• Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

     Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    Otto Preminger est considéré à juste titre non seulement comme un cinéaste important à la carrière très diversifiée, mais aussi comme un des fondateurs du film noir. En réalité il n’a que très peu tourné de films noirs dans sa carrière prolifique, à peine une demi-douzaine, mais ce sont pour la plupart des films marquants. En 1944 il a donné Laura, un film fameux qui a été un grand succès public et critique et qui reste emblématique du cycle classique du film noir. Après Laura Preminger remplace Ernst Lubitsch, avec qui il était très lié, mais qui était très malade, sur une comédie A royal scandal. Et puis il va tourner Fallen angel. Pour cela il va s’appuyer sur un ouvrage de la romancière Marty Holland, pseudonyme de Mary Hauenstein, qui sera traduit à la Série noire sous le titre Le resquilleur. On ne sait pas grand-chose de cet auteur. Sur les cinq romans qu’elle a écrits, deux ont été traduits en français, le second étant Estangled sous le titre Pas blanc ! Récemment on a retrouvé un roman inédit de cette femme, décédée en 1971, Baby Godiva. On sait aussi qu’elle a donné une histoire dont a été tiré l’excellent The file on Thelma Jordon de Robert Siodmak[1]. James M. Cain aurait travaillé avec elle sur un scénario tiré d’un autre de ses romans The glass heart, scénario jamais réalisé. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    Eric Stanton, complètement fauché et amer débarque dans un petit village, Walton, dans la région de San Francisco. Chez Pop, il va lui venir l’idée de s’imposer à une équipe d’escrocs qui font croire à des populations crédules qu’ils peuvent communiquer avec les personnes disparues. Stanton va les aider à vendre leurs tickets. Pour cela il va rentrer en contact avec les sœurs Mills, Clara et June qui sont aussi très riches. Car en effet, si les deux sœurs viennent assister à la séance de parapsychologie du professeur Madley, alors ce sera un succès. Tout marche plutôt bien. La foule vient assister à ce spectacle. Madley voudrait bien que Stanton fasse la route avec eux. Mais Stanton s’est toqué de Stella, la sensuelle serveuse de chez Pop. Il flirte avec elle, mais elle ne veut pas aller trop loin car son but n’est pas l’amour ou la romance, mais plutôt de se marier et d’avoir une maison. On apprend d’ailleurs rapidement que tous les mâles du patelin lui courent après. Stanton voit ça comme un défi. Pour l’épouser il lui faut de l’argent, et pour avoir de l’argent, il ne trouve rien de mieux que de séduire June Mills et l’épouser pour ensuite lui voler ses économies qu’elle serre dans un coffre à la banque. Malgré la méfiance affichée de Clara, June est très amoureuse de Stanton. Il semble qu’il réussisse à mener ce plan scabreux à terme, mais l’impondérable arrive. La nuit même de son mariage avec June, Stella est assassinée. C’est le curieux Judd, une sorte de policier en retraite qui va mener l’enquête. Il va soupçonner les nombreux flirts de Stella, notamment le malheureux Atkins qu’il maltraite avec beaucoup de plaisir. Judd prétend que c’est Stanton qui aurait offert une belle montre à Stella, montre qu’on a retrouvée près du cadavre. Stanton a peur et s’enfuit avec June à San Francisco. Dans un hôtel un peu sordide, il va découvrir peu à peu la personnalité de June et s’en rapprocher, mais aussi il va s’interroger sur lui-même et sur sa passion déraisonnable pour la pulpeuse Stella. Alors que June va à la banque chercher un peu d’argent, elle est arrêtée par la police pour être transférée à Walton où elle est interrogée sans relâche par le sadique Judd. Quelque temps après, chez Pop, alors que Judd commande un café, Stanton fait son retour. Là il accuse Judd d’être l’assassin. En effet il a mené sa petite enquête au lieu de fuir, et il a découvert que Judd non seulement avait été écarté de la police newyorkaise pour ses violences répétées, mais aussi qu’il avait acheté la fameuse montre qu’on a retrouvée dans la chambre de Stella. Judd tente de s’enfuir, mais la police est là. Stanton pourra enfin trouver la paix dans les bras de June.

     Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945 

    Stanton arrive dans la petite agglomération de Walton 

    Ne cherchons pas trop à savoir si cette histoire est vraisemblable. Attardons-nous plutôt sur ses enjeux. Stanton est en effet une sorte de vagabond qui transgresse les règles. Il y a d’ailleurs une parenté évidente entre cette histoire et The postman always rings twice, sauf évidemment que Stanton ne tue personne et surtout pas Pop. C’est un flambeur, mais il a toujours beaucoup d’imagination pour remonter de la monnaie. Quand il rencontre Stella, il a des pulsions sexuelles qui le dépassent et l’entraîne à se défier lui-même. Ce défi lui apparaît d’autant plus important que Stella se refuse à lui. Elle est très dure et mène tout son monde à la baguette, ne faisant confiance à personne, sûre de ses charmes, elle avance ses prétentions. Il y a donc une guerre sourde entre cette sorte de vagabond et cette femme agressive et sensuelle, matérialiste et obstinée. L’enjeu est le sexe encore plus que l’argent. Le thème sous-jacent est que Stanton est entouré de femmes qui veulent le mettre au pas. Stella veut une maison dans laquelle elle l’enfermera. Mais June n’est guère mieux, elle veut elle aussi qu’il se range et devienne un homme raisonnable qui resterait à la maison sous la double surveillance de sa sœur et d’elle-même. C’est cette lutte à morte entre les sexes qui a mon sens fait l’intérêt de ce film. Autrement dit, Stanton ne maitrise rien du tout, pas même ses propres impulsions. Le fait du reste qu’Atkins et dans une certaine mesure le cruel Judd subissent aussi le diktat de Stella fait que le film tourne à la généralisation de cette guerre entre les hommes et les femmes dans l’Amérique qui découvre la société de consommation en même temps que le développement de la société de consommation. Les deux sœurs Mills sont des vieilles filles, issues de la riche bourgeoisie locale, elles sont isolées parce qu’elles n’ont pas su prendre le tournant de la modernité. C’est la plus jeune, June, qui va s’en rendre compte la première et accepter de rentrer dans ce jeu des rapports marchands. En effet elle ne propose rien d’autre que son argent et son corps à Stanton, en échange de sa présence qui lui ferait oublier sa solitude. Stanton le comprend très bien quand il lui vante les mérites justement de la consommation. Il lui explique en long, en large et en travers, que la musique et les livres, c’est bien moins intéressant que de consommer des petites choses de la vie quotidienne, du Coca Cola, une soirée au bowling. En filigrane il y a le fait que justement la féminisation accélérée de la société est absolument nécessaire à la progression de la marchandisation des rapports sociaux. A la fin quand Stanton décide de se plier aux exigences du mariage, il fait d’ailleurs une drôle de tête. Il a conscience d’avoir aliéné sa liberté en échange d’une vie probablement confortable sur le plan matériel. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945 

    Stanton s’acoquine avec une équipe d’escrocs 

    Les deux escrocs qui font dans la parapsychologie apparaissent dès lors comme des personnages du passé. Ils vivent au jour le jour, sans plan d’avenir, prolongeant l’errance autant qu’ils le peuvent. C’est ce qui en fait d’ailleurs qu’ils apparaissent comme sympathiques face aux autres protagonistes qu’on nous montre comme particulièrement calculateurs et mesquins. Stanton lui est sur le fil, hésitant sur la voie qu’il doit suivre, mais il va devenir moderne grâce à June qui finalement est bien plus maline que Stella, elle sait ce qu’elle doit donner pour garder Stanton sous sa coupe. Il faut dire que Stella n’a pas d’argent, seulement sa beauté sulfureuse et ce n’est pas assez. Comme c’est son seul bien, on suppose que c’est pour cela qu’elle reste très parcimonieuse avec. Le film en dit long sur l’opposition des deux femmes entre lesquelles Stanton doit choisir. L’une est agressive et très sensuelle, l’autre effacée et très peu attirante physiquement. Mais on ne sait pas au bout du compte laquelle sera la plus dangereuse !

     Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    La belle et sensuelle Stella le fascine 

    La manière de filmer est typique de Preminger, du moins à cette époque. En s’appuyant sur la superbe photo de Joseph LaShelle qui avait travaillé sur Laura, Preminger utilise au mieux les possibilités du studio. En effet, il y aura très peu d’extérieurs, guère d’images intéressantes de la ville de San Francisco. Il y a d’ailleurs assez peu de décors : le snack de Pop, le logement de Stella, quelques chambres d’hôtel et la maison des sœurs Mills. Curieusement cela ne donne pas l’impression du théâtre filmé. C’est essentiellement parce que Preminger a une grande science du déplacement de la caméra. Celle-ci n’évolue pas seulement à l’aide de travellings assez courts et en multipliant les angles de prise de vues, mais aussi verticalement, ce qui permet d’accroître visuellement la profondeur de champ. On va retrouver les codes du film noir de cette époque, les stores vénitiens, ou encore les points lumineux, les lampes qui attirent le regard et augmentent l’importance des ombres. Mais cela reste enfermé dans les chambres d’hôtel et au snack de Pop. Dès qu’on s’éloigne de ces lieux, notamment dès que June rentre en jeu, l’image s’éclaire et le jour reprend son importance sur les ombres de la nuit. Le combat perdu d’avance de Stanton est aussi le combat entre la nuit et le jour. C’est ce qui explique les différences de styles utilisées. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    June et Clara vont visiter leur coffre 

    L’interprétation est intéressante. Preminger fait une nouvelle fois confiance à Dana Andrew pour porter le film sur ses épaules, et de fait c’est bien le point de vue de Stanton qui domine le récit. C’est un comédien très solide malgré un physique un peu fade qui arrive à faire sortir de lui-même les éléments de la colère, le doute aussi bien que l’accablement. Ensuite c’est Linda Darnell qui attire le regard. Elle a une présence incroyable. Le but de Preminger est de nous faire admettre qu’on se damnerait facilement pour elle, et ce but est parfaitement atteint. Mais Linda Darnell ce n’est pas qu’un corps, incarnant une femme aussi belle que méchante et obtuse, elle varie dans son jeu, notamment quand on sent qu’elle hésite à se laisser aller à des sentiments amoureux. Ce n’est pas sans raison qu’elle a fait une excellente carrière, chez Preminger, mais chez Mankiewicz, chez Robert Wise ou encore chez John Ford, My darling Clementine. On dit que pour le rôle de Stella elle a fait un stage de serveuse d’une quinzaine de jours, et que ce rôle a été accepté par elle après qu’elle ait refusé une trentaine de scénarios qu’on lui avait proposé, car elle était à cette époque une grande vedette. Elle est malheureusement un peu oubliée[2]. Ici elle efface tout de même Alice Fay qui était sensée être la vedette du film. Cette dernière est aussi excellente, mais Preminger avait on le sait la réputation d’un excellent directeur d’acteurs. Plus habituée à des comédies ou des comédies musicales, elle est un peu à contre-emploi. C’est d’ailleurs un de ses rares rôles dramatiques. Les seconds rôles sont intéressants, à commencer par le sinistre Judd, flic déchu et sadique, qui est incarné par Charles Bickford. Il y a également la très bonne Ann Revere dans le rôle de la sœur de June, et John Caradine dans celui de l’escroc à la parapsychologie. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    A San Francisco, Stanton va se rapprocher de June 

    C’est un film que je n’avais pas revu depuis longtemps. Je l’apprécie beaucoup plus aujourd’hui. Il a reçu un excellent accueil public, mais la critique a été très désorientée par le manque de réalisme de l’histoire. Avec les années qui passent on considère généralement que ce film est sous-estimé. Et je crois l’avoir montré ci-dessus. Sans doute aussi que la fin supposée heureuse transgresse un peu les codes narratifs du film noir. le début du film est très ancré dans la réalité sociale de ces escrocs qui parcourent le pays pour se faire passer pour des guérisseurs, des parapsychologues ou des prédicateurs, et puis, cette approche est brutalement évacuée. De même la fin est très elliptique, on passe directement de l’arrestation de June à l’intervention de Stanton, c’est-à-dire qu’on néglige de traiter le travail forcément difficile qu’il a dû effectuer pour prouver la culpabilité de Judd. Mais l’important n’est pas d’aboutir à l’arrestation du criminel, c’est d’en arriver au piège qui va se refermer sur Stanton lorsqu’il retrouvera June et sa maison. C’est d’ailleurs June qui conduit l’automobile sur le chemin du retour. Quelques années plus tard, Preminger tournera un nouveau film noir dans lequel un ange pervers sera le centre de sa réflexion, ce sera Angel face avec Jean Simmons et Robert Mitchum, un titre qui rappelle évidemment Fallen angel. Terminons par deux petites remarques. Comme on le sait Preminger a été un ennemi de la censure à Hollywood. Ici il tourne une scène de lit étrange. En effet à San Francisco, on voit June et Stanton dormir dans le même lit, et on comprend même qu’ils ont fait l’amour. Or à l’époque il était plus coutumier de monter un couple, même mari et femme, dans deux petits lits séparés. La seconde anecdote est que dans le début du film on voit Stanton regarder sa cravate dans un miroir tout en discutant avec Joe Ellis. Cette scène qui existe déjà dans Laura, sera reprise par Melville dans Le doulos. 

    Crime passionnel, Fallen angel, Otto Preminger, 1945

    Judd se fait vraiment menaçant



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/la-femme-a-l-echarpe-pailletee-the-file-on-thelma-jordon-robert-siodma-a114844686. Certains commentateurs avancent que ce film de Siodmak est aussi tiré de Fallen angel, mais je ne vois pas le rapport, ni de près, ni de loin, entre les deux films.

    [2] Linda Darnell est considérée comme une victime du système Hollywoodien, sa vie a été l’objet d’une biopic qu’on peut voir en suivant ce lien https://www.youtube.com/watch?v=JPpkmEWRq24

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  • Commentaires

    1
    Annie
    Mercredi 7 Août à 13:40

    June et Stanton dormir dans le même lit

    2
    Annie
    Mercredi 7 Août à 13:42

    Les films https://filmstreamingvf.tv/ à regarder avec votre être cher peuvent-ils mieux?

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