• En légitime défense, André Berthomieu, 1958

     En légitime défense, André Berthomieu, 1958

    Si ce n’étaient des aveux tardifs, on aurait contesté le fait qu’André Berthomieu n’ait été qu’une couverture pour le plume de Frédéric Dard. Mais c’est aujourd’hui une certitude, le scénario a bien été écrit par lui, et donc la novellisation de ce film également. On remarquera le clin d’œil que Frédéric Dard adresse à ses lecteurs en s’auto-dédicaçant l’ouvrage : « A Frédéric Dard qui m’a permis de « piétiner ses plates-bandes ». En toute amitié. A.B. » Le livre est d’ailleurs la transcription littérale du film. Berthomieu était plutôt spécialisé dans la comédie légère avec des petits budgets. Il avait commencé sa carrière dans les années vingt, et il la terminera en 1960 avec un autre film adapté de Frédéric Dard, Préméditation ? En légitime défense est un film assez conventionnel pour l’époque qui prend comme sujet le quartier de Pigalle et sa faune, ses petits gangsters, ses filles de joie. On ne compte plus les films de ce genre, avec des réussites comme Bob le flambeur, mais aussi avec le côté un peu caricatural destiné à épater un public provincial. On ne peut donc guère s’attendre à une histoire très originale et l’ensemble ressemble plus à une commande qu’à une œuvre de création majeure.

      En légitime défense, André Berthomieu, 1958

    Le sujet est des plus simples, un patron de bistrot manifestement égaré à Pigalle, se fait racketter par Albert le Caïd. Cela ne lui plait guère, mais il paie pour avoir la tranquillité et il s’abstient comme le veut la loi du milieu de se plaindre auprès de l’inspecteur Martinet auquel il a jadis sauvé ma vie. Jusqu’au jour où Albert le Caïd lui envoie Bob, un homme de main, pour lui signifier une augmentation de l’écot qu’il doit payer. Il refuse de payer, les choses s’enveniment, et lors d’une dispute il tue Albert le Caïd. Sur les conseils mal avisés de sa fiancée, Pierrot s’enfuie. Son ami, Gustave, qui est aussi un inspecteur de police chevronné, au contraire lui conseille de se rendre et de palider la légitime défense. Il finit par se rendre à ces raisons, et leprocès à lieu. Contre toute attente, c’est Bob le bras droit d’Albert le Caïd qui va innocenter Pierrot. La raison est simple, il veut le voir sortir de prison de façon à venger son ancien patron. Pierrot pour échapper à la vengeance des amis d’Albert va également cherché à se procurer des faux papiers. Mais il devra renoncer, Bob et ses hommes vont l’attirrer dans un piège, sur un parking, et Pierrot ne devra la vie sauve qu’à l’intervention opportune de Gustave.

    En légitime défense, André Berthomieu, 1958 

    Pierrot et Gustave dînent avec Dora 

    L’intrigue, assez conventionnelle, est surtout le prétexte à nous faire naviguer dans le petit monde de Pigalle. On s’attardera sur les petits métiers féminins, les prostituées et les petites danseuses, Dora est elle-même chanteuse à La nouvelle Eve. Le film sera donc parsemé de portraits, le couple d’homosexuels, le barman lunaire, les truands qui passent leur temps à jouer à la belote. Le patron du bistrot qui prend ses repas avec du beaujolais. Bref c’est assez folklorique. Mais au-delà de cet aspect assez peu original pour l’époque, on peut trouver des histoires un peu similaires chez André Héléna par exemple, il y a le caractère de Pierrot. Il se trouve en effet dans la position de Georges Villard dans La revanche des médiocres, porté à l’écran sous le titre de L’étrange Monsieur Steve. C’est un commerçant ordinaire qui se trouve confronté à Albert le Caïd, un homme fort qui a l’habitude de s’imposer par la violence. Après bien des hésitations, il va se révolter contre l’ordre qui lui est imposé. Il hésite entre deux positions, celle du marginal qui fuit la justice en se comportant comme un homme du milieu et celle plus conforme à son caractère un peu mollasson qui est de se rendre aux raisons développées par sa fiancée. Il choisira la voie de l’ordre et de la raison. La morale y trouvera son compte.

     En légitime défense, André Berthomieu, 1958 

    Albert le Caïd se fait menaçant 

    L’histoire est un peu étirée pour donner une durée suffisante au film, par exemple la partie de pêche ne fait pas progresse l’histoire d’un pouce, mais c’est l’occasion pour Dard de parler d’un de ses hobbies. Le plus étonnant est sans doute que Pierrot est un patron de bistrot à Pigalle, mais un homme faible, malgré ses désirs d’indépendance, il écoute toujours ce que les autres lui disent de faire. Le curieux est qu’il écoute Dora alors que celle-ci change d’avis comme de chemise. Il y a là un aspect très particulier de la littérature dardienne : l’homme est le plus souvent indécis, manipulable, et s’en remet pour les décisions importantes à l’avis de sa femme ou de celle qu’il aime. On trouve à cette époque, ce type de caractère dans Rendez-vous chez un lâche, ou encore dans Les yeux pour pleurer. Le fait d’ailleurs que le personnage falot soit interprété par Philippe Nicaud ajoute un air de déjà vu : en effet, c’est lui qui interprétait l’amant mollasson et opportuniste de Gloria dans Le dos au mur. Cet aspect « petit garçon » est encore plus souligné quand il s’en remet à la protection de Gustave et de sa famille. La sensibilité un peu féminine de Pierrot est soulignée lors de la partie de pêche avec Gustave lorsqu’ils perçoivent les rumeurs d’une chasse à courre. On voit que même à partir d’une histoire sans trop d’imagination, Dard recycle aussi une partie de ses propres obsessions.

     En légitime défense, André Berthomieu, 1958 

    Pierrot a tué Albert 

    L’ensemble est assez platement filmé, il ne faut pas compter sur Berthomieu pour voir des mouvements de caméra savants ou des travelings audacieux, quoique les réalisateurs de la Nouvelle Vague ne soient pas non plus des techniciens de qualité. Il faut cependant remarquer la scène de la fusillade à l’intérieur du garage qui fait preuve d’inventivité en montrant Gustave qui poursuit une automobile en prenant l’ascenseur et en tirant de manière continue, jusqu’à finalement liquider Bob d’une balle entre les deux yeux. Il y a aussi quelques idées de décors intéressantes, comme cet atelier d’imprimerie planqué dans un recoin d’une traverse et qui fabrique des faux papiers. Le procès parait long, filmé sans  grâce, avec des effets de manche plutôt téléphonés entre le procureur et l’avocat de la défense qui ne font plutôt perdre le fil de l’intrigue que de la souligner. Du côté cinématographique il n’y a donc pas grand-chose à en tirer. Mais c’est aussi un film avec un assez faible budget à qui on peut pardonner beaucoup de choses.

     En légitime défense, André Berthomieu, 1958 

    Il se retrouve dans le box des accusés 

    La distribution est construite autour d’acteurs chevronnés, mais sans glamour particulier. En tête on trouve Bernard Blier dans le rôle plan-plan de l’inspecteur Gustave. A cette époque il tournait beaucoup, en 1958 il ne tournera pas moins de huit longs métrages ! Il a tout joué, des gangsters et des policiers, des hommes lâches ou courageux. Il a une présence et une voix. Il tient le film. Philippe Nicaud est comme on l’a dit plus haut. Lui aussi tournait beaucoup, avec une prédilection pour les rôles de jeune homme manquant de caractère. Il était plutôt bon acteur, mais manquait beaucoup de charisme ce qui l’a sans doute bloqué dans le cours de sa carrière cinématographique. Maria Mauban interprète Dora. Elle avait remplacé sur ce film Barbara Laage mais elle retrouvera encore un rôle dans un film adapté de Frédéric Dard, Béru et ces dames sous la direction de Guy Lefranc. Elle aussi avait souvent interprété des filles légères ou très délurées. Disons qu’elle tient son rang. Les seconds rôles sont conformes aux standards du film noir façon Pigalle : on trouve Daniel Cauchy dans le rôle de Dédé, Robert Dalban dans le rôle d’Albert le Caïd. Il est étonnant de méchanceté et de hargne, alors que d’ordinaire il est plutôt dans le registre de l’homme ordinaire. Et puis il y a Pierre Mondy dans le rôle de Bob. Il est excellent dans le jeu de la violence rentrée et de l’ironie glacée.

     En légitime défense, André Berthomieu, 1958 

    Bob et Dédé veulent la peau de Pierrot 

    Ce n’est donc pas un très grand film, même si son parfum d’époque lui donne un cachet particulier. Il a eu tout de même son petit succès en France du moins où il a fait plus d’un million d’entrée. La critique l’a évidemment toujours boudé, comme tous les films de Berthomieu. Mais c’est assez représentatif d’un certain cinéma de distraction sans grande prétention et aussi représentatif des besognes auxquelles s’astreignait Frédéric Dard jour après jour pour remplir son escarcelle et déverser sur un public de plus en plus vaste ses excès d’imagination.

     En légitime défense, André Berthomieu, 1958

    Gustave est arrivé à temps

    « Les délinquants, Delincuentes, Juan Fortuny, 1957Sursis pour un vivant, Victor Merenda, 1959 »
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