• De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    En France on a du mal à développer des études sérieuses sur Frédéric Dard. Or la diversité des styles que le plus populaire des auteurs du XXème siècle a développé, et son succès immense mériterait beaucoup mieux. Il est vrai que les éditeurs ont bien du mal à envisager la republication d’ouvrages de lui qui pourtant le mériterait. Juste après sa disparition, Fayard, sous l’impulsion d’Albert Benloulou, avait publié des ouvrages de jeunesse, de sa période lyonnaise, une vingtaine, et c’était une vraie découverte, qui montrait d’ailleurs que Frédéric Dard était déjà un auteur fait aux alentours de son vingtième anniversaire. Alors que Simenon est constamment réédité, qu’une puissante association des amis de Georges Simenon encourage les études et en est à la publication de son trentième Cahier Georges Simenon, Frédéric Dard ne bénéficie pas d’un traitement similaire, on peut le regretter. Mais cette dissymétrie provient sans doute du fait que Dard se prenait moins au sérieux que Simenon. Seules les œuvres signées San-Antonio sont disponibles et rééditées régulièrement, même les petits formats issus de la collection Spécial police sont publiés au compte-goutte. Il y a pourtant en France un certain nombre d’universitaires qui savent l’importance de cet auteur dans le domaine du roman noir. Dans l’année 2020, Dominique Jeannerod devrait publier enfin son ouvrage sur Frédéric Dard comme un maître à l’égal d’un James Cain, ou d’un William Irish, ce qui est aussi mon point de vue. Laisser dans l’ombre cet aspect de son œuvre est une erreur. Dans la deuxième partie des années cinquante, on l’oublie un peu, les Frédéric Dard de la série Spécial police, se vendaient tout aussi bien que les San-Antonio et avaient fait l’objet de très nombreux adaptations cinématographiques[1]. 

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    La revue Temps noir, dirigée par Franck Lhomeau, généralement de bonne tenue, donne à peu près un numéro par an sur le roman noir en général. On lui doit des études excellentes sur les débuts de la Série noire, mais aussi sur l’écrivain José Giovanni au passé sulfureux. Ils ont aussi publié dans le temps la pièce de théâtre que Frédéric Dard avait écrite avec Albert Simonin, Le cave se rebiffe[2], pièce qui n’avait jamais été montée. Dans le dernier numéro, consacré au roman policier sous l’Occupation, Temps noir publie un article d’Hervé Bismuth intitulé San-Antonio les femmes et quelques tantes. L’idée serait de se pencher sur le message que Dard délivrait à travers la saga sanantoniesque sur l’homosexualité et les femmes. C’est incontestablement un sujet intéressant, mais Bismuth n’est pas à la hauteur. Bismuth confond le mot avec la chose, et si San-Antonio utilisait dans les années cinquante des mots tels que « tante » ou autres, c’est bien la preuve pour lui que Frédéric Dard est un fieffé réactionnaire misogyne et qui n’aime pas les pédés. Cette lecture est erronée et repose principalement sur le fait que le héros de papier, le commissaire San-Antonio, au début de la série, dit ceci ou cela, tandis que dans les années quatre-vingts, c’est San-Antonio l’auteur qui fait part de ses idées sur ces questions, plutôt que le commissaire, ce n’est pourtant un distinguo si difficile à comprendre. Hervé Bismuth s’aide laborieusement dans cette démarche scabreuse, à la limite malveillante, de policier de la pensée sur des citations sorties de leur contexte et associe volontiers Frédéric Dard aux propos de San-Antonio et même de Bérurier. S’il avait eu une meilleure connaissance de l’œuvre qu’il commente, il se serait souvenu qu’en 1959, Frédéric Dard avait publié sous son nom un ouvrage intitulé Rendez vous chez un lâche au Fleuve noir qui traitait de l’homosexualité d’une manière bien différente que ce que lui en a perçu en survolant quelques San-Antonio. On peut même dire que cet ouvrage était très osé en son temps. Derrière la trame d’un crime de sang, il y avait un peintre amoureux d’un jeune voyou qui a une emprise très forte sur lui et dont il n’arrive pas à se défaire, allant jusqu’à assassiner sa maîtresse pour complaire au jeune voyou. La méthode de travailler de Bismuth, c’est un peu comme si en extrayant quelques blagues sur les juifs, on en déduisait que Frédéric Dard était antisémite. Par exemple en 1950, Frédéric Dard publie un petit conte intitulé Le mariage d’Isaac d’abord dans la revue Oh !, numéro 17, 1950, puis dans Parade du rire, numéro 1, 1952. Ce sont moins les idées que la méthode d’investigation de Bismuth qui pose problème ici. Je sais bien que c’est la mode d’accuser tout le monde de tout et de n’importe quoi, avec une grand incapacité à distinguer le vrai du faux, mais enfin cette démarche est plutôt injurieuse pour Frédéric Dard qui avait certainement des défauts, mais qui ne peut pas aussi facilement que cela être dessiné comme un personnage réactionnaire et intolérant, le confondant un peu avec Michel Audiard dont justement la revue Temps noir avait parlé de son numéro 20 en 2017, pour mettre en avant son passé collaborationniste.

    A l’intérieur de l’excellent gros dossier sur Le roman policier sous l’Occupation, il y a aussi un passage sur Frédéric Dard qui, Michel Chlastacz fait remarquer, a commencé sa carrière en même temps que Léo Malet, et que tous deux ont en quelque sorte révolutionné la littérature polardière dans le moment de l’Occupation[3]. 

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    Les cahiers Frédéric Dard, revue à caractère académique, se sont donnés pour ambition de mettre en valeur la multiplicité de l’œuvre de Frédéric Dard. Ce numéro le révèle une nouvelle fois. Cette nouvelle livraison est très partagée en fonction des sujets. L’ensemble des articles est très divers, et certains articles n’auraient pas dû avoir leur place dans une revue qui se veut plus académique que Le Monde de San-Antonio, la revue de l’association des Amis de San-Antonio. J’y ai donné un petit article sur les romans dits érotiques qu’il avait signé sous les noms de William Blessings, Antonio Giulotti et Léopold da Serra, m’étonnant que ces ouvrages de guerre de très haute qualité ne soient pas réédités. C’est d‘autant plus regrettable que la paternité de ces pseudonymes n’est absolument pas contestée. Si on m’accuse souvent de voir des productions de Dard un peu partout, ici le doute n’est pas permis. Soyons patients. En tous les cas pour les fins amateurs de la prose dardienne, cette série est vraiment à découvrir. Mon but était relativement modeste, seulement de les faire connaitre comme une pièce indispensable et originale de l’œuvre de Frédéric Dard, en espérant que ces petits joyaux soient un jour republiés. 

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    Hervé Bismuth dans la troisième livraison des Cahiers Frédéric Dard, s’est attaqué à un sujet très intéressant, peut-être même fondamental, les allusions racistes ou xénophobes dans l’œuvre de San-Antonio. Il montre comme cette évolution épouse celle du discours dominant et normatif en France. On sait par ailleurs que Frédéric Dard affichait une de ses rares prises de position politique en partant en guerre contre Jean-Marie Le Pen, puis que dans la saga de San-Antonio, il introduisit le personnage de Jérémie Blanc, un noir d’origine sénégalaise qui passe du statut de balayeur à celui de policier de choc avec succès. Mais l’article est malheureusement bâclé. S’il souligne la germanophobie de Frédéric Dard, il en élude l’origine qui se trouve dans l’Occupation et les souffrances qu’elles ont engendrées, assimilant cette posture à un simple racisme. Pire encore il occulte les allusions de Frédéric Dard à sa propre fascination du personnage d’Hitler[4], ou des femmes allemandes qui sont pourtant souvent chargées d’un érotisme puissant dans les premiers opus de la saga San-Antonio. De même Bismuth prétend que Frédéric Dard ne fait jamais de référence à la Guerre d’Algérie, c’est faux, Les anges se font plumer est totalement centré sur cette question. Cette omission est là encore plutôt gênante. 

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    L’étude la plus importante de ce cahier est celle de Paul Mercier sur la correspondance entre Frédéric Dard et Georges Simenon. Bien que l’auteur de ce texte me lance au passage quelques piques un peu décalées avec le sujet à propos de mon ouvrage sur L’affaire Dard-Simenon[5], c’est bien documenté. Paul Mercier qui a toujours penché affectivement un peu plus du côté de Simenon, alors que moi-même je suis plutôt du côté de Dard dans la querelle qui les a séparés, tente de décrire les relations tumultueuses entre les deux monstres sacrés de la littérature d’expression française. Revenant sur la paternité de la pièce La neige était sale, il finit par laisser entendre que justement il considère à demi-mot que c’est bien Dard qui l’a écrite et que Simenon ne lui aurait apporté que quelques retouches, ce qui est clairement ma thèse. Dard insistant sur le fait que Simenon était sûrement un grand romancier, mais pas un dramaturge. Paul Mercier cependant aurait dû me lire plus attentivement, cela l’aurait sans doute amené à se poser la question de l’origine du film La neige était sale. Pour moi c’est clairement la pièce de Dard qui en est la base. Or le film ne signale pas ce rapport, ni de près, ni de loin, et c’est pourtant sans doute là l’origine de la fâcherie de Dard avec Simenon lors du fameux cocktail donné en l’honneur du créateur de Maigret lors de son retour en France. Dard était allé lui demander des comptes, et il se fit recevoir comme un chien dans un jeu de quilles. Il y avait en effet des enjeux financiers, car si Simenon revendait la pièce pour servir de point de départ au film, et que celle-ci était principalement de Dard, celui-ci avait dû se sentir volé, ce qui aurait entraîné la rupture entre les deux hommes. Dard refusera de revenir vers Simenon[6], et lorsque celui-ci décédera et qu’on lui demandera ce qu’il en pense il dira : « Cela faisait plus dix que je connaissais la nouvelle. Car lorsqu’un romancier cesse d’écrire, il cesse également d’exister. Simenon se sera donc suicidé avant de mourir », oraison funèbre qui sent tout de même un peu la rancune[7]. 

    De quelques études récentes sur Frédéric Dard dit San-Antonio 

    Le dernier numéro du Monde de San-Antonio est particulièrement atypique. C’est le seul numéro de cette revue rédigé entièrement par Thierry Gauthier. Ce dernier s’était déjà intéressé à la correspondance de Frédéric Dard, et donc aussi à celle de Simenon avec qui Dard avait correspondu avant de se fâcher avec lui. Gauthier souligne l’intérêt qu’il y aurait à collecter et à publier la correspondance de Dard. Et à partir des quelques lettres il essaie d’en définir un peu les contours. On y trouvera un étalage des relations mondaines de Frédéric Dard qui était devenu au fil des années un personnage médiatique très sollicité par la radio et à la télévision. Il consacre une plus longue analyse à ce qu’on sait de la correspondance entre Dar et Simenon. On sait que Frédéric Dard eut la volonté de se placer de lui-même sous la protection de Simenon, mais que celle-ci n’a pas donné grand-chose, si ce n’est des encouragements pour travailler, sous-entendant par là que Frédéric Dard avait du boulot avant de devenir un écrivain comme lui ! L’affaire culminera avec l’adaptation de La neige était sale au théâtre. Gauthier sait bien que c’est là l’origine de la fâcherie entre les deux hommes. Mais pour quelle raison ? Ça reste très obscur. Simenon invoquait des tripatouillages qu’on aurait fait dans son « œuvre ». Mais en vérité il semble que le but de Simenon dans cette brouille était d’écarter Frédéric Dard et de se réapproprier la gloire de la pièce qui fut un succès, puis du film qui en avait été tiré. Simenon avançait qu’il avait réécrit la pièce en entier et en trois jours. Gauthier admet que nous n’avons aucun élément pour comparer la version proposée par Dard et celle définitive de Simenon, et donc on ne connait pas l’ampleur de ces retouches. J’avais fait l’hypothèse que le principal du travail était de Dard, et que c‘est bien parce Simenon l’avait écarté des honneurs et réapproprié les droits substantiels pour le film qu’il s’était fâché, refusant de le revoir de toute sa vie alors qu’en Suisse ils étaient voisins. Dard n’était pas un homme à se fâcher pour des broutilles.

    La dernière partie du numéro est formée des lettres que Frédéric Dard a écrites à Thierry Gauthier. L’ensemble est donc absolument intéressant et original, il permet de mieux connaitre l’homme et surtout l’idée qu’il se faisait de son statut d’homme de lettres fêté et admiré. C’est un peu le cadeau d’adieu de Gauthier qui abandonne la direction de la revue après de très longues années passées à sa tête.



    [2] Temps noir, n° 14, 2010.

    [3] Il y a quelques petites erreurs dans cette étude de fond, notamment le fait d’attribuer à Abel Tarride le rôle de Maigret dans La nuit du carrefour de Jean Renoir. En réalité Avel Tarride a bien incarné Maigret, mais dans Le chien jaune, film réalisé en 1932 sous la direction de son fils Jean Tarride. Également il ne parle pas d’un ouvrage excellent signé Jean-Louis Martin, Fini les boniments, Editions Monde-Presse, 1944. Ouvrage crépusculaire écrit par un collaborateur qui rend compte de l’effondrement programmé de l’Allemagne et donc de ceux qui ont profité des largesses du marché noir. Cet ouvrage anticipe celui de Dominique Manotti, Le corps noir, Le seuil, 2004.

    [4] Le dragon de Cracovie, Fleuve noir, 1998. En 1985, Frédéric Dard publiait une nouvelle signée San-Antonio, Dolphy qui mettait en scène une confrontation entre Hitler et le commissaire San-Antonio, in, Louis Bourgeois, Frédéric Dard, qui suis-je ? La manufacture, 1985

    [5] La nuit du chasseur, 2012

    [6] Pierre Assouline, Simenon, Julliard, 1992.

    [7] L’événement du jeudi, 14-20 septembre 1989.

    « Du rififi chez les hommes, Jules Dassin, 1955L’exécuteur, Shot Caller, Roy Roman Waugh, 2017 »
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