•  François Thomazeau, Marseille confidential, Plon, 2018

    Un jeune policier, Antoine Cardella, est assassiné d’une balle dans le dos en pleine campagne électorale. L’enquête menée par Grimal, un policier intègre qui hésite à s’engager politiquement alors que le Front Populaire promet pourtant de donner un coup de balais à l’Evéché, et parallèlement par un journaliste parisien, va se révéler très compliquée, aussi bien parce que les raisons de ce crime aussi nombreuses que variées que parce que l’enquête va révéler pêle-mêle une grande affaire de spéculation immobilière dans le quartier de Saint-Jean et du Panier[1], qu’une rivalité entre des gangsters qui cherchent à mettre la ville en coupe réglée en s’appuyant sur les politiciens, ou encore qu’une guerre des classes impitoyable entre une bourgeoisie arrogante qui ne veut rien lâcher, et une classe ouvrière divisée entre un parti communiste qui monte en puissance et qui sera d’ailleurs après la guerre la principale force politique de la ville et un parti socialiste déjà rompu au clientélisme et aux magouilles politiciennes. Et puis il y a des rivalités familiales, des susceptibilités féminines aussi qui vont donner une connotation singulière à l’ensemble. Mais la vérité ne se trouve peut-être pas à Marseille précisément, peut-être du côté de la Ciotat, ou même peut-être en Corse. 

    François Thomazeau, Marseille confidential, Plon, 2018

    Simon Sabiani avec Paul Carbone et Lydro Spirito

    Le titre est évidemment inspiré de James Ellroy, L.A. Confidential[2]. Mais cela ne doit pas rebuter car le but de Thomazeau est de nous montrer qu’en matière de source d’inspiration littéraire Marseille vaut bien Los Angeles. Marseille est une ville criminelle, et l’origine de cette criminalisation remonte au dernier quart du XIXème siècle. Beaucoup de raisons à cela, c’est un port, lieu de tous les trafics et d’une immigration diverse et variée, à commencer par celle des Corses et des Italiens. Tournée vers l’Afrique, porte ouverte vers les colonies, elle ne s’est guère préoccupée de son hinterland. Comme Los Angeles, c’est une ville de légendes. Parmi la spécificité de cette ville, il y a le fait qu’entre les deux guerres elle a fait l’objet d’une alliance en bonne et due forme entre des politiciens véreux et un milieu très organisé qui l’apparente à la mafia. C’est dans cette période que se situe le roman de François Thomazeau. Il va du Front populaire jusqu’à l’incendie des Nouvelles Galeries sur la Canebière en octobre 1938. La première réussite de Thomazeau est d’avoir mélanger de manière passionnante la fiction et la réalité. Cette insertion dans le réel se joue sur deux niveaux : d’abord la mise en scène de personnages très connus, des vedettes de la ville, les gangsters, Carbone et Spirito, les frères Guérini qui n’en sont encore qu’au début de leurs carrière, le sulfureux Simon Sabiani qui passera du socialisme au fascisme en faisant une escale vers le clientélisme bourgeois, et aussi les politiciens, Henri Tasso, le maire de la ville, François Billoux le député communiste des quartiers Nord, apparatchik en mission commandée à Marseille. La Guerre d’Espagne s’invitera aussi dans le paysage, avec les trafics d’armes qui vont avec. Le second angle est la compréhension de l’espace marseillais, sa géographie, ses vieux quartiers dont d’ailleurs une partie sera rasé pendant la guerre. C’est un des points forts de l’ouvrage, faire ressortir de cette forme urbaine de l’ancien temps une grande poésie. Sans doute y suis-je aussi sensible parce que c’est la ville où je suis né et où j’ai grandi. Cette ville n’existe plus, hélas, à la fois du fait de la transformation des populations, de son extension démesurée et des opérations malheureuses d’urbanisation. Mais j’en ai connu les vestiges, et c’est ce qu’on retrouve dans le livre de Thomazeau. A travers ces intrigues emboîtées, il va y avoir en creux une forme de modernisation, qui si elle passe par des projets immobiliers un peu scabreux, passe aussi par l’émancipation féminine. C’est bien cette voie que suit la femme de Cardella qui, tandis que celui-ci agonise, va fréquenter la pègre en travaillant pour elle

     François Thomazeau, Marseille confidential, Plon, 2018

    Incendie des Nouvelles Galeries sur la Canebière 

    Très bien documenté, à quelques petits anachronismes près, l’ouvrage est aussi bien écrit, en ce sens qu’il use d’un vocabulaire en accord avec son sujet, mais également parce qu’il est bien moins ennuyeux qu’Ellroy qui lui aussi utilise des intrigues emboîtées comme pour perdre le lecteur. Pour le dire d’un mot, c’est peu moderne, et sans doute est-ce cela qui en fait aussi la qualité puisqu’il s’agit de restituer une ambiance d’époque. Et au fond, je me demande si le Marseille que Thomazeau aime et vénère n’est pas le même que le mien, celui de la nostalgie et de la légende, plutôt celui d’aujourd’hui. L’ouvrage se referme sur l’incendie des Nouvelles Galeries, événement considérable qui clôture une période houleuse et qui transformera la ville de Marseille parce qu’il pointe l’incurie de la municipalité. Je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec ce qui se passe aujourd’hui : Marseille s’effondre sous le regard impassible et mort de son maire, l’affairiste Jean-Claude Gaudin, et de ses conseillers qui font aussi office de marchands de sommeil en dehors de leurs occupations politiques, tout cela comme si une époque était en train de se terminer avec la fin du règne d’un personnage politique des plus controversés[3]. 

    François Thomazeau, Marseille confidential, Plon, 2018 

    Africains sur la place de Lenche à l’époque du Front populaire 

    Quels que soient les mérites de cette reconstitution historique, l’ouvrage de Thomazeau n’est cependant pas un livre d’histoire, c’est un roman. Et si en tant que tel il porte un regard désabusé sur la ville, ce qu’elle est aussi bien que ce qu’elle a été, il y a aussi de beaux portraits, notamment ceux des femmes qui sont en voie d’émancipation dans une ville en ébullition. C’est un roman choral dont le personnage principal est la ville de Marseille. Comme dans tout bon roman noir, l’ambiguïté est présente à toutes les pages, que ce soit dans le comportement du policier assassiné, ou dans celui de Paul Carbone qui à côté de sa dureté naturelle peut montrer également un aspect plus débonnaire. On y verra donc aussi des policiers corrompus, un journaliste hésitant entre la voie de la corruption et celle de l’éthique de sa profession, cette hésitation se réglant sous la forme d’un rapport de force avec le milieu.



    [1] Ce thème sera d’ailleurs évoqué dans Quartier réservé de Pierre Mac Orlan, Gallimard, 1932.

    [2] Rivages, 1990.

    [3] https://www.laprovence.com/diaporama/5228897/deux-immeubles-seffondrent-a-marseille-10-personnes-portees-disparues-toutes-nos-images-du-drame-rue-daubagne.

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  •  Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    Otto Preminger est considéré à juste titre non seulement comme un cinéaste important à la carrière très diversifiée, mais aussi comme un des fondateurs du film noir. En réalité il n’a que très peu tourné de films noirs dans sa carrière prolifique, à peine une demi-douzaine, mais ce sont pour la plupart des films marquants. En 1944 il a donné Laura, un film fameux qui a été un grand succès public et critique et qui reste emblématique du cycle classique du film noir. Après Laura Preminger remplace Ernst Lubitsch, avec qui il était très lié, mais qui était très malade, sur une comédie A royal scandal. Et puis il va tourner Fallen angel. Pour cela il va s’appuyer sur un ouvrage de la romancière Marty Holland, pseudonyme de Mary Hauenstein, qui sera traduit à la Série noire sous le titre Le resquilleur. On ne sait pas grand-chose de cet auteur. Sur les cinq romans qu’elle a écrits, deux ont été traduits en français, le second étant Estangled sous le titre Pas blanc ! Récemment on a retrouvé un roman inédit de cette femme, décédée en 1971, Baby Godiva. On sait aussi qu’elle a donné une histoire dont a été tiré l’excellent The file on Thelma Jordon de Robert Siodmak[1]. James M. Cain aurait travaillé avec elle sur un scénario tiré d’un autre de ses romans The glass heart, scénario jamais réalisé. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    Eric Stanton, complètement fauché et amer débarque dans un petit village, Walton, dans la région de San Francisco. Chez Pop, il va lui venir l’idée de s’imposer à une équipe d’escrocs qui font croire à des populations crédules qu’ils peuvent communiquer avec les personnes disparues. Stanton va les aider à vendre leurs tickets. Pour cela il va rentrer en contact avec les sœurs Mills, Clara et June qui sont aussi très riches. Car en effet, si les deux sœurs viennent assister à la séance de parapsychologie du professeur Madley, alors ce sera un succès. Tout marche plutôt bien. La foule vient assister à ce spectacle. Madley voudrait bien que Stanton fasse la route avec eux. Mais Stanton s’est toqué de Stella, la sensuelle serveuse de chez Pop. Il flirte avec elle, mais elle ne veut pas aller trop loin car son but n’est pas l’amour ou la romance, mais plutôt de se marier et d’avoir une maison. On apprend d’ailleurs rapidement que tous les mâles du patelin lui courent après. Stanton voit ça comme un défi. Pour l’épouser il lui faut de l’argent, et pour avoir de l’argent, il ne trouve rien de mieux que de séduire June Mills et l’épouser pour ensuite lui voler ses économies qu’elle serre dans un coffre à la banque. Malgré la méfiance affichée de Clara, June est très amoureuse de Stanton. Il semble qu’il réussisse à mener ce plan scabreux à terme, mais l’impondérable arrive. La nuit même de son mariage avec June, Stella est assassinée. C’est le curieux Judd, une sorte de policier en retraite qui va mener l’enquête. Il va soupçonner les nombreux flirts de Stella, notamment le malheureux Atkins qu’il maltraite avec beaucoup de plaisir. Judd prétend que c’est Stanton qui aurait offert une belle montre à Stella, montre qu’on a retrouvée près du cadavre. Stanton a peur et s’enfuit avec June à San Francisco. Dans un hôtel un peu sordide, il va découvrir peu à peu la personnalité de June et s’en rapprocher, mais aussi il va s’interroger sur lui-même et sur sa passion déraisonnable pour la pulpeuse Stella. Alors que June va à la banque chercher un peu d’argent, elle est arrêtée par la police pour être transférée à Walton où elle est interrogée sans relâche par le sadique Judd. Quelque temps après, chez Pop, alors que Judd commande un café, Stanton fait son retour. Là il accuse Judd d’être l’assassin. En effet il a mené sa petite enquête au lieu de fuir, et il a découvert que Judd non seulement avait été écarté de la police newyorkaise pour ses violences répétées, mais aussi qu’il avait acheté la fameuse montre qu’on a retrouvée dans la chambre de Stella. Judd tente de s’enfuir, mais la police est là. Stanton pourra enfin trouver la paix dans les bras de June.

     Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945 

    Stanton arrive dans la petite agglomération de Walton 

    Ne cherchons pas trop à savoir si cette histoire est vraisemblable. Attardons-nous plutôt sur ses enjeux. Stanton est en effet une sorte de vagabond qui transgresse les règles. Il y a d’ailleurs une parenté évidente entre cette histoire et The postman always rings twice, sauf évidemment que Stanton ne tue personne et surtout pas Pop. C’est un flambeur, mais il a toujours beaucoup d’imagination pour remonter de la monnaie. Quand il rencontre Stella, il a des pulsions sexuelles qui le dépassent et l’entraîne à se défier lui-même. Ce défi lui apparaît d’autant plus important que Stella se refuse à lui. Elle est très dure et mène tout son monde à la baguette, ne faisant confiance à personne, sûre de ses charmes, elle avance ses prétentions. Il y a donc une guerre sourde entre cette sorte de vagabond et cette femme agressive et sensuelle, matérialiste et obstinée. L’enjeu est le sexe encore plus que l’argent. Le thème sous-jacent est que Stanton est entouré de femmes qui veulent le mettre au pas. Stella veut une maison dans laquelle elle l’enfermera. Mais June n’est guère mieux, elle veut elle aussi qu’il se range et devienne un homme raisonnable qui resterait à la maison sous la double surveillance de sa sœur et d’elle-même. C’est cette lutte à morte entre les sexes qui a mon sens fait l’intérêt de ce film. Autrement dit, Stanton ne maitrise rien du tout, pas même ses propres impulsions. Le fait du reste qu’Atkins et dans une certaine mesure le cruel Judd subissent aussi le diktat de Stella fait que le film tourne à la généralisation de cette guerre entre les hommes et les femmes dans l’Amérique qui découvre la société de consommation en même temps que le développement de la société de consommation. Les deux sœurs Mills sont des vieilles filles, issues de la riche bourgeoisie locale, elles sont isolées parce qu’elles n’ont pas su prendre le tournant de la modernité. C’est la plus jeune, June, qui va s’en rendre compte la première et accepter de rentrer dans ce jeu des rapports marchands. En effet elle ne propose rien d’autre que son argent et son corps à Stanton, en échange de sa présence qui lui ferait oublier sa solitude. Stanton le comprend très bien quand il lui vante les mérites justement de la consommation. Il lui explique en long, en large et en travers, que la musique et les livres, c’est bien moins intéressant que de consommer des petites choses de la vie quotidienne, du Coca Cola, une soirée au bowling. En filigrane il y a le fait que justement la féminisation accélérée de la société est absolument nécessaire à la progression de la marchandisation des rapports sociaux. A la fin quand Stanton décide de se plier aux exigences du mariage, il fait d’ailleurs une drôle de tête. Il a conscience d’avoir aliéné sa liberté en échange d’une vie probablement confortable sur le plan matériel. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945 

    Stanton s’acoquine avec une équipe d’escrocs 

    Les deux escrocs qui font dans la parapsychologie apparaissent dès lors comme des personnages du passé. Ils vivent au jour le jour, sans plan d’avenir, prolongeant l’errance autant qu’ils le peuvent. C’est ce qui en fait d’ailleurs qu’ils apparaissent comme sympathiques face aux autres protagonistes qu’on nous montre comme particulièrement calculateurs et mesquins. Stanton lui est sur le fil, hésitant sur la voie qu’il doit suivre, mais il va devenir moderne grâce à June qui finalement est bien plus maline que Stella, elle sait ce qu’elle doit donner pour garder Stanton sous sa coupe. Il faut dire que Stella n’a pas d’argent, seulement sa beauté sulfureuse et ce n’est pas assez. Comme c’est son seul bien, on suppose que c’est pour cela qu’elle reste très parcimonieuse avec. Le film en dit long sur l’opposition des deux femmes entre lesquelles Stanton doit choisir. L’une est agressive et très sensuelle, l’autre effacée et très peu attirante physiquement. Mais on ne sait pas au bout du compte laquelle sera la plus dangereuse !

     Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    La belle et sensuelle Stella le fascine 

    La manière de filmer est typique de Preminger, du moins à cette époque. En s’appuyant sur la superbe photo de Joseph LaShelle qui avait travaillé sur Laura, Preminger utilise au mieux les possibilités du studio. En effet, il y aura très peu d’extérieurs, guère d’images intéressantes de la ville de San Francisco. Il y a d’ailleurs assez peu de décors : le snack de Pop, le logement de Stella, quelques chambres d’hôtel et la maison des sœurs Mills. Curieusement cela ne donne pas l’impression du théâtre filmé. C’est essentiellement parce que Preminger a une grande science du déplacement de la caméra. Celle-ci n’évolue pas seulement à l’aide de travellings assez courts et en multipliant les angles de prise de vues, mais aussi verticalement, ce qui permet d’accroître visuellement la profondeur de champ. On va retrouver les codes du film noir de cette époque, les stores vénitiens, ou encore les points lumineux, les lampes qui attirent le regard et augmentent l’importance des ombres. Mais cela reste enfermé dans les chambres d’hôtel et au snack de Pop. Dès qu’on s’éloigne de ces lieux, notamment dès que June rentre en jeu, l’image s’éclaire et le jour reprend son importance sur les ombres de la nuit. Le combat perdu d’avance de Stanton est aussi le combat entre la nuit et le jour. C’est ce qui explique les différences de styles utilisées. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    June et Clara vont visiter leur coffre 

    L’interprétation est intéressante. Preminger fait une nouvelle fois confiance à Dana Andrew pour porter le film sur ses épaules, et de fait c’est bien le point de vue de Stanton qui domine le récit. C’est un comédien très solide malgré un physique un peu fade qui arrive à faire sortir de lui-même les éléments de la colère, le doute aussi bien que l’accablement. Ensuite c’est Linda Darnell qui attire le regard. Elle a une présence incroyable. Le but de Preminger est de nous faire admettre qu’on se damnerait facilement pour elle, et ce but est parfaitement atteint. Mais Linda Darnell ce n’est pas qu’un corps, incarnant une femme aussi belle que méchante et obtuse, elle varie dans son jeu, notamment quand on sent qu’elle hésite à se laisser aller à des sentiments amoureux. Ce n’est pas sans raison qu’elle a fait une excellente carrière, chez Preminger, mais chez Mankiewicz, chez Robert Wise ou encore chez John Ford, My darling Clementine. On dit que pour le rôle de Stella elle a fait un stage de serveuse d’une quinzaine de jours, et que ce rôle a été accepté par elle après qu’elle ait refusé une trentaine de scénarios qu’on lui avait proposé, car elle était à cette époque une grande vedette. Elle est malheureusement un peu oubliée[2]. Ici elle efface tout de même Alice Fay qui était sensée être la vedette du film. Cette dernière est aussi excellente, mais Preminger avait on le sait la réputation d’un excellent directeur d’acteurs. Plus habituée à des comédies ou des comédies musicales, elle est un peu à contre-emploi. C’est d’ailleurs un de ses rares rôles dramatiques. Les seconds rôles sont intéressants, à commencer par le sinistre Judd, flic déchu et sadique, qui est incarné par Charles Bickford. Il y a également la très bonne Ann Revere dans le rôle de la sœur de June, et John Caradine dans celui de l’escroc à la parapsychologie. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    A San Francisco, Stanton va se rapprocher de June 

    C’est un film que je n’avais pas revu depuis longtemps. Je l’apprécie beaucoup plus aujourd’hui. Il a reçu un excellent accueil public, mais la critique a été très désorientée par le manque de réalisme de l’histoire. Avec les années qui passent on considère généralement que ce film est sous-estimé. Et je crois l’avoir montré ci-dessus. Sans doute aussi que la fin supposée heureuse transgresse un peu les codes narratifs du film noir. le début du film est très ancré dans la réalité sociale de ces escrocs qui parcourent le pays pour se faire passer pour des guérisseurs, des parapsychologues ou des prédicateurs, et puis, cette approche est brutalement évacuée. De même la fin est très elliptique, on passe directement de l’arrestation de June à l’intervention de Stanton, c’est-à-dire qu’on néglige de traiter le travail forcément difficile qu’il a dû effectuer pour prouver la culpabilité de Judd. Mais l’important n’est pas d’aboutir à l’arrestation du criminel, c’est d’en arriver au piège qui va se refermer sur Stanton lorsqu’il retrouvera June et sa maison. C’est d’ailleurs June qui conduit l’automobile sur le chemin du retour. Quelques années plus tard, Preminger tournera un nouveau film noir dans lequel un ange pervers sera le centre de sa réflexion, ce sera Angel face avec Jean Simmons et Robert Mitchum, un titre qui rappelle évidemment Fallen angel. Terminons par deux petites remarques. Comme on le sait Preminger a été un ennemi de la censure à Hollywood. Ici il tourne une scène de lit étrange. En effet à San Francisco, on voit June et Stanton dormir dans le même lit, et on comprend même qu’ils ont fait l’amour. Or à l’époque il était plus coutumier de monter un couple, même mari et femme, dans deux petits lits séparés. La seconde anecdote est que dans le début du film on voit Stanton regarder sa cravate dans un miroir tout en discutant avec Joe Ellis. Cette scène qui existe déjà dans Laura, sera reprise par Melville dans Le doulos. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    Judd se fait vraiment menaçant



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-femme-a-l-echarpe-pailletee-the-file-on-thelma-jordon-robert-siodma-a114844686. Certains commentateurs avancent que ce film de Siodmak est aussi tiré de Fallen angel, mais je ne vois pas le rapport, ni de près, ni de loin, entre les deux films.

    [2] Linda Darnell est considérée comme une victime du système Hollywoodien, sa vie a été l’objet d’une biopic qu’on peut voir en suivant ce lien https://www.youtube.com/watch?v=JPpkmEWRq24

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  •  Laura, Otto Preminger, 1944

    Laura est certainement un des plus célèbres films noirs, un film incontournable dans le cycle classique. Mais Laura c’est avant toute chose un roman de Vera Caspary. Cette dernière faisait partie de ce qu’on appelle Radical Hollywood, très à gauche, engagée au parti communiste, elle eu les pires ennuis avec l’HUAC, et dut même s’exiler un moment en Europe pour éviter la prison[1]. Ceci explique pour beaucoup le principe sur lequel repose Laura, principe souvent oublié par la critique qui privilégie l’intrigue policière au détriment justement d’une approche plus sociale. Mais cela ne dérangeait pas Otto Preminger qui, bien que n’étant pas proche du parti communiste, avait des idées progressistes comme on disait alors, et qui s’est toujours battu avec constance contre la censure. C’est d’ailleurs lui qui, en 1960, à travers Exodus, fit revenir sur le devant de la scène Dalton Trumbo, le banni d’Hollywood qui travaillait à l’écriture de scénarios sous des noms d’emprunt[2]. 

    Laura, Otto Preminger, 1944

    Le policier McPherson est chargé de trouver l’assassin de Laura Hunt qui a été tuée chez elle d’un coup de fusil. Il va donc faire le tour de toutes ses relations pour comprendre quelles peuvent être les raisons de ce meurtre. Il commence par rencontrer Waldo Lydecker, un journaliste à succès dont les chroniques journalistiques et radiophoniques sont très suivies. McPherson le rencontre dans son bain où il écrit sur sa machine. Waldo va proposer à McPherson de l’accompagner dans sa tournée des différentes personnes que le policier veut rencontrer. Celui-ci va commencer par interroger Shelby Carpenter, une sorte de gigolo sans le sou qui devait se marier avec Laura. Lors de cette rencontre, on comprend que Waldo aimerait bien voir Shelby accusé du meurtre de Laura. Puis McPherson interroge Ann Treadwell, très riche, mais qui, vieillissante voudrait bien se marier avec Shelby qu’elle trouve à son goût.  McPherson prend des notes, puis, au cours d’un repas auquel Waldo l’a invité, il va apprendre comment Waldo et Laura se sont connus. Ce qui va donner lieu à un très long flash-back. Waldo se flatte d’avoir découvert et modelé Laura. De petite stagiaire dans une agence de publicité, par ses relations, il en a fait une sorte de star de la profession. On comprend qu’il a été très amoureux de Laura. McPherson apprend aussi que probablement Laura ne voulait plus épouser Shelby car celui-ci avait entamé une relation avec une certaine Diane Redfern, tout en chauffant les pieds de Ann Treadwell. Sous le portrait de Laura, McPherson boit un peu trop, puis s’endort. Il est tiré de son sommeil par le retour inattendu de Laura ! Celle-ci était partie dans sa maison de campagne pour un long week-end ce qui lui aurait permis de faire le point sur sa situation avec Shelby. Bientôt on apprend que c’est cette Diane Redfern qui a été tuée. L’enquête devient alors très confuse. D’autant que la bonne de Laura a menti également. Laura a ensuite un rendez vous clandestin avec le même Shelby. McPherson le suit, Shelby va à la maison de campagne pour y cacher un fusil. Peu à peu le doute s’installe dans la tête du policier. Il va donc convoquer tout le monde chez Waldo, et va arrêter Laura. Il l’embarque au poste de police. Là il l’interroge. Puis finalement il la relâche. En vérité il cherche l’arme qui a tué Diane. Il pense qu’elle est cachée dans la pendule de Waldo. Mais chez lui il n’y a rien. Il va découvrir un autre fusil dans une pendule similaire, mais chez Laura ! Ce fusil a sûrement les empreintes de Waldo. Alors qu’une idylle s’ébauche entre McPherson et Laura, Waldo revient, il récupère le fusil et prétend tuer Laura parce qu’il ne supporte pas qu’elle le rejette, et surtout qu’elle lui a manifesté son mépris, lui interdisant de la revoir. Mais au dernier moment, McPherson enfonce la porte, et la police tue Waldo. 

    Laura, Otto Preminger, 1944

     McPherson interroge l’antipathique Waldo qui travaille dans son bain 

    Riche en rebondissements divers, Laura porte une thématique complexe. Le cœur de l’intrigue est la jalousie. D’abord celle de Waldo qui est jaloux de Shelby, puis de McPherson. Il croit avoir fabriqué Laura, mais celle-ci lui échappe maintenant. Les femmes sont également jalouses entre elles : Ann qui a des vues sur Shelby jalouse Laura. Mais également Diane Redfern jalouse aussi Laura, la preuve, elle revendra le cadeau que Laura avait fait à Shelby. Mais la jalousie déborde les simples relations amoureuses, elles sont filtrées par les rapports de classe. Dès leur première rencontre, Waldo et McPherson s’affrontent durement, même si ce n’est qu’avec des mots. Waldo ne supporte pas que Laura s’intéresse à McPherson, et celui-ci déteste le caractère bouffon de cet homme riche et sophistiqué. Vera Caspary venait d’un milieu très modeste, il est naturel qu’elle soit sensible à ce genre de thématique. Physiquement les deux hommes sont à l’opposé : McPherson est carré, solide, direct, Waldo est malingre, manipulateur et sournois. Cela va lui donner un côté homosexuel, car il jalouse toujours des hommes qui physiquement le dépassent, alors qu’il croit avoir exactement ce qu’il faut pour dominer le monde : la richesse, la culture, une certaine intelligence qui lui permet de balancer des réparties cinglantes. Laura est, par sa beauté, un enjeu pour tout le monde. Mais en même temps qu’est-elle ? Elle semble assez vide et indéterminée, prompte à se faire berner par le premier imbécile venu. Elle reste tout hébétée quand elle doit avouer à la grande satisfaction de McPherson qu’en réalité elle n’a jamais aimé Shelby. La fin du film reste très ouverte, et malgré l’esquisse d’un baiser, il semble que finalement rien ne sera possible entre Laura et McPherson. 

    Laura, Otto Preminger, 1944 

    McPherson s’est endormi devant le portrait de Laura 

    La structure du récit hésite un peu entre enquête policière à la manière de Raymond Chandler, et film noir. Il y a en effet des ressources dignes d’un roman à énigme, cette manière de rassembler les différents protagonistes et de les confronter pour faire jaillir la vérité. Mais cette tendance n’est pas propre à Caspary, ni à Preminger, on la trouve aussi chez Chandler qui travaillait beaucoup ses intrigues pour ne pas laisser ses personnages s’emparer du récit. Aux Etats-Unis, dans les années quarante, le roman policier de type anglais est très apprécié par le peuple, il nourrit largement les maisons d’édition qui se lancent dans cette sorte de récit. C’est seulement au fil des années que la forme plus dure du roman noir va l’emporter au point de donner des intrigues de moins en moins sophistiquées, s’intéressant de plus en plus aux caractères, à l’atmosphère et à la psychologie[3]. Cependant il est vrai que cette dichotomie va se refléter dans la manière de filmer. Quand McPherson pénètre le milieu bourgeois avec son petit carnet et ses questions dérangeantes, c’est très lumineux, souvent en plein jour. Par contre quand il enquête sur Laura, la nuit fait son retour, il pleut, tout devient plus ouaté et plus flou. On passe donc d’une sorte de roman à énigme à un roman noir. McPherson espionne Laura, il l’a mise sur écoute et ces écoutes sont confinées honteusement à la cave, comme s’il était inconvenant d’espionner Laura ! McPherson retrouve son côté dur dès qu’il interroge Laura sous le feu cruel d’une lampe, il apparait finalement plus raisonneur et plus doux avec l’antipathique Waldo. Mais face à Laura, il perd ses moyens et n’utilise plus que sa brutalité instinctive, on se demande d’ailleurs si ce n’est pas pour ça que Laura est attirée par lui. Quand Waldo lui demandera des comptes sur cette attirance qu’il juge contre-nature, elle lui répondra que McPherson avait l’air content de la voir vivante quand elle est revenue chez elle.

      Laura, Otto Preminger, 1944

    Laura est réapparue 

    Du point de vue cinématographique, c’est impeccable. Il y a cette science particulière de Preminger à faire bouger la caméra dans des espaces étriqués et d’enfermer les personnages dans un univers matériel fait d’objets qu’on peut pressentir comme inutiles. Il s’appuie sur la très belle photo de Joseph LaShelle qu’il retrouvera encore par la suite plusieurs fois. Encore qu’on avance que Lucien Ballard aurait photographié une partie du film, ce qui pourrait expliquer qu’il y a une différence de ton entre certains plans, par exemple les plans à la fin qui voient Waldo hésiter pour revenir chez Laura. Preminger aimait bien travailler toujours avec la même équipe, aussi bien sur le plan technique que pour ce qui concerne l’interprétation. Il réutilisera encore plusieurs fois Dana Andrews, l’associant à nouveau avec Gene Tierney dans Where the sidewalk ends. Il y a peut-être un peu d’abus dans ce film des fondus-enchaînés qui donnent comme des effets de miroir dans la confusion des images. La scène du début du film qui voit McPherson interroger Waldo dans son bain renvoie directement à Dalton Trumbo qui travaillait de cette façon[4]. Est-ce une pique qui est adressé au grand scénariste blacklisté ?

      Laura, Otto Preminger, 1944

    McPherson doit reprendre l’enquête à ses débuts 

    L’interprétation est évidemment excellente et parfaitement bien équilibrée. Quoique Gene Tierney domine le film par sa beauté, elle n’intervient qu’au milieu, auparavant elle est seulement racontée par Waldo. Elle montre des facettes intéressantes de son talent, elle est différente quand c’est une personne un peu naïve racontée par Waldo, et quand c’est une femme assez rouée qui, dans la deuxième partie du film, prend sa vie en charge. C’est évidemment son meilleur rôle. Dana Andrews qui était déjà avant ce film un acteur connu, il avait tourné avec Jacques Tourneur, avec Renoir ou encore William Wellman, change ici de registre. Il s’introduit de très belle manière dans le film noir dont il va devenir un acteur emblématique, aussi bien avec Preminger qu’avec Fritz Lang. Contrairement à ce qu’on pense, il n’était pas le premier choix de Preminger. Celui-ci voulait réutiliser le couple Laird Cregar-George Sanders qui avait très bien fonctionné dans les films de John Brahm – The lodger[5] et Hangover square[6]mais la mort prématurée de Laird Cregar qui devait jouer McPherson bouleversa ses plans. Si Preminger avait pu suivre ses premières intuitions, le film aurait sans doute eu un peu plus une allure de film anglais. Du coup l’antipathique Waldo sera joué par Clifton Webb, un acteur de théâtre qui va renouveler par la suite ce genre de prestation d’un vieux con prétentieux et bavard qui aime faire étalage de sa richesse et de sa sophistication, par exemple dans The dark corner d’Henry Hathaway. Mais il est ici très bien dans un rôle bavard où il peut cabotiner à l’envie. Plus étonnant est sans doute Vincent Price dans le rôle de Shelby Carpenter. Il n’avait pas encore la moustache en ce temps-là ! Sa haute taille rend paradoxale sa fragilité en tant que gigolo qui s’affiche sans complexe. Judith Anderson dans un rôle plus étroit, celui de Ann Treadwell, est aussi très juste.

      Laura, Otto Preminger, 1944

    Laura est interrogée sans ménagement 

    Le succès de ce film ne peut pas se comprendre sans qu’on prenne en compte aussi le soin des décors et l’excellence de la musique. Laura, le thème qui est joué au piano va devenir une ritournelle favorite de nombres musiciens de jazz sur laquelle ils aimeront improviser, de Charlie Parker à Bill Evans en passant par Eric Dolphy. Des chanteurs comme Frank Sinatra, Billy Eckstine ou Ella Fitzgerald s’en empareront aussi.  

    Laura, Otto Preminger, 1944

    Waldo a fait semblant de partir 

    Le film fut un gros succès public et obtint des critiques très favorables. C’était tout de même un film à gros budget. Au fil des années, il est devenu une référence qui s’étend bien au-delà du cercle des amateurs de films noirs. Il semble aussi que Preminger soit le premier à avoir intégré le portrait comme référence fétichiste pour un amour impossible. On retrouvera cela chez Fritz Lang, The woman in the windows et Scarlet street, chez Douglas Sirk, Shockproof et jusque chez Hitchcock dans Vertigo. C’est vraiment ce film qui va assurer la renommée durable d’Otto Preminger comme un réalisateur de premier rang qui ne doit pas, qui ne peut pas, d’ailleurs être réduit à ce seul film.

     Laura, Otto Preminger, 1944

    Waldo veut tuer Laura  

    Laura, Otto Preminger, 1944

    Sur le tournage de Laura



    [1] Paul Buhle and Dave Wagner, Radical Hollywood: The Untold Story Behind America's Favorite Movies, New Press, 2002. 

    [2] Au même moment Kirk Douglas appuyait Trumbo qui avait aussi écrit le scenario de Spartacus, c’est ce qui mit fin à la liste noire. Kirk Douglas, I am Spartacus, Open road media, 2012.

    [3] Thomas Narcejac, La fin d’un bluff. Essai sur le roman policier noir américain, Le Portulan, 1949. 

    [4] http://alexandreclement.eklablog.com/trumbo-jay-roach-2015-a125132672

    [5] http://alexandreclement.eklablog.com/jack-l-eventreur-the-lodger-john-brahm-1944-a130505830

    [6] http://alexandreclement.eklablog.com/hangover-square-john-brahm-1945-a130513170

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  •  Flic Story, Jacques Deray, 1975

    Au début des années soixante-dix, les ouvrages de Roger Borniche connaissaient un très grand succès public. Ils racontaient tout en les romançant évidemment, des affaires auxquelles il avait été mêlé de près ou de loin dans l’immédiat après-guerre. Il participa à l’arrestation de quelques bandits célèbres, notamment celles de René Girier, dit René-la-canne, et d’Emile Buisson. Le premier n’a eu droit qu’à un film médiocre tourné par Francis Girod en 1977 avec Gérard Depardieu et Michel Piccoli. René Girier était pourtant un personnage hors du commun qui méritait mieux. Le second a toujours eu une mauvaise réputation, celle d’un tueur sanguinaire et un peu déséquilibré qui finit d’ailleurs sur l’échafaud. Curieusement d’ailleurs les romans de Borniche en dehors des deux que je viens de citer n’attireront guère le cinéma. Ces ouvrages avaient le mérite de revenir sur une période légendaire du milieu, celle qui suivait la Libération. Ils détaillaient les difficultés du métier, les longues traques qui devaient aboutir à l’arrestation de ces gros gibiers. L’amour du détail replongeait ainsi le public dans une France en train de disparaitre sous les coups de boutoir de la modernisation accélérée qu’on a connu à la fin des années soixante. Le film de Jacques Deray va jouer pour partie sur la nostalgie. Flic story, le roman aurait été selon Borniche lui-même encouragé par Alain Delon. Et c’est d’ailleurs ce dernier qui va produire le film.  

    Flic Story, Jacques Deray, 1975

    Nous sommes en 1947. Emile Buisson vient de s’évader de l’asile de fous où il était enfermé. C’est Borniche et son équipe qui sont chargé de l’affaire par la Sureté, leur patron espérant qu’il fera ainsi la pige à la Préfecture de Police. Tandis que Borniche cherche à le coincer, Buisson s’en va faire des casses avec sa petite bande, rackettant au passage les bourgeois dans des restaurants de luxe. Borniche va avoir l’opportunité de pister Buisson grâce à Raymond un bistroquet qu’il a retourné pour en faire un indic. Buisson s’est en effet réfugié chez son frère dans un quartier populaire de paris, à Gambetta. Les hommes de Borniche sont à deux doigts d’arrêter Buisson et sa bande. Mais les choses se passent très mal et Buisson arrive à s’échapper une fois de plus, son complice René Bollec ayant aperçu les peu discrètes chaussettes à clous qui cernent l’immeuble. Buisson comprend qu’il a été trahi par Raymond et s’en va le descendre. Il peut continuer son parcours sanglant, attaquant une usine où il rafle la paye. Bientôt Borniche va être mis sur la piste de Mario. Il fait mettre le restaurant où il a ses habitudes sur écoutes. C’est ainsi qu’il apprend que Mario doit rencontrer Buisson. Mais Buisson a repéré les poulets et parvient encore à s’échapper. Cependant comme il croit que Mario l’a balancé, il va le descendre. La bande à Buisson doit monter un coup, une perception. C’est Paulo le Bombé qui est sensé faire les repérages. Mais Borniche le piste et va le faire chanter à cause de sa femme tuberculeuse qui a besoin de pénicilline à une époque où elle est rare et chère. Paulo le Bombé va donner la planque de Buisson. Celui-ci se cache dans une auberge en retrait. Borniche, sa femme et ses deux équipiers qui se font passer pour des touristes vont l’arrêter. C’est un peu dangereux parce que Buisson est armé d’une grenade. Mais ils y arrivent après que Borniche ait ceinturé Buisson. L’arrestation étant bouclée, Borniche devra interroger le gangster sur les faits qui lui sont reprochés et à cette occasion ils vont sympathiser. Ce qui n’empêchera pas Buisson d’être guillotiné en 1956. 

     Flic Story, Jacques Deray, 1975 

    Borniche propose à Raymond de devenir son indic 

    A partir de la traque d’un bandit qui a réellement existé et qui a défrayé la chronique par ses meurtres à répétition, le film se veut une sorte de semi-documentaire sur les difficultés de la traque. Le scénario a été travaillé par Jacques Deray et Alphonse Boudard à partir du bouquin de Borniche. Il est assez linéaire et respecte ce que l’on sait d’Emile Buisson. Bien sûr il donne la part belle à Borniche. Son rôle est sans doute exagéré. En vérité dans toutes ces affaires qu’il a racontées, il a été un flic parmi tant d’autres. Mais le cinéma est là aussi pour simplifier les choses. A travers cette histoire, l’ambition du film est de produire une reconstitution soignée d’une époque révolue dans le Paris de l’après-guerre. Le ton sera à la nostalgie, notamment avec la voix off de Delon qui commente l’affaire au début et à la fin. Les difficultés de la traque sont compensées par le plaisir de la traque, mais aussi par la rencontre entre deux hommes qui finiront par sympathiser. Les références habituelles des films sur le milieu sont évoquées, le fameux code de l’honneur que personne ne respecte, les tendances sanguinaires et suicidaires de Buisson. Borniche est un leader et il a parfois du mal à retenir la hargne de ses troupes, il s’affrontera avec l’inspecteur Darros qui est très brutal. C’est peut-être la partie la moins crédible du film, car à cette époque dès que les flics agrafaient un truand, ils commençaient d’abord par lui mettre la tête au carré, avant de lui poser des questions. C’était la technique habituelle, histoire d’assouplir le caractère du prévenu, surtout si celui-ci était connu comme un bandit dangereux et violent. Souvent présenté comme un affrontement entre deux hommes, le film est d’abord l’histoire de Borniche, et Buisson est seulement le gibier. Les deux rôles ne sont pas du tout équivalents. Du reste on ne s’attardera guère sur la vie intime des gangsters. Certes on comprend bien qu’ils vivent un peu en famille, comme un clan, mais ils n’ont pas une très grande profondeur de caractère. Ils sont les ennemis de la société, donc pas de notre monde. Le scénario a tenté aussi de développer des relations entre Borniche et sa fiancée Catherine, histoire d’humaniser le personnage de l’inspecteur. Ce n’est pas très convaincant, et en outre, le fait de la faire participer à l’arrestation de Buisson n’apparait pas très crédible. Ça l’est encore moins compte tenu de l’époque à laquelle se passe cette histoire.

     Flic Story, Jacques Deray, 1975 

    Borniche cherche sur le plan l’adresse du frère d’Emile 

    Une grande partie de l’intérêt du film repose sur la reconstitution d’une époque. C’est ce qui est toujours le plus difficile, ici c’est plutôt bien fait, quoique les costumes de Delon me semblent un peu trop de bonne facture. Un inspecteur de police ne gagnait pas lourd à cette époque, et surtout pas de quoi se payer des fringues de vedette de cinéma. Ça pose moins de problème pour les truands qui, du moment qu’ils volent, ont forcément les moyens de se payer de belles fringues. Mais pour le reste les costumes et les tissus, les objets ont un bon aspect de vérité. Les lieux de Paris et de la banlieue sont utilisés intelligemment pour donner un parfum d’époque. En même temps le film va loucher du côté de Melville, par exemple dans la manière dont s’agence la poursuite dans le métro, ou les scènes dans la banlieue déserte. On peut regretter que le braquage de l’usine ne soit pas un peu plus soigné. Il nous paraît un peu trop rapidement expédié. En règle générale le film avance sur un faux rythme, parfois les scènes d’action sont sabotées, parfois on s’attarde sur des détails très mineurs, comme par exemple cette histoire avortée entre Emile Buisson et la jeune Jocelyne. Certes cela permet de faire apparaître Buisson comme un impuissant, ou comme quelqu’un dont la folie est le résultat de son peu d’implication dans les choses du sexe. Seule la scène de l’arrestation de Buisson pendant qu’il mange échappe à cette critique.

     Flic Story, Jacques Deray, 1975

    Emile plaisante mais fait peur à Paulo le bombé 

    La réalisation n’est pas mauvaise. Elle manque peut-être un peu de rythme et d’imagination, Jacques Deray n’a jamais été un très grand technicien, mais c’est ici un de ses meilleurs films avec La piscine. Il s’entendait bien avec Delon et l’a accompagné sur sept films, c’est même lui qui l’a le plus souvent dirigé. C’était un cinéaste dont l’essentiel de la carrière s’est fait dans le film policier, avec parfois quelques incursions vers le noir. Flic story montre assez bien ses qualités et ses limites. Les travellings sont discrets, et Deray n’abuse pas des changements d’angle intempestifs, ni de la grue. Mais elle fonctionne assez bien et s’appuie sur une bonne photographie de Jean-Jacques Tarbes qui a beaucoup travaillé avec Deray, sur La piscine, les deux Borsalino et qui avait aussi fait la photo de Deux hommes dans la ville. Il y a un bon travail sur les couleurs et donc la saisie des couleurs de l’automne et de l’hiver qui se marient avec le vert de l’imperméable de Borniche. La séquence du braquage du restaurant permet d’utiliser la profondeur de champ et de donner de la force à l’action. Les scènes d’action sont plutôt fonctionnelles, propres, mais sans génie à une ou deux exceptions près que j’ai déjà signalées. Les face à face, que ce soit Borniche avec Buisson, ou Borniche avec son frère sur un lit d’hôpital, sont proprement cadrés, avec des gros plans qui laissent beaucoup de marge à l’expression des acteurs. 

    Flic Story, Jacques Deray, 1975 

    Borniche vient examiner le cadavre de Mario 

    L’interprétation c’est d’abord Delon, il a produit le film et s’y retrouve naturellement au centre. Il est très bien dans ce genre de rôle et ne joue pas les mutiques. Il est même plutôt bavard, sortant un peu de ses rôles trop sombres de voyou perdu. C’est la deuxième fois qu’il incarnait un flic. Il est épaulé ici par Jean-Louis Trintignant dans le rôle du tueur psychopathe. A cette époque la carrière de Trintignant patine un petit peu, il a multiplié les expériences et depuis Le voyou qu’il a tourné avec Lelouch, il n’a plus connu le succès. C’est un acteur connu qui navigue entre des films d’auteur et des films où les vedettes sont nombreuses et l’histoire éclatée entre plusieurs personnages. Il est plutôt bien. Et c’est lui qui des deux personnages est le plus taiseux. Il arrive à imposer sa présence, malgré sa petite taille. Les seconds rôles sont occupés par des habitués de la filmographie polardière d’Alain Delon. Renato Salvatori, Paul Crauchet, Maurice Biraud, ou encore Marco Perrin. Il y a très peu de femmes. Claudine Auger interprète Catherine. C’est une actrice qui n’a jamais réussi à s’imposer, ancienne Miss France, ancienne James Bond Girl, elle n’a obtenu que des rôles de faire-valoir, Jacques Deray l’avait déjà dirigée dans un film assez mièvre, Un peu de soleil dans de l’eau froide, adapté de Françoise Sagan. Mais ici elle n’est pas mal, bien que son rôle soit assez peu étoffé. Maurice Barrier et André Pousse se font remarquer dans le bon sens du terme dans des interprétations solides de truands. Il faut donner une petite mention à Alphonse Boudard qui a écrit aussi les dialogues, il incarne un petit imprimeur qui donne dans les faux talbins. C’est un bon souvenir pour ceux qui, comme moi, ont aimé l’écrivain et ses créations langagières qui fut aussi un peu voyou avant de se ranger. 

    Flic Story, Jacques Deray, 1975 

    Un imprimeur de faux billets s’est fait coincer 

    Le film a très bien passé l’épreuve du temps, même si ce n’est pas un chef-d’œuvre, il n’est pas assez noir pour cela. Peut-être aurait-il fallu donner plus de poids au personnage de Buisson, renforcer son côté psychopathe, mais cela aurait eu pour conséquence d’affaiblir le personnage de Borniche qui devait rester le sujet du film, aussi bien dans l’esprit de l’écrivain que dans celui de Delon. Le succès public a été au rendez-vous, et la critique pourtant généralement peu amène vis-à-vis des films de Delon a été pour une fois relativement bienveillante, bluffée sans doute par une reconstitution satisfaisante. L’aspect nostalgique qui va très bien finalement à Alain Delon, lui donne une patine intéressante. C’est une sorte de Borsalino qui se prendrait un peu plus au sérieux en refusant le côté parodique. La musique de Claude Bolling sera d’ailleurs bien moins sautillante, tout en rendant un hommage appuyé à l’époque.  

    Flic Story, Jacques Deray, 1975

    Emile Buisson est arrêté 

    Flic Story, Jacques Deray, 1975

      Borniche passera de longs mois à interroger Buisson 

    Flic Story, Jacques Deray, 1975 

    Le vrai Borniche et le vrai Emile Buisson

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  • Pris au piège, Cornered, Edward Dmytryk, 1945 

    On ne peut pas dire qu’Edward Dmytryk soit un des maîtres du film noir. Ses productions dans le genre ont été trop souvent malmenées par des scénarios assez mal fagotés, c’est encore le cas avec Cornered. Cependant, ses films noirs sont exemplaires de l’esthétique du genre. C’est comme un concentré de toute la grammaire filmique qui s’est élaborée au fil des ans et qui va faire durablement école. De même, chez Dmytryk, les messages sont très souvent assenés brutalement avec la volonté didactique du militant qu’il était à l’époque.  Bien que la vedette soit Dick Powell, un homme très marqué à droite, anticommuniste virulent, c’est un film typique de la gauche radicale hollywoodienne. Edward Dmytryk, le réalisateur, Adrian Scott, le producteur, Morris Carnovsky et Luther Adler deux des acteurs se retrouveront sur la liste noire. Dmytryk, membre du parti communiste américain s’en tirera en dénonçant ses amis, ce qui lui permettra de travailler à nouveau[1]. Il était assez clair que dans le développement du genre et de son esthétique, ils étaient tout à fait conscients que le film noir était un élément déterminant de la critique sociale et qu’il renouvelait la culture américaine. Le film traite des séquelles de la Seconde guerre mondiale et d’une possibles renaissance du fascisme à l’échelle mondiale, c’est un appel à la vigilance. On trouve d’autres films dans ce style, par exemple Fallen sparrow de Richard Wallace où, comme dans Cornered le héros, incarné par John Garfield, est complètement traumatisé par la guerre et se trouve lui aussi aux prises avec un réseau de dangereux nazis qui rêvent de revanche. Notorious d’Hitchcock, tourné en 1946 traitera d’un thème très proche, à croire que les Américains étaient obsédés par la résurgence possible du nazisme à partir de nouvelles bases en Amérique du Sud[2]. Dans Somewhere in the night de Joseph L. Mankiewicz, tourné lui aussi en 1946, c’est encore l’histoire d’un soldat qui revient de la guerre mais qui a perdu la mémoire, encore un traumatisme crânien. C’est sans doute l’investigation dans cette filière qui a laissé croire que le film noir était aussi la conséquence de la Seconde guerre mondiale. Dans ces trois films, les héros sont malades, obsédés par leurs souvenirs, ou la perte d’un être cher. 

    Pris au piège, Cornered, Edward Dmytryk, 1945 

    Dans la France ravagée par la guerre Laurence cherche des détails sur la mort de sa femme 

    Laurence Gerard est un pilote de guerre canadien. Il vient d’être démobilisé à Londres. Il a une cicatrice qui lui barre le côté gauche de la tête. Il veut aller en France, essentiellement pour retrouver ceux qui ont été la cause de la mort de sa femme. On lui refuse cependant un passeport pour ce pays. Aussi traverse-t-il clandestinement la Manche pour rejoindre la France. Il traverse un pays ravagé par la guerre pour arriver jusqu’à son beau père qui l’aiguille sur un certain Jarnac. Mais celui-ci a été déclaré mort. Cependant il y a des doutes. A Marseille il va découvrir une autre piste qui va le mener à Berne. Là on apprend que la veuve de Jarnac a touché l’assurance et que depuis elle a disparu. Mais Laurence va s’apercevoir que la veuve de Jarnac s’est rendue en Argentine, à Buenos Aires. Dans cette ville, il va rencontrer le couple Camargo qui est un des suppôts du fascisme, mais aussi Santana et Dubois qui se font passer pour des fascistes, alors qu’ils sont en réalité des traqueurs de nazis. Laurence rencontre aussi la veuve Jarnac qui manifestement a peur. Il va la traquer pour qu’elle craque. Il est lui-même pris en charge par un étrange personnage, Melchior Incza, qui cherche à monnayer ses services, mais qui semble être aussi acoquiné avec le réseau nazi. Laurence lui fait croire qu’il possède un document qui prouve que Jarnac n’est pas mort. Incza va tuer un membre de la bande des traqueurs de nazis, ce qui vaudra à Laurence d’être inculpé par la police. Mais il va pouvoir faire la preuve qu’il n’était pas sur les lieux du crime, été qu’au contraire il était chez l’épouse de Camargo qui lui faisait du charme pour le retenir. Par Madeleine Jarnac, il va apprendre que celle-ci a une sœur. Mais comme elle est morte, Madeleine va finir par parler et désigner le bar Fortunella comme le lieu de rencontre de Jarnac. Laurence s’y rend. Mais il se fait piéger par Jarnac et ses hommes. Jarnac se méfie de Camargo, il élimine aussi Incza, et projette de tuer encore Laurence. Mais celui-ci dans un sursaut va sauter sur Jarnac et le massacrer à coups de poing. La police prévenue par Madeleine arrive sur les lieux post festum, elle constatera les dégâts, et les témoignages de Santana et Dubois seront sans doute suffisants pour que la police ne l’inquiète pas trop. 

    Pris au piège, Cornered, Edward Dmytryk, 1945 

    A Berne il se procure l’adresse de la veuve de Jarnac 

    L’intrigue linéaire présente l’affrontement du bien et du mal à travers les impulsions d’un homme traumatisé et fou de douleur. C’est donc dans une opposition entre la subjectivité d’un combat individuel et sa dimension collective que l’histoire va se déployer. Tout le monde a remarqué que le film dénonçait les idéaux trahis pour des ambitions personnelles. C’est un peu comme si Dmytryk se critiquait lui-même pour son attitude future face à l’HUAC qui le retournera pour qu’il passe d’un des dix d’Hollywood au statut de témoin amical qui vend ses copains pour pouvoir retrouver du travail au sein de la communauté du cinéma, une fois celle-ci purgée de ses éléments les plus indésirables. La vision de Laurence est trouble, mal assurée, dépendante d’un cauchemar personnel. Cet homme qui a tout perdu, s’est battu avec beaucoup de courage pendant la guerre. Il est donc aussi bien le produit de ses déceptions que d’une vie trop dure dans les combats aériens. Il va naviguer dans un univers dont il ne reconnait plus les codes, un univers louche dans lequel les gens passent leur temps à mentir et à masquer ce qu’ils sont vraiment. Délibérément il court-circuite les attitudes habituelles, justement en fonçant dans le tas. Son attitude brutale est destinée à faire bouger les choses. On pourrait dire qu’elle s’apparente à celle de Marlowe dans Murder my sweet puisqu’en effet celui-ci lorsqu’il est en plein brouillard, agit délibérément pour susciter des réactions qui feront sortir les caractères de leur aspect policé. Ainsi Laurence va harceler Madeleine jusqu’à ce qu’elle craque. Sa seule arme est la vérité, c’est ce qu’il affirme face au louche Incza. Son rôle social est de mettre à jour ce qui est dissimulé, même si pour cela il doit risquer sa peau. Santana et Dubois critiqueront cette attitude désordonnée qui l’éloigne d’un combat collectif. L’éradication du fascisme n’est pas une simple histoire de vengeance, c’est un combat de civilisation. Le film est cependant très ambigu parce que si on comprend bien ce message, c’est finalement l’action de Laurence, brutale, instinctive et désordonnée qui permet l’extermination de la bande de nazis infiltrée en Argentine. Il y a donc une ambiguïté sur le sens même du film puisque les images et le déroulement de l’action sont en contradiction avec le discours de Santana et Dubois qui est sensé donner la clé d’interprétation. 

    Pris au piège, Cornered, Edward Dmytryk, 1945 

    La femme de Camargo tente de séduire Laurence 

    Dans l’ensemble, les relations entre les différents protagonistes ne sont pas très travaillées. On comprend bien par exemple qu’entre Madeleine et Laurence s’ébauche une relation un peu tendre, mais elle ne débouche sur rien. Quand la femme de Camargo tende de séduire Laurence, il l’embrasse mais affirme ne rien ressentir. Il lui répondra, lorsqu’elle lui demande s’il ne la trouve pas belle, que sa femme était maigre, qu’elle avait de mauvaises dents, qu’elle était mal nourrie. Et il la repoussera, un peu comme s’il prenait une position de classe face à une femme manifestement riche, bien parfumée, attirée par l’argent et l’hédonisme. Le personnage d’Incza qui est typé pour attirer l’attention manque de motivation. On comprend bien qu’il est un opportuniste, près à trahir tout le monde, mais on ne saisit pas quelles sont ses convictions, ses motivations et pourquoi il se retrouve au cœur de l’intrigue. 

    Pris au piège, Cornered, Edward Dmytryk, 1945 

    Madeleine est prête à donner des informations 

    Le point central du film est bien sûr la manière dont il est filmé. Comme je l’ai dit, Dmytryk développe l’ensemble des codes visuels du film noir, comme si celui-ci était arrivé en 1946 au bout de son développement. En vérité c’est la deuxième partie du cycle classique entre 1946 et 1956 dont il est question ici. Le thème de la femme fatale et de l’homme faible a été abandonné au profit d’une approche plus politique et plus psychologisante qui insère au mieux un héros un peu perdu dans une réalité obsédante contre laquelle il se révolte. En tous les cas on retrouve ici l’utilisation des arcades comme métaphore du labyrinthe, aussi bien dans le début, au milieu des ruines, que vers la fin quand Laurence se rend au bar Fortunella. On retrouve aussi l’utilisation des miroirs et des fenêtres comme la preuve des identités troublées et incertaines dont les reflets dédoublent les personnages. Dmytryk s’appuie sur l’excellente photo de Harry J. Wild avec qui il avait déjà travaillé sur Murder my sweet. Il va multiplier les prouesses, que ce soit les scènes de la montée de l’escalier, les faibles sources de lumières qui plongent encore plus Laurence dans les ténèbres, ou encore le passage dans le métro. Tout cela a été déjà remarqué. Cependant, il y a aussi beaucoup de points faibles. C’est patent dans les scènes qui se passent dans la villa de Camargo. Dmytrik manque de fluidité dans le déplacement de la caméra, hésitant souvent ente plan américain et plan général. C’est sans doute cela qui fait qu’on n’arrive pas à désigner Cornered comme autre chose qu’un film noir intéressant. Le manque de continuité dans la mise en scène fait qu’on s’aperçoit plus facilement des lacunes du scénario. 

    Pris au piège, Cornered, Edward Dmytryk, 1945 

    Laurence cherche le bar Fortunella 

    Le film est un véhicule pour Dick Powell qui a repiqué avec Dmytryk après le grand succès de Murder my sweet. C’était un acteur très populaire. Habitué aux niaiseries de la comédie musicale, c’est avec Dmytryk qu’il se réorientera vers le noir. Après Cornered, il tournera avec Robert Rossen, un autre martyre de la chasse aux sorcières, le très bon Johnny O’clock, puis l’excellent Pitfall avec André de Toth. Il a donc apporté sa pierre à l’édifice du film noir. Ici il est assez convaincant, mutique, déterminé, les mâchoires serrées sur son passé qu’il remâche continûment. Sans doute on aurait mieux vu un acteur comme Bogart dans ce rôle d’un homme épuisé et déçu par la vie. Le second acteur est Walter Slezak qui incarne le louche Incza. On pourrait dire que c’est une silhouette qui s’inspire de The maltese falcon et qui rappelle par sa corpulence et sa fausse bonhomie Sidney Greenstreet. Dans le geste comme dans l’habillement il en est démarqué. Peut être en fait il un peu trop, mais son personnage est sensé amené une touche d’humour grinçant. Plus étonnante est l’actrice française Micheline Cheirel dans le rôle de Madeleine. Elle est excellente, fragile et incertaine dans un monde qu’elle ne comprend pas. Sa carrière fut plutôt bizarre, commencée avant-guerre en France, puis poursuivie en fanfare à Hollywood, elle se termina lorsqu’elle devint l’épouse de Paul Meurisse. On la retrouvera la même année chez Joseph H. Lewis, So dark the night, évidemment dans le rôle d’une française, aux côtés de l’improbable Steven Geray qui a aussi un petit rôle, celui de Camargo, dans Cornered. Les autres acteurs n’ont rien de remarquable, sauf peut-être la charmante Nina Vale dans le rôle de l’épouse de Camargo. 

    Pris au piège, Cornered, Edward Dmytryk, 1945 

    Il s’introduit par effraction dans le local 

    Malgré toutes les lacunes de ce film, il est clair qu’il est une étape importante dans le développement du cycle classique du film noir. L’accueil du public fut très bon aux Etats-Unis, la critique fut moins enthousiaste. Dans une interview donnée à Robert Porfirio, Edward Dmytryk disait que le problème de Cornered était dans la faiblesse du scénario, 4 pages de Ben Hecht écrites à la va-vite[3]. On ne peut pas lui donner tort. Mais en repassant sa carrière on se rend compte qu’il a rarement donné dans la nuance, même pour ce qui concerne Crossfire dont on fait tant de cas parce qu’il s’agit d’un des premiers films contre l’antisémitisme ordinaire des américains. Mais la même année, 1947, Robert Rossen sortait Body and soul avec John Garfield qui était bien plus fort. Mais tel qu’il est le film se revoit avec plaisir, et ce d’autant plus qu’il est un jalon indispensable dans la connaissance du développement du cycle classique du film noir.

    Pris au piège, Cornered, Edward Dmytryk, 1945

     

    A l’étage il aura l’explication finale



    [1] Dans ses mémoires, il disait ne rien regretter, mais comme Kazan, il se sentait obligé de toujours y revenir, cf. Edward Dmytryk, Odd man out : a memoire of the Hollywood ten,  Southern Illinois University Press, 1996.  

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/les-enchaines-notorious-alfred-hitchcock-1946-a130906828

    [3] Film noir reader 3, Limelight editions, 2001.

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