•  La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jean Négulesco n’a pas une très bonne presse. Il est vrai que sa carrière part un peu dans tous les sens, malgré une bonne maîtrise technique. Mais il a fait quelques incursions dans le noir qui sont assez intéressantes. Under my skin par exemple qui date de 1950 avec John Garfield[1], ou encore le très bon et un peu oublié Nobody lives for ever toujours avec le grand John Garfield en 1946[2], et on peut aussi ajouter le très curieux Three strangers tourné encore en 1946 et dans lequel il avait reconstitué le couple Peter Lorre Sydney Greenstreet, une variation sur le thème du Faucon maltais. Road house est sans doute une de ses meilleures réalisations, en tous les cas c’est dans ce film qu’il va utiliser au mieux les codes du film noir. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Pete veut que Lilly reparte pour Chicago

    Pete Morgan gère un relais qui fait aussi bowling, pour le compte de Jefty Robbins qui a hérité une fortune de son père. Jefty a engagé une nouvelle chanteuse et il pense que celle-ci relancera ses affaires. Au départ Pete n’est pas trop d’accord et il tente même de la renvoyer chez elle. Mais elle s’accroche, elle chante et obtient un bon succès. Peu à peu elle va séduire Pete qui lui apprend à jouer au bowling. De son côté Jefty s’est mis en tête de séduire Lilly qui pourtant ne répond pas à ses avances. Tandis que Jefty est parti à la chasse pour une semaine, une romance va se nouer entre Pete et Lilly, sous les yeux de Susie qui est secrètement amoureuse de Pete, donc un peu jalouse aussi. Pete est devenu très précieux aux yeux de Lilly, surtout quand il prend sa défense avec virilité lorsqu’elle se fait agresser par un colosse complètement ivre qu’il finit par assommer. Quand Jefty revient de la chasse, il annonce fièrement à Pete qu’il va épouser Lilly et qu’il vient de faire publier les bans, bien que celle-ci n’ait jamais pensé une minute à faire sa vie avec lui. Bientôt Pete lui avoue qu’il va épouser Lilly et que celle-ci est consentante. De rage, Jefty le chasse. Pete décide de partir avec Lilly, mais à la gare la police l’arrête, Jefty a porté plainte contre Pete qu’il accuse de lui avoir volé 2000 $. Le procès a lieu, mais la défense maladroite de Pete fait qu’il est condamné. Cependant avant que la peine soit prononcée par le juge, Jefty va voir celui-ci et lui propose de dispenser Pete de peine et qu’on le mette sous son contrôle. Il laisse entendre qu’il veut encore le protéger malgré tout. Le juge accède à ses demandes. Pete se retrouve sous le contrôle de Jefty et il est obligé de le suivre de partout. Pete et Lilly comprennent que Jefty va tenter de se venger de ses déconvenues sentimentales. La menace va se préciser quand ce dernier va réunir tout le monde, y compris Susie la caissière, dans sa cabane de chasse. Jefty joue avec son fusil et se fait de plus en plus menaçant et provocateur. Il gifle Lilly, Pete se jette sur lui et le rosse. Après avoir détruit les fusils, Lilly et Pete prennent le bateau en espérant pouvoir aller au Canada. Susie entre temps découvre que Jefty a conservé la preuve de son forfait, et donc que Pete est bien innocent. Elle s’enfuit à son tour avec cette preuve, mais Jefty qui est arrivé à retrouver un révolver, la poursuit à travers les bois dans un épais brouillard. Il va réussir à blesser Susie avec son révolver, mais dans la bagarre qui s’ensuite avec Pete, il est désarmé, et c’est Lilly qui va finalement le tuer. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jefty fait du charme à Lilly 

    L’histoire a au moins le mérite de la linéarité et de la simplicité. Cependant elle contient des variantes intéressantes sur le thème du trio. Au début de l’histoire le trio est un fantasme inventé par Jefty, puisqu’en effet il ne s’est rien passé entre lui et Lilly… sauf dans son imagination. Elle l’a toujours tenu à distance. Mais il se comportera cependant comme si Pete avait profité de son départ pour lui soulever sa promise. Il y a un autre trio en gestation, c’est celui potentiel entre Susie et Pete d’un côté et l’intrusion de Lilly. Mais Susie a le courage de surmonter son dépit, elle sera même très courageuse et aidera Lilly et Pete à échapper aux griffes de Jefty. Il y a donc de la jalousie à la base de ce drame, une jalousie raisonnable du côté féminin – car Lilly est aussi au début jalouse de Susie quand elles vont pique-niquer avec Pete – et une jalousie mortelle du côté masculin. Le cœur de cette affaire est bien sûr représenté par le psychopathe Jefty qui par intermittence se rend compte qu’il ne vaut pas grand-chose. Et d’ailleurs s’il veut se marier avec Lilly c’est aussi pour se sortir de cette situation d’inutilité latente qui l’accompagne. Il voudrait être un homme solide et respecté, un peu à l’image de Pete, et il voudrait pouvoir protéger Lilly. Mais celle-ci est une femme forte qui a appris à faire sa vie toute seule et qui recherche autre chose. Le fait qu’elle refuse à Jefty ce rôle de mâle protecteur va le rendre complètement enragé. Le loyal Pete est plus solide, et tant qu’il pense que Lilly est promise à Jefty, il ne bouge pas d’un iota. Il ne manifeste que des sentiments simples et ne s’engage pas à contre-temps. C’est le prolétaire de cette équipe. Il travaille pour Jefty, et celui-ci lui fait bien comprendre qu’il n’est qu’un employé. Mais Pete pense qu’il est assez bon pour le protéger contre lui-même – ils sont amis d’enfance tout de même. Le dernier aspect de cet affrontement autour d’une femme est l’aveuglement des institutions. Que ce soit la police ou le juge, personne n’est capable de démasquer les intentions criminelles de Jefty. Pete va donc se trouver opposé de fait à la société par des institutions qui la représente bien mal. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Pete apprend à Lilly à jouer au bowling 

    Le récit est proprement conduit sur le plan cinématographique, quoiqu’on puisse le trouver un peu déséquilibré. En effet cela ne s’anime qu’à partir du dernier tiers, lorsque Jefty refuse de s’avouer battu. La mise en place est assez longue, c’est seulement vers le milieu du récit qu’on a droit à un baiser entre Pete et Lilly. Dans le dernier tiers par contre l’accusation de Pete par Jefty, conduit rapidement au procès, à la mise sous tutelle de Peter, et puis la fuite et la lutte à mort avec Jefty. Ce déséquilibre ne rend pas vraiment compte des raisons qui vont pousser Lilly à rester elle aussi sous la domination de Jefty. On aurait pu en effet imaginer qu’elle parte et qu’elle défende Pete de loin. Il manque également une analyse des raisons qui font que Pete est très mal défendu par son avocat. En effet, la police n’ayant pas retrouvé les 2000 $, on ne voit pas très bien sur quelle base on peut condamner Pete autrement que sur les accusations fantaisistes de Jefty. Négulesco est plus intéressé semble-t-il par le développement des rapports conflictuels de Pete avec Lilly, puis leur nécessaire débouché amoureux, que par les rapports ambigus entre Pete et Jefty, or ce sont pourtant ceux-là qui posent problème et nouent le drame. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jefty prend très mal le fait que Pete ait l’intention de se marier avec Lilly 

    Cette faiblesse scénaristique est compensée par une mise en scène très solide. Cela repose d’abord sur une bonne utilisation du décor. Ils vivent tous dans une petite ville, encore peu colonisée par la marchandise. Le road house représente cette arrivée de la civilisation marchande et du modernisme. On va jouer sur les décors en opposant, fort bien d’ailleurs, le cadre de la boîte de nuit et de sa vedette qui fume beaucoup de cigarettes – ce qui montre qu’elle est très émancipée – et la cabane dans les bois, le lac où on se baigne, les ballades en bateau. Le décor de la petite ville ressemble assez à celui d’Oust of the past, tourné l’année précédente. On ne peut pas éviter de faire le rapprochement. Dans une figure inversée, c’est Lilly qui représente la fuite. Comme Jef Bailey, elle fuit la grande ville et préfère se ressourcer dans une petite ville simple, comme si c’était déjà le constat de l’échec sur le plan moral du développement des grandes métropoles. Le décor du road house est particulièrement soigné, et introduit comme une forme de modernisme architectural discret qui permet de tirer des angles de prise de vue étranges. L’excellente photo est signée Joseph LaShelle qui avait déjà photographié Laura de Preminger. Il y aura surtout dans la dernière partie du film de très beaux plans, comme le faux départ à la gare, ou encore la confrontation entre la Jefty et Pete, avec une très grande science des points lumineux et des angles de prise de vue. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Pete et Lilly ont décidé de partir pour Chicago 

    La grande réussite du film dépend énormément de la distribution. Les trois acteurs principaux sont excellents. Ida Lupino à cette époque était une vedette réputée, elle n’avait pas encore touché à la mise en scène. Ici elle est la chanteuse Lilly. Aujourd’hui on la connait surtout pour ses réalisations et un peu moins comme actrice. Or elle a été un pilier du film noir. Entre autres choses, elle a tourné dans High sierra, la version de 1941 avec Bogart. Si elle n’a pas un physique très glamour, petite, très mince, peu de poitrine, elle a un charme indéniable. Elle est très bonne actrice, et sait jouer parfaitement de sa voix grave. Elle n’est pas tout à fait une femme fatale, elle n’en a pas la fourberie. C’est plutôt comme à son habitude une femme émancipée. Notez que c’est elle-même qui chante, elle a refusé d’être doublée. C’est sans doute une performance que malheureusement elle ne renouvellera pas. Ici elle est donc parfaitement à sa place dans ce mélange de détermination et de tendresse pour l’homme qu’elle aime. Elle manifeste un mépris souverain du faible Jefty. Pete est incarné par l’athlétique Cornel Wilde, acteur aujourd’hui oublié, mais une grande vedette dans les années quarante et cinquante. Il a tout fait, du western au film noir en passant par les films d’aventures. Il avait déjà tourné avec Ida Lupino dans High sierra et aussi dans le sulfureux Leave her to heaven de John Dahl aux côtés de Gene Tierney. Son plus grand rôle dans le film noir sera celui du policier tourmenté dans The big combo en 1955, le chef d’œuvre de Joseph H. Lewis, avec Gun crazy bien sûr. Il se révèle ici très solide dans le rôle d’un homme droit et honnête victime de la fatalité. Le clou du film est sans doute Richard Widmark dans le rôle du psychopathe Jefty. Il porte très bien le costume de tweed comme marque de richesse quand Pete reste engoncé dans des habits de pauvre facture. C’était son troisième film et il était déjà connu pour son rire grinçant qu’il réutilise ici de façon très ostentatoire. Il mettra d’ailleurs très longtemps à s’émanciper de ces rôles de mauvais garçon un peu dérangé. Il passe très facilement du ricanement à une attitude humble et discrète face aux autorités qu’il veut convaincre de sa bonté. Le quatrième personnage est celui de la loyale et dévouée Susie, incarné par Celeste Holm. Celle-ci avait été oscarisée l’année précédente pour sa performance dans Gentleman’s agreement d’Elia Kazan. Mais sans doute gênée par un physique un peu quelconque, elle retournera rapidement vers le théâtre. Il n’y a pas grand-chose à dire de sa très bonne prestation, elle est tout à la fois une femme jalouse et une amie dévouée et sincère qui ne craint pas de s’opposer au fantasque Jefty.   

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jefty porte plainte contre Pete qu’il accuse de l’avoir volé 

    Le film, malgré les déséquilibres qu’, est toujours très agréable à revoir et solide. On passe sur les invraisemblances scénaristiques assez facilement parce que l’interprétation est excellente. On peut tout de même reprocher trop de scènes tournées en studio, notamment ces scènes sensées se passer dans le brouillard et dans les bois. Sans être un chef d’œuvre du genre, il y ajoute quelque chose d’original. Il fait partie de cette série de films noirs tournés par la Fox qui ne voulait pas perdre du terrain par rapport aux autres studios et qui donc avait mis le paquet pour attirer des talents. Son succès ne s’étant jamais démenti, on le trouve facilement dans des très bonnes copies en DVD ou maintenant en Blu ray. 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Jefty a obligé tout le monde à se retrouver dans sa cabane de chasse 

    La femme aux cigarettes, Road house, Jean Négulesco, 1948 

    Pete va rosser Jefty



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-belle-de-paris-under-my-skin-jean-negulesco-1950-a114844768

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/nobody-lives-forever-jean-negulesco-1946-a114844862

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  • Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954

    Au début des années cinquante, Siodmak voit sa carrière tourner un peu en rond. Il commence à tourner en Europe avec la volonté d’échapper à la tutelle des studios. Les résultats sont en demi-teinte. Le très sous-estimé Deported n’est pas un grand succès. Mais il s’est lancé avec plus de réussite dans un projet qui lui a été amené par Burt Lancaster, The crimsom pirate, film d’aventure léger et drôle, mais à mille lieues de la thématique habituelle de Siodmak. Le projet est amené par le producteur Michel Safra qui a produit déjà René Clément avec succès, et qui produira par la suite Luis Buñuel et son fameux Journal d’une femme de chambre. Il s’agit de faire un remake en couleurs d’un film qui a eu un grand succès, Le grand jeu de Jacques Feyder. C’est un film de légionnaires avec tout ce que cela peut sous-entendre de « romantique ». Les noms ont été changés et le sujet a été dépaysé en Algérie. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Pierre Martel et sa maîtresse vivent sur un grand pied 

    Pierre Martel et sa maîtresse vivent sur un grand pied dans un hôtel particulier parisien. Il est avocat et trempe dans des combines louches qui lui rapportent de l’argent qu’il dépense sans compter. Mais il va connaître des revers de fortune rapides, et il va être obligé de fuir. Il demande à Sylvia de le rejoindre à Alger. Le temps passe, celle-ci ne vient pas, et bientôt il va avoir épuisé ses fonds. Ne sachant plus quoi faire, et sur l’instigation de Mario, un copain de rencontre, il s’engage dans la légion étrangère et se trouve affecté à une garnison dans le sud de l’Algérie. Rapidement il grimpe les échelons et devient sergent. Il se lie d’amitié avec Fred, un légionnaire allemand qui traîne un lourd passé. Avec Mario, ils forment un trio qui aime boire et s’amuser ensemble. Ils sont souvent à la dernière étape, une sorte de taverne tenue par une femme vieillissante, Madame Blanche. Mario et Fred se retrouvent dans un bordel où travaille une jeune femme, Héléna. D’origine italienne, elle semble avoir perdu la mémoire à la suite d’un accident. Pendant ce temps Monsieur Blanche fait le Grand Jeu avec ses cartes pour Pierre. Elle lui annonce qu’il va retrouver le grand amour, mais que celui-ci ne durera pas. Peu après Pierre voit Héléna, il la persuade qu’elle est Sylvia. Une relation amoureuse se construit entre les deux jeunes gens. Mais Pierre exaspéré par le fait qu’Héléna se souvient de rien la quitte brutalement et retourne vers le bled. C’est là qu’Héléna va le rejoindre grâce à Fred qui ne dira pas à Pierre qu’il a couché avec elle.

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    A Alger, Pierre espère que Sylvia le rejoindra 

    Pierre et Héléna s’installe chez Blanche pour une vie commune, simple mais amoureuse. Plus tard, alors qu’Héléna est seule à l’auberge, Mario va tenter de violer Héléna. Pierre intervient à temps, une bagarre s’ensuit, et Mario est tué. Blanche témoignera devant le commandement de Pierre que la mort de Mario est un simple accident. Dans une opération militaire qui se veut humanitaire, Fred sera tué. Bientôt Pierre songe à quitter la Légion et à rentrer en France avec Héléna. Il est démobilisé, Héléna prépare leurs valises, mais Pierre croise Sylvia ! Elle s’est mariée avec un homme très riche. Il lui propose de partir avec elle, mais elle lui rit au nez, arguant qu’elle préfère la sécurité matérielle à la passion amoureuse. Complètement déboussolé, Pierre abandonne aussi la malheureuse Héléna et se réengage dans la Légion. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Pierre désespère qu’Héléna retrouvera la mémoire 

    Comme on le voit, l’histoire est surannée, elle appartient à une époque du cinéma français – l’entre-deux-guerres – où la figure du légionnaire servait non seulement à flatter les sentiments patriotiques, mais aussi à ouvrir l’imaginaire vers des espaces lointains et exotiques. Cette histoire est très peu réaliste et n’a pas une grande signification. Néanmoins elle recèle quelques éléments thématiques du film noir mais aussi des formes visuelles qui appartiennent au genre. Il y a d’abord les questions d’identité. Pierre doit en effet abandonner son identité parce qu’il sait que la police le cherche. Mais Héléna possède une identité incertaine, troublée par ses pertes de mémoires. Et puis Pierre ne sait plus si Héléna et Sylvia sont une même personne, jusqu’à ce qu’il découvre que celle qu’il a aimée à Paris n’était pas celle qu’il croyait ! Cette fausseté des identités est redoublée par le fait que seule Héléna, malgré un passé tumultueux, est capable de l’aimer. Cette situation paradoxale est révélée par l’engagement dans la Légion. En effet les hommes y abandonnent leur détermination. Faibles ils se contentent d’obéir et de ne décider de rien. Pierre n’aura pas le courage d’affronter Héléna qui est issue du bas peuple et qui ne peut rivaliser dans son élégance et sa mise avec Sylvia. C’est de voir celle-ci qui le fait renoncer. Il y a donc également une analyse des comportements de classes en filigrane. Pierre a pris des habitudes de luxe propre à sa classe. Il peut très bien les surmonter en entrant dans la Légion, mais elles exercent une pression mentale qui l’empêchent d’aimer Héléna qui ne sait pas très bien s’habiller et se coiffer, qui n’est pas à l’aise avec l’argent. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Fred retrouve Héléna et l’amène à Pierre 

    L’autre aspect à retenir est que tous les personnages ont quelque chose à cacher ou à oublier, et c’est pour ça qu’ils se retrouvent au fin fond du désert à transpirer. Blanche reste mystérieuse, s’abritant derrière ses cartes poisseuses, et Fred enferme son passé nazi dans une grande malle en fer. Curieusement le film n’aborde pas les questions d’amitié virile qui très souvent accompagnent les films de légionnaires, même si on comprend que Pierre avait de l’amitié pour Fred le soldat perdu. Seul Mario évoque celle-ci mais c’est pour justifier son inconduite face à Pierre. De bons légionnaires doivent tout partager, y compris leurs femmes ! 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Pierre va retrouver Héléna 

    Le film est souvent considéré comme plutôt creux et sans intérêt du point de vue cinématographique. Ce n’est pas tout à fait vrai. Certes ce n’est pas le film sur lequel Siodmak s’est le plus investi et a fait des prouesses, mais il y a quelques scènes de très bonne qualité. D’abord l’utilisation des couleurs du désert et la profondeur du champ qui va avec, encore que parfois certaines scènes mêlent intempestivement des décors peints assez calamiteux. Il y a ensuite une manière de filmer le luxe de la demeure de Pierre à travers le grand escalier qui mène aux étages qui rappelle évidemment Hollywood. C’est une manière de créer une opposition avec l’austérité de l’auberge de Madame Blanche qui est vide, mal éclairée et crasseuse. Quelques scènes sont directement issues du film noir par exemple quand Pierre rejoint Héléna et passe devant des volets à jalousie qui distribuent une lumière brisée dont les rayures se marquent sur l’uniforme comme une marque du destin. Où l’avancée de Mario vers la chambre d’Héléna, à travers cette succession de portes qui font comme des arcades et renforcent la tension dramatique. On retrouvera cette utilisation de la perspective dans la rencontre finale entre Sylvia et Pierre au milieu de l’hôtel, avec un beau mouvement de caméra. Il y a donc bien la patte du grand Robert Siodmak sur ce film. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Mario profiter de l’absence de Pierre pour violer Héléna 

    Le film a été construit autour de Gina Lollobrigida qui était devenue une grande vedette internationale. Elle joue les deux rôles, celui de la sophistiquée Sylvia, et celui de la malheureuse Héléna. Elle est toujours très bien, particulièrement dans la scène finale où, dans la peau de Sylvia, elle explique pourquoi elle ne suivra pas Pierre, c’est un peu comme un assassinat. Ce n’est pourtant pas elle qui a le rôle principal. Le film, construit d’une manière linéaire, est l’histoire de Pierre et donc présente sa subjectivité. Jean-Claude Pascal qui incarne le jeune avocat, était encore à cette époque une grande vedette. Grand et mince, il avait un physique de jeune premier, mais son jeu était assez statique, et au fur et à mesure que le temps passera il aura de plus en plus de mal à trouver des premiers rôles. Son charme un peu glacé nuit au personnage et à la manifestation des émotions. Madame Blanche est incarnée par Arletty qui reprend le rôle tenu vingt ans plus tôt par Françoise Rosay. Elle se traîne un peu, elle paraît usée, comme si les épreuves qu’elle avait endurées à la Libération pour des faits de « collaboration horizontale » la poursuivaient toujours dix ans après. Elle avait l’air de dire dans ses mémoires que ce film n’était ni fait, ni à faire, et donc qu’elle ne l’aurait tourner que pour alimenter son compte en banque. Les deux compagnons d’armes sont incarnés par Raymond Pellegrin dans le rôle de Mario et de Peter Van Eyck dans celui de Fred. Le premier est un peu cabotin, curieusement coiffé, il en rajoute beaucoup. Le second, habitué aux rôles de mauvais allemand (bien qu’il n’ait jamais participé lui-même à un conflit militaire, il était en effet aux USA durant toute la durée des hostilités) incarne Fred avec allure. C’est un très bon acteur qui a fait une vraie carrière internationale. Ici il est encore impeccable. Oscillant entre amitié et dépit amoureux. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    A l’Hôtel Pierre est interpellé par Sylvia 

    Le film fut présenté à Cannes au nom de la France. Cette sélection fut beaucoup critiquée. On s’est moins posé de questions quand on a sélectionné le calamiteux Fort Saganne en 1984. Mais il est vrai que ce n’est pas un très grand film. S’il a reçu un très bon accueil international de la part du public, la critique a été plutôt sévère avec lui, n’y voyant qu’un simple film de légionnaires. En le revoyant des années après, il conserve cependant un charme assez nostalgique, un peu kitch, et suffisamment de qualités cinématographiques pour qu’il se voit avec un intérêt soutenu. 

    Le grand jeu, Robert Siodmak, 1954 

    Pierre ne veut plus partir avec Héléna

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  •  Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950

    Le crime organisé a été une source presqu’inépuisable de sujets pour le film noir. Ce film s’inspire plus ou moins vaguement du personnage de Lucky Luciano et donc sur le mythe complètement erroné selon lequel celui-ci aurait rendu des services décisifs dans la lutte des Américains contre les puissances de l’Axe. Lucky Luciano qui logeait dans le même hôtel que Siodmak à Naples, lui aurait même fait des propositions pour qu’on lui donne un petit rôle. C’est donc une première vision positive de la mafia qui sera véhiculée ici. La particularité de ce film est qu’il a été tourné en Italie parce que les studios à cette époque de contrôle du marché des capitaux avaient souvent de l’argent bloqué dans les pays européens, ou même au Mexique. Et donc en tournant dans les pays où se trouvaient des fonds, les studios américains étaient doublement bénéficiaires : d’une part ils utilisaient des fonds bloqués dans le pays, et d’autre part ils réalisaient leurs films à des coûts bien plus bas qu’aux Etats-Unis. C’était intéressant à une époque où déjà la télévision commençait à concurrencer sérieusement les films en salles. 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Vittorio arrive à Naples 

    Vittorio Sparducci, après avoir purgé cinq ans de prison pour un hold-up, est expulsé des Etats-Unis vers l’Italie, il débarque à Naples. Mais la police le surveille car il a la réputation d’être un dangereux malfaiteur. L’inspecteur Buccelli lui demande ce qu’il a fait des 100 000 dollars que personne n’a jamais retrouvés. La belle Gina se débrouille pour l’amener à Bernardo un ancien complice de Vittorio qui lui réclame la moitié des 100 000 dollars. Sous la menace ses affaires sont fouillées. Mais Vittorio ne les a pas, et il estime que ces 50 000 dollars c’est le paiement pour ses cinq années de prison. Pour l’empêcher de nuire, la police l’exile de nouveau en Toscane, à côté de Sienne où il retrouve les membres de sa famille, son oncle et sa tante qui l’accueillent à bras ouverts. Là il va faire la connaissance avec la misère de l’Italie à la sortie de la guerre. Il rencontre la belle comtesse di Lorenzi dont il tombe amoureux. Celle-ci a perdu son mari à la guerre, et ne s’en console pas. Elle se dévoue à distribuer de la nourriture aux plus nécessiteux. Vittorio va l’aider. Cependant il a un autre plan que de faire le bien, il espère faire rentrer son argent en faisant venir de l’aide alimentaire et médicale qu’il dit vouloir distribuer gratuitement, mais en réalité il se propose de piller les entrepôts avec l’aide de Caruso, un petit combinard du marché noir. Cependant Bernardo et Gina se débrouillent pour suivre Caruso et espèrent eux aussi mettre la main sur le magot. La comtesse fait donner une fête en l’honneur de la nourriture qui va être distribuée. A la dernière minute Vittorio va annuler l’opération avec Caruso, sans doute parce qu’il sent que c’est dangereux, mais aussi parce qu’il a mauvaise conscience. Le fourbe Caruso ne se plie pas aux directives de Vittorio. Il va tout de même faire le coup aidé de quelques malfrats de bas étage. Vittorio qui se doutait de cette trahison va se retrouver dans les entrepôts pour empêcher le pillage. Cependant Bernardo intervient et menace de tuer Vittorio. Mais la police a suivi le mouvement. Sous la direction de Buccelli, elle va boucler tout le monde. Dans la bagarre Bernardo sera tué. La foule en liesse acclame Vittorio. Cependant celui-ci devra être de nouveau expulsé vers Rome où Buccelli plaidera sa cause. La comtesse partira avec lui. 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    La comtesse di Lorenzi a perdu son mari à la guerre 

    Cette histoire simplissime et très prévisible brode sur le thème du bandit au grand cœur qui cherche à se racheter une conduite après avoir trop longtemps suivi la mauvaise pente. Cette voie du rachat passe aussi par une volonté d’ascension sociale avec la séduction de la belle comtesse qui est exactement l’inverse de ce qu’il est : dévouée, cultivée, raffinée. Elle comprend très bien que Vittorio au fond est un bon garçon et que s’il a été un voyou, c’est parce qu’il y était poussé par la misère. Il y a en effet dans le film une analyse assez complexe des rapports de classes. Et finalement on comprend que le plus fort n’est pas le gangster aux larges épaules, mais la comtesse qui le protège. Il n’empêche si la comtesse n’est pas une femme prédatrice, il est évident que c’est elle qui mène le jeu au gré de ses pulsions sexuelles. Du reste Vittorio apparaît plutôt handicapé avec les femmes. Gina aussi le manipule, et les deux fois elle le mène facilement à Bernardo. La misère de l’Italie à la Libération n’est pas seulement une toile de fond pour une intrigue policière c’est aussi un message politique qui indique que les Américains sont finalement bien bons d’aider ces pauvres Italiens. C’est le sens des acclamations de la foule vers la fin quand Vittorio parait au balcon. Cette idéologie douteuse est renforcée par l’admiration que tous les personnages que Vittorio croise, professent à l’endroit de l’Amérique. On sait d’ailleurs que le vrai Lucky Luciano participa au développement du marché noir lors de son arrivée à Naples, avant de monter un vaste réseau de contrebande de cigarettes. Et il ne semble pas qu’il ait eu les états d’âme de Vittorio. 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Les enfants pillent les camions de nourriture 

    L’histoire est plutôt bancale, et cela ne s’anime que dans la deuxième partie. Toute la première partie reste du niveau de la romance, un misérable pas tout à fait repenti, mais presque, tombe amoureux d’une princesse au grand cœur. Par contre on retrouve des éléments du film noir comme Siodmak en a écrit la grammaire. Les ombres portantes qui semblent évoluer plus rapidement que les hommes, les arcades et le sens de l’architecture. Par exemple le long travelling quand Vittorio se dépêche d’aller voir Caruso pour le dissuader de commettre le cambriolage, avec le point lumineux blanc qui se trouve juste au-dessus de la tête de Vittorio. L’entrée en gare du train qu’attendent Vittorio et Buccelli. Et puis toujours cette facilité à prendre de la profondeur de champ dans les décors naturels des vielles rues des villes italiennes qui se trouvent ainsi opposées à l’architecture moderne de l’établissement de la douane. Il y a aussi un sens de la foule, aussi bien dans les scènes de fête que lors de l’acclamation de Vittorio. Le repas familial donné en l’honneur de Vittorio est également remarquable. 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Vittorio va voir Caruso pour annuler l’opération 

    Les producteurs ont mis du temps avant de se fixer sur Jeff Chandler pour interpréter Vittorio. Avant lui Dana Andrews avait été sollicité. Et puis ensuite le rôle fut proposé à Victor Mature et à John Garfield pour finalement échoir à Jeff Chandler qui commençait à peine à percer. C’est un acteur assez curieux, très grand, les pommettes hautes, l’air renfrogné, il a un jeu assez monolithique. Mais ça n’est pas gênant. Les cheveux prématurément blancs, il mourra très jeune des séquelles d’une opération du dos. Son dernier rôle aura été pour Merrill’s marauders, un film de guerre de Samuel Fuller. Märta Torén lui donne la réplique en comtesse di Lorenzi. Bien que d’origine suédoise, on l’appelait la nouvelle Ingrid Bergman, elle a un petit d’air d’Alida Valli. Elle est plutôt enthousiaste, mais sans rien apporter de plus. Elle aussi décédera très jeune, à 31 ans, sans avoir eu le temps de vraiment construire une carrière. Elle avait été mariée au scénariste et réalisateur Leonardo Bercovici[1] qui fut blacklisté. Chandler et Torén étaient les deux seuls acteurs américains, du moins venant des Etats-Unis, tout le reste de la distribution fut choisi sur place, notamment Claude Dauphin qui incarne très proprement un policier italien !  

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Caruso veut piller les entrepôts avec ses hommes 

    Ce n’est pas un grand film, mais ce n’est pas le désastre que certains ont dit. A cause de ses qualités cinématographiques, il se laisse voir agréablement. Il y a des scènes étonnantes de vérité, les enfants mendiant, éventrant les sacs de riz, poursuivant les Américains pour obtenir quelque chose en échange. On peut le regarder aussi comme une belle leçon de cinéma dans la dernière demi-heure où le rythme est très intense. Ce film est un peu oublié dans la filmographie de Siodmak.

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    L’inspecteur Buccelli intervient avec les carabiniers 

    Le déporté, Deported, Robert Siodmak, 1950 

    Buccelli accompagne Vittorio à Rome



    [1] On le retrouve comme scénariste sur Kiss the blood off my hands, ou le magnifique Portrait of Jennie.

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  •   Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949

    C’est selon moi le chef d’œuvre de Robert Siodmak, et donc par suite un des plus grands films noirs. C’est également l’avis d’Hervé Dumont[1]. Manifestement les producteurs et Siodmak ont voulu faire un peu le même coup que The Killers qui avait été un énorme succès. Mais le temps a passé entre les deux films. Burt Lancaster est devenu une grande vedette et Robert Siodmak un réalisateur réputé. Ils vont donc pouvoir obtenir des moyens confortables pour tourner. L’histoire va rappeler sur plusieurs points celles de The killers, un amour maladif et sombre qui mène le héros à sa perte morale autant que physique, un hold-up qui tourne mal, mais aussi un trio infernal dont le pivot est une femme maléfique si ce n’est pas conviction, c’est par nécessité. Le scénario est signé Daniel Fuchs, mais Siodmak y a participé de très près, et s’appuie sur un excellent roman de Don Tracy qui avait été publié en 1934. C’est un très grand auteur de romans noirs qui s’est malheureusement un peu dispersé sous des pseudonymes divers et variés. Mais une grande partie de son œuvre permet de le ranger parmi les maîtres du roman noir. Plus moderne qu’Hammett et que Chandler, il a manifestement fait franchir un palier au roman noir, ce sont des histoires très violentes dans lesquelles les scènes d’action sont nombreuses, souvent centrées autour d’un hold-up ou d’un casse. Son écriture est sèche et dénuée de fioritures. Ce film est en quelque sorte l’héritage de Mark Hellinger, le grand producteur de films noirs décédé en 1947[2]. C’est en effet lui qui avait acheté les droits d’adaptation du roman et engagé Burt Lancaster pour le rôle principal. Ce contrat revint à Universal International qui ne sachant pas quoi en faire le donnèrent à Siodmak, en lui disant d’en faire ce qu’il voulait mais en utilisant le roman et en employant Burt Lancaster. Si le film est un peu plus qu’un film de hold-up, il faut le considérer comme la matrice d’un sous-genre nouveau qui proliférera au fil des années, le film de hold-up minutieusement préparé… et qui échoue. De ce point de vue il anticipe sur Asphalt jungle, le superbe film de John Huston, qui sera tourné en 1950, et sur The killing le film de Stanley Kubrick qui, malgré ses qualités, n’apparait que comme une pâle copie des deux précédents.  

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949

    Steve Thompson a été marié avec Anna Dundee, mais du fait de leurs disputes incessantes, il s’est éloigné après avoir divorcé. Après avoir travaillé de ci de là, il va revenir à Los Angeles. Il va retrouver une place de chauffer dans une compagnie de transport de fonds. Tandis qu’il revient vers sa famille, insensiblement, il va revenir vers Anna. Ils reprennent des relations plus ou moins suivies, mais ils se disputent toujours autant, et de dépit, Anna se marie avec Slim, un chef de bande dangereux. Steve est plutôt dégoûté. Mais le hasard fait qu’il retrouve Anna et qu’il comprend que son mariage est un désastre. Slim la surveille, la roue de coups. Elle se rapproche de Steve. Celui-ci lui propose de fuir ensemble, mais elle ne supporte pas l’idée de manquer d’argent. Alors que Slim soupçonne fortement Anna de le tromper avec Steve, celui-ci à l’idée de proposer à sa bande un coup qui leur rapporterait beaucoup d’argent. Ils prévoient donc d’attaquer le fourgon blindé que conduira Steve. Le butin sera confié à Anna. Ils montent le coup très minutieusement, mais contrairement à la promesse de Slim, une fusillade éclate. Le vieux compagnon de Steve est tué, lui-même est blessé après avoir descendu un membre de la bande, mis de côté la moitié du magot, et après avoir blessé Slim. Steve se retrouve à l’hôpital, un bras plâtré. Les journaux le considèrent comme un héros. Ramirez qui vient le voir, le soupçonne d’être complice de l’attaque, il lui annonce que Slim va sûrement le faire tuer. Steve a peur, mais malgré les précautions, il va se faire enlever. Steve soudoie son kidnappeur, et rejoint Anna. Il donne 10 000 $ à l’homme de Slim. Mais celui-ci va le dénoncer à Slim qui vient régler son compte aux deux amants.  

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Steve revient à Los Angeles 

    Si le film contient une forte dose de masochisme qui explique pour partie l’entêtement de Steve à vouloir aimer et se faire aimer, les caractères sont pourtant bien plus complexes. Au fond Anna est une fille fragile qui a besoin d’être rassurée en permanence, et si possible par l’argent, sans doute vient-elle d’un milieu défavorisé où elle a connu la misère. Elle est donc plus irrésolue que mauvaise. Elle resterait volontiers avec Steve qu’elle aime sans doute à sa façon, mais elle ne se fait pas à l’idée d’une petite vie mesquine et étriquée. Steve sait ce qu’il veut, il est droit et pense que sa mission sur cette terre est de sauver Anna. Le gangster Slim aux costumes voyants est une brute épaisse qui ne supporte pas que ses désirs ne s’exécutent pas. Mais il a un point faible, c’est Anna. Et même s’il la bat, il l’aime désespérément. Tout compte fait, le personnage le plus louche est encore l’inspecteur Ramirez. Sans doute est-il jaloux de Steve dont il se dit pourtant l’ami. En tous les cas c’est lui qui pousse finalement Anna à s’éloigner de Steve en la menaçant de la prison. C’est pour cela qu’elle s’est mariée avec Slim. Jusqu’au bout Ramirez provoque des catastrophes autour de lui et pousse Steve à la faute. Il est tellement borné qu’il ne comprend pas le sens de la fausse bagarre que Slim et Steve ont montée dans l’arrière salle. Mais par contre il est prompt à accuser directement Steve de complicité, sans même avoir le début d’une preuve.  

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Naturellement ses pas le portent vers le bar qu’il fréquentait avec Anna 

    La thématique ne se résume donc pas à un simple trio adultérin. Encore que ce trio puisse se décliner avec Anna, Steve et Slim ou encore en mineur avec Anna, Steve et Ramirez qui apparait comme l’oiseau de mauvais augure chaque fois pour annoncer des calamités. Elle débouche directement sur la passion amoureuse qui ronge les protagonistes. Steve n’est pas un délinquant, et s’il en vient à fomenter un hold-up, c’est parce qu’il n’a aucune autre solution de rechange. Ramirez ne supporte pas les personnages qui ne sont pas comme lui taraudé par la volonté de se conformer à une petite vie de soumission et d’ordre. Il est l’agent de la propagande de l’American way of life. 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949  

    Anna a peur que Slim les surprenne 

    La réalisation est impeccable, mais plus que dans ses autres films noirs, Siodmak va utiliser les décors naturels de la ville de Los Angeles, et surtout la lumière du jour. Ce nouvel équilibre va orienter son film vers une forme plus moderne du film noir, et en ce sens il annonce bien Asphalt jungle de John Huston. Cette ouverture sur la ville réelle et concrète ne donne pas seulement un surplus de réalisme, elle lui donne aussi un côté un peu prolétaire. Steve travaille pour une payez qu’on comprend médiocre, ses collègues discutent d’ailleurs de la meilleure manière de faire des économies. Mais on traversera aussi des zones de dur labeur notamment sur le port. Cela n’empêche pas évidemment Siodmak de réutiliser les codes du film noir qu’il a contribué lui-même à mettre au point. Ce sont les escaliers pris en contre plongée et qui expriment le trouble et la peur d’Anna. Ce sont aussi les lumières distribuées parcimonieusement dans l’ombre, dans le bar, ou au-dessus de la table où les truands étudient l’attaque du fourgon blindé. Plus inédit est sans doute la performance de la mise en scène du hold-up, pas dans le timing, mais plutôt parce qu’il se passe dans la fumée des grenades lacrymogènes. Egalement Siodmak met, à la fin du film, en scène Steve, handicapé, plâtré, impuissant à faire face au danger. Le personnage abimé, recouvert de bandes deviendra par la suite un véhicule récurrent du film noir. Notez que dans ce film Siodmak évitez les mouvements d’appareil compliqués dont il avait l’habitude. 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Steve leur a vendu l’attaque du camion blindé 

    S’il y a quelque chose de complexe dans ce film, c’est plutôt au niveau de la narration, encore que ce soit assez fréquent dans le film noir. Ça commence par un couple, Steve et Anna, sur un parking. Ils complotent manifestement quelque chose, puis Steve revient vers le bar où il va provoquer une fausse bagarre destinée à abuser Ramirez, mais cette fausse bagarre pourrait bien en être une vraie. On passe ensuite à la société de transport de fonds, et Steve en conduisant le camion blindé, va introduire par une voix off un flash-back très long, pratiquement la moitié de la durée du film, et ensuite on reviendra pour clôturer l’ensemble au hold-up et à ses conséquences. L’ensemble est vu du point de vue de Steve, et parfois les souvenirs qu’il raconte sont troublés par une mémoire un peu elliptique. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on ne sait pas avec une grande précision ce que pense vraiment Anna. On est tenté parfois de la croire, parfois de la trouver manipulatrice. On est donc bien dans la position inconfortable de Steve. 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    L’inspecteur Ramirez veut dissuader Steve de s’affronter avec Slim 

    Le film est nerveux. Et cela est conforté par les interprètes qui sont au sommet. Burt Lancaster est impeccable en Steve. Il est vrai qu’il a l’habitude à cette époque d’incarner des personnages faibles en apparence et dominé par les femmes. Tantôt abusé, tantôt désabusé, il passe du désespoir à la détermination farouche et peu conventionnelle, sauf évidemment à la fin quand il comprend que tout est perdu. Yvonne de Carlo trouve ici je crois son meilleur rôle. Bien sûr elle est très belle, mais elle incarne parfaitement cette indécision hargneuse qui l’a fait s’emporter contre Steve. Elle passe avec une facilité déconcertante d’un cynisme achevé à l’abandon, ou encore à la peur viscérale. Elle est magnifiquement filmée quand elle danse une rumba endiablée dans les bras d’un figurant qui n’est autre que Tony Curtis ! On se prend à regretter qu’elle n’ait pas eu plus souvent l’occasion d’accéder à des grands rôles dramatiques. Le mauvais sujet, c’est Dan Durya. Il est excellent dans le rôle de Slim, il devient même pathétique sur la fin quand il comprend que tout est perdu pour lui aussi. On a donné le rôle de l’ambigu Ramirez à un pilier du film noir de série B, Stephen McNally. Il est parfait dans ce rôle plutôt chafouin. 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Contre toute attente la fusillade éclate 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 

    Slim est venu pour les tuer 

    Ce n’est pas un film dont on épuise toutes les subtilités en une seule vision. Il est bien trop riche. Développant des formes mélancoliques et poétiques à partir des éléments d’un sordide quotidien. C’est un authentique chef d’œuvre et un des plus grands films noirs. Il n’a pas vieilli, au contraire, même s’il porte la marque de son époque à cause des décors et des costumes. Lors de sa sortie, il fut un très bon succès commercial, mais la critique l’a boudé, lui reprochant son amoralisme affiché, de mettre en scène des personnages si peu conformes à l’utopie de l’idéal américain. Depuis la critique a révisé son jugement et peu de voix s’élèvent aujourd’hui pour le trouver médiocre ou niais. Siodmak aimait manifestement ses personnages et avouait qu’il avait une tendresse particulière pour les gangsters et leurs histoires ! Ça se voit ! 

    Pour toi j’ai tué, Criss cross, Robert Siodmak, 1949 



    [1] Hervé Dumont, Robert Siodmak, le maître du film noir, L’âge d’homme, 1981. Hervé Dumont est l’auteur de plusieurs biographies sur les grands réalisateurs, Frank Borzage ou William Dieterle, il fut aussi le directeur de la cinémathèque suisse de 1996 à 2008.

    [2] Jim Bishop, The Mark Hellinger Story: A Biography of Broadway and Hollywood, Appleton-Century-Crofts, 1952. Mark Hellinger a non seulement produit The killers de Siodmak, mais aussi les deux premiers films noirs de Jules Dassin, The naked city et Brute force. Son apport à l’esthétique du genre a été décisif.

     

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  •  La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946

    En 1946 Robert Siodmak est devenu un réalisateur très recherché et ses films ont du succès auprès du public comme de la critique. Il a des budgets importants qui lui permettent d’approfondir son exploration du film noir. Cette fois il va le faire par le biais de la psychanalyse, du moins de la psychanalyse telle qu’elle est perçue par le grand public. Hitchcock lui emboitera le pas deux ans plus tard avec Spellbound. Il est vrai que malgré ses simplifications cette approche de la psychanalyse se marie bien avec l’esprit du film noir puisque ces deux modes d’approches de l’âme humaine visent plus à comprendre et expliquer qu’à condamner, mais également considèrent que l’ambiguité et autant déterminante que les conditions qui ont formé le caractère. Le scénario est écrit par Nunnally Johnson sur la base d’une nouvelle de Vladimir Pozner, écrivain français d’origine russe, disciple de Gorki et auteur très engagé à gauche. Le film va être produit par Universal international dont ce sera la première réalisation. 

    La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Un témoin affirme connaitre la jeune femme qui accompagnait le docteur Peralta 

    Le docteur Peralta a été sauvagement assassiné. La police enquête et se rend compte qu’il a été vu aux alentours de l’heure du crime avec une jeune femme que tout le monde connait car elle vend des journaux et des cigarettes dans le hall d’un grand immeuble. Tout de suite cela devient compliqué parce que non seulement Ruth Collins a un solide alibi, plusieurs personnes l’ont vue à un concert qui se tenait à plusieurs kilomètres du lieu du crime, mais en outre, elle a une sœur jumelle qui est son portrait craché. Rien ne les distingue, elles se coiffent et s’habillent de la même manière. Elles sont jumelles, habitent ensemble et se remplacent au stand de vente des journaux. En outre lorsque la police les interroge tous les deux ensembles, elles se couvrent l’une, l’autre et refusent de dire qui était au concert. Le juge renonce à les poursuivre car la police ne peut pas prouver laquelle des deux est la criminelle. Mais le lieutenant de police Stevenson ne veut pas laisser tomber l’affaire, et au cours d’une conversation, il va décider le docteur Elliot qui est par ailleurs amoureux d’une des deux sœurs, mais il ne sait plus trop laquelle, de s’intéresser au cas des deux jumelles puisqu’il est psychanalyste et spécialisé dans les jumeaux ! Elliot va donc faire passer des tests aux deux jeunes femmes, il leur montre des tâches, les fait passer au détecteur de mensonge. Mais tandis qu’une romance se développe entre Ruth et le docteur Elliot, les deux sœurs commencent à entrer en conflit. Terry est jalouse de Ruth, elle lui fait prendre des somnifères, la déstabilise. Cependant les analyses d’Elliot ont avancé et vont montrer que c’est bien Terry la criminelle et qu’en outre elle est folle. Celle-ci se substitue à Ruth et fait du charme au docteur Elliot, mais elle sera démasquée quand on lui fait croire que sa sœur est décédée. On comprendra que toute sa vie elle a été jalouse de sa sœur, et que le docteur Peralta ayant compris qu’elle était folle voulait la pousser à se soigner.

     La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Les témoins doivent reconnaitre la femme qu’ils ont vu au bras du docteur Peralta 

    Il ne faudrait pas trop chercher du réalisme dans cette histoire, et même les soubassements psychologiques ne sont pas très solides. Il est en effet curieux qu’à aucun moment Ruth ne se pose des questions sur la culpabilité de Terry. De même le rôle du docteur Elliot n’est pas très convaincant. Mais après tout Spellbound d’Hitchcock n’est pas moins irréaliste. Il faut donc pour analyser ce film se pencher sur les thèmes qu’il va véhiculer. Il y a une réflexion sur la gémellité non pas en tant que telle, mais comme les deux faces d’une même réalité, le bien et le mal. Rien ne les distingue à priori. Le deuxième thème est celui de la perte d’identité. Le spectateur ne sait pas qui est qui, mais les deux sœurs non plus. Cette fragmentation de la personnalité va être révélée par les jeux de miroirs. L’autre aspect qui est un peu moins évident c’est justement le rôle du docteur Elliot. C’est en réalité celui qui sépare les deux jumelles et qui quelque part les tue pour s’en approprier une. Manifestement il est du côté de la police et du consensus social. C’est un homme d’ordre qui vise d’abord à briser les passions. De tous les personnages, c’est encore lui le plus manipulateur. En effet, il ne clarifie jamais ses intentions véritables. Après tout si l’inspecteur Stevenson piège Terry, c’est parce que c’est son boulot et qu’il représente l’ordre. Si Terry assassine le docteur Peralta, c’est parce qu’il lui refuse la passion amoureuse et qu’il se tourne après lui avoir laisser quelques espoirs vers sa sœur. Rien du tel chez l’ambigu docteur Elliot.

     La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Les jumelles tentent de se soutenir 

    On retrouve évidemment la patte de Siodmak dans le jeu des ombres. Pour des raisons complexes, il n’a pas pu travailler avec son photographe habituel Elwood Bredell. Mais il n’a pas perdu au change avec Milton Krasner qui a beaucoup aussi travaillé dans le film noir, notamment pour Lang, Mankiewicz ou Richard Brooks. Certes la photo est moins flamboyante qu’à l’ordinaire, mais il semble que les difficultés techniques à surmonter pour faire jouer à Olivia de Havilland deux personnes en même temps, et encore en les prenant aussi dans le miroir, soient pour beaucoup dans cet aspect moins léché. On retrouvera bien sûr cette manière de centrer la photo sur un petit point blanc, pour renforcer ce côté sombre de l’histoire. Siodmak joue avec les lampes et les sources indirectes de lumières, comme par exemple quand le docteur Elliot propose des figures à Terry qui doit les analyser. Les mouvements d’appareil sont moins nombreux que d’ordinaire, sans doute pour les mêmes raisons que nous avons évoquées plus haut.

     La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    L’inspecteur Stevenson ne veut pas abandonner l’enquête 

    Le clou du film est sans doute l’interprétation impressionnante d’Olivia de Havilland. En effet en tenant les deux rôles en même temps elle occupe tout l’espace tout en arrivant à faire surgir des différences de ton entre Terry et Ruth qui nous permettent de les reconnaître malgré des costumes et des coiffures identiques. Olivia de Havilland qui vient de fêter en juillet dernier ses 101 ans, était la sœur de Joan Fontaine avec qui elle ne s’entendait pas du tout[1]. Elle ne s’est pas non plus très bien entendu avec Robert Siodmak, la rumeur dit qu’elle était accompagnée sur le plateau par son psychanalyste ! Peut-être est-ce tout cela qui donne un fond de vérité à son interprétation. Le docteur Elliot est incarné par l’insipide Lew Ayres. Trop vieux, trop raide, il n’est guère crédible. Plus intéressant est Thomas Mitchell dans le rôle du policier. La plupart des scènes sont des confrontations à deux : Terry et Ruth, Terry et Elliot, Ruth et Elliot, Elliot et Stevenson. Cee qui fait que le film apparait très bavard voire théâtral à cause du très petit nombre de décors.

     La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946

    Elliot commence les tests 

    Le film fut un grand succès commercial à sa sortie et bien sûr tout le monde a mis l’accent sur la performance d’Olivia de Havilland et celle de Siodmak. Mais il n’a pas très bien vieilli. Ce n’est pas la réalisation qui est en cause, plutôt la façon de traiter ce sujet à partir d’un scénario qui s’efforce sans y réussir de fondre une analyse psychanalytique avec une intrigue policière. C’est le même écueil qu’ont rencontré de nombreux films d’Hitchcock à commencer par Spellbound. Sauf évidemment que Siodmak ne s’amuse pas à faire des petites blagues comme Hitchcock et qu’il ne se permet pas de fanfaronner en se donnant un petit rôle qui le fait remarquer. 

    La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Terry veut déstabiliser Ruth 

    La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946 

    Terry a été démasquée 

    La double énigme, The dark miror, Robert Siodmak, 1946

     



    [1] Elle aurait rédigé un testament à l’âge de 9 ans dans les termes suivants : « Je lègue toute ma beauté à ma sœur cadette Joan puisqu'elle n'en a aucune ».  

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