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    Johnny Guitar est un film culte pour plusieurs générations qui le regardent comme un western atypique et flamboyant. Tout est effectivement curieux dans Johnny Guitar. Le scénario est assez original, la manière de filmer kitch à souhait, les acteurs sont survoltés. Mais par-dessus tout il est saturé de dialogues à double ou triple sens.

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     Dans une atmosphère empoussiérée, Johnny revient à ses amours anciennes 

    C’est donc l’histoire de Johnny Guitar qui vient rejoindre Vienna, son ancienne maîtresse, qui tient un tripot planté au milieu de la campagne en attendant que le train arrive jusqu’à elle et lui amène des clients pour sa roulette. Mais elle a des ennuis assez importants avec une propriétaire terrienne, cupide et méchante, Emma.

    L’histoire se déroule autour de cet affrontement, s’y mêle également un autre ancien amant de Vienna, Dancing Kid qui va devenir voleur parce qu’on l’accuse d’en être un. Emma s’appuie sur la milice dirigée par McIvers, une sorte de bestiau obtus qui ne s’embarrasse pas beaucoup de la loi et de la justice, prompt à faire avouer n’importe quoi à n’importe qui. Le scénario est signé par Philip Yordan qui avait l’habitude en cette période très trouble de Chasse aux sorcières d’être tout simplement le prête nom des scénaristes qui ne pouvaient signer leur travail, il ne brille pas par ses rebondissements et sa finesse. 

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    Dès le départ Bart manifeste son hostilité à Johnny 

    Tout cela serait assez simple s’il n’y avait pas des sous-entendus récurrents sur la situation que vivaient à l’époque les Etats-Unis. C’était le moment de la chasse aux sorcières, le triomphe de McCarthy. Or Nicholas Ray se débrouille pour faire jouer dans un même film cette vieille crapule de Ward Bond, fer de lance de la chasse aux communistes d’Hollywood, ami de cette autre canaille imbécile de John Wayne, et Sterling Hayden, ancien communiste, brouillé par la lessiveuse de l’HUAC. C’est d’ailleurs parce qu’il avait été mis au ban des accusés que Sterling Hayden n’a son nom qu’en petites lettres sur l’affiche, mais son rôle est aussi important que celui de Joan Crawford. Bien entendu, la lutte de Vienna contre Emma et McIvers est le reflet de la lutte entre les individus libres et la Commission des activités anti-américaines. La scène où McIvers arrache des faux aveux à un pauvre jeune garçon en lui promettant l’impunité, précède celle où il l’envoie se faire pendre, ce qui est la preuve de sa fourberie. 

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    Vienna et Johnny revivent mélancoliquement leurs souvenirs 

    Mais ce contexte n’est qu’un aspect du film parmi bien d’autres. Il est tout autant singulier de faire s’affronter deux femmes au caractère fort, au cœur d’un univers habituellement masculin. Ce sont les femmes qui commandent, elles commandent dans les affaires, mais aussi pour ce qui concerne leurs sentiments. La différence entre Emma et Vienna c’est seulement que la première est incapable d’assumer ses sentiments envers Dancing Kid, et que cette aigreur la transforme en une harpie revendicative.

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     Emma accompagnée du marsall et de la milice veut en finir avec Vienna

    C’est du Nicholas Ray cependant, les couleurs sont criardes à souhait, mais cela donne parfois des résultats assez étonnats, notamment la confrontation dans le saloon entre la milice revetue de noir et Vienna, toute de blanc vétue jouant du piano. Il y a bien sûr des transparences assez choquantes, le film n’ayant sans doute pas eu un gros budget. Mais les acteurs sont très bons, Joan Crawford, bien sûr, qui domine le film avec son énergie coutumière, mais Sterling Hayden n’a pas l’air de faire trop la tête et joue assez bien dans la  nuance, soit deux acteurs au physique très particulier. Ward Bond, fait du Ward Bond, n'ayant pas l'air de comprendre qu'il joue le rôle d'une vieille canaille bornée. Dans un petit rôle, on reconnaîtra Ernest Borgnine qui roule des yeux en se demandant qui donc il pourrait bien trahir. Mercedes McCambridge trimballe sa tête de sorcière sans broncher sous les outrages répétés de Vienna, car elle est certaine de prendre sa revanche.

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     Vienna risque d’être pendue

    Ce n’est peut être pas le chef d’œuvre qu’on a dit, notamment parce que les invraisemblances sont un peu trop appuyées, la scène où la milice rôde toute la nuit autour du cabaret détruit est bien longue, mais c’est un bon film, nerveux et bien rythmé. Incidemment c’est un des films que Guy Debord aimait à détourner dans ses propres réalisations, il en cite le passage sur la jalousie de Johnny qui aimerait bien que Vienna lui mente et lui raconte qu’elle l’a toujours attendu dans In girum nocte et consumimur igni.

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     Malgré son bras droit blessé, Vienna tuera Emma

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    Budd Boetticher qui a tourné un grand nombre de films mettant en valeur Randolph Scott est un spécialiste du film d’action mou où il ne se passe pas grand-chose. C’est un genre en soi. Comanche station fait partie de cette série. Le scénario dû à Burt Kennedy qui passera ensuite à la mise en scène de westerns, est extrèmement ramassé, et il n’y a pas besoin d’avoir fait de longues études pour le comprendre. Un aventurier sorti d’on ne sait où, se débrouille pour récupérer une femme que les Comanches avaient enlevée. Il cherche à la ramener chez elle, mais ce retour va être compliqué parce que les Comanches ont pris le sentier de la guerre à cause d’une bande de comancheros qui les ont massacrés. Contraints et forcés, ils vont croiser la route d’autres aventuriers à la recherche d’un mauvais coup qui vont essayer de prendre la femme car son mari a offert une prime de 5000 $ à qui la raménera. S’ensuit toute une série de péripéties, entrecoupées des attaques d’indiens, mais on sait à l’avance, Randolph Scott oblige que cela se terminera bien.

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    Un cavalier solitaire

     

    Ce scénario assez niais est censé mettre en valeur les grands espaces grâce à la couleur et au cinémascope. Il est cependant saupoudré de bonnes intentions puisqu’on apprend que les Indiens au fond ne sont pas si mauvais que ça, un peu bizarres certes, mais surtout s’ils deviennent méchants c’est bien parce qu’on les a provoqués. Ces bonnes intentions servent de morale à l’ensemble. Cependant, elles sont plombées par la distance qu’il y a justement entre l’approche des « blancs » qui peuvent être bons ou mauvais d’ailleurs, mais qui existent, et les « rouges » qui non seulement sont présentés d’une manière propre à les dévaloriser – on est bien loin de Danse avec les loups ou même de Duel dans la vallée du Diable qui est développé à partir d’un scénario similaire, mais qui en outre les rend inexistants et sans âme. Ils ont autant de consistance que le décor, ils sont ravalés au rang de la nature sauvage de l’Ouest.

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    Une femme échangée contre quelques pacotilles et une winchester

     

    Le moins qu’on puisse dire est que les personnages sont tranchés, à la limite de la caricature. Les méchants sont méchants et Randolph Scott impavide devant les offenses successives, car il sait bien, et nous aussi, qu’il prendra sa revanche à la fin du film. Bien que la femme soit désignée comme ayant un fort caractère, elle reste une femme, et comme le précise bien un des voyous, une femme doit d’abord savoir faire la cuisine ! La preuve qu’elle est une femme c’est qu’elle est toute dévouée à son mari aveugle qui a offert la prime pour son retour. C’est à peine si Cody et elle se pose la question des relations entre les sexes. Ce qui confirme les idées John Wayne sur la question, les acteurs de western n’ont pas de sexualité. Ce qui convient à Randolph Scott dont la vie privée était un rien scabreuse, et qui empêcha les chasseurs de rouges de se poser des questions sur l’idéologie véhiculée par le western. Selon eux il n’y en aurait pas.

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    Elle se pose des questions sur les intentions véritables de Cody

     

    Tout ce que je viens d’écrire ci-dessus montre que pour moi le western à l’ancienne, à quelques exceptions notables, c’est le cinéma qui n’a pas encore atteint l’âge adulte. Il reste que ce film au rythme molasson se regarde sans trop de déplaisir parce que l’utilisation des paysages est très bonne, que le cadre est bien fait et qu’il ne fait qu’une heure et douze minutes !! Construit autour de la personne de Randolph Scott qui était aussi le producteur du film, les acteurs qui l’accompagnent ne risquent pas de lui faire de l’ombre, ils sont tout aussi ternes que lui. Qu’on ne me fasse pas dire ce que je ne pense pas : Budd Boetticher n’était pourtant pas aussi nul que ça, on lui doit quelques films noirs plutôt intéressants.

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    Le danger est partout

     

    Curieusement, tourné en 1960, il ne fut distribué en France qu’en 1968. Ce qui permettait aux jeunes révoltés contre l’ordre ancien, de retourner décompresser dans les salles de cinéma en regardant des bandes qui ne tiraient guère à  conséquence. Ce sont d’ailleurs les soixante-huitards qui en France ont réhabilité Boetticher. C’était alors un must d’aller reluquer ses films dans les salles d’art et d’essai. On aimait bien alors les films qui sentaient la naphtaline !

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    Réfugiée dans une grotte elle attend que les deux mâles se soient entretués pour décider de son sort

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    Les méchants sont toujours punis

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    Panagiotis Grigoriou tient un blog Greek crisis http://greekcrisisnow.blogspot.fr/ qui est très suivi et qui fournit des analyses quasi-quotidiennes sur l’évolution de la situation économique, sociale et politique de la Grèce, malheureux pays, sorte de cobaye de l’Union européenne. On connait le contexte, consécutivement à la crise financière planétaire de 2008, la Grèce s’est retrouvée dans un état de quasi-faillite pour ce qui concerne sa dette publique.face à ce défaut de paiement, l’Union européenne, la  BCE et le FMI ont imposé un plan d’austérité draconien : c’est le plus dur qui a été mis en place en Europe. Le discours officiel était de réduire les dettes à coups d’ajustements structurels et de coupes sombres dans les dépenses publiques, en affirmant que par la suite la croissance repartirait sur des bases plus saines et que la prospérité reviendrait. La dangereuse mécanique européenne a plongé la Grèce dans la récession – une baisse du niveau de vie comprise entre 30 et 50% - et cette récession amplifie bien au contraire la dette publique au point maintenant que cette vieille canaille d’Angela Merkel envisage, d’une manière imprécise, d’annuler tout ou partie de la dette de la Grèce.

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    Le film ne traite pas vraiment des raisons profondes de cette évolution catastrophique, mais plutôt des conséquences sur la population et aussi des réactions diverses et variées des Grecs eux-mêmes. C’est uns  succession d’images et d’interviews de personnes très diverses, des jeunes des vieux, des petits patrons, des ouvriers ou des enseignants. On y voit des manifestations de masse, la haine des politiciens, mais aussi des ébauches de réflexion : comment sortir de cette crise qui déchire le lien social et produit des drames en série.

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    Il n’est donc pas question ici de discuter de la qualité technique et esthétique d’un film tourné avec des moyens plutôt faibles. Mais plutôt du sentiment qu’on peut avoir après l’avoir vu. La vision que les Grecs ont de leur propre situation est très diverse. Bien sûr tous les Grecs sont en colère, les uns cependant se laissent aller à la résignation – voir la scène de tentative desuicide d’une jeune femme, ou le pessimisme des petits entrepreneurs – les autres pensent qu’il y a des voies politiques possibles en dehors de la soumission au dictat de la troïka. D’autres encore pensent à des solutions alternatives à petite échelle, comme cette agricultrice qui tente de relancer l’exploitation des glands. Quelques ouvriers continuent la lutte pour éviter la destruction des mécanismes du marché du travail qui jusqu’à présent étaient fondés sur des conventions collectives.  Seul un vieux résistant – au sentiment anti-allemand très prononcé – tente d’ébaucher une esquise de sortie de crise.

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    Il manque à cette révolte profonde, une conscience de classe, et plus encore l’imagination qui consisterait pour la Grèce à sortir de l’euro voire de l’Union européenne. Pourtant si on voulait avoir un exemple clair et concret de l’impasse dans laquelle les institutions européennes nous amènent, le cas de la Grèce est emblématique. L’Europe les conduit clairement au sous-développement et au chaos. Comme nous la confirmer

    Yannis Youlountas qui animait le débat d’après projection, les Grecs dans leur ensemble ne souhaite pas quitter le navire, mais attendent que d’autres pays les rejoignent dans la misère – consécutivement aux plans d’austérité mis en place dans tous les pays du Sud de l’Europe, y compris la France – pensant qu’ainsi l’Union européenne sera bien obligée de changer. C’est une illusion, car la rigidité des traités et surtout les intérêts divergents des pays européens a vérouillé toute possibilité d’évolution. Dans un article récent de Patrick Artus, publié sur le site de Natixis, celui-ci montre pourtant que si l’euro disparaissait pour de bon, et qu’on revienne aux monnaies nationales, ce ne serait pas une catastrophe, mais bien au contraire une vraie sortie de crise. La drachme grecque serait dévaluée de 40%, le franc Français de 2%, et le deutschmark serait à l’inverse réévalué de 18%. La conséquence de ce retour aux monnaies nationales serait immédiatement un recul des déficits commerciaux extérieurs de la France et de la Grèce et une baisse concomittante des excédents commerciaux allemands. Autrement dit la dévalution pour les pays endettés équivaudrait à des gains de compétitivité rapides, donnant à l’horizon d’un an ou deux une bouffée d’oxigène aux pays qui souffrent d’un chômage explosif. Car l’euro, loin de conduire à l’harmonisation des pays membres de la zone a conduit au contraire à un élargissement des divergences entre les pays, ce qui est normal puisque le mot d’ordre de l’Union européenne, le principe sur lequel elle est fondée, est la concurrence entre les Etats nationaux. L’intérêt de l’Allemagne n’est pas du tout la mort de l’euro, car c’est le mécanisme qui lui permet de prélever un impôt sur le reste de l’Europe – sur les autres marchés, elle est en recul – et donc d’assurer un niveau de vie décent à sa cohorte de retraités.

    L’autre sentiment qui ressort de Khaos, c’est le développement d’un sentiment anti-allemand très profond en Grèce. Ce qui explique d’ailleurs que les touristes allemands évitent maintenant de se rendre dans ce pays. Contrairement à ce que les eurocrates racontent, l’Union européenne n’est pas un facteur de pais, mais au contraire un facteur de guerre. Jamais la haine de l’Allemand n’a été aussi forte depuis 1945. Mais également de nombreux pays sont en train de plonger dans la violence. La Grèce est en première ligne. Cette violence se manifeste par l’assaut général qu’il y a eu il y a quelques mois contre les banques, dans la chasse aux immigrés, mais encore dans la montée du mouvement néo-nazi Aube dorée. Avoir donné le prix Nobel de la paix  à l’Union européenne à l’automne dernier serait risible si cela n’était la marque d’une indifférence coupâble.

    Yannis Youlountas qui animait le débat donnait des précisions sur la situation explosive de la Grèce depuis le tournage du film qui a eu lieu au printemps dernier. Il contestait, à juste titre, les récents articles qui tendaient à vouloir démontrer qu’aujourd’hui la situation en Grèce commence à donner des signes d’amélioration. Mais surtout il mettait en garde les Français qui avaient l’illusion de croire que le modèle français était indestructible face aus tendances sadiques des burreaucrates européens. Les récentes décisions d’Hollande et de son premier ministre, lui donnent raison. Si Hollande avait le choix de devenir Roosevelt et de réformer en profondeur dans le sens des intérêts du peuple l’économie, il a préféré devenir un autre Papandréou. La seule question qui vaille aujourd’hui est de savoir comment on peut agir politiquement en dehors des dogmes de l’économie de marché que la contre-révolution conservatrice a déversés sur nos consciences.

     

    [1] Sachant le prix que les Grecs ont payé durant l’occupation allemande, on pourra trouver curieux qu’il y ait encore un seul grec pour se réclamer d’une telle idéologie, mais la nature humaine est ainsi faite qu’elle ne répond pas à des critères simples de rationalité.

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  • La réponse se trouve peut-être partiellement dans l’article de  Vincent Maraval que vient de publier le journal Le monde. http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2012/12/28/les-acteurs-francais-sont-trop-payes_1811151_3208.html et que je vous conseille vivement d’éplucher. Le monde lui-même considère que c’est une violente charge, mais personnellement je trouve que ce n’est pas encore assez violent.

    Le cinéma français est mauvais parce qu’il croule sous le pognon et qu’il n’a ni l’objectif de rentabilité, ni celui de plaire. Récemment un mauvais acteur de seconde catégorie, mais qui a amassé une fortune, a défrayé la chronique pour s’être exilé avec sa cassette outre-Quiévrain. Mais cette prise de position extrême-droitière, si elle est plus que condamnable, ne doit pas masquer le fait que tout le métier du cinéma est gangréné par l’appât du gain.

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    Tant que ces dernières années le nombre des entrées était en progression, finalement tout le monde semblait y trouver son compte. On voyait même des commerçants comme Luc Besson tenter de dire que les films français ne pouvaient rivaliser avec leurs concurrents américains, à cause de budgets trop étriqués. Les productions de Luc Besson tendent à démontrer à contrario, que plus les budgets sont élevés, et plus la qualité des films est médiocre pour ne pas dire plus. Mais aujourd’hui les recettes se tassent un peu et comme les budgets ont continué d’être rongés par l’inflation – le secteur ne connaît pas le mot austérité – les « grands » films ont été des fiascos. En deux mots comme en cent, les budgets français sont surdimensionnés par rapport à leur marché potentiel. Ces gens là vivent au-dessus de leurs moyens et de leur talent, grâce à un système bien huilé. Or si quelques films français visant à faire exploser le box-office accaparent la majeure partie des investissements cinématographiques, cela veut dire que de très nombreux films moyens ou petits ne pourront pas voir le jour et trouver leur public. En renforçant les budgets des films soi-disant promis à un énorme succès – sans que le plus souvent le surcoût n’apparaisse à l’écran – on tue la création potentielle et surtout on procède à une uniformisation des produits.

    Dans la tribune de Maraval on apprend que les films français ont un budget moyen largement supérieur à celui des films américains : quand le coût moyen d’un film américain tourne autour de 3 millions d’euros, son homologue français est d’environ de 5,4 millions. Ce qui n’est évidemment pas justifié par la différence de taille des marchés, ni par la notoriété des vedettes.

    Il ressort que le système vit avec des préfinancements – avances sur recettes (CNC) ou avances des chaînes de télévision (publiques et privées d’ailleurs, toutes doivent cracher au bassinnet) – qui font que la rentabilité est assurée pour le producteur. Au passage, il est faux de dire comme le fait Maraval, que le cinéma français est subventionné, en ce sens que les avances sur recettes ne sont pas alimentées par un impôt général, mais par une taxe spécifique prélevée sur le prix du billet. Mais c’est un détail. En fait ce système n’est pas une étatisation de la production fondé sur l’impôt, mais un racket organisé par un « syndicat » au sens mafieux du terme.

    A partir de ce moment-là, le système cinématographique français qui n’a plus aucun intérêt à son propre succès devient une affaire de combinaisons plus ou moins douteuses : on est acteur ou réalisateur de père en fils - Audiard, on passe du métier de comique pour noces et banquets à celui d’acteur dramatique – Gad Elmaleh. Depardieu ne rapporte un peu d’argent qu’une fois sur trois ou quatre et encore, mais il continue à tourner, alors que de son aveu même ce métier ne l’intéresse plus – s’il l’a jamais intéressé. Ce qui veut dire que faire un film comme acteur ou réalisateur, n’a aucune importance artistique, mais permet d’accumuler du « capital primitif » qu’on va faire ensuite fructifier dans les commerces, des hôtels ou des propriétés viticoles. En 2011, on a vu l’ubuesque guerre des Guerres des boutons. Ou deux films sans aucun intérêt ont englouti, au nom de la concurrence sans imagination chère aux eurocrates, des dizaines de millions d’euros pour un résultat qui a laissé le spectateur qui est pourtant bon enfant, complètement indifférent.

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    Il n’est donc plus étonnant que le monde du cinéma soit devenu aussi réactionnaire – ah ! le parterre des soutiens à Sarkozy ! Dès lors ce caractère réactionnaire de ceux qui font le cinéma au jour le jour va finir par se traduire dans les œuvres qu’il s’autorise à mettre en mouvement. Le mépris que la profession entretient vis-à-vis de son outil de travail fait qu’aujourd’hui le cinéma français est bien moins audacieux dans tous les sens du terme que le cinéma américain qui pourtant ne se porte pas très bien non plus. La majeure partie de ces films ne trouve d’ailleurs jamais son public et de nombreux films tournés restent sagement dans leur boîte ou sont présentés devant des salles vides. Il y a quelques années Toscan du Plantier se plaisait à présenter le système cinématographique comme une sorte de casino : on faisait trois films pour qu’un rapporte et couvre les frais des deux autres. Cette curieuse analyse qui confond division et probabilité n’a plus court aujourd’hui : c’est seulement un film français sur dix qui rapporte de l’argent.

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    C’est comme si un système de cooptation s’était mis en place, une sorte de franc-maçonnerie qui s’accapare les postes les mieux rémunérés et empêche le renouvellement artistique de la profession. Je ne connais pas d’époque pour le cinéma français où ses acteurs de premier-plan étaient aussi laids, aussi vieux, sans aucun charisme. Mais la qualité technique des films français participe aussi à l’effondrement de la culture dans notre vieux pays : jamais les films n’ont eu si peu de style, l’image est plate et convenue, et aucun des réalisateurs français de premier plan ne semble posséder un style propre, identifiable. Ce jugement ne pourra qu’être conforté par les tendances récentes de la critique qui ont désigné sans trop se poser de questions The artist ou De rouille et d’os comme des œuvres très originales. Il est incroyable qu’on puisse obtenir le qualificatif d’ « auteur » sans plus de qualification que ça. On me dira qu’il en va de même dans la littérature et que des écrivaillons qui ont à l’évidence beaucoup de mal avec la grammaire et l’usage d’un dictionnaire des synonimes arrivent encore à vendre des livres justement dans un moment où la librairie est en crise. Comme le disait si bien Alphonse Boudard dont l’ouvrage Cinoche donnait déjà quelque idée de la décadence de ce milieu, « on n’a jamais fini de tout voir » !

    Mais le cinéma est à l’image de la société, et si la société française mérite une nuit du 4 août, il va de soi que celle-ci doit emporter avec elle cet amalgame d’assistés qui pullulent dans le secteur et qui arrivent à bâtir des fortunes sur la crédulité d’un peuple de moins en moins éduqué, à la manière des charlatans ou des prophètes de fin du monde.

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    Basé sur une histoire vraie, les mémoires de Nick Flynn, le film raconte les tribulations d’un jeune homme en voie de devenir écrivain, mais surtout plutôt paumé. Sa mère s’est suicidée, et son père est absent depuis 18 ans. Ce dernier, écrivain de génie auto-proclamé, est en réalité un chauffeur de taxi solitaire – mais ce n’est pas Taxi driver – irascible, raciste et homophobe. Nick vit dans les marges, squatte ici et là, vit de petits boulots. C’est alors que son père réapparait : le motif est simple il a besoin de lui car il s’est fait expulser de son logement pour avoir déclenché des bagarres avec les autres locataires. Il va déposer ses affaires chez son fils, mais il ne va pas s’attarder et il va retourner à sa solitude. Dormant dans sa voiture, travaillant n’importe quand, n’importe où, il va finir par se faire retirer son permis de conduire et son taxi. La pente savonnée l’attend. De glissade en glissade il va se retrouver à l’asile de nuit où son fils a pris un emploi. Le père et le fils sont dans l’obligation de se fréquenter et on comprend assez vite que c’est tout autant douloureux pour l’un comme pour l’autre. Et pourtant, cela va leur permettre de se projeter l’un vers l’autre, ou l’un dans l’autre : le fils justement devient le père – d’où le titre américain, et le père devient  le fils.

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    Ce film a été salué comme une sorte de retour à un cinéma social qu’on avait pu voir dans les années soixante-dix. Ce n’est pas tout à fait vrai. Certes il y a une volonté d’ancrer socialement une histoire, de regarder en face l’envers du rêve américain, mais il y a quelque chose qui n’existait pas dans les films des années soixante-dix : la perte de l’espérance. En effet, même si les films sociaux des années soixante-dix pouvaient être très durs, ils laissaient une porte ouverte pour rêver d’une société meilleure. Ici, rien de tel. La fin est du reste très ambigüe, il n’est pas certain que même les rapports entre le père et le fils puissent se poursuivre dans la voie de la réconciliation. D’ailleurs la plupart des personnages sont fatigués, sans ressort, sans même l’envie de changer quoi que ce soit à leur sort. C’est l’Amérique en crise. Et certainement le grand mérite de ce film est de ne faire aucune incursion, aucune concession, à la bourgeoisie dominante : on ne la voit pas, on reste séparé d’elle, les seuls personnages qui rentrent dans le cadre sont tous des paumés et des rejetés du capitalisme flamboyant du XXIème siècle.

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    La société américaine est présentée dans une dualité complète, vue seulement du côté de la pauvreté. Le film n’a pas été apprécié du public, du moins en France. Certainement parce que le rythme est lent et que l’histoire n’évolue pas beaucoup. Mais c’est la conséquence d’un parti pris de réalisme puisque dans la vie réelle, les choses se décantent lentement, sans trop savoir où et sur quoi se fixer.

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    C’est un très bon film, édifiant, on pourra cependant lui reprocher d’avoir engagé Paul Dano qui est assez peu consistant face à Robert de Niro ou à Olivia Thirlby et Julianne Moore. On est toujours content de revoir la trop rare Lili Taylor. Parfois il y a aussi des passages qui se veulent ironiques par leur mise en scène, des personnages furtifs et tressautants. Mais il reste une volonté critique dont on ne saurait se priver par les temps qui courent.

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