• La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959

    Ce n’est ni un film noir, ni un film d’espionnage, malgré sa trame criminelle, et malgré le mince prétexte d’un trafic de documents au profit d’une puissance étrangère. Film de divertissement, c’est une fantaisie difficile à cataloguer, il est très emblématique de l’idéal cinématographique de Hitchcock basé sur les effets. C’est sans doute une de ses productions les plus célèbres et les plus étudiées, notamment la scène où l’on voit Cary Grant attaqué par un avion sensé déverser des pesticides sur des cultures qui n’existent pas. Hitchcock en a donné une interprétation particulière dans ses entretiens avec Truffaut, insistant sur sa nouveauté et donc du coup sur son propre génie[1]. Vincent Gallo en donnera une interprétation tout à fait personnelle dans l’excellent Arizona dream de Kusturica, en mimant les attitudes de Cary Grant. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Tout porte à croire que Thornhill a tué Townsend 

    Roger Thornhill est un publiciste fameux qui vit à un train d’enfer à New York. Il a rendez-vous à son club avec des amis, mais il doit envoyer un télégramme à sa mère pour lui rappeler qu’ils doivent aller ensemble au théâtre. En allant se charger de cette besogne, il va être enlevé par deux tueurs qui l’embarquent dans une voiture et le mènent dans la belle demeure de Lester Townsend. Là il rencontre toute une équipe dirigée par une personne qu’il croit être Lester Townsend. Celui-ci croyant avoir à faire à un dénommé Kaplan, lui propose un arrangement. Mais Thornhill lui affirme qu’il n’est pas Kaplan. N’arrivant à aucun arrangement, les tueurs le force à boire du whisky et tentent de le tuer en fabriquant un faux accident de voiture. Echappant miraculeusement à la mort, il est arrêté par la police. A partir de ce moment-là il va enquêter sur Lester Townsend. Mais retournant à la maison où il a été si mal traité, il semble s’être trompé. Il va donc aller jusqu’au siège des Nations Unies. Là il rencontre le vrai Townsend qui ne ressemble pas du tout à celui qui prétendait s’appeler ainsi. Mais un des tueurs qui l’a suivi, va assassiner Townsend d’un coup de poignard dans le dos. Le meurtre a lieu au milieu de la foule, et on croit que c’est Thornhill qui l’a commis, il tient le poignard dans sa main. Il est donc obligé de fuir. Il va se mettre à la recherche du mystérieux Kaplan, tandis que la police le recherche et que sa photo a été publiée à la une de tous les journaux américains. Pour cela il doit aller à Chicago. Dans le train qui l’emmène, il rencontre une séduisante jeune femme, Eva, qui l’aide à se cacher de la police en l’hébergeant dans sa cabine. Jouant les entremetteuses, elle va l’aider aussi à se rendre à un rendez-vous avec Kaplan. Entre temps on a appris que Kaplan n’existe pas et n’est qu’un leurre pour tromper l’ennemi et protéger Eva qui travaille avec les services secrets américains. Au milieu de nulle part, Thornhill manque d’être tué par un avion qui s’écrasera sur un camion-citerne. Revenu à Chicago, il soupçonne de plus en plus Eva. Bientôt pourtant le chef des agents de renseignements américains va lui expliquer qui est réellement Eva et l’utiliser pour la couvrir. Elle va faire donc semblant de tuer Thornhill en lui tirant des coups de feu à blanc. Elle doit fuir avec Vandamm. Mais rien ne se passe comme prévu. Thornhill va tenter de retenir Eva, mais surtout Leonard a démasqué Eva et prévient Vandamm qui est très touché par la trahison de sa maitresse. Il projette de la tuer une fois qu’ils seront au-dessus de l’océan. Thornhill cependant va sauver Eva en l’empêchant de prendre l’avion. Ils arrivent à fuir en amenant les microfilms. Poursuivis par les sbires de Vandamm, ils seront sauvés in extremis par la police. Ils vont pouvoir se marier. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Il cherche a acheté un billet pour Chicago 

    Le scénario est signé Ernest Lehman, auteur hétéroclite à succès qui signa aussi bien West Side Story que Somebody up there likes me, ou The sound of music. Il signera le scénario de The prize avec Paul Newman qui se situe tout à fait dans la lignée hitchcockienne. La première évidence est que ce scénario est complètement creux et bourré d’invraisemblances du début à la fin. Par exemple on ne sait pas pourquoi Vandamm a confondu Thornhill avec Kaplan. Ou encore, la police arrive in extremis pour sauver Eva été Thornhill, sans qu’on sache très bien ce qui les a décidés à arriver sur les lieux. On est surpris également dans la fameuse scène de l’attentat par avion par ce champ de maïs qui existe tout seul au milieu d’une plaine déserte complètement dénudée. Et d’ailleurs on se demande bien pourquoi Thornhill se rend à ce rendez-vous sans prendre aucune précaution. Sur le plan psychologique, ce n’est pas mieux. Thornhill, vieux célibataire endurci tombe amoureux de la très volage Eva qui, elle-même, à son tour, est touchée par la grâce de l’amour. Mais Hitchcock n’est pas un réalisateur qui fait dans le réalisme. Cependant si dans la plupart de ses films il développe des caractères psychologiques, ici on en reste plutôt au niveau de l’action. Mais bien entendu l’action à l’état pur ne peut pas exister et même si le ressort est minimal, il faut qu’il existe. On va donc trouver deux éléments importants : le premier est l’obstination de Thornhill à découvrir la vérité, envers et contre tout. Le second c’est encore le fameux triangle : une femme et deux hommes. La première joue forcément un jeu ambigüe en se faisant désirer par deux hommes à la fois, deux hommes que tout oppose. Mais il y a aussi la jalousie de Thornhill qui lui fait entrevoir que la lutte avec Vandamm sera récompensée par un trophée, Eva. Dans le message subliminal qui transparait au-delà de l’action proprement dite, il s’agit de savoir jusqu’où la perversité d’Eva la mènera. On remarque d’ailleurs que le seul personnage qui ne ment pas est Thornhill, quoiqu’il reconnaisse que dans la vie courante son métier l’oblige à mentir. Parmi les thèmes mineurs, il y a encore la domination des femmes, que ce soit la mère de Thornhill – qui ressemble d’ailleurs à la mère de Sebastian dans Notorious[2] Eva bien entendu, mais aussi la gardienne de la maison de Vandamm près du Mont Rushmore. La façon dont Eva se jette sur Thornhill c’est pratiquement un viol ! 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Il a rendez-vous avec Kaplan au milieu de nulle part 

    On peut analyser la mise en scène de deux manières très différentes. La première porte sur les lieux et le style que ceux-ci induisent. C’est un catalogue touristique de la modernité étatsunienne à la fin des années cinquante. On passe des quartiers huppés de New York à l’architecture moderne du siège des Nations Unies, puis on prend un train confortable où le service est excellent, servi par des noirs très respectueux, et enfin, destination finale, on se retrouve au Mont Rushmore, très prisé des touristes américains de la classe moyenne inférieure, un peu comme les chutes du Niagara. Il y a aussi la villa hypermoderne de Vandamm, perchée dans la montagne. Cet ensemble de lieux donne un côté « papier glacé » à l’image, même quand Thornhill se roule par nécessité dans un champ de maïs, il en ressort avec un peu de poussière sur sa veste, mais même pas décoiffé. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Un avion le prend en chasse pour le tuer 

    Et puis il y a la façon de filmer, d’agencer les scènes d’action. C’est sans doute ici ce qu’Hitchcock a fait de mieux. La caméra est mobile, et l’écran large donne de la profondeur de champ. Il multiplie les prouesses quand il filme la foule newyorkaise[3], la cohue dans le hall de la gare, et bien sûr dans le découpage des scènes d’action. C’est même un des rares films d’Hitchcock où les transparences ne sont pas ridicules. Cela donne un côté à la fois coloré et moderne à l’ensemble. On peut dire que c’est le début des thrillers modernes, avec ce côté design souligné par le générique de Saül Bass. La fin est très bâclée cependant, et les glissades sur les figures sculptées des présidents américains est encore moins crédible que le reste. Mais cela n’enlève rien au fait que le rythme reste soutenu. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Thornhill est maintenant associé avec les services secrets 

    Un des aspects particuliers d’Hitchcock est de mettre particulièrement en valeur des acteurs très glamour, mais aussi très typés. Cary Grant domine de sa classe évidemment la distribution, c’est autour de lui et pour lui que le film s’est fait. Il tient encore la route, mais ici il commençait déjà à vieillir. Il en fait parfois un peu trop, sans doute parce que son rôle hésite entre comédie et drame et qu’il lui est difficile de trouver le ton juste. Mais enfin, ne barguignons pas, il est efficace et très présent. C’est un peu son dernier grand rôle, il ne retrouvera le succès que dans Charade, film très hitchcokien. Eva Marie Saint est comme toujours excellente et subtile, on regrette qu’elle n’ait pas fait une meilleure carrière. Son rôle reste un peu limité. James Mason joue Vandamm, une crapule faussement sophistiquée. Il n’est pas très bon, peut-être parce qu’il n’a pas le premier rôle. Sa voix est assez mal posée, ce qui est curieux pour un acteur de théâtre anglais. Les seconds rôles sont tous très bien, à commencer par Martin Landau dans celui du sinistre Leonard. Vous me direz qu’avec son physique il n’a pas besoin de faire grand-chose pour inquiéter. Il y a aussi Leo G. Carroll dans le rôle du chef des agents secrets. Comme toujours il est très juste. C’est une silhouette habituelle des films d’Hitchcock. Je glisse sur l’interprétation de la mère de Thornhill par Jessie Royce Landis qui est sensée mettre un peu d’humour. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Eva tire sur Roger 

    Le film fut dès sa sortie un très grand succès, particulièrement en France. Avec le recul on ne sait pas trop si ce succès extravagant est mérité. Certes le film se voit sans déplaisir, l’attention du spectateur est soutenue. On ne se prend pas comme souvent avec Hitchcock à regarder sa montre. Certains le tiennent pour le meilleur film d’Hitchcock. Sur le plan technique cela me paraît évident, par contre si on ramène le film à son intérêt, il apparaît tout de même assez creux et vide de contenu. Pour moi c’est l’apogée de la carrière d’Hitchcock, après ce film il tournera l’insipide Psycho, grand succès public également, mais controversé dans son intérêt, film hésitant entre le suspense et l’horreur sans jamais choisir. Puis ensuite les choses se déliteront, et le succès le fuira peu à peu. Il en ira ainsi des derniers films Frenzy et Family plot, sortis dans l’indifférence générale de la critique et du public. 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959 

    Eva a glissé et menace de tomber 

    La mort aux trousses, North by northwest, Alfred Hitchcock, 1959

     

     


    [1] François Truffaut, Le cinéma selon Hitchcock, Robert Laffont, 1966.

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/les-enchaines-notorious-alfred-hitchcock-1946-a130906828

    [3] Il y a curieusement au début du film un doublon avec un rouquin sortant d’un immeuble de bureau. C’est évidemment une faute au montage.

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  • Le mouchard, The informer, John Ford, 1935

    Quand on cherche des origines au grand cycle du film noir américain (1941-1956), tôt ou tard on tombe forcément sur The informer, celui de FordNon seulement le sujet est tout à fait représentatif du film noir, mais peut être encore plus la manière de filmer. Si Ford après la Seconde Guerre mondiale se perdit dans des films sans intérêt pour la plupart, souvent en servant de faire valoir à John Wayne dans des productions insipides, il était porté dans les années trente et quarante vers les films à contenu social très marqué, comme The grapes of wrath en 1940 ou How green was my valley en 1941 et bien sûr The informer. A tel point qu’il aurait pu passer pour communiste ! The informer date de 1935. Il y a deux choses importantes à savoir sur ce film : la première est qu’il s’agit d’un remake, une première version muette avait été tournée en Grande-Bretagne en 1929 et réalisée par un metteur en scène allemand, Arthur Robison, né à Chicago[1]. Cette version a très nettement influencé Ford, même si le découpage est très différent, puisqu’elle développe un peu plus le contexte social et politique de cette tragédie. La seconde est qu’il est tiré d’un roman à succès de Liam O’Flaherty qui avait été traduit en français en 1928 sous le titre Le dénonciateur, mais l’auteur a écrit un autre roman The puritan, qui servira de base au superbe film de Jeff Musso, Le puritain, avec Jean-Louis Barrault den 1937. Liam O’Flaherty était considéré alors comme un écrivain important.  

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935

    Gypo Nolan est un pauvre ère qui a été chassé de l’armée secrète irlandaise à cause de sa mauvaise conduite. Sans argent, sans travail, il désespère de voir sa petite amie Katie se prostituer. Un soir, alors que l’armée d’occupation britannique patrouille dans la ville, son regard est accroché par une affiche qui annonce une récompense de 20 £ pour la dénonciation et l’arrestation de Frankie McPhillips, membre éminent de l’armée secrète, mais aussi le meilleur ami de Gypo. Dans un premier temps il balaie cette idée d’un revers de main et déchire même cette affiche ignominieuse. Mais un peu plus tard il croise Katie qui racole sur le trottoir, et tous les deux se prennent à rêver d’un départ en Amérique. La traversée coûte 10 £ par personne. Il va retrouver bientôt Frankie qui lui annonce qu’il va chercher à voir sa mère et sa sœur. Gypo lui dit que la voie est libre. Mais Il va vendre son meilleur ami aux Anglais. Ceux-ci vont organiser la traque et tuer Frankie sous les yeux de sa mère, puis ils payent Gypo qui s’en va à la veillée funèbre. Là il commence à se faire remarquer, et les amis de Frankie vont avoir des soupçons. Pour s’en défaire, Gypo croit malin de dénoncer Mulligan, un pauvre tailleur malade.  Pour tirer cette histoire au clair, Gallagher va donner rendez-vous à une heure du matin à Gypo dans un repaire sécurisé de l’armée secrète. En attendant Gypo est sensé partir à la recherche de Katie pour lui donner de l’argent. Mais il s’attarde dans les bars, commence à payer des tournées, et bientôt il n’a presque plus rien. Les hommes de Gallagher qui le suivent commencent à se douter qu’il a été payé pour trahir. Gypo va arriver à la réunion complètement saoul. C’est d’un véritable tribunal dont il s’agit. Rapidement la preuve de la culpabilité de Gypo ne fait plus l’ombre d’un doute. Il va être condamné à mort, malgré les appels à la clémence de la sœur de Frankie qui est aussi amoureuse de Gallagher. Les membres de l’armée secrète vont tirer au sort pour savoir qui doit tuer Gypo. Gypo va pourtant arriver à s’échapper et se réfugier chez Katie. Alors qu’il s’endort fin saoul, Katie va voir Gallagher pour le supplier de l’épargner. Mais celui-ci, pensant que Gypo est devenu trop dangereux pour l’organisation, va partir avec ses hommes pour l’abattre. Au cours d’une bagarre, Gypo va être mortellement blessé. Il va encore s’enfuir, mais cette fois, il va seulement arriver jusqu’à l’église où il retrouve la mère de Frankie qui lui pardonnera avant qu’il ne meure. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Gypo voit l’avis de recherche de son ami 

    Le scénario est de Dudley Nichols, vieux compagnon de route de Ford pour qui il écrivit Stagecoach, il travailla aussi pour Fritz Lang et pour Henry Hathaway. La thématique est très complexe. Il y a bien sûr l’analyse des raisons qui poussent Gypo à trahir, la misère dans une ville où tout le monde est pauvre, mais aussi probablement la jalousie. Car Frankie est l’exact inverse de Gypo. Il réfléchit, il est intelligent, alors que Gypo est un amas de muscles qui obéit plutôt aux ordres : Frankie le rappellera. Gypo est rejeté et moqué par tout le monde, c’est juste une brute, sauf pour Katie sans doute qui l’aime à sa manière. La trahison et la mort de Frankie entraine évidemment le remords. Gypo commence à être poursuivi par l’idée de ce qu’il a fait et il n’a plus de solution que dans une fuite en avant sans issue. La deuxième couche est politique. L’armée secrète se bat contre l’occupant britannique, qui n’hésite pas à réduire le peuple irlandais à la misère, et qui le méprise lorsqu’un de ses membres se vend littéralement. On peut donc voir aussi la fatalité de la délation comme le résultat de l’oppression. Les membres de l’armée secrète sont des gens organisés et résolus qui n’ont absolument pas l’air de terroristes. Il y a ensuite l’opposition des hommes et des femmes. Les premiers paraissent durs et entêtés, comme si cet entêtement était l’origine de la guerre. Les femmes à l’inverse paraissent bien plus raisonnables, offrant plus souvent le pardon. Que ce soit la mère, la sœur de Frankie ou Katie, elles feront toutes les trois preuves de compassion. Et puis derrière tout cela il y a parfum de religion catholique, avec l’église, le pardon, mais aussi Gypo qui apparait plusieurs dans les positions du crucifié. Ce dernier point appelle à la rédemption.

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Gypo a honte de sa misère 

    Cette richesse thématique se marie avec une esthétique singulière qu’on peut situer entre M de Lang et le grand cycle du film noir. En effet, l’expressionnisme du jeu des ombres portées et des lumières, annonce ce qui va devenir systématique dans le film noir des années quarante. C’est peut être avec ce film que nous avons la liaison entre l’expressionnisme allemand et l’esthétique du film noir. En 1935, c’est manifestement une rupture dans le cinéma américain. Et cette manière de faire, même si elle sera ensuite abandonnée par Ford, fera école. L’éclairage s’arrange toujours pour qu’au centre du cadre on trouve toujours un point lumineux un peu comme une boussole, dans un ensemble qui reste sombre, voire glauque. C’est aussi un film fauché. Personne n’en voulait, et Ford accepta d’être payé au pourcentage. Le film ayant un succès immense, il lui rapporta finalement beaucoup d’argent. Mais le budget étriqué obligea à des économies sévères sur les décors, cela se fit au prix d’une surcharge de nappes de brouillard. Ce sera donc un film qui ne respire pas, et les plans rapprochés seront très nombreux. Curieusement c’est cette pauvreté de moyens qui permet de renforcer la démarche esthétique. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Chez les Anglais, Gypo vend son ami pour 20 £ 

    Contrairement à ce qui a été dit ici et là, je trouve pour ma part la distribution excellente. Le coup de génie étant d’avoir donné le rôle de Gypo à Victor McLaglen, un habitué des seconds rôles de balourds. C’est le seul film où il a un rôle aussi important. Il a un physique de boxeur, très grand, solide, le nez cassé, il est parfaitement tourmenté par les ignominies qu’il commet. Le film tourne entièrement autour de sa performance qui lui vaudra l’Oscar du meilleur acteur en 1936. Tous les autres acteurs sont bien, mais Margot Grahame dans le petit rôle de Katie est tout à fait touchante. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Après la mort de Frankie, Gypo se rend à la veillée mortuaire 

    Il y a de très belles scènes, comme par exemple l’attente de Gypo dans le QG des Anglais, ou alors lorsque le même Gypo se trouve enfermé dans le réduit, seulement éclairé par l’interstice des planches mal ajustées. Certes le film n’est pas parfait, et le caractère outrancier et répétitif des scènes de beuveries un peu partout dans la ville nuit au rythme, même si cela sert à dédouaner un peu Gypo. La séquence du faux tribunal rappelle que Ford a vu M de Lang et qu’il l’a apprécié, en retenant cette manière de filmer en plongée comme si la foudre allait s’abattre sur le malheureux  Gypo. Le film est volontairement parsemé de symboles forts, les pièces de monnaie, les croix, l’aveugle qui représente à la fois le destin, la fatalité, mais aussi la conscience de Gypo qui représente évidemment Judas et ses tourments. Plus novatrice sur le plan technique me semble-t-il est la séquence de la bagarre dans les escaliers quand les hommes de Gallagher viennent chercher Gypo chez Katie. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Les membres de l’armée secrète sont gênés par l’intrusion de Gypo 

    Sans doute à cause de son sujet tourmenté, mais aussi de sa stylisation, le film a marqué très fortement les esprits. En dehors de McLaglen, il recueillera trois autres Oscar, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur. C’est devenu un classique. John Ford récoltera encore trois autres Oscar du meilleure réalisateur, ce qui en fait encore aujourd’hui le recordman de de prix prestigieux. Curieusement le film anticipe quelque part la sombre période que le cinéma hollywoodien affrontera avec ce qu’on a appelé la chasse aux sorcières qui détruisit pour un bon moment la créativité du cinéma américain. On sait que Ford interviendra contre Cecil B. de Mille dans cette prétention à contrôler et à dénoncer les récalcitrants, mais il n’ira pas plus loin, et au fil du temps il tournera des sujets de plus en plus fades. Terminons en signalant que Jules Dassin réalisa une autre adaptation du roman de Liam O’Flaherty en 1968 sous le titre de Up tight, en transposant l’histoire dans les milieux révolutionnaires de u Block power. Dassin, pourtant l’un des princes du film noir, rata complètement son objectif et le film disparu dans l’indifférence totale[2]. 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    Katie se demande où Gypo a bien pu trouver de l’argent 

    Malgré les années qui passent, le film a gardé toute sa force d’expression, le temps lui a donné un charme indéniable. Si beaucoup de films traiteront ultérieurement du problème de la délation – par exemple le très méconnu et très excellent The Molly Maguires de Martin Ritt en 1970 – peu atteindront ce degré de stylisation.

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935 

    En attendant son jugement Gypo est enfermé dans un réduis 

    Le mouchard, The informer, John Ford, 1935

     

     


    [1] Cette version est disponible en suivant le lien : https://www.youtube.com/watch?v=TX5YSIxphz0

    [2] Les curieux pourront le voir en anglais en suivant ce lien https://www.youtube.com/watch?v=MeR9kf2tPH4

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  • Les enchainés, Notorious, Alfred Hitchcock, 1946

    Alicia Huberman vient d’assister au procès de son père qui est condamné à 20 ans de prison pour espionnage en faveur de l’Allemagne nazie. Pour cette raison les services secrets américains vont tenter de l’engager. C’est le travail de l’agent Devlin de l’approcher au cours d’une soirée où manifestement la jeune femme boit beaucoup trop. Alicia a une réputation scandaleuse, buvant plus que de raison, passant d’un amant à un autre. Malgré cet aspect peu fiable, elle va s’engager auprès de Devlin pour approcher le riche Sebastian, sujet allemand qui organise un réseau d’espionnage au Brésil, à Rio plus précisément. Devlin et Alicia cependant tombent amoureux l’un de l’autre, et lorsqu’il s’agit de passer aux choses sérieuses, les deux amants vont se déchirer : Alicia espère que Devlin l’empêchera de finir dans le lit de Sebastian, et Devlin espère qu’elle refusera une mission aussi absurde. En pénétrant dans la splendide villa de Sebastian, Alicia découvre tout un réseau de scientifiques allemands. Mais les choses vont leur train, et Alicia est bientôt promise au mariage avec Sebastian, quoique celui-ci se méfie de Devlin dont il est jaloux. Le mariage va avoir lieu, malgré les réticences d’Alicia et de Devlin. La mère de Sebastian se méfie aussi d’Alicia. Au retour de son voyage de noces, Alicia recontacte Devlin et propose à celui-ci de visiter le cellier dans lequel il y a d’étranges bouteilles. Elle invite Devlin lors d’une réception fastueuse. Ayant dérobé la clé du cellier, Alicia va conduire Devlin à examiner ces fameuses bouteilles. Maladroitement Devlin en casse une qui en réalité renferme un minerai dont il prélève une partie. Peu après Sebastian s’aperçoit qu’Alicia le trahit. Mais il ne peut pas le formuler auprès de ses amis nazis car ceux-ci risqueraient de lui faire payer cher l’intrusion d’un agent américain parmi eux. Sa mère qui ne rêve que de reprendre la main sur son fils, trouve la solution : ils vont empoisonner peu à peu Alicia pour faire croire qu’elle est malade. Le plan pourrait bien marcher, mais l’amour est plus fort que tout. Devlin comprend que son contact avec Alicia est rompu et donc il va aller la chercher chez Sebastian lui-même. Pendant que celui-ci est en grande réunion avec les membres de son réseau, Devlin monte dans la chambre d’Alicia, il la sort de son lit et l’emmène à la barbe de Sebastian qui ne peut l’en empêcher au motif qu’il signerait son arrêt de mort devant ses collègues nazis. 

    Les enchainés, Notorious, Alfred Hitchcock, 1946 

    Devlin tente d’encourager Alicia à s’engager dans une mission d’espionnage 

    Le scénario est dû à Ben Hecht, basé sur une histoire de John Taitor Foote. L’histoire est complètement aberrante et sans crédibilité factuelle et psychologique. Il s’y mélange le danger encouru par Alicia qui pénètre un réseau allemand, à la fabrication d’une bombe nucléaire en plein milieu du Brésil. Sans doute est-ce pour cela qu’aujourd’hui le film ne provoque aucune émotion particulière tant il nous paraît irréel. Psychologiquement, on ne comprend pas très bien non plus comment le vieux et petit Sebastian peut croire une minute qu’Alicia ait des sentiments amoureux pour lui. Certes il est très riche, mais tout de même, il passe son temps à se rendre compte que Devlin et Alicia forment un couple épatant, sans plus se poser des questions. Il lui faudra avoir la preuve que la fourberie de sa femme pour enfin réagir, et encore pour cela il ira se réfugier auprès de sa mère ! On ne peut pas lister le nombre des incongruités que recèle un tel scénario. Mais le plus important est sans doute la position de Devlin qui hésite entre un départ en Espagne et rester à Rio pour protéger Alicia. 

    Les enchainés, Notorious, Alfred Hitchcock, 1946 

    A Rio Devlin met au point un plan pour approcher Sebastian 

    Le film est sensé se passer dans des milieux très huppés de Rio, dans les années quarante. Evidemment il ne sera rien dit de la pauvreté de ce pays qui est présenté ici comme un lieu de villégiature fascinant, seulement peuplé de personnes très riches qui n’ont rien d‘autre à faire de leur vie que de comploter. On a droit à la visite des champs de courses qui sont une marque de richesse, à des tenues de soirée de grande classe, des soirées au champagne, de belles voitures. Tout est lisse et sans aspérité dans l’univers hitchcockien. Sans doute est-ce là la marque la plus évidente de ses origines britanniques qui l’empêche de faire redescendre le crime dans le ruisseau et qui le pousse à en faire un jeu de société pour grands bourgeois. L’agent Devlin est toujours habillé de manière impeccable et ne semble pas connaître les fins de mois difficiles. Alicia porte des bijoux été des tenues très coûteux. C’est sans doute sensé nous faire rêver, alors que le caractère empesé des décors et des vêtements apparaît comme contraignant et ennuyeux. C’est peut-être ça qui est le plus daté dans ce film qui n’en finit pas de vieillir : ce décor de pacotille. 

    Les enchainés, Notorious, Alfred Hitchcock, 1946 

    Sebastian invite Alicia au restaurant 

    Les amateurs de films d’Hitchcock insisteront plutôt sur la thématique masochiste qui fait qu’un homme qui aime une femme la pousse dans les bras d’un autre. C’est ce qu’ils trouvent formidable et sulfureux. Certes il y a quelque chose à creuser de ce côté-là. Devlin se comporte comme un maquereau, et Alicia est la pute de service, si elle ne soutire pas de l’argent à Sebastian, elle lui soutirera des renseignements, mais l’effet est le même. C’est donc un film sur la prostitution assumée d’une femme qui se prostitue pour prouver qu’elle aime son maquereau. Mais au-delà de cet aspect intéressant, on retombe sur l’idée banale du trio : le vieux mari, sa jeune femme et son jeune amant. Et si le mari est si vieux c’est parce qu’il ne s’est jamais marié auparavant bridé sans doute par une mère autoritaire et possessive. Mais enfin le personnage de Sebastian est peu fouillé, aussi on ne sait pas très bien s’il se marie avec Alicia par amour, par peur de vieillir ou pour s’émanciper de la tutelle maternelle. 

    Les enchainés, Notorious, Alfred Hitchcock, 1946 

    Au champ de courses, Alicia fait son rapport à Devlin 

    Plus problématique me semble la réalisation d’Hitchcock. C’est très vieillot, été déjà à cette époque on ne tournait plus comme ça. Deux exemples : d’abord, c’est du studio, les décors sont clairement de carton-pâte, et ensuite pour masquer la faiblesse des décors – rien n’est filmé en extérieur avec les acteurs principaux – Hitchcock multiplie les mauvaises transparences jusqu’à l’absurde. C’est assez gênant car ça donne un caractère étriqué à l’ensemble. Les scènes entre les acteurs principaux sont filmées principalement en gros plan : l’homme à gauche de l’écran, la femme à droite. C’est aussi plat que systématique. Certes Hitchcock n’a jamais été le roi des mouvements de caméra, il travaille plutôt sur la lumière, mais enfin, il aurait pu faire un effort d’imagination. Il utilise aussi les images déformées, un peu comme dans Spellbound, lorsqu’il s’agit de représenter les vertiges et les malaises d’Alicia, mais c’est très pauvre sur le plan visuel, ça sent la naphtaline. Les seules scènes un peu travaillées sont relatives à la grande soirée donnée par Sebastian pour son retour. Sauf que cela amène tout de même des constructions bien inutiles. La plongée à travers le grand escalier, si elle donne un peu de profondeur de champ, n’apporte pas grand-chose au récit et aux caractères. Cette manière de filmer appauvrit le suspense. On remarquera d’ailleurs que le rythme est assez peu soutenu.

    Les enchainés, Notorious, Alfred Hitchcock, 1946  

    Alicia veut s’emparer de la clé du cellier 

    En vérité si ce film a eu du succès et garde encore quelque attrait, c’est avant tout grâce aux comédiens, plutôt aux deux principaux comédiens. Ingrid Bergman est en effet formidable dans le rôle d’Alicia, à la fois femme émancipée qui fait la bringue sans se soucier de l’opinion des autres, et femme amoureuse prête à tous les avilissements pour satisfaire l’homme qu’elle aime. Cary Grant est très bon dans le rôle de Devlin. Pour une fois il abandonne cet aspect sautillant. Il est grave et tourmenté, hésitant, indécis, s’abritant bêtement derrière l’idée de mission pour laisser Alicia se jeter dans les bras de Sebastian. Le choix de Claude Rains pour interpréter Sebastian est très mauvais, c’est une erreur de casting grossière. En effet, il est tout petit, il fait dix bons centimètres de moins qu’Ingrid Bergman, il est vieux et ridé, il a l’air aussi vieux que sa mère ! D’ailleurs dans la réalité, il avait à peu près le même âge que Leopoldine Konstantin ! Bref il n’est pas crédible dans cette volonté de rivaliser avec Cary Grant. Il a d’ailleurs l’air de s’ennuyer, lui pourtant si souvent très bon, il est ici insipide. Par contre Leopoldine Konstantin dans le rôle de la mère est excellente, tout en finesse et méchants sous-entendus. Louis Calhern dans le rôle du chef de Devlin est également excellent, mais Calhern quoiqu’on lui fasse faire est toujours très bon. 

    Les enchainés, Notorious, Alfred Hitchcock, 1946 

    Ils découvrent d’étranges bouteilles 

    La filmographie d’Hitchcock a bien mal vieillie au fil des décennies. 1946 était une grande année pour le film noir, c’est l’année où Siodmak tourna The killers. Et en comparant les deux films on comprend la différence. C’est aussi l’année de The big sleep ou encore de The postman always rings twice ou même de Gilda. Tous ces films montrent ce qui les sépare du simplissime Notorious, et donc pourquoi on ne peut guère considérer Hitchcock comme un réalisateur de films noirs. En vérité il se tient toujours dans l’entre deux : le suspense et l’histoire à énigme, et sa manière de filmer est datée. Cependant le film fut un très grand succès public, il se classera septième au box-office américain. On dit que c’était le film d’Hitchcock préféré de Truffaut, c’est tout dire[1] ! 

    Les enchainés, Notorious, Alfred Hitchcock, 1946 

    Devlin est venu récupérer Alicia malade 

    Les enchainés, Notorious, Alfred Hitchcock, 1946

     

     


    [1] François Truffaut, Le cinéma selon Hitchcock, Robert Laffont, 1966.

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  •  La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972

    John Huston est un immense réalisateur. Certes il y a du déchet dans son œuvre, on ne dira pas le contraire. Mais il y a tellement de réussites à côté que ce n’est pas la peine de s’attarder sur eux. Il est connu et apprécié comme le cinéaste du désenchantement. C’est très vrai dans les films qu’il réalisa dans les années soixante-dix qui ne sont pas particulièrement les plus connus. Fat city, et un peu plus tard Wise blood, sont deux chefs-d’œuvre d’une noirceur sans égale dans le reste de sa filmographie. La première de ces deux œuvres est un film sur la boxe. C’est un genre qui a donné d’excellentes réussites, de Champion de Mark Robson avec l’immense Kirk Douglas, jusqu’à Raging bull de Scorsese, en passant par Somebody Up There Likes Me de Robert Wise ou Body and soul de Robert Rossen. La plupart de ces films relate le parcours d’un champion qui vise un titre ou quelque chose, c’est le thème de l’ascension et de la chute. Mais il y a quelques exceptions comme The set-up encore de Robert Wise qui met en scène un boxeur de second ordre qui cherche juste à gagner quelques dollars et à survivre. C’est ce dernier thème que John Huston va illustrer ici, d’une manière encore plus noire que dans The set-up. John Huston aimait la boxe, il l’avait pratiquée dans son jeune âge, mais la boxe est seulement le prétexte d’une longue méditation sur la solitude et sur l’échec.  

    La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972

    Billy Tully va s’entraîner au gymnase et rencontre le jeune Ernie qui lui semble plein d’avenir. Il le conseille pour aller prendre des leçons chez Ruben Luna, son manager. Billy voudrait bien revenir à la boxe qu’il a abandonnée lorsque sa femme l’a quitté. Mais il boit trop pour être en forme. Pour vivre il se vend comme ouvrier agricole et se livre à des travaux très durs. Ernie, lui, entame une liaison avec la jeune Faye qui voudrait bien se faire épouser et qui d’ailleurs va lui forcer la main lorsqu’elle se retrouvera enceinte. Pendant ce temps Billy rencontre une alcoolique, Oma, qui n’arrête pas de pleurer sur son passé et d’invectiver tout le monde. Lorsque Earl, son compagnon, se retrouve en prison, elle va se mettre en ménage avec Billy. Ernie se lance dans la boxe pour gagner quatre sous. Mais il abandonne parce qu’il lui faut un boulot plus stable qui lui permette de faire vivre sa petite famille. Il va se retrouver à ramasser des noix avec Billy qui rêve toujours de retrouver les chemins des rings. Après une dispute avec Oma, Billy va revenir vers Ruben et préparer un nouveau combat. Il va rencontrer Lucero, un boxeur mexicain aguéri. Il va gagner. Il va alors essayer de retourner vers Oma pour vaincre sa solitude, mais entre temps, Earl est revenu, et la place est occupée. Il va se remettre à boire et relâcher prise progressivement. Par hasard il rencontre à nouveau Ernie qui vient d’avoir un petit garçon. Ils prennent un café ensemble en méditant sur leur solitude.

    La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972  

    Au gymnase, Tully rencontre le jeune Ernie 

    Le scénario est très fidèle à l’ouvrage, il est d’ailleurs le fait de Léonard Gardner lui-même. Celui-ci n’a écrit qu’un seul livre, ancien boxeur, il semble bien raconter une expérience personnelle, on peut penser que le portrait d’Ernie est bien sien. Quand on demandait à Gardner pourquoi il n’avait pas écrit d’autres romans, il répondait que c’était là, la seule histoire qu’il connaissait ! La différence entre le livre et le film est que dans la réalisation de John Huston la méditation sur le déterminisme qui nous colle à la peau n’apparaîtra que tout à la fin dans une scène rajoutée qui n’existait pas dans l’œuvre écrite. Le livre se clôt sur le voyage d’Ernie dans l’Utah pour un match de boxe qui ne lui rapportera presque rien, et sur le pénible retour en stop à Stockton. Le livre insiste un peu plus sur la jalousie des deux hommes à l’égard de leur compagne respective. Mais ça ne change pas grand-chose à la tonalité d’ensemble. Tout le monde a souligné la thématique de l’échec qu’on attribue généralement à la totalité de l’œuvre de John Huston, cette approche est juste, mais elle ne fait pas tout, surtout en ce qui concerne Fat city. Le film de Huston est matérialiste : en ce sens qu’il s’inscrit dans la détermination matérielle de la vie. Les conditions de notre vie sont données déjà avant même qu’on agisse, et pour le reste, on ne fait que se débattre avec. Dès le début, le ton est donné par la description rapide et             acérée de la ville de Stockton où les pauvres sont légion, les édifices délabrés, les rues défoncées, les différentes races mêlées. Et chaque fois on verra les personnages de cette histoire agir surtout en répondant aux sollicitations de la vie. Il faut bien travailler, accepter des boulots pourris pour survivre. Ernie, Billy, mais aussi bien Ruben en sont réduits à de telles extrémités : la boxe n’est même pas l’illusion qu’on peut s’extraire de sa condition prolétaire. L’autre point important est la solitude dans laquelle vivent et s’enferment tous ces personnages. La communication ne se fait pas, plus ils parlent, moins ils se comprenne. Billy aime bien Ernie, mais lorsqu’ils se retrouvent à la fin du film, ils constatent qu’ils n’ont rien à se dire. Cette solitude pourrait bien être comblée par l’amour d’une femme. Mais là encore c’est compliqué, Oma est alcoolique et vit dans un monde fermé à double tour, entre ses souvenirs. Faye poursuite son but, sans se préoccuper vraiment de ce que veut Ernie. Elle veut un toit, un enfant, une famille. Même Ruben n’arrive pas à communiquer avec sa femme qui se moque bien de ses histoires de boxe. Parler pour ne rien dire est le lot de nos personnages qui existent par ces mensonges, quand par exemple Billy cherche à se faire croire qu’il retournera un jour auprès de sa femme. Sur cette question du langage, Huston ira encore plus loin avec Wise blood. 

    La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972 

    Tully ramasse les oignons 

    John Huston est ici à son sommet, c'est comme une nouvelle jeunesse. L’esprit des seventies lui convient très bien puisqu’en effet ces années sont aussi celles de la défaite du grand mouvement de révolte de la fin des années soixante. Ce qu’il filme c’est une réalité crue, peu esthétique, dans un style hyperéaliste, appuyé sur une photo magistrale de Conrad L. Hall qui est à mon avis un des plus grands dans son domaine. Il a travaillé sur Cool hand Luke, Harper, Butch Cassidy and the Sundance kid and the Sundance kid. Il adapte chaque fois son talent à la tonalité de l’histoire. Il est parfaitement à l’aise avec l’écran large. Ici il utilise des couleurs qui immanquablement font penser à Edward Hopper, le jeu entre les acajous et les verts, avec une sorte de pastellisation qui donne un aspect un peu onirique. La mise en scène est sèche et précise, sans apprêtement particulier, mais toujours avec des mouvements de caméra très fluides. Les combats sont particulièrement travaillés pour éviter les effets spectaculaires et faire ressortir la souffrance physique. Les travaux douloureux des champs sont aussi analysés dans le détail de ces gestes répétitifs qui usent les corps. Il n’empêche malgré cette misère ce sont des êtres vivants, et leur vie comme leurs rêves valent bien ceux des personnes qui croient avoir réussi quelque chose. 

    La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972 

    Tully va aimer Oma, une alcoolique mélancolique 

    Les acteurs sont formidables. D’abord Stacy Keach, acteur très sous-estimé et sous-employé à cause d’un physique difficile, dont on a déjà souligné l’excellence dans The travelling executionner[1]. Il incarne Billy Tully. C’est un de ses meilleurs rôles. On dit qu’il avait pris aussi des leçons de boxe pour le film. Mais ce n’est pas ça l’important, s’il nous touche c’est parce qu’il est un mélange de lucidité et de divagations qui se perdent dans les couleurs de l’alcool et la dilution de ses rêves. Il passe d’un état de colère, à un apitoiement mélancolique sur lui-même, avec beaucoup de conviction. Jeff Bridges, dont c’était le début de la carrière au cinéma est aussi très bon dans le rôle de Ernie, à la fois peu sûr de lui, et fier de sa jeunesse. Peut-être que c’est Susan Tyrell la plus remarquable dans le rôle de Oma. Son interprétation a été saluée comme exceptionnelle, et de fait on ne pourrait voir le film que pour elle. Elle crie, elle pleure, elle invective la terre entière avec une ironie mordante. Elle retrouvera plus tard Stacy Keach dans une adaptation de Jim Thompson, The killer inside me. A côté de ces trois acteurs, il y aura des habitués comme Nicholas Colasanto dans le rôle de Ruben. 

    La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972 

    Ernie et Tully vont ramasser les noix 

    Dans ce film tout est à sa place, y compris la musique et la chanson de Kris Kristofferson. Des scènes remarquables, il y en a beaucoup. Par exemple, lorsque Lucero a perdu le combat, et qu’il s’en va seul, bien après les autres, alors que les lumières s’éteignent, la caméra suit l’arc de cercle que forme le couloir jusqu’à la sortie, renforçant la solitude digne du boxeur mexicain. La scène finale remarquable dans cette grande cafétéria qui ressemble à un hall de gare et où un très vieux bonhomme d’origine asiatique travaille encore, bien au-delà de la limite de ses forces physiques. 

    La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972 

    Tully voudrait bien qu’Oma mange un peu 

    C’est un donc un très grand film de John Huston, mais en même temps il illustre aussi le renouveau, tant dans la forme que dans le fond, du cinéma américain dans les années soixante-dix. C’est du John Huston, mais c’est un John Huston qui se projette à l’avant-garde du mouvement hyper-réaliste qui s’amorce avec des films comme The scarecrow de Jerry Schatzberg, voir même comme French connection. A sa sortie le film fut salué par la critique, mais sa noirceur l’empêcha d’être un succès public, mais avec le temps il est devenu une sorte de classique. 

    La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972 

    Le combat contre Lucero est difficile 

    La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972 

    Par hasard, Tully qui est dans la débine retrouve Ernie 

    La dernière chance, Fat city, John Huston, 1972 

    John Huston dirige Stacy Keach

     

     


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-ballade-du-bourreau-the-travelling-executioner-jack-smight-1970-a126663784

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  • Le malin, Wise blood, John Huston, 1979

    La folie de la religion est un des thèmes récurent de la littérature et du cinéma américains. Dans aucun autre pays on pourrait avoir l’équivalent, essentiellement parce que les Américains on construit un pays fait de bric et de broc, où se mêlent des cultures et donc des religions diverses et variées qui se trouvent violemment en concurrence les unes avec les autres. Ensuite parce qu’il y a pour les mêmes raisons une liberté de critique qui reste toujours assez forte dans ce pays. Cette alliance de la littérature et du cinéma a donné au moins trois grands films, Elmer Gantry, roman de Sinclair Lewis publié en 1927 et adapté magnifiquement par Richard Brooks en 1960, The night of the hunter, roman de David Grubb, publié en 1953, et adapté à l’écran par Charles Laughton en 1955, qu’on peut considérer comme un chef d’œuvre du film noir, et enfin, Wise blood, publié en 1952 qui contribua plus que tout à la gloire de Flannery O’Connor et qui fut adapté seulement en 1979 dans cette période post-Guerre du Vietnam, marquée fortement par le désenchantement social. La thématique qui unit ces trois œuvres magistrales est une fascination pour les prédicateurs qui ont pullulé dans les Etats du sud des Etats-Unis et qui existent par la maitrise de la parole. Derrière ces prêches le plus souvent sommaires, se cachent évidemment des mensonges sur les intentions des prêcheurs. Sous le couvert de la rédemption et de libération, ils recherchent avant tout le pouvoir qu’ils pourront obtenir soit par l’argent, soit par le sexe, soit par les deux à la fois. La cupidité et la luxure sont dissimulées sous des sermons hypocrites. Ils ouvrent forcément la voie à des intentions criminelles. Dans les trois œuvres que je viens de citer, il y a cependant encore autre chose, une sorte d’intoxication par la parole : à force de prêcher, ces prédicateurs finissent par croire qu’ils sont effectivement porteurs de la parole de Dieu, ou qu’ils ont une mission essentielle à effectuer sur terre. Ces hommes et ces femmes prêchent d’une manière agressive et virulente, fascinent leur public, mais également les écrivains qui se penchent sur leur cas qui le plus souvent frise la folie ordinaire ! Et s’ils sont aussi fascinants, c’est bien parce qu’ils sont très différents de ce que nous sommes et que nous avons une grande difficulté à saisir leur détermination derrière la folie qui s’est emparé de leur cerveau.    

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979

    Hazel Motes est revenu de la guerre plein d’amertume. Il a été blessé et touche une pension de l’Etat. La maison de sa famille est en train de s’effondrer dans un coin reculé de Georgie dont les habitants cherchent à toute force à s’enfuir. Après avoir été faire une visite à une prostituée, il va se transformer en prêcheur à l’image de son grand-père. Mais comme il a beaucup souffert, il ne croie ni au Christ, ni à la rédemption. Le cœur plein de haine, il invente une Eglise sans Christ. Entre temps il croise la route d’un prédicateur, faux aveugle et vrai escroc qui a un fille qui attire Hazel irrésistiblement. Dans un rassemblement autour d’un camelot qui vend des machines à éplucher les pommes de terre, il fait aussi la connaissance d’un jeune home, Enoch Emory, qui travaille dans un zoo et qui cherche désespéremment à se faire des amis. Il accompagne Hazel qui suit Hawks et sa fille. Mais ils se disputent. Hazel va s’acheter une voiture d’occasion qui est elle aussi à l’article de la mort. Plus tard Hazel va retrouver Enoch qui lui permet de trouver l’adresse des Hawks. Il loue une chambre dans la même maison qu’eux. Dès lors Sabbath Lily fait tout pour le séduire, demandant même à son père de l’aider dans cette tâche difficile. Hazel s’en va prêcher, mais il rencontre la concurrence et refuse de s’associer avec un autre précheur professionnel qui pense qu’Hazel a du potentiel. Comme celui-ci refuse à la fois de s’associer et de prêcher pour de l’argent, Shoates paye un tuberculeux qu’il va habiller comme Hazel. Celui-ci ne supportant pas la concurrence va suivre ce nouveau précheur et l’assassiner. Entre temps Enoch a volé dans le Museum une sorte de momie qu’il veut donner à Hazel pour remplacer en quelque sorte l’effigie du Christ. C’est Sabbath Lily qui intercepte la relique, mais lorsqu’elle la montre à Hazel avec qui maintenant elle cohabite, il la détruit pris d’une bouffée de colère. Mais peu à peu les choses se gâtent vraiment, le sheriff détruit sa voiture, puis il se brûle les yeux à la chaux vive. Devenu aveugle, Sabbath Lily le quitte. Il reste seul avec sa propriétaire qui rêve de l’épouser. Mais lui continue son martyr, il marche avec des cailloux dans les chaussures, il s’entoure le buste de fil de fer barbelé. Un soir, alors que sa propriétaire menace de le mettre dehors, il s’en va sous une pluie battante, la police le retrouvera le  lendemain matin dans un fossé, il mourra peu après. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Hazel retrouve la ferme de ses parents 

    L’œuvre de Flannery O’Connor a été écrite dans un temps long, et plusieurs des chapitres ont été d’abord publiés comme nouvelles dans des magazines, ce qui donne au roman un caractère assez dispersé, bien que finalement cela progresse. En règle générale quand Huston adapte un grand ouvrage de la littérature américaine, il y est très fidèle. Et donc à quelques détails près, le film suit parfaitement l’ouvrage dans sa progression. Dans le roman, publié en 1949, Hazel revient de la guerre de 39-45, le film se passe en 1971 et Hazel revient manifestement du Vietnam. Ça change quelque chose parce que peut-être dans la réalité des années soixante-dix les prédicateurs ont-ils un peu moins d’importance. Le ton diffère aussi légèrement, le livre utilise souvent des personnages et des situations grotesques, dans le film on tendra plutôt vers le tragique. Le personnage de la propriétaire de Hazel et de Hawks est plus développé dans le livre, elle fouille son courrier, augmente les prix quand elle comprend qu’Hazel à un peu d’argent, elle manifeste plus de cupidité. Curieusement c’est le livre qui est plus sulfureux que le film, et pourtant on disait O’Connor très catholique et très croyante. Or il y a plus de retenu chez Huston que chez elle. Le livre est carrément brûlant, que ce soit le personnage de Sabbath Lily ou le personnage de Leora Watts qui vend ses charmes à tout le monde pour 4 dollars. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Un camelot qui vend des éplucheurs de patates attire la foule 

    Mais quel que soit le prétexte, ce qui domine dans le film est la solitude des personnages. Hazel voudrait bien qu’on l’aime à travers ses prêches, Sabbath Lily voudrait aussi un homme qui la garde près d’elle. Enoch cherche un ami, il ira jusqu’à voler le costume d’un gorille de pacotille que tous les enfants aiment, mais il n’arrivera qu’à susciter la peur autour de lui. C’est encore un film matérialiste, comme Fat city, dans le sens où les conditions matérielles du développement des caractères sont posées là, un monde économique qui s’écroule, des contrées qui se dépeuple, et des formes religieuses oppressantes. Tous ces gens sont d’ailleurs un peu fous. La palme revenant bien sûr à Hazel qui faisant de la vérité une sorte hypostase, sera contraint d’aller jusqu’au bout dans la destruction de lui-même. C’est donc en même temps une critique de l’Amérique dans tout ce qu’elle a de malsain et qu’elle tente de masquer sous un optimisme de pacotille. L’hypocrisie est partout et Hazel ne sait plus ce qu’il veut, certes il est attiré par les femmes et le sexe, mais il le refuse en même temps. Parfaite figure du masochisme, il doit payer… du moins est-ce ce qu’il pense et ce qu’il dit. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Asa Hawks, le faux aveugle, mendie et distribue des prêches 

    Il y a une vraie parenté de ton avec Fat city. Il ne faut pas très longtemps à John Huston pour brosser le tableau. Ce sont des annonces foisonnantes pour les différentes églises, des panneaux déversant la parole du Christ, et puis la ferme délabrée des Motes, les magasins qui ferment, des rues sales et des hommes sans occupation. La réalisation n’a pas de faille, fluide, suivant les tressautements des pantins qui s’agitent, elle saisit à la fois le contexte matériel, l’environnement, et les regards plus ou moins troublés. On retiendra les scènes en plongée de la petite ville, avec ses statues, ses places sous la pluie, qui saisissent l’architecture du lieu comme élément déterminant. La mise en scène est d’une sobriété remarquable, et c’est cette sécheresse qui donne encore plus de force à l’histoire, sans jouer sur le pathétique, la fin de Hazel est poignante. Par exemple cette scène en long travelling arrière qui suit Hazel lui-même poursuivant les Hawks, avec sur ses talons le pauvre Enoch Emery qui peine à suivre. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Hazel loue une chambre où habitent les Hawks 

    Bien qu’aucun des acteurs ne soit connu, l’interprétation est exceptionnelle. Brad Dourif dans le rôle d’Hazel joue de son physique aigu, de son regard étrange qui oscille entre cruauté et étonnement. Il sait tout faire, y compris jouer de la position de son corps pour manifester ses sentiments et marquer sa colère. Il ne retrouvera jamais plus un tel rôle. Amy Wright qui est Sabbath Lily est exceptionnelle dans le rôle de cette jeune fille, elle est sensée avoir quinze ans, qui veut se donner corps et âme à ce crétin d’Hazel. Elle non plus ne trouvera aucun rôle aussi important, elle sera condamnée aux seconds rôles, alors que c’est une actrice de caractère. Harry Dean Stanton, un habitué des rôles de paumés, est le père Hawks. Mary Nelle Santacroce sera la propriétaire un rien vicieuse et sournoise, et Ned Beatty le petit escroc Shoates. Mais il y a beaucoup de détails très juste dans la distribution, par exemple les garagistes, qu’ils soient noirs ou blancs ils ont tous une communauté d’attitude dans le jugement qu’ils vont porter sur l’automobile de Hazel. John Huston s’est donné un petit rôle, celui du grand-père prédicateur qui a finalement été le traumatisme de ce pauvre Hazel. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Sabbath Lily veut séduire Hazel 

    C’est le dernier très grand film de John Huston, suivra l’adaptation de Malcolm Lowry, Under the volcano, en 1984, ce sera un échec artistique assez complet, mais sans doute que ce roman ne peut pas être vraiment adapté à l’écran car il s’agit plus d’un rêve éthylique que d’une histoire ; suivra encore le médiocre Prizzi’s honor, et enfin The dead honorable adaptation, sans plus, de l’œuvre de James Joyce, une courte nouvelle tirée des Dubliners. Wise blood est un film très noir, ironique, mais pas drôle du tout, un film très dérangeant. On n’y trouvera aucun personnage positif ou naïf, il n’y a pas de victimes si on peut dire, mais seulement des assassins en puissance, des dégénérés. 

    Le malin, Wise blood, John Huston, 1979 

    Hazel est maintenant dépendant de sa propriétaire

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