•  Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957

    C’est une production de Marius Lesœur, marchand forain qui s’était relancé dans le cinéma. Sa production est très abondante, et on n’y compte guère de films inoubliables. C’est une sorte de Benezeraf, mais en pire[1]. Spécialiste des films fauchés, il a fait dans le film noir, puis dans le fore et le porno. La plupart du temps ce sont des films bricolés avec des vedettes de seconde catégorie. Sa plus belle réussite est sans doute Sursis pour un vivant, avec des vrais acteurs et un vrai budget. A la fin des années cinquante il fait dans le polar de seconde catégorie et embauche Victor Merenda et Frédéric Dard qui participent ensemble ou séparément à huit films développés sous la houlette de Marcel Lesœur. En voici la liste :

    Les souris dansent, Juan Fortuny, 1956

    Pas de grisbi pour Ricardo, Henri Lepage, 1957

    Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1957

    Les délinquants,  Juan Fortuny et Victor Merenda, 1957

    8 femmes en noir, Victor Merenda, 1958

    Un mundo para mi, Jose Antonio de la Loma, 1959

    Le bourreau attendra, Robert Vernay et José Antonio de la Loma, 1961

    Le cave est piégé, Victor Merenda, 1962

    Sur ces sept films le nom de Frédéric Dard apparait seulement dans 8 femmes en noir, dans Le bourreau attendra et dans Sursis pour un vivant. Pour les autres films il est assez difficile de savoir qui a fait quoi, il y a plusieurs noms, qui comme dialoguiste, qui comme scénariste, Lesœur se couvrant censément du nom de A.L. Mariaux. Ces films sont aussi – ce qui est sans doute original pour l’époque – des coproductions franco-espagnoles. Le cinéma est en effet très sous-développé en Espagne à cette époque, et sans doute Lesœur y a-t-il vu la possibilité de pénétrer un marché facile. On sait qu’à cette époque également  Frédéric Dard fréquente l’Espagne, Le bourreau pleure se passe sur la Costa Brava, et peut être l’idée de ce roman qui lui vaudra grâce à l’appui de Boileau et Narcejac le Grand Prix de la Littérature policière lui est-elle venue en y travaillant sur les films de Lesœur. Etant donné la qualité générale de ces films, il est aussi possible et assez compréhensible que Dard n’ait pas voulu leur associer son véritable patronyme. Notez que le bourreau attendra est adapté du premier épisode de Kaput, Le boulevard des allongés, et que le troisième Kaput, Pas tant de salades est dédicacé à Marius Lesoeur. ce qui laisse entendre que c'est dès 1956 que Dard travaille avec ce producteur curieux.

     Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957 

    Marius Lesœur ne s’embarrassait de rien, il utilise tout ce qui passe à sa portée pour faire tourner sa boutique. Par exemple dans le cas qui nous concerne, il va jusqu’à repiquer l’affiche de The big caper, un très bon film noir dont nous reparlerons bientôt, sans doute parce qu’il trouve que les acteurs de ce film sont plus glamour que ceux qu’il a embauché pour le sien !  Sur Les délinquants, on ne sait pas trop ce que Frédéric Dard a fait, ni même s’il a été payé ! Mais que ce soit dans l’histoire elle-même ou dans les dialogues on le retrouve tout de même… un peu.

     Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957
     

    Andres est un jeune voyou dont le père, surnommé El caïd, est en prison pour une longue peine. Entre temps il a du mal a existé et se sert de la renommée de son père pour dominer une petite bande de jeunes délinquants. Parmi ceux-ci il y a Mario qui comme lui est amoureux d’Anita, une jeune voyelle délurée qui  ne rêve que de plaies et bosses. Mais un soir dans le cabaret tenu par la mère d’Andres, l’accorte Mercedes, Mario se fait piéger par la police au moment où il vole le portefeuille d’un marin américain. La police va le faire chanter et lui proposer de collaborer en échange de son impunité. Antoine, un gangster marseillais vient proposer à la bande un coup facile à réaliser. En vérité il va se servir de ces jeunes un peu décervelés pour ne pas se mouiller lui-même. Il s’agit de voler un riche trafiquant tandis que celui-ci est en train de négocier avec Antoine. Le coup va se passer facilement. C’est de l’argent vite gagné. Mais tandis qu’Anita veut elle aussi monter une affaire en dévalisant un receleur, le père d’Andres revient. En vérité il a purgé sa peine et ne veut plus entendre parler d’une vie de hors-la-loi. Cela ne plait guère à sa femme qui l’a attendu si longtemps, ni même à son fils qui ne vie que dans l’admiration de ce père qu’il n’a pas connu et qu’il prend pour un héros. Le lâche Mario prenant pour argent comptant ce que raconte Andres va rapporter à la police qu’El caïd va reprendre du service et monter un coup fumant. La police se mettant en mouvement, El caïd va mourir sous les yeux de son fils qui va enfin comprendre qu’il s’est mis dans une situation inextricable et qui va décider de changer d’attitude et de se ranger du côté de la loi. Mario mourra également, tué par Antoine qui lui-même sera descendu par la police.

     Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957 

    La police fait chanter le faible Mario 

    On trouve dans ce film beaucoup de liens avec l’œuvre cinématographique de Frédéric Dard, à commencer par le personnage d’El caïd qui renvoie en creux à celui du Caïd dans En légitime défense. Il est en effet assez incongru et particulier de nommer un truand le caïd ou el caïd, c’est un surnom qui ne s’est jamais porté dans le milieu. Du reste la trame des deux films repose sur un personnage faible qui va être obligé de se dépasser pour retrouver le chemin du respect de la loi. Egalement la description du monde de la nuit barcelonaise ressemble assez à celle d’En légitime défense. Mais il y a aussi cette idée d’une bande de jeunes où, pour s’y faire admettre, il faut faire preuve d’un soi-disant cynisme. Et là on retrouve dans le personnage d’Anita celui de Josépha que Dard mettra en scène dans Les mariolles, porté à l’écran par Gérard Oury sous le titre de La menace[2]. Vous remarquerez qu’il s’agit d’une introduction à la jeunesse délinquante qui va faire le succès l’année suivante de Marcel Carné avec Les tricheurs. C’est dans l’air du temps, dans la continuité des films américains comme La fureur de vivre de Nicholas Ray ou Crime in the streets de Don Siegel. Evidemment cette manière de tirer l’histoire vers une morale très convenue n’est pas très dardienne, cependant, c’est un peu celle qu’on trouve dans En légitime défense lorsque Pierre Lambert se met sous la protection de fait de la police.

     Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957 

    Andres est amoureux d’Anita 

    Il semble que dans l’Espagne franquiste le film ait été perçu comme audacieux et transgressif (voir la coupure de presse ci-dessus) quoiqu’il soit bien rappelé in fine que le respect de la loi est incontournable pour le bien-être de tous. Peut-être que l’idée de coproduction franco-espagnole était destinée à rompre l’isolement politique de l’Espagne aussi bien sur le plan culturel que sur le plan politique. Mais le film ne semble guère avoir retenu l’attention de la critique en France et en Belgique où il a été distribué, sans doute passait-il par de petits circuits pour atteindre des salles de second ordre. C’est une forme très particulière de cinéma populaire. De la réalisation il n’y a pas grand-chose à dire. Bien qu’il soit filmé en écran large, le film n’arrive jamais vraiment à utiliser l’espace, et les décors barcelonais ne sont pas utilisés correctement. Fortuny utilise des plans américains trop nombreux et trop statiques pour donner un vrai rythme à l’ensemble. La plupart des scènes ressemblent au mieux à du théâtre filmé.

     Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957 

    Antoine, un gangster marseillais, vient proposer une affaire à la bande 

    L’interprétation est un mélange franco-espagnol de comédiens de second ordre et de seconds rôles vieillissants comme Ginette Leclerc ou Raymond Bussières qui font ce qu’ils peuvent face au manque de professionnalisme évident de leurs partenaires. Christine Carrère dans le rôle d’Anita est assez mauvaise, et surtout elle manque de glamour, son physique ne laisse pas entendre qu’elle attise la rivalité entre deux jeunes mâles. Mario Beut incarne le sombre Andres, hésitant entre une approche plus romantique et sentimentale de la vie, et la chimère du grand banditisme, mais toujours sans convaincre. L’ensemble des comédiens reste livré à lui-même. Parmi eux on remarque cependant Robert Berri dans le rôle d’Antoine, il a une présence réelle – ce qu’on avait déjà remarqué dans Les amants maudits[3].

    Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957  

    El caïd est revenu

    Il y a des scènes qui devraient susciter l’émotion, comme par exemple celle qui permet à Mercedes de trouver le cadavre de son mari qu’elle a tant attendu. Ou encore cette scène qui se veut pathétique entre le fils qui dénigre son père et celui-ci qui désespère de lui inculquer quelques éléments de morale primaire. Mais c’est surjoué et Raymond Bussières agite des bras pour compenser je pense son manque de conviction dans ce rôle moralisateur. Les scènes de cabaret sont vraiment très étranges, une sorte de galerie de monstres à la Fellini, avec un présentateur qui imite le chant des oiseaux, ou ce danseur qui fait des mines de chatte sur la scène et encore ce vieux chanteur vieillissant déguisé en torero. Le film dérape dans ces moments-là vers un burlesque teinté de surréalisme un rien crasseux et misérable. Juan Fortuny qui parfois signait Jean Fortuny ou John Fortuny avait également signé Ce soir les souris dansent, toujours pour Marius Lesœur. Il n’a pratiquement réalisé que des films de troisième catégorie dont El pobrecito Draculin ou le curieux L’homme à la tête coupée toujours pour le même producteur !

     Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957 

    Il explique à son fils que la vie de gangster n’a pas d’avenir 

    On serait bien en peine de trouver quelque excuse à ce type de cinéma. Néanmoins, il faut souligner l’importance du travail de Daniel Lesœur, le fils du producteur, qui depuis quelques mois exhume cette filmographie invisible, et le remercier. Certes ce n’est pas du bon cinéma, ça va de soi, mais il est intéressant pour nous de le connaître, aussi bien parce que Dard y a participé, que parce qu’il s’agissait d’un cinéma populaire qui touchait des couches de population de basse extraction.

     Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957 

    Andres ramène son père mort

     Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957 

    Antoine est reparti avec le butin

     

     


    [1] On trouvera une bonne introduction à l’œuvre de Marius Lesœur ici : http://www.nanarland.com/acteurs/acteur-mariuslesoeur-marius-lesoeur.html

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/la-menace-gerard-oury-1960-a114844968

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/les-amants-maudits-willy-rozier-1952-a118093452

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  • Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195 

    C’est un film un petit peu oublié. Bien que le nom de Frédéric Dard n’apparaisse pas, il semble pourtant très proche des thématiques qu’à cette époque il développait pour le cinéma français. Il s’agit encore d’un homme faible, Simon Belin, un acteur, face à un homme fort, Lino Ferrari, le faux coupable. De surcroit, il est protégé et aimé sans doute par une femme forte. C’est exactement le thème de L’étrange Monsieur Steve, qui peut sans conteste être attribué à Frédéric Dard, mais aussi celui de M'sieur la Caille, film d'André Pergament dont Dard a fait les dialogues et le scénario. On remarque également que la distribution est un peu similaire, Jeanne Moreau, Lino Ventura, mais Daniel Gélin remplace ici Philippe Lemaire. On rappelle que Daniel Gélin fut l’interprète de Frédéric Dard dans l’adaptation théâtrale que celui-ci écrivit du roman de Georges Simenon, La neige était sale. Il saute également aux yeux que Peter Vanett est un écrivain totalement inconnu qui n’aurait que produit cet ouvrage. Et bien sûr on peut se demander s’il n’y aurait pas la patte de Frédéric Dard derrière cet ouvrage. D’autant que la technique de l’écriture le laisse entendre. On remarque que si l’adaptation et les dialogues sont signés de Michel Audiard, Guy Bertret le pseudo auteur du scénario est tout aussi méconnu que Peter Vannett, enfin pas tout à fait inconnu, c’est un chansonnier qui écrivait des romances légères. Lui aussi n’aurait signé que ce seul scénario, ce qui semble assez invraisemblable d’autant que Trois jours à vivre avait assez bien marché. Bref il y a un mystère autour de ce film, et comme à chaque fois on soupçonne Frédéric Dard de l’avoir alimenté.L'ouvrage est publié en 1955 au Fleuve noir, soit avant que Frédéric Dard se lance dans son cycle de romans noirs, à une époque où il publie sous des pseudonymes très variés, et très peu sous son nom.

     Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Simon Belin est un jeune acteur dans une troupe de seconde catégorie. Un soir il croit être le témoin d’un règlement de comptes entre deux truands. Pour fanfaronner il va laisser entendre qu’il peut reconnaitre le tireur. Cela le met en valeur, les journalistes tirent son portrait, et son directeur lui donne le premier rôle dans Lorenzaccio. Alors qu’il est en tournée et qu’il entame une liaison avec Jeanne, il est convoqué par un juge d’instruction qui lui demande de reconnaître un homme, Lino Ferrari, un truand qui est soupçonné de ce meurtre. Après quelques moments d’hésitation, il dit le reconnaître, Ce qui est bien sûr un mensonge. Réitérant son témoignage quelques mois plus tard aux assises, il envoie clairement Lino Ferrari en prison pour vingt ans. Tout semble continuer tranquillement lorsqu’on apprend que Lino Ferrari s’est évadé. La peur va s’installer chez Belin, et surtout elle va le transformer. Cette angoisse est d’autant plus diffuse que Ferrari se débrouille pour l’appeler et lui signaler qu’il ne lui reste que trois jours à vivre. La police lui donne un garde du corps pour le protéger. Simon avouera à Jeanne qu’il a menti, qu’il a fait condamner un innocent sur la base d’un faux témoignage. C’est lors de représentations au Havre que tout va se dénouer : Lino Ferrari élimine le garde du corps de Simon, et la panique s’installant dans la salle où a lieu la représentation, les spectateurs s’enfuient dans le désordre. Jeanne et Simon tombent nez à nez avec Ferrari. Mais Jeanne pour protéger Simon va cacher Lino Ferrari dans un réduit à accessoires. Elle va ensuite le suivre jusqu’à leur hôtel où Lino prétend attendre Simon pour le tuer. Jeanne va alors séduire Lino, puis, l’ayant tué dans son sommeil, elle va retrouver Simon qui a essayé de se donner la mort en avalant des barbituriques. Elle se livre alors à la police, et fort heureusement Simon sera sauvé par les médecins. Ils pourront reprendre leur petite vie d’acteurs de seconde zone.

     Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Simon prétend pouvoir reconnaître l’assassin 

    Si le film reprend la trame du roman, à savoir un homme médiocre qui fait condamner un innocent, il est cependant très différent, comme une recréation. Dans le roman en effet, le « héros » est un employé de bureau célibataire et étriqué dans tout ce qu’il fait. Il a une petite vie réglée et économe de gratte-papier dans une manufacture. Il subit sa hiérarchie et trouve un peu à se grandir justement dans cette volonté de dénoncer quelqu’un, fut-il innocent. Le ton du roman est assez proche de Jean Meckert, L’homme au marteau[1], ou de Croquignole de  Charles-Louis Philippe[2]. On est plutôt dans le versant noir de la littérature prolétarienne. Les conditions misérables de vie de ce petit bureaucrate sont développées un peu à la manière de Simenon, sèchement, mais précisément. Si dans le film il y a une romance assez peu claire entre Jeanne et Simon, dans le roman c’est le personnage le truand rancunier qui vit une sorte d’amour platonique avec une jeune fille de 16 ans, Mimi. Dans le film on ne sait rien du tout de Lino Ferrari, juste qu’il ne supporte pas l’injustice qui lui est faite, même si par ailleurs c’est un vrai truand. La différence de perspective est de taille. Les noms ont été changés, sans que cela apporte quelque chose, on est passé de Simon Auclair à Simon Belin, d’Aldo Frascati à Lino Ferrari. Le personnage de Jeanne a été ajouté, sans doute pour ne pas conserver l’aspect trop minable de ce célibataire endurci qui ne se satisfait médiocrement que de relations avec des prostituées.

     Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Le juge d’instruction demande à Simon de reconnaitre Lino Ferrari 

    Pour autant est-ce qu’on peut dire que le scénario du film n’est pas de Frédéric Dard ? Pour moi, non. Outre le fait qu’il soit signé d’un obscur inconnu en la matière, d’autres éléments militent en faveur de mon hypothèse. D’abord le film est écrit et tourné en 1957, soit dans la foulée de L’étrange Monsieur Steve. Or Trois jours à vivre reprend exactement le schéma de ce film : un homme médiocre et assez peu viril s’affronte à un homme puissant qui représente son contraire, la peur au ventre, c’est aussi le schéma de M’sieur la Caille. Egalement il est protégé par une femme qui parait plus forte que lui : Jeanne en effet materne Simon, et c'est elle qui le sauve. Comme le Georges Villard de L’étrange Monsieur Steve, Simon veut s’enfuir en prenant un bateau pour les Amériques, sauf qu’ici c’est lui qui veut tromper sa compagne sur ce voyage. Le port du Havre non seulement sert de décor aux deux films – pourtant tournés par des réalisateurs très différents – mais il est le lieu de la résolution de l’affaire. Et que croyez-vous que Simon boive quand le policier paye sa tournée ? Un bon vieux Cinzano comme dans L’Ange noir, ou comme San-Antonio dans les épisodes du milieu des années cinquante ! La distribution accroit le trouble, on est en terrain connu : on retrouve Lino Ventura et Jeanne Moreau, comme dans L’étrange Monsieur Steve, comme dans M’sieur la Caille, mais aussi Daniel Gélin qui fait partie à cette époque de l’univers dardien grâce à sa participation à la pièce La neige était sale, a un rôle semblable à celui de Philippe Lemaire.

     Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Le caractère de Simon complique ses rapports avec Jeanne 

    Mais laissons là ces supputations. Revenons au film lui-même. Plus encore que la manière dont il est réalisé, c’est le déséquilibre entre l’intrigue policière proprement dite et la vie de la petite troupe de théâtre qui frappe. Rappelons qu’à cette époque, Dard est encore impliqué dans des activités théâtrales nombreuses et variées. Certes il y a un aspect assez réaliste dans cette description, mais cela donne un côté un peu badin qui rompt avec l'aspect tragique du film. C’est la peur qui se trouve être le personnage principal : la peur qui ne se concrétisera que tardivement dans le personnage de Lino Ferrari. Cette angoisse sourde transforme les personnages, Simon se montre lâche et égoïste, Jeanne très ambiguë dans son flirt avec Lino Ferrari, et elle manifeste dans la dernière partie du film une méfiance condescendante vis-à-vis de celui qu’elle se promet d’épouser. Il y a donc là une vraie ambiguïté des personnages principaux qui rend leur histoire d’amour tout à fait dérisoire. C’est l’aspect le plus réussi du film qui mène l’ensemble au-delà de la morale ordinaire, du côté de la nécessité de survie si on veut.

     Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Simon a peur 

    Gilles Grangier a toujours eu le statut d’un réalisateur commercial au service de véhicules pour des grandes vedettes comme Jean Gabin avec qui il a beaucoup tourné. Dans les débuts de sa carrière pourtant, il s’intéresse au film noir et se trouve une sorte de style qui mêle très souvent les caractères ambigus à des situations concrètes ancrées dans un quotidien populaire. Cependant, même s’il n’est pas aussi mauvais que ce que l’a laissé entendre la critique, il n’est jamais très bon pour filmer les scènes d’action, les filatures, mais il est toujours assez juste quand il s’attaque à la description d’un milieu fait de petites gens ordinaires saisis dans leur quotidien. C’est ce qui faisait le prix par exemple d’un film avec Jean Gabin, Gas oil. De même il est plus à l’aise dans l’utilisation des décors naturels, Le Havre, Rouen, que dans les scènes intimistes souvent cadrées de trop près. Il est bien aidé dans son entreprise par l’impeccable photo d’Armand Thirard. L’ensemble donne cependant un aspect assez brouillon, comme un manque de constance et de continuité.

    Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Lino Ferrari a assisté à la représentation 

    La distribution est par contre excellente. Jeanne Moreau est très juste et sait varier ses expressions pour passer de l’angoisse à l’agacement vis-à-vis des insuffisances de son amant, ou pour se faire séductrice vis-à-vis du dangereux Lino. Daniel Gélin est assez égal à lui-même. Il est bien mais il lui arrive d’en faire un peu trop dans la démonstration de sa trouille noire. Et puis il y a Lino Ventura dont le nom commence à grimper sur l’affiche. Il a maintenant la troisième place. Son rôle est plus intéressant que celui de L’étrange Monsieur Steve. Plus dense, il a une autorité naturelle qui fera par la suite merveille dans des premiers rôles. Entre les deux films il semble avoir beaucoup progressé pour arriver à donner de l’humanité finalement à un personnage plutôt borné et suicidaire. Le reste des comédiens, figurants la troupe de théâtre, est très bien choisi, que ce soit Roger Armontel dans le rôle du cabotin Bérimont, ou Aimé Clarimond dans celui de l’extravagant directeur de la troupe de théâtre.

    Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Jeanne cache Lino 

    Sans doute est-ce l’originalité des caractères ambigus des personnages qui a permis à ce film à petit budget d’avoir un bon succès public. Il y manque pourtant la patte d’un réalisateur un peu mieux concerné par son sujet, qui se prenne un peu plus au sérieux. Mais l’ensemble se voit et se revoit assez bien ne serait-ce que parce qu’il parle d’un monde oublié, celui des petites troupes itinérantes de théâtre qui offraient des loisirs peu coûteux aux provinciaux.  On y reverra les vieilles bagnoles, notamment le vieux clou qu’utilise Simon pour se déplacer et y trimbaler ses conquêtes dans les rues de Paris. Mais pour toutes les raisons que j’ai évoquées ci-dessus, il me semble que ce film a une portée historique importante.

    Trois jours à vivre, Gilles Grangier, 195

    Le police interroge Jeanne sur la mort de Lino

     

     


    [1] Gallimard, 1943.

    [2] Grasset, 1906.

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  • L’étrange Monsieur Steve, Raymond Bailly, 1957 

    C’est une des faces un peu cachée du talent de Frédéric Dard. En effet pendant de longues années il a signé des ouvrages sous le nom de Marcel G. Prêtre avec qui il était très lié, alors que celui-ci n’en avait pas écrit une seule ligne. Autrement dit Frédéric Dard a fait le « nègre » pour quelqu’un de moins connu que lui, ce qui n’est tout de même pas banal ! Quand Frédéric Dard a commencé à écrire pour le compte de Marcel G. Prêtre, il se contentait de mettre en forme les histoires que celui-ci lui racontait. C’est ainsi que naquit probablement le très curieux Calibre 475 express qui raconte des histoires de chasses africaines auxquelles Marcel G. Prêtre aurait participé[1]. Puis il continua à écrire des romans où se mêlaient des histoires très sentimentales et des aventures africaines, profitant sans doute des connaissances que ce même Marcel G. Prêtre avait de ce continent. Il continua par la suite à écrire sous ce nom des romans policiers puis d’espionnage. Il s’intéressera à la comédie policière comme La chair à poisson[2] porté à l’écran sous le titre de Dans l’eau… qui fait des bulles[3]. Il avait également transformé son roman, Batailles sur la route publié en 1949 sous son nom[4], roman qui se situait au moment de l’épuration, en un  roman d’aventures en Amérique du Sud, et il l’avait signé Marcel G. Prêtre ! Il l’intitulera Deux visas pour l’enfer et sera publié en Suisse chez Gessler et Cie. Prêtre était suisse et c’est sans doute lui qui amenait l’éditeur pour écouler les surplus de production de Frédéric Dard.

    En 1956, Frédéric Dard publie sous le nom de Marcel G. Prêtre La revanche des médiocres aux Editions de l’Orangerie. C’est cet ouvrage, le quatrième signé Prêtre, qui va être adapté par Frédéric Dard et Raymond Bailly en 1957, sans qu’on sache trop ce que l’un et l’autre ont réellement fait, même si pour ma part je pense que c'est une oeuvre purement dardienne. L’ouvrage aura plusieurs rééditions, dont l’une sous le titre de L’étrange monsieur Steve, sans doute pour appuyer la sortie du film, et une plus curieuse au Fleuve Noir en 1983, sous le titre Pigeon vole. On note cependant qu’il est assez difficile de connaitre précisément le travail de Dard sous le nom de Prêtre, car si presque tous les romans signés Marcel G. Prêtre sont manifestement de la plume de Dard ; il semblerait que Prêtre ait tout de même amené dans certains cas les histoires que Dard ne faisait que mettre en forme. La difficulté est encore plus grande parce que Marcel G. Prêtre s’est aussi associé avec d’autres écrivains et a publié sous des pseudonymes très nombreux comme François Chabrey ou Frank Evans.  Mais il va de soi qu’un ouvrage comme La peau des autres, publié en 1964 sous le nom de Marcel G. Prêtre[5] ne peut avoir été écrit que par Frédéric Dard, bien que ce titre ne soit pas reconnu officiellement comme une de ses œuvres.

      L’étrange Monsieur Steve, Raymond Bailly, 1957

    Georges est un médiocre employé de banque qui est promis à une vie grise et à un mariage tout aussi gris avec Mireille. Il va être repéré par le louche Steve qui vit de combines qui le plus souvent lui attire des ennuis. Georges est ébloui par son aisance matérielle et son élégance, mais aussi par sa voiture et sa femme Florence. Celle-ci est chargée de le séduire. Le but est de forcer la main à Georges afin qu’il participe au hold-up de sa propre banque. Denis, l’homme de main de Steve, est chargé de le rendre raisonnable. Le hold-up a bien lieu, mais Georges est blessé. Sur le lit d’hôpital où il se remet de ses blessures, il décide de rompre avec Mireille, et de ne plus retourner travailler à la banque. Steve va l’embaucher pour monter une arnaque sur les champs de course. Il s’agit de miser tout de suite après que l’arrivée est connue et quand il reste encore quelques secondes dans un PMU pour le faire. Les affaires marchent bien, mais Steve se révèle trop gourmand et rançonne le pauvre Georges. Georges cède toujours, d’autant plus facilement qu’il est amoureux de Florence, et qu’il croit que c’est là le meilleur moyen de rester proche d’elle. Toujours plein d’imagination, Steve décide de réaliser un hold-up au casino de Forges-les-Eaux. Alors que tout est en place, Georges se prend au jeu et gagne une petite fortune à la table de roulette. Le hold-up rate, Georges s’enfuit, avec à ses trousses Denis et Steve. Il retrouve Florence et part avec elle pour Le Havre d’où il compte prendre un bateau pour échapper à la vindicte de Steve. Tout semble se passer pour le mieux, mais Steve va intervenir auprès de Florence et la décider à revenir vers lui. Celle-ci vole la valise de Georges pleine de monnaie. Georges est excédé, il rejoint Steve et Florence sur le quai et affronte enfin Steve. Dans la bataille, Steve est tué avec son propre pistolet, mais la police arrive et arrête le malheureux Georges.

     L’étrange Monsieur Steve, Raymond Bailly, 1957

    Florence séduit Georges 

    Le livre, comme les premiers ouvrages signés Marcel G. Prêtre, est un des jalons importants qui vont conduire Dard vers ce cycle très particulier dans son œuvre et que Dominique Jeannerod nomme fort opportunément les romans de la nuit[6], et qui seront publiés sous son nom au Fleuve Noir, dans la collection « Spécial police » à partir du Dos au mur et qui forment une véritable unité jusqu’à Quelqu’un marchait sur ma tombe en 1963. Pendant longtemps d’ailleurs cette veine « noire » concurrencera fortement la saga de San-Antonio. Mais le succès colossal de celui-ci poussera Frédéric Dard à changer de perspective et à se détacher peu à peu du « roman noir ».

     L’étrange Monsieur Steve, Raymond Bailly, 1957

    Steve va entraîner Georges dans la délinquance 

    Le premier problème est que c’est un film qui a du mal à se situer, il hésite entre la comédie et le drame, entre le film noir et le policier. La réalisation de Raymond Bailly, qui en dehors de cela, n’a pas fait grand-chose, reflète ces hésitations. Georges est un homme faible qui va finir par se révolter. Il subit l’ascendant de Steve, mais dans le premier tiers du film le réalisateur en rajoute sur sa gaucherie un peu niaise, au point que le scénario ressemble d’assez près à La bande à papa, un autre scénario de Frédéric Dard tourné en 1955 par Guy Lefranc avec Fernand Raynaud. Et puis lorsque Georges décide de mal tourner, on hésite encore entre une romance impossible qui met en scène les sentiments qu’il a pour Florence, et la déchéance d’un homme qui roule à sa propre perte. Mais la trahison de Florence va remettre en selle l’idée d’une tragédie bien noire. C’est en réalité la personnalité de Georges qui donne son sens au film. Celle de Steve n’est jamais vraiment approchée. On comprend juste qu’il est tout à fait organisé pour arnaquer les uns et les autres et que seul l’argent qu’il aime dépenser l’intéresse : même sa propre femme ne l’émeut guère quand elle se fait sauter par le misérable Georges. Florence non plus n’est pas très claire dans sa démarche. Aime-t-elle Georges, est-elle lâche au point de le trahir ou encore aime-t-elle finalement Steve ? Nous n’en saurons rien.

     L’étrange Monsieur Steve, Raymond Bailly, 1957

    Denis est chargé de surveiller Georges 

    Comme on le voit c’est encore d’un trio dont il s’agit, forme qui intéressait particulièrement Frédéric Dard vers cette époque, aussi bien dans ses ouvrages qu’il commençait à signer de son nom au Fleuve noir, que dans ses scénarios pour le cinéma. Comme dans Le dos au mur, il y a bien une lutte féroce entre deux mâles pour s’approprier une femelle. Ici il semble que ce soit plutôt le pâle Georges qui est jaloux de Steve qui lui se sert seulement de Florence. En vérité Georges est celui qui envie Steve : il lui envie sa voiture, sa femme et son autorité. Il est donc assez difficile de trouver Georges sympathique, tout au plus il fait pitié. Plutôt joli garçon il abuse des faiblesses que les femmes peuvent avoir pour lui. Il est donc tout à fait dans la lignée de Jésus la Caille[7], mais aussi des personnages faibles que développera plus tard Frédéric dans des romans comme Des yeux pour pleurer[8] ou Rendez-vous chez un lâche[9] qui sont encore de nouvelles déclinaisons sur l’enfer d’un trio amoureux qui s’oriente carrément vers le crime. Si on compare le livre avec le film, les deux histoires sont très proches, sauf la fin qui se passe sur la Côte d’Azur et qui rappelle l’ambiance des Kaput[10]. L’écriture de Frédéric Dard donne un aspect bien plus sombre à l’ensemble, en effet dans le roman Georges mourra misérablement de la main de Steve, ayant même raté sa volonté de vengeance, après avoir été abandonné et dévalisé par Mariette (Florence dans le film). Il y a un aspect neurasthénique dans le livre qui a disparu dans le film. Le Georges du livre est hanté complètement par sa propre médiocrité qu’il n’arrive jamais à dépasser. Mais cela vient sans doute du fait que le roman est écrit à la première personne, et donc s’évite les allers-retours entre les différents protagonistes de l’affaire. Dans le film Georges n’est pas cruel avec Mireille, il est juste aspiré par les charmes vénéneux de Florence. Alors que dans le livre il manifeste tout son mépris pour elle et pour sa famille. Autre modification mineure, Monsieur Steve est dans le film secondé par un couple de domestiques, ce qui fait pencher un peu l'histoire du côté de la comédie policière.

     L’étrange Monsieur Steve, Raymond Bailly, 1957 

    Durant le hold-up, Georges a été blessé 

    C’est filmé d’une manière assez plate, et même le port du Havre qui est pourtant un décor exceptionnel apparaît tout rabougri. Bailly ne sait guère se servir de la profondeur de champ, et cela affecte complètement la dramaturgie. Par exemple le hold-up dans la banque de Georges ne recèle aucune émotion. Il y avait aussi également la possibilité de filmer d’un peu plus près la vie quotidienne d’un petit employé de bureau, mais là encore c’est réduit à juste quelques petites allusions, le décor de la chambre, ou encore l’étonnement de Georges face aux largesses de Steve. Par exemple Bailly aurait pu s’attarder un peu plus sur les relations entre Mireille et Georges, en quelque sorte montrer ce qu’il y a de vivant chez cette sorte de prolétariat de la banque. Les relations entre Georges et les autres employés sont aussi un peu caricaturales.

     L’étrange Monsieur Steve, Raymond Bailly, 1957

    En attendant Georges, Steve et Denis jouent aux échecs 

    La distribution est assez curieuse, mais typique des films noirs de cette époque. Le premier rôle est porté par Philippe Lemaire qui avait déjà tourné dans le très méconnu film de Jean-Pierre Melville, Quand tu liras cette lettre, en 1953[11], mais qui avait aussi été la vedette d’une adaptation du Jésus la caille de Francis Carco par Frédéric Dard. Dans ce dernier film réalisé par André Pergament, il jouait encore le rôle d’un homme faible qui se laisse prendre en mains par les femmes. Il y avait déjà Jeanne Moreau comme partenaire. Ce n’est pas tant qu’il soit mauvais acteur, mais Philippe Lemaire avait une voix difficile et une diction à l’ancienne. Armand Mestral interprète Steve, avec une très grande facilité, il est le margoulin besogneux et néfaste qui pose des problèmes à tous ceux qui ont le tort de le rencontrer et de le croire intéressant. Jeanne Moreau n’est pas tellement rayonnante. Elle est un peu livrée à elle-même dans un rôle ambigu qu’elle n’assume pas vraiment. Et puis il y a Lino Ventura dans le rôle de Denis. Ce n’est peut-être pas encore le Lino Ventura qu’on va connaitre, mais il a une présence et une aisance qui marque et qui surtout tranche avec les autres acteurs un peu plus théâtraux, en quelque sorte il donne un côté plus moderne au film. Son rôle est assez bref, mais il va bientôt avec le personnage du Gorille devenir l’immense vedette que l’on sait. De Frédéric Dard, il tournera encore Sursis pour un vivant sous la direction de Victor Merenda en 1958 et Le fauve est lâché, sous celle de Maurice Labro en 1959 et quelques autres titres plus cachés. 

     L’étrange Monsieur Steve, Raymond Bailly, 1957

    Au casino de Forges-les-Eaux, Georges gagne une petite fortune 

    On remarque que le film emprunte aussi à Melville, en plus de sa vedette principale, la scène qui fait de Georges un gros gagnant du casino et qui est inspirée de Bob le flambeur. C’est le même schéma un gain inespéré qui fait rater un hold-up bien rôdé et bien pensé[12]. Au final c’est une œuvre un peu ratée qui gâche un scénario qui aurait pu donner quelque chose de très dramatique.

    L’étrange Monsieur Steve, Raymond Bailly, 1957

    Georges et  Florence veulent prendre un bateau au Havre

     

     


    [1] 1954, Editions du Château

    [2] 1957, Editions Au bouquin d’or.

    [3] 1960, réalisation de Maurice Delbez, avec Louis de Funès.

    [4] Editions Dumas, republié en 2004 chez Fayard.

    [5] Edition Ramoni.

    [6] Préface à Frédéric Dard, Romans de la nuit, Omnibus, 1954.

    [7] Porté à l’écran en 1955 par André Pergament sous le titre de M’sieur la Caille, d’après le roman de Francis Carco. Notez que le titre a été changé passant de Jésus la Caille à M’sieur la Caille sous la pression de l’Eglise catholique. http://alexandreclement.eklablog.com/le-cinema-de-frederic-dard-m-sieur-la-caille-1955-andre-pergament-a114844978

    [8] Fleuve Noir, 1957.

    [9] Fleuve Noir, 1959.

    [10] http://alexandreclement.eklablog.com/kaput-reedite-dans-l-edition-originale-a126146154

    [11] C’est pour moi un film très sous-estimé, d’abord par Melville lui-même qui passera son temps à le dénigrer. http://alexandreclement.eklablog.com/quand-tu-liras-cette-lettre-1953-a114844948

    [12] L’ouvrage datant de 1956, et le film de Melville ayant été tourné en 1955, il est impossible que ce soit Melville qui se soit inspiré du livre de Frédéric Dard, il semble donc bien que ce soit l’inverse.

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  • Le fauve est lâché, Maurice Labro, 1959 

    Paul Lamiani est un ancien truand, mais il a travaillé jadis pour la DST. Depuis il s’est acheté une conduite, il a ouvert un restaurant qui marche plutôt bien et il a fondé une famille, sa femme tient la caisse, il a deux enfants encore petits. Mais voilà que la DST a décidé de l’utiliser à nouveau. En effet, il était très ami avec un certain Raymond Maroux qui, lui, a continué sa vie d’aventures. Il s’apprète à vendre des « papiers » qui sont les résultats d’une découverte sur un carburant solide. la DST veut récupérer ces documents et demande à Lamiani de se rapprocher de Raymond et de se débrouiller pour récupérer les dits papiers. Paul refuse, mais la police se débrouille pour l’accuser faussement de trafic de faux dollars pour lui forcer la main. Il va donc simuler une évasion et demander à Raymond de le planquer pour sa cavale. Pendant ce temps des intermédiaires tournent autour de Raymond pour essayer de s’approprier l’invention. Comprenant que le jeu devient dangereux, Paul avoue à Maroux qu’il est en réalité en mission. Maroux est furieux, mais il n’a pas le temps de trop songer à tout ça, en effet il subit une attaque violente de la part des hommes de Donan et décède. Paul va partir à la recherche des documents. Peu à peu il remonte la filière et parvient à forcer Nadine, la jeune et belle femme du vieux Maroux, à les lui remettre. Tout irait bien, mais la bande à Donan a enlever son fils et lui propose un échange contre les papiers.

    Le fauve est lâché, Maurice Labro, 1959

    PauL Lamiani est devenu un chef de famille honnête 

    Le scénario a été écrit à plusieurs mains, mais on attribue souvent à Frédéric Dard la paternité de celui-ci. Il est assez difficile de dire qui a fait quoi de manière précise. Beaucoup d’éléments de l’histoire se retrouveront dans des San-Antonio, comme les heurts avec la hiérarchie, ou la nécessité supérieure de trahir un ami. A côté du nom de Frédéric Dard qui à l’époque travaillait beaucoup pour le cinéma on trouve les noms de Jean Redon et de Claude Sautet – cette triplette se retrouvera d’ailleurs sur le film de Georges Franju Les yeux sans visage. Malgré le côté très conventionnel et simpliste du scénario, le film est précédé d’une bonne réputation. Il a donc des qualités certaines. C’est semble-t-il sur ce tournage que Lino Ventura se liera d’amitié avec Claude Sautet avec qui il montera Classe tous risques. On murmure que sur le tournage Lino Ventura – qui a toujours eu un caractère très difficile – s’est fâché avec Maurice Labro et que Claude Sautet aurait terminé le tournage. Le film est un véhicule pour Lino Ventura qui est devenu une grosse vedette avec Le gorille vous salue bien, tourné l’année précédente. Il a décidé d’ailleurs de ne pas tourner de suite à cet énorme succès, et il va peu à peu infléchir son image vers des rôles un peu plus complexes. On remarque d’ailleurs que dans le fauve est lâché, il est un père soucieux de la santé de ses enfants avant tout, et cette attitude préfigure celle qui sera la sienne dans Classes tous risques, où le truand Abel Danos va effectuer une longue cavale avec ses enfants. C’est une manière d’humaniser l’homme d’action.

    Le fauve est lâché, Maurice Labro, 1959

    Paulan demande à Paul de s’évader

    La mise en scène est signée Maurice Labro, avec qui Lino Ventura avait déjà travaillé sur Action immédiate, un Coplan déjà scénarisé par Frédéric Dard. Labro n’a pas laissé un grand nom dans l’histoire du cinéma. Il a pris en 1957 le tournant du film d’espionnage avant la vague des James Bond et terminera sa carrière entre le film policier et le film d’espionnage sans convaincre la critique de son talent. Il obtiendra quelques succès, notamment pour ce Fauve est lâché, mais n’atteindra jamais les sommets dans le genre commercial. Néanmoins, on remarque que Le fauve est lâché est très bien mené. Il y a du rythme, la photo de Pierre Petit est excellente, et il y a une façon finalement assez moderne pour l’époque de se saisir de l’espace. Par exemple une manière particulière de saisir la sorte de labyrinthe qui se trouve sous les falaises d’Etretat. On retiendra encore la scène de l’échange des papiers contre le gosse de Paul, tournée avec des angles très intéressants. Tout cela ne suffit pas à faire un grand film, mais c’est tout de même un divertissement très convenable, avec des scènes d’action bien menée et assez crédibles.

     Le fauve est lâché, Maurice Labro, 1959

    Maroux est furieux d’avoir été manipulé 

    Evidemment c’est la distribution qui intéresse plus. Et d’abord Lino Ventura qui dans ce film atteint une maturité qu’il n’avait pas forcément avant. Autrement dit, il ne se contente pas de jouer les hommes d’action, il montre d’autres facettes de son talent, notamment dans la manifestation de ses émotions plus ou bien contenues. C’est certainement ce qui a fait que ce film est encore vu et recherché. A ses côtés on va trouver des acteurs un peu spécialisés dans le film noir de la fin des années cinquante. Estella Blain d’abord qui joue les garces avec une belle conviction. Son physique la portait facilement vers le noir. Toutefois, elle n’a pas eu la carrière qu’elle méritait. Courant d’aventure sentimentale en mariage raté, elle rata aussi sa carrière et disparut peu à peu des écrans. Ici elle est très bien en femme cajolant son petit gigolo – un des thèmes favoris de Frédéric Dard. L’ami de Paul est excellemment interprété par Paul Frankeur, une sorte de Jean Gabin, abonné aux seconds rôles de vieux voyous ou de flics sur le retour. Il sera à nouveau confronté à Lino Ventura dans Le deuxième souffle. Bien que son rôle soit assez mince, il lui donne un souffle intéressant. Et puis on va retrouver l’inamovible Jess Hahn qui multipliait ce type de prestation, une crapule jouant essentiellement sur son physique et son accent américain, sans trop se préoccuper des nuances. Sa présence donnait déjà dans un film une tonalité assez peu sérieuse finalement sans qu’on n’ait rien à lui reprocher. 

    Le fauve est lâché, Maurice Labro, 1959

    Paul tente de protéger Nadine 

    Le film connu un très bon succès public et retient maintenant que le temps a passé l’indulgence de la critique comme l’exemple d’un très bon divertissement sans prétention et rondement mené. Il faut bien dire cependant qu’une fois vu ou revu, il n’imprime pas une marque importante sur le spectateur. Notez que c’est le deuxième film produit sur le nom de Lino Ventura après Le gorille vous salue bien. 

     Le fauve est lâché, Maurice Labro, 1959

    Il échappe aux hommes de Donan 

    Le fauve est lâché, Maurice Labro, 1959

    Paul semble coincé sous les falaises d’Etrétat 

    Le fauve est lâché, Maurice Labro, 1959 

    On doit procéder à l’échange

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  • Action immédiate, Maurice Labro, 1957

    C’est un film adapté d’un épisode d’une série à succès, celle des "Coplan". Francis Coplan est un agent secret créé par Paul Kenny, pseudonyme de deux auteurs belges Jean Libert et Gaston Vandenpanhuyse. Plus de 200 ouvrages auront été écrit sous le nom de Paul Kenny. les deux compères produisaient ensemble aussi sous le nom de Jean-Gaston Vandel, pseudonyme formé à partir de leurs deux noms, des ouvrages de science-fiction pour la collection Anticipation, toujours au Fleuve Noir. Les tirages des aventures de Coplan étaient considérables, avec Frédéric Dard, Paul Kenny était un auteur phare du Fleuve Noir. La série des Coplan a eu une longévité étonnante, elle a débuté en 1953 et s’est arrêtée en 1996, après que quelques épisodes aient été écrits par Serge Jacquemard. En même temps que se développait une autre vision des relations Est-Ouest, le style populaire et bâclé convenait de moins en moins. On a du mal aujourd’hui à  s’expliquer ce succès populaire fulgurant, sans doute dû à ce mélange de roman d’aventure et de fantaisie scientifique qui ouvrait des horizons à un peuple avide de lectures et pas trop regardant sur les qualités formelles. Le contexte de Guerre froide était aussi un autre élément, ce qui nous vaut des leçons d’anticommunisme primaire assez fréquentes dans ce genre. Jean Bruce avec les OSS117 travaillait sur le même créneau. C’est d’ailleurs Jean Bruce qui, avant d’être débauché par les Presses de la Cité, avait lancé le genre au Fleuve Noir.

     Action immédiate, Maurice Labro, 1957    

    Six romans de la série seront portés à l’écran, avec un succès très relatif. Il faut dire que le cinéma français contrairement au cinéma américain ou anglais n’a jamais eu de passion particulière pour le récit d’espionnage[1]. On l’a toujours cantonné dans un sous-genre commercial et d’ailleurs les qualités d’écriture de la série des Coplan est plutôt médiocre. C’était bien avant le succès des James Bond ou de son négatif comme L’espion qui venait du froide et d’autres films adaptés de John Le Carré. Action immédiate est la première de ces adaptations et c’est Frédéric Dard qui s’y est collé avec officiellement Jean Redon et Yvan Audouard. Il semblerait que la part de Dard soit la plus importante. Mais là encore on ne sait qui a fait quoi de manière précise. Sur ce film on retrouve Claude Sautet comme assistant réalisateur. Sautet qui sera aussi assez souvent associé dans cette période-là avec Frédéric Dard dans la confection de produits de ce genre, un peu commercial, un peu fauché et sans trop d’ambition artistique.

      Action immédiate, Maurice Labro, 1957

    Selon certaines sources l’ouvrage aurait été écrit entièrement par Frédéric Dard lui-même[2]. Dans une interview il dit ceci : « – A force de d’adapter pour le cinéma mes propres livres, Action immédiate, Le dos au mur, Le venin… l’envie m’est venue d’accompagner le sujet jusqu’au bout ». Pour moi qui suis pourtant très friand de découvrir des pseudonymes de Frédéric Dard[3], cette idée n’est pas très logique. En effet, le style n’a aucun rapport avec Dard, mais en outre la manière de développer une histoire en multipliant les détails inutiles, destinés à faire étalage des connaissances des auteurs, n’a jamais été, ni de près, ni de loin dans la panoplie d’écriture de l’auteur de San-Antonio. Je pense plutôt que le journaliste a extrapolé les propos de Frédéric Dard qui sans doute voulait dire que ses scénarios étaient trahis par les metteurs en scène, et donc que cela expliquait pourquoi lui-même avait décidé de mettre en scène Une gueule comme la mienne, d’après un de ses ouvrages[4]. On veut bien que Dard ait remplacé au pied-levé un des deux auteurs, mais deux en même temps cela semble improbable. D’ailleurs le vocabulaire utilisé ne trompe pas. Voici un passage érotique du livre :

    « Les yeux de Diana irradiaient, sa chair dégageait un fluide charnel presque palpable et, quand elle riait à une plaisanterie de Francis, elle renversait la tête comme si, malgré elle, tous ses muscles ébauchaient les poses de l’abandon et de la pâmoison. Elle avait les lèvres gonflées de volupté… »[5] 

     On conviendra que même dans ses pires moments, Dard n’a jamais écrit de la sorte, et sans doute on me félicitera de m’être forcé à lire cet ouvrage pour le vérifier.

     Action immédiate, Maurice Labro, 1957

    Beres et Diana échange les documents 

    C’est une histoire assez simplette. L’organisation de Kalpannen a attaqué un ingénieur en provoquant un accident mortel pour voler des plans et des échantillons concernant un avion révolutionnaire que les Français sont en train de mettre au point. L’organisation Cosmos contacte les services secrets français et propose de restituer les plans contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Le colonel va charger Francis Coplan de cette négociation qui doit se dérouler à Genève. Tout semble se dérouler assez bien, mais au dernier moment l’ingénieur qui accompagne Coplan pour vérifier la sincérité de l’échange remarque qu’il manque une partie de l’échantillon. Lindbaum refuse le marché et va se mettr en chasse pour retrouver le morceau manquant. De son côté Coplan appuyé par Walder et la belle Heidi va faire de même. Pour remonter la filière, il va séduire la belle Diana. Mais rien ne se passe comme il faut : Diana est tuée, et Heidi va servir d’appât. Elle échappe par miracle à la mort, Beres, l’homme de main de Kalpannen est tué par Coplan. De péripétie en péripétie, Coplan va démasquer la taupe qui travaillait pour Kalpannen au cœur même des services secrets français et récupérer les précieux échantillons de métal.

     Action immédiate, Maurice Labro, 1957

    Kalpannen réunit son équipe

    Evidemment l’objectif n’est pas de construire une intrigue très réaliste, mais de se servir d’une trame à vrai dire assez relâchée pour mettre en scène une succession de scènes d’action alternées de scènes de séduction pour donner un côté léger à la réalisation. L’ensemble est clairement démarqué des films d’Eddie Constantine, La môme vert-de-gris, Cet homme est dangereux ou encore Les femmes s’en balancent, qui sont des succès colossaux et qui ne coûtent pas très cher à produire. On économise sur les journées de studio en utilisant au maximum des décors naturels qui ont en outre l’avantage de faire voyager le spectateur à l’œil. Le scénario n’a d’ailleurs que très peu de rapports avec l’ouvrage de Paul Kenny dont la lecture s’avère assez difficile à supporter, ne serait-ce qu’à cause de l’absence totale d’humour de leur auteur. Donc le principe du film c’est d’abord de trahir le roman et de ne pas se prendre au sérieux. On va retrouver du reste quelques éléments des premiers San-Antonio. Coplan est ici plus proche du commissaire que du héros de papier créé par Paul Kenny. La mise en œuvre de ce principe frise du reste parfois le ridicule et donne un aspect sautillant au film qui peut apparaître assez lourd. 

     Action immédiate, Maurice Labro, 1957

    Heidi est jalouse et ne pardonne pas à Coplan son flirt avec Diana 

    Les scènes d’action sont plutôt bien menées, notamment l’attaque inaugurale à l’aide d’un camion, ou encore la fusillade sur le port de Gênes. Car on voyage, on passe en effet de Paris  et sa banlieue à Genève, puis on revient par le train pour aller se balader du côté de la tour Eiffel et tout se termine en Italie, à Gênes, aux sons des mandolines. Mais l’ensemble reste plombé par les scènes sentimentales qui se veulent un peu humoristiques. Henri Vidal n’est d’ailleurs pas très à l’aise dans ce rôle incertain. C’est un bon acteur qui fait partie de l’univers cinématographique de Frédéric Dard, il a joué dans Les salauds vont en enfer, et il jouera encore dans le film très personnel Sursis pour un vivant, scénarisé par Frédéric Dard. Mais s’il est toujours très bon dans les rôles graves ; il est moins à l’aise dans la comédie sautillante vers laquelle bascule le film. Barbara Laage par contre est meilleure, elle est à l’aise dans tous les registres. Il en va de même aussi pour l’autre rôle féminin, Nicole Maurey, qui joue le rôle de la fourbe Diana. C’est une actrice oubliée qui pourtant avait eu du succès jusqu’à Hollywood. C’est dommage, elle avait non seulement un physique mais aussi pas mal de talent. Les autres acteurs sont des habitués de ce genre de film, à mi-chemin entre le polar et le film d’espionnage, Lino Ventura qui malgré un rôle assez bref crève littéralement l’écran. Il va devenir un des habitués du cinéma de Frédéric Dard et il se retrouvera lui aussi dans Sursis pour un vivant. Ici il est Beres, le tueur à gage qui s’introduit dans la clinique du docteur Serutti – une des photos du film servira de modèle à Michel Gorudon pour illustrer un San-Antonio, Le coup du père François[6]. Ce nom de « Serutti » est d’ailleurs typique des San-Antonio, il n’est pas dans le roman de Paul Kenny. Comme on le sait Frédéric Dard avait la manière rare d’écrire les noms propres anglo-saxons ou italiens dans des orthographes des plus fantaisistes. Et puis il y a Jess Han qui joue le mauvais américain, rôle qu’il porta durant trois décennies au moins. Ici il est chef de bande et se révélera peureux dès lors qu’on menace de lui crever un œil ! Pour le reste il fait trop confiance à ses hommes de main. Parmi eux on remarquera aussi André Weber dans le rôle d’un photographe trop curieux. Tout ce petit monde se réunira à nouveau pour Le fauve est lâché qui a tout de même un peu plus de tenu et qui consacre l’avènement de Lino Ventura comme la grande vedette populaire.

     Action immédiate, Maurice Labro, 1957

    Coplan tente de négocier avec Kalpannen 

    Ce n’est pas un bon film, et sans doute sans la gloire ultérieure de Lino Ventura et celle de Frédéric Dard, on n’en parlerait plus beaucoup. Pour moi son intérêt est double, d’une part c’est un scénario manifestement de Frédéric Dard, une recréation à partir d’une trame ténue, dont de nombreux éléments se rattachent à l’univers sanantoniesque, et d’autre part, c’est une plongée renouvelée dans le cinéma du samedi soir des années cinquante. Le film aura cependant un assez bon succès commercial, mais la critique ne s’y est guère intéressée.

     Action immédiate, Maurice Labro, 1957

    Beres s’est introduit dans la clinique de Serutti 

    Action immédiate, Maurice Labro, 1957

    Kalpannen est bien mort

     Action immédiate, Maurice Labro, 1957

    Coplan explique à Lindbaum que celui-ci n’a plus rien à lui vendre 

     

     


    [1] En Angleterre le roman d’espionnage a suscité très tôt, avant la Seconde Guerre mondiale l’intérêt d’auteurs de premier plan, par exemple Eric Ambler – auteur génial mais un peu oublié aujourd’hui – ou par la suite Graham Greene et John Le Carré.

    [2] Détective, n° 705, 1959.

    [3] Je pense qu’on n’a pas fini d’en découvrir, et que cette tâche ardue ne finira jamais.

    [4] Si ce film est très mauvais il est pourtant l’adaptation d’un roman excellent qui porte le même titre. En vérité Dard remplaça un réalisateur qui devait mettre le film en scène au pied levé, pour rendre service au producteur.

    [5] Action immédiate, p. 104 de l’édition originale.

    [6] Qui est le premier San-Antonio que j’ai acheté au moment de sa parution ! Anecdote dont tout le monde se fout, sauf moi bien entendu

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