• Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955

    Stephen Lowry parait avoir beaucoup de chagrin à l’enterrement de sa femme. C’est d’ailleurs ce qu’aime beaucoup la jeune Elizabeth. Mais rapidement nous apprenons qu’en réalité Stephen a assassinée sa femme pour récupérer sa fortune. La jeune servante Lily le sait. Elle a d’ailleurs découvert la bouteille de poison qui a servi à ce meurtre et qu’elle s’emploie à cacher. Dès lors elle va faire chanter son patron, et elle va mettre peu à peu la main sur la maison de Stephen en se faisant nommer gouvernante, puis en occupant le lit de son maître. Mais Stephen a d’autres projets : il souhaite en vérité épouser la jeune Elizabeth car son père est très riche et cela lui permettrait d’atteindre une position élevée. Il va donc projeter d’assassiner Lily pour se débarrasser d’un témoin gênant. Dans le brouillard il se trompe pourtant de cible et fracasse le crâne de la femme d’un policier qui patrouille régulièrement dans le quartier. Stephen va être soupçonné du meurtre, c’est pourtant le témoignage de Lily qui va le disculper. David McDonald est le jeune avocat qui est amoureux d’Elizabeth, et bien qu’il défende Stephen, il va procéder à une enquête sur son compte, d’autant que le beau-frère de Lily veut à son tour se lancer dans le chantage. L’étau se resserre, mais Stephen, lui, a décidé de se débarrasser définitivement de Lily. Pour cela il imagine un stratagème ingénieux : il s’auto-empoisonne pour faire croire que Lily a assassiné sa femme et a commencé à faire de même avec lui.

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Lily est une jeune servante humiliée par les domestiques de Stephen 

    C’est un film noir, qui hésite un peu entre analyse sociale et retournements de situations permanents. Il y a effet deux aspects qui cohabitent : d’un côté une structuration des classes sociales qui développent les instincts de mort, et de l’autre la mécanique policière proprement dire, puisqu’on se demande toujours comment finalement les deux coupables, Stephen et Lily vont s’en sortir. Mais au-delà c’est la description d’un couple infernal : Lily est autant attachée à Stephen que celui désire l’assassiner. Et pourtant Stephen va finir par admirer la patience et l’abnégation de Lily, mais sa cupidité l’empêchera finalement de faire sa vie avec elle. Il va de soi que dans cette histoire personne n’a confiance en personne. Lily se protège en envoyant une lettre à sa sœur et le dit à Stephen. Celui cherche par tous les moyens à se débarrasser d’elle en inventant un plan compliqué. Mais également David se méfie aussi bien de Stephen dont il est jaloux que de celle qu’il voudrait bien épouser : Elizabeth apparaissant en effet comme la cruche de service fascinée par le maintien et l’élégance de Stephen, elle ne se rend même pas compte qu’elle humilie David à qui elle était promise depuis son plus jeune âge.

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Lily va cacher la bouteille de poison 

    Le film louche assez du côté d’Hitchcock, plus particulièrement de Rebecca. Arthur Lubin fut un réalisateur prolifique dont l’œuvre manque certainement d’unité. Il a cependant fait plusieurs incursions intéressantes dans le film noir, dont le très bon Impact qui date de 1947. Il avait mis aussi en scène en 1943 une version flamboyante du Fantôme de l’opéra qui cherchait sa voie entre fantastique et film noir. L’atmosphère compassée rappelle aussi The lodger de John Brahm. Réalisateur américain, Lubin donne beaucoup de tonus à ce film anglais, très victorien si on peut dire, tourné en Angleterre et joué par des acteurs britanniques, photographié par Christopher Challis qui a beaucoup travaillé avec Michaël Powell. Les décors et les costumes sont très soignés et donnent du style à l’ensemble. Si la mise en scène est élégante et bien rythmée, on peut reprocher cependant qu’elle reste un peu trop refermée sur les décors intérieurs : il y a en effet peu de scènes d’extérieur, à part la ballade en voiture qu’effectuent Elizabeth et David.

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    David est l’amoureux jaloux et délaissé d’Elizabeth 

    En vérité l’ensemble tient surtout par l’affrontement entre Stephen et Lily. Hésitant entre admiration et pulsion meurtrière, Stephen fait tout pour se débarrasser de Lily et de son chantage, ce qui le mène toujours plus loin sur la pente fatale du crime. Lily se méfie de son patron, c’est bien pour ça qu’elle a envoyé une lettre à sa sœur à ouvrir en cas de mort subite,  mais elle est attirée par lui au point de le protéger aussi bien contre la police que contre Elizabeth qu’elle voit comme une menace. C’est d’ailleurs Lily qui a le rôle le plus complexe : en effet elle est d’abord la jeune servante humiliée par d’autres domestiques bornés, puis elle devient la rusée manipulatrice qui semble tenir tout le monde dans sa main, enfin elle manifestera une grande tendresse pour Stephen qui va mourir mais qui l’a pourtant trahie. On a souvent souligné l’aspect lutte des classes du film à juste titre. En effet cette lutte des classes c’est aussi bien la difficulté de franchir les barrières d’argent, et donc pour Lily de se faire aimer par Stephen, que les divisions qui peuvent régner au sein même de la domesticité. Car Lily doit aussi affronter les vieux domestiques et plus particulièrement la méchante Mrs. Parks qui rêve elle aussi de devenir gouvernante et de chasser Lily qui elle au contraire veut devenir le personnage dominant du couple qu’elle forme fatalement avec Stephen. Au passage on remarquera que le couple de domestiques que Lily va chasser est le modèle des domestiques qui se font embaucher dans Les autres, le grand succès d’Alejandro Amenabar. 

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Face à la police Lily a sauvé la mise à Stephen 

    La distribution est impeccable et centrée sur le  couple Jean Simmons et Stewart Granger[1] qui étaient mariés à l’époque. Jean Simmons est formidable, non seulement à cause de sa grâce, mais aussi par cette facilité qu’elle a de passer d’un machiavélisme entêté à la tendresse teintée de pitié pour l’homme qui l’a trahie. Elle est un peu oublié de nos jours, pourtant, elle a tourné dans un grand nombre de films de première qualité, comme Spartacus, Elmer Gantry ou encore Un si doux visage de Preminger. Stewart Granger est très bon dans le rôle de Stephen, bien qu’à la fin sa mort soit un peu trop caricaturale. Abonné à des rôles de cape et d’épée, il fut le héros de Fritz Lang pour Les contrebandiers de Moonfleet, on oublie trop souvent qu’il était un acteur subtil. Il le démontre ici. Mais le reste de la distribution est à la hauteur, que ce soit Bill Travers dans le rôle de l’avocat jaloux ou que ce soit Belinda Lee[2] dans celui de la cruche de service, Elizabeth, qui ne semble pas trop comprendre l’humiliation qu’elle impose à David, ni même que si elle est attirée par Stephen c’est parce que celui-ci est un déviant.

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Stephen annonce à Lily qu’il va l’emmener en Amérique 

    Description d’une société victorienne qui sent un peu le renfermé, le film insiste sur le caractère à la fois fascinant et dégénéré de la société anglaise, de ses rites et de ses rigidités. Cette forme de rapport social n’a pas d’avenir, n’est-elle pas à l’origine du déclin de l’Empire britannique ? La scène d’ouverture met en scène l’enterrement de la femme de Stephen, mais c’est bien plus que cette femme qui est enterrée ici, c’est toute l’Angleterre passéiste et arrogante qui n’a pas su voir venir le progrès. D’ailleurs David conduit une automobile, elle fait face à une voiture à cheval comme deux mondes irréconciliables. On pourrait étendre cette approche aussi aux velléités de départ pour l’Amérique. Ce pays neuf qui attire les Anglais pour sa liberté et son absence d’hypocrisie. C’est quand Stephen propose à Lily de l’envoyer en Amérique, puis ensuite de partir avec elle pour le Nouveau Continent, que quelque chose passe entre eux, comme une possibilité de dépasser les contingences sociales et de vivre vraiment. Quand on rend visite à la sœur et au beau-frère de Lily, un couple cupide et peu éduqué, on comprend aussi que les basses classes sont maintenues dans une misère matérielle et spirituelle par des barrières infranchissables entre les classes sociales. Il est facile de voir l’opposition entre le décor riche et glacé de Stephen et le misérable logis dans lequel vivent Herbert et Rose Moresby. Herbert est joueur, menteur, il rêve de faire chanter Stephen, mais cette veulerie est bien la conséquence de sa misère matérielle. A défaut de l’excuser cela explique son comportement.

    Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    La sœur de Lily cherche la lettre qu’elle lui a envoyée 

    L’ensemble est excellent. Filmé avec élégance, impeccablement interprété, c’est un film noir à l’issue cruelle, aux couleurs flamboyantes qui se revoit avec beaucoup de plaisir malgré le temps qui passe.

    Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955  

    Elizabeth et son père n’apprécient pas les entreprises de David contre Stephen

     Des pas dans le brouillard, Footsteps in the fog, Arthur Lubin, 1955 

    Lily en revenant de la police trouve Stephen mourant

     

     


    [1] Acteur britannique, il dut changer son véritable nom qui était James Stewart, à cause de la renommée de ce dernier

    [2] La très belle Belinda Lee, actrice anglaise, décédera à 26 ans dans un accident de voiture. Elle avait entamé une carrière internationale qui l’avait menée en France, en Italie et aux Etats-Unis.

    « Dans la gueule du loup, The mob, Robert Parrish, 1951L’inconnu du 3ème étage, Stranger on the third floor, Boris Ingster, 1940 »
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