lattuada[1]. Lizzani a réalisé aussi l’excellent Banditi a Milano qui a été salué par la critique du monde entier, ce qui est assez rare[2]. Il est vrai que les films de cette catégorie sont montés comme des productions populaires visant un large public. La plupart du temps ils se caractérisent par une mise en scène sans effet, tournés en décors naturels, ils privilégient l’action linéaire et la violence, comme si les Italiens se rendaient compte qu’en se modernisant, une forme de violence nouvelle, urbaine et désorganisée, se développait comme la conséquence du miracle économique italien. Milan sera très souvent pris pour décor. C’est donc une violence très différente de celle que peut amener aussi la mafia. Cette violence culminera à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, quand des luttes sociales violentes déstabiliseront complètement la république italienne, la menant au bord de l’effondrement. Cesare Battisti est un des derniers avatars de ces années de plomb dont le souvenir vient d’être ravivé après son extradition depuis la Bolivie. Même quand il n’y a pas de discours de classe, les films de ce genre conservent une insertion sociale qui leur donne du cachet. Ici Lizzani s’est inspiré d’une histoire vraie, celle de Luciano Lutring, un bandit atypique, une sorte de Mesrine si on veut un gangster dont la seule devise est de vivre dangereusement dans la fascination de la violence. Lutring qui sévira en Italie comme en France sera finalement arrêté à Paris et, bien que condamné à plus de vingt ans de prison en France comme en Italie, sera libéré au bout de sept ans de détention. Par la suite Lutring vendra ses mémoires à qui les lui paye, paradant à la télévision, il décédera en 2013. Il signera plusieurs ouvrages, et il sera aussi l’objet de plusieurs biographies. Surnommé le solista de la mitra, parce qu’il transportait une mitraillette dans un étui à violon, il est pourtant représentatif d’une forme nouvelle de délinquance sans plan de carrière et sans crainte du lendemain. Notez que quand le film est tourné, Lutring, surnommé le gitan[3], est encore en prison en France. 

    Luciano Lutring, réveille-toi et meurs, Svegliati e uccidi, Carlo Lizzani, 1966 

    Le vrai Lutring et sa femme

    Luciano Lutring travaille dans la crémerie de son père, mais il s’ennui et admire les hommes violents, il veut mener la grande vie et s’amuser sans travailler. A San Remo il s’en va faire une virée avec ses copains, et il rencontrera la belle Yvonne, une chanteuse dont il va tomber amoureux fou. Mais comme il n’a pas d’argent pour briller auprès d’elle, il va, pendant le carnaval, réalisé son premier coup en fracassant une vitrine avec une hache. Il va ainsi commencer une carrière de malfaiteur avec dans ses bagages Yvonne qu’il va épouser. Celle-ci quoiqu’elle admire son courage et sa détermination, voudrait bien que Luciano cesse de voler. Mais il est pris dans l’engrenage et monte des coups de plus en plus audacieux. Il va se rapprocher pour se faire de gangsters milanais qui se moqueront de lui et qui détourneront ses idées à son profit, avec dans l’idée de lui faire porter le chapeau de leurs délits. Mais Lutring a d’autres soucis, d’abord avec l’ex-fiancé d’Yvonne qui est jaloux et la harcèle, il lui donnera une correction. Et puis la police commence à le désigner comme l’ennemi numéro 1. Il doit donc fuir, mais en même temps pour survivre, il doit continuer à faire des coups de moins en moins rémunérateurs. Yvonne commence à en avoir marre, elle prend langue avec l’inspecteur Moroni. Elle pense que s’il est arrêté, il fera un peu de prison, mais ensuite ils seront libres de s’aimer. Elle fait part de ce plan au propre père de Lutring qui reste dubitatif. Mais Moroni a un autre plan, en faisant de Lutring l’ennemi numéro 1, il camoufle ainsi qu’il cherche à agrafer des bandes plus importantes, car pour lui le solista de la mitra est un tout petit gibier. Cependant, Lutring est aux abois, il va tenter sa chance en France, à Nice où un policier sera tué, à Amsterdam. Yvonne le rejoindra à Paris, alors même qu’elle est sous le contrôle de l’inspecteur Moroni. De plus en plus aux abois, les recéleurs ne veulent même plus de sa marchandise, il a du mal à monter une nouvelle équipe, il va se faire manipuler par la police française et tombera dans un piège grossier alors qu’il s’apprête à dévaliser une boutique Cartier. Grièvement blessé, il sera arrêté à Paris.

    Luciano Lutring, réveille-toi et meurs, Svegliati e uccidi, Carlo Lizzani, 1966

    Lutring annonce à Yvonne qu’il va l’épouser 

    Le film est relativement long, plus de deux heures. C’est le thème de l’ascension et de la chute d’un caïd. Bien que Lutring n’arrive jamais à avoir une position élevée dans la hiérarchie du crime. Mais on va aussi du côté d’une analyse sociologique : Lutring vit en effet dans un quartier misérable et délabré, sans doute en voie de modernisation puisqu’il est cerné par des immeubles modernes et écrasants, il travaille médiocrement dans la crémerie de son père. A San Remo, il est confronté au luxe et à la pacotille que l’argent permet d’acquérir. Il veut briller aux yeux de tous et particulièrement aux yeux d’Yvonne. A partir de là va se greffer une histoire d’amour fou, qui est aussi une histoire d’amour vache ! Il ne peut pas se passer d’Yvonne, mais de temps à autre on le verra la battre ! Il est également jaloux, et n’hésitera pas à éventrer l’ancien fiancé d’Yvonne qu’il laissera pour mort. Esprit indépendant, chien fou, il est très éloigné de la forme capitaliste de la délinquance qui consiste à accumuler des richesses pour avoir de la puissance, à s’appuyer sur une solide organisation. Lutring est un flambeur, un jouisseur. C’est cette catégorie de délinquant qui n’a jamais d’avenir, comme Mesrine. Néanmoins il est courageux, il n’a pas peur de grand-chose. Mais il est désespérément seul. Les bandes qu’ils forment sont de circonstance, il n’est nullement part question d’amitié ou de lien solide entre leurs membres. On voit que Lutring est dominé, à la fois par les polices qui le manipulent, mais aussi par les autres gangsters qui lui font porter le chapeau pour des crimes qu’il n’a pas commis. 

    Luciano Lutring, réveille-toi et meurs, Svegliati e uccidi, Carlo Lizzani, 1966 

    Il s’acoquine avec des bandits milanais pour faire un gros coup 

    La forme du récit est plutôt elliptique. Lizzani ne nous explique pas comment il passe d’un milieu à l’autre, comment il se procure des armes, comme il monte des bandes. Il est plus expansif sans la description du caractère de Lutring. Il prendra aussi tout son temps pour décrire le cercle vicieux dans lequel il se trouve, il lui est en effet impossible d’arrêter sa course, il doit aller jusqu’au bout, même s’il risque de mourir, et même s’il voudrait se reposer un peu. Le portrait d’Yvonne est chargé d’ambiguïté. En effet, on ne sait pas trop si elle trompe Lutring avec Franco, ou si seulement elle subit ses assauts. De même on ne sait pas pourquoi elle collabore avec Moroni. Certes elle veut que cela finisse. Elle a peur, elle est fatiguée, elle voudrait juste redevenir une chanteuse ordinaire et sans souci. Mais au fond peut-être qu’elle veut se débarrasser de l’encombrant Lutring qui, de temps à autre, lui donne des raclées. La relation qu’elle a avec Moroni n’est pas très claire non plus, peut-être même l’inspecteur est amoureux en secret de la chanteuse. L’ambigüité d’Yvonne est montrée aussi dans le rôle qu’elle accorde aux objets, les bijoux, les manteaux de fourrure, les voitures. Pour le reste le film va être émaillé des coups que réalise Lutring, ou la bande rivale qui lui vole ses idées. Les scènes d’action ont toujours été le point fort de Lizzani, avec une facilité d’utilisation des décors réels. Par exemple quand la bande investit une rue entière pour dévaliser une bijouterie en plein centre de Milan. Lizzani multiplie les angles de prise de vue, on verra les voitures arriver en les filmant dans une plongée vertigineuse. Également il y a une grande vivacité dans les attaques de banque, ce modèle sera repris ensuite dans Banditi a Milano.

     Luciano Lutring, réveille-toi et meurs, Svegliati e uccidi, Carlo Lizzani, 1966 

    Des attaques de banque spectaculaires sont attribuées à Lutring 

    Film avec un budget moyen, il y a quelques fautes dans le choix des scènes qui sont sensées se passer à Paris, la description de la rivalité entre les polices italienne et française est un peu caricaturale. Mais c’est peu de chose. Il me semble que ce film a influencé Melville pour Le cercle rouge. Sans doute à cause des relations qu’il y a entre les immeubles récents et les villes anciennes, mais aussi entre la France et l’Italie en matière de criminalité. Peut-être est-ce dans ce film qu’il trouva intéressant d’utiliser Gian Maria Volontè. C’est un thème qui n’est guère exploré, mais il y a sans doute un rapport entre le poliziottesco et les deux derniers films de Melville. Remarquons que les grandes villes de Paris et de Milan sont filmées dans le brouillard, ou dans la nuit, tandis que Nice, San Remo, restent exposées au soleil. Sans doute cela vient du fait que pour Lizzani, mais aussi pour la plupart des auteurs de poliziottesco la très grande de ville est la fabrique du mal, ce qui est également le cœur du film noir américain des années cinquante.

     Luciano Lutring, réveille-toi et meurs, Svegliati e uccidi, Carlo Lizzani, 1966 

    Pour se loger ils doivent payer très cher 

    Lutring est incarné par le fade Robert Hoffmann, acteur autrichien qui a fait une petite carrière dans le cinéma de genre en Italie. Mais comme c’est un film d’action et que Lizzani est un bon directeur d’acteurs, ça passe. Par contre Lisa Gastoni dans le rôle d’Yvonne est tout à fait remarquable, elle éclaire le film avec ses rires et ses larmes. Il est étrange qu’elle n’ait pas fait d’ailleurs une meilleure carrière, mais peut-être qu’elle avait trop d’énergie et de personnalité.  Le film est d’abord un tête-à-tête entre Yvonne et Luciano Lutring, donc les autres protagonistes sont moins importants. Moroni est incarné par Gian Maria Volontè, mais ici il est plutôt discret dans le rôle d’un fonctionnaire un peu besogneux. Lizzani lui a mis des lunettes qui le rendent encore un peu plus terne dans son opposition au flamboyant Lutring. Pourtant il représente très bien cet ordre social bourgeois auquel Yvonne aspire. Franco, le rival de Lutring est incarné par le très bon Claudio Camaso qui n’est rien d‘autre que le frère de Gian Maria Volontè ! Il mourra très jeune, il se serait suicidé en prison, et ne fera qu’un petit tour dans le cinéma. Les policiers français sont un peu caricaturaux tout de même. 

    Luciano Lutring, réveille-toi et meurs, Svegliati e uccidi, Carlo Lizzani, 1966 

    A Nice Yvonne retrouve Moroni 

    Ce très bon poliziottescho a bien passé les années et permet de redécouvrir Lizzani, un réalisateur très rigoureux. Trop peu de films de Lizzani sont disponibles en DVD ou en Blu ray. On cite toujours un peu les mêmes, mais il y a par exemple ll gobbo, un film qui date de 1960 avec le regretté Gérard Blain, qu’on aimerait bien revoir dans de bonnes conditions, fusse en langue originale. La scène d’ouverture est excellente quand on voit une bande voyou donner une rouste à une femme sans qu’on connaisse la raison, et qu’ensuite ils mettent le feu à un voiture qu’ils ont détruite. Luciano semble jouir de cet incendie : c’est le début d’une vocation. La scène finale également est remarquable, tournée caméra à l’épaule, elle scrute de près le désarroi de Lutring enfermé dans sa nuit. 

    Luciano Lutring, réveille-toi et meurs, Svegliati e uccidi, Carlo Lizzani, 1966 

    Lutring est blessé grièvement à Paris



    [1] Pour un panorama du poliziottesco, cf. Daniele Magni e Silvio Giobbio, Ancora più... Cinici infami e violenti. Dizionario dei film polizieschi italiani anni '70, Bloodbuster, 2010.

    [3] Certains journalistes paresseux on fait le rapprochement entre Lutring et le film de José Giovanni Le gitan, mais ça n’a rien à voir. Giovanni s’étant appuyé sur un roman très personnel, Histoire de fou qui date de 1959, et sur sa propre connaissance du milieu gitan, on ne saurait confondre les deux histoires, ce que fait pourtant le journaliste du Midi Libre pour saluer le décès de Lutring. https://www.midilibre.fr/2013/05/13/deces-du-gitan-le-celebre-braqueur-joue-par-alain-delon,695999.php.

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  L’affaire Mattei, Il Caso Mattei, Francesco Rosi, 1972

    Au début des années soixante-dix, le cinéma italien est en pleine forme et Francesco Rosi également. Sans doute cette forme de cinéma est-elle dans l’air du temps qui est à la remise en question de l’ordre capitaliste aussi bien dans ses dimensions économiques que culturelles ou politiques. C’est une sorte d’apogée. Il caso Mattei est exemplaire dans cette volonté de produire un cinéma très engagé, mais aussi populaire. Le sujet est une histoire vraie, celle de l’assassinat d’Enrico Mattei, le terrible patron de l’ENI, puissante firme pétrolière italienne contrôlée par l’Etat. Pour bien comprendre l’importance de ce sujet, en Italie il y a eu des dizaines de livres et de films plus ou moins documentaires tournés sur cette « affaire », et elle est encore très présente dans la mémoire des Italiens. Curieusement en France, contrairement à ce qui s’est passé aux Etats-Unis, c’est un sujet qui n’a pas été trop étudié, pourtant la mort de Christophe de Margerie en 2014, le PDG de Total, lui ressemble assez ainsi que certains journalistes l’ont remarqué dans une grande indifférence[1]. En tous les cas lorsque Rosi tourne son film non seulement l’époque est à la dénonciation d’un système capitaliste monopoliste américain, mais on redécouvre les zones d’ombre de la mort de Mattei. Ce sera un long combat, mais finalement on admettra, après l’avoir longtemps nié, preuves à l’appui, qu’il s’agissait bien d’un attentat, l’avion de Mattei ayant explosé en vol lors de son retour de Sicile. 

    L’affaire Mattei, Il Caso Mattei, Francesco Rosi, 1972 

    Mattei est un homme ambitieux, en 1945, alors que le pouvoir penche du côté « libéral » et veut se débarrasser de l’ENI et la livrer au secteur privé, il va mettre en œuvre l’exploitation du gaz italien, avec dans l’idée que cela servira au développement du pays, alors que celui-ci a été ravagé par la guerre et accuse un retard considérable. Pour cela il s’appuiera aussi sur des anciens fascistes qu’il recyclera dans l’intérêt de l’Etat. Peu à peu il va étendre son pouvoir et passer des alliances à l’extérieur de l’Italie pour exploiter du pétrole au Proche Orient, en Egypte et jusqu’en Russie. Cette projection internationale de l’Italie ne plait pas à tout le monde et encore moins aux firmes anglo-saxonnes – que Mattei appelle les sept sœurs – qui règnent sur le pétrole mondial à la manière d’un oligopole. De ce fait il va se rapprocher des pays arabes qu’ils jugent spoliés par les firmes occidentales, et en quelque sorte il va les encourager à nationaliser leur production, ne pas la laisser aux mains des sociétés étrangères. Il compte beaucoup d’ennemis et échappera à un attentat. Il a des ennemis aussi dans son propre pays alors même qu’il travaille à assurer l’indépendance énergétique de celui-ci par rapport aux Américains. Il travaille aussi à sa propre promotion et emmènera avec lui des journalistes pour leur montrer ses propres réalisations à travers le monde. Sa puissance économique inquiète les hommes politiques d’autant que l’ENI se développe en dehors de son domaine initial. Il va se rendre en Sicile où il sera accueilli comme un libérateur, promettant de développer l’île à partir de ses ressources énergétiques propres. Mais il a peur de plus en plus peur. Et c’est au retour de ce voyage que son avion va exploser. Le réalisateur Rosi mène l’enquête pour son film, et il va tomber sur le fait qu’un journaliste Mauro de Mauro qui enquêtait sur l’assassinat de Mattei, disparait en 1970 à Palerme, alors qu’il aurait découvert une cassette enregistrée de Mattei, son corps ne sera jamais découvert, la cassette non plus. 

    L’affaire Mattei, Il Caso Mattei, Francesco Rosi, 1972 

    Mattei va exploiter le gaz de la Padanie 

    C’est donc un complot qui a été ourdi. Mais si cela est maintenant avéré, on ne sait pas, malgré la réouverture des enquêtes et quelques avancées, qui a été le commanditaire de cet assassinat. Il semble que ce soit la mafia qui ait exécuté Mattei, voyant d’un mauvais œil l’emprise que celui-ci pouvait avoir sur le pays. Plusieurs mafieux repentis, dont le fameux Buscetta, ont dit connaitre le nom des exécutants. Mais il n’est pas certain qu’elle ait agi pour son propre compte. Plusieurs pistes ont été explorées, celle des compagnies pétrolières américaines qui ne supportaient pas la remise en question de leur pouvoir, celle également des services spéciaux français. Mattei a été assassiné en 1962, il semblerait qu’il ait noué à cette époque des liens étroits avec le FLN algérien afin de prendre la place des Français dans l’exploitation des ressources énergétiques algériennes. Le saboteur du petit avion de Mattei serait un Corse qui parlait couramment l’italien. Comme dans l’assassinat de Kennedy, les potentiels commanditaires ne manquent pas. Ils sont mêmes trop nombreux, et Rosi ne conclura pas sur ce point, comme on est incapable de dire encore aujourd’hui quelles sont les raisons véritables de l’assassinat de Kennedy. Il se contentera de montrer que les Italiens eux-mêmes n’avaient pas la volonté au moment de l’attentat de traquer la vérité, le pays était bien trop divisé. Notez qu’à l’époque de ce crime, c’est Giulio Andreotti qui était le ministre de la défense et qui, à ce titre couvrait l’enquête. Ce fut un enterrement de première classe. Giulio Andreotti dont les liens avec la mafia et les services secrets américains sont maintenant bien connus, s’est retrouvé dans tous les coups tordus de l’après-guerre en Italie, jusqu’à l’affaire Aldo Moro. Andreotti qui non seulement était un homme corrompu, mais aussi un des tenants du libéralisme économique, avait fait de la lutte contre les communistes – et donc contre les nationalisations – un axe fort de sa politique. C’est finalement Romano Prodi, président du conseil de centre « gauche » qui se chargera en 1998 de la liquidation de l’ENI, ce fleuron de l’économie italienne, au nom du libéralisme de l’Union européenne. 

    L’affaire Mattei, Il Caso Mattei, Francesco Rosi, 1972 

    Il s’attache les services d’un ancien fasciste

    Contrairement aux apparences, il y a plusieurs sujets. Il y a bien sûr celui le plus évident du complot de puissances économiques qui défendent leurs intérêts. Mais il y a aussi le portrait d’un homme seul, obsédé à la fois par sa propre puissance et par l’objectif de donner à l’Italie les moyens de son développement économique. Sous ce dernier aspect le film montre que l’intérêt économique du marché ne coïncide que très rarement, pour ne pas dire jamais, avec l’intérêt général. Dans cette quête de l’autonomie nationale, Mattei va se heurter à des intérêts cosmopolites qui sont aussi ceux de l’argent. C’est un film nationaliste qu’on n’oserait plus faire aujourd’hui à gauche, tant celle-ci est phagocytée par la logique de l’Union européenne. En vérité ce positionnement politique de Rosi qui fait coïncider un idéal égalitaire et socialiste avec l’idée d’une indépendance nationale explique pourquoi aujourd’hui, c’est l’alliance Lega-M5S qui est au pouvoir, et pas la gauche, parce que celle-ci a abandonné l’idée nationale. L’idée nationale est développée aussi à partir de l’indépendance nécessaire, selon Rosi, des pays producteurs de pétrole : pour Mattei l’Algérie ne pouvait devenir qu’indépendante par exemple. Il voyait dans cette indépendance la clé du développement. On aura droit dans le film à cette idée que si l’Italie n’était pas nationaliste, elle n’arriverait pas à se développer et elle resterait une nation naine, sous la tutelle de la puissance américaine. Mattei ne se fait pas à l’idée que l’Italie reste sous-développée. Il n’est pas le seul, en Italie comme en France à cette époque, de nombreux hauts fonctionnaires plutôt intègres ont travaillé dans le sens de l’émancipation et du développement national. Malgré les rivalités, on voit qu’il y a une similitude forte, aussi bien dans les orientations économiques des deux pays, qu’ensuite avec leur transformation en laboratoire pour le néolibéralisme européiste. 

    L’affaire Mattei, Il Caso Mattei, Francesco Rosi, 1972 

    Mattei tente de trouver une entente avec les Américains 

    Mais Rosi n’est pas naïf à travers toute cette problématique géopolitique, il va aussi tracer le portrait d’un homme ambitieux. Quelles que soient ses intentions, et en effet il n’est pas sensible à l’argent, il est ivre de son pouvoir. Il va donc tenter de l’étendre, et plus il se livre à ce jeu, et plus il rencontre la solitude. Il va devenir un homme double : d’un côté un homme jovial et sûr de lui qui fait de l’avant, de l’autre un homme mélancolique et seul qui se coupe de tout le monde et qui va chercher des appuis, une compréhension auprès de journalistes et de politiciens qu’il tente de rallier à sa cause. On le voit à l’écran se séparer quasiment physiquement de sa femme qui tente de comprendre les problèmes qu’il rencontre. Mais il goutera aussi fortement les scènes de liesse qui l’accompagnent lorsqu’il va faire sa propagande en Sicile. Ces scènes d’ailleurs laissent entendre que Mattei aurait pu devenir un homme d’Etat, il en avait les capacités. Ce qui renforce d’ailleurs l’idée que de nombreux hommes politiques, à commencer par le corrompu Andreotti avaient aussi un intérêt direct à sa disparition. 

    L’affaire Mattei, Il Caso Mattei, Francesco Rosi, 1972 

    Accompagné d’un journaliste, il parcourt les installations de l’ENI 

    La réalisation de Rosi est assez compliquée et d’un certain point de vue rompt avec ce qu’il a fait avant. Bien entendu, il y a comme dans Salvatore Giuliano ou dans Lucky Luciano qui va venir après, le souci de la vérité factuelle, du détail qui mêle une forme semi-documentaire à une réflexion politique. Pour cela il fera parler beaucoup Mattei, peut-être trop, étirant un peu l’aspect didactique. Et puis il y a un troisième niveau, celui où on voit Rosi lui-même tenter d’enquêter difficilement sur Mattei pour la préparation de son film. Ce troisième niveau permet à Rosi de prendre de la distance avec son sujet en s’interrogeant sur sa propre démarche de cinéaste. En fait il se retrouve dans la position de Mattei, en effet à cette époque il est un réalisateur célèbre et célébré, mais que peut-il faire de cette position ? Il aboutira d’ailleurs à une impasse en Sicile même quand à Catane les Siciliens refuseront de lui parler. L’enchevêtrement de ces trois niveaux d’intervention rend le film plus compliqué à suivre, et ce d’autant que dans le déroulé de l’histoire de l’ascension et de la chute de Mattei, il y a de nombreux retours en arrière. Ces présupposés narratifs font évidemment sortir Il caso Mattei du film noir proprement dit. Il n’empêche qu’on reconnait la patte de Rosi, notamment dans les scènes qui se passent dans les ombres des grands hôtels et des restaurants de luxe. La confrontation entre Mattei et le représentant américain du secteur du pétrole est extraordinaire. Mais il y a aussi ces scènes de la visite de Mattei en Sicile qui donnent une force incroyable à la réflexion politique, justement parce que Mattei se met de lui-même à distance avec le petit peuple misérable venu l’acclamer. Malgré toutes ces qualités, le film conserve un aspect un peu étriqué, un manque de respiration et d’espace. Je ne sais pas si c’est voulu, mais c’est plutôt inhabituel chez Rosi. On ne peut pas évoquer le manque de financement, c’est toujours le même Franco Cristaldi qui est producteur. La photo est bonne, elle est due à Pasquale de Santis, un habitué aussi du système Rosi qui travaillera aussi avec Visconti, Scola ou encore Losey. Elle a un côté un peu dilaté et pastellisé qui renvoie à une réflexion sur les rapports qu’on entretient avec le passé. 

    L’affaire Mattei, Il Caso Mattei, Francesco Rosi, 1972 

    En Sicile Mattei est accueilli comme un sauveur 

    La distribution s’est faite autour de Gian Maria Volontè qui à l’époque était lui aussi un pilier des films de Rosi. Il est excellent, et sans doute dans un de ses meilleurs rôles, bien au-delà des pitreries de Sergio Leone. C’était un acteur très engagé, très représentatif de ce cinéma italien qui prônait la rébellion. Il venait de tourner l’excellent Sacco & Vanzetti, et La Classe operaia va in paradiso d’Elio Petri. A mon sens il était devenu indispensable à Rosi, et peut être même au cinéma italien totu entier, il avait en effet cette capacité de passer d’un type de rôle à un autre, même si ces rôles se trouvaient à l’opposé. Dans les films d’Elio Petri il était capable de jouer la folie ordinaire, ailleurs il se glissera dans la peau d’un anarchiste déterminé, d’un homme d’affaire froid et lucide, ou encore d’un gangster de haute volée en incarnant Lucky Luciano[2]. C’est en revoyant ses films que je me rends compte à quel point il fut important, peut-être avec Alberto Sordi un des acteurs les plus importants du cinéma italien qui pourtant en comptait beaucoup. Je le trouve injustement oublié. On l’appréciera dans sa scène de colère contre les travailleurs siciliens qui se laissent aller, ou dans cette scène où il a peur, ou encore dans celle de la séduction d’un journaliste un peu cynique. Les autres acteurs, disons-le franchement ne comptent pas. Sauf peut-être Rosi qui joue son propre rôle, celui du réalisateur qui s’interroge sur son propre travail. 

    L’affaire Mattei, Il Caso Mattei, Francesco Rosi, 1972 

    Francesco Rosi enquête sur l’assassinat de Mattei 

    Notez que ce film obtint la Palme d’or à Cannes en 1972, ex-aequo avec La Classe operaia va in paradiso ! C’est, on peut le dire, le triomphe de Gian Maria Volontè. Malgré cette Palme d’or et une bonne critique internationale le film ne marchera pas – contrairement au film de Petri. Cet échec public peut s’expliquer par la trop grande sophistication de la mise en scène. On se perd un peu sur les intentions de Rosi, surtout dans la deuxième partie. C’est sans doute pour cela que ce film est devenu très rare sur le marché du DVD ou du Blu ray, il passe aussi très rarement à la télévision, on ne le trouve même pas en Italie. J’ai mis énormément de temps pour le récupérer. Même si la tentative peut sembler inachevée, c’est pourtant un film d’un grand intérêt qui anticipe en quelques sorte sur les méfaits de la mondialisation. Dès qu’il y a du pétrole quelque part, il y a les Américains pas très loin qui semblent avoir comme seule conduite en matière de politique étrangère que de prendre des parts dans l’industrie pétrolière un peu partout dans le monde. Rosi évoquera d’ailleurs l’éviction de Mossadegh en Iran qui permit aux Américains et aux Anglais de mettre la main sur des réserves colossales de pétrole. Les Etats-Unis poursuivent encore le même but dans ce pays, en empêchant les entreprises européennes par exemple de travailler avec l’Iran. Cette conduite criminelle est encore à l’œuvre aujourd’hui avec le travail de déstabilisation que les Américains poursuivent par exemple au Venezuela. Quoiqu’on pense par ailleurs de ces deux régimes, il est un fait que les Américains attendent que ces pays s’écroulent pour s’emparer de la manne pétrolière.

    Partager via Gmail

    2 commentaires
  •  Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971

    Heureux temps que ce début des années soixante-dix où on pouvait encore faire de gros succès publics avec des sujets forts et engagés. A cette époque on pouvait encore parler d’anarchie et de lutte des classes sans pour autant faire un cours d’histoire ou de politique racoleuse et militante. Il y a manifestement un savoir-faire qui s’est perdu, que ce soit d’ailleurs en France ou en Italie. Mais ce savoir-faire s’est perdu aussi parce que la morale s’est effondrée et que la politique s’est faite de plus en plus réactionnaire sous la poussée des formes néolibérales de gouvernement. Le sujet du film est la criminalisation de la lutte des classes. C’est un sujet encore à l’ordre du jour aujourd’hui quand on voit comment se comportent en France Macron et Castaner avec les gilets jaunes, éborgnant de ci de là les manifestants, menaçant de leur tirer dans le temps, instrumentalisant la justice pour faire condamner sans preuve. Et d’ailleurs une partie de l’opinion, notamment les lecteurs du Monde, seraient très contents qu’on aille plus loin dans la répression, mais pour l’instant les bagnes sont fermés et la peine de mort est abolie. Sacco e Vanzetti c’est une histoire vraie, et maintenant l’innocence de ces deux anarchistes est prouvée, leur mémoire a été réhabilitée, notamment parce qu’un des auteurs véritables du hold-up sanglant pour lequel Sacco et Vanzetti ont été condamnés à la chaise électrique avouera ce crime, donnant des détails également sur ses complices. Cette affaire pris des proportions énormes dans l’opinion. Par exemple John Dos Passos, bien avant qu’il n’effectue son virage à droite, écrivit un mémoire en défense de Sacco et Vanzetti, publication financée par un comité qui s’était monté et qui réunissait des fonds pour la défense des deux anarchistes[1]. L’Italie se mobilisa aussi par la voix de Mussolini qui réclama un procès plus juste. En effet il apparu assez vite que ce procès politique, s’il instrumentalisa la question des migrants, s’inscrivait dans un plan global de répression des tendances révolutionnaires qui se manifestèrent après la Première Guerre mondiale aux Etats-Unis. Ce que nous décrit par exemple La moisson rouge de Dashiell Hammett, ouvrage fondateur du noir. Montaldo était à cette époque un réalisateur peu connu, il avait réalisé cependant des films noirs, comme par exemple Ad ogni costo de 1967, film de casse avec Edward G. Robinson ou encore Gli Intoccabili, un poliziottesco de 1968 qu’on aime à redécouvrir. Après Sacco e Vanzetti il mettra en scène Giordano Bruno, toujours avec Gian Maria Volontè, un autre film d’inspiration anarchiste. Puis il versera dans la défense de l’homosexualité avec Gli occhiali d’oro qui obtiendra aussi un bon succès, mais sans atteindre celui de Sacco e Vanzetti. Pour ce dernier film, le scénario s’est appuyé sur une documentation précise et très complète.  

    Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971

    Tandis que la police réprime d’une manière sauvage les mouvements anarchistes, n’hésitant pas à assassiner froidement les militants, un hold-up sanglant a lieu, des bandits motorisés s’emparent de la paye d’une usine de chaussures. Rapidement le procureur Katzman désigne les coupables, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, deux militants connus pour leurs opinions anarchistes et anticapitalistes. Ils sont retrouvés dans un train, portant sur eux des revolvers. La traque va s’organiser : d’abord on va essayer de faire avouer Sacco et Vanzetti, mais devant leur mutisme, il va falloir solliciter l’aide de témoins de complaisance. Bien que l’action se soit passée très vite et que ces témoins soient assez loin de l’action, ils prétendent reconnaitre Vanzetti comme le conducteur de l’automobile, or, Vanzetti n’a jamais appris à conduire. Pourtant plusieurs témoins affirment que Vanzetti était à Plymouth en train de vendre du poisson, et Sacco a lui-même pointé à l’usine où il travaille. Les deux anarchistes vont être défendus par un avocat dévoué aux causes syndicalistes. Celui-ci met en avant les contradictions des témoignages, sous le regard impassible du président du tribunal qui manifestement fait cause commune avec le procureur. Se rendant compte de ses erreurs, il va changer de tactique et dénoncer un procès politique sur fond de racisme. Mais l’affaire est entendue, les jurés votent la peine de mort pour les deux anarchistes. Tandis qu’ils attendent la mort en prison, l’opinion publique se mobilise en leur faveur. Les deux hommes ne réagissent pas de la même manière, si Vanzetti reste digne dans l’attente, Sacco commence à perdre la tête et va devoir être interné. Tandis que des foules immenses manifestent aux Etats-Unis et ailleurs contre le jugement, l’avocat Thompson tente de retrouve la piste des véritables coupables du hold-up sanglant. Ils constatent que des dossiers et des pièces qui pourraient innocenter Sacco et Vanzetti ont disparu. Malgré les preuves accumulées, le juge Thayer refusera de rouvrir le procès. Dans une ultime confrontation avec le gouverneur Fuller, Vanzetti aura finalement l’assurance qu’il est bien mort pour ce qu’il représentait et non pour ce qu’il avait fait.

    Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971 

    Sacco et Vanzetti ont été arrêtés 

    Ce film a une importance capitale parce qu’il a conduit à réhabiliter Sacco et Vanzetti. Mais il s’inscrit surtout dans une époque de remise en question de l’ordre capitaliste dans ses fondements, il dénonce la justice et la police comme un appendice de ce pouvoir sans lequel la bourgeoisie n’est rien. Les films d’inspiration anarchistes sont très nombreux à l’époque et ils ont du succès, par exemple le très bon film de Philippe Fourastié sorti en 1968 sur La bande à Bonnot, ou encore La classe operaia va in paradiso qui en 1972 obtiendra la Palme d’or à Cannes. Sacco e Vanzetti en 1971 obtiendra aussi un prix à Cannes, celui du meilleur interprète masculin pour Riccardo Cucciolla. Il y a donc une reconnaissance populaire de ce cinéma qui mêle l’analyse historique et la réflexion politique. La grande réussite du film de Montaldo dépend d’abord d’un scénario très rigoureux, non seulement parce qu’il est très proche de la vérité historique, mais aussi parce qu’il évite le didactisme et le propos édifiant. Bien évidemment le propos est très clair, il est ouvertement politique, anticapitaliste. Mais le déroulé du film parle de lui-même : en effet ce que nous voyons c’est comme deux pauvres diables, anarchistes de conviction, vont être instrumentalisés par une justice de classe qui rêve de mettre la classe ouvrière au pas en employant des grands moyens. Au début nous verrons d’ailleurs Alexander Palmer, attorney général, justifier sa politique bestiale de répression, il identifie les anarchistes aux étrangers. Il va donc y avoir une instrumentalisation des étrangers comme bouc émissaire d’une politique très répressive qui durera au moins jusqu’à Franklin Roosevelt, et qui sera reprise par la suite au moment de la chasse aux sorcières. Le but est de liquider le mouvement social, de répandre la terreur sous le couvert de protéger la démocratie américaine. Montaldo remet donc les pendules à l’heure, ce drame social s’inscrit dans une stratégie de lutte des classes, tout sera bon pour le mettre à genoux. Le film s’ouvre sur des images en noir et blanc de la police qui investit une cité ouvrière avec une grande sauvagerie. On verra aussi, mais en couleurs cette fois, qu’un militant anarchiste se fait défénestrer au commissariat. Cette image rappelle un souvenir encore très frais pour les Italiens : Giuseppe Pinelli, un militant anarchiste qui avait été accusé à tort de l’attentat de la Piazza Fontana, meurt, défénestré alors qu’il a été arrêté par la police. C’est en quelque sorte le lien entre le passé – celui de Sacco et Vanzetti – et le présent, celui des attentats meurtriers qui eurent lieu en Italie à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix et que tout le monde a fin par attribuer aux néofascistes qui, avec l’appui de la CIA, voulaient produire un coup d’Etat. 

    Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971 

    Katzmann a des idées pour utiliser Sacco et Vanzetti 

    Le thème général c’est l’insoumission, la contestation d’un ordre inégalitaire autant qu’inique. Une manière de dire qu’on ne peut pas vivre toujours couché et qu’on doit redresser la tête. Les deux protagonistes de cette histoire sont des gens ordinaires, ils n’ont pas l’ambition de devenir riches d’ailleurs, contrairement à ce que croit Katzmann, ils revendiquent la liberté et d’avoir un travail où ils ne sont pas exploités. Ils ne veulent pas être des héros. A la fin Vanzetti fait un beau discours sur les forces de la réaction, et puis il dira à Sacco qu’au fond grâce à l’ignominie du pouvoir, ils laisseront leur nom dans l’histoire, alors que Katzmann et le juge Thayer, menteurs et comploteurs, partiront dans les poubelles de l’histoire. C’est donc aussi une réflexion sur le pouvoir. C’est ce que dit Katzmann qui compte : s’ils avaient été des voleurs ordinaires, on les aurait peut-être graciés, mais là ils sont un symbole : au fond ils meurent parce qu’ils ont su attirer sur eux la sympathie du monde entier, et dans sa guerre contre les pauvres, le grand capital ne saurait le tolérer. Il y a une subtile analyse des classes sociales : la bourgeoisie n’est pas un seul bloc, les avocats, quelques journalistes au contraire représentent le côté faible de la bourgeoisie, celui qui défend les droits humains et qui se trouve travaillé par sa conscience. Le film ne s’attardera guère sur Sacco et Vanzetti en tant qu’êtres humains, certes on voit bien que ce sont des âmes simples et droites, leurs doutes et leurs rêves seront seulement suggérés à travers leur manière de comporter face à la tyrannie. Car s’il y a bien une chose qui est montrée, c’est que la démocratie américaine n’existe pas, elle est seulement une parodie, ou une sorte de vernis qui permet de ménager l’essentiel.

     Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971 

    L’avocat Moore pense qu’il démontera facilement les faux témoignages 

    Tout ça est solidement construit et la mise en scène est très rigoureuse. Certes il y a des grands moments d’émotion, comme ces élans de solidarité qui réunissent dans le monde entier des foules énormes, souvent durement réprimées, ou encore l’attitude des femmes de Sacco et Vanzetti. Mais Montaldo n’insiste pas sur le pathos. De même il ne noircit pas les caractères des ennemis de classe de Sacco et Vanzetti. La richesse du sujet lui permet d’ailleurs d’éviter le film de procédure, notamment en aérant avec des scènes de réminiscence de ce que faisait Sacco et Vanzetti ce jour du hold-up sanglant. La reconstitution d’une époque est toujours une question délicate. Montaldo disait qu’il avait retrouvé la véritable usine de chaussures où le hold-up avait eu lieu. Mais pour le reste, il a dû trouver ses décors ailleurs, jusqu’en Irlande pour compenser l’évolution et la modernisation de l’Amérique. Il est aidé par une très belle photographie et l’écran large qui lui permet de saisir la profondeur de champ. Le rythme est très soutenu, le montage permet de donner de la vivacité aux scènes de tribunal qui sont le plus souvent ennuyeuses au cinéma. Parmi les scènes à retenir, outre celle du début qui voit la répression sauvage de la police contre le mouvement social, il y a l’arrivée de Sacco et Vanzetti en prison. Montaldo multiplie d’une manière très ingénieuse les angles de façon à donner l’importance du vertige qui peut saisir les deux anarchistes. Également on retiendra cette scène où on voit Vanzetti vendre du poisson dans la rue. Le début et la fin du film sont tournés en noir et blanc, comme pour authentifier cette histoire.

     Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971 

    Le jour du hold-up sanglant, Vanzetti vendait du poisson 

    L’interprétation est de qualité. Riccardo Cucciolla a obtenu le prix d’interprétation masculine à Cannes. Pourtant c’est bien Gian Maria Volontè qui domine. Il trouve là un de ses meilleurs rôles. Souvent il cabotine un peu, mais là il est impeccable et représente exactement ce que veut montrer Montaldo, la dignité et la force morale des prolétaires. Son discours final est une grande performance, il est impressionnant. Les deux protagonistes ont été bien choisis, physiquement. Un moment Yves Montand devait jouer Sacco, mais en vérité c’eut été une erreur, car le film repose en grande partie sur l’opposition entre Sacco le faible et Vanzetti le fort, et donc la différence de corpulence joue un rôle décisif. La performance de Volontè en revoyant le film m’a vraiment impressionné. Celle de Cucciolla, un peu moins à vrai dire, mais enfin, il tient très bien sa place. A leurs côtés on trouvera l’excellent Cyril Cusack dans le rôle de Katzmann, le fourbe procureur, vindicatif et qui poursuit un but sans frémir. Ils sont tous plutôt bons, on peu citer Geoffrey Keen dans le rôle du juge Thayer qui habite son courroux à l’endroit des gueux comme d’autres habitent une luxueuse demeure, ou encore Claude Mann dans le rôle du journaliste travaillé par sa conscience.

     Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971 

    L’avocat Thompson doit faire face à la mauvaise foi du juge Thayer 

    L’ensemble s’appuie sur un budget manifestement élevé. Il y a la musique d’Ennio Morricone, et plus encore la balade de Sacco et Vanzetti chantée par Joan Baez, grande militante de toutes les causes révolutionnaires. Elle était à cette époque à l’apogée de sa carrière, et sa voix n’avait jamais été si belle.  La bande originale du film sera un autre succès planétaire. Notez enfin que le grand soin apporté à la réalisation sera appuyé par l’utilisation des bandes d’actualité de l’époque qui prouve à quel point cet événement qui occupa l’opinion entre 1920 et 1927 eut une importance capitale. En vérité il sonnait comme une première défaite du mouvement socialiste mondial, malgré la révolution de 17, malgré la puissance des partis communistes dans le monde entier, il y en aura d’autres. La férocité de la répression judiciaire et policière explique pour beaucoup pourquoi les Etats-Unis, contrairement à ce que pensait Marx ne se sont jamais lancé vers le socialisme.

    Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971 

    Dans son discours d’adieu, Vanzetti dénoncera une justice de classe 

    C’est un excellent film qui n’a pas pris une ride et qu’on peut montrer dans les écoles pour enseigner la vie et sa dureté aux jeunes enfants. Il a eu un succès mondial, mais plus encore en Italie où, en pleines années de plomb, le public s’intéressait à la question sociale y compris à travers les grèves ou les représentations cinématographiques. Gian Maria Volontè prit un abonnement à ce type de film. Juste après il tournera l’excellent La classe operaia va in paradiso sous la direction d’Elio Petri, un autre cinéaste italien trop sous-estimé qui obtint cette fois la Palme d’or à Cannes. Ce film marchera un peu moins bien cependant, sans doute parce qu’il faut passer pour s’en saisir sur le côté grotesque des personnages. Nous sommes à cette époque au sommet de ce que sera le cinéma italien, cette capacité de produire des films de grande qualité sur des thèmes très populaires qui mettent en scène la classe ouvrière ou les luttes sociales, balayant les préciosités bourgeoises de la Nouvelle Vague. A la même époque, en France, Godard tournera avec Jean-Pierre Gorin, Tout va bien avec des acteurs militants, Jane Fonda et Yves Montand qui étaient encore de gauche. Le résultat sera désastreux pour ne pas dire pire, inutile, avec un box-office étique, mais Jean-Pierre Gorin maoïste défroqué, il sera décoré en 2008 de la légion d’honneur à San Francisco sous Sarkozy ! Les conservateurs aiment bien les « artistes » qui font repentance.

     Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971 

    C’est le tour de Vanzetti d’être exécuté 

    Sacco et Vanzetti, Sacco e Vanzetti, Giuliano Montaldo, 1971



    [1] Facing the chair: story of the Americanization of two foreignborn workmen, Sacco-Vanzetti defense committee, 1927.

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •   Marc Dugain, Ils vont tuer Robert Kennedy, Gallimard, 2017

    Marc Dugain est fasciné par l’Amérique, pas tant par le fait que cette société serait un modèle, ou une nation riche et dynamique, mais plutôt dans le fait que, malgré tous ses atouts, elle n’engendre finalement que le Mal. Sans doute est-ce pour cela que ce pays n’arrive pas à s’émanciper de la religion. Il y a quelques années, il avait exploré la face sombre de J. Edgar Hoover. C’était excellent parce que le chef du FBI, inamovible durant des décennies, était aussi un comploteur de première. Une crapule qui, dans une démocratie normalement constituée aurait dû finir sur la chaise électrique ou à tout le moins au bagne[1]. On le retrouvera d’ailleurs en guest star dans Ils vont tuer Robert Kennedy. C’est l’histoire d’un professeur d’université qui enquête sur l’assassinat de Robert Kennedy entre autres parce qu’il pense que cet assassinat est en rapport avec les décès prématurés et mystérieux de ses deux parents. Il va remonter en même temps le fil de ces deux affaires et tenter de prouver qu’au fond elles n’en font qu’une.  

    Marc Dugain, Ils vont tuer Robert Kennedy, Gallimard, 2017

    Il y a donc trois niveaux de lecture, d’abord le niveau de l’enquête. Dugain fait le point sur les assassinats des deux frères Kennedy, et il n’a aucun mal de montrer qu’il s’agit d’un complot, et non pas à chaque fois de tueurs isolés agissant pour leur propre compte. Que ce soit Oswald ou Sihran, ces deux illuminés n’ont pas pu être les auteurs tous seuls de ces attentats. Le second niveau est celui de la fiction : le narrateur est à la recherche de ses parents, et il imagine des connexions avec la mort de Robert Kennedy. Evidemment va se poser la question des rapports entre ce qui est vécu et ce qui est réel. N’est-il pas un peu devenu paranoïaque avec tout ce temps passé à se poser des questions qui n’ont pas vraiment de réponse. Le troisième niveau est « politique ». Au fond, sommes-nous bien sûr de vivre en démocratie ? En effet nous voyons des groupes compliqués s’agiter pour impose leurs vues : la FBI, la mafia, celle de Giancana, la CIA, et quelques milliardaires qui mettent la main à la poche pour assouvir des buts très obscurs et nuisibles à la société. C’est une critique en creux du capitalisme. Car le but de gagner autant d’argent ne peut se comprendre que si derrière il y a une envie de faire et de vivre le Mal. On sait que la société américaine est née dans la violence et que sous ses formes policées elle continue de l’être, il n’y a qu’à voir les émeutes périodiques qui éclatent à chaque fois que des noirs se font tuer par la police dans des circonstances effroyables. Le symbole de cette violence, c’est aujourd’hui Trump. La nouveauté c’est qu’il ne cherche même plus à donner le change. Il se revendique « brute épaisse », ignare et arrogant. Dugain le cite d’ailleurs pour montrer qu’au fond les Etats-Unis ne se sont jamais amendés, même si dans les années soixante on a pu penser que la dénonciation des crimes allait pousser la société à se réformer dans le sens de plus de justice et de plus d’égalité.  

    Marc Dugain, Ils vont tuer Robert Kennedy, Gallimard, 2017

    Dugain va méditer sur cet échec des années soixante, alors même que les manifestations contre la guerre du Vietnam et le développement d’une contre-culture semblaient porter l’émancipation de tout un peuple. Il avance plusieurs raisons, parmi celles-ci il y aurait eu l’introduction massive de la drogue par la CIA dans les milieux marginaux. Reprenant la vieille thèse révolutionnaire : quand les hommes se droguent, le système se renforce. Les théories du complot mènent évidemment à la paranoïa. Et les Etats-Unis, pays peu sûr de son identité, produisent des complots qui alimentent l’idée de complotisme, si bien que plus personne ne sait démêler le vrai du faux. Les frères Kennedy ont été assassinés à l’issue de complots – très semblables d’ailleurs – comme Martin Luther King. On sait que le FBI, la CIA et même Lyndon B. Johnson ont trempé là-dedans. Mais la raison de ces crimes n’est pas claire. Il semble que cette méthode directe de détruire ses ennemis politiques ait été abandonnée, à moins que de penser que dans les années soixante la situation sociale et politique était bien plus dangereuse pour l’oligarchie que celle que nous connaissons aujourd’hui.

      Marc Dugain, Ils vont tuer Robert Kennedy, Gallimard, 2017

    En fouinant sur Internet, j’ai trouvé les thèses de Miles Mathis sur l’assassinat de John et Robert Kennedy[2]. L’idée est la suivante, l’assassinat de Dallas est une mise en scène, John Kennedy n’est pas mort. Cette mise en scène était destinée à le faire disparaitre afin qu’il puisse diriger le « gouvernement de l’ombre ». Il serait mort de maladie en 1968, puis à cette date, on aurait encore simulé l’assassinat de Robert Kennedy pour le faire disparaitre à son tour afin qu’il dirige lui aussi le « gouvernement de l’ombre ». L’auteur de cette « théorie » va jusqu’à dire que le premier fils de Joe Kennedy, Joe junior, ne serait pas mort en 1944, mais aurait disparu pour les mêmes raisons. Les thèses loufoques de Mathis ont beaucoup de succès aux Etats-Unis. C’est du « complotisme radical », la thèse développée par Dugain c’est ce qu’on appelle la théorie alternative : elle remet en question l’idée qu’Oswald a agi seul et que Sihran Sihran était lui aussi un tireur isolé. Si cette thèse est souvent taxée de complotiste, elle est pourtant la plus solide et est en train de devenir la référence de ceux qui s’intéressent à la question de ces assassinats en série. Entre les deux on trouve une nouvelle thèse, celle développée par James Files, un tueur de la mafia qui aurait fait selon lui équipe avec Oswald pour le compte de la mafia et qui serait l’auteur du coup de grâce[3].  

    Marc Dugain, Ils vont tuer Robert Kennedy, Gallimard, 2017

    La thèse de Miles Mathis est d’un complotisme absolu. Il va très loin, il affirma aussi qu’Oswald n’est pas mort tué par Ruby, mais que c’est une mise en scène pour le faire lui aussi disparaître ! C’est sans doute l’approche la plus intéressante, non pas parce qu’elle est juste, on ne peut pas croire ni au « gouvernement de l’ombre », ni à cette idée loufoque de faire disparaitre tout le monde comme ça entre 1944 et 1968, mais parce qu’elle est très imaginative. Mathis part des erreurs et des manipulations avérées des enquêtes policières et de celle de la commission Warren. Ensuite il va étudier photo après photo et chercher le détail qui montrerait des trucages : on aurait remplacé Kennedy à Dallas par un sosie, et le cadavre photographié ne serait pas celui de l’ancien président. Il se sert du trouble qui nait naturellement des mensonges déversés par tombereau sur ces affaires pour en créer encore un plus gros ! Evidemment si ce genre de thèse prospère facilement outre Atlantique, c’est parce que les Etats-Unis sont un pays non seulement très violent, mais aussi très riche où l’Etat faiblement centralisé a permis l’émergence de boutiques parallèles comme la CIA ou le FBI qui ont une relative autonomie et qui sont très riches, voire qui prospèrent en toute indépendance avec l’argent du crime. On sait que la CIA a financé une partie de ses activités avec l’argent du trafic de drogue[4]. 

    Marc Dugain, Ils vont tuer Robert Kennedy, Gallimard, 2017 

    Mais revenons au roman de Dugain. Ce long détour nous a permis de comprendre un système politique et économique qui encourage et développe la paranoïa. C’est une partie du sujet du livre : le héros se regarde en train de se laisser envahir par cette paranoïa justement. Plus il avance dans l’analyse des différents complots – celui de l’assassinat des Kennedy et ceux de la mort de ses parents – et moins il en connait sur lui-même. Sa personnalité se trouve absorbée complètement par ses propres recherches. C’est un homme âgé qui va prendre sa retraite, il rencontrera pour finir une jeune femme qui se prétend la descendante de John Kennedy, il va lui faire un enfant, mais on ne sait pas si tout cela est bien réel.

    C’est un très bon roman noir, bien construit et bien documenté. Il y a une grande facilité à mêler la fiction et la réalité – enfin la réalité qu’on croit connaitre. Malgré sa longueur, 400 pages, il ne lasse pas, même si la fin est un peu abrupte.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/marc-dugain-la-malediction-d-edgar-gallimard-2005-a114845048

    [2] http://bistrobarblog.blogspot.com/2016/02/lassassinat-de-john-fitzgerald-kennedy.html

    [3] https://www.express.co.uk/news/world/617775/Shot-JFK-grassy-knoll-Mafia-hitman-assassination-interview

    [4]Alain Labrousse, Les obscurs destins de l’argent de la drogue, Le monde diplomatique, janvier 1992 et Alfred W. McCoy, The Politics of Heroin: CIA Complicity in the Global Drug Trade, Afghanistan, Southeast Asia, Central America, Columbia, A Cappella Books, 2003

     

     

    Partager via Gmail

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique