• Frédéric Dard, La dynamite est bonne à boire, Fleuve Noir, 1959

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    Curieusement le roman de B. Traven, La charrette, m’a rappelé l’excellent ouvrage de Frédéric Dard, La dynamite est bonne à boire qui date de 1959. Il semble avoir été écrit dans la foulée d’un voyage entamé en 1958 aux Etats-Unis et au Mexique. Ce voyage amènera Dard à écrire d’autres titres qui se passent sur le continent américain et qui débordent vers le Sud, comme Ma sale peau blanche, pour la collection « Spécial Police », ou sous le nom de Patrick Svenn Vengeance de l’inconnu. On va trouver dans La dynamite est bonne à boire des histoires de mules, mais aussi des histoires de mineurs qui vont tout perdre dans un système d’endettement semblable à celui que Traven décrit. Il est probable que Dard ce soit inspiré de Traven, même si la dynamique du récit est différente, on y trouve les mêmes oppositions de classes et la même misère dont on ne peut sortir. Après tout le film de John Huston, Le trésor de la Sierra Madre, avait été un très grand succès et avait mis en lumière l’écrivain Traven. Cet ouvrage est un de ceux qui montrent aux sceptiques que Dard avait aussi une conscience sociale, même si il ne la portait pas en bandoulière, et même si elle n’était guère structurée autour d’une vision politique subversive comme chez B. Traven.

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    L’action se passe apparemment, sans que ce soit dit aux confins du Pérou. Santos est un très jeune garçon qui s’est fait enrôler dans le travail harassant d’une mine d’argent d’où il n’a aucune chance de s’en sortir. Les mineurs y usent leurs forces et surtout se font voler par l’administration de la mine. Mais dans cette atmosphère morose, Santos va trouver la lumière et l’amour dans la femme du capataz, cette espèce de contremaître qui règne sur la petite communauté des mineurs. Consuelo veut aussi fuir, ancienne prostituée, plus âgée que Santos, elle est sensible au charme de celui-ci. Tout va se dénouer quand Santos décide de se pendre. Il n’en mourra pas et avec un borgne, compagnon de misère, ils décident de voler deux mulets pour passer au Chili. Consuelo qui lui a confié toutes ses économies – de l’argent détourné des poches de son mari – le rejoindra par la suite. Cette fuite va prendre des allures de cauchemar. Poursuivis par les soldats lancés à leurs trousses, un indien tentera de leur voler leurs mulets. Santos le tuera. Mais les surprises ne sont pas finies, Oruro se retourne contre Santos et menace de le tuer car il a passé un accord avec le capataz qui veut lui aussi la peau de Santos puisqu’il sait maintenant que Consuelo a décidé de s’enfuir avec lui. La fin sera elle aussi inattendue.

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    Les mines d’argent du Pérou sont toujours de haut-lieux de la misère

     

    C’est un roman un peu étonnant dans la série des « spécial police » signés Frédéric Dard qui sont le plus souvent excellents, mais généralement urbains et nocturnes. En effet pour reprendre la terminologie de Dominique Jeannerod, ce n’est pas « un roman de la nuit », mais plutôt un roman solaire. La chaleur cette fois mine tout, dessèche les corps et les cerveaux. Les vautours poursuivent les fuyards sur les crêtes de la Cordillère des Andes. C’est un roman âpre et dur, violent.

    L’écriture est remarquable, sobre et précise. Dard arrive avec une économie de mots aussi bien à camper le décor de cette aventure de la misère avec une description précise de la psychologie et des sentiments des principaux protagonistes. L’autre point fort du récit est le retour du mulet chargé d’un cadavre enveloppé dans un poncho. C’est le point de vue de la bête qui a peur dans la montagne, guettée par les vautours qui ont repéré le cadavre. Le retour à la mine est un calvaire décrit un  peu à la manière de Louis Pergaud dans De Goupil à Margot. Il y a une compassion étonnante dans ces passagers singuliers où Dard décrit la souffrance de plus en plus insupportable du mulet.

    Une place importante est accordée à la pendaison de Santos. Cette forme de suicide hanta tellement Frédéric Dard, on la retrouvera dans un San-Antonio, Du sirop pour les guêpes, en 1960, et lui-même se laissera aller à cette fantaisie en 1965 – aventure qu’il conta dans C’est mourir un peu manquant y laisser sa vie. Santos aussi s’en tirera et y trouvera une sorte de rédemption. Ce petit ouvrage en effet brasse de très nombreux thèmes que Frédéric Dard avait l’habitude de traiter dans les années cinquante, l’amitié trahie, mais aussi la possibilité de refaire sa vie grâce à la lumière que peut apporter l’amour passion d’une femme.

    Cet ouvrage a eu une douzaine de rééditions, la dernière datant de 2013. Ce qui est la preuve qu’il a bien traversé les années et que son public se renouvelle. Et après tout il vaut mieux lire ou relire La dynamite est bonne à boire que la dernière livraison du sinistre Houellebecq.



     

     

    Dominique Jeannerod, Les romans noirs d’un auteur fleuve, in,  Romans de la nuit, Fleuve noir, 2014.

    Roman pour lequel il avait eu le prix Goncourt en 1910 et que Frédéric Dard avait certainement lu dans sa jeunesse.

    Cet ouvrage paru chez Plon en 1967. Il n’eut pas de succès, et ne fut jamais réédité, probablement parce que Dard n’avait pas envie de revenir sur un passé douloureux.

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