• CLEVELAND VERSUS WALL STREET

    Film de Jean-Stéphane Bron, 2010

     

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    C’est un film dont l’originalité de la forme l’apparente assez finalement à Roger et moi de Michael Moore qui date de 1989 et qui avait déjà fait sensation à l’époque. Il s’agit de construire à partir d’éléments concrets des retombées de la crise économique une mise en accusation du système économique libéral. Dans les deux cas, on assiste à des expulsions massives de pauvres gens de leur maison, sans trop savoir ce qu’ils vont devenir. Dans Roger et moi, c’était la crise de l’industrie automobile qui créait du chômage, privant d’emploi des milliers de personnes qui ne pouvaient plus rembourser leur crédit. Ici, c’est tout simplement la crise des subprimes qui crée la misère et le chômage.

    Il y a une continuité évidente entre les deux films qu’on peut à juste titre regarder comme deux étapes de la décomposition du système économique américain. Entre les deux films une vingtaine d’années se sont passées, les Etats-Unis ont poursuivi et presqu’achevé le mouvement de désindustrialisation, et les Américains sont devenus principalement un peuple de consommateurs. Cette course à la consommation a été rendue possible principalement par l’extension du crédit à toutes les classes de la population. Mais lorsque la croissance est apparue insuffisante pour rembourser les emprunts, le système s’est effondré.

    Le centre de profitabilité du capitalisme est passé en quelques décennies de l’industrie aux services, et particulièrement aux services financiers, la banque et l’assurance. Il faut distinguer deux choses différentes dans cette grande crise qui ne fait que commencer : d’une part la remise en question d’un modèle de croissance, et d’autre part l’ingéniosité des banquiers américains qui ont inventé un système qui leur permet toujours de faire des profits énormes. En effet, depuis le milieu des années soixante-dix, ou le début des années quatre-vingts, la plupart des indicateurs de bien être montrent que même si le PIB par tête continue d’augmenter aux Etats-Unis et dans les pays développés, ces mêmes indicateurs montrent que le bien-être diminue, dès lors qu’on intègre des paramètres non-monétaires dans leur mesure. Ce qui veut dire clairement que depuis les années soixante-dix, le modèle capitaliste, de plus en plus dérégulé, est incapable de satisfaire à l’amélioration de la qualité de la vie.

    Le mouvement semble s’être accéléré à partir de la déréglementation du système bancaire à l’échelle planétaire, puisque c’est en effet vers le début des années quatre-vingts que la déréglementation des marchés financiers, c’est-à-dire concrètement de la possibilité des banques de créer de la monnaie de crédit autant qu’elles le voulaient, a permis d’appuyer la croissance sur un endettement de plus en plus colossal. L’absence d’augmentation des salaires joue bien entendu un rôle déterminant dans cet endettement croissant.

    Le résultat de cette dérégulation est que les pauvres deviennent plus pauvres qu’auparavant et que les riches sont plus riches encore. Ce qui est remis en question de façon radicale est l’idée que les pauvres peuvent accroître leur niveau de bien être, en achetant leur maison, en consommant à crédit. Le réveil fut brutal.

    A mon sens le système des subprimes est seulement l’aspect le plus visible de cette crise. C’est celui qui démontre qu’il n’y a que l’épaisseur d’une feuille de cigarette entre l’économie légale et l’économie criminelle. Le témoignage d’un démarcheur de crédits est absolument saisissant : c’est un ancien dealer qui par tous les moyens va persuader de pauvres gens qu’ils peuvent s’endetter au-delà du raisonnable, sans dommage pour eux dans l’avenir.

    Le film proprement dit est assez complexe pour montrer toute l’ambiguïté du système : les victimes de cette crise des subprimes qui vont perdre leur maison, n’ont pas vraiment compris ce qu’il leur arrivait. Pour parler comme les économistes, il y a là une asymétrie d’information. C’est-à-dire que d’un côté on a des démarcheurs de crédit dont le but à court terme est d’abord d’encaisser des primes pour les prêts qu’ils placent, et de l’autre des pauvres gens qui ne se rendent pas compte que la valeur de leur bien immobilier ne pourra pas toujours augmenter pour rattraper la valeur de leur emprunt. Peu de témoins ou de membres du jury sont capables de produire une critique globale du système et de comprendre ce qu’est effectivement le droit de propriété.

    Le passage le plus émouvant est le témoignage du policier chargé de faire respecter la loi et donc d’expulser massivement ceux qui n’ont plus les moyens de payer. Cette contradiction entre la loi qui vise à faire respecter le droit de propriété et la simple gestion de cas humains, est tout à fait douloureuse. Mais le témoignage d’Osinski qui a produit un logiciel destiné à gérer la titrisation des crédits est également un grand moment d’ambigüité, certes, il reconnait l’inhumanité du système, mais en même temps, il s’affirme lui aussi comme un capitaliste, supposant qu’il n’y a rien au-dessus de l’intérêt individuel et la recherche du profit par tous les moyens.

    Aux Etats-Unis, l’opinion publique est scandalisé par l’arrogance des banquiers, et la vitesse à laquelle ils ont pu se refaire une santé, grâce à l’intervention de l’Etat qui a injecté des sommes colossales dans les banques en faillites. Mais en même temps, cette opinion publique croit encore aux vertus de la libre entreprise et à la nécessité de déréguler encore un peu plus les marchés.

    Le second acte de cette tragi-comédie va se jouer rapidement dès lors qu’il va apparaître que les plans de relance successifs et coûteux n’ont pas ranimé une croissance moribonde et n’ont aboutis qu’à renforcer le pouvoir des banquiers. L’attaque permanente des banquiers, qui ont été renfloués par les Etats, contre l’endettement de ces mêmes Etats, va rapidement conduire à la déflation et à une montée massive du chômage. Lorsque les dettes publiques de la Grèce, de l’Espagne, puis demain de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis auront été déclassées, l’envol des taux d’intérêt, conjugué aux plans d’austérité va engendre une misère tellement énorme que le système va exploser.

    L’occasion d’un apaisement des marchés a été manquée à la fin de l’année 2008 quand il était possible encore de renationaliser le système bancaire : le prétexte était facile à saisir, il suffisait de demander des contreparties sous la forme de titres de propriété aux banques en faillite. Au lieu de quoi, la timidité des gouvernements des pays développés les a amené à renouveler leur confiance à un système qui avait failli. La question principale est de savoir si la monnaie doit être produite et contrôlée par les Etats nationaux, ou si au contraire on doit permettre aux banquiers de créer autant de liquidités qu’ils le veulent. Les prix Nobel d’économie Stiglitz et Krugman considèrent que c’est là la responsabilité majeure et historique de l’administration Obama.

    Mais pour ne pas être trop dur avec les dirigeants des pays développés, on peut dire aussi que les hommes politiques, en dehors des magouilles habituelles pour détourner des fonds, ne font que ce que l’état de leur opinion leur permet. Et justement, c’est là que le film de Bron est précieux, il montre que les principales victimes de ce système dévoyé ne sont pas capables d’imaginer un autre monde, un monde plus solidaire où la solidarité pourrait remplacer comme valeur culturelle la volonté d’enrichissement.

    Le dernier point est de savoir quel impact peut avoir un tel film, notamment dans sa forme. En effet en utilisant une forme narrative qui ressemble à un documentaire, tout en étant une fiction puisque le procès est un « faux » procès, on prend le risque de ne toucher qu’un tout petit nombre de spectateurs. N’est-il pas plus pertinent de revenir à des formes fictionnelles plus traditionnelles, aptes à toucher le plus grand nombre, comme la Warner Bros avait réussi à le faire dans les années qui suivirent la Grand dépression ? Autrement dit, il est peut-être temps de produire des formes nouvelles de « héros » qui prennent en charge le discours subversif capable de reformuler des codes culturels nouveaux.

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