• Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Double indemnity, tourné en 1944, est à juste titre considéré comme un des films fondateurs du film noir. Classique parmi les classiques, il arrive très souvent en tête des classements des meilleurs films noirs. Dans le genre, Billy Wilder récidivera avec Sunset Boulevard en 1950[1], puis avec le trop méconnu Ace in the hole en 1951[2]. L’échec de ce dernier film l’amènera à se désintéresser du film noir au profit de la comédie légère, grinçante et amère, où il rencontrera de très grands succès. Mais plus que cela, Double indemnity est un film fondateur, non seulement par son amoralité, mais aussi parce qu’il entraînera la réalisation de films basé sur les mêmes principes. Le film est basé sur une nouvelle un peu longue de James M. Cain, publiée en 1936 dans le magazine Liberty qui avait l’habitude de publier des nouvelles policières. Elle sera reprise dans un volume intitulé Three of a kind en 1943. A ce moment-là, James M. Cain est déjà un écrivain très connu. Il a déjà publié The postman always rings twice, en 1934, Serenade en 1937, et Mildred Pierce en 1941. Tous ces ouvrages ont été des gros succès. Pour Double indemnity, il va s’inspirer d’un fait divers réel et célèbre qui s’est déroulé en 1927, le meurtre commis par Judd Gray à l’instigation de sa maîtresse, Ruth Snyder, sur son mari[3]. En fait James M. Cain qui avait été journaliste avant de devenir romancier, ne reprendra que l’idée de la double indemnité, pour le reste le meurtre du mari gênant par l’amant et la femme désirant mettre la main sur un magot n’est pas originale, elle remonte sans doute au début de l’histoire de l’humanité. Le scénario va être rédigé par Billy Wilder et Raymond Chandler. Même si ce dernier gardera de cette expérience beaucoup d’amertume à cause des disputes incessantes avec Wilder[4], c’est un très bon scénario, en tous les cas une collaboration indirecte entre deux géants de la littérature « noire », James M. Cain et Raymond Chandler. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter Neff, médiocre vendeur d’assurances au porte à porte, va par hasard tomber sur la belle Phyllis. Il lui parle d’assurances tout en la draguant gentiment. Mais rapidement Phyllis va lui laisser entendre qu’elle aimerait assurer son mari sur la vie, sans qu’il le sache. Walter qui n’est pas tombé de la dernière pluie refuse de se laisser embarquer dans un premier temps. Il s’en va. Mais bientôt Phyllis revient à la charge. Et comme il est très attiré par elle, il va finir par se laisser convaincre. Il sait cependant que c’est difficile, et que son supérieur est très habile pour démasquer les arnaques à l’assurance. Il va cependant tricher pour faire signer à Dietrichson une assurance sur la vie, dont les indemnités seront doublées en cas d’accident de train. Il fait également la connaissance de la belle-fille de Phyllis qui semble être amoureuse d’un jeune plutôt mal embouché, Nino Zacchetti. Pour monter l’assassinat de Dietrichson, Phyllis et Walter ont donc décidé qu’ils feraient passer cela pour un accident de train. Walter se prépare un alibi. Et comme Phyllis doit accompagner son mari au train parce qu’il s’est cassé la jambe, Walter va se cacher dans la voiture, puis il assassine Dietrichson, et se fait passer pour lui en prenant le train, un faux plâtre à la jambe. Ensuite, il sautera du train et avec Phyllis ils mettront le cadavre sur la voie en faisant croire qu’il est tombé accidentellement. Tout marche comme sur des roulettes, et le crime doit leur rapporter 100 000 $. Mais la compagnie n’est pas très décidée à payer par principe, elle va charger Keyes de démontrer qu’il ne s’agit pas d’un accident, mais d’un meurtre. Tandis que Keyes enquête tout en doutant, Walter apprend par Lola, la belle-fille de Phyllis, que probablement celle-ci a tué sa mère dont elle était l’infirmière attitrée, pour pouvoir se marier avec son père, ce qui ne laisse pas de troubler Walter qui devient le confident de Lola. Mais Keyes qui a rencontré un témoin, croit avoir trouvé une piste, il indique à Walter que Phyllis aurait pour amant l’ancien petite ami de Lola ! Le doute et la jalousie commencent à s’installer chez Walter. Keyes veut aller au procès et démontrer que les deux amants ont tout combiné, et Walter comprend qu’il n’y a pas d’issue. Son alibi est solide, mais il craint que Phyllis ou Nino ne parlent s’ils sont acculés. Il va donc aller la voir chez elle, sans doute pour l’éliminer. En chemin il croise Nino qu’il enjoint d’abandonner Phyllis et de s’occuper de Lola. L’explication est orageuse, Phyllis tire sur Walter, mais celui-ci arrive à l’abattre. Grièvement blessé, il rejoint son bureau où il enregistre sa confession au dictaphone pour Keyes. Celui-ci arrive, alors pour entendre les derniers moment de la confession de Walter qui meurt en tentant de s’enfuir. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter Neff, blessé, se confesse à Keyes 

    La trame est relativement simple, et elle supporte une belle étude de caractère. Certes on peut dire que le crime ne paie pas, et les deux criminels sont cruellement punis. Mais si la censure a refusé pendant assez longtemps à laisser le tournage se faire, c’est d’abord parce qu’elle n’aimait de donner un rôle central à deux criminels dont la motivation était à la fois le sexe et l’argent. Bien qu’ils ne présentent pas de traits de caractère positifs, la censure trouvait malsain qu’on puisse analyser les mécanismes du crime. Il s’agit bien d’un crime parfait, et s’il échoue finalement, ce n’est pas parce qu’il était mal mené, mais parce que les deux amants perdent la confiance qu’ils avaient l’un dans l’autre. A partir du moment où ils vont se dresser l’un contre l’autre, on comprend qu’ils sont perdus. Et donc ce qui a troublé la censure, c’est qu’on ne sait pas si le propos du film relève du registre de la logique selon laquelle le crime ne paie pas, ou plutôt d’une critique du manque de solidarité chez les amants criminels. Il est vrai qu’aucun des personnages n’est très sympathique. Walter est un petit employé de la compagnie d’assurance qui saute sur la première occasion venue pour devenir un criminel. La seule chose qui le retient dans un premier temps, c’est qu’il a peur que Keyes ne le coince. Mais cette crainte est balayée par la volonté de Phyllis et l’attirance qu’il éprouve pour elle. Il est donc moralement très faible. Phyllis n’aime personne, elle finira par l’avouer, son plaisir est de manipuler les autres. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter est Séduit par la belle Phyllis

    Keyes n’est pas très sympathique non plus, il faut le voir s’acharner à détruire les prétentions d’un malheureux qui a cherché à se faire payer un camion par la compagnie d’assurances. C’est un homme qui ne vit que pour son travail et ses statistiques. Nino Zachetti, le petit ami de Lola est odieux, non seulement il la traite mal, mais il la trompe avec sa belle-mère. Jusqu’au mari de Phyllis qui se montre étriqué et peu communicatif. Cette galerie de personnages grimaçants donne le ton. Chacun essaie de reporter ses propres fautes sur les autres. Même les personnages secondaires sont antipathiques, le supérieur de Keyes cherche d’abord à éviter de payer ce qu’il doit. Le témoin, Jackson, cherche à monnayer médiocrement son témoignage. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter attend que Phyllis s’habille 

    Le film noir est souvent centré sur la classe moyenne qui donne des hommes et des femmes faibles moralement. C’est clairement le cas ici. Walter est un homme qui n’est pas un délinquant, même pas un peu marginal. Mais il s’ennuie tout seul dans son petit appartement, occupé par la routine d’un travail qui ne l’intéresse pas. On se demande d’ailleurs si ce n’est pas la crainte de devenir comme Keyes qui le pousse au crime. Keyes ne s’est en effet jamais marié. Il n’a fait que travailler pour la compagnie. Mais en vérité les rapports entre Walter et Keyes sont très ambigus. Ce sont des rapports d’un fils avec son père, et c’est d’ailleurs pour cela que Keyes ne soupçonnera jamais Walter. Il y a une rivalité déclarée entre Keyes et Walter, ce dernier voulant à tout prix démontrer que Keyes et faillible, et qu’il peut le mettre en échec. On remarquera que les attentions de Walter à l’endroit de Keyes sont toutes empreintes de sollicitudes, la façon dont il lui allume le cigare, ou encore comment lorsque Keyes vient lui rendre visite, et que Phyllis est là, il isole celle-ci en repoussant la porte. Keyes et Walter se retrouvent alors tous les deux dans la lumière et Phyllis dans l’ombre. Elle apparaît alors clairement comme celle qui s’introduit dans une relation qui ne la concerne pas.

    Phyllis représente également ce moment particulier d’émancipation de la femme dans la société américaine, sa prise de pouvoir. Son attitude n’est donc pas une simple reformulation d’un bovarysme mélancolique. Elle ne manifeste d’ailleurs aucun remord, et le seul moment où elle s’humanise un peu, c’est vers la fin quand elle se rend compte qu’elle ne peut plus tirer sur Walter.

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter se laisse entraîner sur la pente du crime 

    Le film est sombre, la plupart de scènes sont filmées dans la pénombre, à l’abri des regards extérieurs, comme quelque chose de honteux. Seule filtre à travers stores vénitiens un peu de lumière qui barre un peu plus les personnages de rayures claires comme si celles-ci indiquaient l’absence d’avenir pour ces criminels. Cela donne évidemment un ton tout à fait claustrophobique au film. Des personnages peu ouverts et enfermés dans leurs propres désillusions, la scène d’explication finale entre Phyllis et Walter est complètement dans la pénombre. Double indemnity est un des films qui a popularisé cette façon de filmer en décalant les lumières, soit comme des sources latérales, soit comme des points lumineux – par exemple les réverbères qui bordent les avenues vides de Los Angeles quand Walter regagne son bureau. Billy Wilder s’appuie sur la très bonne photo de John Seitz, mais il n’utilise pas particulièrement la profondeur de champ. C’est typique dans la scène de la gare qui est filmée en plan très resserrés, ou encore dans le peu d’usage qui est fait de l’architecture baroque de la maison de Phyllis. C’est en effet seulement vers la fin des années quarante, quand le film noir est déjà bien installé, qu’on va multiplier les usages des extérieurs, aussi bien pour des raisons de réalisme social, que pour des raisons d’économie budgétaire. On peut penser que ce sera aussi ce que les studios américains ont retenu de l’apport du néo-réalisme italien. Tout chef d’œuvre qu’il soit, le film de Billy Wilder manque d’espace, c’est typique dans les scènes qui se passent dans le supermarché, c’est à peine si on verra les voitures des deux amants se ranger devant le magasin. Cet aspect lui confère un caractère un peu daté tout de même. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter se fait passer pour le mari de Phyllis 

    Le ton général du film est très spécifique à Wilder, il est marqué par l’ironie, voire le mépris qu’il entretient avec ses personnages. La technique narrative appuie cette manière de voir. En effet, elle est une forme de confession, un peu comme si Walter méditait sur ce qu’il a fait et analysait enfin sa propre stupidité. La confession n’est pas loin de l’auto-analyse et ouvre la porte à ce qui va être une des sources importantes du film noir, l’approche psychanalytique. A partir de ce principe, c’est la technique du flash-back qui va être utilisée. La majeure partie du film est un très long retour en arrière, ce qui donne un aspect un peu mélancolique au personnage de Walter. Tout cela convient bien à Raymond Chandler qui a écrit tous ses romans à la première personne pour donner un ton subjectif à l’ensemble. C’est le point de vue de Walter dont nous prenons connaissance, et non celui de Phyllis qu’évidemment il a tendance à charger. Son objectivité devient alors toute relative. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Ils ont jeté le cadavre sur la voie avec ses béquilles 

    Le film repose sur le duo Barbara Stanwick-Fred MacMurray. Barbara Stanwyck fut la première engagée pour le rôle de Phyllis. Elle était déjà une très grande vedette et elle avait l’habitude de jouer les garces et les femmes à poigne, elle hésita un peu à s’emparer du rôle, mais Wilder la fit sauter le pas. Elle fut d’ailleurs par la suite une figure emblématique du film noir, au-delà de tout sentimentalisme. Ici Wilder l’a affublée d’une perruque blonde qui fait ressortir un peu plus sa vulgarité et sa cupidité. Elle est évidemment excellente. Mais elle est toujours très bonne, passant avec facilité de la séduction à une forme de dureté qui lui déforme les traits. Walter est incarné par Fred MacMurray, un acteur très populaire habitué aux rôles de gentil garçon. Ce ne fut pas le premier choix de Billy Wilder. Beaucoup d’acteurs ont refusé, Alan Ladd, Georges Raft, pensant que ce rôle négatif nuirait à leur image de marque. Le choix de Fred MacMurray par défaut se révèle être le bon choix. Il est en effet cet homme ordinaire qui se trouve gagné par la fièvre criminelle pour avoir la femme et l’argent. Il ballade nonchalamment sa grande carcasse sans s’énerver et c’est ce qui lui donne cet aspect mélancolique. Il reconnaîtra plus tard qu’il s’agit là du meilleur rôle de sa longue carrière. Il tournera plus tard un autre très bon film noir, Pushover, sous la direction de Richard Quine, un rôle un peu similaire, mais plus romantique. Ces deux acteurs contournent l’obstacle du glamour. Edward G. Robinson complète ce trio. Bien que le rôle soit un peu plus mince, il est le contrepoint idéal pour des gens qui ont perdu le sens de la mesure. Sa petite taille opposée à la grande taille de Fred MacMurray renforce ce côté vieux sage. Il déploie une très grande énergie, mais aussi beaucoup d’amertume quand il se rend compte que Walter l’a trahi. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Keyes commence à penser qu’il s’agit d’un meurtre 

    Le mari incarné par Tom Powers est volontairement transparent. Par contre Wilder va s’attarder sur le couple formé par Lola, la belle-fille de Phyllis, et Nino Zachetti qui devient aussi son amant. Ce couple jeune est intéressant aussi bien par sa laideur insidieuse que par ses inconséquences morales. Une petite mention spéciale doit être tout de même accordée à Richard Gaines qui incarne le patron de la compagnie d’assurances. Un homme complètement obsédé par les chiffres et la rentabilité, sans finalement rien connaître à la réalité de son métier. Wilder donne un côté burlesque au film avec Peter Hall qui incarne le témoin de l’accident. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Walter et Phyllis se voient au supermarché 

    C’est donc un très grand film marquant dans l’histoire du film noir américain, consolidant l’esthétique de celui-ci. Mais pour ma part je lui préfère Sunset boulevard ou mieux encore, le superbe Ace in the hole. Curieusement et malgré son amoralisme, le film fut un succès immédiat, public, autant que critique, malgré la campagne des ligues de vertu contre sa projection, et c’est sans doute cette adhésion qui a fait avancer la reconnaissance du film noir comme un genre important en adéquation totale avec l’évolution des mœurs dans l’Amérique de l’après Seconde Guerre mondiale. 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Phyllis tire sur Walter 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    La fin de Neff dans la chambre à gaz n’a finalement pas été retenue 

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Sur cette image on peut apercevoir Raymond Chandler

    Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Billy Wilder dirige Barbara Stanwick et Fred McMurray

     Assurance sur la mort, Double indemnity, Billy Wilder, 1944 

    Ruth Snyder et Judd Gray les véritables protagonistes de cette sombre histoire



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/boulevard-du-crepuscule-sunset-boulevard-billy-wilder-1950-a127701522

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/le-gouffre-aux-chimeres-ace-in-the-hole-1951-a114844952

    [3] Landis MacKellar, The Double Indemnity Murder: Ruth Snyder, Judd Gray and New York's Crime of the Century, Syracuse University Press, 2006. Les meurtriers seront executes sur la chaise électrique. En fait dans la réalité, la police d’assurance avec double indemnité avait été fabriquée par un troisième larron. 

    [4] Dans ses mémoires, Billy Wilder dira beaucoup de mal de Chandler, notamment en le désignant comme un alcoolique complètement paumé. Cameron Crowe, Conversations avec Billy Wilder, Actes Sud, 2004. Mais comme le caractère de Billy Wilder était réputé pour sa méchanceté et ses médisances, il est difficile de faire la part des choses.

    « Gene Tierney, Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma…, Hachette, 1985La fièvre au corps, Body heat, Laurence Kasdan, 1981 »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , , , , , ,
  • Commentaires

    1
    Lucjs
    Lundi 29 Octobre à 09:24

    Bonjour,

    Concernant "Ace in the Hole", il n'existe à ma connaissance aucune édition française, mais on peut trouver des sous-titres en ligne, entre autres...

    2
    Lundi 29 Octobre à 11:25

    C'est exact, on attend une édition Blu ray avec sous-titres français qui viendrait combler ce vide sidéral, d'autant plus incompréhensible que ce film a acquis une très grosse réputation. 

    3
    Dimanche 4 Novembre à 10:51
    Eeguab

    Chef d'oeuvre du noir. Incontestable.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :