• Adieu ma belle, Murder my sweet, Edward Dmytryk, 1944

     Adieu ma belle, Murder my sweet, Edward Dmytryk, 1944

    Edward Dmytryk est un cinéaste très surévalué. Il doit cette situation singulière au fait qu’il a contribué au développement d’une conscience de gauche à Hollywood, impliqué à la fois dans le développement du film noir et d’une cinématographie prolétarienne proche du documentaire. Mais bien entendu, le fait qu’il ait trahi tout le monde d’une manière honteuse devant la Commission des Activités Anti-Américaines a changé sa manière de faire du cinéma. Il deviendra un simple technicien avec toutefois quelques réussites L’homme aux colts d’or ou Le jongleur.

      Adieu ma belle, Murder my sweet, Edward Dmytryk, 1944

    Il s’agissait ici d’adapter l’ouvrage de Raymond Chandler, Farewell my lovely, et donc de faire paraître pour la première fois Marlowe à l’écran. Le scénario était de John Paxton, et le film produit par Adrian Scott, ce même Adrian Scott que Dmytryk dénoncera devant l’HUAC pour se refaire une virginité et retourner travailler à Hollywood. Ce ne sont pas des détails, parce que le héros de Raymond Chandler est un homme droit et fidèle qui ne sautait trahir, préférant endurer la prison ou des coups. C’est le deuxième roman de Chandler après Le grand sommeil. En France la traduction a été massacrée par Marcel Duhamel, non seulement quelques petits détails ont changé, quelques scènes ont disparu, mais la langue de Chandler a été complètement modifiée au profit d’un argot parisien très approximatif. Je ne suis pas le premier à le dire, la traduction des œuvres de Chandler a été une honte pour la maison Gallimard, même et peut être surtout quand c’est Boris Vian qui s’en est chargé. Mais comme dans le cas de Jim Thompson la qualité de la prose est telle que les multiples trahisons des traductions par la Série Noire n’ont pas pu la vider complètement, c’est un peu elle qui nous a éduqué au roman noir de haute qualité.

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    Marlowe est interrogé par la police 

    Marlowe qui n’a plus d’argent est engagé par le colosse Moose Malloy qui vient de sortir de prison pour retrouver son ancienne amoureuse, Velma qui a mystérieusement disparu. Il commence son travail, mais il va se trouver sollicité par Marriott pour récupérer un collier de Jade de très grande valeur. Les choses se passent mal, Marriott est tué. Marlowe va s’intéresser de près à la famille Grayle dont la femme Helen est la propriétaire du fameux jade. Dès lors les deux affaires vont se trouver liées. Tout en recherchant Velma, Marlowe enquête sur la disparition du collier et va tomber sur un certain Anthor qui lui aussi veut mettre la main sur le bijou. Drogué, battu, séquestré, Marlowe aura toutes les peines du monde pour faire avancer ses enquêtes, mais il va pouvoir compter sur l’aide de Ann Grayle qui déteste sa belle-mère et qui veut protéger son père qu’elle sait fragile car trop épris d’Helen. La confrontation finale résoudra du même coup les différentes énigmes, sans que les différents protagonistes s’en tirent nécessairement bien. Helen Mourra, Malloy aussi.

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    Désœuvré, Marlowe s’est réfugié dans son bureau 

    La trame est assez fidèle au roman de Chandler. Mais Chandler n’aimait pas cette adaptation. Il est vrai qu’elle est assez mollassonne. Le rythme n’y est pas. Le peu de scènes en extérieur donne au récit une allure de pièce de théâtre. Ce n’est pourtant pas du tout un film à petit budget, les décors sont soignés et la distribution est plutôt relevée. Cela donne une suite de scènes juxtaposées sans trop de transition, avec pas mal d’incohérences comme cet abandon d’un collier de jade de 100 000 $ à la fin du film dans les mains de la police, ou le télescopage par Malloy interposé entre deux histoires au caractère pourtant très différent. Cependant le film n’est pas complètement raté. Il y a beaucoup de bonnes choses sur le plan cinématographique. La confrontation entre Malloy et Marlowe par exemple, ou les démêlées du détective avec la police. Parmi les figures novatrices, il y a le visage de Marlowe qui a été blessé d’un coup de révolver, affublé d’un énorme pansement qui le défigure. On retrouvera cette façon de faire dans de nombreuses productions du cycle du film noir, et elle sera reprise dans Chinatown de Polanski.

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    Moose va lui proposer de rechercher Velma 

    La distribution est emmenée par Dick Powell dans le rôle de Marlowe. Il inaugure avec ce film sa participation au film noir qui se poursuivra, grâce notamment au succès de Murder my sweet, avec le film suivant de Dmytryk, Cornered et un peu plus tard avec Pitfall. Sans doute son physique un peu mou nuit-il à sa crédibilité. Il n’a pas le physique d’un dur, non plus que celui d’un séducteur. Il venait plutôt de la comédie musicale. Il sera par ailleurs remarquable dans The bad and the beautiful, le chef d’œuvre de Minnelli. Mais Marlowe n’a jamais trouvé d’interprète à sa hauteur. Bogart prendra la suite, puis Robert et George Montgomery, puis beaucoup plus tard James Garner, puis Elliott Gould, et enfin Robert Mitchum (deux fois). Beaucoup d’amateur de l’œuvre de Chandler pensaient que Mitchum était l’acteur le plus qualifié. Mais il n’interpréta ce rôle que vieillissant, et sur les deux films auxquels il participa, il y en a un dont l’action est transposée en Angleterre. Chandler quant à lui avait des idées assez précises, il aurait voulu que ce soit Cary Grant qui incarne son héros.

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    Marriott demande à Marlowe de l’accompagner 

    Le reste de la distribution est assez chaotique. Certes il y a Mike Mazurki, ce géant à la figure étrange qui fera de nombreuses apparitions dans les films noirs. Son physique parle pour lui et peu importe de savoir s’il sait jouer la comédie. Il est particulièrement bien choisi. Il y a ensuite les femmes. D’abord une Claire Trevor vieillissante qui est sensée enflammer tous les mâles qu’elle croise. Elle est clairement trop âgée pour le rôle. Anne Shirley incarne Ann Grayle. Elle n’est pas mal, mais sans plus. Les canailles qui gravitent autour de cette affaires sont finalement mieux servies, que ce soit Douglas Walton qui joue le petit escroc Marriott ou Otto Kruger qui est le charlatan Amthor.

    Adieu ma belle, Murder my sweet, Edward Dmytryk, 1944  

    Ann semble vouloir protéger son père 

    C’est un des tout premiers films noirs dans le cycle. Peut-être que cette réalisation souffre de ce qu’elle puisse être comparée au roman lui-même, et que la connaissance trop fine de l’œuvre de Raymond Chandler nuit à une appréciation plus juste. Mais outre qu’elle se voit tout de même sans trop d’ennui, elle intéressera nécessairement tous ceux qui se sont attaché à l’œuvre de Chandler et à son héros. En effet si les enquêtes de Philip Marlowe ont souvent été portées à l’écran, ce n’est pas seulement parce qu’elles avaient du succès en librairie, mais c’est aussi parce que dans l’écriture de Chandler il y a quelque chose de cinématographique, de visuel. On sent d’ailleurs très bien qu’il serait impossible que ces enquêtes se passent ailleurs qu’à Los Angeles. Michael Winner s’est risqué à ce genre de fantaisie en 1978 pour un remake de The big sleep avec Mitchum dans le rôle de Marlowe, mais ce fut une grande déception.

     Adieu ma belle, Murder my sweet, Edward Dmytryk, 1944 

    Drogué et séquestré dans une clinique, Marlowe a des hallucinations 

    Un remake de Murder my sweet a été tourné en 1975 toujours avec Robert Mitchum dans le rôle de Marlowe. Ce fil prétendait à un plus grand respect de l’œuvre de Chandler, mais ce fut un fiasco sur le plan artistique et un succès très moyen sur le plan commercial. Cela nous laisse entendre que ce n’est pas une mince affaire que d’adapter Chandler à l’écran, et que probablement ce n’est pas demain la veille qu’on réussira ce tour de force. Sans doute cela provient il du fait que les récits de Chandler sont écrits à la première personne, ce qui leur donne une intimité que les adaptations cinématographiques ne possèdent pas. On se souvient que Robert Montgomery avait tenté dans Lady in the lake, de tourner cette difficulté en usant d’une caméra subjective avec un résultat mitigé[1].

     Adieu ma belle, Murder my sweet, Edward Dmytryk, 1944 

    Le comportement d’Helen est ambigu

     Adieu ma belle, Murder my sweet, Edward Dmytryk, 1944 

    Marlowe prend les choses en main et décide de régler toute l’affaire


    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-dame-du-lac-robert-montgomery-1947-a114844884

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