• Frédéric Dard, Romans de la nuit, Omnibus, 2014

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    On vient de rééditer Frédéric Dard en Omnibus. Ce qui est une manière de prendre au sérieux les romans noirs qu’il écrivit pour la collection Spécial Police. Si San-Antonio est largement reconnu comme un grand écrivain, on manifeste un peu plus d’indifférence à ses romans signés Frédéric Dard pour la collection Spécial Police. Et pourtant ce sont des romans noirs excellents et qui possèdent une unité de ton, un style très particulier. Peu ont souligné leur importance dans l’histoire du roman noir, Dominique Jeannerod bien sûr, mais aussi François Guérif. C’est donc ici l’occasion de redonner sa place à Frédéric Dard comme un des plus grands auteurs français de romans noirs au côté de Léo Malet, de Boileau et Narcejac d’André Héléna, Jean Amila, José Giovanni ou encore Auguste Le Breton. Les années peuvent bien passer, ces romans noirs signés Frédéric Dard se lisent toujours aussi bien. Pendant très longtemps Frédéric Dard disait s’ennuyer à écrire des « San-Antonio ». Pour lui la possibilité d’écrire des romans noirs publiés sous son nom était bien plus qu’une récompense, c’était une manière de revenir à ses ambitions littéraires premières. Tous ces romans ont été écrits très vite, mais la grande quantité produite, le fait qu’ils marchent assez bien, notamment en générant des droits cinématographiques, laisse entendre que Frédéric Dard cherche aussi à se débarrasser de San-Antonio. Mais le succès immense de ce dernier l’en empêchera.

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    La première édition de Des yeux pour pleurer 

    Comme le souligne Jeannerod dans sa présentation, ces romans ont été écrits sur une très courte unité de temps, entre 1951 et 1966. Mais en réalité la meilleure période de ces « romans de la nuit » est encore bien plus brève, elle dure seulement de 1956 à 1962. Avant cette date, le style « noir » de Frédéric Dard se cherche encore, et même Les salauds vont en enfer est encore démarqué des romans américains, en outre, adapté de sa propre pièce de théâtre, le style n’est pas des plus attachants. C’est en 1956 avec Délivrez nous du mal qui sera porté à l’écran sous le titre Le dos au mur, qu’il va entamer une série d’une grande richesse qui peut-être rapprochée à la fois de William Irish et de Boileau et Narcejac, plutôt que de Simenon dont il se revendiquait l’héritier et le disciple. Cette série s’achèvera en 1962 avec Le cahier d’absence qui est le dernier chef-d’œuvre de cette série vénéneuse, neurasthénique et désespérée. Bien sûr formellement il essaiera de retrouver cette  inspiration avec Refaire sa vie ou Une seconde de toute beauté, et même encore dans des grands formats jusqu’en 1976, jusqu’à ce qu’il abandonne cette idée d’écrire et de publier sous son nom véritable. Mais il n’atteindra plus jamais les sommets dans le roman noir.

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    De son voyage aux Etats-Unis Frédéric Dard ramènera l’étrange Ma sale peau blanche

    C’est encore plus les années 1958 et 1959 qui sont exemplaires de la singularité de l’œuvre de Frédéric Dard. Là il y a une créativité très diversifiée, et probablement, alors que les San-Antonio l’emmerdent, c’est là qu’il croit qu’il va faire étalage de ses dons d’écrivains. C’est Ma sale peau blanche, une histoire qu’il ramène de son voyage aux Etats-Unis, c’est encore Une gueule comme la mienne où il aborde le thème de la collaboration – et indirectement de Céline – Toi qui vivais, meurtre plus classique, mais Rendez-vous chez un lâche qui traite directement de l’homosexualité, La dynamite est bonne à boire, qui se passe dans un pays d’Amérique latine où les hommes sont surexploités, Comaroman qu’il imagine en passant par Hambourg pour  y concocter un film assez faible de contenu, La fille de Hambourg et puis encore Les scélérats, un roman sur la lutte des classes et l’émergence des banlieues.

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    Production de Frédéric Dard signées de son nom en petits formats 

    Il y a d’ailleurs dans la plupart de ces romans une dimension sociale très marquée, et d’autant plus prégnante qu’ils sont écrits à la première personne du singulier.

    Jeannerod dans sa courte présentation rappelle tout ce que les romans de Dard dans la collection Spécial Police doivent à sa propre fréquentation des milieux du cinéma. Ce qui aura forcément une incidence sur son style. En effet ce qu’il y a de remarquable dans ces « romans de la nuit », c’est d’abord l’économie de moyens, une manière d’aller droit au but. Ce sont des romans brefs, entre 30 000 et 35 000 mots, écrits d’une façon très sèche et où cependant les sentiments affleurent. Cela peut du reste l’entraîner vers un sentimentalisme comme Des yeux pour pleurer, qui est contrebalancé par un cynisme à toute épreuve. Frédéric Dard n’a pas besoin de beaucoup de mots pour camper un décor, décrire une ambiance. Ce qui lui permet de se concentrer plus facilement sur le désordre mental de ses personnages.

    L’ensemble publié par Omnibus est fait de 7 romans, avec la volonté de couvrir l’ensemble de la période. Les romans retenus l’ont sans doute été parce qu’ils ménagent des retours de situation très étonnants et déroutants. On pourra redécouvrir pour ceux qui ne le connaisse pas encore le très diabolique Cette mort dont tu parlais, qui a été porté à l’écran sous le titre de Les menteurs. C’est toi le venin ou Le Monte-Charge qui sont très bons aussi et qui sont liés à la carrière de Robert Hossein au cinéma sont bien mieux connus. Des yeux pour pleurer est manifestement inspiré de Sunset boulevard, le grand film de Billy Wilder, dont on dit que Frédéric Dard aurait écrit la novellisation sous le nom d’Odette Ferry. L’homme de l’avenue est la novellisation d’un sketch que Frédéric Dard avait écrit pour le film de Gérard Oury, Le crime ne paie pas. C’est peut-être le moins personnel de l’ensemble, le moins sentimental aussi, puisqu’en effet dans les autres romans présentés ici, la passion l’emporte sur la raison le plus souvent et engendre le crime. La pelouse existe dans un univers onirique où s’oppose le sud de la France, brulant, et le nord de l’Europe, puisque le héros se retrouve en Ecosse à Edinburg où la pluie domine. Le dernier, Une seconde de toute beauté, clôture l’ensemble, c’est encore une histoire de passion qui tourne très mal bien sûr. C’est aussi un peu l’adieu de Frédéric Dard à ce domaine. En effet, les ouvrages suivants qu’il va signer Frédéric Dard, vont être différents, moins neurasthéniques et plus cruels aussi.  

    On souhaite évidemment qu’Omnibus continue dans cette voie et réédite dans ce format les autres « romans de la nuit », il y a d’autres pépites à redécouvrir pour les amateurs de romans noirs.

     

    Liste des « romans de la nuit » publiés par Frédéric Dard

     

    Du plomb pour ces demoiselles, Spécial Police 15, 1951

    Les salauds vont en enfer, SP 87, 1956

    Délivrez-nous du mal, SP 100, 1956)

    Les Bras de la nuit, SP 102, 1956

    Le Bourreau pleure, SP 109, 1956, Grand prix de littérature policière 1957

    Cette mort dont tu parlais, SP 115, 1957

    On n'en meurt pas, SP 122, 1957

    Le Pain des fossoyeurs, SP 127, 1957

    C'est toi le venin, SP 135, 1957

    Des yeux pour pleurer, SP 142, 1957

    Ma sale peau blanche, SP 148, 1958

    Une Gueule comme la mienne, SP 154, 1958 

    Le Tueur triste, SP 167, 1958

    Toi qui vivais, SP 178, 1958)

    Coma, SP 185, 1959 

    Les Scélérats, SP 197, 1959 

    Rendez-vous chez un lâche, SP 204, 1959

    La dynamite est bonne à boire, SP 210, 1959 

    Les Mariolles, SP 227, 1960

    Puisque les oiseaux meurent, SP 241, 1960

    L'Accident, SP 247, 1961 

    Le Monte-charge, SP 253, 1961

    Le Cauchemar de l'aube, SP 271, 1961

    Le Cahier d'absence, SP 289, 1962

    L'Homme de l'avenue, SP 301, 1962 

    La Pelouse, SP 325, 1962 

    Quelqu'un marchait sur ma tombe, SP 348, 1963

    Refaire sa vie, SP, 1965

    Une seconde de toute beauté, SP, 1966

     

    San-Antonio et son double, PUF, 2010.

    Du polar, Payot, 2013

    Il me semble d’ailleurs que le succès de San-Antonio après la publication de L’histoire de France vue par San-Antonio est aussi une des raisons (avec une situation familiale compliquée) de sa tentative de suicide en 1965.

    « Jérôme Pierrat, Parrains de cités, La manufacture de livres, 2014La proie, Cry of the city, Robert Siodmak, 1948 »
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