• Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973

    Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973 

    C’est l’avant dernier film d’Hitchcock qui restait à ce moment-là sur trois échecs cinglants, Marnie, Torn curtain et Topaz, non seulement ils avaient été des bides noirs, mais la critique les avait boudés. Clairement Hitchcock se trouvait sur la pente déclinante, plus de monde ne voulait lui confier des budgets importants. Manifestement découragé, il retourna en Angleterre pour essayer de se refaire une réputation. Pour cela il choisit un sujet qu’il devait penser de tout repos, une histoire d’étrangleur, à la fois inspirée de son succès de l’époque du muet, The Lodger[1],  mais aussi du film de Richard Fleischer, 10 Rillington Place qui avait bien marché et que la critique avait beaucoup apprécié. Notez que le livre de Ludovic Kennedy qui donna naissance au film de Richard Fleischer[2] avait attiré l’œil d’Hitchcock, et il avait envisagé de le porter lui-même à l’écran. Devant le refus du studio, il avait aussi longuement travaillé un scénario intitulé déjà Frenzy, sur le thème d’un étrangleur semblable à Christie, mais qui aurait été dépaysé aux Etats-Unis, ce scénario qu’il envoya d’ailleurs à François Truffaut semblait mauvais à tout le monde, même à Truffaut qui n’était pas très difficile avec Hitchcock, et il fut donc renvoyé aux oubliettes comme un avatar de Psycho.

    Mais après les deux échecs des films d’espionnage, il fallait bien qu’il se fasse une raison et qu’il se tourne Le scénario est ici d’Anthony Shaffer, romancier et scénariste qui s’est spécialisé dans le genre roman à énigme, il fera d’ailleurs plusieurs adaptations des aventures d’Hercule Poirot, mais il a aussi écrit Sleuth une pièce que Joseph L. Mankiewicz portera à l’écran d’une manière brillante, quoiqu’un peu artificielle, avec Michael Caine et Laurence Olivier et qui sera tourné juste l’année d’avant Frenzy. Avec ce film, Hitchcock tentait de moderniser un peu son style. On dit qu’il avait beaucoup vu vers cette époque des films de la Nouvelle Vague, et même d’Antonioni ! Blow Up fut une source d’inspiration à contre-temps pour Hitchcock, en effet quand il démarra le tournage de Frenzy, la mode de l’Angleterre était passée. En tous les cas il voulait faire un film sans vedette, presque minimaliste. 

    Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973 

    Un cadavre est retrouvé dans la Tamise 

    Un cadavre est découvert dans la Tamise, étranglé par une cravate. Dick Blaney est un barman acariâtre et emporté qui se fait virer de son emploi de barman parce qu’il boit. Il doit donc faire ses adieux aussi à Barbara qui travaille avec lui et avec qui il a une relation amoureuse. En chemin il croise son ami Rusk, un riche grossiste en fruits et légumes qui lui propose de l’aider financièrement et qui lui conseille de miser sur une jument à 20 contre 1. Mais le fier Blaney ne suit pas ce conseil, et surtout il n’a pas d’argent pour miser. Or le cheval gagne, ce qui accroit son désarroi car il se sent sur la pente déclinante avec peu de moyens de s’en sortir. Il va cependant retrouver son ancienne épouse, Brenda, qui le sachant désargenté l’invite à dîner. Mais elle ne l’accueille pas chez lui, et il doit aller dormir à l’armée du salut. Là il apprendra qu’elle lui a mis d’autorité de l’argent dans sa poche. Le lendemain, Rusk qui se fait passer pour un certain Robinson va se rendre à l’agence matrimoniale prospère de Brenda. Il est à la recherche de femmes plutôt spéciales, mais Brenda refuse. Comme elle est seule dans l’agence, sa secrétaire est partie déjeuner, il la viole et l’étrangle. Blaney arrive juste après que Rusk soit parti. L’agence étant fermée, il repart, mais la secrétaire de Brenda arrive juste à ce moment-là. Découvrant le cadavre, elle prévient la police qui croit à la culpabilité de Blaney, surtout qu’il avait la réputation d’un homme violent. Blaney va retrouver Barbara et s’installe à l’hôtel avec elle. Mais le porteur de bagages le dénonce à la police. Il fuit encore avec Barbara et se réfugie chez les Porter. Si le mari le croit innocent, son épouse au contraire ne veut rien savoir et voudrait bien qu’il s’en aille. Barbara s’en va trouver Rusk qui lui propose de la loger avec Blaney chez lui. Il l’invite à monter, puis il l’étrangle. La nuit il cache son cadavre dans un sac de pommes de terre. Mais il s’aperçoit qu’il n’a plus son épingle de cravate. Il va aller la récupérer dans le camion qui démarre et l’emmène avec lui. Il réussit à descendre du camion, mais celui-ci à fait tomber les pommes de terre sur la route, éveillant la police. Le lendemain, les époux Porter qui ont appris le meurtre de Barbara, vont se séparer de Blaney, celui-ci se réfugie alors chez Rusk qui directement le vend à la police. Blaney est pris, et il passe en jugement, il est condamné à la prison. Il va cependant s’en évader en se faisant hospitaliser. Il va partir à la recherche de Rusk pour le tuer. Il arrive chez lui, juste au moment où Rusk vient de commettre un nouveau meurtre. Mais la police intervient, et Rusk va être arrêté. 

    Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973 

    Blaney vient de se faire virer de son boulot de barman 

    On passera volontiers sur les aberrations du scénario. Certes une histoire à suspense n’a pas pour objectif une vérité documentaire, mais il faut bien que le spectateur y trouve une certaine logique. L’accumulation de trop nombreuses coïncidences plombe complètement l’ensemble. Par exemple, à la fin, bouclée à la va comme je te pousse, non seulement Blaney s’évade le jour même où Rusk commet un nouveau meurtre, mais en outre, la police arrive exactement au moment où Rusk revient avec une malle pour embarquer le nouveau cadavre. Ça fait beaucoup. On ne sait pas très bien ce qu’a voulu faire Hitchcock ici. Les personnages manquent d’épaisseur. Le tueur est assez peu convaincant parce qu’on ne sait rien du tout de ses motivations, si ce n’est qu’il est vaguement désigné comme un pervers. Blaney n’est pas très sympathique non plus. Le scénario reprend d’ailleurs des éléments de son profil psychologique à 10 Rillington Place, la violence du personnage, cette facilité à endosser le rôle du coupable, son côté frustre et maladroit. Donc il reste le seul thème un peu ressassé par Hitchcock du faux coupable. C’est un peu léger. De temps à autre le scénario s’égare sur les rapports compliqués entre les hommes et les femmes. Par exemple les époux Oxford s’affronte à fleuret moucheté autour du contenu des repas, la femme s’essayant à lui mijoter de la soi-disant cuisine française, alors que lui voudrait bien manger des saucisses et des pommes de terre. C’est le fameux humour d’Hitchcock que pour ma part je trouve très niaiseux. Ça tire en longueur et plombe le récit. Il y a aussi une ébauche de trio entre Barbara, Blaney et Forsythe leur patron qui est gravement jaloux. Bref l’histoire manque autant de fond que de squelette. 

    Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973 

    Rusk s’enferme avec Brenda et lui fait part de son désir sexuel 

    Ce qui frappe au premier abord dans ce film, c’est sa laideur : les acteurs sont laids, les femmes particulièrement, les couleurs sont laides et mal accordées. Et si ce film n’avait pas été signé Hitchcock on n’en parlerait même pas. Certes nous sommes au début des années soixante-dix, mais on n’est pas obligé pour autant d’adopter des couleurs aussi criardes histoire de faire moderne. On a vu avec 10 Rillington Place qu’au contraire Richard Fleischer avait choisi une certaine forme de classicisme. Hitchcock n’en est plus à indiquer les tendances nouvelles dans la mise en scène, mais plutôt il essaie péniblement de les suivre. Il y a bien des critiques qui ont essayé de sauver ce film de l’opprobre générale, par exemple Jean-François Tarnowski[3], mais il n’a convaincu que lui-même et ceux qui pensent que tout ce qu’a pu faire et réaliser Hitchcock est forcément maitrisé et excellent. Pour ce faire Tarnovski a tenté de ramener le débat sur le terrain de la pure mise en scène, et donc de la forme, comme si celui-ci pouvait être séparé du reste du projet. C’est d’ailleurs sur ce terrain glissant que péchait particulièrement Hitchcock : ce souci de la forme lui évitait de se pencher sur la pertinence de ces sujets. Mais comme le soulignait le lucide Jan-Pierre Melville dans ses entretiens avec Rui Nogueira, un film n’est réussi que si trois aspects sont réunis : un bon scénario, une solide mise en scène et des acteurs performants[4]. Si certaines scènes sont bien maitrisées comme ces longs travellings qui suivent le parcours de Blaney au milieu du marché des fruits et légumes, d’autres frisent le ridicule total, comme le déjeuner de l’inspecteur de Scotland Yard. C’est ennuyeux au possible cette sorte d’humour sur les façons de manger des britanniques. Il y a un long travelling arrière dans la descente d’escalier lorsqu’on abandonne Barbara à son sort chez Rusk. C’est techniquement intéressant, mais comme cela n’ajoute rien au propos, on peut y voir une sorte de maniaquerie qui tourne à vide. Le rythme est d’ailleurs singulièrement mauvais. 

    Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973 

    Blaney tente de convaincre aussi bien Barbara que Hetty de son innocence 

    Les acteurs sont tout simplement calamiteux et laids. On comprend bien qu’Hitchcock voulait s’éloigner du glamour Hollywoodien, encore que ces derniers échecs l’y obligeaient plutôt, mais ce n’est pas une raison pour construire un casting aussi peu adapté. Jon Finch dans le rôle du nerveux Blaney est toujours un peu mollasson, comme s’il allait s’endormir. Certes il subit plus qu’il n’agit, mais ce n’est pas une raison pour le laisser aller à la dérive dans son jeu. Sur le tournage il s’est très mal entendu avec Hitchcock, ne se gênant pas pour dire combien il trouvait le scénario ridicule et les dialogues épouvantablement mauvais. Peut-être que les tensions entre Finch et Hitchcock expliquent pour partie l’échec du film. Barry Foster incarne le tueur en série Rusk. A l’origine Hitchcock voulait pour ce rôle Michael Caine, mais celui-ci déclina, sans doute parce qu’il savait qu’Hitchcock était sur la pente déclinante et que le scénario ne lui plaisait pas beaucoup. Hitchcock lui en voudra à mort[5]. Evidemment entre Barry Foster et Michael Caine, il y a un gouffre difficile à combler. Il fait pourtant des efforts. Mais il échappe difficilement à son coloriage violent, une chevelure jaune citron, des costumes tapageurs, etc. Les femmes ne sont pas plus gâtées. Ce film était la première réalisation où Hitchcock intégrait des plans de nudité féminine. Mais cela ne compense pas le fait qu’il ait choisi des actrices très britanniques mais aussi très disgraciées. Barbara Leight-Hunt incarne Brenda, l’épouse de Blaney, elle se donne beaucoup de mal, mais on ne voit que ses yeux globuleux qui lui sortent de la tête. Quand Rusk la viole, elle ne semble avoir que peut d’émotion. Le rôle de Barbara, l’amoureuse transie, est dévolue à Anna Massey. On se demande comment on peut donner un tel rôle à une femme sans menton et sans poitrine ! Seul Hitchcock pouvait oser ! L’acariâtre Hetty est interprétée par un autre laideron, Billie Withelaw. Mais celle-ci joue à contretemps. Même en Angleterre on pouvait trouver mieux. Par exemple Richard Fleischer avait utilisé l’excellente Judy Geesom, preuve aussi que sur cette île perdue au milieu des brumes on pouvait aussi découvrir des belles actrices talentueuses. La distribution se couvre de ridicule avec les rôles des policiers de Scotland Yard. Que ce soit Alec McCowen dans le rôle de l’inspecteur Oxford, ou Michael Bates dans celui de son adjoint Spearman, ils incarnent des caricatures de policiers anglais qui font peine à voir. 

    Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973 

    Rusk essaie de se débarrasser du cadavre de Barbara 

    La critique a été, à juste titre, féroce à la sortie de ce film, même si ici et là on a pu entendre les voix des inconditionnels pour louer les qualités du film, Truffault en tête. Et le film fut un échec commercial assez relatif parce que le budget était relativement faible, du moins pour un film d’Hitchcock. Certes le réalisateur n’avait pas bu le calice jusqu’à la lie, car son dernier film, Family plot sera encore un pire désastre. Cela sentait vraiment la fin d’une carrière faite de beaucoup de succès. Mais les temps avaient changé et Frenzy était plutôt désuet. Ce n’est que récemment que la critique a tenté une réhabilitation des derniers films d’Hitchcock, mais cela n’a pas été très convaincant. C’est le genre de film qui montre à quel point l’œuvre d’Hitchcock toute entière est surévaluée. Les années qui passent, en laissent voir les lacunes. A côté de ce film, sur un thème assez voisin, 10 Rillington Place apparait comme un chef d’œuvre de grâce et d’harmonie. 

    Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973 

    La femme de l’inspecteur Oxford indique à son mari qu’il s’est trompé

    Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973 

    Blaney va s’évader de l’hôpital 

    Frenzy, Alfred Hitchcock, 1973 



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/les-cheveux-d-or-the-lodger-alfred-hitchcock-1927-a130505632 

    [2] http://alexandreclement.eklablog.com/l-etrangleur-de-rillington-place-10-rillington-place-richard-fleischer-a135850500

    [3] « De quelques problèmes de mise en scène (à propos de Frenzy d'Alfred Hitchcock) », Positif n° 158, Avril 1974.  

    [4] Le cinéma selon Melville, Seghers, 1973.

    [5] Michael Caine, The Elephant to Hollywood, Hodder & Stoughton, 2010. Voir aussi Patrick McGilligan, Hitchcock, une vie d’ombres et de lumières, Actes Sud/Institut Lumière, 2010.

     

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