• CINEMAS ET CINEPHILIE I. Cinémas de Marseille, revue de la Canebière

     Marseille fut longtemps une ville phare pour la fréquentation cinématographique. Evidemment les choses ont changées, et la cinéphilie ne se passe plus seulement par les salles de cinéma. Le numérique est passé par là, aujourd’hui on peut voir facilement des films invisibles jusqu’alors par le biais des DVD ou des Blu Ray ou des téléchargements pirates comme légaux. Les salles de quartier et der seconde exploitation ont disparu. Pourtant rien ne peut remplacer la salle, mais même les salles n’ont plus cette magie qu’elles avaient autrefois. Sans doute sont-elles un peu trop propres et soignées. Le texte qui suit parle d’une expérience personnelle et évidemment très datée puisque la quasi-totalité des salles marseillaises situées sur la Canebière et rue Saint-Ferréol ont fermé. 

      CINEMAS ET CINEPHILIE I. Cinémas de Marseille, revue de la Canebière

    I. Cinémas de Marseille, revue de la Canebière 

    Quand je suis né, j’habitais en haut de la Canebière. Ce qui prédispose naturellement à aller au cinéma, il suffisait de suivre la pente de la grande artère marseillaise. J’étais fasciné par les grandes affiches en couleurs adaptées à la taille des façades. Les néons leur donnaient encore plus de lustre. Dans les halls d’entrées, il y avait des kyrielles de photos présentant le film de la semaine, ou celui à venir, et c’était déjà une manière de rêver. Mon père aimait le cinéma, je lui portais un casse-croûte à la sortie de son travail et on s’en allait presqu’en courant voir un film. Un western, ou un film à grand spectacle. Mais toujours de qualité, car comme nous n’étions  pas riche il fallait bien compenser cela en étant très sélectif. Il nous arrivait d’ailleurs de voir la fin du film, avant d’en voir le début. C’était une coutume aussi bizarre que répandue. Ce qui fait que les allées-venues étaient permanentes dans la salle, avec les ouvreuses qui guidaient les spectateurs à la recherche de leur fauteuil avec leur petite lampe électrique qui parfois vous aveuglait au beau milieu d’une scène palpitante. Et comme les cinémas étaient souvent très pleins, il fallait se lever pour laisser passer les nouveaux venus.

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    Des Réformés jusqu’au Vieux-Port, il y avait de quoi faire. Le premier cinéma qu’on rencontrait sur la gauche en descendant, c’était l’Odéon. C’était vraiment le plus proche de chez moi. Deux pas à peine. C’était un ancien théâtre transformé en salle de cinéma, avec un hall immense. Je me souviens encore presque tous les films que j’ai visionnés ici. Tiens par exemple, Pas de printemps pour Marnie. Ou encore Les grandes gueules d’Enrico. Les propriétaires avaient eu l’idée de monter une deuxième petite salle, le Capri. Là c’était qui avaient fait ailleurs une première exploitation. Par exemple s’ils avaient faits deux ou trois semaines à l’Odéon, ils passaient ensuite au Capri. Mais au Capri on pouvait voir des films qui avaient déjà fait leur temps. C’est là que j’ai vu pour la première fois Plein soleil par exemple ou encore Chair de poule de Duvivier.

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    Après l’Odéon, on passait la grande librairie Laffitte où je passais pas mal de temps à regarder les livres que je ne pouvais pas acheter pour cause de pauvreté, et où j’ai ensuite travaillé. Encore quelques pas et après la librairie Maupetit qui existe toujours, c’était la très grande salle du Capitole. Les halls d’entrée étaient immense, la façade était sans doute la plus longue de toute la Canebière. Là encore pour des questions de rentabilité, les propriétaires y avaient adjoint une plus petite salle de second choix, Le Meilhan. Une très belle salle de première exclusivité, avec un très grand écran. Tout à fait adéquate pour les westerns. J’y ai vu quelques très beaux films, comme Le vent de la plaine, ou Les Vikings ou encore Bons baisers de Russie, Le point de non-retour. Et aussi un peu plus tard Il était une fois dans l’Ouest. Après de longues tergiversations, le Capitole a été démoli et il n’en reste plus aujourd’hui aucune trace. Entre temps il avait été modernisé et sous le nom d’UGC Capitole un grand multiplex de 9 salles. Mais la dégradation du centre-ville et son déclassement l’ont condamné à la fermeture.

    Descendons encore un peu. On arrivait au Trois salles qui comme son nom l’indique comportait trois salles justement. En fait c’était de la seconde exclusivité, les mêmes films qui avaient fait leur temps à l’Odéon ou au Capitole et qui revenaient continuer leur carrière au ­Trois salles. Les patients pouvaient ainsi économiser quelques francs, mais bien souvent ils se tapaient une copie un peu rayée qui avait souffert ou alors avec quelques mètres de moins pour cause de raccords intempestifs ! L’avantage de ces salles étaient qu’elles nous permettaient de revoir des films qu’on avait particulièrement appréciés. Par exemple c’est là que j’ai revu Les Vikings de Richard Fleischer avec mon copain René Frégni, un jour qu’on avait taillé le lycée qui nous emmerdait. L’été il donnait des reprises, par exemple Le trou de Jacques Becker ou Classe tous risques de l’incontournable Sautet. J’y ai vu tout de même du Bénazéraf, La drogue du vice avec une musique de Chet Baker. Sans doute seulement pour le titre ! Le programmateur devait avoir un faible pour Bénazéraf puisqu’il y passa ensuite Joe Caligula. Je remercie tardivement aujourd’hui cette salle de m’avoir permis de voir ce qui est devenu aujourd’hui une rareté absolue : L’empire de la nuit, film de Pierre Grimblat avec Eddie Constantine et Guy Bedos, sur un scénario de Frédéric Dard. Le film fut en effet retiré très vite pour des raisons de droits.

    Ce cinéma a ensuite été de Charybde en Scylla : il fut transformé en une sorte de multiplex avant la lettre et devint le K7. Avec des salles minuscules, il s’était mis un temps au porno. Mais il y avait aussi un restaurant, un snack plutôt, où on avait nos habitudes et où les serveuses parfois nous offraient le repas gratuitement. C’était une époque comme ça.

    Presque collé au Trois salles, un petit bar les séparait, c’était le Pathé-Palace qui deviendra le Pathé tout cours. Belle salle également, très bien tenue. Ils s’étaient d’ailleurs équipés d’un grand écran pour le 70mm qui fut à la mode un moment. Je fréquentais un peu moins cette salle, mais j’y ai vu quelques belles choses à commencer par Le samouraï et aussi Quand passent les cigognes, Palme d’or à Cannes. On pouvait y voir aussi des westerns de premier choix, La horde sauvage par exemple. Quand j’y allais avec mon père, souvent on rentrait par la sortie de secours en glissant la pièce au retraité qui était censé contrôler les entrées ! C’était moins drôle parce qu’au atterrissait au deuxième ou au troisième balcon et que pour visionner un film c’est toujours meilleur le rez-de-chaussée. Le Pathé fut par la suite divisé en deux, à la grande salle on y adjoint une plus petite L’Estérel.

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    Encore quelques mètres, et on arrivait au Français. A partir de là on commençait à quitter les très belles salles. Le Français était une salle plus petite toute en longueur. L’écran était moins intéressant et les fauteuils de mauvaise qualité. Mais enfin j’y ai aussi de très bons souvenirs, notamment L’insoumis de Cavalier, avec Delon, que j’ai vu le jour de sa sortie, juste avant que la censure n’en exige le retrait. Egalement c’est là que j’ai vu pour la première fois L’arnaqueur avec Paul Newman, sans doute un des films qui m’a le plus marqué et que j’ai vu aussi le plus de fois en salle avec La horde sauvage. J’y ai vu également Alphaville de Godard, avec Constantine, mais comme ce n’était pas un Eddie Constantine habituel, les spectateurs s’en allaient assez vite et je croie que nous sommes restés seulement deux courageux jusqu’au bout, parce qu’Alphaville, tu m’as compris... Le Français donnait aussi dans le film de qualité pour classe moyenne, par exemple Qui a peur de Virginia Woolf ? Ce segment intermédiaire du marché qui, s’il ne remplit pas beaucoup les salles permet à Télérama de se donner des airs de connaisseur.

    On traversait la rue du théâtre français et on tombait sur le O’Central. Une grande brasserie qui dans le temps servait de lieu de rendez-vous aux musiciens qui recherchaient des gâches. Mon père et mon oncle étaient musiciens et ils se retrouvaient souvent sur ce coin de rue. Un peu plus bas c’était la librairie Tacussel. Une belle façade encore avec des livres en relief et en couleurs ! Et quelque pas plus pas un autre cinéma : le Cinéac. Un cinéma qui avait deux entrée l’une sur la Canebière et l’autre sur le boulevard Dugommier, avec à l’angle un bar tout en vitrines, le Splendid. Le Cinéac avait une particularité, il ouvrait le matin à 10 heures ! Il était aussi un peu moins cher. Il passait un peu des secondes exclusivités, et tournait avec des films B, ou des films d’Eddie Constantine. Avant de se transformer en un petit multiplex lui aussi, il s’essaya à revenir vers la qualité dans la programmation. Il rénova les fauteuils et l’écran et augmenta les prix. Ce devait être vers 1966 ou 1967. C’est dans ce contexte que j’y ai vu La comtesse de Hong-Kong. Film boudé par les fans de Chaplin. Et quelques semaines avant le joli mois de mai, c’est aussi là que j’ai pu voir Dans la chaleur de la nuit. Mais rapidement le Cineac revint à ses errements et en abaissant les prix il se tourna plutôt vers les secondes exploitations. Au début des années soixante-dix, c’est là que j’ai revu pour la troisième fois Le rapace de José Giovanni.

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    Pour ceux qui n’avaient pas beaucoup d’argent, ils pouvaient toujours aller vers la droite sur le boulevard Dugommier, en remontant vers la gare Saint-Charles, il y avait un cinéma L’étoile à tarif réduit. Il existe toujours d’ailleurs, c’est devenu une connerie porno avec sex-shop. Mais dans ma jeunesse, il passait beaucoup de westerns de seconde catégorie, du genre Randolph Scott, des films de Budd Boetticher. Et de temps en temps, le dimanche matin on allait voir des films russes parce qu’en bons communistes on adhérait à l’association France-URSS. C’était souvent des films qui exaltaient la lutte contre les nazis et la manière très sûre avec laquelle Staline conduisait la bataille. Ces séances ramenaient beaucoup de monde, il faut dire que Marseille était à cette époque-là un bastion du PCF et que ce parti était de loin le premier sur la ville. Mais pour en revenir à L’étoile ce n’était pas ma salle préférée.

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    Laissons tomber le boulevard Dugommier, revenons sur la Canebière. Cette fois en redescendant sur le côté droite, on tombe sur la rue de l’Arbre, que maintenant on appelle rue Vincent Scotto. Au tout début de cette artère tortueuse qui donne sur le cours Belsunce, il y a avait deux cinémas, Les variétés et Le Noailles. Ils étaient situés très exactement en face du Grand Hôtel Noailles, qui était alors l’établissement le plus luxueux de la ville. L’endroit où toutes les vedettes descendaient[1]. Ces deux cinémas n’avaient pas le même range. Les Variétés était une salle immense avec plusieurs balcons, c’était un ancien théâtre de music-hall. Ma mère y avait vu Fernandel sur scène avant la guerre. Mais dans ma jeunesse c’était une salle de cinéma de première exclusivité. Bien tenue, la salle était équipée d’un écran 70mm. On y passait du Hitchcock, mais moi je me souviens d’y avoir vu Les félins de René Clément qui m’avait tellement plu que j’étais resté deux fois d’affilé. Mais c’est ici aussi que j’ai vu mon premier Peckinpah, Major Dundee, Lord Jim de Richard Brooks et puis un film complètement oublié, King rat, de Bryan Forbes avec un formidable George Segal. Les Variétés existe toujours, c’est un cinéma un peu prétentieux, un peu branché, un peu subventionné par la mairie. Juste à côté Il y avait Le Noailles. Il avait la particularité d’avoir un toit ouvrant ce qui était bien utile quand il y avait foule et que celle-ci mal lavée exhalait des odeurs un peu douteuses.

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    A l’époque il y avait une première partie avec les dessins animés – souvent des Tom & Jerry – ou un court métrage et les actualités, et puis la bande annonce du film de la semaine prochaine. Et donc un entracte suivait cette première partie et c’est là que Le Noailles sortait son arme fatale, le toit ouvrant. Bon, ceci dit la programmation était tout de même de seconde qualité, les prix étaient plus faibles justement pour ça. Soit des films de série B, encore des Randolph Scott, soit des reprises. C’est là que j’ai vu le Robin des bois de Michael Curtiz par exemple. On pouvait y voir des Sherlock Holmes avec Basil Rathbone par exemple, ou des films noirs allemands du genre La grenouille attaque Scotland Yard, ou, L’araignée blanche défie Scotland Yard[2]. Rien que les titres ça valait le déplacement tout de même. Le Noailles passait aussi des films un peu fantastiques un peu horrifiques, par exemple La créature du lac noir. Mais enfin rien d’inoubliable  tout de même. Le Noailles fut transformé en une caserne de marins pompiers.

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    C’est presque fini pour la Canebière. Mais pour cela il faut marcher encore un peu. Quand j’étais enfant, descendre au-delà du cours Saint-Louis me paraissait une sacré expédition. Mais c’est juste après qu’il y avait encore deux très bons cinémas. Le Phocéac et le Cinévog. Je ne les ai pas connus très longtemps. Ils ont fermés rapidement, sans doute étaient-ils trop excentrés par rapport aux lieux habituels des chalands en quête d’images animées. Le souvenir que j’en ai ; ce sont deux grandes salles, carrées, avec de bons fauteuils et des écrans assez larges aussi. J’y ai vu très peu de films. Je me souviens d’Ali baba et les quarante voleurs de Jacques Becker avec Fernandel, et puis de Géant avec James Dean dont on parlait beaucoup parce qu’il s’était tué comme un con dans un accident de voiture. Mais comme ces maigres souvenirs l’indiquent, je n’y ai pas vu beaucoup de choses.

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    Reste le petit dernier, Le Raimu. Situé presque au Vieux Port, entre deux pâtisseries de qualité, c’est le laissé pour compte de la cinéphilie marseillaise. Et s’il portait un nom glorieux en hommage au célèbre comédien, il connut une triste fin. En effet, il devint à la fin des années soixante un cinéma avec strip-tease, et puis il a fermé n’est-ce pas. C’est une salle que j’ai donc peu fréquentée. Le seul souvenir que j’en ai c’est d’un Jim la jungle avec Johnny Weissmuller un peu vieillissant. Mais je ne suis pas très sûr du titre, je crois que c’est Jim la jungle dans l’antre des gorilles.

    Cette première revue des cinémas marseillaus montre que la Canebière était l’artère du cinéma populaire, les grosses sorties, le gros public du samedi soir. C’était le centre si je peux dire, mais Marseille possédait bien d’autres cinémas plus originaux. Pour les découvrir, il faut s’éloigner un peu et prendre la tangente.

     

     


    [1] C’était la partie chic de la Canebière. C’est aujourd’hui un boui-boui qui accueille un commissariat et ses policiers.

    [2] Ces films étaient adaptés d’Edgar Wallace. On en compte 55  en tout. http://www.senscritique.com/liste/Krimis_The_German_Wallace_Wave/185446

    « Le jour et l’heure, René Clément, 1962Le flic ricanant, The laughing policeman, Stuart Rosenberg, 1973 »
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