•  debord-1.png

    Il y a vingt ans Guy Debord disparaissait en mettant fin à ses jours. Depuis cette époque, il est devenu une icône de la radicalité, l’ultime héros de la négativité. Revendiqué aussi bien par la mouvance révolutionnaire que par les cercles littéraires germanopratins, il a connu un parcours très singulier. On connait assez bien le cinéaste, c’est d’ailleurs le seul titre qu’il revendiquera, et également son œuvre théorique, son rôle dans la création et le développement de l’IS. On oublie trop souvent qu’en dehors de son œuvre littéraire il a aussi produit un certain nombre d’objets dans le domaine des arts plastiques, il participa à plusieurs expositions en Europe. Ces œuvres, ces films furent produits comme une manière de négation de leur support. Hurlements en faveur de Sade, anti-film dans la tradition lettriste ne comportait aucune image. Il avait édité aussi un anti-livre, Mémoires avec l’aide de son ami Asger Jorn, ouvrage à la couverture de papier de verre comme pour l’isoler de tous les autres livres qu’on pouvait ranger dans une bibliothèques.

    debord-2.png 

    Anti-livre intitulé Mémoires

     

    Son domaine, dans la lignée de Lautréamont, était le détournement dont il en fit la théorie avec Gil J. Wolman dans la revue Les lèvres nues, revue animée par Marcel Marien, surréaliste belge et révolutionnaire dont il a beaucoup appris. Ce fut d’ailleurs un de ses premiers articles théoriques d’importance. Cette technique du détournement il l’utilisa aussi bien dans ses films que dans les « métagraphies » qu’il exposa, que dans ses ouvrages plus théoriques comme La société du spectacle.

    Personne ne s’est vraiment intéressé à l’œuvre artistique de Guy Debord, ou du moins on l’a traité comme quantité négligeable. Une des raisons en est qu’il s’est présenté lui-même comme la négation de toute pratique artistique, et qu’au début des années soixante il imposa un virage politique dans l’IS, excluant de fait tous ceux qui restaient encore attachés à une pratique artistique coupée de la vie même. En dehors des fameuses directives, les œuvres plastiques de Guy Debord se présentent comme des collages. Par exemple il découpera des éléments du plan de Paris et les présentera relié entre eux par des flèches de couleur pour en signifier la démarche d’une appropriation de l’espace. Cette démarche qu’il reproduit dans plusieurs « métagraphies » il l’emprunte à Jacques Yonnet qui la décrit dans son très bel ouvrage, Enchantement sur Paris, publié chez Denoël en 1954, comme lui ayant été rapportée par un brigand qui sera décapité et qui se promenait avec dans la poche des morceaux d’arrondissements de Paris reliés entre eux par des bouts de ficelle. Cette production est concomitante des réflexions de Debord et de ses amis sur la dérive et sur la notion de « psyhogéographie » qui essaie de dépasser les formes plus passives de réappropriation de l’espace urbain qu’on peut trouver par exemple chez les surréalistes français et plus particulièrement chez Louis Aragon dans Le paysan de Paris.

     debord-3.png

     

    Debord partage cette passion des collages avec Gil J. Wolman, une technique qu’on retrouvera aussi chez certains surréalistes et chez François Dufrène. Il en réussira un très beau en hommage à Jacqueline Harispe dite Kaki qui s’était suicidé en se défénestrant.

     

    debord-4.png

    Guy Debord produit Fragiles tissus, hommage à Jacqueline Harispe


     debord-5.png

    Catalogue de l’exposition à la galerie Taptoe en février 1957


    debord-6.png 

    Directive de Guy Debord 

     

    Si Debord voulait faire de sa vie une œuvre d’art plutôt que de produire des œuvres d’art, il n’en a pas moins produit un certain nombre d’objets artistiques et c’est sans doute ce goût qu’on retrouve d’ailleurs chez les surréalistes qui lui permit de donner toute son attention au graphisme particulier des textes de l’IS. C’était à l’époque quelque chose qui étonnait, les révolutionnaires étant plutôt habitué à négliger les formes de la présentation de leurs idées. C’est ainsi que la revue de l’IS se retrouva avec une couverture métallisée, sans illustration de couverture, mais avec des images empruntées ici et là, décalées par rapport à leur signification première. 

    debord-7.png

    Partager via Gmail

    votre commentaire
  •  debord 1

    Pour un penseur révolutionnaire, c’est une chose finalement assez rare que de devenir un héros de fiction. C’est pourtant ce qui est arrivé à Guy Debord, avant et après sa disparition. Si au début de cette étonnante carrière il apparait derrière un pseudonyme (Gilles), il va au fil du temps revivre sous son propre nom, ce qui permet de réécrire l’histoire d’une nouvelle manière. Mais au fond ce n’est pas un hasard, et je pense pour ma part que c’est là la trajectoire d’une aventure qui se voulait un peu différente des autres et qui empruntait d’autres voies pour atteindre à une certaine célébrité.

      debord 2

     

    Quand il était jeune, Debord voulait créer de nouveaux mythes, de nouvelles légendes qui auraient pour fonction de justifier la disparition des références culturelles du Vieux Monde. D’un certain point de vue il y est arrivé. Il est aujourd’hui le héros de plusieurs œuvres de fiction. L’affaire a démarré d’ailleurs assez tôt. Mais sous un nom d’emprunt si je puis dire. En effet, en 1960 Michèle Bernstein publie un roman intitulé Tous les chevaux du roi aux éditions Buchet-Chastel. Officiellement il s’agit de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’Internationale situationniste, revue que dirige Guy Debord. Mais en vérité derrière des histoires de triolisme qu’on dirait copiées d’un film de Roger Vadim, il s’agit de célébrer Guy Debord sous le nom de Gilles. Et Michèle Bernstein le célèbre comme un héros de type nouveau qui aurait trouver la faille dans le système culturel et économique bien huilé pour à la fois mettre en question le capitalisme et réinventer la vie quotidienne. En 1961, Elle récidive en reprenant la même trame pour La nuit, titre emprunté à Michelangelo Antonioni pour son film avec Marcello Mastroianni, Monica Vitti et Jeanne Moreau.

     debord 3 

    Il va falloir bien longtemps pour que Debord redevienne le centre d’une fiction. C’est en 1996 que Bertrand Delcour fera paraître aux éditions Gallimard un polar intitulé Blocus Solus. C’est une parodie de roman policier genre néo-polar. Très mauvais aussi bien quant à l’intrigue que quant à l’écriture, il contient seulement deux idées drôles : Guy Debord est devenu Guy Bordeaux, et l’Internationale situationniste est devenue l’Internationale simulationniste. Debord y est représenté comme un cinglé, paranoïaque, imbibé d’alcool. Le tout prend plus appui sur la légende colportée par les journalistes que sur la réalité.

    Ce crime de lèse majesté va entraîner le courroux de la Veuve de Guy Debord qui va faire pruement et simplement interdire le livre par Gallimard, et cette obscure querelle sera l’occasion pour elle de transférer une partie des textes de son défunt mari vers les éditions Fayard. C’est d’ailleurs cette querelle idiote qui a attiré l’attention du public sur ce mauvais livre. Mais en dépit de tout ce qu’on peut penser cela a renforcé le statut de héros de Guy Debord puisqu’en effet cette querelle absurde est intervenue au moment où les éditions Gallimard on fait de gros efforts pour promouvoir Debord comme un écrivain de grande dimension, même si sa prose a un genre spécial, à mi-chemin entre la poésie et le pamphlet révolutionnaire.

     Debord héros de romans 5 

    Le roman d’Yves Tenret, Comment j’ai tué la troisième Internationale situationniste, publié en 2004, n’est pas un roman qui met en scène Guy Debord. Son sujet serait plutôt Jean-Pierre Voyer, éphémère concurrent de Debord sur le plan théorique. Ou mieux encore la vie des groupes cryto-situationnistes qui ont essayé de survivre à la dissolution de l’IS. Ce n’est pas vraiment un roman non plus dans la mesure où le but de Tenret est de solder des comptes avec une mouvance qui s’est plus qu’éloignée des réalités sociales et politiques et qui vit sur une sorte d’emballement de la parole, sans rien produire que des scandales minuscules. Mais l’ombre de Debord est là, car les défauts que Tenret attribue assez justement et ces petits groupes élitaires et isolés qui prétendaient changer à la fois le monde et leur vie, sont aussi ceux qu’aujourd’hui on peut percevoir dans la personnalité de Debord.

     debord 4 

    En 2008, Patrick Haas fait paraître une œuvre de fiction, Coup double sur mai 1968 aux éditions de L’Harmattan. Le point de vue est ici différent, Guy Debord apparait sous son véritable nom et en sa qualité de leader de l’Internationale situationniste. L’ouvrage met en parallèle 1968 et 2008, en espérant une reprise des combats contre le Vieux Monde. C’est une manière de rappeler qu’avant d’être un écrivain ou un poète, Debord a été un stratège dont l’action ne peut se comprendre que dans la nécessité de la guerre des classes. L’auteur rêve en quelque sorte qu’il rencontre Debord dans le feu de la bataille. C’est un ouvrage nostalgique de quelqu’un qui pense être passé à côté de quelque chose en mai 68 alors qu’il était semble-t-il étudiant à Nanterre. Mettre en scène Debord lui permet de prendre en quelque sorte une revanche sur la vie.

     debord 5

     

    Le dernier ouvrage de fiction qui prend Debord comme figure emblématique est celui de Jean-Yves Lacroix, Haute époque, paru cette année chez Albin Michel. C’est l’histoire d’un bouquiniste qui croise Guy Debord dans une cellule de dégrisement. A cette époque le narrateur ne connait rien de lui, mais son suicide va éveiller son intérêt. Celui-ci passe par la recherche des reliques de Guy Debord, les collections de photos, les tracts, les œuvres originales dont il fait par ailleurs un commerce lucratif.

     

    L’ouvrage est fort bien documenté et d’après ce que dit Lacroix, il a connu la Veuve de Guy Debord dont il dresse un portrait un rien aigre. L’ouvrage de 158 pages est fait à la manière des détournements de Guy Debord, il recopie des passages plus ou moins connus de sa vie sur environ les deux tiers du livre. C’est donc assez paresseux et « facile » comme procédé. Pour autant, cela fait ressortir peut être mieux que de longues explications ce qui a amené Guy Debord à être désigné par ce qui reste de l’avant-garde littéraire et révolutionnaire comme le dernier héros, même si c’est un héros du négatif. 

    Partager via Gmail

    2 commentaires
  • A priori le rapprochement entre Modiano et Debord paraît incongru. Mais, outre que tous les deux passèrent un temps important à arpenter Paris, ils sont aussi préoccupés par ce qui tisse la toile de la mémoire. Comme ils se rapprochent dans les rapports compliqués qu’ils entretiennent avec un père absent.

    guy-debord-et-modiano.jpg

    Dans le dernier « roman » de Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, on est frappé par le grand nombre d’emprunts et de références à Guy Debord. Qu’un romancier à succès comme Modiano procède ainsi est la preuve de la grande célébrité du créateur de l’Internationale situationniste dans la sphère artistique et littéraire.
    Ces références ne sont pas du tout cachées puisque Modiano met en exergue une phrase de Guy Debord extraite du film In girum imus nocte et consumimur igni. L’usage de cette citation suffirait d’ailleurs à démontrer que les films de Guy Debord sont tout autant à voir qu’à lire.
    Le premier chapitre de l’ouvrage décrit la jeunesse germanopratine, happée par le mal de vivre, se situant entre révolte et désespoir. La description du café Condé, ressemblant assez à celle qu’on a pu faire du café Moineau où Debord avait ses habitudes. Jusqu’à la patronne qui a les mêmes allures que celle du café Moineau.
    Des habitués comme Fred et Jean-Michel semblent renvoyer aux premiers compagnons de l’Internationale lettriste : Jean-Michel Mension et son ami Fred. On y croise aussi un photographe qui ressemble à s’y méprendre à Ed Van Der Elsken. Cette jeunesse perdue qui se mêle à des individus plutôt louches, a fait du précepte de Debord "Ne travaillez jamais", la devise de sa vie.
    L’ensemble de ce court texte est une sorte de puzzle qui multiplie les points de vue de façon à tracer le portrait de Louki, portrait auquel celle-ci participe. La multiplicité des regards montre la fragilité des souvenirs et leur vérité partielle et consolide une vision subjective de la réalité.
    L’ouvrage est centré sur la personnalité étrange d’une jeune femme nommée Louki : surnom a elle donné par ses familiers qui renvoie à Youki la compagne de Robert Desnos, mort en déportation, mais aussi à Kaki, jeune femme qui s’est suicidé par défenestration au début des années cinquante et dont le geste avait fortement marqué Guy Debord. A la fin de l’ouvrage Louki se suicidera, peut-être sous l’emprise des stupéfiants, peut-être pour résoudre son mal de vivre.
    L’autre thème du roman de Modiano est d’ailleurs de présenter une jeunesse en quête d’une nouvelle forme d’existence qui serait bien plus grande que celle que nous promet la société. A cette quête est d’ailleurs associé dans le roman de Modiano des formes d’errance dans Paris qui rappellent aussi bien la dérive debordienne que la quête du hasard objectif de Breton et de ses compagnons surréalistes.
    Cette sensibilité aux formes spatiales est décrite à travers les différentes ambiances qui peuvent se présenter sur des distances très faibles : il suffit parfois de traverser un boulevard pour passer une frontière invisible et changer de monde. Les références à Taride, maison qui fabriquait les plans de Paris, comme aux métagraphies de Debord sont là pour le rappeler.

    metagraphie-guy-debord-1-.jpg

    A travers cette description onirique de Paris, Modiano en profit pour stigmatiser la destruction de Paris livré à l’étalage de la marchandise.
    Que fait Modiano des références assumées à Guy Debord ? On pourrait dire qu’il les détourne dans la mesure où elles servent un tout autre objectif que celui du fondateur de l’Internationale Situationniste. Ainsi, s’il fait ressortir l’aspect poétique de l’errance, Modiano ne s’en sert pas dans un sens subversif. Il n’est pas en guerre contre la société. Il en décrit seulement des formes qui se dissolvent dans le temps, mais ce faisant, il exprime mieux que d’autres ce qui a fait le succès de Guy Debord après la production du film In Girum Imus Nocte et Consumimur Igni : la description de cette forme de folie passagère qui marque les années de jeunesse et que le temps nous contraint finalement à abandonner. Certainement qu’une proximité entre Debord et Modiano est ce travail sur la mémoire qui parcourt leur œuvre. Mais aussi cette façon d’assembler des morceaux apparemment anodins des vies brisées à la façon des collages. C’est une approche qu’on retrouve par exemple dans Dora Bruder.
    Pour autant qu’elle est la valeur du récit de Modiano ? Elle est plutôt faible car l’ouvrage est écrit volontairement dans un style assez plat. Et pour prendre des comparaisons, la nostalgie du vieux Paris est bien mieux exprimée par Debord que par Modiano. Une de ses astuces est de mêler des personnages réels comme Adamov ou Maurice Raphaël à son histoire. Mais on fera remarquer que, étant donné l’âge de Modiano, il y a un décalage entre les références utilisées, le Ne travaillez jamais de Guy Debord date du début des années cinquante, soit les années pré-situationnistes, alors que le récit de Modiano renvoie aux années soixante, époque où Debord se lançait dans une forme d’action politique destinée à renverser le monde.
    L’utilisation du personnage de Maurice Raphaël est assez curieuse. Car en effet celui-ci qui s’appelait Victor-Marie Lepage et qui a par la suite fait carrière dans le roman policier sous le nom d'Ange Bastiani, avait eu des gros ennuis à la Libération, pour avoir fricoté avec les Allemands, étant impliqué directement à la tête des organisations anti-juives mises en place pendant l’Occupation. Il semble aussi qu’il ait eu à voir dans les affaires de la rue Lauriston, mais sans qu’on ne sache précisément jusqu’où. Dans l’ouvrage Modiano s’en sert pour décrire une faune interlope et cynique, fréquentant le milieu et buvant sec.

    Guy Debord, Oeuvres, Gallimard, 2006.
    Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, 1997.
    Patrick Modiano, Dans la café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007.  
    Partager via Gmail

    votre commentaire
  • La cinématographie de Guy Debord compte sept films et s’échelonne de 1952 à 1994. Longtemps invisibles, ces films sont maintenant disponibles soit dans un coffret de 3 DVD, soit sur différents sites Internet.

    Longtemps Guy Debord s’est prétendu cinéaste. Mais bien sur ses fonctions dans ce genre d’entreprise demeuraient non-conventionnelles. Le développement de ce cinéma marginal s’est fait dans les marges de la contestation de la séparation de l’art et de la vie.

    L’idée générale du cinéma de Guy Debord est de contester l’hégémonie des formes fictionnelles et commerciales dans le développement du 7ème art. A l’instar des surréalistes, il croit que ce médium est porteur d’un grand avenir : c’est en effet un art populaire et en même temps qui utilise les technologies nouvelles. C’est d’ailleurs la seule forme artistique propre au capitalisme industriel, toutes les autres formes artistiques sont apparues avant.

    Le cinéma de Guy Debord va cependant évoluer dans ces cadres. Son premier film, Hurlements en faveur de Sade, projeté en 1952, est seulement une provocation dans le droit fil de la cinématographie lettriste. On le sait, le film fit scandale au sein des cinéphiles germanopratins des années cinquante : il s’agit d’une succession de plans blancs et de plans noirs. Des paroles sont associées à l’écran blanc, tandis que l’écran noir plonge le spectateur dans le silence. Le film est donc invisible. Mais on retiendra que ce film, outre qu’il inspirera Godard pour Alphaville, contient déjà des paroles qui seront comme un leitmotiv chez Guy Debord : l’ennui de la jeunesse, ses tendances au suicide, ou encore les démêlées avec la justice. Ces paroles sont prononcées d’une façon monocorde par Guy Debord et ses amis de l’époque, Gil J. Wolman ou encore Isidore Isou.

    Manifestement à cette époque Guy Debord se cherche. Quelques temps auparavant, il avait publié le scénario de Hurlements en faveur de Sade dans la revue lettriste dissidente Ion, scénario qui comprenait des images filmées. Le film réalisé est ainsi loin du projet initial qui ressemblait plus au film d’Isou, Traité de bave et d’éternité, qui avait fait scandale à Cannes l’année précédente. Le changement de cap de Guy Debord semble provenir aussi bien de sa volonté de se démarquer d’Isou, que de se faire remarquer par un scandale radical. Rappelons que c’est à la suite de ce film que Debord s’offrira un autre scandale en s’attaquant à Charles Chaplin qui était venu assurer la promotion de son dernier film à Paris. Avec quelques amis, il avait distribué un tract incendiaire contre le père de Charlot, acte qui lui permit aussi bien de s’éloigner encore un peu plus du cinéma courant, que de rompre avec Isou et sa bande.

    Debord va rester de longues années sans s’occuper de cinéma. Il y reviendra en tournant deux courts métrages en 1959 et 1961. Entre temps il a beaucoup évolué. D’une part il s’est créé une place majeure dans le monde de l’avant-garde artistique, nouant des amitiés profondes avec  Asger Jorn ou Constant, et d’autre part, il est arrivé à créer l’Internationale situationniste qui va évoluer de la critique radicale de l’art, vers le développement d’une théorie révolutionnaire.

    Ces deux petits films, Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps (1959) ; «Critique de la séparation (1961), réalisés grâce au financement d’Asger Jorn, sont très intéressants, ils permettent à Guy Debord de démontrer qu’on peut produire des films à la fois poétiques et révolutionnaires en utilisant des techniques minimales. Aux plans tournés dans Paris sont joints des documents, des photos, des citations qui le plus souvent sont sortis de leur contexte.


    Guy Debord filmant avec une équipe réduite Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps

     

    Ces deux petits films montrent un tournant dans l’attitude de Debord, non seulement vis-à-vis de l’art, mais aussi vis-à-vis de la technique cinématographique. Les deux films s’inscrivent si on peut dire à l’extrême gauche de la Nouvelle Vague. Mais l’ambition est ailleurs, elle se trouve dans la volonté de joindre dans un même mouvement une production artistique avec une approche politique : le dépassement de l’art doit déboucher sur la transformation de la société dans toutes ses dimensions.

     

    Après cela, Debord utilisera son temps principalement à développer l’Internationale situationniste, et à faire évoluer cette petite organisation au renom grandissant, de plus en plus vers une approche politique et révolutionnaire qui la fera identifiée avec les groupes d’ultra-gauche. C’est cette action qui assurera la célébrité à l’IS et à Guy Debord. Mais en 1971, pour des raisons très compliquées, Debord décide de dissoudre l’IS. C’est dans ce contexte qu’il va reprendre ses activités cinématographiques.

     

    En 1973, il met en image son ouvrage théorique La société du spectacle. Entre temps, il a trouvé un nouveau sponsor en la personne de Gérard Lebovici. Bien qu’il en ait gommé les traits les plus violemment révolutionnaires qui étaient censés annoncé l’avènement d’une révolution prolétarienne, le film est très démonstratif. S’appuyant sur des morceaux de films classiques, For, Walsh, ou encore Eisenstein, les images illustrent les thèses de Guy Debord. L’exercice est assez laborieux, même s’il y a de bons moments, comme cette sorte de télescopage dans le temps entre les formes révolutionnaires du passé et du présent. Ou encore le visage fermé de ces ouvriers qui écoutent le leader cégétiste, Georges Séguy leur expliquant qu’ils doivent cesser la lutte et reprendre le travail.

     

    Ouvriers écoutant un discours de Georges Séguy

     

    Le principal défaut réside probablement dans la position inconfortable de Debord. Car en effet, il n’a pas encore tiré toutes les conclusions de la défaite de mai 68 et semble croire à une reprise de la lutte rapidement.

     

    En 1978 il tourne Ingirum imus nocte et consumimur igni. Ce film opère un changement dans la continuité si on peut dire. C’est en effet par ce biais que Debord va devenir un personnage acceptable. La mélancolie du film le fait classer maintenant parmi les poètes de la révolution. C’est la première fois qu’il se raconte, mais ce n’est pas la dernière puisqu’il écrira deux autres petits ouvrages sur sa personne, Panégyrique en  1989 et Cette mauvaise réputation en 1993.

     

    Café Chez Moineau, image filmée dans In girum imus nocte et consumimur igni

     

    Cette manière de tirer le bilan de sa jeunesse est comme le signal de l’abandon du combat. Certes, Debord n’a pas changé, il déteste toujours autant la société bourgeoise, mais s’il en décrit la décrépitude, il n’en annonce plus nécessairement sa défaite face au parti de la révolution. Ceci étant, le procédé reste le même : détournement de films classiques, de publicités, photographies anciennes ou modernes, mais également cartons venant illustrer par-dessus la voix monocorde le commendataire filmé. Là encore il y a peu de plans filmés par Debord lui-même. Mais contrairement à la société du spectacle qui n’était réalisée qu’à partir de matériaux pré-existants, il y en a quelques uns, comme ces images de Venise.

     

    Pour finir, en 1994, il réalisera un dernier film pour Canal+, mais cette fois en se faisant assiter de Brigitte Cornand. Guy Debord, son art, son temps. Le film est entièrement fabriqué à partir d’images empruntées à la télévision. Le résultat est assez décevant, le procédé trop illustratif et répétitif. Le film ne sera diffusé qu’après la mort de Guy Debord.

     

    Le cinéma de Guy Debord est resté orphelin. Même si certains cinéastes se sont inspirés de certains de ses procédés, il n’a pas eu de suite. On retiendra dans cet ensemble les deux grandes réussites de ses deux courts métrages et de In girum imus et consumimur igni qui m’apparaissent, avec le recul du temps, encore tout à fait intéressants à voir et à revoir.

     

    Bibliographie

     

    Antoine Coppola, Introduction au cinéma de Guy Debord et de l'avant-garde situationniste, Sulliver, 2003.

    Guy Debord, Œuvres cinématographiques complètes, Champ Libre, 1978.

    Guy-Claude Marie,  Guy Debord : De Son Cinéma En Son Art Et En Son Temps, Vrin, 2009 

    Partager via Gmail

    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique