• Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965

     Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965

    Il y a une tendance forte et affirmée dans le roman noir, celle des auteurs féminins qui insiste sur la perversité dans les relations de domination que subissent les femmes. Il y a eu la grande Margaret Millar, mais aussi l’excellente Dolores Hitchens, et puis il y a aussi Evelyn Piper de son vrai nom Marryam Modell.  Ces femmes ont en commun de s’éloigner des niaiseries de type Agatha Christie, et d’avancer sur les voies dangereuses de la folie, des apparences et de la manipulation. Ces romans sont écrits du point de vue d’une subjectivité féminine, et en ce sens ils ne sauraient être écrits par des hommes – bien que Sébastien Japrisot et Frédéric Dard s’y soient essayés avec succès. On peut considérer que c’est une manière d’affirmation d’une sensibilité féminine qui s’éloigne des canons de la douceur et de la soumission à un ordre patriarcal. Les romans d’Evelyn Piper, américaine de naissance, ont été publiés en français chez Denoël dans la collection Crime-Club qui accueillait entre autres, Boileau-Narcejac, Hubert Montheilet, ou encore Louis C. Thomas et Sébastien Japrisot, des romans noirs à tendance neurasthénique. Comme on le voit cette collection avait un ton particulier et compte de très nombreux chef d’œuvres. Un autre roman d’Evelyn Piper a donné lieu à une belle adaptation cinématographique, il s’agit de The nany, La nounou en français, toujours en 1965, sous la direction de Seth Holt, avec Bette Davis qui s’était habituée l’âge venu aux rôles de sorcières. Otto Preminger va donc adapter un roman d’Evelyn Piper, et curieusement il va dépayser Bunny Lake is missing de New York à Londres. Pour des raisons qui ne sont pas connues et que lui-même ne dévoile pas dans ses mémoires. En vérité à cette époque-là, l’Angleterre a le vent en poupe, c’est le triomphe des Beatles et de la culture pop. Il dira qu’il a aimé travailler dans ce pays, tout en y jetant un regard un peu étonné sur ses mœurs.

    Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965

    Ann Lake vient d’arriver à Londres depuis quelques jours et accompagne sa fille à l’école. Elle signale à la cuisinière que Bunny âgée de quatre ans est dans la salle du 1er jour, celle-ci promet de la surveiller en attendant l’arrivée de la maîtresse. Ann s’empresse de retourner à sa nouvelle maison où les déménageurs l’attendent. Là elle se fait harceler par le propriétaire, un ivrogne cauteleux et collant. Mais quand Ann revient pour la chercher, Bunny a disparu. Elle appelle Steven qui arrive en vitesse, et tout le monde se met à chercher où a pu bien passer Bunny. Devant le peu de succès de ces recherches, il faut en appeler à la police. Celle-ci en la personne du superintendant Newhouse va interroger Ann et Steven. Il se rend compte alors que Steven et Ann ne sont pas mari et femme, mais frère et sœur. Mais en outre, il ne trouve personne qui a vu effectivement Bunny. Peu à peu on commence à douter que Ann ait réellement un enfant, la vieille madame Ford, la fondatrice de l’école, avance que celle-ci s’est peut-être créer un « ami imaginaire ». Newhouse ne désespère pas, et il va même rechercher la preuve que les deux Lake sont bien venus en bateau, avec Bunny. Ann, pour démontrer que Bunny existe bien va chercher une poupée qu’elle a porté à réparer. Mais alors qu’elle trouve cette poupée, elle est stoppée par Steven qui l’assomme et l’envoie à l’hôpital. Peu après, Ann va s’échapper de l’hôpital, et retourner vers la maison où elle trouve Steven en train de vouloir tuer Bunny et l’enterrer. Ann va retarder ce moment en incitant Steven à jouer avec elle comme quand ils étaient enfants. Jusqu’à ce que la police arrive finalement et mette fin à ce cauchemar. 

    Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965 

    Steven et Ann interrogent le personnel de l’école 

    Sans doute c’est l’aspect psychologique qui a intéressé Preminger, cette manière de passer sans trop de coupures de la vie réelle à la folie. Et puis le thème sous-jacent est très sulfureux puisqu’il traite de l’inceste comme d’un traumatisme dans l’éducation. En effet le frère et la sœur se sont retrouvés seuls au monde après le décès des parents, et se sont repliés sur leur relation. Mais en grandissant Steven qui s’était donné pour mission de protéger sa sœur n’a pas voulu admettre que Anne ait des relations sexuelles en dehors de lui et surtout qu’elle soit enceinte. Aussi, après l’avoir poussée à avorter, ce qu’elle refusera, il fera tout pour l’empêcher de se marier avec celui qu’il considère comme un intrus dans leur univers. Ann et Steven vivent dans un monde à part, coupés qu’ils sont de la réalité ordinaire. La disparition de Bunny va en fait être le révélateur : Ann va sortir de son somnambulisme et comprendre enfin que son frère est complètement fêlé. Jusqu’alors, elle s’en remettait à lui pour toutes les choses de la vie courante, c’est lui qui faisait les démarches administratives, c’est lui qui assurait leur existence matérielle. C’est donc l’histoire d’une émancipation. C’est d’ailleurs cette émancipation qui va faire voir que le plus dépendant des deux dans cette relation incestueuse est Steven et non Ann. 

    Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965 

    La vieille madame Ford explique le rôle des amis imaginaires chez les enfants 

    Cette histoire plutôt dense va être mélangée habilement dans le décor très lisse d’une enquête policière menée par le superintendant Newhouse, un policier calme et blasé, mais obstiné. En apparence, Steven est une excellente personne, il travaille pour le FMI, il a donc un bon salaire, voyage beaucoup et il est très sophistiqué. Mais peu à peu on va s’apercevoir que tout cela n’est qu’un masque, on le comprend mieux quand on voit Ann porter une cigarette à Steven qui se trouve dans son bain. Evidemment le pot aux roses est dévoilé dès lors qu’on voit Steven assommer sa sœur et ensuite brûler la poupée de Bunny avec beaucoup de délectation. L’ensemble de cette sombre histoire est filmé à travers des symboles, les poupées qui représentent à la fois l’enfance, mais aussi une malfaisance latente, c’est ce qu’explique d’ailleurs le vieil ivrogne qui loue sa maison aux Lake et qui propose ses masques africains à Ann. On retrouvera l’hôpital comme lieu de rétention arbitraire. Mais le fil rouge est bien de savoir qui est fou et qui ne l’est pas. Toute la subtilité de la mise en scène visera à faire apparaître jusqu’aux deux tiers du film Ann comme une folle imaginative, et son frère comme un protecteur, un peu collant, mais plutôt dévoué et rationnel, ayant remplacé dans la foulée, le père comme la mère.

    Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965

    Ann recherche la poupée de Bunny 

    La mise en scène est astucieuse puisqu’elle plonge dans un univers onirique, celui de la névrose d’Ann. Elle est donc d’abord subjective, du reste Anne change de comportement quand elle se réveille à l’hôpital. De passive et relativement obéissante, elle va prendre en charge ses propres affaires et mettre finalement son imagination au service de la recherche de Bunny. La virtuosité de Preminger fait oublier les approximations scénaristiques, par exemple on ne sait pas comme Steven a fait pour endormir Bunny et la garder des heures entières dans le coffre de sa voiture. De même la façon dont Ann le manipule en l’invitant à jouer est peu crédible et repose d’ailleurs sur le jeu des acteurs. Mais après tout, nous sommes en Angleterre, un peu sous le signe de Lewis Carroll donc. Preminger utilise des décors bien réels, notamment le fameux musée de la poupée qu’il plonge dans la pénombre et qu’il donne à garder à un handicapé en fauteuil à roulettes. Mais il sait aérer son récit de manière pertinente en faisant alterner les séquences de jour, lisses et assez convenues dans un Londres de carte postale, et les séquences de nuit, troublantes jusqu’à l’excès dans cet amas d’objets menaçants qu’on retrouve aussi bien chez le vieux Wilson, ou chez la vieille madame Ford. C’est bien la vision d’un américain que de regarder l’Angleterre comme un musée poussiéreux ! On trouve aussi cela vers la même époque chez Joseph Losey, autre américain en exil, dans le très méconnu Secret ceremony. Les jeunes réalisateurs feraient bien de voir et revoir ce film pour comprendre un peu ce que c’est que la science du mouvement et donc du déplacement de la caméra. 

    Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965 

    Steven ferme toutes les portes 

    L’interprétation qui repose, à l’époque, sur des noms quasiment inconnus, sauf Laurence Olivier, c’est d’abord Carol Linley qui ne retrouvera jamais plus un rôle aussi dense et intéressant que celui d’Ann Lake. Elle s’était déjà fait remarquer chez Preminger justement dans The cardinal en 1963, mais aussi auparavant dans le très beau film de Robert Aldrich, the last sunset en 1961. Ici, elle est excellente, passant du tremblement compulsif à la détermination et la colère. Elle est présente dans le film de bout en bout. Et rien que pour sa performance il faut voir ce film. Keir Dullea avait déjà été remarqué dans le curieux David and Lisa le film culte de Frank Perry où déjà il jouait un déséquilibré rencontrant une schizophrène dans un hôpital psychiatrique. Il est très bien, passant sans problème de la rigidité au jeu, révélant une âme enfantine sous des dehors bien policés. Il trouvera ensuite un rôle important dans un film sans importance, 2001 : a space Odyssey, l’ennuyeux film à succès de l’ennuyeux Stanley Kubrick, et puis ensuite Keir Dullea disparaitra peu à peu du devant de la scène. Laurence Olivier a accepté ici un second rôle. Il est très bien dans le rôle du superintendant Newhouse, il est aussi flegmatique que compatissant et représente la solidité des institutions face à la folie du genre humain. Je pesse sur le cabotinage éhonté de Noël Coward qui joue l’ivrogne de service.

    Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965 

    Ann s’enfuit de l’hôpital 

    A sa sortie, Preminger voulait le lancer comme une sorte de Psycho en plus sophistiqué. Il avait d’ailleurs copié la publicité du film de Hitchcock en demandant de ne pas admettre le public après le début du film. Si la critique fut plutôt enthousiaste, le public ne suivit pas. Ce n’est qu’au fil du temps que ce film est devenu fort justement important, du point de vue de la filmographie d’Otto Preminger, mais aussi dans cette nouvelle forme de traiter le film noir. Dans ce film d’ailleurs, Preminger montre qu’il n’a pas oublié les codes visuels du film noir, même si l’utilisation du grand écran en change un peu la signification. Et en prime on a droit au générique de Saül Bass ! C’est un peu le dernier film important d’une longue carrière, ses films ultérieurs seront de moins en moins bien maîtrisés et de moins en moins intéressants. Mais peut-être avait-il fini par perdre la foi après l’échec commercial de Bunny Lake is missing. 

    Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965 

    Steven retrouve un esprit joueur avec sa soeur 

    Bunny Lake a disparu, Bunny Lake is missing, Otto Preminger, 1965 

    Preminger dirige Laurence Olivier

    « Autopsie d’un meurtre, Anatomy of murder, Otto Preminger, 1959 La grande horloge, The big clock, John Farrow, 1948 »
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  • Commentaires

    1
    Luc
    Jeudi 17 Janvier à 15:22

    "un film sans importance, 2001 : a space Odyssey, l’ennuyeux film à succès de l’ennuyeux Stanley Kubrick"

    N'est-il pas un tantinet exagéré d'écrire "un film sans importance"? Qu'on l'aime ou pas, on ne peut nier que ce film a marqué son époque, ne fût-ce que par les effets spéciaux...

    2
    Jeudi 17 Janvier à 18:35

    je comprends votre point de vue, mais dès lors qu'on commence à parler des effets spéciaux, c'est que sans doute le film n'existe pas. Evidemment je parle de mon point de vue et peut être suis je de mauvaise foi. En règle générale je trouve les films de Kubrick sans trop d'intérêt. Même The killing qui est juste une resucée d'Asphalt Jungle. Peut être peut on sauver The glory path qui est en réalité comme Spartacus plus un film de Kirk Douglas qu'un film de Kubrick. C'est d'ailleurs Kirk Douglas qui terminera ce film. Mais franchement je ne vois aucune unité, ni aucune ligne de conduite chez Kubrick. Je lui reconnais un sens de la photographie, mais c'est peu de chose. L'ensemble de son oeuvre manque, selon moi, d'un peu de nerf. Mais vous savez c'est toujours très subjectif. C'est comme pour HItchcock, je n'y arrive toujours pas. 

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