• Bob le flambeur, Jean-Pierre Melville, 1955

    Bob le flambeur, Jean-Pierre Melville, 1955

    On considère souvent à tort qu’il s’agit là du premier film noir de Jean-Pierre Melville. Cela vient essentiellement du fait qu’il a lui-même renié son premier film noir sorti deux ans auparavant, Quand tu liras cette lettre[1] qu’il présentait comme une simple commande. Mais je ne partage pas cet avis, Quand tu liras cette lettre recèle des qualités intéressantes et doit avec le recul être considéré comme une œuvre très originale de Melville. Certes dans ce dernier film, Melville ne met en scène que des demi-sel, il n’en est pas encore aux truands flamboyants qui se donnent des allures de grands seigneurs, mais il y a un univers de l’arnaque et de la truanderie qui est bien mis en scène. Quand tu liras cette lettre aura d’ailleurs bien plus de succès que Bob le flambeur qui lui sera un vrai échec commercial. Deux hommes dans Manhattan sera encore un échec, et c’est seulement avec Léon Morin prêtre que Melville retrouvera le succès commercial, c’est à partir de ce moment-là qu’il changera sa manière de faire et utilisera des vedettes, des stars comme il disait. C’est seulement avec le temps que Bob le flambeur trouvera son statut de film noir incontournable à la française.

     

    Bob le flambeur va être tourné deux ans après Quand tu liras cette lettre. Durant ces deux années Melville hésite sur la voie qu’il veut suivre, mais aussi il aura compris le potentiel cinématographique de la pègre parisienne concentrée autour de la place Pigalle. Et puis il faut dire que durant ces deux années le roman noir a explosé en France avec des auteurs comme Albert Simonin et Auguste Le Breton qui sont portés dans la foulée à l’écran. Touchez pas au grisbi et Du rififi chez les hommes, sont de très gros succès publics. Sans doute est-ce pour cela que Melville va travailler avec Auguste Le Breton. Ce dernier connaissait très bien le milieu, il en était un membre actif, même s’il n’était pas le truand de haut vol qu’il prétendait être. Melville était fasciné par « le milieu » auquel sans doute il ne comprenait pas grand-chose puisque lui-même venait de la bourgeoisie. Et c’est cette fascination qu’il va mettre en scène. Notez que Melville avait comme Le Breton participé à la Résistance[2]. Déjà cependant la vision que Melville développe du « milieu » est assez épurée et s’éloigne, même si elle s’appuie sur des décors urbains bien réels, d’un naturalisme revendiqué.

    Bob le flambeur, Jean-Pierre Melville, 1955 

    Bob rentre chez lui dans le petit matin froid de Pigalle 

    Bob est un truand bien installé à Pigalle. Flambeur, il ne rentre chez lui qu’au petit matin. En chemin il croise la route d’une jeune fille très délurée qui semble n’avoir peur de rien. Il salue le commissaire Ledru avec qui il a tissé depuis de longues années une relation d’amitié. Chez lui, il reçoit la visite de Marc avec qui il se dispute. Plus tard il va la retrouver dans un bar où il a ses habitudes. Il lui offre à manger, la sermonne, puis il la présente à son ami, le jeune Paulo qui tout de suite flashe sur elle. Le coup de foudre semble réciproque, et bientôt Anne partage le lit de Bob avec Paulo. Marc se fait emballer par les flics pour une peccadille, et ne s’en sort qu’en promettant de devenir indicateur pour le commissaire Ledru. Bob flambe toujours autant, il entraîne Roger avec lui, sur les champs de course, et même jusqu’au casino de Deauville où il perd tout ce qu’il a. Mais pour se refaire, il a une idée qu’il tient de Jean, un ancien barbiquet qui se retrouve employé au casino. Il y a un coffre qui peut contenir jusqu’à 800 millions de francs ! Bob va monter une équipe : Roger est fort pour ouvrir les coffres. Mais il a besoin d’un financier pour acquérir le matériel et payer Jean à qui il a promis 500 000 francs, ce sera McKimmie, le propriétaire d’un haras. Pendant ce temps Anne a grimpé les échelons, et après avoir vendu des roses dans un panier en petite tenue, se retrouve entraîneuse dans un bar de nuit. Elle marque un peu de froideur, et Paulo pour se faire mousser lui raconte qu’il va réaliser le casse du siècle au casino de Deauville. Pendant que Bob et Roger recrute les autres membres de l’équipe, dont Paulo évidemment. Il commence à planifier le coup.  Anne qui fait un peu la pute, se retrouve dans le lit de Marc. Un peu bête elle lui raconte que Bob va faire le casse de Deauville. Ce que s’empresse de rapporter Marc au commissaire Ledru qui n’y croit pas trop, ou qui ne veut pas y croire. Anne est prise de remord, elle va raconter à Bob qu’elle a eu la langue trop pendue avec le fourbe Marc. Bob la gifle puis s’en va sermonner ce bourricot de Paulo qui, vexé d’avoir étalé ses faiblesses avec Anne s’en va descendre Marc, tandis que celui-ci téléphone à la police. Pendant ce temps la femme de Jean fait parler son mari et exige maintenant qu’il demande 10 millions pour les aider à faire le coup. Ne trouvant pas Bob, elle téléphone au commissaire Ledru et le dénonce. Celui-ci doit faire son devoir et réunit ses hommes pour se rendre sur Deauville. Malgré les menaces qui planent au-dessus de leur tête, la bande à Bob va tout de même faire le coup. En attendant que tout se mette en place, Bob se met à flamber et à gagner, à la roulette comme au chemin de fer ! Il rafle plusieurs dizaines de millions et en oublie qu’il doit faire le coup ! La police fonce sur Deauville, elle arrive au même moment que les hommes de Bob. Une fusillade éclate, Paulo est tué. Bob sera arrêté, mais on pense qu’il ne restera pas trop longtemps en cabane parce que finalement il n’a participé à rien puisqu’il était à une table de jeu en train de gagner de l’argent. 

    Bob le flambeur, Jean-Pierre Melville, 1955 

    La jeune Anne n’a pas froid aux yeux 

    C’est donc le premier film de Melville qui met en scène des membres du milieu parisien. Contrairement à ce qu’il a dit par la suite, l’influence d’Auguste le Breton est décisive. Celui-ci a eu un énorme succès cinématographique avec l’adaptation de deux de ses ouvrages, Du rififi chez les hommes, réalisé par Jules Dassin, et Razzia sur la chnouf, réalisé par Henri Decoin avec Jean Gabin. Avec Albert Simonin il est devenu un pilier de la Série noire. Non seulement il a écrit les dialogues, mais il a apporté sa propre vision de la truanderie. Il connaissait en effet tous les truands de la place et avait tenu pendant des années des salles de jeu. Dès à présent on trouve quelques thèmes importants que Melville déclinera au fil des années dans ses autres films noirs. Par exemple la trahison et l’amitié plus ou moins sincère entre un truand et un flic. Mais dans ce film les rôles des femmes dans la trahison est plus manifeste que par la suite. Que ce soit Anne ou la femme de Jean, elles s’immiscent dans les affaires des hommes et font tout capoter. Et puis il y a un truand vieillissant, comme Gu dans Le deuxième souffle, ou Ferchaux dans L’aîné des Ferchaux. Et ce vieux se retrouve dans l’incapacité de satisfaire ses désirs. Alors qu’Anne lui tend les bras, il décline ses avances et préfère retourner jouer. Mais ce qui intéresse Melville dans ce film et qu’il ne reprendra plus par la suite, c’est cette façon de regarder la vie quotidienne des truands, faite d’une errance entre les bars, les champs de course ou le casino. Cela se voudrait presque une étude d’un microcosme particulier avec ses mœurs spéciales et ses rituels. 

    Bob le flambeur, Jean-Pierre Melville, 1955 

    La police salue Bob 

    Ce point de vue va guider les formes de la réalisation. Il semble qu’à cette époque Melville n’avait pas tout à fait intégré l’apport des films noirs américains. Ce sera plus clair à partir du Doulos. On ne trouvera aucune stylisation des décors ou des décors extérieurs dans la manière de filmer. Le film hésite entre un naturalisme froid et une étude anthropologique. Mais il y a autre chose. La mise en scène manque de fluidité, et le montage est très heurté. Certes il y a de belles séquences, notamment le déplacement des truands la nuit, quand ils se cherchent, ou encore la manière de filmer la place Pigalle comme un village. Mais ça donne un aspect assez décousu. Un peu comme si Melville ne sait pas trop quoi faire de ce trio amoureux formé de Bob, Paulo et Anne. Il y a une certaine inventivité dans la répétition du casse, que ce soit dans la simulation des décors du casino de Deauville dans un champ, ou les essais d’ouverture du coffre avec l’amplificateur de son – sans doute une idée de Le Breton.

    Il semble donc que Melville ait d’abord voulu capitaliser sur le succès des films comme Touchez pas au grisbi ou Du rififi chez les hommes. On voit bien qu’il essaie de faire de Roger Duchêne, une vieille gloire d’avant-guerre, une sorte de nouveau jean Gabin. Bob étant sensé être un homme fort et plein d’autorité. Mais manifestement le budget n’était pas suffisant et ça se voit. Les scènes d’intérieur sont tournées rue Jenner, les décors sont pauvres et étriqués. Il s’en tire mieux quand il parcourt les rues de Pigalle. Si le personnage de Bob est assez froid et distant, l’ensemble est tout de même assez bon enfant. 

    Bob le flambeur, Jean-Pierre Melville, 1955 

     Bob a l’idée d’attaquer le casino 

    Le plus curieux de ce film est sans doute la distribution. En effet c’est Roger Duchesne qui est Bob. Or Roger Duchesne est un personnage très singulier. Ce fut un vrai bandit et un faux acteur, on le vit avant-guerre donner la réplique à Corinne Luchaire, la fille de Jean Luchaire, autre figure de la collaboration dans Prison sans barreaux de Léonide Moguy. Il purgea plusieurs années de prison pour un casse, mais il fut aussi inquiété pour sa participation à la bande de la rue Lauriston, c’est-à-dire à la Gestapo française. Il écrivit également plusieurs romans noirs dans le genre Simonin. Simonin qui fut lui aussi inquiété à la Libération pour ses activités collaborationnistes. Il était l’époux de la comédienne Yvette Lebon, autre figure de la collaboration qui fut aussi la maîtresse de Jean Luchaire[3]. Roger Duchesne fut donc mis à l’écart au moment de l’épuration des activités cinématographiques. C’est sans doute ce passé sulfureux qui va lui donner un côté assez authentique. Notez que Bob le flambeur fut le premier film auquel il participa après son purgatoire. Et on ne le verra que dans un autre film deux ans plus tard, Marchands de filles de Maurice Cloche. Evidemment sachant combien Melville était attaché à la légende de la Résistance, on peut trouver curieux qu’il choisisse d’utiliser Roger Duchesne. En tous les cas ce film fut son chant du cygne. On ne le revit plus à l’écran et il décédera en 1996, il signera quelques romans d’espionnage. En tous les cas ici il est excellent. Tout comme d’ailleurs Isabelle Corey dont c’était le premier film. Melville l’avait mise en haut de l’affiche, sans doute voulait-il la lancer comme une nouvelle vedette. Mais elle ne fera plus grand-chose par la suite, faisant une petite carrière dans des seconds rôles en Italie. Moins étonnant est Daniel Cauchy dans le rôle de Paulo. Il avait déjà tourné avec Melville dans Quand tu liras cette lettre. Mais il avait déjà l’habitude des rôles de petits voyous, il en avait déjà incarné plusieurs dans Touchez pas au grisbi, Les impures, ou encore Interdit de séjour. Il est excellent lui aussi. On retrouve dans un petit rôle Howard Vernon, déjà vu chez Melville dans le silence de la mer. Ici il est affublé d’une moustache postiche un peu ridicule pour lui donner le genre anglais. Plus convaincant sont les petits rôles tenus par Claude Cerval et Colette Fleury qui incarnent Jean et sa femme. Je ne crois pas avoir vu d’ailleurs Claude Cerval dans autre chose que des films à budget étique, et dans d’autres rôles que des canailles veules et fourbes. Une mention spéciale pour Simone Pris dans le rôle d’Yvonne, la bistrotière amoureuse de Bob. 

    Bob le flambeur, Jean-Pierre Melville, 1955 

    Les voyous attendent l’heure propice 

    Le film fut un échec commercial. Melville persista encore dans ce sens avec Deux hommes dans Manhattan qui sera d’ailleurs un nouvel échec et abandonnera ce cinéma un peu minimaliste, un peu expérimental qui plaisait tant aux critiques de la Nouvelle Vague. Il n’y a pas encore ce détachement, cette froideur qui lui permettra de renouveler le film noir à la française en profondeur. Disons-le clairement si ce n’était pas pour mieux comprendre le devenir filmique de Melville, ce film n’aurait guère d’intérêt. Si le temps l’a finalement rentabilisé, le film lui-même ne s’est pas bonifié. 

    Bob le flambeur, Jean-Pierre Melville, 1955

    Bob est arrêté à son tour



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/quand-tu-liras-cette-lettre-1953-a114844948 

    [2] Auguste le Breton avait été décoré pour faits de Résistance, et son frère avait aussi participé à la Résistance : cf. Pierre Péan et Laurent Ducastel, Jean Moulin, l’ultime mystère, Albin Michel, 2015, pp. 133-134. Sur la participation de Melville à la Résistance, voir http://museedelaresistanceenligne.org/media7804-Jean-Pierre-Melville-un-itinA

    [3] Après la guerre elle se remariera avec le producteur Natan Wachsberger, elle est décédée en 2014 à Cannes à l’âge de 103 ans.

     

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