•   Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975

    Ce roman célèbre de Raymond Chandler avait déjà été adapté à l’écran en 1944 par Edward Dmytryk sous le titre de Murder my sweet[1]. C’est évidemment toujours un peu compliqué quand on adapte un roman aussi emblématique que celui-ci. Certains pensent que c’est la version de Dmytryk, avec Dick Powell qui est la plus proche de l’esprit de Raymond Chandler. Mais au début des années soixante-dix, Raymond Chandler redevenait un auteur à la mode, avec la vague de reconnaissance de la littérature populaire dans le sillage des mouvements de révolte de la fin des années soixante. Aux Etats-Unis, comme en France d’ailleurs, on redécouvrait les vertus de cette forme d’écriture particulière qui était le roman noir. On redécouvrait Chandler, comme Hammett, comme Jim Thompson et encore bien d’autres auteurs que les formes bourgeoises dominantes avaient de fait marginalisés. Déjà on sentait se frémissement vers le milieu des années soixante, avec des films de détective comme Harper de Jack Smight par exemple[2]. Mais ici le propos est un peu différent : on essaie de retrouver une sorte de pureté dans la manière de filmer du Chandler, et ce d’autant plus que de très nombreux lecteurs considéraient, des deux côtés de l’Atlantique que Robert Mitchum était le Marlowe idéal. 

    Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Moose Malloy recherche Velma, l’amour de sa vie chez Florian

    L’histoire est très connue des amateurs de l’œuvre de Chandler. Moose Malloy qui sort de prison pour un hold-up qu’il a commis, engage Philip Marlowe pour retrouve Velma une femme dont il a été éperdument amoureux. La seule piste qu’il a, c’est un cabaret, le Florian où Velma donnait un numéro. Mais c’est devenu un bar de noirs. Néanmoins Marlowe va remonter la piste et trouver un trompettiste blanc qui vit avec une femme noire, qui lui donne une photo. De fil en aiguille, Marlowe arrive jusqu’à Jessie qui lui indique que Velma est à Camarillo, chez les dingos. Marlowe croit que son travail est terminé, mais il se trompe. Malloy lui dit que ce n’est pas la bonne personne qu’il a retrouvée. Entre temps Marlowe est engagé par Marriott, un homosexuel qui tente d’échanger des espèces contre un collier de Jade. Il dit agir pour le compte d’une amie. Mais l’échange ne se fait pas, Marlowe est assommé et Marriott tué. Marlowe sera également retenu dans le bordel de madame Amthor, sans qu’on ne comprenne très bien pour quoi, ni pour qui elle agit ainsi. Peu après Marlowe va rencontrer la belle Helen Grayle, la propriétaire supposée du collier, elle est mariée au vieux juge Grayle, un personnage puissant autant que corrompu. Helen drague ouvertement Marlowe. Par l’intermédiaire d’Helen, Marlowe va rencontrer le louche Brunette qui lui propose 2 000 $ en échange d’un moment de conversation avec Malloy. Marlowe accepte. Mais il commence à comprendre que les affaires de Malloy et de Helen Grayle sont liées. Le trompettiste qui l’a mis sur la mauvaise piste, et Jessie sont également éliminés. Marlowe décide de rencontrer Brunette une nouvelle fois sur son bateau, mais cette fois, il s’y rend avec Malloy. La police suit derrière, bien que le corrompu policier Rolfe s’éloigne de la scène finale pour ne pas contrarier les plans de Brunette. Malloy reconnait en Helen Grayle sa Velma après qui il cherchait depuis si longtemps. Helan ainsi démasquée va tuer Malloy, mais elle sera tuée à son tour, comme le caïd Brunette. Marlowe aura finalement tout échoué, et le peu d’argent qui lui reste, il se propose de le donner au fils du trompettiste défunt.

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Avec sa stature impressionnante Moose ne supporte pas les contradictions 

    Comme on le voit l’histoire de Chandler est bien respectée dans ses grandes lignes, sauf qu’ici Marlowe n’est pas détenu dans une sorte d’asile de fous, mais dans un bordel, chez la mère Amthor. Il n’empêche que les intentions de Dick Richards ne sont pas très claires. Egalement il présente l’histoire dans un contexte racial, ce qui n’était pas du tout les intentions de Chandler, mais qui ressort plutôt des préoccupations de la gauche américaine dans les années soixante-dix. Qu’a-t-il voulu faire ? bien sûr on retrouve tous les thèmes chers à Chandler, le cynisme de Marlowe, son dévouement à la cause du bien, une sorte d’amour romantique et curieux de Malloy pour une femme qui ne vaut pas un clou et qui manipule tout le monde. Mais en vérité il semble que le réalisateur soit plutôt animé par un goût particulier pour les choses anciennes. C’est une sorte de revival, avec une approche de la photographie qui vise à reproduire les couvertures des magazines Pulp fiction. Et d’ailleurs pour renforcer cette incursion dans la littérature populaire des années quarante, Marlowe se trouve être ami avec un ancien boxeur qui vend des journaux et dont l’étal se trouve saturé des couvertures des Pulp fiction. La photographie de John Alonzo renforce cet aspect, en travaillant les rouges et les verts comme des couleurs essentielles. Pourquoi pas après tout. L’action se situe dans les années quarante, avec une reconstitution des décors, des costumes et des lieux, plutôt positive. Certes ça sent le studio, il n’y a pratiquement pas d’extérieur, mais c’était le cas des films noirs du cycle classique.

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Jessie semble savoir où se trouve Velma 

    Malgré ces bonnes intentions, notamment au niveau de l’utilisation des couleurs, faire un film noir en couleurs est après tout une intention louable, on reste un peu sur notre faim. Le problème se trouve sans doute dans les limites techniques de Dick Richards. La caméra est désespérément statique, et le rythme est plutôt mollasson. Dans les dialogues, on assiste souvent à des joutes verbales face à face, avec les acteurs filmés de profil. Plus généralement Dick Richards ne semble pas trop savoir ce qu’est la profondeur de champ. L’ensemble semble à la fois heurté et un peu décousu. On se demande souvent si on est dans la parodie, ou un film noir. Mais il y a de très bonnes scènes, comme l’arrivée de Malloy et Marlowe dans un bar réservé aux noirs, ou encore l’interrogatoire de Marlowe par la police après la mort de Marriott. D’autres scènes comme la visite de Marlowe dans la boite de nuit de Brunette est assez conventionnelle. Dick Richards utilise les vieilles ficelles du film noir, la voix off qui correspond bien à la subjectivité de Marlowe racontant son aventure et méditant sur elle. Evidemment les flash-backs comme d’ailleurs dans la version de Dmytryk.

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    La police interroge Marlowe sur la mort de Marriott 

    L’interprétation est centrée sur Mitchum dans le rôle de Marlowe. Il démontre que ce rôle n’était pas fait pour lui. Il est un peu trop nonchalant, mais c’est sa personnalité qui est comme cela. Bien que ce soit une vraie icone du film noir et un grand acteur, il n’arrive pas à intégrer le personnage du détective. Il n’est pas mauvais, car Mitchum n’est jamais mauvais, tout simplement il n’est pas du tout le personnage. Charlotte Rampling n’a aucun intérêt, pâle et ennuyeuse comme à son ordinaire. Elle prend des airs mystérieux, mais cela tombe plutôt à plat. La façon dont elle se jette sur Mitchum comme une chatte en chaleur la disqualifie tout à fait. Mais il y a beaucoup d’autres acteurs très intéressants. D’abord il y a Jim Thompson dans un tout petit rôle, et rien que pour ça le film vaut le détour. C’est à ma connaissance la seule fois qu’il a fait l’acteur, il disait qu’en quelques jours de tournage il avait gagné autant qu’en écrivant plusieurs de ses meilleurs romans. Je suppose que si Dick Richards l’a engagé c’est un hommage rendu au roman et au film noir de la glorieuse époque. Cela intervient d’ailleurs au moment où aux Etats-Unis même, on commençait à le prendre comme Chandler enfin au sérieux. Mais il y a bien d’autres icones du film noir, d’abord John Ireland qui joue ici le rôle d’un flic plutôt copain avec Marlowe. On reconnaitra au passage Sylvester Stalone dans le petit rôle d’un homme de main de madame Amthor, à cette époque il n’avait pas encore cette musculature surgonflée, et puis bien sûr il y a Kate Murtagh dans le rôle de madame Amthor. C’est en fait un hommage à Hope Emerson, personnage mythique du film noir qu’on a pu admirer dans des films comme Caged ou Cry of the city, un personnage monstrueux et fascinant à la fois. Dans cette galerie de personnages grotesques, n’oublions pas le toujours très bon Anthony Zerbe dans le rôle important de Brunette, et puis Harry Dean Stanton dans celui du policier corrompu Rolfe. On peut dire que dans l’ensemble la distribution des rôles possède la logique d’un hommage global au film et au roman noirs.

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Marlowe s’est fait enlever par les sbires de Madame Amthor 

    Le film, sans avoir eu un succès décisif, a bien marché, la critique l’a accueilli à sa sortie avec bienveillance, mais sans plus. C’était une époque où Robert Mitchum n’arrivait plus guère à attirer les foules, ses grands succès étaient derrière lui. On pourrait dire que le film de Dick Richards lui offrait en quelque sorte un enterrement de première classe, tant il le gardait figé dans une sorte de glaciation des tics du film noir des années quarante. Néanmoins, c’est un film qui se voit encore très bien, le plus souvent dénigré par les puristes de la saga chandlérienne. Après tout ce n’est pas tous les jours qu’on voit dans un même film Robert Mitchum et Jim Thompson !

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Brunette aussi recherche Moose

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Le juge Grayle semble dépassé

    Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975

    Marlowe et Moose sont parvenus à mettre un pied sur le bateau casino de Brunette



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/adieu-ma-belle-murder-my-sweet-edward-dmytryk-1944-a119648538 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/detective-prive-1966-a114844930 

     

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  • Le brigadier de Frédéric Dard, Fleuve noir, 2018

    Le Fleuve s’est décidé à publier courageusement une partie du théâtre de Frédéric Dard. Il s’agit ici de quatre pièces parmi les plus célèbres qui toutes ont à voir avec le crime. Elles recouvrent une période d’une quarantaine d’années de la seconde partie du XXème siècle. On aura droit à Les salauds vont en enfer, La dame de Chicago, Les Brumes de Manchester et enfin Al Capone. L’ensemble est présenté par François Rivière qui rappelle combien a été important le théâtre pour Frédéric Dard puisque c’est en effet avec l’adaptation de La neige était sale de Georges Simenon qu’il commença à toucher des droits d’auteur un peu conséquents, le rassurant sur ses capacités à vivre de sa plume. C’est également grâce au théâtre que Frédéric Dard et Robert Hossein nouèrent une amitié qui deviendra légendaire. Frédéric Dard, même la gloire venue, n’a jamais abandonné le théâtre, et quand il faisait mine de s’en éloigner, Robert Hossein le rattrapait pour lui remettre le pied à l’étrier et l’amener vers un nouveau projet. Le théâtre de Frédéric Dard connut évidemment des hauts et des bas. C’est au Théâtre du Grand Guignol qu’il se fit connaître comme un jeune auteur de talent, mais des projets plus ambitieux comme Bel ami d’après Maupassant ou encore L’homme traqué d’après Francis Carco furent des fours mémorables qui furent éreintés par la critique. Avant que San-Antonio ait le succès qu’on sait, Frédéric Dard s’orientait clairement vers une carrière de dramaturge. 

     Le brigadier de Frédéric Dard, Fleuve noir, 2018 

    L’équipe des Brumes de Manchester entourant Robert Hossein et Frédéric Dard  

    Frédéric Dard eut pendant longtemps des velléités de transformer le vieux théâtre bourgeois et poussiéreux en un théâtre populaire s’appuyant sur des intrigues criminelles. Il pensait que c’était là une manière de contourner la désaffection du public qui s’y rendait de moins en moins. Dans Le brigadier de Frédéric Dard, sur les quatre pièces qui sont publiées, deux parlent de cette époque de la prohibition. Il y trouva en effet une source continue d’inspiration. Déjà il s’était intéressé à l’adaptation théâtrale de Pas d’orchidées pour Miss Blandish et de sa suite, La chair de l’orchidée, d’après les romans éponymes de James Hadley Chase. Les deux pièces concernées sont ici La Dame de Chicago, déjà publiée en 1968 chez Julliard, et surtout Al Capone, dernière pièce écrite par Frédéric Dard et jusqu’à ce jour inédite. Al Capone est un personnage qui l’a beaucoup fasciné, sans doute par l’intermédiaire de sa grand-mère qui se repaissait des histoires de ce personnage hors-norme qui mourut finalement de la syphilis. Il avait d’ailleurs rendu un hommage curieux dans un épisode de la saga sanantoniaise, Al Capote en 1992. C’est un véritable inédit qui est proposé ici. La pièce aurait dû, semble-t-il, être le support d’un grand spectacle de Robert Hossein. Si les vieux lecteurs de Frédéric Dard comme moi connaissent déjà les trois autres pièces, ils se délecteront de celle-ci. 

     Le brigadier de Frédéric Dard, Fleuve noir, 2018 

    En 2018 Dans la nuit la liberté est reprise à Trans sur Erdre du 24 août au 8 septembre 2018 

    L’ensemble donne une faible idée de ce qu’était le théâtre de Frédéric Dard qui doit comporter au moins une quarantaine de pièces, mais c’est déjà une excellente introduction, en attendant qu’un jour on continue à publier ces pièces. Il est intéressant de noter que les pièces de Frédéric Dard, vingt ans après sa disparition sont toujours jouées par des troupes assez jeunes, que ce soit Les salauds vont en enfer, ou que ce soit Les Brumes de Manchester, son théâtre reste vivant, vérifiant en partie la prédiction de Pierre Assouline selon lequel l’avenir de Frédéric Dard se trouvait dans son théâtre. Il avançait cela sur son blog le 2 juillet 2018 à propos de l’adaptation de Liberty bar, le roman de Georges Simenon, qu’il pensait avoir été faite par Frédéric Dard ! Mais il semble qu’il ait raison pour le reste de l’œuvre théâtrale du père de San-Antonio. La pièce de Frédéric Dard Dans la nuit la liberté qui s’est d’abord appelée Les six hommes en question est encore un succès. Si Frédéric Dard a été marqué par la guerre et la période de l’occupation, la pièce qu’il en a tiré transmet cette douleur de génération en génération depuis plus de cinquante ans. On ne compte plus les pièces tirées de San-Antonio, notamment l’adaptation qu’on a faite de San-Antonio chez les gones. Ou encore Les vacances de Bérurier, présentées l’an dernier par Bruno Fontaine à la Comédie Odéon. Certes ce ne sont pas des œuvres directement écrites pour la scène par Frédéric Dard, mais plutôt des formes directement inspirées par son œuvre. Cette prolifération montre que Frédéric Dard est en train de devenir sur la scène aussi une sorte de classique un peu inattendu.

    Le brigadier de Frédéric Dard, Fleuve noir, 2018

     

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  •  Fauda, saison 1, 2015

    Fauda est une série télévisée israélienne qui a conquis une audience énorme sur le plan international, il s’est même murmuré que les Palestiniens apprécient aussi cette série. Bien évidemment les BDS ne sont pas contents – on va voir pourquoi – et ils ont demandé à Netflix de renoncer à la distribuer. C’est déjà en soi une bonne raison de la regarder ! Cette série raconte la traque d’un terroriste du Hamas dissident que les services secrets israéliens croyaient avoir tué. L’équipe des traqueurs travaille par infiltration, manipulation, retournement et chantage pour obtenir des informations. L’ambiance rappelle aussi bien The little drummer girl le film de George Roy inspiré du roman de John Le Carré[1] que le roman d’Eric Ambler The levanter[2]. Le premier point sur lequel les BDS se trompent, c’est évidemment que cette série (on se demande s’ils l’ont vue), si elle porte bien un discours politique, n’est pas du tout celui qu’on imagine : il ne cherche pas à démontrer la supériorité des Israéliens sur les Palestiniens. Bien au contraire, il vise à montrer une proximité de fait entre les deux parties, aussi bien parce que chacune des deux parties possède sa logique propre, ses raisons d’agir, que parce que les méthodes employées se ressemblent assez. Sans occulter le contexte politique particulier, il faut d’abord voir cette série comme une sorte de film noir en 12 épisodes. Outre le grand réalisme dont cette série fait preuve, il faut souligner qu’elle a été écrite par Lior Raz qui joue ne même temps le rôle principal, et Avi Issacharoff, tous les deux sont des anciens des unités spéciales du renseignement israélien.

     Fauda, saison 1, 2015 

    L'unité de Mista'arvim pense que le Tigre va venir au mariage de son frère 

    Doron est un vétéran des services secrets qui va reprendre du service pour traquer, Abou Abed, le Tigre, un terroriste, dissident du Hamas, que tout le monde avait cru mort et qui rêve de revanche. L’occasion va leur être fournie de l’approcher lors du mariage de son jeune frère. Les Israéliens pensent en effet qu’il y fera une apparition. Doron et un de ses collègues prennent la place des traiteurs qui doivent livrer des pâtisseries. Mais les choses ne se passent pas comme elles devraient, ils sont repérés, et une fusillade va s’ensuivre, laissant le frère de Taufiq sur le carreau et sa jeune épousée veuve. Taufiq est également blessé et va se faire soigner sous la protection du jeune Walid. Là c’est la cousine de Walid, le docteur Shirin qui s’occupe aussi de Taufiq. La jeune veuve va vouloir se venger et se propose de commettre un attentat dans lequel va décéder la compagne de Boaz, un jeune membre de l’équipe de Doron. La traque s’intensifie et pour obtenir des renseignements, le capitaine Ayoub va exercer son chantage sur un vétéran de la cause palestinienne dont la fille est malade et doit se faire soigner. Mais Taufiq évente le piège et avant que l’unité spéciale n’arrive à lui mettre la main dessus, il aura tué celui qu’il pense être un traitre. En même temps Taufiq avec l’aide de son fidèle Walid, et contre les décisions politiques du Hamas, va tenter de mettre au point un attentat mortel au gaz sarin, en espérant que cela entrainera une répression féroce de la part des Israéliens et qu’à ce moment-là les Etats musulmans seront obligés de se ranger derrière la cause palestinienne. Entre temps Doron dont la femme le trompe avec son collègue, a entamé une liaison avec la belle docteur Shirin en se faisant passer pour un membre de la Sécurité préventive palestinienne. Mais parallèlement le docteur Shirin est soupçonnée de travailler pour les Juifs et Taufiq demande à Walid de l’éliminer. En même temps que le Hamas fait pression sur Walid pour qu’il élimine Taufiq, Doron arrive à se faire engager par Taufiq pour effectuer lui-même l’attentat au gaz sarin. Cependant la femme de Taufiq veut se séparer de lui, elle en a marre de la guerre et voudrait avoir une vie normale. Le capitaine Ayoub va lui proposer de partir pour Berlin où elle a de la famille. Finalement Walid va tuer Taufiq, en espérant ainsi pouvoir épouser le docteur Shirin. Et l’attentat au gaz sarin ne sera pas commis.

     Fauda, saison 1, 2015 

    Scheik Awadalla est venu saluer la femme de Taufiq 

    Comme on le comprend c’est une histoire dense et plurielle. Où les caractères sont très détaillés. D’abord ce qui domine des deux côtés de la barrière, c’est le mensonge et la manipulation. Aux mensonges et à la manipulation de Taufiq, répondent les mensonges du capitaine Ayoub ou ceux de Doron. Mais au-delà de ces mensonges, ou malgré eux, ce qui frappe dans cette série, c’est l’humanité qui s’en dégage. Taufiq, terroriste sanguinaire, est en même temps un père et un époux aimant. Doron manipule Shirin, mais en même temps il en tombe clairement amoureux. Il est d’ailleurs remarquable que les relations entre les Palestiniens et les Israéliens qui se combattent, soient aussi marquées par une attirance quasi physique. Doron est attiré par la belle docteur Shirin, mais le capitaine Ayoub l’est aussi par la femme de Taufiq. Evidemment dans leur rôle d’espion et de terroriste, les protagonistes restent des sauvages. Doron fera éclater la main du Scheik Awadalla à coups de marteau pour le faire parler, sous le regard défait de sa collègue Nurit. Les uns mentent, les autres se font acheter. Ils sont tous finalement très faibles, qu’ils soient Israéliens ou Palestiniens. 

    Fauda, saison 1, 2015 

    Scheik Awadalla soit se porter garant d’un vétéran de la lutte contre Israël 

    Contrairement à la propagande débile des BDS, cette série est loin d’être pro-israélienne, ni non plus anti-israélienne. Par exemple, non seulement elle présente l’Autorité palestinienne avec la bonne volonté de coopérer au travers de la sécurité préventive, mais même le Hamas n’est pas dépeint sous les traits des bêtes féroces cherchant à tout prix la terreur. Les Palestiniens ne sont pas non plus présentés comme des musulmans maltraitant leurs femmes : certes on voit bien ici et là, ce n’est pas si simple, par exemple Shirin a bien du mal à tenir à distance son cousin qui veut se marier avec elle, mais ce n’est pas la règle. Tout le début du film montre du reste le mariage du frère de Taufiq comme un mariage d’amour et non comme un mariage arrangé. Le message politique – s’il y en a un – serait plutôt dans une volonté de coopération et d’une nécessaire marche vers la paix. L’autre point remarquable de cette série, c’est la place qui est accordée aux femmes. Que ce soit l’énergique Nurit, ou le docteur Shirin, ce sont des femmes de caractère, capables d’agir et de tenir tête. C’est aussi le cas de la femme de Taufiq qui prend la décision douloureuse de se séparer de son mari. L’accent est mis aussi sur la tradition d’hospitalité des musulmans. Et rien ne sera caché de la brutalité de l’armée qui investit la maison de la mère et de la femme de Taufiq.

    Fauda, saison 1, 2015 

    Doron manipule le Docteur Shirin 

    La série est tournée en décor naturel, c’est-à-dire qu’elle fait clairement ressortir la différence de situation économique entre les Israéliens et les Palestiniens. Cette différence se traduit d’ailleurs par une supériorité technologique de services de renseignements israéliens, on y verra l’action des drones, des systèmes d’écoute sophistiqués. Les agents de l’équipe à Doron sont des infiltrés, c’est pourquoi les deux tiers de la série est en arabe, ils parlent couramment l’arabe et sont capables de se fondre dans la foule des Palestiniens, récitant au passage les sourates du Coran. Sur le plan cinématographique la caméra est extrêmement mobile, souvent portée à l’épaule, et se glisse au plus près de l’action. Car il y a beaucoup de tension et beaucoup d’action. Pour ceux qui ne connaissent pas la Cisjordanie, c’est aussi une occasion de la découvrir. Manifestement cette série s’est inspiré par sa violence et sa manière de filmer de The shield, la célèbre série américaine qui se passait dans le milieu corrompu du LAPD, sauf bien sûr qu’à aucun moment, et malgré tous leurs défauts les agents de l’équipe de Doron ne se laissent corrompre ou ne sont violents gratuitement. La corruption, ce serait plutôt celle du ministre israélien de la défense, ou certains bureaucrates palestiniens. Mais cette corruption s’arrête à la sécurité d’Israël. Encore que Issam fournira un revolver que le Hamas a acheté à un soldat israélien

     Fauda, saison 1, 2015 

    Le Tigre recrute des volontaires pour des attentats 

    Le lien avec la série The shield est encore plus facile à faire grâce à l’acteur Lior Raz qui incarne Doron. C’est une sorte de Michael Chiklis israélien. Taciturne et solitaire, il incarne l’obsession israélienne des attentats et de la sécurité. Il a une présence impressionnante. Dans l’ensemble tous les acteurs sont excellents, que ce soient les femmes comme Laëticia Eido qui incarne le docteur Shirin, ou Roona-Lee Shimon qui interprète Nurit. Les Arabes sont aussi excellents le mélancolique Hisham Suliman qui joue le rôle de Taufiq, le combattant perdu de la cause palestinienne, ou Shadi Mari’ qui est le jeune Walid, le bras droit de Taufiq qui manifeste des hésitations idéologiques. On verra aussi Henry Andrawes, excellent acteur palestinien, dans le rôle d’Issam le redoutable leader du Hamas, et également le très bon Itzik Cohen dans le rôle de l’ambigu capitaine Ayoub. Il y a des acteurs un peu en dessous tout de même, je pense particulièrement à Tomer Capon dans le rôle difficile de Boaz.

     Fauda, saison 1, 2015 

    Issam veut la peau de Taufiq

    Certes ce n’est pas cette série qui va réconcilier les deux parties et amener une paix durable, mais elle permet à mon sens de mieux prendre la mesure de la complexité de ce conflit. Et puis au-delà de l’analyse politique, si cette série vaut le coup d’œil, c’est aussi parce que c’est une série « noire » où la quasi-totalité des protagonistes sont dans le désespoir et ne trouvent leur grandeur que par lui.



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-petite-fille-au-tambour-the-little-drummer-girl-george-roy-hill-198-a114844630

    [2] Excellent roman traduit en français sous le titre Le levantin, Hachette, 1973.

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  •  Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978

    Ulu Grosbard n’a pas beaucoup tourné, une demi-douzaine de films, pas plus. Il était en effet d’abord un metteur en scène de théâtre. Mais ses films ont été très appréciés pour leur rigueur et leurs qualités de cœur. Falling in love, avec Robert De Niro et Meryl Streep est sans doute son film le plus connu, c’est un très bon film. Mais pour le domaine qui nous intéresse, on retiendra l’excellent True confessions, tourné en 1981, avec encore Robert De Niro, et Straight time, d’après le roman d’Edward Bunker. Le film a une histoire très particulière, Edward Bunker dit que c’est Dustin Hoffman qui était une immense vedette en ces temps-là, qui avait acheter les droits d’adaptation pour aider Bunker qui ne gagnait pas beaucoup d’argent avec ses seuls droits d’auteur. Un moment on dit que Dustin Hoffman avait envisagé de le mettre en scène lui-même, mais il y avait renoncé, trouvant la double casquette trop lourde à porter. Il aurait donc été cherché Ulu Grosbard qu’il connaissait depuis des décennies et qui l’avait lancé sur la scène newyorkaise. On peut parler d’un projet de Dustin Hoffman. En tous les cas cela a permis à Edward Bunker de faire ses débuts de scénariste et d’acteur dans un petit rôle. Bunker considérait que cet ouvrage qui était aussi son premier, était sans doute son meilleur, peut-être parce qu’il l’avait écrit en prison.  

    Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978

    Max vient de sortir de la prison de Folsom où il vient de purger 6 ans. Mais il n’est pas quitte pour autant et doit rendre des comptes à son officier de conditionnelle, Earl Frank. Il désire se tenir tranquille, et par l’intermédiaire de Jenny, il va trouver du boulot dans une usine de boissons. Egalement il loue une petite chambre minable. Parallèlement au fait qu’il entame une relation avec Jenny, il va renouer avec un ancien copain, Willy Darin. La femme de celui-ci fait comprendre à Max qu’il doit se tenir à l’écart, qu’il est une mauvaise fréquentation. Willy en vérité est un drogué, assez instable qui déballe son nécessaire pour se shooter dans la chambre de Max. C’est ce qui va valoir à celui-ci les pires ennuis. En effet, l’officier de probation comprend que quelqu’un s’est drogué dans la chambre de Max. Il menotte Max et le remet en prison pour qu’il passe des tests pour voir s’il s’est drogué. Il ne reviendra chercher Max qu’une semaine plus tard, l’ayant oublié au motif qu’il avait eu une semaine chargée. Il tente de faire pression sur Max pour que celui-ci lui dise qui était le drogué dans sa chambre. Ce chantage fait péter les plombs de Max qui casse la tronche à Earl, le menotte et le laisse suspendu à un grillage au bord de l’autoroute. Il va donc maintenant vivre en cavale. Comme il lui faut de l’argent il attaque d’abord des petites épiceries, puis se met en équipe avec Jerry pour faire des attaques à main armée plus importantes. Ils vont ainsi attaquer une banque à tous les deux. Max ne cache pas à Jenny qu’il vit dans l’aléa. Elle l’accepte, et ils vivent ensemble. Le prochain casse est plus compliqué, il s’agit de s’attaquer à une bijouterie importante en plein jour. Il va faire le coup avec Jerry, mais il leur faut un chauffeur pour pouvoir prendre la fuite. Mickey pense lui en trouver un. Mais au dernier moment celui-ci ne peut pas se joindre à eux. Dans l’urgence, Max engage Willy. Le coup se passe assez bien, mais à la sortie, personne ne les attend. Ils sont obligés de prendre la fuite. Dans l’affrontement avec la police, Jerry est tué. Max s’en sort, il se rend chez Willy et le tue. Avec Jenny, ils prennent la route. Mais après quelques kilomètres, Max refuse de continuer avec Jenny et la renvoie à Los Angeles, sans doute parce qu’il n’a pas d’avenir. 

    Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Jenny va aider Max à trouver du travail 

    Le scénario, coécrit avec Edward Bunker, mais aussi sur lequel Michael Mann a participé, est très dense et très rigoureux, décrivant l’itinéraire d’un loser sur lequel les filets de la société se referment inexorablement. Max n’est qu’un petit délinquant, et s’il passe à l’attaque à main armé, c’est plutôt parce que son officier de probation l’y pousse. On se trouve dans le même schéma que dans Deux hommes dans la ville[1]. La société ne fait pas confiance à l’ancien détenu et ce manque de confiance le pousse à se rejeter de lui-même. Pas à pas, il va vers sa propre perte et ne peut pas faire autrement. Tout ce qu’il peut vivre, au niveau d’une relation amoureuse, ou de relations amicales, lui est, d’une manière ou d’une autre, interdit. La morale s’insinue de partout, ainsi Selma va tenter de séparer Max de Willy pour se protéger d’un danger qui n’existe pas. Evidemment l’officier de probation va lui pourrir la vie, aussi bien parce qu’il ne fait pas confiance à Max que parce qu’il veut lui montrer toute l’étendue de son pouvoir. Max dépend de lui. Un simple geste de rébellion, et il le renvoie illico en taule pour des années. Le thème central est donc l’impossibilité de la rédemption pour les délinquants. Ce scénario est directement inspiré de la vie de Bunker qui passa de longues années en prison dès son plus jeune âge. En vérité Bunker s’en est finalement sorti. Il fut élargi au moment même où le film de Grosbard était mis en production. On remarque que le film insiste sur l’absence de glamour de ses personnages. Ce sont des personnes ordinaires, plutôt faibles du reste. Il n’y a rien d’héroïque dans leur comportement, ils sont dans les marges, vivent difficilement. Même Max apparaît naviguer à vue. Jerry lui reproche tout le temps de ne pas être un professionnel, de ne pas respecter le plan initial. Par exemple lors des deux hold-ups, il dépasse le temps imparti, on peut supposer que ce n’est pas seulement par cupidité qu’il continue à voler, mais plutôt par désir de se faire finalement attraper. Il passe un temps incroyable à choisir les mauvaises pistes. Ce ne sont pas vraiment des cerveaux. Quand il va chercher un flingue, il a les pires difficultés à en trouver un.  

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    A sa sortie de prison Max trouve un boulot dans une usine de canettes 

    Grosbard a accepté de tourner ce film sur la proposition de Dustin Hoffman qui a été aussi producteur à travers sa société de production. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il ne serait qu’un tâcheron sur ce projet. On reconnait le style de sa mise en scène, une attention soutenue sur les détails de la vie quotidienne, et puis aussi cette manière très particulière de se saisir des décors réels. Le Los Angeles de Grosbard, n’est pas très joli, ni très moderne. Ce sont des enfilades de quartiers pauvres, de maisons minables, de petits restaurants sans envergure. La mise en valeur de cet univers, pour en faire ressortir tout le poids, dépend de la manière dont il est filmé. On ressent en effet le côté claustrophobique du pauvre logement de Max. De même on comprend sa solitude quand il se trouve attablé chez un marchand de sandwich avec des lumières et des couleurs qui semblent venir d’Edward Hopper. Grosbard va s’attarder longuement sur cette humiliation que subissent les suspects quand ils atterrissent en prison et qu’on les passe au désinfectant. Il a également une habileté à filmer les scènes de rue, même s’il abuse un peu des zooms, chose qui ne se fait plus aujourd’hui. Même Peckinpah le faisait dans des scènes qui annonçaient la violence à venir. L’ensemble est soigné, avec toujours une belle profondeur de champ et une capture de la lumière réelle de Los Angeles très intéressante. La photo est très bonne, et la musique aussi. 

    Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Selma fait comprendre à Max qu’il n’est pas le bienvenu 

    Ce qu’on remarque le plus, je crois, c’est que l’univers dans lequel évolue Max et ses amis, est un univers étroit et borné, étouffant. C’est particulièrement évident quand Max va manger chez Selma et Willy. Dans cette étroite cuisine, on sait la violence prête à exploser lorsque Willy entend corriger son jeune fils. Les scènes d’intimité entre Max et Jenny apporte un contrepoint, non pas comme une promesse, mais comme une mélancolique idée de ce qui aurait pu être dans un autre contexte. Dans ces moments on sent Max complètement en dehors du coup, ailleurs, comme si personne n’était vraiment là. On retrouvera cette idée lorsqu’il va manger des hamburgers avec Jerry et Carol. Ce qui est surprenant dans ce film, et qui en fait le prix, c’est de voir comment la densité des relations humaines va être soulignée par des tous petits détails dans les gestes ou les regards des différents protagonistes. Mais il se passe aussi beaucoup de chose dans ce film, et les scènes de casse sont plutôt bienvenues, rythmées.

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    En taule, Jenny vient voir Max 

    C’est évidemment Dustin Hoffman, avec moustache et rouflaquettes, qui porte le film sur ses épaules. Dans le rôle de Max il est assez crédible, quoique sa petite taille ait parfois du mal à l’imposer. Il est curieusement sobre, cabotinant assez peu. Il est bon, même si ce n’est pas l’acteur idéal pour ce genre de rôle. Le reste de la distribution est tout aussi excellent. Theresa Russell, dont c’était alors la seconde apparition à l’écran – elle avait été lancée par Elia Kazan dans The last tycoon où se pureté et son innocence donnaient à rêver à Robert de Niro – est aussi très juste dans le rôle de Jenny. Elle est à la fois déconcertée et fascinée par Max qua manifestement elle ne peut pas comprendre. Le cauteleux Earl Frank, l’agent de probation, est joué par l’excellent Elmett Walsh qu’on a vu presque toujours dans des rôles de fumiers, notamment chez les frères Coen. Et puis il y a Kathy Bates dans le rôle de Selma. C’était son premier rôle au cinéma, et elle avait encore un physique jeune et svelte. Harry Dean Stanton est Jerry, le gangster qui voudrait bien être un pro. Enfin il y a Edward Bunker dans le petit rôle de Mickey, ce qui nous fait toujours plaisir parce qu’on l’aime bien.

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Max se retrouve seul et en fuite 

    C’est donc une très bonne adaptation de l’univers de Bunker qui reste dans les esprits, quoique moins violent et moins désespéré peut-être que l’ouvrage dont il a été tiré. C’est un bon film, typique d’une époque généreuse où on voulait juste montrer que le délinquant était un produit des ratés de la société, sans pour autant excuser les comportements déviants. Le film n’a pas eu un très grand succès quoiqu’il ait couvert assez facilement ses frais, mais au fil des années il est devenu une sorte de classique. On dit que c’est en travaillant sur ce film que Michael Mann a eu l’idée de ce qui deviendra Heat et qui dans un premier temps fut le téléfilm, L.A. takedown. En vérité la parenté est très peu assurée entre ces œuvres, Michael Mann préférant donner un aspect plus romantique et héroïque à ses histoires de bandits. Peut-être est-ce ce film qui a donné des idées à Michael Mann pour les scènes de nuit qu’il a tourné à Los Angeles dans Thief, Heat et Collateral.  Ici nous sommes plutôt dans la médiocrité de la condition sociale des bandits dont l’existence n’a pas beaucoup d’issues positives. Il est temps de redécouvrir aussi le très discret Ulu Grosbard qui a fait au moins trois films excellents : Straight time, True confessions et Falling in love. 

    Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Max trouve de l’argent en attaquant une épicerie chinoise

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Mickey va faciliter le retour de Max à la vie de truand

     Le récidiviste, Straight time, Ulu Grosbard, 1978 

    Max et Jerry doivent fuir à pied, après que Willy les ait laissé tomber



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/deux-hommes-dans-la-ville-jose-giovanni-1973-a131469548 

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  •  Edward Bunker, L’éducation d’un malfrat, Rivages, 2001

    Bunker est un personnage singulier. Il a écrit quelques ouvrages de fiction dont au moins trois ont donné lieu à des transpositions à l’écran, No beast so fear a été adapté excellemment en 1978 par Ulu Grosbard sous le titre Straight time, avec pour une fois un très bon Dustin Hoffman. En 2000 Steve Buscemi avait porté à l’écran Animal factory et en 2016, Paul Schrader a réalisé Dog eat dog. Ayant eu une longue carrière de malfrat et de prisonnier, il a été aussi conseiller technique sur des films comme American heart. Il a travaillé au scénario non seulement de Straight time, mais aussi du très méconnu et très bon Runaway train de Konchalovsky. Il a fait aussi une petite carrière d’acteur, sans doute à cause de son physique particulier. On peut le voir outre dans les films auxquels il a participé en tant que scénariste, dans Reservoir dog¸ dans le rôle de Mr. Blue. Il était né en 1933 à Hollywood.

    Cet ouvrage n’est pas de la fiction, mais des sortes de mémoires. Et en les lisant, on se rend compte que ses ouvrages de fiction se sont inspiré de ses propres tribulations. Donc il s’est fait malfrat, mais sans le côté glamour de la chose. Il s’est bloqué pas mal d’années de cabane aussi. Issu d’une famille faite de bric et de broc, il va trainer rapidement de maison de redressement en centre fermé pour adolescent. Il se décrit comme enragé, sans doute victime de la dureté avec laquelle ont traité les délinquants à cette époque. Pourtant à travers toutes ces tribulations malheureuses, il va rencontrer une femme qui va l’aider : il s’agit de la propre femme du grand producteur Hal B. Wallis, Louise Fazenda, à l’époque une actrice sur le retour dont l’heure de gloire est passée. Celle-ci se prend d’affection pour Eddie, lui offre une belle machine à écrire, une voiture, l’habille de la tête au pied, elle tente de le protéger, mais rien n’y fait, entre ses propres conneries et la malchance qui le poursuit, il va vivre une vie de bâton de chaise, tout en cherchant déjà assez jeune à écrire des romans et des scénarios. C’est seulement arrivé à la quarantaine qu’il va réussir à se faire éditer, et ses livres auront du succès. Il n’en a écrit que sept.

    Entre temps il aura connu un peu tout, les casses, les arnaques en tout genre, le jeu, mais aussi la dope. Sans être un accro, il va se shooter assez régulièrement, fréquenter tout ce qui est infréquentable, les putes et les drogués, les voyous sans beaucoup d’envergure il faut bien le dire. Ses mémoires sont très intéressantes, bien que la vie d’un truand, ce soit toujours un peu le même chose. Mais pour nous qui nous intéressons au crime, il y a dans les mémoires de Bunker une sorte d’analyse historique sur ce que c’était la truanderie du temps de sa jeunesse. Par exemple, les relations entre noirs et blancs étaient moins frontales à l’intérieur des prisons. Ou encore l’appareil judiciaire était bien plus féroce que de nos jours, que ce soit en ce qui concerne les enfants ou en ce qui concerne les agents de probation qui faisaient régner une terreur cruelle sur les malfrats qui tombaient dans leur filet.

    Mais Bunker est aussi un homme de goût, en dehors de la littérature qu’il dévorait, il aimait le jazz. Art Pepper, Sarah Vaughan et d’autres encore. Art Pepper, drogué jusqu’aux sourcils et lui aussi malfrat d’occasion quoique saxophoniste génial. La relation qu’il a entretenu avec Louise Fazenda laisse perplexe. Non pas qu’elle se soit passée sur le plan sexuel, mais plutôt que celle que Bunker appelait Maman a rapidement perdu la tête, distribuant son argent tout autour d’elle sans trop d’attention. Mais surtout parce que Bunker laisse entendre que finalement elle lui a donné des goûts de luxe et l’a confirmé qu’on pouvait vivre sans travailler. Cependant de cette relation étrange, il tire des pages très émouvantes quand on sent Louise qui commence à déraisonner. 

    Edward Bunker, L’éducation d’un malfrat, Rivages, 2001 

    Louise Fazenda que Burke appelait Maman 

    Rebelle de naissance, Edward Burke va se heurter naturellement aux institutions, et notamment à la partie psychiatrique qui doit définir qui est fou et qui ne l’est pas, et qui en même temps va user de méthodes nazies – c’est le mot que Burke emploie – pour soi-disant traiter les malades, mais en réalité, il s’agit de les faire tenir tranquilles par tous les moyens, cachets, électrochocs, camisole de force. Bunker va se retrouver à Folsom, sans doute la prison la plus dure de Californie où les gardiens ont quasiment un droit de vie et de mort sur les prisonniers. A la fin des années soixante, il va assister au développement de la révolte des prisonniers noirs. Son vécu le laisse perplexe, il présente d’ailleurs George Jackson comme un imbécile et Angela Davis comme une militante communiste qui se laisse intoxiquer par ses propres principes politiques plus ou moins marxistes et qui était recherchée par le FBI pour avoir fourni des armes à Jackson. Le mensonge a été de présenter Jackson et ses amis comme des prisonniers politiques, alors que c’était des délinquants ordinaires, une technique aujourd’hui bien rodée, mais à l’époque assez inédite. C’est en effet à partir des prisons que la révolte des noirs a pris une allure insurrectionnelle. Pour Bunker en développant un racisme anti-blanc très violent, les prisonniers afro-américains se trompent de cible, et leur combat est condamné à l’échec. La violence qu’il décrit a disparu aujourd’hui, et à ce titre on peut dire que les Etats-Unis ont réalisé à la fin des années soixante une véritable révolution culturelle, même si tous les problèmes raciaux sont loin d’avoir disparus. La spécificité des prisons américaines qu’a fréquenté Bunker, c’est que les blancs y étaient encore majoritaires par rapport aux noirs et aux Chicanos, alors qu’en France c’est la population d’origine immigré qui y est le plus largement représentée. Tout le passage sur Folsom est superbement écrit et terrible.

     Edward Bunker, L’éducation d’un malfrat, Rivages, 2001 

    Angela Davis donnant une conférence de presse peu après son arrestation 

    Mais c’est vers ce moment que Bunker va connaitre la rédemption si je puis dire, il n’a en effet jamais cessé d’écrire. C’est cette voie qu’ont suivie les taulards qui se sont recyclés, comme Alphonse Boudard ou José Giovanni en France. Et finalement après des multiples refus, il va être édité. Il aura du succès et ses ouvrages seront adaptés à l’écran. Il a eu le temps de méditer sur le style. Comme tous les autodidactes, il développe un style très direct sur lequel le fond semble primer sur la forme. C’est un style sec de conteur, quelqu’un qui a l’habitude de raconter des histoires, et quelqu’un qui en a beaucoup entendu aussi. Il y a cependant beaucoup de drôlerie et de dérision, comme une méditation sur la vanité de ceux qui poursuivent un but dans l’existence. Ce style correspond aussi bien à une volonté de transmettre qu’à une volonté de méditer sur sa propre condition. Bref on ne peut rien y faire, Bunker est un personnage particulièrement sympathique qui mérite d’être lu.

     Edward Bunker, L’éducation d’un malfrat, Rivages, 2001 

    Edward Bunker fait l’acteur sur Runaway train en 1985


     

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