• Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975

      Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975

    Ce roman célèbre de Raymond Chandler avait déjà été adapté à l’écran en 1944 par Edward Dmytryk sous le titre de Murder my sweet[1]. C’est évidemment toujours un peu compliqué quand on adapte un roman aussi emblématique que celui-ci. Certains pensent que c’est la version de Dmytryk, avec Dick Powell qui est la plus proche de l’esprit de Raymond Chandler. Mais au début des années soixante-dix, Raymond Chandler redevenait un auteur à la mode, avec la vague de reconnaissance de la littérature populaire dans le sillage des mouvements de révolte de la fin des années soixante. Aux Etats-Unis, comme en France d’ailleurs, on redécouvrait les vertus de cette forme d’écriture particulière qui était le roman noir. On redécouvrait Chandler, comme Hammett, comme Jim Thompson et encore bien d’autres auteurs que les formes bourgeoises dominantes avaient de fait marginalisés. Déjà on sentait se frémissement vers le milieu des années soixante, avec des films de détective comme Harper de Jack Smight par exemple[2]. Mais ici le propos est un peu différent : on essaie de retrouver une sorte de pureté dans la manière de filmer du Chandler, et ce d’autant plus que de très nombreux lecteurs considéraient, des deux côtés de l’Atlantique que Robert Mitchum était le Marlowe idéal. 

    Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Moose Malloy recherche Velma, l’amour de sa vie chez Florian

    L’histoire est très connue des amateurs de l’œuvre de Chandler. Moose Malloy qui sort de prison pour un hold-up qu’il a commis, engage Philip Marlowe pour retrouve Velma une femme dont il a été éperdument amoureux. La seule piste qu’il a, c’est un cabaret, le Florian où Velma donnait un numéro. Mais c’est devenu un bar de noirs. Néanmoins Marlowe va remonter la piste et trouver un trompettiste blanc qui vit avec une femme noire, qui lui donne une photo. De fil en aiguille, Marlowe arrive jusqu’à Jessie qui lui indique que Velma est à Camarillo, chez les dingos. Marlowe croit que son travail est terminé, mais il se trompe. Malloy lui dit que ce n’est pas la bonne personne qu’il a retrouvée. Entre temps Marlowe est engagé par Marriott, un homosexuel qui tente d’échanger des espèces contre un collier de Jade. Il dit agir pour le compte d’une amie. Mais l’échange ne se fait pas, Marlowe est assommé et Marriott tué. Marlowe sera également retenu dans le bordel de madame Amthor, sans qu’on ne comprenne très bien pour quoi, ni pour qui elle agit ainsi. Peu après Marlowe va rencontrer la belle Helen Grayle, la propriétaire supposée du collier, elle est mariée au vieux juge Grayle, un personnage puissant autant que corrompu. Helen drague ouvertement Marlowe. Par l’intermédiaire d’Helen, Marlowe va rencontrer le louche Brunette qui lui propose 2 000 $ en échange d’un moment de conversation avec Malloy. Marlowe accepte. Mais il commence à comprendre que les affaires de Malloy et de Helen Grayle sont liées. Le trompettiste qui l’a mis sur la mauvaise piste, et Jessie sont également éliminés. Marlowe décide de rencontrer Brunette une nouvelle fois sur son bateau, mais cette fois, il s’y rend avec Malloy. La police suit derrière, bien que le corrompu policier Rolfe s’éloigne de la scène finale pour ne pas contrarier les plans de Brunette. Malloy reconnait en Helen Grayle sa Velma après qui il cherchait depuis si longtemps. Helan ainsi démasquée va tuer Malloy, mais elle sera tuée à son tour, comme le caïd Brunette. Marlowe aura finalement tout échoué, et le peu d’argent qui lui reste, il se propose de le donner au fils du trompettiste défunt.

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Avec sa stature impressionnante Moose ne supporte pas les contradictions 

    Comme on le voit l’histoire de Chandler est bien respectée dans ses grandes lignes, sauf qu’ici Marlowe n’est pas détenu dans une sorte d’asile de fous, mais dans un bordel, chez la mère Amthor. Il n’empêche que les intentions de Dick Richards ne sont pas très claires. Egalement il présente l’histoire dans un contexte racial, ce qui n’était pas du tout les intentions de Chandler, mais qui ressort plutôt des préoccupations de la gauche américaine dans les années soixante-dix. Qu’a-t-il voulu faire ? bien sûr on retrouve tous les thèmes chers à Chandler, le cynisme de Marlowe, son dévouement à la cause du bien, une sorte d’amour romantique et curieux de Malloy pour une femme qui ne vaut pas un clou et qui manipule tout le monde. Mais en vérité il semble que le réalisateur soit plutôt animé par un goût particulier pour les choses anciennes. C’est une sorte de revival, avec une approche de la photographie qui vise à reproduire les couvertures des magazines Pulp fiction. Et d’ailleurs pour renforcer cette incursion dans la littérature populaire des années quarante, Marlowe se trouve être ami avec un ancien boxeur qui vend des journaux et dont l’étal se trouve saturé des couvertures des Pulp fiction. La photographie de John Alonzo renforce cet aspect, en travaillant les rouges et les verts comme des couleurs essentielles. Pourquoi pas après tout. L’action se situe dans les années quarante, avec une reconstitution des décors, des costumes et des lieux, plutôt positive. Certes ça sent le studio, il n’y a pratiquement pas d’extérieur, mais c’était le cas des films noirs du cycle classique.

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Jessie semble savoir où se trouve Velma 

    Malgré ces bonnes intentions, notamment au niveau de l’utilisation des couleurs, faire un film noir en couleurs est après tout une intention louable, on reste un peu sur notre faim. Le problème se trouve sans doute dans les limites techniques de Dick Richards. La caméra est désespérément statique, et le rythme est plutôt mollasson. Dans les dialogues, on assiste souvent à des joutes verbales face à face, avec les acteurs filmés de profil. Plus généralement Dick Richards ne semble pas trop savoir ce qu’est la profondeur de champ. L’ensemble semble à la fois heurté et un peu décousu. On se demande souvent si on est dans la parodie, ou un film noir. Mais il y a de très bonnes scènes, comme l’arrivée de Malloy et Marlowe dans un bar réservé aux noirs, ou encore l’interrogatoire de Marlowe par la police après la mort de Marriott. D’autres scènes comme la visite de Marlowe dans la boite de nuit de Brunette est assez conventionnelle. Dick Richards utilise les vieilles ficelles du film noir, la voix off qui correspond bien à la subjectivité de Marlowe racontant son aventure et méditant sur elle. Evidemment les flash-backs comme d’ailleurs dans la version de Dmytryk.

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    La police interroge Marlowe sur la mort de Marriott 

    L’interprétation est centrée sur Mitchum dans le rôle de Marlowe. Il démontre que ce rôle n’était pas fait pour lui. Il est un peu trop nonchalant, mais c’est sa personnalité qui est comme cela. Bien que ce soit une vraie icone du film noir et un grand acteur, il n’arrive pas à intégrer le personnage du détective. Il n’est pas mauvais, car Mitchum n’est jamais mauvais, tout simplement il n’est pas du tout le personnage. Charlotte Rampling n’a aucun intérêt, pâle et ennuyeuse comme à son ordinaire. Elle prend des airs mystérieux, mais cela tombe plutôt à plat. La façon dont elle se jette sur Mitchum comme une chatte en chaleur la disqualifie tout à fait. Mais il y a beaucoup d’autres acteurs très intéressants. D’abord il y a Jim Thompson dans un tout petit rôle, et rien que pour ça le film vaut le détour. C’est à ma connaissance la seule fois qu’il a fait l’acteur, il disait qu’en quelques jours de tournage il avait gagné autant qu’en écrivant plusieurs de ses meilleurs romans. Je suppose que si Dick Richards l’a engagé c’est un hommage rendu au roman et au film noir de la glorieuse époque. Cela intervient d’ailleurs au moment où aux Etats-Unis même, on commençait à le prendre comme Chandler enfin au sérieux. Mais il y a bien d’autres icones du film noir, d’abord John Ireland qui joue ici le rôle d’un flic plutôt copain avec Marlowe. On reconnaitra au passage Sylvester Stalone dans le petit rôle d’un homme de main de madame Amthor, à cette époque il n’avait pas encore cette musculature surgonflée, et puis bien sûr il y a Kate Murtagh dans le rôle de madame Amthor. C’est en fait un hommage à Hope Emerson, personnage mythique du film noir qu’on a pu admirer dans des films comme Caged ou Cry of the city, un personnage monstrueux et fascinant à la fois. Dans cette galerie de personnages grotesques, n’oublions pas le toujours très bon Anthony Zerbe dans le rôle important de Brunette, et puis Harry Dean Stanton dans celui du policier corrompu Rolfe. On peut dire que dans l’ensemble la distribution des rôles possède la logique d’un hommage global au film et au roman noirs.

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Marlowe s’est fait enlever par les sbires de Madame Amthor 

    Le film, sans avoir eu un succès décisif, a bien marché, la critique l’a accueilli à sa sortie avec bienveillance, mais sans plus. C’était une époque où Robert Mitchum n’arrivait plus guère à attirer les foules, ses grands succès étaient derrière lui. On pourrait dire que le film de Dick Richards lui offrait en quelque sorte un enterrement de première classe, tant il le gardait figé dans une sorte de glaciation des tics du film noir des années quarante. Néanmoins, c’est un film qui se voit encore très bien, le plus souvent dénigré par les puristes de la saga chandlérienne. Après tout ce n’est pas tous les jours qu’on voit dans un même film Robert Mitchum et Jim Thompson !

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Brunette aussi recherche Moose

     Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975 

    Le juge Grayle semble dépassé

    Adieu ma jolie, Farewell my lovely, Dick Richards, 1975

    Marlowe et Moose sont parvenus à mettre un pied sur le bateau casino de Brunette



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/adieu-ma-belle-murder-my-sweet-edward-dmytryk-1944-a119648538 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/detective-prive-1966-a114844930 

     

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