• Benoît Tadié, Le polar américain, la modernité et le mal, PUF, 2006

    benoit tadié 

    Les ouvrages sur le polar – terme pas très clair – ne sont pas si nombreux que ça. Celui-là en est un très bon, très intéressant qui fourmille d’idées. Il ne se contente pas d’observer que le grand tournant dans l’évolution du genre apparaît avec les histoires courtes publiées dans les revues comme Black Mask au début des années vingt, avec en ligne de mire l’idée de faire passer le crime des salons de la bourgeoisie et de l’aristocratie anglaise dans le caniveau comme disait Chandler ou encore de ressasser les soubassements sociologiques de cette émergence dans les transformations de l’économie, de l’urbanisme et des mœurs. Il essaie de donner un sens à cette coupure.

    Le polar américain, dans ce qu’il a de plus emblématique avec Hammett par exemple, s’affirme aussi dans la création d’un langage nouveau, celui de la rue, en opposition à celui précieux et châtié des romans à énigme anglais. Tadié montre combien pour les pères du roman noir, il s’agissait de s’opposer à cette tradition volontiers réactionnaire, en même temps que se couper de l’Angleterre. C’est, à travers le roman noir, l’affirmation d’une nouvelle culture, qui prendra encore plus de sens avec le film noir, de rétablir des valeurs de virilité face à la dégénérescence de la civilisation anglaise. Ce qui explique au moins pour partie l’importance du sexe.

    Comme on le voit, il s’agit bien plus que d’une insertion sociale de la fiction dans la réalité quotidienne, c’est une volonté d’émancipation d’une civilisation qui est en train de disparaître. Rattachant la formation du roman noir à la question du « mal », il montre que cette piste n’est pas exclusive du développement d’une conscience sociale. Le cas de Jim Thompson est à cet écart emblématique.

    On le sait la définition du polar est toujours assez compliquée. Pour Tadié qui ne se risque pas vraiment, celle-ci inclut des romans comme Sanctuaire de Faulkner , ou certains Graham Greene, quoi que celui-ci ne soit pas américain, mais britannique. On peut contester ce choix, même s’il n’est pas dénué de sens. En effet Faulkner n’est pas selon moi un auteur de polar, même si sa thématique s’en inspire, tout simplement parce qu’il est difficile à lire et qu’il est réservé à une élite. Il s’agit plus, me semble-t-il, d’un éclatement de l’étanchéité entre deux formes de littérature, plutôt que d’une unification.

     

     

    Bien qu’écrit par un universitaire, c’est un ouvrage assez bref, dense et très agréable à lire, avec des analyses fines sur les rapports qu’entretenait les écrits des pères du roman noir avec leur propre biographie. La thématique évoluant à travers les chapitres, on avance dans le temps, des origines, jusqu’aux années soixante. Bien que Tadié ait un peu plus de mal à définir clairement l’évolution du polar vers cette date. Reste évidemment beaucoup de questions. Notamment celle de savoir pourquoi le polar va utiliser des supports de plus en plus larges, il passe en effet de l’écriture de nouvelles à celle de romans assez brefs, et ne semble plus se concevoir que sous la forme de pavés, parfois difficiles à avaler – je pense au dernier roman d’Ellroy qui atteint presque le millier de pages. Ce faisant, il est devenu un genre réservé à une population moyennement lettrée, mais certainement populaire.

    « Ernest Mandel, Meurtres exquis, une histoire sociale du roman policier, La brèche, 1988Boxcar Bertha, Sister of the road, Ben Reitman, 1937 »
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