• Ernest Mandel, Meurtres exquis, une histoire sociale du roman policier, La brèche, 1988

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    Ernest Mandel (1923-1995) est un théoricien trotskyste qui a beaucoup écrit sur l’économie. Il a la particularité de s’être presque toujours trompé dans ses prédictions en la matière, ce qui est au fond le quotidien des économistes qu’ils soient de gauche ou qu’ils soient de droite d’ailleurs. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici. C’est en tant que lecteur de romans policiers qu’il nous livre ses propres réflexions sur l’évolution d’un genre. Tout le monde sait bien que le roman policier moderne a à voir avec l’évolution de la société et que parfois il prend une tournure très critique, décrivant les tares d’une société cupide et dégénérée. L’exemple de Dashiell Hammett est emblématique de la chose, et tout le monde s’y réfère. Manchette, mais bien d’autres avant lui, et Mandel ne coupe pas à ce passage presqu’obligé.

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    Mais l’ambition de Mandel est autre. Il ne voit pas dans le roman policier une possibilité défensive contre la culture capitaliste. Il y voit le simple produit de celle-ci. La démarche est un peu curieuse, parce que, à ce compte-là, on peut dire que la théorie de Marx est une simple marchandise produite par le capitalisme pour un marché un peu singulier. Il va donc aborder l’histoire du polar, d’ailleurs sans trop s’occuper de distinguer le roman noir du roman policier, du point de vue de l’évolution du mode de production capitaliste. Il en brosse l’historique, suppose que c’est d’abord une forme bourgeoise et que celle-ci se transforme avec la crise économique des années trente et aussi sous la pression de la montée en puissance d’une classe ouvrière et urbaine de plus en plus instruite et qui a besoin de délassements.

    Un premier défaut apparait dans cette construction un peu malheureuse, c’est que si elle s’intéresse à la demande et son évolution, elle fait l’impasse sur l’offre. En effet, si le marché a explosé, il a fallu trouver des auteurs nouveaux, et ces auteurs nouveaux, n’étaient pas n’importe lesquels, ils ne venaient pas des classes supérieures – le cas d’Hammett est emblématique – ils avaient donc une sensibilité plus populaire, ils avaient des réflexes et un langage qui les mettaient à l’écoute du petit peuple de la rue, ce n’est pas sans raison si le roman noir, dans ce qu’il a de meilleur est parfois proche de la littérature prolétarienne. Il amène de nouvelles figures, de nouvelles attitudes et de nouveaux mythes en rupture avec celles de la littérature blanche.

    S’il accorde une place très disproportionnée au roman à énigme, il ne s’intéresse guère à toute cette partie du roman noir, Jim Thompson, expédié en deux lignes, Charles Williams ou encore Peter Duncan. Il a une vision assez mécaniste et considère que le roman d’espionnage est un simple succédané du roman policier. De grands pans de la littérature policière sont laissés de côté, par exemple toute cette littérature qui met en scène des voyous, avec un langage, des codes spécifiques. Mandel considère seulement le crime organisé comme un reflet de la société bourgeoise.

    Si bien sûr il est évident et facile de regarder le roman policier et son évolution comme un reflet de la société, cela n’épuise pas le problème. Le rigide Mandel avance que la conscience de classe est très insuffisante chez Thompson et Hammett par exemple, et même chez Manchette qu’il qualifie de gauchiste – le même Manchette qui à son tour détestait les gauchistes façon trotskyste. Et donc de façon concomitante il en déduit que tout le roman policier est forcément bourgeois ! Mais il oublie une chose à mon sens fondamentale c’est que le roman policier, dans ce qu’il a de meilleur, analyse aussi l’ambiguïté de la nature humaine. La grande nouveauté du roman policier, son côté subversif aussi, c’est de méditer sur la nature du mal, non seulement comme le résultat du fonctionnement de la société, mais aussi comme quelque chose qui fonde le lien social ! Avec ce manque de pensée dialectique, il en arrive à considérer que seul le néo-polar, tel qu’il s’est déployé au début des années soixante-et-dix est vraiment une littérature de rupture, tout le reste est seulement un miroir et aussi une manière de maintenir l’ordre existant.

     

    Finalement, c’est la rigidité de la grille de lecture mise en œuvre par Mandel qui plombe l’ouvrage, préfacé pourtant par Jean-François Villard qui, dans ses romans du moins, a fait preuve d’un peu plus de prudence.

    « Une femme en péril, The house on Carroll Street, Peter Yates, 1988Benoît Tadié, Le polar américain, la modernité et le mal, PUF, 2006 »
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