• B. Traven, La révolte des pendus, Die rebellion der gehenkten, 1936

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    Si vous voulez comprendre la dette et ce que c’est que l’exploitation du travail, il faut lire B. Traven. En prime vous comprendrez aussi un peu mieux ce qu’on perd en s’aliénant à la consommation frénétique.

     

     

    La révolte des pendus décrit cette forme particulière de capitalisme sauvage qui a sévi au sud des Etats-Unis, du Mexique à l’Argentine, sans discontinuer. Le point de départ est un Indien, Candido, qui accompagne sa femme malade à la ville, espérant qu’un docteur la soignera. Elle doit être opérée de l’appendice. Chose banale, mais pas pour un Indien qui n’a pas d’argent. Il va donc passer un contrat, une dette, pour partir travailler dans un domaine d’exploitation forestière. Malgré cette dette contractée, sa femme va mourir. Mais lui ne pourra se défaire de cette dette et partira contraint et forcé travailler pour les frères Montello qui sont des sauvages mal-dégrossis qui mettent en pratique des formes d’esclavage quasi légales, nous sommes sous la dictature de Profirio Diaz. Ils exigent un travail démentiel qui tue presqu’aussi sûrement que les piqures de scorpion. Ils visent le rendement. Les pendus ce sont des Indiens qui sont punis et pendus pendant quelques heures pour leur apprendre à travailler encore plus vite. Ce traitement cruel va entraîner la révolte, et l’idée de révolution traîne un peu partout.

    Certains considèrent qu’il s’agit là du chef-d’œuvre de Traven. Je n’en sais rien, en tous les cas, c’est un ouvrage excellent. A la minutie des descriptions des conditions de travail, s’ajoute une réflexion sur la lutte des classes, car l’opposition naturelle entre les capitalistes et les prolétaires se redouble ici d’un racisme des Ladinos – les descendants des conquistadors – vis-à-vis des Indiens. Ne croyez pas cependant que l’ouvrage n’est qu’un exercice d’écriture naturaliste. Certes il y a une précision du détail qui fait sentir aussi bien la dureté de la condition des pauvres indiens que leurs sentiments. Mais cela va bien au-delà. D’abord il y a beaucoup de suspence, une incertitude dramatique quant au devenir de Candido et des siens. Ensuite il y a une férocité impressionnante dans l’écriture des scènes de violence. C’est notamment le cas des deux Indiens qui veulent s’enfuir. Ils seront rattrapé, mais le premier éclatera le crâne du capataz qui l’a rattrapé et le second crévera les yeux du propriétaire de la monteira où il travaille avant de se suicider en se noyant.

    Et puis il y a une ironie sous-jacente qui permet de prendre de la distance par rapport à son sujet en évitant le pathos et la fausse émotion. Curieusement c’est un des ouvrages de Traven les moins linéaires et le roman foisonne de personnages multiples, ce qui permet de donner de la vie aussi bien aux Indiens misérables et persécutés qu’aux frères Montellano ou aux capataz. On note que Traven n’aimait pas les docteurs qu’ils regardaient comme des exploiteurs de la misère humaine. Mais plus généralement il détestait tous les notables, les curés, les policiers et bien sûr les politicards.

    C’est donc un roman fort, plein de sève et de sang. Avec toujours cette croyance chez Traven que si les Indiens se font si maltraiter par les Ladinos, c’est aussi bien parce qu’ils sont naïfs et contemplatifs, que parce qu’ils ne possèdent pas d’instruction. Il montre aussi comment la révolte se forme quand les hommes prennent conscience non seulement de leur situation désespérée, mais aussi de leur force quand ils se regroupent et s’entraident. C’est du reste un des rares romans de Traven à avoir une fin sinon heureuse, du moins optimiste, qui ouvre des perspectives positives sur l’avenir.

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    J’aime beaucoup les films d’Emilio Fernandez qui est selon moi un très grand réalisateur, et plus généralement je regrette que le cinéma mexicain ne soit pas mieux connu. Il fut un temps d’ailleurs, disons les années cinquante ou soixante, où les cinématographies venues des quatre coins du monde non seulement n’étaient pas réservées à un public parisien branché, mais en outre reflétaient une spécificité culturelle qu’on ne trouve plus aujourd’hui. Les films qui viennent d’ailleurs, je veux dire en dehors de la France et des Etats-Unis, semblent d’abord avoir été faits pour le jury du Festival de Cannes avant de s’adresser à un public local. En tous les cas, il s’agit ici d’une adaptation de La révolte des pendus. Tournée en 1954, l’âge d’or du cinéma mexicain, elle est porte une double signature, celle d’Emilio Fernandez, et celle d’Alfredo B. Crevenna.  Mais le film porte la marque d’Emilio Fernandez. En outre, il semble qu’il ait eu la caution de B. Traven lui-même.

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    La femme de Candido meurt d’une inflammation de l’appendice

     

    C’est assez fidèle au roman, au moins à sa lettre. Le film n’a cependant pas la force du livre, et cela pour de très nombreuses raisons. D’abord parce qu’il ne contient plus le discours révolutionnaire de Traven. Il est donc moins violent. Et puis un encart au début du film nous laisse entendre que la révolution était nécessaire à l’époque de Porfirio Diaz, mais que maintenant le Mexique est une démocratie complète et bien développée. Ensuite parce que le film est centré sur la personne de Candido, alors que le roman est beaucoup plus éclaté. Toute la dernière partie du livre a disparu, alors que Traven décrivait copieusement comment se met en place une armée révolutionnaire, comment celle-ci peut être organisée sur des bases très différentes des armées du capital.

    Le film est beaucoup moins cruel que le livre, même s’il retient la manière dont l’Indien crève les yeux de son tortionnaire. Et puis bien sûr on sent moins aussi le danger que représente la jungle environnante, les bêtes qui rôdent, les inondations possibles, la pluie qui transforme les chantiers en une masse gluante qui colle aux pieds.

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    Sur la route de Montieras Modesta rejoint son frère Candido

     

    Mais ne boudons pas notre plaisir, c’est un très bon film tout de même. Il a le mérite de mettre en valeur les paysages du Chiapas qui, même s’ils sont filmés en noir et blanc conservent leur majesté. Le dur labeur des bucherons est parfaitement rendu avec ces immenses arbres qui sont là depuis la nuit des temps et qui vont servir plus loin, aux Etats-Unis sans doute, comme matière première d’objets dérisoires de consommation Et puis il souligne assez bien cette opposition entre les Ladinos et les Indiens qui sont méprisés pour leur misère et leur nonchalance.

    L’interprétation est, comme souvent dans les films mexicains de cette époque, de qualité, avec des seconds rôles très typés. Pedro Armendariz, grande vedette de l’époque, est Candido avec rudesse et innocence. Ariadne Welter est Modesta avec beaucoup de conviction. Mais il y a aussi dans un rôle secondaire la très belle Amanda del Llano qui est la maitresse du misérable Acacio qui aura les yeux crevés. Elle amène avec elle une touche d’érotisme incongrue au milieu de cet univers barbare d’hommes transplanté dans la jungle. Mais il est vrai que les Indiens sont tellement épuisés par leur travail qu’ils ne font même plus attention à ce qui pourrait réveiller une libido endormie.

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    Les frères Montellano planifient l’exploitation des Indiens

     

    Le DVD est disponible, mais seulement en mexicain et en se donnant bien du mal pour le trouver, sans sous-titres. Cependant ce n’est pas un obstacle et c’est une belle occasion de se replonger dans une forme cinématographique très particulière.

    Il y a aussi une autre adaptation due à Juan Luis Buñuel qui date de 1986, mais je n’ai pas réussi à lui mettre la main dessus… pour l’instant. Je ne pense pas cependant qu’elle soit aussi intéressante que la version de 1954.

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    Felix veut prendre Modesta

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    La maitresse d’Acacio s’ennuie

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    Les révolutionnaires mettent le feu

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          Ils pendront Felix

    « L’appât, Bertrand Tavernier, 1995Nous sommes tous en liberté provisoire, L'istruttoria è chiusa: dimentichi, Damiano Damiani, 1971 »
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