• Frédéric Dard et Pierre Dac

    Pierre Dac qui a eu une célébrité très grande dans les années cinquante et soixante grâce à ses feuilletons radiophoniques – au moment où s’émancipe une littérature populaire – a été une influence décisive de Frédéric Dard, aussi bien dans les petites histoires qu’il écrivait pour des magazines que pour la saga de San-Antonio. On pourrait dire qu’il a été son professeur en loufoquerie. Considéré Frédéric Dard comme son élève ne veut évidemment pas dire que San-Antonio n’a pas son originalité. Mais Frédéric Dard était comme une éponge, et écrivant beaucoup il ressortait aussi tout ce qu’il avait emmagasiné dans ses lectures. Il va de soi que les deux œuvres sont très différentes. Elles ont des points de convergence. D’abord cet amoureux du feuilleton. A ce propos Pierre Dac cite Ponton du Sérail – en remplacement de Ponson du Terrail – vocable que Frédéric Dard reprendra à son compte.

      Frédéric Dard et Pierre Dac 

    Frédéric Dard recevant le Prix Gaulois en 1965 pour Le Standinge, à gauche, Pierre Dac 

    La manière rapide et cavalière d’écrire les San-Antonio fait que Frédéric Dard emprunte et détourne tout et n’importe quoi, les facéties de Pierre Dac, mais aussi les poètes sérieux, ceux des manuels scolaires. Il le fait le plus souvent sans le dire. Et relever tous les détournements que Frédéric Dard réalisa des grands auteurs serait un travail de Titan.

    L’écriture de Frédéric Dard a toujours été en constante évolution. Elle n’est jamais fixée. Ou alors seulement par période. Dans les années cinquante, je dirais à partir de 1954, Frédéric Dard va s’émanciper peu à peu de Peter Cheney et du style série noire anglo-saxon. C’est à cela que lui servent les lectures et le travail avec Albert Simonin, mais c’est aussi la lecture des romans loufoques de Pierre Dac parus en 1953 et en 1954 chez André Martel.

      Frédéric Dard et Pierre Dac

    Quels sont les emprunts de Dard à Pierre Dac ? D’abord la frénésie sexuelle qui est assez absente des San-Antonio avant la deuxième partie des années cinquante. Il y a chez Dac des personnages qui anticipent tout à fait les débordements béruréens. N’oublions pas que dans ses débuts Bérurier est un pauvre garçon, cocu et mal dans sa peau. Ce n’est qu’au fil des épisodes qu’il va s’émanciper et découvrir sa voie. Mais ce sont tous les romans de Pierre Dac qui sont travaillés par une boulimie sexuelle, avec une attention particulière pour le côté féminin de cette affaire.

    Il y a ensuite une manière de fabriquer des noms, aussi bien des noms propres que des noms d’objet. Les noms de lieux et les noms de personnes qui sont inventés par les deux auteurs s’inscrivent dans une référence directe à la France profonde et encore paysanne. Les pédicures de l’âme se passe dans le lyonnais à Villeneuve-la-vieille. Cette façon de nommer montre à la fois un attachement à l’idée d’une France rurale et éternelle, et une sorte de dénigrement parce qu’elle est assez peu moderne.

    Ils ont également la même manière absurde de nommer les objets de haute technologie qui à la fois les fascinent et les inquiètent. Chez les deux auteurs on trouvera également une manière désinvolte de se moquer de la rapacité et des exigences de leurs éditeurs. Il y aussi une manière similaire de se moquer des philosophes et de ceux qui usent de leurs connaissances pour asseoir une forme de pouvoir. Et bien sûr même si c’est avec un peu de retard, Frédéric Dard rejoindra son aîné dans la critique des formes hiérarchiques.

    Enfin on pourrait rajouter une manière mélancolie de tout tourner en dérision, y compris et d’abord leur propre production. Mais Pierre Dac est celui qui ose avant Frédéric Dard, ne serait-ce que parce qu’il est son ancien, il avait vingt-huit ans de plus. Il y aussi une manière qui est commune de se moquer des gens de la haute et de se méfier à priori des hommes politiques, et finalement de garder une attention pour les gens du peuple.

     Frédéric Dard et Pierre Dac
    Frédéric Dard et Pierre Dac 

    Henry Blanc illustra Pierre Dac et San-Antonio 

    Mais il est possible également que Pierre Dac se soit lui aussi inspiré de Frédéric Dard. En effet en septembre 1951 ce dernier publie une nouvelle assez grivoise L’inébranlable dans la revue légère Minuit Pigalle. Or on retrouvera une allusion très nette à un autre inébranlable dans Du côté d’ailleurs où on découvre le Club des Onanistes (C.D.O.). Je ne sais pas si ces deux grands auteurs se sont vraiment connus, en tous les cas ils étaient faits pour s’entendre. Ils se rencontreront au moins une fois pour la remise du Prix gaulois de 1965. L’année d’avant c’est Pierre Dac qui avait obtenu ce prix pour les chroniques de L’os à moelle. Ce prix littéraire était doté de trois paquets de Gauloises et de douze bouteilles de Côtes-du-Rhône !

    Frédéric Dard et Pierre Dac

    Evidemment les différences entre les deux hommes restent énormes. D’abord parce qu’ils ne viennent pas du même univers. Pierre Dac travaille pour la radio, se produit dans des cabarets, Frédéric Dard œuvre pour produire des livres populaires en quantité. Il restera toujours dans le cadre de l’intrigue policière. Le ton général des romans de Pierre Dac reste un peu détaché, pince-sans-rire si on veut. Dard est plus direct et en appelle le plus souvent à ses lecteurs. Et dans la deuxième partie de son œuvre sanantoniesque, il sera bien plus créatif que n’importe qui dans le vocabulaire puisqu’il créera ce savant mélange d’argot parisien d’avant-guerre et de néologismes.

     

    La conclusion est évidente, comprendre San-Antonio ça passe aussi par la lecture réjouissante de Pierre Dac.

     

    PS Merci à Jacques pour la photo

    « Un homme à abattre, Philippe Condroyer, 1967Le voleur, Louis Malle, 1967 »
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