•  Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956

    Quelques mois après Gas-oil, Jean Gabin réenfile sa salopette, met sa casquette, et conduit encore des gros camions. Néanmoins, c’est un film très différent. Ce n’est pas un film noir, plutôt un drame poignant. Ce film est périodiquement redécouvert pour réhabiliter un peu Henri Verneuil qui, s’il fit des gros scores au box-office, a toujours été méprisé par la critique, surtout celle des Cahiers du cinéma, même quand son travail était bon. Même s’il y a beaucoup de déchets dans sa carrière, il y a quelques belles réussites, avec une bonne maitrise de la cinématographie. C’est la première collaboration de Verneuil avec Gabin. Il y en aura 4 autres, en point d’orgue Le clan des siciliens. Verneuil est déjà à cette époque un réalisateur à succès, il a cassé la barraque avec des films qui sont des produits très élaborés pour Fernandel, Le fruit défendu, Le boulanger de Vallorgue, ou encore Le mouton à cinq pattes. Il choisit d’adapter un roman de Serge Groussard, un écrivain qui connut son heure de gloire dans les années cinquante, un ancien résistant qui sera plutôt proche par la suite de l’Algérie Française. Groussard travailla aussi dans le journalisme. Mais tout cela n’a pas trop d’importance pour ce qui nous concerne. On pourrait dire que le roman tire du côté de la littérature prolétarienne, et le film va refléter cette ambiance.  

    Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956 

    Jean Viard est chauffeur routier, parisien, il fait souvent la route Paris-Bordeaux avec son copain Pierrot. La route est longue et difficile, ils prennent l’habitude de s’arrêter à La caravane, un relais routier, tenu par Barchandeau, un unijambiste. Celui-ci a beaucoup de mal à garder ses « bonniches » comme on disait alors, et pourtant il les traite aussi bien qu’il le peut. Il va finir par embaucher Clotilde qu’on appelle Clo. Et malgré des relations un peu difficiles, Jean est beaucoup plus âgé qu’elle, une idylle va se développer entre eux. Seulement Jean est marié, il a trois enfants. Jamais souvent à la maison, il s’est éloigné de sa famille. Les choses vont se gâter quand Jean, se faisant secouer par le contremaître Gillier, va lui donner une rouste et il va perdre son emploi. Mais maintenant la relation entre Clo et Jean, si elle n’est pas facile, est solide. Clo aimerait être plus près de Jean, et lui a des difficultés à retrouver un travail. Elle va venir à Paris où elle va trouver un emploi dans un hôtel de passes. Mais elle est tombée enceinte, elle écrit une lettre dans laquelle elle annonce cette situation à Jean. Mais la lettre va être interceptée par la fille de Jean. Croyant que Jean s’en moque, Clo ne sait que faire, sa patronne lui propose d’avorter. L’avortement se passera mal, victime d’une septicémie, alors que Jean a décidé de partir avec Clo et de rompre avec sa famille, elle décédera du côté de Bordeaux.

    Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956 

    Jean se souvient deux ans après de sa rencontre avec Clo 

    C’est une histoire simple sans doute comme il y en a eu des milliers avant que la contraception et l’IVG viennent au secours des femmes en difficultés. L’intrigue étant très simple, c’est donc dans la manière de présenter les caractères et de faire ressortir la vérité d’un drame que le talent du réalisateur doit se remarquer. Mais c’est en même temps un sujet de société brûlant. Bien que des femmes se fassent avorter clandestinement par milliers, c’est une opération qui est lourdement punie par la loi. En même temps c’est une histoire d’adultère, entre un homme murissant et une jeune femme, comme Le fruit défendu, sauf qu’ici à la différence de l’héroïne de ce film, Clo est une fille honnête et sentimentale. C’est une vraie histoire d’amour qui est cadré par des relations de travail plutôt difficiles, Jean est astreint à de longs horaires et se trouve souvent sur les routes. Clo doit travailler elle aussi longtemps avant de pouvoir se reposer. Il y a donc un premier aspect qui est de mettre en relation les duretés de la condition prolétaire, avec le développement d’une relation. Le second aspect, mais qui complète le premier est l’ambiance de travail, il y a bien sûr de la camaraderie, une forme de fraternité entre routiers, mais aussi des rapports hiérarchiques difficiles à supporter. Jean n’aime pas qu’on contrôle son travail à tout bout de champ, il ne supporte pas l’arrogance du contremaître. Ces difficultés dans le travail sont redoublées de difficultés familiales, il a de mauvaises relations avec sa femme, et surtout avec sa fille qui a pour ambition de travailler dans le cinéma et donc de quitter sa condition prolétaire, comme si, ce faisant, elle reniait son propre père. Si les choses sont si difficiles, ce n’est pas seulement parce que Jean a des problèmes pour trouver du travail. C’est aussi parce qu’il a des responsabilités envers sa famille qu’il ne peut pas abandonner comme ça. Les femmes sont encore très dépendantes de leur mari. La relation entre Jean et Clo est une passion désespérée, guidée par la solitude de deux êtres presque sans avenir. On ne sait pas d’ailleurs si le film condamne ou regrette l’avortement qui restait une pratique dangereuse. L’attention aux petites gens et à leur misère, si elle est déjà dans le roman est aussi mise en lumière par le scénariste François Boyer qui avait travaillé à l’adaptation de son roman, Jeux interdits avec René Clément : on y trouvait déjà cet amour du détail dans les objets quotidiens qui définissent une existence. 

    Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956 

    A Paris Jean va retrouver sa femme et ses enfants

    Mais il y a encore bien autre chose. Par exemple cette description du travail de routier. Il faut savoir un peu de mécanique, mais surtout être capable de dominer les gros poids lourds qui apparaissent comme des monstres froids, en les affrontant physiquement, à mains nues. On ne visitera donc que des quartiers pauvres, où on est obligé de travailler durement pour gagner sa vie. C’est presqu’une analyse sociologique. C’est la France d’avant où les rapports entre les personnes sont plus simples que ceux qui se tissent aujourd’hui par exemple. Cette logique va guider la réalisation de Verneuil. Il y a un soin très grand apporté aux décors et aux éléments naturels, que ce soit l’intérieur de la famille Viard, le relais La caravane, ou encore les rues de Paris. C’est un monde à part, laborieux, sans beaucoup de joie. Le seul moment de fête si on peut dire, c’est le bal où on se rend en famille. Ce moment va donner d’ailleurs de très belles scènes sur le plan cinématographique, en saisissant la profondeur de champ, depuis la porte d’entrée, jusqu’à l’orchestre, avec une belle plongée. Henri Verneuil est très bien soutenu par la belle photo de Louis Page qui était quasiment le photographe imposé par Gabin, et qui ici est particulièrement en verve. La séquence d’ouverture est remarquable par les angles utilisés, avec le camion monstrueux de Jean qui vient comme étouffer la misérable construction de Barchandeau. Le vent ajoute à cette précarité évidente. Les décors naturels sont très bien utilisés, particulièrement le port de Bordeaux, avec de longues diagonales. On remarquera aussi le travail avec les miroirs, ou les portes qui s’ouvrent sur un ailleurs qui n’existe pas. Par exemple, alors que Jean risque de perdre son emploi en téléphonant à Clo, il regarde le camion conduit par Pierrot s’éloigner, et Verneuil enchaîne sur la sortie de Clo par la porte de derrière le relais qui ouvre sur nulle part. il y a d’autres belles scènes, par exemple celle où Gillier se fait casser la gueule, un beau mouvement et une contre-plongée donne une forte densité. Il y a un contraste évident entre cette façon de filmer les machines, les trains, les bateaux, les gros camions, et les intérieurs pauvres, l’appartement de Jean, les petites chambres d’hôtel où on se repose à peine, ou encore l’implantation du relais routier au milieu de nulle part, lieu de passage, il y souffle un vent qui désole.

     Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956 

    Clo veut fuir Bordeaux et revenir chez Barchandeau 

    Le récit est un long flash-back désespéré qui donne d’ailleurs au film un petit aspect film noir. Il alterne les scènes à Bordeaux et à Paris, sur la route, avec les séquences plus difficiles avec Clo. Celle-ci est toujours prise dans un piège, où qu’elle se trouve finalement. Barchandeau est un éclopé du travail. Il est diminué, comme s’il avait perdu sa virilité. Seuls les hommes forts sont considérés. Clo dira dans un moment d’amertume qu’elle pensait Jean bien plus malin de cela. Serait-elle partie avec lui si elle avait mis sa solidité en doute ? la fin est évidemment très poignante, quoique sobre, quand Barchambeau s’en vient annoncer la mauvaise nouvelle à Jean. C’est un moment de tendresse d’un qui connait le prix des choses de la vie. Il y a sans doute quelque chose qu’on oublie le plus souvent en commentant ce film, c’est qu’il faut avoir une vraie tendresse pour les travailleurs et les pauvres pour les filmer de cette façon. Ça se traduira par les relations d’amitié entre Pierrot et Jean Par exemple. Mais la mort de Clo va casser tout cela. Plus tard quand Jean va revoir Pierrot, il n’aura plus rien à lui dire, s’étant replié sur lui-même, Pierrot en sera déconfit. 

    Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956 

    Clo est un peu fâchée de ne pas voir assez Jean 

    La distribution c’est d’abord Gabin bien entendu qui distribue des gifles comme à son habitude. Un Gabin en très grande forme, pathétique, sans doute bien moins sûr de lui que dans ses autres rôles, notamment dans Gas-oil où le personnage qu’il interprétait était sans faille, solide comme un roc. Ici il s’est teint les cheveux pour avoir l’air un peu plus jeune. Il fait le chemin inverse de Fernandel dans Le fruit défendu, où pour se vieillir celui-ci s’était teint en blanc. Remarquez que tous les deux, sans doute les plus grosses vedettes françaises des années cinquante, commettent l’adultère avec Françoise Arnoul. Celle-ci était dans les années cinquante une grande vedette, mais elle allait être un peu éclipsée par l’apparition de Brigitte Bardot et l’arrivée des blondes au début des années soixante. Elle fut d’ailleurs boudée par les cinéastes de la Nouvelle Vague, sans qu’on en connaisse les raisons, disons qu’elle n’a pas eu la carrière qu’elle méritait. Ici elle est excellente, en ce sens qu’elle ne joue pas de son physique justement, on ne verra pas ses seins comme dans Le fruit défendu, et qu’elle développe un côté mélancolique derrière une énergie de façade. On retrouvera des figures traditionnelles de la filmographie de Gabin à cette époque, l’excellent Frankeur dans le petit rôle du propriétaire du relais routier, unijambiste au grand cœur, ou encore Robert Dalban qui était déjà dans Gas-oil où il jouait un rôle similaire, en moins méchant toutefois. Pierre Mondy est très bon aussi dans le rôle de Pierrot, le copain qui partage beaucoup avec Jean, et d’abord la fatigue. Yvette Etiévant incarne avec son grand talent la femme de Jean, lassitude et indifférence, elle ne s’illumine presque jamais. On retrouve encore Dany Carrel, à l’aube de sa carrière, cette fois dans un rôle de garce un peu inhabituel pour elle. Elle est très bien en fille de Jean, quoiqu’elle regrette par la suite ses fourberies et ses méchancetés qui hâteront le départ de son père. Plus tard elle retrouvera Gabin sous la direction de Lautner. On l’oublie un peu trop souvent, mais elle fut un des piliers du cinéma du samedi soir, plutôt de tendance noire, elle connut un énorme succès avec Piège pour Cendrillon, film d’André Cayatte, aujourd’hui complètement invisible et disparu de la circulation sans qu’on en connaisse les raisons que je n’ai plus revu depuis sa sortie en 1965. Verneuil, comme Gilles Grangier d’ailleurs était un très bon directeur d’acteurs, même si Gabin ne se dirigeait pas.

    Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956 

    Jean casse la gueule à Gillier le contremaître malfaisant 

    L’ensemble est donc un film très noir, très réussi, bien soutenu par la musique de Joseph Kosma. Sans doute un des meilleurs Verneuil qui reviendra à des histoires de camion avec 100 000 dollars au soleil, très gros succès commercial, mais film assez creux cependant, trop dominé par des numéros d’acteurs. Le succès fut au rendez-vous, mais bien moins que pour Gas-oil, un peu plus de 2 millions d’entrées contre plus de 3 millions pour le Grangier. Ça se comprend, dans cette histoire il n’y a rien d’épique ni de réjouissant, que de la misère matérielle autant que morale et de la solitude. Notez que Des gens sans importance fera la moitié du score Fruit défendu avec Fernandel qui n’est pas très drôle non plus. Le film qui se trouve maintenant dans une très belle version Blu ray, a très bien passé les années, mais au-delà de la peinture d’une société disparue, la société très laborieuse des années cinquante, on retiendra cet amour du petit peuple saisi dans ses difficultés quotidiennes, petit peuple traité dans sa spécificité sans condescendance. Ce n’est pas seulement qu’une forme de documentaire historique daté, c’est aussi, si on y regarde de près, les racines de la France des gilets jaunes.

    Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956

    Au moment du bal, Jean cherche de l’embauche 

    Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956 

    Clo a suivi Jean à Paris 

    Des gens sans importance, Henri Verneuil, 1956 

    Jean après la mort de Clo

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  •  Un cave, Gilles Grangier, 1971

    Très souvent les fins de carrière des réalisateurs sont assez pénibles. Gilles Grangier n’échappe pas à cette règle, d’autant que l’avancée dans l’âge se couple avec un changement d’époque dans la manière de faire du cinéma. Ses deux derniers films n’avaient pas bien marché. C’étaient pourtant un Fernandel – L’homme à la Buick – et un Gabin – Sous le signe d taureau. Le cinéma change en profondeur, Fernandel est décédé. Gilles Grangier n’a plus accès aux bons financements auxquels il était habitué. Il va se rabattre sur un petit polar sur une histoire de Jean Stuart, mais avec Simonin aux dialogues. Après tout, pourquoi pas, comme on l’a vu, il a déjà tourné des films à petit budget, comme Echec au porteur, ou Reproduction interdite dont nous avons souligné l’intérêt. C’est encore une histoire de voyous, avec un peu de prison et surtout dans le titre le mot « cave » qui annonce la couleur, en référence au gros succès de Le cave se rebiffe. Par le style de l’histoire, par les personnages qu’il met en scène, on peut dire que Grangier est rester fidèle à son idée du cinéma populaire. 

    Un cave, Gilles Grangier, 1971 

    Laigneau annonce qu’il va aller demander des comptes à Fernier 

    Granier est en taule pour une petite escroquerie. Il va bientôt sortir. A l’hôpital de la prison, il se lie d’amitié avec Laigneau, dit Marcel-le-dingue qui lui veut s’évader car il a pris perpette et qui en plus veut régler son compte à un certain Fernier qui lui a piqué le pognon de sa dernière grosse affaire. Lors de sa sortie Granier prétend se mettre au travail et oublier tout ce monde interlope, entouré de l’affection de son oncle et de sa tante. Mais il va aider Laigneau à s’évader. Celui-ci est blessé gravement. Granier l’embarque, le cache dans une planque qui appartenait à Laigneau et va chercher, sur les instructions du blessé, un médecin. Mais ce dernier nous dit qu’il n’en a plus pour longtemps. Et en effet, Laigneau décède. Granier l’enterre dans le jardin, et comme personne ne sait qu’il est mort, il va exercer son chantage sur Fernier et Véron qui se sont approprié le butin. En outre Fernier a pris la femme de Laigneau, Catherine, qui est par ailleurs directrice d’une agence immobilière. La police évidemment cherche Laigneau et met tous ceux qui l’ont connu sur écoute. Le commissaire Taillant, persuadé que Granier est un cave et qu’il coincera Laigneau en pistant Fernier, l’autorise à quitter Paris. Par la bande, Granier va connaitre Catherine, en se faisant passer pour un acheteur potentiel. En même temps qu’il l’utilise pour faire payer Véron et Fernier, il commence à tomber amoureux d’elle. Elle el soupçonnera même d’être un journaliste La pression monte sur Véron et Fernier qui décident de payer. Mais Véron tue Fernier et tente d’éliminer Granier. Mais c’est celui-ci qui le tue, qui empoche les millions et qui partira en Suisse vivre une vie qu’on suppose paisible.  

    Un cave, Gilles Grangier, 1971

    Granier tente de sauver Laigneau 

    Le personnage de Granier qui se trouve au centre de l’intrigue est une sorte de sournois – personnage récurrent dans l’œuvre de Simonin – qui fait tous ses coups en douce, mais qui ne manque pas de courage au-delà de ses capacités à ruser avec ceux qui sont en apparence plus forts que lui. Il se laisse volontiers traiter de cave, mais il est suffisamment observateur et opportuniste pour se mettre sur le bon coup sans trop de risque. Si on regarde un peu plus loin que ce profil psychologique, il y a le fait qu’il s’approprie les dépouilles de Marcel-le-dingue. Non seulement il prend son identité pour faire du chantage, mais en sus il s’approprie son pognon et finira par prendre sa maitresse, Catherine. Celle-ci a un profil curieux, elle semble passer de mains en mains de Laigneau à Fernier et de Fernier à Granier, comme si elle se donnait elle-même le rôle de la femme objet. Ce personnage est d’ailleurs assez étrange parce que nous sommes au début des années soixante-dix, et que depuis plusieurs années maintenant les femmes revendiquent une place plus importante dans la société. Dans les années cinquante, les femmes chez Gilles Grangier étaient tout de même un peu plus déterminées que la pâle Catherine. C’est comme si elle devenait le véritable enjeu de la lutte entre Laigneau, Fernier et Granier. Il reste cependant que Granier est un personnage de basse extraction – il travaille en usine – qui manifeste une volonté d’émancipation et d’élévation. Au film de l’histoire on verra que les plus pourris ne sont pas forcément ceux qu’on croit, mais ceux qui comme Fernier et Véron sont les mieux installé dans une position très respectable. Fernier est un promoteur immobilier et un financier de la « majorité », c’est-à-dire du parti de Pompidou. C’est une figure récurrente des polars de l’époque que le spéculateur immobilier récompensant la corruption du milieu pompidolien. On la trouve dans des tas de films, dans les films d’Yves Boisset, par exemple, Le saut de l’ange qui est tourné la même année qu’un cave, jusque dans Mado du grand Claude Sautet qui date de 1976, comme si sa dénonciation tenait lieu de discours politique sur une classe politique corrompue qui a pris le pouvoir sur la défaite de Mai 68. Ce portrait d’une société singulière qui impose une forme de progrès fondée sur l’argent, est complétée par le caractère bornée du commissaire Taillant qui applique encore à son enquête les vieilles logiques du passé. Comme Laigneau, il n’est plus dans le coup.

      Un cave, Gilles Grangier, 1971 

    Granier va demander au commissaire Taillant de pouvoir quitter Paris 

    Sur le plan cinématographique, il n’y a pas grand-chose à dire encore une fois. Le manque de moyens est évident, et les gros plans se multiplient. Grangier perd même cette capacité qu’il avait d’utiliser des décors extérieurs qui donnaient du cachet à ses films. La caméra reste assez peu mobile. Contrairement à ce qu’on croit, on ne peut pas tout faire au montage. Quelques scènes sortent cependant du lot, l’évasion, mais on sait que Grangier est souvent très bon dans les scènes d’action, et plus généralement les scènes de prison. Il faut dire que le site sensé figurer l’hôpital de la prison est particulièrement bien choisi. Curieusement les scènes qui se passent dans Paris, autour de l’agence de Catherine, ne rendent pas compte de la spécificité de la ville en ce début des années soixante-dix. Trop souvent les affrontements verbaux se traduisent par des champs-contre-champs plus que conventionnels, plutôt mornes et peu propice à dynamiser l’histoire. La photo, très pâlichonne de Didier Tarot n’aide pas, elle hésite entre cette forme brute et documentaire qui commençait à envahir les écrans à cette époque et une forme plus pastellisée qui aurait pu donner un peu de glamour à un film qui en manque beaucoup. L’ensemble est saturé d’une musique trop présente et trop décalée par rapport à son sujet.

    Un cave, Gilles Grangier, 1971 

    Granier va contacter Catherine pour atteindre Veron et Fernier 

    Evidemment, passer de Jean Gabin et Fernandel à Claude Brasseur et Marthe Keller, ce n’est pas si facile. C’est Claude Brasseur qui a longtemps parodié son père en matière de cabotinage, qui porte le film sur ses maigres épaules. On ne peut pas dire qu’il soit mauvais, tout simplement il n’est pas là, comme mal réveillé. Il ne s’anime pas beaucoup. Il ne trouve pas la bonne distance pour nous faire croire que derrière le dissimulateur qu’il est manifestement, il est un homme fort et entreprenant. Dans cette salade, il est accompagné par Marthe Keller qui fera par la suite une bonne carrière grâce sans doute à sa relation avec Al Pacino, avec qui elle tournera le très méconnu Bobby Deerfield. Elle était devenue très célèbre grâce au feuilleton Les demoiselles d’Avignon. Sa carrière au cinéma fut lancée par sa collaboration avec Philippe de Broca. Ici elle incarne Catherine une femme qui ne sait pas trop ce qu’elle veut, sans détermination. Elle ne crève pas l’écran. Les seconds rôles sont travaillés de bric et de broc. André Weber s’en tire très bien dans le rôle de Laigneau, c’est un acteur qui aurait dû avoir une meilleure carrière. Pierre Tornade dans celui de Fernier est moins adéquat. Henri Garcin est très pâle lui aussi. On retrouvera Robert Dalban dans le tout petit rôle du docteur qui tente de soigner Laigneau. Et puis Paul Le Person dans celui du commissaire Taillant. 

    Un cave, Gilles Grangier, 1971 

    Granier a récupéré l’argent 

    Curieusement si ce film n’a pas eu beaucoup de succès en salle, il a été relativement bien accueilli par la critique pour un Gilles Grangier, sans doute parce que la critique a apprécié son côté minimaliste. Et près de cinquante ans après il y en a encore pour le considérer comme un bon Gilles Grangier. Ce n’est pas mon cas, il a beaucoup vieilli. Il y a tout de même un manque de soin dans la réalisation qui le rapproche un peu trop du film de télévision. L’ultime film de Gilles Grangier sera Gross Paris avec Roger Pierre et Jean-Marc Thibault. Ce sera un nouvel échec commercial qui amènera Grangier à travailler pour la télévision pour laquelle il travaillera une bonne quinzaine d’années avant de prendre une retraite bien méritée. Pour nous on retiendra un film très « dans l’air du temps », marqué par un basculement du cinéma vers des formes moins sophistiquées, plus brutes. Notez que ce film sera aussi le dernier travail d’Albert Simonin pour le cinéma. Une page d’histoire cinématographique s’est définitivement tournée, le cinéma français va sortir de la catégorie des loisirs populaires, s’orientant de plus en plus vers le film qui se regarde penser, ou vers la « rigolade », mais il va être de plus en plus difficile d’allier le succès populaire avec des prétentions artistique. Certes on trouvera encore de bons films noirs, mais de plus en plus rarement.

    Un cave, Gilles Grangier, 1971 

    En Suisse Catherine et Granier vont couler des jours heureux


     

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  •  L’homme à la Buick, Gilles Grangier, 1968

    A l’époque où se tourne L’homme à la Buick, Grangier est considéré comme un produit très sûr, et Fernandel fait encore recette. Le seul vrai ratage c’est le film qu’il a fait avec Mocky en 1966, La bourse ou la vie. Quelle idée ! Certes il fait, comme Gabin d’ailleurs un peu moins d’entrées qu’avant, mais il remplit généralement les salles et multiplie les rôles différents. Il passe de la franche rigolade de Don Camillo en Russie sous la direction de Luigi Comencini et qui sera un gros succès en Italie, à la tragédie du Voyage du père film réalisé par Denys de la Patellière, dans lequel il peut démontrer toute l’étendue de son talent. Mais 1968 est une année très ingrate pour le cinéma commercial traditionnel. En même temps qu’une nouvelle classe d’âge fait irruption sur la scène politique, les critères de la consommation culturelle changent aussi. Et donc le système qui avait si bien fonctionné dans les années cinquante, qui avait su résister convenablement dans les années soixante, se délitait maintenant très rapidement. Grangier, Fernandel, Gabin, et quelques autres allaient disparaître du devant de la scène, c’est seulement avec le temps qu’on allait les réhabiliter, aussi bien pour la nostalgie qu’ils charriaient avec eux, que pour les qualités bien réelles que la critique Nouvelle Vague avait mis sous l’éteignoir. C’est avec la dissipation de cet écran de fumée que fut la Nouvelle Vague qu’on redécouvrit le cinéma français. Le support est un ouvrage signé Michel Lambesc, pseudonyme de Georges Godefroy. L’ouvrage date de 1964, grande époque où la Série noire développait les histoires de voyous dans tous les sens qu’on peut imaginer.

    L’homme à la Buick, Gilles Grangier, 1968 

    Armand Favreau est un voyou discret qui ne s’est jamais fait coffrer. Il vient d’acheter une très belle villa à Honfleur. Dans cette ville très paisible, il va rencontrer la belle Michèle de Layrac qui est galeriste. Il passe des diamants en Suisse en se faisant accompagné par des enfants. Mais il est aussi à la tête d’une bande de truands avec qui il monte des holdups. La bande se réunit dans un hôtel parisien qui lui appartient. Il tient son autorité du fait qu’il n’a jamais fait une seule année de prison. Tandis qu’il travaille à ce coup, il entame une liaison avec Michèle de Layrac. Le coup concerne une bijouterie. Ça se passe à peu près bien, sauf que l’un des membres de la bande, le marquis, est blessé. Armand va le cacher dans sa villa. Mais il constate que la police rôde aussi à Honfleur. Les choses se précipitent quand Armand porte son butin chez un receleur. En effet, deux autres membres de la bande le bute, déclenchant une vaste opération de police qui va les faire tomber. Armand s’extraie tant bien que mal de ce piège, mais à Honfleur, la police, en l’occurrence l’inspecteur Farjon, enquête. Armand croit que c’est pour lui. Mais en vérité c’est la belle Michèle de Layrac qui est concernée. Elle est en effet considérée comme ayant assassiné ses deux premiers maris. On comprend que si elle avait jeté son dévolu sur Armand, c’est parce qu’elle le supposait très riche. Le soulagement d’Armand sera de très courte durée quand elle sera arrêtée. En effet, les complices d’Arland qui ont été arrêtés ont parlé. Et donc, alors qu’il s’apprête à reprendre la route de la Suisse pour traficoter les diamants, la police va l’arrêter à son tour. 

    L’homme à la Buick, Gilles Grangier, 1968 

    A Honfleur, Armand fait la connaissance de Michèle de Layrac

    Le thème est double : d’abord le truand installé, un peu vieillissant, mais maître de sa vie et de son destin. Un peu comme Max le menteur, le héros de Simonin. S’il a échappé aussi longtemps à la justice, c’est parce qu’il était très malin et prudent. Le second aspect est celui de la double vie : car si Armand s’est mis à l’abri c’est parce qu’il mène une double vie au lieu de s’enferrer dans le milieu proprement dit. C’est un thème qu’on a vu très souvent, par exemple avec Miroir de Raymond Lamy dans lequel Jean Gabin était la vedette. De ce point de vue, Fernandel suit les pas de Gabin, avec qui il est d’ailleurs associé pour la production de ce film, via la Gafer, la société de production qu’ils ont montée. Evidemment le débonnaire Fernandel malgré son grand talent ne peut pas jouer comme Gabin qui est toujours un peu renfrogné. Mais il est introduit une autre dimension, cette femme qui empoisonne ses maris pour leur piquer du pognon. C’est le thème de la veuve noire qui donne un côté sulfureux à l’ensemble. Sans doute cet aspect n’est pas assez bien traité. C’est dommage. On ne sait pas sur quel pied danser, et à la fin si Armand est soulagé ou non d’avoir échappé à son empoisonneuse. On se s’attardera pas sur la morale finale du type l’argent ne fait pas le bonheur et bien mal acquis ne profite jamais.

    L’homme à la Buick, Gilles Grangier, 1968

    Armand traficote des diamants avec la Suisse

    Si on passe sur les incohérences scénaristiques, l’histoire de Michèle se télescope avec le rest, le film est plutôt bien mené. Tourné en écran large, il utilise pleinement les décors extérieurs, comme Gilles Grangier aime souvent à le faire. Le côté provincial d’Honfleur est bien utilisé, parce qu’il nous amène vers le drame bourgeois, l’empoisonneuse. L’opposition avec un Paris un peu anonyme est tout à fait intéressante. Elle signifie au fond cette hésitation d’Armand, mais aussi peut être de Michèle, entre une vie bourgeoise et paisible et une vie d’aventures, plus risquée, mais plus passionnante. Il y aura donc un vrai plaisir à mettre en scène la vie ordinaire des petites gens, le bar-tabac où Armand rencontre Michèle, la tombola un peu ridicule organisée par celle-ci. Il y a une très bonne utilisation de la profondeur de champ, notamment dans la scène du hold-up rondement menée qui confirme ce que nous avions remarqué plusieurs fois : Gilles Grangier avait du talent pour les scènes d’action. 

    L’homme à la Buick, Gilles Grangier, 1968 

    Armand réunit la bande pour trouver un nouveau coup 

    L’interprétation c’est Fernandel, évidemment. C’était là son avant dernier film. Cet acteur à la très longue carrière avait une présence incroyable, son succès est resté assez constant au fil des années. Il attire la lumière naturellement, et met tous ses partenaires dans l’ombre. Notez qu’il avait déjà joué plusieurs fois des hommes doubles, notamment dans L’ennemi public numéro 1. Danielle Darrieux ne résiste pas à Fernandel. Elle a beaucoup du mal à imposer son rôle, alors elle cabotine un peu trop à mon goût. Mais bon c’était Danielle Darrieux n’est-ce pas. Les seconds rôles sont bien, Marielle, Descrières, Christian Barbier, mais ils sont très en retrait. Albert Dinan qui a fait presque tous les films de Grangier est ici un plombier qui se fait un peu bousculer par Armand. Michael Lonsdale, joue le flic qui enquête sur la veuve noire, il faut aimer ce genre-là, un peu particulier, à côté de lui Marielle est très sobre. 

    L’homme à la Buick, Gilles Grangier, 1968 

    Le hold-up réussira 

    Sans être un chef-d’œuvre, le film se voit encore très bien aujourd’hui. Et ne mérite sans doute pas l’oubli dans lequel il est tombé. Sorti dans l’effervescence de 1968, il fera un score à peine honorable, histoire de couvrir ses frais. 

    L’homme à la Buick, Gilles Grangier, 1968

    Armand apprend à la Paluche et Maxime qu’ils ont tué leur rerceleur 

    L’homme à la Buick, Gilles Grangier, 1968 

    Michèle est arrêtée par la police

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  •  Maigret voit rouge, Gilles Grangier, 1963 

    Jean Gabin est de très loin l’acteur qui est le plus emblématique des adaptations cinématographiques de Simenon. On l’a vu dans plusieurs adaptations des romans noirs de celui-ci, Le sang à la tête, déjà avec Gilles Grangier, et plus tard En cas de malheur d’Henri-Georges Clouzot, puis Le président avec Verneuil. En tout, Gabin tournera dans 10 adaptations de Simenon. Il incarnera par trois fois et avec succès le commissaire Maigret, au point qu’il ait donné une image quasi définitive pour le public à l’un des plus fameux personnages de Simenon. Il y a donc une compatibilité forte entre l’univers de Simenon et celui de Gabin, certainement par le biais de cette France prolétaire et paysanne, en voie de modernisation. Pourtant pour Simenon, Maigret n’était pas du plus haut intérêt, il disait à qui voulait l’entendre, que c’était qu’une sorte de gagne-pain, ses romans durs, selon lui étaient ses véritables créations littéraires. On sait que Simenon écrivait très vite, surtout les Maigret, il comptait sur son sens de l’atmosphère pour bâcler les intrigues. Maigret, Lognon et les gangsters n’échappe pas à cette critique. C’est très faible et particulièrement embrouillé, on peut se poser des questions sur le choix de cet opus pour en faire un véhicule pour Gabin. Cette année-là, Gabin tourne Mélodie en sous-sol qui va exploser le box-office. Mais cette année est aussi celle de La grande évasion et de James Bond contre Dr No. Certes Maigret voit rouge arrivera devant Les oiseaux d’Hitchcock, mais c’est une maigre consolation, pire encore il arrive très loin derrière Les tontons flingueurs de Georges Lautner. On pourrait dire que Gabin vieillit, et que le succès de Mélodie en sous-sol est aussi dû à Alain Delon qui fait la même année un carton dans Le guépard. Ce Maigret sent clairement la naphtaline, et ce sera le dernier que Gabin interprétera.

      Maigret voit rouge, Gilles Grangier, 1963

    Lognon part sur une enquête banale, mais en revenant, il va surprendre des hommes qui en enlève un autre. Pire encore, il va se faire matraquer. Maigret va se charger de l’affaire, pratiquement tout seul, bien qu’il ait affirmé à Lognon qu’ils allaient travailler ensemble. Une première piste les mène au  Manhattan, mais Lognon se faisant balader, c’est Maigret qui va y aller, remarquant au passage que le patron de ce bar est aussi un ancien truand, probablement lié à la mafia. Tandis que Maigret discutaille avec lui, son employé prévient les trois américains qui ont enlevé le bonhomme agressé. Ces trois truands logent chez Lily la serveuse du Manhattan qui est amoureuse d’un certain Larner. Quand Lognon arrive chez elle, les gangsters ont fait la malle. Mais Lognon va repérer le portrait de Larner. Pour obtenir plus de renseignements, Maigret se déplace à l’ambasse des Etats-Unis où il connait un certain Harry McDonald. Celui-ci lui indique que les truands sont probablement Tony Cicero et un certain Charlie. Les choses se précisent un peu. La police remonte la piste de ces gangsters à partir de deux éléments, l’un prend un certain médicament pour des aigreurs d’extomac, et l’autre joue probablement au golf. Ils tombent alors sur un médecin marron, le docteur Fezin. Les choses vont mal tourner, dans le garage de Fezin on trouvera le cadavre de Larner, assassiné par Cicero et Charlie qui ont compris qu’il jouait double jeu. Maigret va trouver le cadavre d’une femme dans un hôtel borgne, c’est semble-t-il encore l’œuvre de Cicero et Charlie. Charflie va être arrêté, et le docteur va parler, mais il reste encore Cicero en liberté qui est sur la piste de Lily. Maigret va retrouver le disparu, cependant, il tombe nez à nez avec Harry McDonald ce qui le trouble au plus au point. Cicero rôde, il sera capturé après avoir vendu chèrement sa peau. Finalement on apprend que l’homme au lunette noire qui était recherché en France pour un hold-up du côté de Saint-Etienne, veut en fait témoigner contre des tueurs de la mafia, et c’est pourquoi les services secrets américains le protègent. Maigret se met en colère, et d’abord refuse de rendre son témoin à McDonald, mais finalement dans un esprit de conciliation, il cédera, avec l’accord de Lognon. 

    Maigret voit rouge, Gilles Grangier, 1963 

    Maigret vient questionner le patron du Manhattan 

    Comme on le voit cette histoire n’a pas beaucoup d’intérêt en elle-même. Il est difficile d’en dire quelque chose. En fait si on situe ce film dans l’histoire du cinéma français, on pourrait dire qu’il résume l’opposition entre les Etats-Unis et la France, entre la jeunesse et l’âge mûr. Nous sommes en 1963, en France la situation politique commence à s’apaiser avec la fin de la guerre d’Algérie et la résorption des rapatriés d’Algérie qu’il a fallu accueillir à la hâte. C’est à cette époque que le général De Gaulle apparait le plus opposé aux Américains, qu’il tente de montrer son indépendance. C’est ce qu’on voit avec Maigret qui s’oppose à McDonald, pour finir par céder. En effet, les Américains ont empités sur leurs prérogatives et font en France ce qu’ils veulent au mépris de la loi ordinaire. Ils sont dans la position du colonisateur. Et d’ailleurs c’est ce qu’on voit au box office, c’est bien un film américain qui est en haut de l’affiche, La grande évasion de John Sturges, le second reste un autre film de Gilles Grangier, La cuisine au beurre, avec Bourvil et Fernandel. Le premier film est un film d’action qui prend en défaut la supériorité supposée des Allemands, le second un film sur les traditions culinaires françaises. Et si on rit à ce dernier, c’est sans doute une manière de se moquer de la France qui n’est pas assez moderne dans son comportement en refusant de s’aligner sur les standards mondiaux portés par les Etst-Unis. Curieusement on voit ce même mouvement dans Mélodie en sous-sol, film sorti la même année que Maigret voit rouge : un vieux bandit, Jean Gabin qui semble sortir de l’avant-guerre, sort de prison et ne reconnait plus le monde qu’il a quitté quelques années plus tôt. La France se transforme à grande vitesse, et cet élement de la transformation c’est le jeune voyou, joué par Alain Delon qui lui écoute une musique qui swingue. Notez que si Gabin commence à être dépassé, Simenon l’est tout autant, 1963 c’est le moment où Frédéric Dard devient l’auteur de langue française le plus vendu, grâce entre autres aux San-Antonio. Simenon, ce sont d’abord des vieux qui le lisent à cette époque. C’est donc tout un monde qui bascule. 

    Maigret voit rouge, Gilles Grangier, 1963

    Lognon va voir Lily et trouve le portrait de Larner qu’il reconnait 

    L’ensemble des personnages manque de caractère. Mal dessinés, ils n’ont pas beaucoup de consistance, et cela ne provient pas du tout des acteurs, cela vient du scénario qui est conçu comme une suite de scènes sans trop de liens entre elles. Bien entendu, dans le travail il y a tout de même une certaine tenue, une maitrise technique, notamment dans les scènes d’action, quand Maigret est pourchassé par des gangsters qui veulent sa peau, ou quand Cicero tente d’échapper à la police. Grangier maîtrise tout à fait la grammaire cinématographique avec l’utilisation souvent judicieuse de la profondeur de champ. De même la description des mouvements dans le bar de Pozzo est intéressante. Mais le rythme est mauvais, endormissant, d’autant plus que les raisons de cette affaire restent bien trop obscures au simple spectateur. C’est plutôt bavard, Jacques Robert cherchant toujours le bon mot – certes avec moins de lourdeur qu’Audiard, mais tout de même. Ces dialogues obligent Grangier à multiplier les champs-contrechamps et plombent l’histoire.  

    Maigret voit rouge, Gilles Grangier, 1963

    Maigret tente d’obtenir des renseignements d’Harry qu’il a connu autrefois 

    Nouveau véhicule pour Gabin qui, après avoir partagé la vedette avec Delon dans Mélodie en sous-sol, se retrouve tout seul. Il manque clairement d’enthousiasme et à l’air de ne pas croire à son rôle, comme s’il se sentait trop vieux pour jouer Maigret. Même ses colères contre les Américains sont assez convenues et peu convaincantes. Derrière lui on retrouve des habitués de Grangier, Bozzufi, Frankeur qui sont toujours à la hauteur de ce qu’on leur demande de faire. Quelques figures émergentes du nouveau cinéma apparaissent cependant, Françoise Fabian qui, à l’époque, était mariée avec Bozzuffi, et puis Michel Constantin. Ils sont tous excellents. Notez que plusieurs scènes inspireront plus tard José Giovanni pour l’excellent Dernier domicile connu : par exemple quand les gangsters traquent Gabin dans des rues presque désertes. Donnons tout de même une mention spéciale à Roland Armontel dans le rôle du docteur Fezin. Le docteur marron et désabusé est un personnage central de la littérature simenonienne.  

    Maigret voit rouge, Gilles Grangier, 1963

    A l’hôtel des Flandres, Maigret trouve un cadavre 

    Le succès commercial de ce film sera un peu mitigé, passant à peine les 2 millions d’entrées, quant à la critique, elle se déchainera contre, le désignant comme l’archétype du cinéma du samedi soir sans risque et sans intérêt. Mais Gabin n’est pas fini, il va retrouver par la suite de gros succès, notamment Le tonnerre de Dieu avec Denys de la Patellière, puis Le clan des Siciliens de Verneuil. Avec le recul des années, il n’y a pas grand-chose à en tirer, et dans la cinématographie Gabin-Grangier, c’est peut-être le maillon le plus faible. En 1977, Jean Richard interprétera le commissaire Maigret dans une version télévisée de ce roman, sous la direction de Jean Kercheron, mais Jean Richard, comme d’ailleurs un peu plus tard Bruno Cremer, aura bien du mal à faire oublier Gabin.  

    Maigret voit rouge, Gilles Grangier, 1963

    Cicero surprend Lily à téléphoner  

    Maigret voit rouge, Gilles Grangier, 1963

    Le cadavre de Larner est dans le garage du docteur

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  • Le cave se rebiffe, Gilles Grangier, 1961

    Albert Simonin n’a jamais brillé par la qualité de ses intrigues, il était surtout reconnu pour la qualité de sa langue argotique. Mais il a une particularité, avoir tordu les formes du roman noir de voyous vers la comédie. C’était sans doute en germe dans Touchez pas au grisbi. Cela le sera plus encore dans Le cave se rebiffe, et bien sûr avec Les tontons flingueurs adaptés de Grisbi or not grisbi. Si les ouvrages de Simonin, même les premiers Série noire sont marqués d’un humour distancié, les films sur lesquels il va travailler le seront plus encore, au point de donner dans la parodie. Il s’agit donc d’un détournement des canons du roman noir. Le cave se rebiffe conserve à peine la trame de l’ouvrage et se rapproche plutôt de la comédie de boulevard. L’effet parodique sera amplifié par les dialogues de Michel Audiard. Curieusement à cette époque on ne se pose pas trop de questions sur les activités de Simonin pendant la guerre. Il est comme protégé de ses écrits antisémites, dont certains sont signés avec Henri Coston, dont on ne parle pas et de sa collaboration avec les Allemands. Est-ce que cela aurait changé beaucoup les choses ? Peut-être tout de même parce que Simonin a fait de gros succès avec Lautner notamment, et que la diffusion de ses années de prison à Fontevraud, et les raisons pour lesquelles il y avait été, l’aurait peut-être empêché de travailler.  Gallimard, via Duhamel, le protégeait.  

      Le cave se rebiffe, Gilles Grangier, 1961

    Éric Masson, un marchand de voitures d’occasion sans envergure est aux abois. Il a l’idée de faire de la fausse monnaie parce qu’il couche avec la femme d’un graveur d’exception. Il s’en ouvre à Charles, un ancien tenancier de bobinard, à qui il doit de l’argent. Celui-ci se laisse convaincre, mais il pense qu’ils ne peuvent réussir cette arnaque sans Ferdinand Maréchal, dit le Dabe, un spécialiste de fausse monnaie qui vit retiré en Amérique latine, fortune faite. Charles va l’appâter pour qu’il vienne à Paris chapeauter l’affaire. Après s’être soustrait à la surveillance de la police, Ferdinand se met en relation avec un trafiquant qui lui achètera les billets en bloc. Mais d’abord il lui faut acheter une imprimerie, faire venir les machines, puis acheter du papier à Pauline. Le Dabe doit aussi convaincre Mideau de travailler pour lui, alors même que Mideau est cocufiée par sa femme avec Éric Masson. Tout se met tranquillement en place, sauf que la police des mœurs vient enquêter auprès de Charles, faisant semblant qu’il dirigerait encore un claque. Mideau imprime les billets, mais lorsque le Dabe, Charles, Malvoisin et Éric viennent au rendez-vous, Mideau a disparu avec l’argent. Ferdinand se fâche tout rouge et rompt avec le reste de la bande. En vérité il rejoint Mideau avec qui il prend l’avion, avec les billets pour l’Amérique latine.

     Le cave se rebiffe, Gilles Grangier, 1961 

    Charles va chercher le Dabe jusqu’en Amérique du Sud 

    Comme on le voit la trame est plus que légère. Remarquez qu’au passage on a affublé le personnage du Dabe du prénom de « Ferdinand » renvoie à Céline, l’idole littéraire de Simonin et d’Audiard, et qu’en outre il porte le nom de Maréchal. Ce qui ne peut pas être un hasard bien sûr. Mais laissons cela de côté. Le thème général est que tout le monde trompe tout le monde : Solange trompe son mari avec le bellâtre Éric, Éric trompe Mideau en lui mentant, mais il tente de doubler aussi le Dabe pour s’approprier une part plus large du magot. Le Dabe n’est pas en reste qui trompe tout le monde et en premier lieu Charles. Cela n’empêche pas cependant que Mideau et Ferdinand finissent par se retrouver. Le fait qu’il y ait très peu de décors, le principal se passe dans le grand salon de Charles, renforce cette idée de comédie théâtrale. Au fond tout cela n’est pas très important, et d’ailleurs il n’y aura pas de mort. Le second aspect de ce film est de mettre en scène la bêtise de ceux qui se croient plus malin que les autres. Le stupide Éric pense qu’il a Mideau « à sa pogne » qu’il peut en faire ce qu’il veut. Charles croit contrôler la situation, et Solange se frotte à tout ce qui porte un pantalon, espérant en retirer quelque chose. Le but de cette comédie est de détourner le genre, film de gangsters, pour faire rire avec des bons mots signés Audiard. L’ensemble est très daté, et ce n’est pas faute de moyens pourtant. 

    Le cave se rebiffe, Gilles Grangier, 1961 

    Entre les époux Mideau, c’est la guerre 

    D’habitude j’aime bien Grangier, mais ici c’est tellement statique qu’on dirait du Lautner. Il n’y a pas grand-chose à en tirer. Si peut-être le portrait de l’imprimeur en artiste, avec une attention particulière pour les machines. Tous les autres personnages sont des carricatures, certes on pourra dire que c’est voulu, et ça cabotine en roue libre. Le portrait de ces truands arrivés pourrait être une métaphore du capitalisme puisque Charles, comme Malvoisin ou le Dabe cherchent toujours à accumuler plus. Mais la distance critique est inexistante. La photo de l’habituel Louis Page est très bonne, sans que cela change beaucoup l’ensemble.

     Le cave se rebiffe, Gilles Grangier, 1961 

    Charles et ses associés sont obligés d’accepter les propositions du Dabe 

    Le clou est évidemment la distribution. Même si les acteurs cabotinent – surtout Bernard Blier – à outrance. Il y a d’abord Jean Gabin qui avait pris l’habitude de se faire filmer en pyjama et avec ses chevaux. De film en film il commençait à balader ce personnage de vieux riche blasé, tellement bien arrivé qu’il se moque de tout. Il n’était pourtant pas si vieux, il n’avait même pas soixante ans. Il joue donc le Dabe, c’est d’ailleurs le surnom qu’on lui donnait dans le milieu du cinéma, le Dabe, ou le Vieux. Il est passé ainsi au cours des années cinquante d’un personnage un peu prolétaire, un peu maltraité par la vie, à celui de « patron », d’homme arrivé, de voyou il est devenu Maigret qui met les voyous au trou. Bref il s’est clairement embourgeoisé. Certes il corrigera un peu cela avec Mélodie en sous-sol, mais enfin le pli est pris. Bernard Blier est Charles, certes il joue le rôle d’un cabotin, mais il en fait des tonnes avec peu de nuances, sans doute cette manière était-elle la compensation d’un physique difficile. Il y a cependant d’autres acteurs plus intéressants, d’abord la regrettée Martine Carol dans le rôle de Solange la femme adultère. Son rôle est étroit, mais elle se remarque. De même que Maurice Biraud dans le rôle de son mari cocu. Il tournera encore avec Jean Gabin dans Mélodie en sous-sol, il est toujours très bon. Et puis on retrouvera Françoise Rosay dans deux très courtes scènes, la première avec Gabin où elle lui tient tête, la seconde avec Frank Villard qui essaie de doubler le Dabe. Frank Villard est très intéressant d’ailleurs dans le rôle du bellâtre qui essaie de s’affirmer. Le reste de la distribution va comporter des habitués des films de Grangier, comme Robert Dalban et Albert Dinan dans des rôles de poulets.

     Le cave se rebiffe, Gilles Grangier, 1961 

    Ferdinand va acheter du papier chez Pauline 

    L’intérêt pour ce film se déporte finalement plus vers les interprètes que vers l’histoire proprement dite ou vers les bons mots d’Audiard dont la fausse gouaille argotique sent un peu le renfermé. Cependant si le film n’eut pas de succès critique, il assura de confortables revenus à ses producteurs. Le public fut au rendez-vous, sans toutefois que cela soit un triomphe.  L’ensemble reste plombé par une intrigue sans surprise et qui n’avance pas.

     Le cave se rebiffe, Gilles Grangier, 1961 

    Mideau imprime les billets

     Le cave se rebiffe, Gilles Grangier, 1961 

    Ils constatent que Mideau a déménagé avec l’argent

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