•  Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

     Somerset Maughan est un auteur aujourd’hui complètement oublié mais dont le succès entre 1930 et 1970 fut planétaire. Britannique fortuné et cosmopolite, il était né en France et d’ailleurs y mourut aussi. Il est une sorte de spécialiste des histoires dramatiques où l’identité sexuelle et les perversions sont omniprésentes. Ce sont donc des romans remplis de fièvres et de tourments qui débouchent sur la défaite des personnages principaux. On y retrouve souvent des figures d’hommes faibles dominés par des femmes, souvent des prostituées ou de mauvaise vie. Nombre de ses romans ont été portés à l’écran. Hitchcock tourna Secret agent en 1936, Albert Lewin, The moon and sixpence en 1942. John Cromwell avait tourné la première adaptation de Of human bondage ern 1934. Edmund Goulding adaptera deux fois Somerset Maugham, Of human bondage et The razor’s edge, les deux en 1946. En 1964 Of human bondage fut adapté une troisième fois par Ken Hugues, avec Laurence Harvey et la belle Kim Novak. Quand Robert Siodmak se lance dans la réalisation de Christmas holiday, il a derrière lui quelques succès, et cette fois un budget conséquent, en s’appuyant sur un auteur consacré, il pense certainement qu’il réussira. Le projet a été suscité par Deanna Durbin qui s’est beaucoup investie sur le film. C’est d’ailleurs son compagnon de l’époque qui acheta les droits à Somerset Maugham et qui produisit le film

    Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

    Le jeune lieutenant Charles Mason se retrouve par le plus grand des hasards à la Nouvelle Orléans. Il vient de se faire plaquer par sa fiancée, et se retrouve la nuit de Noël dans une sorte de maison close où il va faire la connaissance de la jeune Abigaïl Manette qui se fait appeler Jackie Lamont. Après avoir assisté à la messe de minuit, elle va faire des confidences à Charles. Avant de travailler dans ce bordel, elle a été mariée à Robert Manette, un fils dévoyé de la haute société, c’est un flambeur. Elle l’a connu à un concert de musique classique, puis ils ont sympathisé et tombant amoureux l’un de l’autre, Robert présente Abigaïl à sa mère. Celle-ci apprécie la jeune fille et donne l’autorisation à Son fils de l’épouser. Ils vont se marier. Au début tout se passe très bien et la vie d’Abigaïl entre son marie et sa belle-mère semble paisible et facile, mais une nuit Robert rentre avec un pantalon couvert de sang, et beaucoup d’argent. La mère de Robert détruit le pantalon. Mais la police est sur la piste de Robert, il va être arrêté et confondu. Cette situation entraîne un conflit violent entre Abigaïl et la mère de Robert qui accuse la jeune femme d’avoir causé la perte de son fils. Condamné à de longues années de prison, Abigaïl va se transformer en Jackie Lamont et travailler dans le bordel. Au fur et à mesure qu’Abigaïl déroule ses confidences, Charles est de plus en plus sous son charme. Au lieu de tracer sa route vers San Francisco, il va décider de rendre une dernière visite à Abigaïl. Il apprend que Robert s’est évadé. Il est revenu parce qu’il aime Abigaïl, mais ne supportant pas qu’elle travaille dans un lieu de mauvaise vie, il se propose de l’abattre. Charles arrive aussi presqu’en même temps. Les explications d’Abigaïl laissent de marbre Robert qui ne veut pas démordre de sa vengeance. Mais la police intervient à temps, et c’est Robert qui est tué. Ce sera comme une délivrance pour Abigaïl qui tout en pleurant Robert va sans doute retrouver une nouvelle vie.

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 

    C’est à un concert de musique classique que Robert et Abigaïl se sont connus

    C’est donc un drame poignant dont le scénario a été écrit par Herman Mankiewicz, le frère du grand réalisateur, par ailleurs scénariste réputé qui avait travaillé sur The wizard of Oz et sur Citizen Kane. Les droits de l’ouvrage avaient été achetés avant-guerre, mais la censure avait empêché le tournage à cause des relations sulfureuses entre un fils de famille dévoyé, une prostituée et un jeune militaire plein d’avenir. Par rapport au roman l’histoire a été fortement édulcorée. En effet dans le film Jackie est seulement une chanteuse qui travaille dans un bordel, mais on comprend en réalité qu’il s’agit d’une prostituée. Dans le roman l’héroïne est une jeune russe forcée de se prostituer. Egalement l’histoire a été dépaysée de Paris à la Nouvelle Orléans. En vérité ces arrangements avec la lettre du roman qu’on peut juger regrettables, vont rapprocher un peu plus l’affaire des canons du noir, avec cette tendance masochiste de se perdre dans des amours impossibles. Le masochisme des protagonistes est le sujet. Cela commence avec Charles qui s’est fait larguer par sa fiancée, mais qu’il prétend pourtant revoir. Et puis ça continue avec ce même Charles qui s’éprend d’une femme de mauvaise vie qui manifestement en aime un autre et donc qui ne pourra pas l’aimer vraiment. Abigaïl aime Robert sans espoir que celui-ci puisse mener un jour une vie normale : c’est un assassin et un voleur, et en travaillant chez Valérie de Mérode elle se punit de son penchant amoureux et sexuel. Mais ce même Robert qui veut tuer Abigaïl, sait aussi bien qu’il courra à sa perte en accomplissant son but. Cette vision mortifère et sinistre des relations amoureuses est le portrait d’individus qui se laissent aller sans retenue aucune à leur passion et roulent consciemment vers leur perte. Robert Manette tient le rôle de la femme fatale, mais avec des sexes inversés. Il est beau et séduisant, mais mène tout le monde à sa perte, et lui aussi d’ailleurs. On le verra s’encanailler dans des cafés sordides où il dilapide la fortune familiale. Le caractère de sa mère n’en est pas moins étrange. Elle encourage Abigaïl, tout en la condamnant. Dans la mise en œuvre de tels principes moraux, on peut dire que l’esprit de l’œuvre de Somerset Maugham est respecté, pour peu que le spectateur fasse l’effort de comprendre ce que cache la pudeur cinématographique. On pourrait dire même que le portrait qu’il dresse de Robert est une sorte d’autoportrait qui dénonce sa propre veulerie.

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 

    Abigaïl suit les pas de sa belle-mère 

    Curieusement, le film qui emprunte quelques figures à Hitchcock, notamment le rôle de la mère qui ressemble à celle de Sebastian dans Notorious, ou encore cette femme dépravée qui se punit elle-même, la grande maison riche et mystérieuse qui ressemble à une prison, refuse de pencher vers le suspense. Il n’y aura donc aucun effet mis en avant dans le meurtre que Robert a commis, ni non plus dans le déroulement du procès qui est expédié rapidement. De même pendant qu’Abigaïl et Robert sont séparés, on ne sait pas quelles sont leurs relations. Sont-ils en contact, va-t-elle lui rendre visite ? Ces ellipses visent à refermer le propos sur l’analyse d’une passion déraisonnable, et donc sur l’étude de la psychologie des personnages plutôt que sur leur comportement. 

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

    La police est venue perquisitionner 

    C’est au service de cette histoire fiévreuse et tourmentée que Siodmak va mettre son talent, en s’appuyant sur la très belle photographie de Elwood Bredell. Outre le travail habituel de Siodmak sur les ombres et les lumières, l’escalier à spirale ou les formes géométriques tirées des scènes du procès, il y a des mouvements d’appareil très compliqués, notamment en ce qui concerne les scènes où la foule est importante, la messe de minuit dans une église pleine à craquer, ou les concerts auxquels assistent Robert et Abigaïl. On peut presque dire en voyant ce film que c’est bien Siodmak qui a inventé la grammaire du film noir, comme par exemple cette manière de se centrer sur un point lumineux lors de la perquisition des policiers. Il y a très peu de scènes tournées à l’extérieur, ce qui renforce l’impression de nuit et d’enfermement. Abigaïl qui poursuivra sa descente aux enfers jusqu’au bout est filmée souvent en contreplongée quand elle verse des larmes. Elle pleure d’ailleurs beaucoup, que ce soit à la messe de minuit, ou sur la mort de Robert, et chaque fois son visage s’illumine, nimbé d’une lumière douce qui en fait une sainte et une martyre de la cause amoureuse. La narration se construit sur la subjectivité d’Abigaïl qui présente son parcours à partir d’un double flash bach, l’interruption dans cette sorte de confession permet une ouverture sur une vie sociale plus ouverte, en montrant comment Charles se comporte en hésitant entre son désir de quitter la Nouvelle Orléans et celui de rester auprès d’Abigaïl.

     

    Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

    Le tribunal condamne Robert à une lourde peine de prison

    Le plus curieux est sans doute l’interprétation à contre-emploi. Les deux vedettes sont de spécialistes de la comédie musicale. A cette époque Deanna Durbin et Gene Kelly étaient très célèbres. Si Gene Kelly est toujours connu pour ses comédies musicales, Deanna Durbin est un peu oubliée, surtout par le public français. C’est un peu de sa faute dans la mesure où à l’âge de 28 ans, au sommet de sa gloire, elle renonça à poursuivre sa carrière, haïssant le système hollywoodien. Elle se retira à Paris où elle se mariera avec un réalisateur français et où elle décédera en 2013. Christmas holiday est certainement son rôle le plus consistant, et le seul dramatique. Bien qu’elle pousse une ou deux romances, elle est très bien dans ce rôle de la jeune fille qui va se durcir et se transformer en se frottant à la dureté de l’existence. Elle utilise très bien aussi ce physique passe partout de jeune fille ordinaire extraite du peuple et qu’on comprend fascinée par le luxe dans lequel vit Robert. On dit qu’elle avait un très mauvais caractère, qu’elle s’est très mal entendue avec Robert Siodmak, voulant tout contrôler par elle-même, mais elle a toujours affirmé que ce fut là son meilleur rôle. Gene Kelly, dont ce n’est pas le seul rôle dramatique, on le retrouvera dans Black hand de Richard Thorpe[1], est aussi excellent dans ce rôle ambigu, et particulièrement quand il manifeste de la colère à l’égard de sa femme et de son entourage vers la fin. Dean Harens est le moins convaincant du trio. Il manque clairement de présence et de passion, il ne fera d’ailleurs pas grand-chose au cinéma et travaillera ensuite principalement pour la télévision. Plus étonnantes sont les deux autres femmes de la distribution. D’abord Gale Sondergaard qui fut l’épouse du réalisateur réprouvé et banni d’Hollywood pour ses engagements communistes, Herbert Biberman le réalisateur de Salt of the earth, incarne avec beaucoup d’autorité la mère de Robert. Ensuite la remarquable Gladys George dans le rôle de Valérie de Mérode la tenancière du bordel.

    Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 

    Abigaïl chante 

    Christmas holiday est assez peu connu en France, mais à sa sortie il obtint un gros succès aux Etats-Unis, on en fit même une adaptation radiophonique avec William Holden et Loretta Young. La critique a été sévère avec lui, lui reprochant de se rouler dans la fange et de mettre en scène des personnages sans espoir et sans remords. Ce n’est pas le meilleur film de Siodmak, loin de là. Mais c’est un excellent film noir, trop négligé, qui a de très belles qualités cinématographiques. On ne trouve pas de copie DVD ou Blu ray dans le commerce dans une édition française, c’est dire à quel point la critique française l’a enterré[2]. Il est évident que toute l’œuvre cinématographique de Siodmak devrait être disponible. Certes il y a des déséquilibres importants dans le scénario, la plupart provenant sans doute de la nécessité de se plier aux exigences de la censure. La fin est aussi très ambiguë puisqu’on ne sait pas si Abigaïl va quitter le bordel et suivre Charles pour refaire sa vie. Siodmak n’a pas choisi ce scénario, mais en tous les cas, et quoi qu’il en ait dit lui-même, il est certain qu’il en a fait une œuvre personnelle, facilement identifiable par le style. Qu’importe alors que cette appropriation soit ou non consciente. Joseph Greco dans son, ouvrage n’en tient même pas compte, mais je pense qu’il avait tort[3] et qu’il est temps de le réévaluer.

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944.

    Elle tente d’expliquer à Robert pourquoi elle travaille chez Valérie de Mérode

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 

    Robert est mort

     Vacances de Noël, Christmas holiday, Robert Siodmak, 1944. 



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-main-noire-the-black-hand-richard-thorpe-1950-a114844874

    [2] Dans son ouvrage Hervé Dumont est très sévère avec ce film. Hervé Dumont, Robert Siodmak, le maître du film noir, L’âge d’homme, 1981.

    [3] Joseph Greco, The file on Robert Siodmak in Hollywood : 1941-1951,  Dissertation.com, 1999.

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  •  Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944

    Phamtom lady, inspiré d’un roman de William Irish, est un grand film noir dont le formalisme impressionne, et un brassage de nombreux thèmes très communs au cycle classique. William Irish est un peu oublié aujourd’hui, mais dans les années quarante, ses romans et ses nouvelles ont donné lieu à de très nombreuses adaptations. C’est en vérité le premier véritable film noir de Robert Siodmak dont j’ai souvent ici commenté les films. Le sujet lui a été amené par Joan Harrison qui a acheté les droits de l’ouvrage et qui a beaucoup travaillé avec Hitchcock[1]. X’est grâce à cette jeune femme que Siodmak va inaugurer son cycle de films noirs et tourner sans arrêt, quatre films en 1944 dont le fameux The suspect, deux en 1945 dont le surprenant Spiral staircase. En 1946 il tourne The killers et The dark mirror. The cry of the city, autre chef d’œuvre du film noir, date de 1948. Criss cross, où il retrouve Burt Lancaster sera réalisé en 1949. Et en 1950 il boucle son apport au cycle classique du film noir avec l’excellent et moins connu The file on Thema Jordon. Il ne retrouvera plus jamais une telle inspiration et par la suite sa carrière s’effilochera un peu partout en Europe, sans trouver vraiment d’unité.

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Scott Henderson est un homme qui a bien réussi sa vie professionnelle, mais dont la vie amoureuse est un peu ratée. Après s’être disputé avec sa femme, il se retrouve dans un bar où il fait la connaissance d’une femme mélancolique à qui il offre un verre, puis qu’il décide à l’accompagner à un spectacle de variétés qu’il devait voir, préalablement avec sa femme. Il la raccompagne ensuite, mais elle refuse de lui dire son nom et ils se séparent très vite. Quand il rentre chez lui, il trouve la police qui l’attend car sa femme a été assassinée, étranglée. Le police le soupçonne. En essayant de donner son alibi, il va en fait s’enfoncer, car si en effet le chauffeur de taxi, le barman et la meneuse de revue le reconnaissent, aucun ne dit qu’il était accompagné. Or seule la femme qui l’accompagnait pourrait el disculper. Toutes les charges apparentes étant contre lui, Scott va être condamné pour meurtre. C’est sa secrétaire, Carol, qui est amoureuse de lui et pour cela ne peut croire à sa culpabilité, qui va reprendre le fil de l’enquête. Elle va harceler littéralement le barman qui craquera, mais se fera écrasé par une voiture. Ensuite elle va littéralement draguer le batteur, Cliff, qui va avouer avoir reçu beaucoup d’argent pour mentir. Elle appelle le policier Burgess pour lui dire de venir. Mais quand celui-ci arrive, Cliff est mort, étranglé par Jack Marlow. Tout est à recommencer. Cette fois elle est secondée par Jack Marlow, le tueur lui-même. Elle va retrouver la piste de la femme que Scott avait rencontrée et donc le fameux chapeau. Mais Marlow veille, il va tenter de tuer Carol, cependant Burgess arrive à temps. Marlow se jette par la fenêtre et on suppose que Scott et Carol vont se marier sous peu. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Dans un bar Scott rencontre une femme mélancolique

    C’est évidemment une histoire qui n’est absolument pas réaliste. C’est donc un véhicule pour des exercices formels. Mais ces exercices formels n’ont de sens que s’ils s’appuient sur une thématique particulière. Celle-ci se déploie selon deux axes. Il y a d’abord le thème du faux coupable qui doit être sauvé au bout d’une course contre la montre sans répit. Cette course permet de parcours un espace singulier, de dériver dans des lieux plus ou moins insolites et de réunir ainsi une réalité urbaine fragmentée. Une grande partie des effets visuels proviendra justement de là. Le second point est le thème de l’homme faible. Scott dépend entièrement des femmes pour sa survie, Ann Terry qu’il a rencontrée dans un bar, et Carol qui va faire tout le travail de recherche et de harcèlement des témoins. Les femmes ont donc pris clairement le pouvoir. Carol travaille avec Scott, soi-disant sous sa direction, mais on comprend que sans elle il ne réussirait pas aussi bien. C’est un thème assez habituel des années quarante, aussi bien dans le film noir que chez William Irish. C’est la femme qui va remettre en ordre la société qui s’est déchirée et qui n’a plus de sens. On note qu’elle le fera avec ses propres armes, ne pouvant user de la force, elle rusera pour faire parler Cliff le batteur en le séduisant. Enfin le dernier thème est celui de la folie. Jack Marlow est présenté comme un paranoïaque, comme un malade, c’est aussi un homme faible qui ne sait pas dominer ses pulsions. Le policier Burgess avouera qu’il ne sait pas trop que faire avec lui et qu’en réalité il devrait être traité par la psychiatrie plutôt que par la justice. Ann Terry est également folle, sa mélancolie provient d’un deuil qu’elle n’a pas su faire. Mais la folie va gagner aussi le malheureux Scott qui au bout du compte ne sait plus distinguer le vrai du faux. Quand Carol le rencontre deux fois dans la prison, c’est une atmosphère brumeuse qui l’entoure. Il est perdu et donc à la merci de Carol. C’est elle le personnage fort du film. Elle obtiendra tout ce qu’elle veut de chacun et elle épousera son patron, ce qui semble le rêve à l’époque de la jeune femme moderne !  Enfin le dernier thème, mineur toutefois, est celui des mains qui ont retrouvé une autonomie par rapport à son propriétaire. C’est la même chose que Les mains d’Orlac, roman de Maurice Renard qui fera l’objet de plusieurs adaptations dont celles de Robert Wiene en 1924 et de Karl Freund en 1935 avec Peter Lorre.

     Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Le chauffeur de taxi dit que Scott était seul dans son taxi 

    Les effets visuels sont cadrés avec ces principes thématiques. Ils s’appuient sur la très belle photographie de Elwood Bredell qui travaillera encore plusieurs fois avec Robert Siodmak. Ce photographe a une manière particulière d’éclairer les scènes qui convient très bien à Siodmak. Selon lui, une source de lumière au cœur des ténèbres oblige le spectateur à être plus attentif à ce qui se trouve dans l’ombre. Le film est en effet très sombre et se passe presqu’entièrement de nuit. Cette manière d’éclairer produit la division de l’espace, l’opposition des caractères, et donc l’isolement. C’est ce qu’on remarque quand par exemple Carol se tient au bout du bar vide, ou quand elle se retrouve toute seule sur le quai du métro, provoquant le barman vendu. Mais il y a aussi cette scène compliquée dans la chambre de Cliff où les mains très blanches de Marlow ressortent bizarrement de son personnage sombre comme si elles ne lui appartenaient pas. Il y a de très belles scènes, comme quand Carol poursuit le barman avec détermination dans des rues quasi désertes. Le claquement de ses talons est la seule musique qui accompagne cette course solitaire. Egalement les visites de Carol en prison sont baignées d’une lumière brumeuse qui divise l’espace et sépare les protagonistes. C’est une atmosphère rêveuse qui convient très bien à William Irish. Hervé Dumont souligne que Phamtom lady est dans l’esprit au moins l’adaptation la plus fidèle qu’on ait faite de cet auteur. Le dernier tiers du film est moins intéressant stylistiquement, sans doute parce que la traque se termine et que l’histoire devient un peu plus banale. On peut également regretter les scènes qui sont censées représenter une jam session. C’est une image du jazz caricaturale ou d’ailleurs il n’y a aucun noir, alors qu’en 1944, c’était tout de même des musiciens afro-américains qui faisaient éclater la scène jazzistique.

     Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Carol vient tous les soirs au bar 

    L’interprétation met d’abord en lumière le talent, rarement exploité ailleurs que dans les films de Robert Siodmak, d’Ella Raines. C’est une actrice très étrange au physique changeant. Dans le film un simple changement de coiffure suffit pour qu’elle endosse un personnage nouveau. Le clou étant bien sûr quand elle se transforme en jeune femme vulgaire pour draguer et faire parler le louche Cliff. Elle est très bien. Allan Curtiss dans le rôle de Scott est très terne, une sorte de Clark Gable en plus raide, mais après tout il interprète un homme peu déterminé. Franchot Tone joue le rôle du mauvais avec efficacité. Il a un physique tout à fait destiné à ce type de sujet. Grand et maigre, il ressemble curieusement à une sorte de mante religieuse. Le regard par en dessous, il est le type chafouin par excellence. Mais il ne domine pas vraiment le film. Thomas Gomez tient le rôle du policier compatissant qui vient au secours de Carol tout au long du film. Il est toujours très bon. Plus étonnant est l’excellent Andrew Tombes dans le rôle du barman suant et haineux, disgracié et peureux. Il est remarquable. Les autres interprètes comme Fay Helm dans le rôle de Ann Terry, ne présentent guère d’intérêt. Même Elisha Cook jr., pourtant un pilieer du film noir, n’est pas très bon dans le rôle de Cliff le petit batteur de jazz survolté, il en fait des tonnes. Mais ça passe tout de même. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Le barman va-t-il pousser Carol sous le métro ? 

    On remarquera l’utilisation particulière de l’espace, et la propension de Siodmak à tirer des diagonales et des formes géométriques qui découpent l’espace urbain et l’architecture. Je pense à cette attente du métro, ou encore à la visite de Carol chez le sinistre Marlow qui habite un appartement compliqué autant que moderne. Les espaces sont chaque fois profonds et vides, renforçant cette impression de solitude. Ils s’opposent d’ailleurs aux autres espaces plus familiers, comme le bar Anselmo en sous-sol, ou encore à ces quartiers misérables, délabrés et sales où vivent le barman malveillant et le batteur de jazz. C’est d’ailleurs dans ces quartiers que Carol trouvera de la sollicitude. Quand elle se querelle avec le barman, tout de suite plusieurs personnes se rangent de son côté. Et quand elle s’enfuit de chez Cliff, elle trouve un refuge chez des épiciers qui lui proposent spontanément de l’aider et qui lui font un café. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Jack Marlow parle de ses mains au batteur 

    Ce n’est pas le meilleur film de Siodmak, on peut lui préférer The killers ou Criss cross, parce que les personnages sont plus attachants. Mais c’est tout de même un grand film noir, non seulement parce que les innovations formelles sont décisives, mais aussi parce qu’elles sont adéquates au renouvellement du genre et à la thématique exprimée. Il y a une atmosphère qui s’en dégage. Le film a eu un très bon accueil public et permis à Siodmak de se faire une vraie place à Hollywood, mais la critique a mis beaucoup de temps à comprendre son importance, notamment parce que cette même critique trouvait le propos un peu vain. Depuis évidemment l’œuvre de Siodmak a été réévaluée, mais également c’est le film noir qui est parvenu à une reconnaissance générale, comme si c’est ce que le cinéma américain avait fait de mieux. Il est très dommage par ailleurs que ce film ne soit pas aujourd’hui proposé en Blu ray, bien que les versions que l’on trouve en DVD soient généralement de bonne qualité. 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Carol rend visite à Scott en prison 

    Les mains qui tuent, Phantom lady, Robert Siodmak, 1944 

    Carol a peur



    [1] Hervé Dumont, Robert Siodmak, le maître du film noir, L’âge d’homme, 1981.

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  •   Le sentier de la vengeance, Gun fever, Mark Stevens, 1958

    J’aime bien Mark Stevens pour sa capacité à faire des films passionnants avec des bouts de ficelle. Il avait cette particularité d’avoir renoncé à une carrière d’acteur dans des films de série A pour devenir un auteur complet dans le domaine de la série B. s’il est très connu pour ses rôles dans le film noir, The dark corner, The street with no name, ce n’est que depuis quelques années qu’on réapprécie l’ensemble de sa carrière, grâce évidemment au numérique qui permet de voir des films qui n’étaient même pas ou si peu arrivés jusqu’en France. Mais revisiter l’œuvre de Mark Stevens n’est pas seulement de la maniaquerie, c’est non seulement intéressant du point de vue cinématographique, mais c’est aussi capital pour comprendre par exemple en quoi le western italien n’a pas innové vraiment. Les films de Mark Stevens anticipe ce côté un peu glauque et un peu noir du western spaghetti, y compris dans ces relations psychanalytiques entre les protagonistes.

    Le sentier de la vengeance, Gun fever, Mark Stevens, 1958  

    Trench tente de retenir son fils en lui donnant de l’argent 

    Simon accompagne des criminels dans leurs pillages. Mais au bout d’un moment, il en a assez et décide de les quitter. Cette rupture n’est pas simple, parce que le chef de la petite bande est son propre père. On retrouve ces personnages quelques années plus tard. Simon fait maintenant équipe avec Luke, tous les deux ont gagné suffisamment d’argent sans être riches en extrayant de l’or. Ils vont pouvoir s’établir en Arizona. Trench lui continue ses méfaits et incite les indiens à la rébellion parce que cette situation lui permet de voler impunément. Luke retrouve sa famille qui tient un relais de diligence, tout se passe bien, sauf que c’est justement ce relais que Trench a décidé d’attaquer avec les indiens. Ils massacrent la famille de Luke, et laisse celui-ci pour mort. Simon arrive à ce moment-là et sauve son ami qu’il aide à enterrer des reste de sa famille. Simon et Luke vont chercher à se venger et surtout ils ont compris qu’un blanc malveillant manipulait les indiens. Trench veut partir avec Amigo, son bras droit, en Californie. Pour cela il a besoin d’un guide. Il pense que ce sera Whitman, un métis qui est marié avec Tanana, une belle indienne sioux. Mais Amigo tue Whitman et il est tué à son tour par Luke. Dès lors Simon qui a aidé Tanana à enterrer Whitman, et Luke, guidés par Tanana vont partir à la poursuite de Trench. Ils le rattraperont après avoir traversé le territoire des Indiens. Trench après avoir poignardé Simon va tenter de tuer Luke, mais Simon l’abattra et on comprend qu’il pourra partir vivre sa vie avec la belle indienne.

     Le sentier de la vengeance, Gun fever, Mark Stevens, 1958 

    Simon et Luke ont gagné un peu d’argent pour s’établir dans l’Arizona

    Il y a donc une reprise du thème de Backlash le très bon western de prestige de John Sturges qui avait été en 1956 un très grand succès commercial avec cette histoire de haine difficile entre un père chef de gang et un fils voulant plus ou moins rester dans les clous de l’honnêteté. Mais évidemment comme on l’a dit un peu plus haut, les moyens ne sont pas les mêmes. La bande de Trench est réduite à deux ou trois protagonistes, la ville traversée est quasiment vide d’habitants – il est dit que cette ville est à l’abandon et que tout le monde s’en va. Mais il y a un autre thème derrière l’affrontement père-fils, c’est celui de l’amitié entre Luke et Simon. Cette amitié n’est pas facile car Luke va répudier Simon dès lors qu’il comprend que celui-ci a menti en ne lui disant pas que Trench était son père. Enfin il y a un dernier thème, c’est celui des rapports entre les blancs et les autochtones. Sans être pro-indien, le film tente d’équilibrer les relations entre les colons et les amérindiens. Non seulement on comprend que les Indiens se laissent un peu trop influencer, mais également que si on les traite bien, avec humanité, on n’a pas de problèmes avec eux. C’est plus ou moins le sens de la relation entre Simon, timide et peu dégourdi avec les filles, et Tanana qui pourtant a été mariée avec un métis. Mais enfin, comme elle est croyante et que son mariage a été béni par le curé du coin, tout va bien. C’est d’ailleurs le personnage le plus curieux du film. Non seulement elle s’éloigne rapidement du souvenir de son mari assassiné, mais c’est elle qui prend l’initiative des relations avec Simon. Elle représente en quelque sorte une liberté sexuelle que comprend mal l’homme blanc, Simon, engoncé dans ses principes étriqués. Parmi les aspects intéressants de ce film, il y a, comme toujours chez mark Stevens, une violence très dure, surtout si on se situe dans les années 50. Par exemple Luke tue l’abominable Amigo sans état d’âme et certainement pas en respectant une sorte de code de l’honneur qui ne le concerne en rien. De même  il reniera son ami Simon parce que celui-ci lui a menti par omission, il le rejettera, alors même qu’ils ont traversé ensemble une longue période de difficultés.

     Le sentier de la vengeance, Gun fever, Mark Stevens, 1958 

    Simon découvre que toute la famille de Luke a été assassinée 

    La réalisation est d’abord adapté à l’étroitesse du budget, et donc on aura droit à de longues scènes venteuses qui transportent des broussailles, mais qui surtout permettent de masquer la pauvreté des décors. Tout est par ailleurs misérable : des maisons et de leur intérieur, jusqu’aux habits que portent les différents protagonistes. Ils sont tous sales et mal rasés… comme dans un western italien ! mais paradoxalement Mark Stevens joue très bien de cette médiocrité matérielle qui lui permet de mieux faire ressortir les difficultés des hommes de l’Ouest encore à la fin du XIXème siècle. Le film est très dense, et bien qu’il dure 1h20 seulement, le rythme est volontairement assez lent. Les scènes d’action n’interviennent que quand cela est nécessaire, et par exemple les attaques des indiens sont très elliptiques, alors qu’à cette époque, c’était plutôt l’idée que de rallonger la sauce sur cette question. Cette volonté d’escamoter la cruauté des indiens dans leurs exactions, permet ainsi que refermer l’histoire sur un double drame : celui de la nécessité pour Simon de tuer son père, et la rupture programmée entre Luke et Simon. Simon et Luke deviennent des frères dans leur idéal de vengeance. Mais cette vengeance les amènera à s’opposer finalement. La réalisation utilise les gros plans et les tête-à-tête rapprochés. C’est une manière d’exacerber les sentiments et les ramener à leur violence initiale. L’ensemble, tourné en noir et blanc, donne justement un aspect film noir au film. C’est sans doute là qu’il se distingue des westerns spaghetti qui dans l’usage de la couleur et le plus souvent de l’écran large vont verser plutôt dans la parodie. 

    Le sentier de la vengeance, Gun fever, Mark Stevens, 1958 

    Amigo a tué Whitman 

    L’interprétation, toutefois assez réduite, est évidemment organisée autour de Mark Stevens dans le rôle de Luke qui, comme à son habitude, serre les mâchoires et rumine sa vengeance. John Lupton dans le rôle de Simon est assez fade, assez peu expressif, on comprend qu’il se soit diriger ensuite vers des rôles décoratifs à la télévision. Plus intéressant sont les rôles secondaires, et d’abord Aaron Saxon dans le rôle de Trench. Certes il cabotine pas mal, mais il a une présence indéniable. Et puis il y a son alter ego, Larry Storch dans le rôle du cruel Amigo. Et puis il y a Jana Davi dans le rôle de Tanana. Actrice d’origine Sri lankaise, elle est apparu à l’écran sous des tas de noms différents, notamment sous celui de Maureen Hingert. Elle était abonnée à des rôles de belles indiennes. Ici elle est excellente. Le reste de la troupe est faite des parents de Luke qui disparaissent assez rapidement de  l’écran, et de quelques comparses du malfaisant Trench.

     Le sentier de la vengeance, Gun fever, Mark Stevens, 1958 

    Simon aide Tanana à enterrer son mari 

    Sans être un film d’une exceptionnelle importance, il vaut tout de même le coup d’être redécouvert. Il y a une vraie atmosphère et pas mal d’idées de mise en scène. On appréciera cette volonté de se tenir à distance entre le film noir et le western. 

    Le sentier de la vengeance, Gun fever, Mark Stevens, 1958

    Trench poignarde dans le dos son propre fils

     

     

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  •  En marge de l’enquête, Dead reckoning, John Cromwell, 1947 

    John Cromwell est un réalisateur sous-estimé et selon moi un peu trop oublié, surtout en regard de l’importance de ses films noirs qui sont très originaux pour l’époque. J’ai déjà eu l’occasion de le dire à propos de The racket[1] et aussi de Caged[2]. Sans doute cela provient-il du fait qu’il a eu une carrière assez dispersée, travaillant dans tous les genres, et finalement assez peu dans le registre du film noir. Quoiqu’il ait fait le principal de sa carrière dans les années trente, c’est pourtant dans ce domaine qu’il a excellé. Et sans doute aurait-il eu une meilleure carrière s’il n’avait été dénoncé comme communiste par ce sinistre imbécile d’Howard Hugues auprès de l’HUAC qui le mit de fait sur la liste noire et l’empêcha pendant sept longues années d’exercer son métier auquel il ne reviendra par la petite porte qu’en 1958. Dead reckoning est presque la quintessence de ce qu’est le film noir, avec tous ses tics visuels, mais aussi le jeu sur la linéarité de l’intrigue.

     En marge de l’enquête, Dead reckoning, John Cromwell, 1947 

    Johnny s’inquiète de devenir un personnage public 

    Rip Murdock et Johnny Drake reviennent de la guerre où ils se sont comportés héroïquement. Ils doivent être reçus en grande pompe par le général Steele qui doit les décorer. Mais Johnny Drake est inquiet de paraître en public, et à la première occasion, il s’enfuit. Murdock décide cependant de le retrouver. Il se retrouve à Gulf city, en Floride, avec le nom de Preston qu’il a découvert sur un médaillon, il va rapidement déduire que si Johnny s’est engagé en 1943, c’est d’abord pour fuir quelque chose. Murdock découvre ainsi que Johnny a été reconnu responsable du meurtre d’un certain Chandler dont la jeune épouse s’appelait Coral et se trouvait être une chanteuse de cabaret. Murdock présentant le pire, va se rendre à la morgue où un policier du nom de Kincaid lui présente un cadavre carbonisé, difficile à identifier, mais un peu d’or fondu laisse apparaitre des lettres qui rappelle la médaille de Johnny. Murdock va se rendre au Sanctuary club. Là il va connaître la belle Coral Chandler, surnommée Dusty. Elle semble se trouver sous la coupe du propriétaire des lieux, un certain Martinelli qui apparemment la fait chanter. Murdock va se rapprocher d’elle, et peu à peu il va entamer une liaison avec elle, après qu’elle lui ait avoué que si elle trouvait Johnny gentil, elle ne l’aimait pas vraiment. Mais au cours d’une soirée, Murdock et Coral vont être drogués. A son réveil Murdock découvre un cadavre, celui du serveur, Louis, qui devait lui remettre une lettre. Il se débarrasse du cadavre au moment même où la police, sans doute alertée par Martinelli, arrive. Murdock comprend que Martinelli et son âme damnée, Krause, ont pris la lettre. Il va essayer de la récupérer en se faisant aider d’un ancien cambrioleur, McGee. Mais lorsqu’il arrive chez Martinelli, le coffre est déjà ouvert, il ne peut trouver la lettre. Il décide alors de se rendre au bureau de Martinelli. Il trouve sur place Martinelli et Krause. En les menaçant, il va apprendre le fin mot de l’histoire : en vérité Coral est la véritable épouse de Martinelli, et comme celle-ci a tué son faux mari Chandler, il la fait chanter. On comprend même que Coral a dû se prostituer pour lui. En repartant de chez Martinelli, après avoir mis le feu à son club, Murdock se fait tirer dessus par Coral. Il comprend alors qu’elle a voulu le tuer. Dans la confession qui s’ensuit, elle lui avoue tout de même qu’elle l’aime et qu’elle rêve de refaire sa vie ailleurs avec lui. Mais Murdock refuse. Dans la lutte qui suit, la voiture se renverse. Murdock est blessé, et Coral se retrouve à l’agonie, à l’hôpital. Elle mourra en lui tenant la main.

     En marge de l’enquête, Dead reckoning, John Cromwell, 1947 

    A la morgue le lieutenant Kincaid présente des cadavres à Murdock 

    La structure du film fait penser à une histoire de détective, sauf qu’ici l’enquêteur est un soldat démobilisé qui agit pour la mémoire de son ami, et ensuite pour l’amour qu’il éprouve pour une femme. Si les motivations de Murdock sont assez claires, ce sont celles de Coral qui sont plus intéressantes. C’est en effet une criminelle, mais on comprend qu’elle n’a guère eu de chance, et que ce sont les circonstances qui l’ont poussée à tuer. C’est le portrait d’une femme dominée qui ne sait pas trop comment échapper à son enfer. Sans doute est-ce pour cela que Murdock tombera amoureux d’elle, alors même qu’il dit se méfier des femmes et ne pas vouloir s’enchaîner. Ces deux personnages vont trouver une alliance de circonstance : elle trouve en lui une sorte de bouclier, et lui comprend sa fragilité et ses zones d’ombre. Ensemble ils doivent faire face à la cupidité et à la méchanceté de Martinelli, un opportuniste qui utilise les gens qui l’entourent jusqu’à la corde. Il est présenté comme quelqu’un de lâche qui s’abrite facilement derrière la force brutale de Krause. Dans cet étrange ballet, la police ne joue qu’un rôle secondaire. Elle n’est là que pour ramasser les morceaux et servir de révélateur de ce que sont les différents protagonistes. Une des rares scènes légères verra d’ailleurs un policier motocycliste arrêter la Lincoln 1941 que Coral conduit trop vite, mais il la laissera aller quand il apprendra de la bouche de Murdock que celui-ci veut l’épouser. Il a ainsi permis à Murdock d’avouer ses sentiments au prétexte de se tirer d’un mauvais pas : ils ont en effet un cadavre dans le coffre. Murdock est donc un dur au cœur tendre, sentimental envers Johnny et Coral. Une sorte de chevalier moderne à la Raymond Chandler, avec cependant un côté un peu désabusé : il revient en effet de la guerre et on suppose qu’il y a souffert.

     En marge de l’enquête, Dead reckoning, John Cromwell, 1947 

    Au Sanctuary Murdock fait la connaissance de Dusty Chandler 

    La structure du film proprement dit utilise les ficelles du roman noir comme du film noir. Cela commence par un homme qui fuit dans la nuit. Il se réfugie à l’intérieur d’une église, et trouve un aumonier des armées auprès de qui il va se confesser. Ce flash-back va durer jusqu’au milieu du film. En vérité il ne demande pas d’aide, mais il fait le point, récapitule la situation avant d’agir. Dès que l’aumonier aura le dos tourné, il va disparaître pour continuer son aventure. La voix-off domine le film. Plus qu’une voix intérieure et subjective, c’est la voix du passé, celle qui nous rappelle qu’on ne peut s’en défaire. La mise en scène proprement dite est impeccable. Les scènes mémorables sont nombreuses : par exemple la visite à la morgue qui utilise un espace confiné et assombri. Ou encore cette scène qui fait emprunter à Bogart l’escalier de service pour surprendre Martinelli et Krause. C’est du studio bien sûr, à quelques détails près, mais ça passe très bien. John Cromwell compense ces contraintes par de beaux mouvements d’appareil qui saisissent très bien la profondeur de champ, ou encore avec des idées visuelles bienvenues comme le regard entre MgGee et Murdock à travers une ouverture restreinte. Cet effet de tunnel n’est pas du voyeurisme comme souvent dans le film noir, mais ici c’est plutôt une manière claustrophobe de refermer la scène sur la peur d’un danger imminent. Les scènes d’action qui voient Murdock affronter Martinelli et Krause sont très juste et suffisamment violentes pour satisfaire les amateurs. Parmi les scènes remarquables, il y a cette longue séquence finale qui précède la mort de Coral. C’est très émouvant.

    En marge de l’enquête, Dead reckoning, John Cromwell, 1947  

    Murdock et Coral vienne voir McGee 

    Bogart, dans le rôle de Murdock, est excellent. Le rôle du dur qui défend la mémoire de son ami comme la vertu de Coral, lui va comme un gant et rappelle un peu sa façon d’interpréter Marlowe dans The big sleep. Il est suffisamment ironique pour mettre de la distance entre l’histoire et son personnage. Sa force ne vient pas de sa carrure, assez peu athlétique, mais du fait qu’il défende d’abord un point de vue moral. Le film est construit pour lui. Lizabeth Scott n’était pas prévu sur ce film, les producteurs avaient pensé d’abord à Rita Hayworth. Mais comme celle-ci était impliqué dans le tournage de Lady from Shangaï, il fallut bien lui trouver une remplaçante. Lizabeth trouvera ici son premier grand rôle. Elle incarne la louche Coral avec beaucoup d’intensité. Elle inaugure en même temps sa carrière dans le film noir – contrairement à ce qu’on a dit, si elle fit l’essentiel de sa carrière dans le film noir, elle n’était absolument pas abonnée à la série B. Elle chante aussi, plus tard elle retrouvera encore ce rôle de femme fatale chanteuse de cabaret. On l’a souvent comparée à Lauren Bacall, cela me paraît très insuffisant, même si toutes les deux savaient jouer de leur voix très basse. Bacall avait incontestablement un peu plus de féminité et de douceur. Mais Lizabeth Scott est très bien dans le rôle d’une femme avant tout ambigüe et perdue. Elle retrouvera John Cromwell dans un autre film noir, The racket. Elle est décédée il n’y a pas très longtemps dans l’indifférence générale, sauf évidemment pour la petite communauté des amateurs de films noirs. Morris Carnovsky incarne le terrible Martinelli, avec une perruque un peu bizarre et assez peu de conviction. Pour le reste l’interprétation est tout à fait intéressante, avec peut-être une mention particulière à Ruby Dandridge dans le petit rôle de Mabel. Charles Cane est un habitué des films noirs, il prête ici sa silhouette massive au lieutenant Kincaid. Wallace Ford est McGee, et le terrible Krause est incarné par Marvin Miller.

     En marge de l’enquête, Dead reckoning, John Cromwell, 1947 

    Murdock va maintenant passer à l’action 

    C’est le genre de film qui a affirmé la personnalité charismatique de Bogart. Il a eu un très bon succès international, et il a passé très bien le cap des soixante-dix ans ! Sans être un chef d’œuvre du genre, il est tout à fait excellent.

     En marge de l’enquête, Dead reckoning, John Cromwell, 1947 

    La fin de Coral est pathétique

     En marge de l’enquête, Dead reckoning, John Cromwell, 1947 

    Pendant une pose, Bogart joue aux échecs sous l’œil intéressé de Lizabeth Scott

     En marge de l’enquête, Dead reckoning, John Cromwell, 1947 

    John Cromwell avec Humphrey Bogart et Lizabeth Scott sur le tournage



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/the-racket-john-cromwell-1951-a114844782 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/caged-femmes-en-cage-john-cromwell-1950-a114844926 

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  •  Hidden fear, André de Toth, 1957

    André de Toth est considéré à tort comme seulement un bon technicien, même si en France on a reconnu son talent pour des western comme The indian figther ou des films noirs comme le méconnu Crime wave ou le très bon Pitfall[1]. C’est pourtant un réalisateur qui avait un vrai style, un style reconnaissable, mais dont le défaut semble-t-il est d’avoir été un peu trop dépendant des studios qui l’employaient, et donc de ne pas suffisamment choisir ses sujets. Il est vrai que si toute carrière comporte des hauts et des bas, celle d’André de Toth est vraiment en dents de scie. Au gré de ses déplacements il tournera un peu n’importe quoi, y compris après l’excellent Day of the outlaw. Il se retrouvera même à la tête de la seconde unité de réalisation sur Lawrence of Arabia. C’est ainsi qu’après le succès de The indian fighter avec Kirk Douglas, il se retrouvera embarqué dans Hidden fear, une production de second ordre, avec John Payne, tournée au Danemark, comme si la profession l’avait exilé pour un moment. 

    Hidden fear, André de Toth, 1957 

    La sœur de Mike Brent se trouve mêlée à un assassinat 

    Mike Brent, un policier américain, arrive au Danemark pour assister sa sœur qui se trouve mêlée à un crime, bien qu’elle nie le fait. Il va donc s’efforcer de trouver les coupables tout en coopérant avec la police locale. En commençant son enquête, il va tomber sur un cambrioleur qui met à sac l’appartement où a eu lieu le meurtre, alors que ce même appartement était sous scellé. Il va s’ensuivre une bagarre, mais si le cambrioleur arrive à s’enfuir, Mike va mettre la main sur des faux billets de 100 $. Dès lors l’affaire se complique, en effet, il rencontre la chanteuse Virginia Kelly qui est elle-même en relation avec un avocat, le louche Arthur Miller qui roule dans une Mercedes 300SL. En vérité la bande malfaiteur veut mettre la main sur des plaques pour imprimer les faux billets. Mais comme ils ne les ont pas, ils vont tenter de négocier avec Mike Brent… jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’il est un policier américain, de mèche avec la police danoise. La bande va finir par kidnapper Mike et le séquestrer sur un bateau. Mais il n’y reste pas longtemps et repart traquer les faussaires directement chez Arthur Miller. Le chef de la bande, Hartman, se débarrasse d’une partie de ses hommes et tente de rejoindre le bateau pour s’enfuir, mais Mike et la police le poursuivent et il périra finalement noyé après une bagarre en pleine mer.

     Hidden fear, André de Toth, 1957 

    Mike passe par les toits pour atteindre l’appartement suspect 

    Le scénario est minimaliste et frise souvent l’incompréhension. On ne sait pas pourquoi la sœur de Mike s’est trouvée piégée, ni même pourquoi finalement la police la blanchira. Il ne se passe pas grand-chose et ça traine ne longueur, ce qui oblige le réalisateur à multiplier les scènes inutiles dans les bars et dans les cabarets. Ça sent le bricolage de dernière minute, sans doute les producteurs étaient-ils pressés, par exemple, Mike Brent repart avec sa sœur aux Etats-Unis, sans qu’on sache très bien ce que son idylle avec Virginia va devenir. On peut supposer que ce film monté de bric et de broc était d’abord destiné à éponger des recettes de films antérieurs qui ne pouvaient pas ressortir du Danemark, et donc il fallait bien les utiliser sur place. C’était comme ça dans toute l’Europe jusqu’à la fin des années soixante, les compagnies américaines devaient réinvestir sur place une partie de leurs bénéfices de façon à stimuler la production locale. Ça devient donc une coproduction américano-danoise, bien que les Danois dans cette salade ne servent que de faire-valoir. Cette histoire des plus banales auraient pu être filmée n’importe où, mais enfin à Copenhague, ça donne un côté un peu exotique, d’autant qu’à la fin des années cinquante le Danemark n’était pas encore ce pays très riche et très moderne qu’on connait aujourd’hui. La manière de filmer va donner une idée de l’image que les Américains se faisaient de la vieille Europe : le Danemark qu’on voit à l’écran se résume à quelques clubs de jazz, des bateaux qui vont un peu n’importe où, et quelques verts pâturages. C’est un pays à mi-chemin de la modernité, d’ailleurs, c’est bien la preuve, la bande de truands ne semble guerre appliquée à la besogne. Elle a un côté amateur.  Il y a des incohérences assez curieuses, comme ces policiers danois qui attendent un coup de fil de Mike pour savoir ce qu’ils doivent faire. 

    Hidden fear, André de Toth, 1957 

    Un malfaiteur se livre à d’étranges manœuvres 

    Malgré le handicap d’un scénario des plus confus, on reconnait la patte de De Toth dans la manière de filmer les extérieurs ou les courses de voiture, mais aussi dans cette façon assez inimitable de marier le gros plan le plan large pour donner de la profondeur de champ. Mais le rythme n’est pas très bon, surtout dans la seconde partie qui se résume à des courses poursuites assez ennuyeuses. Le pire étant la dernière, les voitures tournent à gauche, à droite, sans que les choses avancent vraiment. Certes on pourra toujours admirer la Mercedes 300SL qui a cette époque représentait le comble du raffinement automobile, mais sinon on risque de trouver le temps bien long. Sans trop s’en rendre compte, André De Toth se trouve dans la répétition : si les courses de voitures se répètent, il en est de même pour les visites des bars ou des orchestres de jazz. Un œil attentif remarquera d’ailleurs qu’on voit un grand orchestre jouer alors qu’il s’agit d’un solo de trompette. Mike rencontre deux fois Virginia, il est deux fois prisonnier, il téléphone deux fois à la police. Tout cela ne fait pas très sérieux, mais on arrive ainsi à avoir un métrage suffisant pour faire un film. L’ensemble hésite entre déambulations nocturnes et visite touristique guidée du Danemark. Bref à quelques plans près, le cinéphile n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent. 

    Hidden fear, André de Toth, 1957 

    La chanteuse Virginia Kelly semble apprécier la compagnie de Mike 

    L’interprétation est américano-danoise. Quoiqu’elle soit dominée par les Américains et donc par l’ineffable John Payne que rien ne démonte. Ce sera son dernier film avant de terminer sa carrière à la télévision. Il était clairement en perte de vitesse à cette époque. Il est le seul à croire que l’histoire est intéressante et il se donne du mal pour avoir l’air dur, notamment quand il frappe sa sœur au début du film pour qu’elle cesse de mentir. Il est clairement moins bon – mais le scénario en bois ne facilite pas les choses – que dans The boss. Il retrouve cet air impavide et robotisé auquel il nous a trop souvent habitué. On lui a adjoint Anne Leyland dans le rôle de Virginia Kelly, c’est la « girl » dont il est sensé être amoureux. Elle est assez mauvaise, remplaçant les élans de la passion par des petits sourires imbéciles qui accentuent l’asymétrie de son visage. Rapidement elle retournera à la télévision. Alexandre Knox est le chef des méchants, Hartman, avec l’air de s’en foutre royalement, et quand il nous fait part de sa hâte à quitter le Danemark pour se mettre à l’abri de la police, on comprend qu’il voudrait se trouver ailleurs que dans ce film. Le policier Knudsen est joué par Kjeld Jacobsen qui nous fait admirer au passage sa capacité à s’exprimer en danois. Elsie Albiin, une actrice suédoise, un grand cheval, est sensé aussi donner un peu de couleur locale. L’ensemble donne l’image d’une distribution bricolée au dernier moment. On verra également Conrad Nagel dans le rôle de l’avocat peu scrupuleux, Miller.

     Hidden fear, André de Toth, 1957 

    Dans un bar, Mike attire à lui une fille qui semble s’intéresser à son argent 

    C’est donc un exercice raté qui semble avoir été tourné dans la précipitation. Le film, contrairement à The boss qui émanait des mêmes producteurs, n’a pas connu de succès. C’est à tel point qu’il ne fut même pas distribué en France. Je ne l’avais jamais vu, et finalement je constate que j’avais bien pu vivre sans ça ! Cette découverte prouve bien que les films à petits budgets qu’on ressort ne sont pas tous indispensables même pour des cinéphiles boulimiques.

     Hidden fear, André de Toth, 1957

     

    Sur le bateau Les gangsters tentent de faire parler Mike



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/pitfall-andre-de-toth-1948-a114844774

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