• Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955

    John Sturges est toujours un réalisateur sous-estimé, et à mon avis sa filmographie est supérieure à bien des auteurs qu’on encense sans trop de raison aujourd’hui, que ce soit Hitchcock dont l’œuvre cinématographique a beaucoup vieilli ou le sinistre Clint Eastwood dont la maîtrise technique est vraiment faiblarde. Je ne suis pas le seul à dire cela, heureusement, aux Etats-Unis il y a une tendance à réhabiliter la filmographie de John Sturges. Il a travaillé au début de sa carrière dans le film noir[1]. Et puis il a rencontré un succès immense avec des westerns d’une grande précision, le plus souvent à travers une utilisation très subtile du cinémascope. Et donc si certains de ses westerns ont des allures de film noir, par exemple Last train from Gun Hill, certains de ses films noirs ont des allures de western[2]. C’est le cas ici. Le résultat de cette hybridation est excellent.  

    Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955

    Le scénario est basé sur une histoire de Michael Niall, de son vrai nom Howard Breslin, celui-ci a écrit deux romans noirs, tous les deux traduits en français, l’un, Un homme est passé, à la série noire, et l’autre Fait comme un rat, aux Presses de la Cité.  

    Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955 

    Le train arrive à Black Rock et va s’y arrêter pour la première fois en 4 ans 

    John McReedy débarque par le train à Black Rock, une petite ville minière perdue et pauvre qui semble à l’écart de la civilisation. Nous sommes en 1945, la guerre est finie. Il cherche à gagner Adobe Flat. Mais tout le monde semble se mettre en travers de son chemin. L’hôtel lui refuse une chambre, le shérif ne veut pas lui donner de renseignement sur un nommé Komoko. Seul Smith, qui semble régner sur la petite localité, lui indique que Komoko a été interné dans un camp au moment de Pearl Harbor. Obstiné, McReedy va se rendre à Adobe Flat et comprendre que la ferme de Komoko a été incendiée, et que probablement il a été aussi tué et enterré. Smith décide de l’éliminé, c’est d’abord Coley qui va tenter de lui faire avoir un accident de voiture, puis, il va le provoquer mais va recevoir une raclée terrible. Le docteur, puis le shérif vont essayer de se rebeller contre Smith. Celui-ci lui ôte son étoile, et nomme Hector à sa place. Entre temps McReedy va tenter d’envoyer un télégramme à la police, mais comme pour le téléphone, il est coupé du reste du pays. On apprend alors que McReedy était seulement venu à Black Rock pour remettre la médaille de son fils à Komoko, car non seulement celui-ci avait combattu courageusement en Italie, mais il avait aussi sauvé la vie de McReedy.  Pete, l’hôtelier, va basculer, il va tenter de sauver McReedy en demandant à sa sœur Liz de venir le chercher. Mais celle-ci trahit McReedy et le livre à Smith. Une fusillade s’ensuit dans laquelle Liz est tuée, McReedy sort vainqueur de ce duel et capture Smith. 

    Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955 

    John McReedy débarque du train 

    On a retenu le thème du racisme anti-japonais, et on a vu ce film comme la première réhabilitation des américains d’origine japonaise qui avaient été très maltraités, bannis, déportés. Des dizaines de milliers de nippo-américains avaient été enfermés dans des camps, d’autres avaient été déportés. C’est le FBI du sinistre J. Edgar Hoover qui s’était chargé de cette monstrueuse besogne. Et je ne crois pas me tromper en avançant que ce film est le premier à avoir traité de ce sujet. Cela convient bien à Sturges qui a toujours mis en avant les idées antiracistes, sans les habillées d’un discours militant. On peut élargir cependant le propos au fait qu’après un long silence les démocrates d’Hollywood ostracisés par la Chasse aux Sorcières les listes noires, ceux-ci vont relever la tête. Sturges, Spencer Tracy, Robert Ryan, mais aussi Lee Marvin étaient des démocrates, des libéraux, très hostiles à la chappe de plomb idéologique qui s’était abattu sur l’Amérique. Mais il y a autre chose dans ce film, outre le thème récurrent westernien d’un homme seul contre tous et contre la lâcheté ambiante, c’est la bataille de la civilisation contre l’obscurantisme. Et la civilisation arrive comme souvent chez Sturges par le train ! Je pense qu’il est le réalisateur qui a le plus souvent filmé les trains, et que ceux-ci modifiaient toujours l’état des choses en injectant de la morale en reliant un coin paumé au reste de la société. Il reprendra ce thème dans le magnifique Last train from Gun Hill, mais aussi dans Gunfight at the OK corral, et encore plus tard dans Hour of the gun. C’est le progrès social et économique qui ici affronte l’immobilisme le plus rétrograde qui permet à un potentat local de régner sans partage sur la cité. Il y a également un autre thème qui est abordé, celui de la refondation d’un ordre nouveau et juste après la guerre. L’irruption d’un étranger vêtu de noir se pose comme un cas de conscience pour tous les individus qui ont laissé commettre un meurtre horrible. Et cela d’autant plus qu’il est handicapé, ayant perdu l’usage d’un bras à la guerre. Cet homme apparemment vieux et handicapé, va, par la rigueur morale de son comportement, en remontrer à des hommes solides et brutaux dans la force de l’âge. McReedy se trouve à mi-chemin entre le confesseur et l’ange exterminateur. Remarquez que, comme dans Violent Saturday, la femme qui a trahi, est châtiée et perd la vie. 

    Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955 

    La petite ville de Black Rock semble avoir été oubliée par la civilisation 

    Sur le plan cinématographique, le film frise la perfection. En effet Sturges arrive à tenir le spectateur en haleine pendant près d’une heure sans qu’il ne se passe quelque chose : il joue sur la peur insidieuse, la menace latente que constitue cette situation où la ville manifeste son hostilité à l’étranger. Remarquez que le film se passe sur une seule journée, il y a donc une unité de temps et de lieu qui donne de la force et du rythme à l’ensemble. L’utilisation des paysages désolés et arides est soutenue par le cinémascope donc Sturges fut un des maîtres dans le maniement. Certes il est secondé parfaitement par William C. Mellor, le directeur de la photographie, mais l’usage du format est tellement semblable à ce que Sturges fera dans ses autres westerns qu’il est impossible de ne pas lui en attribuer la paternité. On remarque l’usage des longues diagonales, les mouvements de grue, et la rapidité des déplacements de la caméra. La démonstration de la maitrise de Sturges est évidente dans la scène assez compliquée dans laquelle McReedy va donner une raclée à Coley. Sturges change de point de vue en permanence, il passe du gros plan au plan général, en passant par le plan américain, sans garder la caméra statique. Egalement les angles de prise de vue ne sont jamais les mêmes. Rien que pour cette scène le film vaut le déplacement. 

    Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955 

    Smith tente de savoir ce que McReedy cherche 

    L’interprétation est très « haut de gamme ». C’est Spencer Tracy qui domine l’ensemble, présent de bout en bout, il impose son autorité. Malgré sa petite taille, ses cheveux blancs et son âge, il tient la dragée haute à tous les voyous à la solde de Smith. C’est un acteur un peu oublié, mais qui était extrêmement célèbre, un des piliers de la MGM. Sa longue carrière a été jalonnée de succès que ce soit dans le drame, la comédie et même le film d’aventures. Il trouve là un de ses meilleurs rôles. Il devait être très satisfait puisqu’il tournera aussi The old man and the sea sous la direction de Sturges. Il y a ensuite Robert Ryan, pilier du film noir, il est ici encore très bon, mais un peu en retrait tout de même. Plus remarquables sont les deux bad boys, Coley et Hector, interprétés respectivement par Ernest Borgnine et Lee Marvin. Ils étaient déjà présents dans Violent Saturday, tourné la même année[3]. On trouve encore Walter Brennan dans le rôle du vieux docteur moralisateur. Le seul personnage féminin est joué par Anne Francis qui a fait une toute petite carrière et qui ici n’a pas grand-chose à faire, seulement à trahir McReedy et son frère pour finir par se faire descendre bêtement par son amant. 

    Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955 

    Smith et sa clique pensent que le mieux est de supprimer McReedy 

    Le film a connu un très bon succès, un succès mondial même, la critique l’a encensé, et il est toujours très apprécié pour sa modernité prémonitoire aussi bien que la rigueur de sa mise en scène. C’était bien la grande force de Sturges, de construire des drames populaires auxquels le public était très réceptif et en même temps d’offrir une réflexion profonde sur la société et son histoire. 

    Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955 

    Coley tente de provoquer McReedy 

    Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955 

    Smith a nommé Hector shérif 

    Un homme est passé, Bad day at Black Rock, John Sturges, 1955 

    Sturges sur le tournage avec Robert Ryan et Spencer Tracy

     

     


    [2] Sturges aura pourtant une fin de carrière un peu pénible. A partir du milieu des années soixante, il semble de moins en moins adapté aux évolutions des studios. Voir Glenn Lovell, Escape Artist, the life and films of John Sturges, University of Wisconsin Press, 2008.

    [3] http://alexandreclement.eklablog.com/les-inconnus-dans-la-ville-violent-saturday-richard-fleischer-1955-a130454586

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  Les inconnus dans la ville, Violent Saturday, Richard Fleischer, 1955

    C’est un film qui a une place particulière dans l’histoire du film noir. En effet il inaugure aussi bien une nouvelle manière de tourner qu’une rupture avec l’individualisme sous-jacent du film noir classique. Vers le milieu des années cinquante la crise du cinéma hollywoodien s’accélère. La télévision détourne le public des salles de cinéma, mais également le fait que les logements soient de meilleure qualité incite les populations à rester chez elles. Et donc, il est une nécessité absolue de relancer le cinéma en distinguant bien les films de télévision et les films de cinéma. D’où l’usage plus abondant de la couleur et de l’écran large, particulièrement du cinémascope qui va permettre de saisir la poésie singulière des paysages à mi-chemin entre la ville et la campagne. Ces modifications techniques vont induire une transformation du film noir en profondeur. Non seulement les décors naturels vont jouer un rôle plus important qu’auparavant, mais le récit va être plus choral, plus éclaté, il va mieux saisir la collectivité dans ce qu’elle est, dans ce qui l’unit. Cette exaltation du collectif face à l’individualisme n’est-il pas aussi une manière de s’éloigner de l’oppression de la chasse aux sorcières qui a stérilisé particulièrement le film noir ? En même temps il s’agit de l’intrusion du mal dans une petite ville qui semblait jusqu’ici à l’abri et comme un idéal face à la turpitude de la grande ville. Le film noir franchit ici un palier, ce n’est plus seulement la grande ville qui produit le crime, mais aussi le crime qui vient détruire ce rêve américain un peu factice. Cette thématique va être développée en 1955 au moins dans trois films : I died a thousand times, film dont nous avons rendu compte déjà[1], dans Violent Saturday, et dans Bad day at Black Rock de John Sturges. Notez que les trois films sont produits par trois studios différents, mais leurs similitudes qui pourtant ne s’appuie pas sur des équipes similaires, ni sur des histoires semblables sont telles qu’elles interrogent sur l’émergence d’un sous-genre nouveau. Il y a un autre point commun entre les trois films : c’est Lee Marvin, toujours dans le rôle du bad boy à cette époque, que ce soit dans les western ou dans les films noirs ! Il tourne beaucoup, six films en 1955[2]. Mais il faudra attendre 1964 et le succès inattendu de The killers, version Don Siegel, pour qu’on lui donne sa chance dans des premiers rôles. En tous les cas la participation de Lee Marvin à ces trois films indique qu’on va s’orienter vers une forme de violence plus radicale et plus réaliste.  

    Les inconnus dans la ville, Violent Saturday, Richard Fleischer, 1955

    Bradenville est une petite ville minière, besogneuse et tranquille, organisée autour de l’exploitation du cuivre. Martin est l’ingénieur en chef qui a toute la confiance du vieux Fairchild. Celui-ci devant s’absenter, il lui demande de veiller sur son fils qui boit plus que de raison à cause de sa femme qui le trompe sans vergogne. Tout le monde a ses petits soucis, Martin doit s’occuper de son fils qui voudrait tant que son père qui n’a pas été mobilisé sur le front soit un héros. Elsie Braden est sommée de payer ses découverts par le directeur de la banque, mais celui-ci est amoureux fou de la belle Linda, une infirmière qui, elle, n’a d’yeux que pour Boyd Fairchild. Mais tous ces soucis sont peu de choses face à la menace qui se prépare. En effet, Trois gangsters arrivent en ville pour commettre un hold-up. Ils vont calculer leur coup d’une manière précise, et ils prévoient de se replier vers une ferme occupée par une famille d’Amishs qui n’ont pas le téléphone. Entre temps le couple  Fairchild a décidé de se rabibocher. Harper vole la voiture de Martin, il le fait prisonnier, le ficelle et l’enferme avec toute la famille d’Amishs dans la grange. Le hold-up se passe assez mal, Dill blesse le directeur de la banque qui a voulu se saisir d’une arme, et tue Emily Fairchild. Mais ils arrivent à emporter beaucoup d’argent. La bande se replie vers la ferme. Cependant Martin a pu se défaire de ses liens et il a délivré les Amishes, il a tué aussi leur gardien. Si bien qu’il peut recevoir comme il se doit les trois autres gangsters. Il en tuera deux, le dernier sera abattu par Stadt d’un coup de fourche dans le dos. 

    Les inconnus dans la ville, Violent Saturday, Richard Fleischer, 1955 

    Le vieux Fairchild demande à Martin de veiller sur son fils 

    Ce qui donne son caractère à ce film, c’est l’important qu’il accorde à la petite ville. L’action proprement dite commence seulement au bout d’une heure. Autrement dit, le personnage principal est une petite ville minière, bien proprette, avec ses petits travers. Du coup l’intrusion des gangsters qui sèment la panique, est un révélateur des limites de ce modèle un peu niais, un peu assoupi. En effet, les protagonistes de cette histoire croient que leurs soucis sont importants, jusqu’au moment où les gangsters passent à l’action. Nous sommes dans une petite ville de Pennsylvanie qui existe bel et bien. Cette ville a la particularité d’accueillir dans ses marges une communautés d’Amishs. Cette communauté un peu archaïque qui refuse le progrès pour le meilleur et pour le pire va être confrontée à la dureté du monde extérieur. Dieu n’étant pas là pour la protéger, il faudra bien que Stadt transgresse ses principes et se serve d’une fourche pour occire le terrible Dill. La bande de Harper est décrite aussi d’une manière non manichéenne. Certes ils sont peut-être mauvais, mais ils sont humains avant tout, et ils ont aussi leurs petits problèmes, Dill est obsédé par un rhume chronique qui lui aurait été léguée par une femme avec qui il était marié. Et puis, ils ont peur. Ils essaieront de négocier avec Martin pour se tirer du traquenard dans lequel ils se sont fourrés. 

    Les inconnus dans la ville, Violent Saturday, Richard Fleischer, 1955 

    Harper, Chapman et Dill peaufinent le hold-up 

    La réalisation est impeccable, le rythme enlevé. D’abord il y a une utilisation très efficace du cinémascope. Les mouvements de caméra donnent une profondeur de champ exceptionnelle, même pour les scènes qui se passent dans des lieux clos, le bar, ou la grande maison vide de Fairchild. Mais les décors naturels sont parfaitement utilisés, que ce soit le train qui traverse la vaste plaine, ou les travaux que l’entreprise minière a mis en chantier à coups de dynamite, avec des engins monstrueux qui représentent une modernité destructrice. Le hold-up donne une scène mémorable, la sortie précipitée de la banque dans la rue en pente. La minutie de la préparation, le personnage un peu falot de Chapman, inscrit une partie du film du côté de Asphalt Jungle ou de The killing. Sauf évidemment que l’ensemble du récit ne se centre par sur les gangsters.  On peut regretter certaines lourdeurs dans les scènes intimistes entre les époux Fairchild, ou entre Fairchild et Linda. De même le fait que Emily Fairchild soit punie de ses péchés d’adultère comme par une justice immanente, n’est pas d’une grande subtilité. Mais ça ne dure pas suffisamment pour que cela gêne. Après tout nous sommes dans une petite ville puritaine et conformiste. 

    Les inconnus dans la ville, Violent Saturday, Richard Fleischer, 1955 

    Chapman est parti chercher une planque 

    Film choral, aucun acteur ne ressort vraiment. La tête d’affiche est Victor Mature qui a été une grande vedette dans les années quarante et cinquante. En 1955 il était un peu sur la pente déclinante et ne tournera plus grand-chose à part ce film, et The last frontier, le très bon western d’Anthony Mann. Ici son rôle est mineur, on ne le voit pas pendant les deux tiers du film, et sans doute que Lee Marvin est plus remarquable que lui. Mais enfin, il n’est pas mal du tout, quoique toujours un peu crispé comme cela a été son habitude. C’est un acteur un peu oublié aujourd’hui, pourtant il a fait une très belle carrière avec quelques chefs-d’œuvre dans le film noir. Richard Eagan joue les ivrognes mélancoliques, toujours coiffé impeccablement. Il ne crève pas l’écran, mais il tient son rôle. Les gangsters sont plus remarquables. D’abord le chef de la bande, incarné par Stephen McNally qui n’a pas eu souvent les premiers rôles dans des films de catégorie A. Mais c’est un très bon acteur, solide et intéressant. La révélation du film c’est, on l’a laissé entendre, Lee Marvin. Certes il joue les méchants, mais pas tant que ça finalement, et sa prestation est remarquable. On trouve encore Ernest Borgnine dans le rôle du vertueux Amish. Il donne du corps, c’est le cas de le dire, à sa courte apparition. Je passe sur la prestation très moyenne de Tommy Noonan qui joue les timides énamourés. C’est le moins intéressant et pour tout dire le rôle le plus caricatural. Les personnages féminins sont plus partagés, si Virginia Leith est éclatante dans le rôle de l’infirmière Linda – malheureusement elle se laissera absorber par la télévision – Margaret Hayes dans le rôle de la femme adultère paraît à contre-emploi. Elle n’a pas le physique qui faut pour cela, et d’ailleurs on se demande bien pourquoi son mari semble très amoureux d’elle. Sylvie Sydney joue le rôle d’Elsie Braden, sans doute une descendante de la famille qui a fondé la ville, mais qui se retrouve déclassée. Son jeu semble caricatural.

    Les inconnus dans la ville, Violent Saturday, Richard Fleischer, 1955  

    Les trois gangsters sont dans la place 

    Certes tout n’est pas parfait, notamment la façon dont Martin se défait de ses liens est un peu légère, manque d’élaboration. Mais c’est un film qui se moque de l’usure du temps et qui se revoit encore très bien aujourd’hui. 

    Les inconnus dans la ville, Violent Saturday, Richard Fleischer, 1955 

    Martin cherche à se défaire de ses liens 

    Les inconnus dans la ville, Violent Saturday, Richard Fleischer, 1955 

    Stadt sauve Martin d’une mort certaine 

    Les inconnus dans la ville, Violent Saturday, Richard Fleischer, 1955 

    Richard Eagan et Lee Marvin sur les lieux du tournage signente des autographes

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-peur-au-ventre-i-died-a-thousand-times-stuart-heisler-1955-a114844888

    [2] La thèse du biographe de Lee Marvin considère qu’il a révolutionné l’ensemble du cinéma. Il n’a pas tort. Cf. Dwayne Epstein, Lee Marvin: Point blank, Schaffner Press, Inc., 2014.

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  • L’assassin sans visage, Follow me quietly, Richard Fleischer, 1949 

    Ce petit film noir de série B possède le doubler intérêt d’avoir été un des premiers films réalisés par Richard Fleischer et d’être basé sur une histoire d’Anthony Mann. C’est en effet dans ce genre que les deux jeunes metteurs en scène ont fait leurs premières armes. Ce n’est pas un grand film, le sujet est des plus minces, les personnages s’oublient assez vite. Il dure à peine une heure. Mais il est agréable à regarder et possède d’intéressantes qualités cinématographiques. Il fait partie de toute une série de films tournés par la RKO quand le studio, fort mal dirigé par ce jobastre d’Howard Hugues, battait de l’aile et qu’il fallait le renflouer à tout prix en tournant à la chaîne des petits films noirs. 

    L’assassin sans visage, Follow me quietly, Richard Fleischer, 1949 

    Un meurtre a été commis, la journaliste est sur les lieux 

    Harry Grant traque un tueur en série qui s’appelle le juge et qui envoie des petits mots à la police pour la narguer, ces petits mots sont réalisés à l’aide de lettres sans doute découpées dans des journaux. Le tueur a déjà fait sept victimes, il les étrangle par derrière les jours de pluie. Ann Gorman est journaliste et essaie de suivre Harry dans son enquête pour obtenir un scoop, mais celui-ci la repousse. Cependant sa hiérarchie lui intime d’avoir un peu des idées neuves pour faire avancer l’enquête. A bout de nerf, il va, à partir des informations que le tueur dont on n’a jamais vue le visage, a laissées, fabriquer un mannequin au lieu d’un traditionnel portrait-robot, sans succès. Une nouvelle victime a été trouvée, mais un journal qui raconte des histoires criminelles réelles, a été laissé sur place. C’est à partir de cet indice qu’Harry va remonter la piste et aboutir à Charlie Roy qui est identifié par une libraire à la vue du mannequin. Harry et son fidèle Collins vont tendre un piège à ce tueur en série qui par ailleurs à l’air d’un citoyen tout à fait ordinaire. Charlie Roy évente le piège et s’enfuit, les policiers le poursuivent, celui-ci arrive à se réfugier dans une usine immense et qui semble inoccupée. Après avoir vidé son chargeur, Charlie Roy se laisse alpaguer, mais une fuite d’eau réveille ses vieilles phobies et le rende tellement violent que dans la bagarre finale, il mourra. 

    L’assassin sans visage, Follow me quietly, Richard Fleischer, 1949

    Ann Gorman attend Harry Grant dans une taverne 

    L’histoire, sans doute un peu bâclée recycle les vieux poncifs sur les journalistes et les policiers. Film de divertissement, il ne se pose jamais la question de savoir ce qui a fait de Charlie Roy un tueur en série. On sait seulement qu’une forte pluie le traumatise et le rend violent. L’ensemble des personnages est simple, sans trop de dimension. Certes, Harry, le flic bourru, est un peu obsessionnel, mais sans plus. Et il se révèlera plus que timide, maladroit, face aux avances à peine voilées de la belle Ann Gorman. C’est sans doute cet aspect qui apparaît ici assez novateur : la journaliste semble bien plus émancipée que le flic qui pourtant en a vu des vertes et des pas mûres. Mais ce n’est pas l’histoire en elle-même qui va étonner le spectateur. 

    L’assassin sans visage, Follow me quietly, Richard Fleischer, 1949 

    Qui correspond au portrait-robot ? 

    Les qualités cinématographiques de ce film sont étonnantes, compte tenu du budget minuscule qu’on lui a alloué. Le rythme est vif, les diagonales de l’image sont bien tirées, et les noirs et blancs ont une patine remarquable. C’est la fluidité de la mise en scène qui fait qu’on peut encore revoir sans ennui ce film presque septuagénaire. Les angles de prise de vue sont très inventifs, que ce soit dans la scène de la taverne, ou dans la fuite éperdue de Charlie Roy. Si probablement cette dernière scène s’est inspirée de The naked city, elle a aussi été un modèle pour le magnifique film de Robert Wise, Odds against tomorrow. La belle photo de Robert de Grasse aide évidemment beaucoup. Notez qu’au générique on trouve le nom d’Alfred S. D’Agostino comme directeur artistique. Et en effet on retrouve une atmosphère semblable à celle qui existe dans les autres films noirs auxquels il a participé, avec quelques chefs-d’œuvre comme Out of the past de Jacques Tourneur qui date de 1947, ou The spiral staircase de Robert Siodmak de 1946. Il travaillait sur les décors et sur les accessoires, et plus généralement il donnait un style lisse et sulfureux aux films noirs auxquels il a collaboré. Je me rends compte que, sans savoir ce qu’il faisait vraiment sur ces films, ils représentent une unité formelle assez nette. Il était aussi sur le tournage de Notorious d’Hitchcock en 1946. 

    L’assassin sans visage, Follow me quietly, Richard Fleischer, 1949 

    Harry pense qu’il parle à un mannequin 

    Qui dit petit budget, dit évidemment vedettes de seconde catégorie. William Lundigan qui incarne Harry Grant possède le charisme d’une huitre malade. Il ressemble un peu à Denis O’Keefe. Il a en réalité rarement joué des premiers rôles au cinéma. Légèrement décoratif à cause de sa grande taille et de son allure athlétique, il est raide et peu expressif. Mais comme c’est un film d’action, ma foi, on n’y fait guère attention. Plus intéressante est Dorothy Patrick qui amène un peu de vie en jouant les journalistes dynamiques. Mais elle semble souvent sourire à contre-temps. Elle non plus n’a pas fait une grande carrière au cinéma, elle s’est rapidement dirigée vers la télévision. Et puis elle n’avait pas un physique extraordinaire, question glamour, on repassera. A côté d’eux, il y a des vétérans du film noir, Jeff Corey dans le rôle de Collins, mais il n’a pas beaucoup de choses à faire. Et puis Charles D. Brown dans le rôle du chef de la police Mulvaney qui incite Harry à se bouger pour retrouver le criminel. Il est toujours excellent. C’est une silhouette d’habitude, on l’a vu avec Bogart dans The big sleep, ou dans The Killers au côté de Burt Lancaster et d’Ava Gardner. Il est malheureusement décédé en 1948, et donc sa carrière s’est achevé brutalement. Donnons aussi un accessit à Edwin Max dans le rôle du serial killer. Il le mérite tant il a l’air complètement à la masse, égaré dans un monde qui ne le comprend pas. 

    L’assassin sans visage, Follow me quietly, Richard Fleischer, 1949 

    Un journal d’histoires criminelles donne une piste

    On dit que ce film a beaucoup fait pour la renommée de Richard Fleischer et que c’est ainsi qu’il s’est fait connaître comme un metteur en scène précis et adroit, sachant tenir un budget. Curieusement alors qu’on se rend bien compte que l’intrigue est des plus minces, que les personnages sont un peu ternes, on le suit passionnément. N’est-ce pas la preuve de l’efficacité de la méthode Fleischer ? 

    L’assassin sans visage, Follow me quietly, Richard Fleischer, 1949 

    Charlie Roy tente de fuir à l’intérieur de l’usine

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •   Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954

    Lewis Allen est un réalisateur assez peu connu. On lui doit pourtant quelques films intéressants. Des films noirs avec Alan Ladd, Desert Fury en 1947 avec Burt Lancaster, Elizabeth Scott et John Hodiak, ou encore l’excellent Illegal qu’il tournera avec Edward G. Robinson et Jayne Mansfield[1]. Suddenly bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance tardive parce qu’il traite d’un tueur psychopathe au-delà de la question du bien et du mal, comme quelqu’un qui compense ses propres souffrances résultant de traumatismes anciens dans le meurtre tarifé. Allen est plutôt à l’aise dans les ambiances tendues qui saisissent des personnes ordinaires dans des situations qu’ils n’ont jamais prévu d’affronter. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Le shérif Tod Shaw aime passer du temps avec Pete 

    Le shérif Tod Shaw s’occupe de la petite ville fictive de Suddenly où il ne se passe rien. Il est amoureux de la veuve Ellen Benson qui a un fils et qui ne veut rien savoir, prétendant que son mari ne saurait être remplacé par qui que ce soit. Tod aime pourtant le jeune Pete Benson comme un fils et rêve de fonder une vraie famille. Au milieu de cette vie paisible, va surgir un drame. En effet le président des Etats-Unis doit s’arrêter dans la ville. De nombreuses précautions sont prises pour assurer sa sécurité. Tandis que les agents du FBI coopèrent avec Tod dans une ambiance assez sereine, de faux G Men vont s’introduire chez Ellen été son beau-père. En effet sa maison a la particularité de dominer la petite ville et donc de fournir une position favorable pour assassiner le président. Ces trois hommes sont conduits par Baron, un ancien vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui se flatte d’avoir tué de nombreuses fois. Rapidement ils mettent la maison sous contrôle. Bientôt ils piègeront Tod et Dan Carney, le responsable de la sécurité qu’ils abattent. Tod a le bras cassé. Dès lors ils vont attendre l’arrivée du train, tandis que Tod et le beau-père d’Ellen tentent de trouver une solution pour sortir de ce piège. Bien entendu les bandits seront abattus, mais le train ne s’arrêtera finalement pas dans la ville et Ellen cédera aux avances de Tod. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Tod tente de convaincre Ellen de sortir avec lui 

    Un tel scénario peut se lire de différentes manières. D’abord comme le portrait d’un psychopathe hanté par les souvenirs de la guerre. On comprend bien que la passion que Baron a pour les armes à pour les armes à feu est malsaine, résultant principalement de son sentiment d’insécurité, de son impuissance pourrait-on dire. C’est donc une étude psychologique d’un tueur qui est devenu ce qu’il, un homme sans sentiment humain véritable par la faute des circonstances. Ensuite il y a la difficulté pour une famille, une communauté de se défendre et de persister dans un modèle ancien. On peut voir donc aussi ce film comme l’échec d’un modèle, d’un idéal, l’annonce de la désagrégation même de l’Amérique. Et puis il y aussi le meurtre annoncé du président. Celui-ci n’a pas de réalité, il est l’institution suprême qu’on doit préserver. Ainsi les habitants de Suddenly sont très excités par cette visite qui est pour une marque d’honneur, mais ils vont aussi se mettre en quatre pour bien le recevoir, puis pour le protéger comme le représentant d’une communauté relativement homogène. Beaucoup de critiques américains y ont vu également une réflexion sur les armes à feu. Ellen tente d’interdire à son fils de jouer avec des révolvers, fussent-ils des jouets. Mais Tod au contraire l’encourage dans cette voie-là, arguant qu’on ne peut pas combattre ce qu’on ne connait pas et que parfois c’est une nécessité que de s’en servir. On peut voir également l’arrivée programmée du président et de tous les tracas que cela emmène comme l’intrusion d’une modernité peu souhaitable et souhaitée. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Des hommes se présentant comme agents du FBI frappent à la porte 

    Bien entendu il y a aussi l’aspect Maison des otages, le film de William Wyler avec Humphrey Bogart qui a été tourné par la suite, en 1955. Des truands qui s’immiscent dans un univers familial et ordinaire et qui le bouleversent. La parenté entre les deux films semble prouver que le thème d’une famille isolée prise en otage soit dans l’air du temps, mais aussi sans doute que le film de Lewis Allen ait été le modèle de celui de Wyler. Dans les deux cas on n’échappe pas à une certaine théâtralité. Le film de Wyler s’inspirait d’ailleurs d’une pièce de théâtre à succès. Cette approche est assez difficile à analyser, puisqu’en effet on ne sait si le but est de protéger la famille comme dernière instance de la civilisation, ou si au contraire c’est le constat d’un échec, la famille n’étant pas adaptée aux formes modernes de la vie sociale vers lesquelles on se dirige rapidement. Le personnage d’Ellen apparait comme particulièrement handicapé, engoncé dans la défense d’un idéal qui n’existe plus aussi bien parce que son mari est mort à la guerre que parce qu’elle se retrouve incapable de prendre une décision positive en quoi que ce soit. Baron la mettra au défi de lui tirer dessus en lui donnant son révolver qu’elle laissera tomber lamentablement. On peut voir aussi le film comme un discours sur l’impuissance. Celle de Baron est évidente à travers son amour pour les armes, il caresse son fusil comme son propre sexe. Celle de Tod l’est moins, mais enfin, il a le bras cassé et se trouve confiné la moitié du film dans un rôle extrêmement passif, son grand corps posé sur le canapé du salon. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Baron explique qu’il est là pour protéger le président 

    Malgré les bonnes critiques qu’il reçoit aujourd’hui, le film a été un échec critique et public au moment de sa sortie. On peut le comprendre parce qu’il ne se passe rien ou pas grand-chose, et que malgré sa faible durée, 74 minutes, il est extraordinairement bavard. Baron qui se présente comme un professionnel de l’assassinat tarifé, expose en long, en large été en travers les bonnes raisons qui l’animent. C’est un peu lourd lorsqu’il nous explique qu’il a appris à tuer pour le compte de l’oncle Sam et qu’ensuite il s’est perfectionné pour se faire de l’argent. On n’imagine absolument pas un tueur professionnel, surtout s’il est payé par des gens très riches et très avisés, faire de telles confidences ridicules qui le rendent peu crédible. Mais évidemment il y a d’autres qualités stylistiques. Une très bonne utilisation des décors qui permet de faire sentir la menace de ces trois hommes arrivés de nulle part sur une petite ville qui semble concentrer en elle toutes les raisons de vivre heureux. Il y a aussi cette manière de se saisir de la position de la maison comme surélevée par rapport à la ville, et encore aussi la grande fluidité des mouvements de caméra dans les espaces confinés de la petite maison d’Ellen. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Baron a une louche passion pour les armes à feu 

    L’interprétation de Frank Sinatra dans le rôle un peu inhabituel pour lui d’un psychopathe a été souvent saluée. Je n’y suis pas trop sensible, il me semble qu’il en fait des tonnes, qu’il tord un peu trop sa figure dans des grimaces invraisemblables qui manifestent les souffrances qu’il endure. Il sera d’ailleurs bien plus sobre dans la suite de sa carrière cinématographique. A cette époque il était encore très mince, d’une remarquable maigreur maladive même. Il est ici opposé au massif Sterling Hayden qui a tourné un grand nombre de films noirs de grande qualité. Celui-ci est comme toujours très bon, donnant dans la simplicité bourrue, dominant de sa haute taille presque toute la population de la ville. Il incarne le shérif Tod, sûr de lui et obstiné. Ellen est interprétée par Nancy Gates qui a l’air tellement bornée qu’on se demande vraiment comment un homme normalement constitué peut s’intéresser à cette fille sans charme et revêche. C’est pourtant elle et pas le shérif qui va rétablir l’ordre en abattant finalement Baron. James Gleason incarne le beau-père d’Ellen avec aussi beaucoup de lourdeur été un manque de grâce évident. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Tod doit se plier à la loi de Baron 

    De sombres histoires d’héritage et d'ayant-droit avaient conduit ce film à être retiré de la circulation. Cela a alimenté les rumeurs selon lesquelles Sinatra l’aurait fait retirer de la circulation à cause de la proximité du film avec l’assassinat de Kennedy. Parmi les autres rumeurs infondées, on a prétendu que Lee Oswald avait vu ce film avant de tirer sur le président. Par contre il est assez curieux que Sinatra ait accepté de tourner à nouveau un film sur ce thème de l’assassinat d’un président, mais cette fois cela donnera le très excellent The manchurian candidate de John Frankenheimer en 1962 et ce sera un succès. 

    Je dois tuer, Suddenly, Lewis Allen, 1954 

    Bart est interpelé par l’adjoint de Tod 

    C’est un film qu’on peut voir, mais qui déçoit un peu. Il s’inscrit dans une assez longue lignée de ces films noirs centrés sur un tueur psychopathe armé d’un fusil à longue portée parmi lesquels on retiendra The sniper d’Edward Dmytryk qui date de 1952[2], ou encore The day of the Jackal du très sous-estimé Fred Zinneman en 1973.

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/le-temoin-a-abattre-illegal-lewis-allen-1955-a119627864

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/the-sniper-l-homme-a-l-affut-edward-dmytryk-1952-a114844918

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964

    A réexaminer la carrière de Fuller, on a l’impression qu’il marche toujours à contre-temps, autrement dit que le meilleur qu’il donne est quand il revient en arrière, vers les formes anciennes du film noir ou du western. The naked kiss est un film noir à l’ancienne, d’une grande violence. Très ramassé et rythmé, approfondit l’idée de fatalité pour une personne, Kelly, qui pourtant semble avoir tous les moyens possibles pour se défendre dans la vie. Bien qu’il n’y ait aucune scène audacieuse, c’est un film qui sent le soufre, non pas ce qu’il montre, mais parce qu’il suggère. Dans la première partie des années soixante, il est au mieux de sa forme, il a des idées originales pour tout ce qu’il fait, et, tandis que tout le monde se met à la couleur, il persiste dans le noir et blanc. La seule concession qu'il fera à la manière moderne de filmer sera dans l’utilisation de l’écran large, 1,85 :1. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    Le maquereau de Kelly vient de recevoir une raclée de la part de Kelly 

    Kelly, jeune et belle prostituée, quitte New York après avoir donné une raclée mémorable à son maquereau. Elle erre de ville en ville pour exercer son curieux métier, jusqu’au jour où elle s’arrête à Grantville. Repérée par le policier de l’endroit qu’elle séduit, elle couche avec lui pour de l’argent, puis décide de changer sa vie. Plutôt que de suivre le conseil de Griff, d’aller se prostituer chez Candy, elle va se faire engager dans l’hôpital local qui s’occupe des enfants handicapés. Elle est très dévouée, et semble avoir trouver sa voie. L’hôpital est financé par le milliardaire local, Grant, son arrière-grand-père à fonder la ville, et ce dernier donne une réception pour fêter son retour. Il va tomber amoureux de Kelly qui elle aussi l’apprécie pour sa culture, sa distinction, ses manière raffinées. Rapidement ils vont former le projet de se marier, et Kelly semble vivre un conte de fée. Entre temps elle s’est affrontée avec Candy la mère maquerelle de l’endroit qui tente de débaucher une de ses condisciples pour son business de prostitution locale. Altruiste, elle aide ses copines qui sont dans des situations difficiles, par exemple pour éviter l’avortement à une jeune femme enceinte. Même si elle ne croît pas trop en elle, Kelly va accepter de se marier. Griff qui est jaloux, tente bien une nouvelle fois de la faire partir de la ville, sans succès. Mais alors que les préparatifs du mariage sont bien avancés, Kelly va surprendre son futur mari dans une position délicate avec une petite fille qui peut avoir 7 ou 8 ans : c’est un pédophile. De colère autant que de dépit, elle le tue d’un coup de téléphone bien appuyé sur le crâne. Elle va être arrêtée, ayant elle-même téléphoner à Griff. Elle semble devoir être condamnée assez facilement parce qu’elle apparaît aux yeux de la ville comme une femme vénale qui a voulu profiter de l’argent de Grant. Mais curieusement au fur et à mesure que les preuves s’accumulent contre elle, Griff semble croire de moins en moins à sa culpabilité. Il va donc l’aider à retrouver la petite fille qui était avec Grant et l’innocenter. Elle quittera la ville. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    A Gratville, Kelly fait la connaissance du policier Griff 

    De nombreux thèmes sont développés ici. D’abord cette idée de rédemption, Kelly va se racheter de ses turpitudes en s’occupant des enfants les plus démunis. On apprendra qu’elle-même ne peut pas en avoir. Mais cette rédemption est illusoire, et son passé va la rattraper. Il y a ensuite le thème de la petite ville idyllique qui cache ses turpitudes derrière une morale apparente et surannée. Tout semble bien propre, mais le flic Griff couvre un réseau de prostitution sous l’autorité malveillante de la vieille et méchante Candy. Cependant, tout reste ambigu. Et c’est Griff pourtant qui veut à plusieurs reprises chasser Kelly de la ville qui va la tirer du mauvais pas dans lequel elle s’est mise. Grant est un homme très riche et raffiné, mais il cache aussi des vices terribles puisqu’il s’en prend aux petites filles. Plusieurs auront été assassinées. Le riche Grant est un pédophile, comme si son vice était la contrepartie de cette richesse qu’il n’a pas méritée mais qu’il a héritée de sa famille. Rien n’est fait non plus pour cacher les louches tentations des jeunes filles qui veulent gagner de l’argent en vendant leur charme. Le plus souvent elles n’ont pas de raison véritable de le faire, si ce n’est la cupidité et le goût de la turpitude. Et puis par-dessus tout, The naked kiss est le portrait d’une femme forte qui sait affronter la vie et qui se bat en ne comptant que sur elle-même. On remarquera au passage que Kelly ne peut s’extraire de sa situation qu’en abandonnant ses illusions, le riche est cultivé Grant n’étant qu’une crapulé décérébrée, loin de l’humanité des collègues de Kelly qui se dévouent avec constance aux enfants. Des bribes des films de prison de femmes sont recyclées ici, avec de belles images en noir et blanc de Kelly derrière ses barreaux. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    Kelly est devenue très dévouée pour les enfants handicapés 

    Fuller avait le sens du spectaculaire, c’est le moins qu’on puisse dire, et la scène qui ouvre le film est une scène d’anthologie. Qu’on se moque ou pas de l’histoire, il faut voir ce film au moins pour ce moment où nous voyons Kelly qui donne une raclée carabinée à son souteneur, dans la bagarre elle perdra sa perruque, car elle a été rasée, puis une fois sa tâche accomplie, elle la remettra sur le sommet de son crâne, se remaquillera et quittera la scène. Au moins ça on ne l’a pas vu avant et on ne l’a plus vu après. C’est filmé d’une manière sobre et rapide, avec des champs-contre champs, puis saisi dans des plans larges. Fuller joue aussi beaucoup de l’émotion, un des passages les plus forts est sans doute ce moment où les enfants handicapés chantent L’oiseau bleu sous la direction de Kelly. Bien sûr il y a quelques clins d’œil sans importance, par exemple lorsque Kelly passe devant le cinéma de la petite ville, on remarque qu’il s’y joue Shock corridor. Mais dans m’ensemble c’est plutôt sobre. Même la déception de Kelly lorsqu’elle a tué son ex-futur mari et qu’elle regarde toutes ses richesses auxquelles elle aura renoncé. Car en effet, comme le lui suggérait Grant, elle aurait pu fermer les yeux sur ses tares, mais avide de perfection, elle ne peut pas le supporter.  Quelques plans suffisent à Fuller pour nous le faire comprendre : l’escalier monumental de la maison familiale, les tableaux et le riche mobilier.

     

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964

    Griff tente de chasser Kelly de la ville 

    Le film est fait pour Constance Towers qui trouve en Kelly sans doute le rôle de sa vie. Certes elle avait été utilisée par John Ford dans deux de ses films, The horse soldiers et Sergeant Rutledge, on l’avait vue également dans Shock corridor, mais jamais elle n’eut un rôle d’une telle intensité. Elle fera l’essentiel de sa carrière à la télévision. Très grande, énergique, les rôles de jeune femme fragile qui sont si nombreux à l’écran ne peuvent que lui être interdits. Elle est excellente de bout en bout, qu’elle soit enragée ou désespérée. Elle s’est même rasée la tête pour le rôle ! Anthony Esley est Griff, l’ambigu policier de Grantville qui est à la fois attiré par Kelly et qui n’arrive pas à s’avouer qu’il est amoureux d’elle, malgré tout. Il est très bien. Plus contestable est sans doute le choix de Michael Dante dans le rôle du vicieux Grant. Pas qu’il soit mauvais acteur, il a trop peu à faire pour être mauvais, mais surtout parce qu’il a une mauvaise tête et qu’on voit tout de suite, avant même de savoir quoi que ce soit de lui, qu’il est un criminel en puissance. Les autres rôles sont bien distribués, que ce soit les enfants, ou les collègues infirmières, avec une distinction pour cette vieille peau de Candy, la mère maquerelle locale, incarnée brillamment par Virginia Grey. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    Dans sa prison, Kelly se morfond, désespérant de prouver sa bonne foi 

    Il reste des séquences remarquables de sobriété et d’efficacité comme par exemple quand Kelly cherche à reconnaître le témoin de l’assassinat de Grant et que défilent devant la fenêtre de la prison toutes les petites filles blondes de la ville qui ont 7 ou 8 ans. Ce ne sont pas les angles de prise de vue qui étonnent ici, mais plutôt la durée qui fait naître rapidement le désespoir chez Kelly. C’est un film fauché, mais sans doute cette absence de moyens permet de mieux faire ressortir l’efficacité de la mise en scène. Il y a un soin étonnant dans les rapports que Kelly entretient avec sa propriétaire ou avec l’infirmière en chef qui lui permet d’exercer avec talent son nouveau métier. Ce sont des femmes âges, en quelque sorte des mères de substitution. La dernière scène montre Kelly quittant la ville à laquelle elle ne pardonne sans doute pas, elle traverse la foule qui est venue la saluer parce qu’elle a mis fin aux crimes d’un pédophile, puis elle s’en va par une rue vide et déserte vers sa destinée. Si la fin évite le mélodrame, l’ensemble reste sombre et pessimiste

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964 

    Griff demande à Kelly de se calmer si elle veut faire parler la petite fille 

    Le film a été un bon succès commercial et critique. C’est justifié. Plus de cinquante ans après il se revoit encore très bien, et on y retrouve des petits détails intéressants de mise en scène ou de décor. C’est sans doute un des Fuller que je préfère pour sa sincérité et son empathie qui va bien au-delà du thème éculé de la rédemption d’une prostituée qui a pris le mauvais chemin. Après ce film Fuller va rester plusieurs années sans tourner, et il va aller de difficulté en difficulté, multipliant à la fois les projets et les échecs commerciaux. 

    Police spéciale, The naked kiss, Samuel Fuller, 1964

     

     

    Kelly doit quitter la ville

    Partager via Gmail

    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique