• Difficile adaptation de Jim Thompson Le guet-apens, The getaway, Sam Peckinpah, 1972

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    Jim Thompson est une des grandes figures du roman noir. Ses meilleurs ouvrages sont emplis d’une rage et d’une violence rarement égalée, bien moins fabriquée et affectée que ce qu’on peut trouver chez Ellroy par exemple. Ces héros sont en permanence des névrosés, des trautmatisés de l’existence qui ont des rapports douloureux avec la société mais aussi avec le sexe. Ses histoires sont très empeintes d’une critique sociale qui décrit le rève américain comme un cauchemar. La cupidité, la bigoterie et l’hypocrisie sont la toile de fond de ces aberrations qui conduisent inéluctablement au meurtre et à la mort. Jim Thompson possède un public régulier, mais relativerment restreint un peu partout dans le monde. Le manque de complaisance de ses romans ne lui permet pas de toucher le grand public. Si la violence sous-jacente des ouvrages de Thompson ne touche qu’un lectorat restreint, à l’inverse d’Ellroy par exemple, c’est parce que ils nous remettent en question. Souvent écrits à la première personne, ils inquiètent directement le lecteur. La surenchère de violence qu’on trouve souvent chez les nouveaux auteurs de romans noirs américains nous laisse spectateurs. Et c’est probablement parce qu’à l’inverse les romans de Thompson nous impliquent et nous bouleversent qu’ils sont si précieux. Mais bien sûr ce ne sont jamais des romans sans humour, au contraire, mais c’est un humour très grinçant, décapant.


    The getaway, le film de Peckinpah a été un de ses plus grands succès avec The wild bunch. C’est l’histoire de Doc McCoy, un gangster qui sort de prison, grâce à sa femme qui fait intervenir un politicien véreux. En échange, il va réaliser un coup fumant qui doit lui assurer un avenir tranquille. Il vise l’attaque d’une banque avec deux acolytes et sa femme. Si le coup est classique, il s’agit de s’introduire dans la banque et de braquer le coffre-fort, ses acolytes le sont moins, notamment le sinistre Rudy qui ne rêve que de tuer McCoy et sa femme pour s’emparer du magot. Si le hold-up se déroule à peu près bien, le reste ne va pas de soi. McCoy va tuer Rudy, mais le laissant pour mort, celui-ci à une santé de cheval et resurgi d’entre les morts. Il prend en otage un couple, l’un est vétérinaire, sa femme est un rien conasse. Il ficelle le mari et s’envoie la bonne femme qui pense que tout cela est bien émoustillant. Elle jouit autant des coups que lui balance Rudy que de voir son mari dans cette triste situation. Entre temps McCoy s’enfuit avec sa femme qu’il soupçonne d’avoir donné de sa personne pour le faire élargir. Ils traversent tous deux l’Amérique profonde avec leur lourd sac chargé de billets. Mais ce sac est volé par un minable escroc que McCoy doit mettre au diapason après une course poursuite plutôt haletante. Entre temps le politicien véreux s’est lancé à leurs trousses avec une bande de crapules dévouées à sa personne. Tous les protagonistes de cette affaire se retrouvent dans un hôtel dans un règlement de compte presque final qui laisse un grand nombre de cadavres sur le carreau. Ils finissent par fuir la police dans une benne à ordures, puis passent au Mexique où on suppose qu’ils vont se la couler douce avec le produit de leurs crimes : fin de l’histoire. 

    La trame est reprise de l’ouvrage de Jim Thompson qui vient d’être republié dans une version non expurgée chez Rivages. Guérif aimant beaucoup Thompson, ce qu’on comprend facilement, il a décidé de republier toute son œuvre dans des traductions qui respectent à la lettre les ouvrages de Thompson. Il faut dire que les traductions Série noire étaient plutôt désinvoltes, taillant d’un côté, ajoutant de l’autre, sans trop de logique. Mais la force intrinsèque des romans de Jim Thompson fait qu’ils ont bien résisté à ce traitement.

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    Jim Thompson

     Le film de Peckinpah est le seul grand succès issu d’une adaptation d’un ouvrage de Thompson. A priori on se dit que Peckinpah était le mieux à même de le faire : la violence ne lui fait pas peur, ni le sordide de la vie des criminels. La mise en scène est spectaculaire et de grande classe. Pourtant à l’évidence, Peckinpah reste assez en deçà de l’esprit de Thompson. Si cette canaille de Rudy est assez bien décrite dans ses tendances psychopathes, le couple McCoy est plutôt édulcoré. En effet, dans le roman, ils assassinent un grand nombre de personnes, notamment celui qui leur a volé la valise de pognon, même quand il ne s’agit que de protagonistes mineurs. Dans le film de Peckinpah, ils sont plus politiquement correct, ils agissent comme des personnes raisonnables qui poursuivent seulement le but de s’enrichir sans travailler. Leur folie est assez masquée finalement. Je suppose que ce parti-pris vient du fait que les deux vedettes, McQueen et Ali MacGraw, ne voulaient pas prendre le risque de ternir trop leur image auprès de leur public qui à l’époque était considérable. McQueen était une énorme vedette, représentant plutôt l’acteur cool, Ali MacGraw sortait d’un triomphe mondial dans une niaiserie de première grandeur intitulée Love Story qui avait fait pleuré toutes les bonnes femmes de la planète. On sait aussi que Steve McQueen s’était impliqué personnellement dans le scénario qui est signé Walter Hill.

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    Editions américaines de l’ouvrage de Thompson 

    Peckinpah s’entendait plutôt bien avec Steve McQueen, ils venaient de tourner un film plutôt sympathique et atypique sur les hommes libres qui vendent leur peau dans des rodéos, Junior Bonner qui d’ailleurs n’avait pas très bien marché. Tout cela fait que la noirceur du roman de Thompson a bien disparue au profit d’un film d’action extrêmement élégant et sophistiqué. Seul le personnage de Rudy sera le dépositaire de cette violence débridée et suicidaire qui parcourt tout le livre de Thompson.

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    L’ouvrage était d’abord paru en Série noire avant d’être repris par Rivages qui a beaucoup fait pour la gloire de Thompson 

    Car c’est bien de ça qu’il s’agit, Peckinpah a édulcoré la noirceur de l’ouvrage. Dans le roman non seulement les deux époux ne se réconcilient pas vraiment, mais ils envisagent in fine de s’assassiner mutuellement. Du reste la femme de McCoy a un côté hystérique et déjanté qui n’apparaît pas dans le film où au contraire elle est toujours d’un sang-froid à toute épreuve, et finalement d’un bon caractère. Or comme on le sait Thompson avait une méfiance viscérale vis-à-vis des femmes qu’il jugeait toujours un brin castratrices. D’ailleurs la femme de McCoy n’est pas la seule femme mauvaise du roman, l’épouse du vétérinaire ressemble tout à fait à une chienne en chaleur. Là on peut dire que le roman de Thompson est bien respecté. Fran n’est jamais sortie de son trou, et elle s’emmerde avec son époux dans cet univers de bouseux à l’horizon fermé. Aussi lorsque Rudy surgit, elle envoie toute bonne conscience par-dessus les moulins et se jette littéralement dans la gueule du loup.

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    Doc McCoy sort de prison 

    L’autre aspect du roman qui est oublié par Peckinpah, c’est une des obsessions de Thompson : il met en scène des réseaux de criminels qui communiquent de façon souterraine dans toute l’Amérique. C’est certainement quelque chose que Thompson a du connaître d’assez près car il y a une vérité quasi documentaire qu’on retrouve dans de nombreux témoignages américains, par exemple dans Yegg dont nous avons parlé il y a quelques mois. Ces réseaux forment littéralement une contre-société avec leurs codes et leur morale bien particulière. Et c’est d’ailleurs ce qui renforce le côté noir du roman. Si la plupart des bandits sont des crapules sans morale, on en trouve qui conservent une forme d’honnêteté, même quand ils ont choisi de vivre complètement dans la marge, comme cette femme qui va cacher le couple McCoy sous un tas de fumier.

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    Rudy se paye la femme du vétérinaire sous ses yeux

     Le roman de Thompson est donc bien plus complexe, plus noir et plus riche que le film qu’en a tiré Peckinpah, film qui reste dans une sorte de fidélité formelle un peu insuffisante à mon goût. Mais il est probable que sans les coupes et les transpositions qu’il a faites du roman, le film n’aurait pas eu le même succès. Car le noir, au cinéma comme en librairie, se vend bien moins que le thriller ou le polar qui ne se pose pas trop de question. Thompson n’a jamais été un gros vendeur de livres. Contrairement à une légende bien ancrée, ce n’est pas du tout un auteur maudit qui ne serait connu et reconnu qu’en France, et ses livres sont continuellement réédités outre-Atlantique, mais il est vrai qu’il n’a jamais produit de best-sellers.

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    Celle-ci adore tourmenter son mari de toutes les manières possibles 

    Mais bien sûr une fois qu’on a comparé le livre et le film, celui-ci reste un très bon film. Tout était réuni pour que ce soit un grand succès. L’histoire recèle suffisamment de rebondissements pour tenir le spectateur en halène. Rudy n’est pas mort, McCoy se fait voler la valise de billets par un petit escroc qui échange les clés de la consigne de la gare, le vétérinaire se pend, etc. Comme ça jusqu’à la fin quand les McCoy se retrouve dans un camion poubelle.

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    Après la fusillade chez Beynion, le couple McCoy est au bord de la rupture 

    L’autre point décisif est que les scènes d’action sont menées tambour battant, que ce soit le hold-up de la banque, ou la fusillade avec la policve ou encore le règlement de compte final où les armes de gros calibre déchirent tout sur leur passage, les portes, les fenêtres, mais aussi les cables de l’ascenceur qui s’effondrre lourdement. Peckinpah n’est pas seulement un metteur en scène de films d’action, il sait aussi rendre palpable la tension entre les individus, ainsi toutes les scènes où le sadisme de Rudy s’en donne à cœur joie.

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    McCoy assome son voleur puis lit tranquillement le journal 

    Evidemment les acteurs sont excellent. McQueen est égal à lui-même dans ce rôle d’aventurier au sang froid qui sait prendre les décisions qui s’imposent. Ali McGraw semble tout à fait heureuse d’échapper à la niaiserie de Love story, elle ne se gêne pas pour montrer ses seins et participer presque sous nos yeux à des ébats torrides avec McQueen. La vérité de ces scènes paraît devoir beaucoup au fait que dans la vie les deux acteurs entretenaient une liaison torride et plutôt hors du commun. Mais la vraie révélation c’est l’étrange couple formé par Al Lettieri qui triompha la même année dans Le Parrain où il tenait le rôle de Solozzo et qui joue le rôle de l’inquiétant Rudy avec Sally Struther qui incarne cette connasse de Fran, prête à toutes les folies pourvu qu’elles humilient son époux qu probablement elle rend responsable de sa médiocrité. La distribution est complétée par des gueules habituelles du cinéma de Peckinpah, Ben Johnson dans le rôle de Benyon, Bo Hopkins ou encore Slim Pickens

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    Grâce au fusil à pompe McCoy a un avantage décisif sur la police 

    Tourné en écran large, avec une abondance de lumière, les décors vont jouer un rôle important, la chaleur, la poussière, le caractère mesquin des petites villes qu’ils traversent, accablent les deux époux. Une mention spéciale doit être donnée aux scènes dans la gare où la profondeur de champ est utilisée pour rendre compte de la densité de la foule qui empêche momentanément les McCoy de récupérer « leur » argent. Et bien sûr on retrouve toujours cet façon paticulière de Peckinpah pour filmer les objets, les armes, les voitures ou les billets de banque.

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    Les voitures sont immobilisées 

    Quoi qu’il ait été critiqué à sa sortie, The getaway prend aujourd’hui l’allure d’un classique. Les éditions en DVD puis en Blu Ray ne se comptent plus. Et le film a gardé son aspect moderne, il est peu daté.

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    Il faut fuir le lieu du massacre

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    Peckinpah sur le tournage de The getaway

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    Peckinpah et McQueen

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    Une bonne entente semble avoir régné sur le plateau

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    Un remake inutile

     

    C’est probablement ce grand succès qui donna l’idée en 1994 à la Warner d’en tourner un remake inutile avec un autre couple célèbre, Alec Balwin et Kim Bassinger sous la direction de Roger Donaldson. Ce n’est plus une adaptation de Jim Thompson, mais une simple adaptation du film de Peckinpah. C’est aussi le scénario et le découpage de Walter Hill qui seraz utilisé. Le verdict est assez abrupt, Donaldson n’est pas Pekinpah, il filme mollement même les scènes d’action violente, et puis Baldwin n’est pas McQueen. Néanmoins, malgré tous ces handicaps, le remake marchera assez bien.

    Remplacer McQueen et MacGraw par Baldwin et Basinger c’est déjà descendre un cran en dessous. Mais la réalisation est faiblarde, Donaldson n’a pas l’œil de Peckinpah, les scènes d’action restent spectaculaires, mais sans rien de particulier. Ça devient un film d’action un rien béta. Jusqu’à l’affiche du film qui est assez laide.

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    Le remake utilisera les mêmes décors que l’original, notamment l’hôtel

    « La maison sous les arbres, René Clément, 1971Les bâtisseurs de l'Empire, Empire rising, Rivages, 2006 »
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