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    Frédéric Dard a connu un peu des vaches maigres lors de son arrivée à Paris, ce qui l’a amené à multiplier les possibilités de gagner de l’argent en écrivant des pièces de théâtres, des scénarios et des dialogues pour le cinéma et encore des petites blagues pour la revue qu’il animait quasimen tout seul, Cent blagues. Je n’oublie pas non plus les nouvelles souvent remarquables qu’il produisait aussi. Cette prolixité se retrouvait dans les nombreux pseudonymes qu’il utilisait ici et là pour gagner enore un peu plus d’argent. En effet, même si les romans policiers se vendaient bien, ils étaient publiés dans des collections peu ônéreuses et donc ne rapportaient que peu d’argent à leur auteur. Il fallait donc pour qu’un écrivain de polar puisse vivre de sa plume qu’il écrive très vite et beaucoup. Pendant longtemps Frédéric Dard écrivait au moins un roman par mois. Il y avait évidemment du bon et du moins bon. Frédéric Dard gardait l’usage de son véritable patronyme pour écouler ce qu’il pensait être le meilleur de sa production. Sous le nom de Frédéric Dard il écrivit toute une série de romans noirs de très haute qualité. A la fin des années cinquante d’ailleurs ces romans dont beaucoup arrivaient à être adaptés à l’écran, avaient au moins autant de succès que San-Antonio.

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    En effet pour ce dernier le succès ne vint pas d’un coup. Les tirages n’ont augmenté que progressivement, et même si elles ont toujours bien marché, les aventures du commissaire et de ses acolytes n’explosèrent que dans les années soixante. Pour compléter ce que disait déjà Thierry Gauthier au colloque de Dijon cette année, San-Antonio fut un auteur des années soixante. En effet c’est dans cette période que son style va s’affermir, et que prenant conscience de son propre succès, il va admettre enfin que San-Antonio c’est aussi autre chose que de la littérature commerciale. Mais plus encore ces ouvrages marquent une sorte de transition entre la France rurale et pauvre de l’avant guerre et la France dynamique et moderne qui s’en va dans les années soixante vers la société de consommation.

    San-Antonio renvoie la balle est un de ces jalons sur le chemin de la gloire. C’est une histoire policière. Durant un match de football de l’équipe de France, l’arbitre est assassiné de deux balles en plein cœur. Mais également un autre spectateur meurt d’un coup de pistolet. San-Antonio qui assiste au match accompagné de Bérurier, va prendre les choses en mains et résoudre l’énigme. Comme l’arbitre vient des pays de l’Est on pense à une histoire d’espionnage et on a tord. En vérité il s’agit des séquelles de la Seconde Guerre mondiale.

    Entre temps on aura eu droit à l’ambiance d’un match de football et à la visite d’un cirque. Deux loisirs très populaires auxquels Frédéric Dard donne un aspect très français. Car ce qui va dominer c’est cette volonté du commissaire San-Antonio de se présenter comme un représentant de la fierté et de la grandeur de la France. Les remarques désagréables sur les étrangers, et particulièrement les Anglais, abondent.

    Quant au style, il présente ici une avancée significative dans la mise en scène de Bérurier et de ses turpitudes. Les absurdités abondent, et le manque de dignité de Bérurier atteint des extravagances jusqu’ici inusitées. Les jeux de mots sont abondants, mais pas très recherchés. En tous les cas, ce qui domine, c’est la qualité de l’intrigue, on l’oublie trop souvent, la plupart des San-Antonio recèlent une intrigue suffisamment élaborée.

    C’est le 40ème San-Antonio publié au Fleuve noir, et c’est déjà le quatrième de l’année 1960. Il y en aura un cinquième. Cette même année-là, il aura eu le temps d’écrire aussi deux Frédéric Dard, Les mariolles et Puisque les oiseaux meurent. 

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    L’histoire est simple deux prisonniers vont s’évader ensemble de prison, chacun soupçonnant l’autre d’être un « mouton ». Leur fuite les amène sur une plage à peu près déserte où il trouve refuge dans une maison isolée où vivent un peintre et sa compagne. Ils abattent le peintre, et se retrouvent tous les deux seuls avec la jeune femme. Mais celle-ci ne leur pardonne pas d’avoir tué son amant, et finira par se venger, d’abord en les amenant à se battre pour elle, ensuite en les menant à la mort.  

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    C’est le premier film de Robert Hossein comme réalisateur et ce fut un succès public. Pour se lancer dans ce nouveau métier, il choisit le film noir et  de le faire en famille si on peut dire. Comme véhicule il choisira une pièce de théâtre de son ami Frédéric Dard qui connut un grand succès. Un roman sera tiré l’année suivante par Frédéric Dard de cette histoire. En fait il avait déjà écrit plusieurs nouvelles sur le même thème, et l’idée sera reprise dans Fais gaffe à tes os, sous le nom de San-Antonio. On en retrouve des traces dans Dernière mission ouvrage paru en 1950 au Fleuve noir et publié sous le nom de Frédéric Charles.

    Mais le film, même s’il conserve l’idée d’une amitié trouble entre deux ennemis, est assez différent du roman, qui n’est que la pièce novellisée. A mon sens les différences sont surtout l’apport de Robert Hossein. En effet, il abandonne l’idée d’expliquer la rencontre entre les deux protagonistes, alors que dans la pièce initiale il s’agissait d’une vague histoire d’espionnage, se passant de surcroit en Amérique, l’un des deux hommes agissant en service commandé pour faire parler un espion. L’autre différence tient au rôle de la femme qui dans l’histoire initiale était elle-même une espionne. Du coup le scénario devient plus simple. 

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    L’animosité, voire la haine règne entre les deux prisonniers 

    Beaucoup d’autres points démarquent le film de l’histoire initiale où, en effet, l’héroïne habite dans une maison riche, elle est elle-même une personne appartenant à la haute bourgeoisie et son mari est très riche. Ici elle est l’amante d’un artiste perdu au milieu de la nature sauvage de la Camargue. C’est à mon sens une amélioration par rapport à la pièce de Frédéric Dard.

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    Le caïd de la prison exerce une louche violence 

    Dans le traitement du film, Hossein donne une plus grande importance à la prison, avec parfois des accents qui rappellent Jean Genêt dont il avait interprété Haute surveillance en 1949, par exemple la scène où le frêle Jacques Duby est forcé de faire un strip-tease. Il y a également quelque chose de sadique dans la confrontation entre Henri Vidal et Robert Hossein, lorsque celui-ci l’oblige à s’agenouiller dans une position inconfortable sur des cailloux au milieu des autres détenus.

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    Eva doit se consoler de la mort de son amant 

    Le film était audacieux pour l’époque et une partie de son succès vient évidemment de Marina Vlady en sauvageonne. Au milieu de la nature sauvage de la Camargue, elle semble venir, telle Aphrodite, de la mer. Bien qu’elle n’apparaisse qu’après le milieu du film, c’est son nom qui a permis le montage financier. La mise en scène de Robert Hossein, supervisée par le trop méconnu Georges Lampin, recèle de nombreuses trouvailles, notamment les éclairages sombres sur la plage. Les scènes de prison semblent aussi être inspirées par les films noirs comme Brute Force de Dassin pour leur violence. Mais il y a aussi cette manière de filmer des paysages désolés ou cette maison pauvre et isolée qu’on retrouvera plus tard dans d’autres films d’Hossein. Une partie de son succès provient des décors, la prison, mais surtout la cabane, car c’est dans la cabane que va se déployer le drame. Hossein reprendra ce thème de la cabane dans La nuit des espions, toujours avec marina Vlady, et encore plus tardivement dans Point de chute. Cette cabane justement a été construite avec soin par Serge Pimenoff.

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    Lucien est amoureux de la belle Eva 

    Ce film n’est pas le meilleur de Robert Hossein, on lui préférera Toi le venin, adapté d’un autre excellent roman de Frédéric Dard, ou même Les scélérats toujours de la même paire, mais il est très bon tout de même et mérite d’être sorti de l’oubli plus de soixante années plus tard. En tous les cas il est une étape décisive de l’amitié et de la longue collaboration des deux hommes qui surent donner corps au film noir français, trop longtemps dominé par les productions américaines.

    On remarquera au passage que la musique est signée du père de Robert Hossein, qui signe ici André Gosselain, et qui fut toujours associé à la réussite cinématographique de son fils, mais qui fut aussi souvent mieux inspiré, créant des mélodies envoutantes, renforçant l’aspect dramatique.  

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    Eva les guide vers la mort

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     Lucien est pris de pitié pour Pierre  

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    Maquette de décor constituée d'un dessin à l'acrylique, représentant une cabane, pour le film Les Salauds vont en Enfer, de Robert Hossein (1955) Serge Pimenoff / Collections Cinémathèque française

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    A noter qu’en 1971, Abder Isker tournera une adaptation de la pièce de Frédéric Dard pour la télévision avec Raymond Pellegrin et Alain Motet. 

     

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    Tiré d’un roman de Frédéric Dard, Les mariolles, La menace en est une adaptation assez fidèle. Dard participe d’ailleurs au scénario. Je dis assez fidèle, parce que le roman se passe sur la Côte d’Azur, assez particulier qui a disparu dans le film. On va voir que cela a un effet assez important sur la signification de ce film noir.

    On se souvient que Gérard Oury avait déjà tourné dans un film inspiré par l’univers de Frédéric Dard, Le dos au mur, réalisé par Edouard Molinaro, très bonne adaptation de Délivrez nous du mal. Il réutilisera une autre histoire de Frédéric Dard, L’homme de l’avenue, pour un film à sketch, Le crime ne paie pas. 

    Les mariolles est un des premiers romans de Frédéric Dard qui s’intéresse à un sérial killer. Mais en même temps, il immerge cette histoire dans le contexte de la vie d’une bande d’adolescents où les rivalités prennent le tour d’une opposition entre des riches et des pauvres.

    Elisabeth est une jeune orpheline qui est élevée par un parent qu’elle nomme Cousin et qui vivote d’une sorte de brocante. Son appétit de vivre la pousse vers une bande d’adolescents qui sont assez argentés pour rouler en scooters. Elle aimerait bien les rejoindre, qu’ils la prennent en considération. Mais ils la gardent à distance. Un soir qu’elle s’échappe de son logis, tandis que Cousin cuve son vin, elle croise la route du pharmacien qui l’accompagne au cinéma. C’est un homme d’âge mûr qui soudainement va lui manifester de l’intérêt. Elle va se servir de lui pour se faire payer un scooter et pouvoir ainsi rejoindre la bande d’adolescents dont elle rêve de devenir membre.

    Cependant, dans la région un sérial killer sévit, viole et assassine des jeunes femmes. Les circonstances vont finalement faire qu’Elisabeth va orienter les soupçons de la police vers le pharmacien pour se venger de lui. Elle le regrettera amèrement. Mais c’est le prix de son passage à l’âge adulte finalement.

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    Le roman balançait déjà entre une étude de la jeunesse perdue, bloquée, immobilisée par les vieilles structures sociales, une jeunesse à la recherche de son émancipation, et le roman noir proprement dit puisqu’il s’agit du portrait d’un assassin en série qui existe dans toute sa complexité. Le premier aspect est dans l’air du temps. Et à cette époque on ne compte plus les films qui prennent comme prétexte les jeunes adolescents désœuvrés. Les tricheurs de Marcel Carmé, vers lequel manifestement Dard lorgne, en est le meilleur exemple. Bien qu’il semble aussi que Dard se préoccupe de l’évolution de ses propres enfants. Le fait que l’héroïne porte le prénom de sa fille aînée n’est pas anodin. Et cela d’autant que le roman est écrit à la première personne, du point de vue d’Elisabeth.

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    Savary paye le cinéma à Josépha

    L’autre aspect sera souvent développé par Dard : c’est le portrait d’un homme seul, dépassé par ses pulsions. Mais cet homme est également attachant, Elisabeth est attirée par lui, et sa propre femme le protège. Il y a une volonté de comprendre à défaut d’excuser le comportement criminel. C’est une approche qu’on retrouvera aussi bien dans Le vampire de Düsseldorf d’Hossein, que dans les portraits de tueurs en série développés dans les grands formats signés San-Antonio après 1979. La perversité est présentée comme une forme d’innocence. 

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    Josépha est intriguée par le pharmacien

    Le film a choisi de ne pas situer l’histoire en Provence. Et c’est dommage. Car l’été provençal, la proximité de la mer et de la Côte d’Azur rend beaucoup plus fort l’opposition de classes entre ces petits bourgeois friqués et cette jeune fille décalée par manque d’argent et de famille. Les noms ont été changés également, Elisabeth devient Josépha dans le film et Rémy Beaujart, Savary. Dans la critique de l’attirance pour les objets, pour la consommation, le film reste très en deçà du roman. Elle est à peine suggérée, alors que dans le roman elle était le facteur central qui expliquait cette dérive des comportements des jeunes adolescents.

    La représentation des adolescents est assez faible, plutôt gentillette, elle manque de cette cruauté féroce qu’on trouve effectivement dans le roman, ou même dans les films américains qui portent sur le même thème à la même époque.

    Il reste cependant un portrait assez intéressant de l’assassin lui-même. Il y a une forme de pitié qu’il dégage, auprès de sa femme, comme auprès de Josépha qui intriguer et qui le rend séduisant.

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    Josépha va prendre part aux rituels de la bande 

    Oury n’a jamais été un grand technicien, et au début de sa carrière de réalisateur, bien avant ses immenses succès commerciaux dans la comédie, il manifestait un attrait singulier pour le film noir. La menace aura un succès commercial satisfaisant. Plusieurs facteurs vont y contribuer. D’abord il y a des scènes nocturnes assez intéressantes, que ce soit les abords du cinéma de province, ou que ce soit la fête que veulent faire les jeunes.

    Le passage de Savary entre les mains de la police, la confrontation qu’il aura avec Josépha, est également un grand moment d’ambigüité qui maintient suffisamment le suspense pour qu’on ne sache pas vers quoi le film débouchera.

    Et puis il y a les deux acteurs principaux qui sont excellents. Robert Hossein, ici à contre-emploi, jouant le rôle du pharmacien timide et emprunté, qui transmet son inquiétude et sa folie. Et puis surtout Marie-José Nat qui joue de l’ambiguïté entre un physique fragile et banal et son attrait paradoxal pour le curieux pharmacien.

    On retrouve pas mal de seconds rôles intéressants, Dalban dans celui d’un policier, Paolo Stoppa dans celui de Cousin. Les moins intéressants sont plutôt les jeunes « mariolles » qui sont fades et sans saveur. Certes on comprend bien que c’est voulu, dans la mesure où leur inconsistance s’oppose finalement à l’intéressant Savay. Mais ils sont bien trop nunuches pour nous intéresser.

    On retrouve également Elsa Martinelli dans un tout petit rôle, celui de Lucille, la femme de Savary. Elle incarne parfaitement les tourments de l’épouse fidèle et dévouée. 

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    Josépha est troublée par Rémy et ne sait plus que penser 

    C’est donc une adaptation fidèle de l’univers noir de Frédéric Dard. Malgré la mollesse de la réalisation, elle a le parfum de cette époque révolue qui voyait la France se transformer à grande vitesse, attirée comme par l’abîme par la société de consommation à l’américaine. 

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    Savary va reprocher à Josépha de l’avoir fait arrêter injustement

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    On vient de rééditer Frédéric Dard en Omnibus. Ce qui est une manière de prendre au sérieux les romans noirs qu’il écrivit pour la collection Spécial Police. Si San-Antonio est largement reconnu comme un grand écrivain, on manifeste un peu plus d’indifférence à ses romans signés Frédéric Dard pour la collection Spécial Police. Et pourtant ce sont des romans noirs excellents et qui possèdent une unité de ton, un style très particulier. Peu ont souligné leur importance dans l’histoire du roman noir, Dominique Jeannerod bien sûr, mais aussi François Guérif. C’est donc ici l’occasion de redonner sa place à Frédéric Dard comme un des plus grands auteurs français de romans noirs au côté de Léo Malet, de Boileau et Narcejac d’André Héléna, Jean Amila, José Giovanni ou encore Auguste Le Breton. Les années peuvent bien passer, ces romans noirs signés Frédéric Dard se lisent toujours aussi bien. Pendant très longtemps Frédéric Dard disait s’ennuyer à écrire des « San-Antonio ». Pour lui la possibilité d’écrire des romans noirs publiés sous son nom était bien plus qu’une récompense, c’était une manière de revenir à ses ambitions littéraires premières. Tous ces romans ont été écrits très vite, mais la grande quantité produite, le fait qu’ils marchent assez bien, notamment en générant des droits cinématographiques, laisse entendre que Frédéric Dard cherche aussi à se débarrasser de San-Antonio. Mais le succès immense de ce dernier l’en empêchera.

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    La première édition de Des yeux pour pleurer 

    Comme le souligne Jeannerod dans sa présentation, ces romans ont été écrits sur une très courte unité de temps, entre 1951 et 1966. Mais en réalité la meilleure période de ces « romans de la nuit » est encore bien plus brève, elle dure seulement de 1956 à 1962. Avant cette date, le style « noir » de Frédéric Dard se cherche encore, et même Les salauds vont en enfer est encore démarqué des romans américains, en outre, adapté de sa propre pièce de théâtre, le style n’est pas des plus attachants. C’est en 1956 avec Délivrez nous du mal qui sera porté à l’écran sous le titre Le dos au mur, qu’il va entamer une série d’une grande richesse qui peut-être rapprochée à la fois de William Irish et de Boileau et Narcejac, plutôt que de Simenon dont il se revendiquait l’héritier et le disciple. Cette série s’achèvera en 1962 avec Le cahier d’absence qui est le dernier chef-d’œuvre de cette série vénéneuse, neurasthénique et désespérée. Bien sûr formellement il essaiera de retrouver cette  inspiration avec Refaire sa vie ou Une seconde de toute beauté, et même encore dans des grands formats jusqu’en 1976, jusqu’à ce qu’il abandonne cette idée d’écrire et de publier sous son nom véritable. Mais il n’atteindra plus jamais les sommets dans le roman noir.

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    De son voyage aux Etats-Unis Frédéric Dard ramènera l’étrange Ma sale peau blanche

    C’est encore plus les années 1958 et 1959 qui sont exemplaires de la singularité de l’œuvre de Frédéric Dard. Là il y a une créativité très diversifiée, et probablement, alors que les San-Antonio l’emmerdent, c’est là qu’il croit qu’il va faire étalage de ses dons d’écrivains. C’est Ma sale peau blanche, une histoire qu’il ramène de son voyage aux Etats-Unis, c’est encore Une gueule comme la mienne où il aborde le thème de la collaboration – et indirectement de Céline – Toi qui vivais, meurtre plus classique, mais Rendez-vous chez un lâche qui traite directement de l’homosexualité, La dynamite est bonne à boire, qui se passe dans un pays d’Amérique latine où les hommes sont surexploités, Comaroman qu’il imagine en passant par Hambourg pour  y concocter un film assez faible de contenu, La fille de Hambourg et puis encore Les scélérats, un roman sur la lutte des classes et l’émergence des banlieues.

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    Production de Frédéric Dard signées de son nom en petits formats 

    Il y a d’ailleurs dans la plupart de ces romans une dimension sociale très marquée, et d’autant plus prégnante qu’ils sont écrits à la première personne du singulier.

    Jeannerod dans sa courte présentation rappelle tout ce que les romans de Dard dans la collection Spécial Police doivent à sa propre fréquentation des milieux du cinéma. Ce qui aura forcément une incidence sur son style. En effet ce qu’il y a de remarquable dans ces « romans de la nuit », c’est d’abord l’économie de moyens, une manière d’aller droit au but. Ce sont des romans brefs, entre 30 000 et 35 000 mots, écrits d’une façon très sèche et où cependant les sentiments affleurent. Cela peut du reste l’entraîner vers un sentimentalisme comme Des yeux pour pleurer, qui est contrebalancé par un cynisme à toute épreuve. Frédéric Dard n’a pas besoin de beaucoup de mots pour camper un décor, décrire une ambiance. Ce qui lui permet de se concentrer plus facilement sur le désordre mental de ses personnages.

    L’ensemble publié par Omnibus est fait de 7 romans, avec la volonté de couvrir l’ensemble de la période. Les romans retenus l’ont sans doute été parce qu’ils ménagent des retours de situation très étonnants et déroutants. On pourra redécouvrir pour ceux qui ne le connaisse pas encore le très diabolique Cette mort dont tu parlais, qui a été porté à l’écran sous le titre de Les menteurs. C’est toi le venin ou Le Monte-Charge qui sont très bons aussi et qui sont liés à la carrière de Robert Hossein au cinéma sont bien mieux connus. Des yeux pour pleurer est manifestement inspiré de Sunset boulevard, le grand film de Billy Wilder, dont on dit que Frédéric Dard aurait écrit la novellisation sous le nom d’Odette Ferry. L’homme de l’avenue est la novellisation d’un sketch que Frédéric Dard avait écrit pour le film de Gérard Oury, Le crime ne paie pas. C’est peut-être le moins personnel de l’ensemble, le moins sentimental aussi, puisqu’en effet dans les autres romans présentés ici, la passion l’emporte sur la raison le plus souvent et engendre le crime. La pelouse existe dans un univers onirique où s’oppose le sud de la France, brulant, et le nord de l’Europe, puisque le héros se retrouve en Ecosse à Edinburg où la pluie domine. Le dernier, Une seconde de toute beauté, clôture l’ensemble, c’est encore une histoire de passion qui tourne très mal bien sûr. C’est aussi un peu l’adieu de Frédéric Dard à ce domaine. En effet, les ouvrages suivants qu’il va signer Frédéric Dard, vont être différents, moins neurasthéniques et plus cruels aussi.  

    On souhaite évidemment qu’Omnibus continue dans cette voie et réédite dans ce format les autres « romans de la nuit », il y a d’autres pépites à redécouvrir pour les amateurs de romans noirs.

     

    Liste des « romans de la nuit » publiés par Frédéric Dard

     

    Du plomb pour ces demoiselles, Spécial Police 15, 1951

    Les salauds vont en enfer, SP 87, 1956

    Délivrez-nous du mal, SP 100, 1956)

    Les Bras de la nuit, SP 102, 1956

    Le Bourreau pleure, SP 109, 1956, Grand prix de littérature policière 1957

    Cette mort dont tu parlais, SP 115, 1957

    On n'en meurt pas, SP 122, 1957

    Le Pain des fossoyeurs, SP 127, 1957

    C'est toi le venin, SP 135, 1957

    Des yeux pour pleurer, SP 142, 1957

    Ma sale peau blanche, SP 148, 1958

    Une Gueule comme la mienne, SP 154, 1958 

    Le Tueur triste, SP 167, 1958

    Toi qui vivais, SP 178, 1958)

    Coma, SP 185, 1959 

    Les Scélérats, SP 197, 1959 

    Rendez-vous chez un lâche, SP 204, 1959

    La dynamite est bonne à boire, SP 210, 1959 

    Les Mariolles, SP 227, 1960

    Puisque les oiseaux meurent, SP 241, 1960

    L'Accident, SP 247, 1961 

    Le Monte-charge, SP 253, 1961

    Le Cauchemar de l'aube, SP 271, 1961

    Le Cahier d'absence, SP 289, 1962

    L'Homme de l'avenue, SP 301, 1962 

    La Pelouse, SP 325, 1962 

    Quelqu'un marchait sur ma tombe, SP 348, 1963

    Refaire sa vie, SP, 1965

    Une seconde de toute beauté, SP, 1966

     

    San-Antonio et son double, PUF, 2010.

    Du polar, Payot, 2013

    Il me semble d’ailleurs que le succès de San-Antonio après la publication de L’histoire de France vue par San-Antonio est aussi une des raisons (avec une situation familiale compliquée) de sa tentative de suicide en 1965.

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    C’est aujourd’hui l’anniversaire de Robert Hossein qui vient d’avoir 85 ans. On parlera ici moins de l’acteur célèbre pour le rôle de Peyrac dans la suite de La marquise des anges, ou pour ses rôles au côté de Sophia Loren, Brigitte Bardot, mais plutôt du créateur, du metteur en scène de théâtre. On s’attardera sur ce qui fait son originalité.

    Pour des tas de mauvaises raisons, il n’a jamais été reconnu comme un cinéaste important. C’est un peu de sa faute cependant car il n’a pas joué le jeu qui convenait vis-à-vis de la critique et des médias, et puis, le milieu cinématographique lui a déteint dessus et il s’est mis lui-même à dénigrer son propre travail. Au faite de sa gloire en tant qu’acteur, alors qu’il poursuivait une carrière internationale dans tout l’Europe, il s’éloigna volontairement des plateaux, préférant travailler pour le théâtre pour lequel il se sentait plus doué, ce qui lui permettait aussi de s’éloigner du luxe émollient du milieu du cinéma. Sa liberté avait un prix : la baisse de ses revenus.

    Or,  de notre point de vue, puisque nous nous intéressons au film noir, Robert Hossein est un personnage incontournable du film noir à la française. Il a, à mon sens, une place centrale dans le développement du film noir à la française dans les années cinquante et soixante.

    Tout d’abord il a collaboré de longues années avec Frédéric Dard, on peut dire jusqu’à la fin. Je ne vais pas revenir sur leur rencontre et sur cette longue amitié. Mais s’il est certain que c’est bien Frédéric Dard qui a poussé Robert Hossein au démarrage de sa carrière[1]. Hossein à l’inverse a influencé aussi Frédéric Dard. Pour cela on peut parler de collaboration étroite. Dard et Hossein étaient comme deux frères, bien sûr aussi avec leurs chamailleries. D’ailleurs Hossein parle de Dard dans ses mémoires, comme d’un frère aîné qui lui apporte une certaine sérénité dans le désordre de sa vie au moins au début de sa carrière. Et Dard a écrit sur Hossein des textes qui sont de véritables chants d’amour.

    Dans un premier temps Hossein fait ses gammes de metteur en scène de théâtre au Grand Guignol, avec des pièces de Frédéric Dard. Il s’agit d’adapter des romans noirs par exemple de James Hadley Chase, ou  fantastiques comme Docteur Jeckyll et Mister Hyde, d’après Stevenson, mais aussi des créations originales notamment Les salauds vont en enfer. Le succès de cette dernière pièce sera tel qu’Hossein va pouvoir se lancer dans la mise en scène de cinéma. Pour cela il sera aidé par sa femme, la très belle Marina Vlady, et par Georges Lampin, metteur en scène réputé qui plus tard fera tourner Hossein dans une adaptation très réussie de Crime et châtiment. Hossein reviendra par la suite à Raskolnikov au théâtre. Entre temps Robert Hossein était devenu un acteur très connu et très recherché. 

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     Robert Hossein et Marina Vlady dans Crime et Châtiment de Georges Lampin 

    Les salauds vont en enfer sont la première adaptation cinématographique d’un roman de Frédéric Dard paru au Fleuve Noir. Ce roman n’en est pas tout à fait un, c’est plutôt la novellisation de la pièce. Mais ce qui est intéressant ici pour notre propos, c’est que, c’est après que Les salauds vont en enfer est porté à l’écran, que la carrière littéraire de Frédéric Dard va s’infléchir. C’est en 1956 en effet que les ouvrages signés Frédéric Dard au Fleuve Noir vont prendre un tournant décisif avec Délivrez nous du mal. C’est à partir de cet instant que Frédéric Dard va produire ses petits romans noirs, très noirs, avec très peu de personnages, un peu neurasthéniques, mais terriblement efficaces et très personnels. A Délivrez nous du mal dont le titre emprunte au Notre père, répondra un film de Robert Hossein, Pardonnez nos offenses, dont le titre est issu de la même prière, toujours en 1956, toujours avec Marina Vlady. Ce dernier film qui traite en quelque sorte du mal de vivre de la jeunesse, sera un échec assez cuisant sur tous les plans.

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    Robert Hossein mettra en scène trois romans de Frédéric Dard : Les salauds vont en enfer, en 1956, Toi le venin, en 1959 et Les scélérats, en 1960. Les salauds vont en enfer marchera très bien, s’exportant convenablement, assurant du même coup la carrière d’Hossein comme metteur en scène de cinéma. Mais Toi le venin sera un très grand succès, et c’est sûrement une des meilleures adaptations d’un ouvrage de Frédéric Dard. Le succès est dû me semble-t-il aussi bien au scénario bien huilé de Frédéric Dard, qu’à la mise nerveuse et épurée d’Hossein et qu’aux interprètes. Tourné en décors naturels dans la région de Nice, le film échappe à la lourdeur des studios et s’inscrit dans ce courant de la Nouvelle Vague [2], même si Hossein n’est pas reconnu comme en faisant partie. En tous les cas, le film, soutenu par une musique très jazzy du père de Robert Hossein, apparaît comme un film à la fois très noir et très moderne.

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    Mais la collaboration cinématographique entre Dard et Hossein ne s’arrête pas à ces trois films. Le comédien, déjà par ailleurs habitué à être une figure des films noirs français depuis Du rififi chez les hommes, prêtera aussi son concours à deux autres films inspirés de l’œuvre de Frédéric Dard : La menace mit en scène par Gérard Oury en 1961, où il joue un serial killer, et Le monte-charge, de Marcel Bluwal, toujours en 1961. Tout ce groupe de films fait déjà que les deux hommes participent à la formation d’un même imaginaire, d’un film noir à la française original et novateur qui se reconnait presque tout de suite au son de la musique du père de Robert Hossein. Le jeu, comme la mise en scène de celui-ci, est marqué par une grande sobriété où les gestes comptent plus que les paroles. L’ensemble est souvent dépouillé, ce qui donne plus de poids à la psychologie des personnages. Il est faux de croire qu’Hossein n’avait pas d’originalité sur le plan technique. Bien au contraire, il avait énormément d’idées de mise en scène, d’angles de prise de vue originaux, ou même de montage. Certes sa mise en scène était plus instinctive que résultant d’un long apprentissage. Mais c’est aussi le cas de très nombreux metteurs en scène qui se sont lancés à cette époque dans la réalisation, à commencer par François Truffaut qui n’a jamais été un aigle sur le plan de la maîtrise technique.

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    Frédéric Dard et Robert Hossein collaboreront aussi dans l’écriture. D’abord en 1959 pour La nuit des espions. Le sujet est de Hossein, pas de Dard, mais ce dernier va rédiger la novellisation du film de Robert Hossein et la publier au Fleuve Noir sous le nom de Robert Chazal qui était à l’époque un critique cinématographique réputé[3]. Le film est encore plus épuré puisqu’il ne comprend que deux personnages interprétés par Robert Hossein et encore Marina Vlady. Ce n’est ni un film noir, ni à proprement parler un film de guerre bien qu’il soit situé pendant l’Occupation. Les deux hommes étaient attirés par cette période particulière où finalement l’âme humaine est mise à nue dans toute sa brutalité. Dard écrira de nombreux San-Antonio qui se passent à cette époque, et Hossein interprétera plusieurs fois le rôle d’un Allemand, mais aussi il sera un chef de la Résistance dans le très méconnu La longue marche d’Alexandre Astruc qui date de 1966.

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    Justement c’est autour de la célébration de la Résistance qu’ensuite Dard et Hossein vont encore collaborer pour une pièce de théâtre cette fois, Les six hommes en question en 1963. Mais cette fois pour le théâtre. Le point de départ est une idée de Robert Hossein et non de Dard : des résistants sont capturés par les Allemands qui menacent de tous les fusiller s’ils ne dénoncent pas leur chef. Dans ce huis-clos, chacun sera mis devant ses responsabilités. Hossein reprendra cette idée pour un film de Jean Valère, La sentence, avec Marina Vlady. C’est Dard qui a écrit la pièce proprement dite. Et de cette pièce il en tirera un ouvrage, Le sang est plus épais que l’eau, qu’il publie au Fleuve Noir. La pièce sera un succès, malgré une critique assez tiède, et sera remontée ensuite en 1988 sous le titre de Dans la nuit la liberté dans une mise en scène à grand spectacle d’Hossein. En 2009 il sera tourné un téléfilm assez médiocre inspiré de la pièce, sous le titre de La saison des primevères et dans une mise en scène de Henri Helman.

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    Après 1963, la collaboration entre les deux hommes va se ralentir. Dard est en effet de plus en plus occupé à la promotion de San-Antonio qui est en train de lui apporter une fortune inattendue. Cela l’amène à s’éloigner d’Hossein pour un temps. Ce dernier le regrettera et ne manquera pas une occasion de critique cette orientation de son ami. Il lui conseille d’ailleurs à cette époque d’abandonner les San-Antonio et de travailler sur des choses sérieuses. C’est un appel du pied bien sûr. Mais Hossein est, par sa tournure d’esprit, son côté sombre, plus proche des ouvrages de Frédéric Dard publiés sous son nom dans la collection Spécial Police que de San-Antonio. Dard traverse pourtant une période difficile. Il est enfin reconnu comme un grand écrivain en 1965, ses tirages sont astronomiques, à cela s’ajoute ses difficultés conjugales. Il fait une tentative de suicide dont il tirera d’ailleurs un récit extrêmement fort, C’est mourir un peu [4].

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    En 1966, Frédéric Dard annonce dans un article paru dans France soir qu’il va cesser d’écrire des San-Antonio et produire un peu plus pour le cinéma et la télévision, Béru et ses dames sera le dernier opus de la saga du commissaire. Il ne tiendra pas son pari. Non seulement il va continuer les San-Antonio, mais il va finir par les assumer. Par contre, Robert Hossein, lui, va renoncer à son statut de star de cinéma et s’investir dans le théâtre populaire en prenant la direction du Théâtre populaire de Reims. Il s’éloigne de Paris, revient à des revenus plus modestes et incite Dard à faire de même. Il vit plus simplement et remet au goût du jour le répertoire théâtral. Ce qui ne l’empêche pas de faire encore un peu l’acteur notamment dans des films noirs dont certains sont très bons comme La part des lions de Jean Larriaga en 1971. 

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    Par la bande Hossein va revenir à Frédéric Dard puisqu’en 1970 il va remonter La neige était sale, pièce écrite par son ami d’après le roman de Simenon. A partir de ce moment-là, c’est lui qui va redonner le goût du théâtre à Dard. Il considère en effet et à juste titre que Frédéric Dard est un bon dramaturge et que son talent d’homme de théâtre est méconnu. L’avenir lui donnera raison puisqu’aujourd’hui encore les pièces de Frédéric Dard sont souvent jouées. Ils vont multiplier les collaborations, soit en montant de nouveaux projets, soit en ressortant des cartons des pièces qu’ils avaient montées à leurs débuts. Mais ils vont revenir au cinéma avec Le caviar rouge. En 1986 Hossein met le film en scène et Dard rédige la novellisation du film qui va paraître au Fleuve Noir. Manifestement les deux hommes ont envie de retrouver les sensations de leurs premières collaborations. Mais la sauce ne prend pas, le film ne marche pas et le résultat artistique est plutôt fade. C’est une vague histoire d’espionnage sur laquelle vient se greffer une passion amoureuse impossible. Par contre s’il est facile de comprendre que c’est Dard qui a rédigé le livre, il est plus difficile de comprendre les origines de l’inspiration. On y trouve des rémanences aussi bien des obsessions d’Hossein que des ouvrages d’espionnages que Frédéric Dard a écrits sous les pseudonymes les plus divers, Frédéric Charles, San-Antonio ou encore Eddy Ghilain [5].

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    Si l’amitié avec Frédéric Dard a été décisive pour Robert Hossein, il ne faudra pas réduire celui-ci à cette seule collaboration. Sans parler du théâtre, Robert Hossein a réalisé un certain nombre de films noirs très intéressants et très originaux. La mort d’un tueur qui date de 1964 est très bon aussi, et surtout il est très abouti d’un point de vue cinématographique. Mais il faut encore y ajouter Le vampire de Düsseldorf, tourné en 1965, un autre portrait de serial killer, seul film qui trouve grâce aux yeux de Robert Hossein et qui fut d’ailleurs très bien accueilli par la critique avant d’être un grand succès public. C’est un film très original que j’aime beaucoup, une sorte de remake de M le Maudit, solidement ancré dans la réalité sociale et politique de la montée du nazisme en Allemagne. D’autres films d’Hossein sur des scénarios écrits par lui sont d’honnêtes réalisations qui ressortent du film noir à la française et qui conforte le rôle central d’Hossein dans ce genre particulier. Le jeu de la vérité est une sorte de huis clos dont le scénario est signé Robert Chazal – encore lui !, mais qui pourrait bien avoir été écrit par Frédéric Dard, tant la mécanique de ce film et sa structure ressemble comme deux gouttes d’eau à Huit femmes en noir dont le scénario et les dialogues étaient signés Frédéric Dard.

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    Les Yeux cernés qui date lui aussi de 1964 est un suspense assez classique et de bonne facture qui se laisse revoir agréablement. Dans ce film Hossein retrouve Michèle Morgan qu’il avait déjà dirigée dans Les scélérats. Si l’histoire n’est guère intéressante, sa mise en scène est par contre très aboutie, que ce soit dans les oppositions entre les gens du peuple et cette grande bourgeoise que joue Michèle Morgan, ou dans la mise en œuvre de la perversité d’une jeune fille qui s’ennuie. Après Le vampire de Düsseldorf, Robert Hossein aura du mal à se renouveler, et ses derniers films noirs ne sont pas très aboutis que ce soit Point de chute – mais il était bien compliqué de faire quelque chose d’intéressant avec le chanteur – ou que ce soit avec Frédéric Dard pour Le caviar rouge. Il semblait alors, après ce filmque l’heure d’Hossein était passée. C’est à partir de ce moment d’ailleurs que celui-ci multipliera son activité théâtrale, l’orientant vers le grand spectacle, notamment en apportant des techniques innovantes, comme par exemple l’usage des micros-cravates pour laisser beaucoup de liberté aux acteurs qui peuvent alors varier le timbre de leur voix et atteindre un public éloigné sans être obligés de crier. 

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    Mais peut-être aussi que celle de Dard, en tant que producteur de romans noirs délicieusement neurasthéniques et inspirés, était passée aussi. Et c’est d’ailleurs vers ce moment qu’il commencera un peu plus à revendiquer San-Antonio comme son œuvre principale, se mettant finalement en accord avec la critique littéraire qui a toujours considéré que seuls ses jeux de langage porté par la saga du commissaire, présentaient une originalité certaine, que tout le reste ne s’inscrivait que dans un contexte commercial particulier. Il avait changé de vie, il avait fait fortune et vieilli, les enjeux de l’écriture n’étaient plus les mêmes.

    Si les deux hommes ont à l’évidence des talents et des personnalités très différentes, l’un est plus littéraire, plus renfermé, l’autre plus extraverti, ils se sont construits ensemble, formant un duo étonnant qui a donné une singularité au film noir à la française qui avant eux s’intéressait plus aux petites femmes de Pigalle qu’à la psychologie des assassins, ou alors qui mettait en avant des histoires d’action invraisemblables. Ils avaient tous deux un art consommé pour transformer des histoires criminelles plutôt banales et récurrentes dans le cinéma, en des sortes de tragédies grecques, interrogeant la condition humaine dans toute la pauvreté de ses ambitions. 

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    [1] C’est ce que reconnaît Hosseein dans ses mémoires, que ce soit dans La sentinelle aveugle, Grasset 1978, ou dans La nostalge, Michel Lafon, 2001

     [2] En réalité, le terme de Nouvelle Vague recouvre des auteurs très différents – aucun rapport entre Godard et Truffaut, mais a servi surtout de bannière à des cinéastes qui n’avaient guère de moyens pour faire des films et donc de percer les barrières de ce milieu.

     [3] L’attribution de l’ouvrage La nuit des espions est controversée. Si Hossein nie bien que Dard n’a pas écrit une ligne du bouquin, à l’inverse la première épouse de Dard, Odette, affirmera avoir vu son ex-mari travailler à cet ouvrage. Pour moi il est évident que La nuit des espions est de la plume de Dard, le style ne trompe pas.

    [4] C’est curieusement le seul ouvrage de Frédéric Dard qui n’aura qu’une seule édition et qui ne se vendra presque pas.

    [5] Eddy Ghilain succéda à Frédéric Dard comme auteur maison du Grand Guignol. Il est très probable qu’il a servie de prête-nom à Dard aussi bien pour des romans que pour des pièces de théâtre.

     

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