• Hollywood Babylone, Kenneth Anger, Souple, 2013

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    Le livre très connu de Kenneth Anger et qui date de 1959, vient d’être republié par les éditions Souple, dans une version largement remaniée. Cela a l’apparence d’une collection de ragots et d’anecdotes croustillantes, mais en réalité c’est un livre d’histoire, l’histoire noire et cruelle de l’usine à rêves de l’Amérique. Kenneth Anger est par ailleurs un personnage sulfureux, une icône du cinéma underground. C’est un ouvrage capital pour qui veut comprendre à quel niveau de bassesse Hollywood est descendu, vendant son âme pour un plat de lentilles.

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    L’édition américaine du livre d’Anger

    La première idée qui vient après la lecture de cet ouvrage abondamment illustré, c’est qu’Hollywood a été une formidable contestation de la bien-pensance américaine. Par leur mode de vie, comme par leurs films, les acteurs et réalisateurs dynamitaient la morale portée par le capitalisme flamboyant et puritain à la William Hearst. Il fallut donc beaucoup de temps pour les institutions, la police, les journaux et le fameux code Hays pour mettre au pas une communauté qui vivait plus que dans l’aléa, qui vivait une marginalité dépravée. L’étalage de cette débauche sur laquelle l’Amérique puritaine faisait mine de s’émouvoir avait forcément son revers : meurtres, suicides, viols, drogue et folie cohabitaient avec ce mot de vie extravagant et provocateur. Mais enfin, Hollywood fuit finalement mise au pas, et aujourd’hui les extravagances des stars nez sont que de petites choses, comparées avec ce qui pouvait se faire avant que la loi ne s’impose sur ce coin de paradis tout à fait artificiel.

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    La belle Virginia Rappe qui fut violée et assassinée par le comique Fatty Arbuckle : elle n’avait pas vingt ans

    La seconde réflexion est que ceux qui se souciaient de la décence et des bonnes mœurs étaient de sacrés hypocrites, souvent corrompus à l’image justement de Hays qui fit la réclame pour son fameux code. Mais c’est un peu le même cas de figure que celui de J. Parnell Thomas, l’inquisiteur qui mena la chasse aux sorcières de Hollywood et qui rencontra ses victimes lorsque la justice le jeta en prison pour escroquerie. Cette hypocrisie de la morale, portée par les associations catholiques, ou par des vieilles horreurs comme Hedda Hopper qui chassait aussi bien les communistes que les dépravés – elle avait un sacré boulot à Hollywood – se trouvait en porte-à-faux, non seulement avec ce que voulait produire et montrer le peuple d’Hollywood dans un élan de liberté, mais aussi avec ce que le public désirait voir. Anger rappelle que le boycott organisé des films de Mae West n’eut aucun succès.

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    L’arrestation de Frances Farmer : elle sera internée de longues années en hôpital psychiatrique

    Ces parasites sociaux qui vivaient de la critique permanente de la morale délétère du peuple d’Hollywood dessinent une curieuse lutte « à mort », entre les créatifs qui veulent vivre comme ils l’entendent en assumant leur course à la mort et les cloportes qui ne veulent voir Hollywood que comme une machine à faire de l’argent et à dispenser une morale familiale convenue qui encadre solidement le système économique et social qui est un système de classes et de castes. Bien entendu c’est la morale ordinaire qui gagnera et confisquera les éléments du jeu hollywoodien pour son seul profit. On pourrait dire que l’histoire d’Hollywood, de ses débuts à aujourd’hui c’est celle de la décomposition lente de la liberté et la transformation d’un outil novateur en un simple instrument du commerce et de l’industrie.

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    Cette vieille canaille de William Hays qui se vendait pour un code

    Mais derrière ces idées générales, la force du livre d’Anger est certainement de montrer la fragilité des acteurs qui ont du mal à vivre avec une pression permanente en tant qu’idoles des foules. C’est particulièrement vrai pour les femmes. Dès qu’elles se trouvent en difficulté, vis-à-vis du studio, vis-à-vis du public, elles sont offertes à tous les risques et à toutes les tentations, ce qui peut les mener tout droit à la folie. Si la drogue a toujours été présente à Hollywood, massivement et depuis les origines, elle fut aussi bien un moyen de supporter l’imbécilité de ce mode de vie dérisoire, que d’accélérer la chute du temps dans des orgies presque sans fin. Evidemment le passage du muet au parlant, concomitant d’ailleurs de la crise de 1929, écréma encore un peu plus les moins solides les envoyant par cargaisons entières, à la retraite, à l’asile psychiatrique ou à la casse. Il y a donc beaucoup de pathétique dans cet ouvrage, mais en même temps beaucoup de dérision aussi, car au fil du temps le cinéma n’est devenu qu’un spectacle ressassant toujours les mêmes sinistres illusions.

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    Cette vielle sorcière d’Hedda Hopper toujours partante pour faire la morale en se délectant des ragots

    Il y a une fascination réciproque entre les gardiens d’une morale bancale qui la défende sans scrupule, et ceux qui au contraire font le métier de la transgresser, comme si ces deux camps opposés avaient besoin l’un de l’autre pour exister. L’argent apparaît aussi comme une nécessité, une protection contre la dureté dans l’exercice de ce triste métier. Il permet entre autre chose de corrompre juges et politiciens et d’accéder ainsi à l’impunité même dans les cas de meurtres avérés. C’est ainsi que William Hearst sera exonéré de l’assassinat du réalisateur Ince, et que l’ignoble Fatty Arbuckle n’ira pas en prison pour le viol et le meurtre de la jeune Virginia Rappe. D’autres auront moins de chance comme Frances Farmer qui finira par se faire enfermer dans un hôpital psychiatrique et qui disparaîtra de la circulation sans que personne ne s’en aperçoive. Car Hollywood choisit ceux qu’elle veut bien honorer comme des martyres de sa longue saga criminelle.

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    Lana Turner et Johnny Stompanato

    Cette légende noire d’Hollywood est très bien résumée par la liaison scandaleuse entre Lana Turner et le gigolo un peu truand Johnny Stompanato. Elle aimait se faire voler par lui, se faire rouer de coups aussi, et elle finit par le tuer d’un coup de couteau – officiellement c’est sa fille qui aurait eu ce geste fatal envers cette canaille, mais il semble bien que ce soit dans la logique des choses que ce soit Lana Turner qui se soit chargé de faire disparaître cette monstruosité de la surface de la planète. Cette histoire est tout à fait digne d’un grand roman noir, avec le petit copain de Stompanato, Mickey Cohen lui-même, grand ponte mafieux à Los Angeles, briseur de grèves et assassin, qui n’hésitera pas à salir Lana Turner pour se venger du fait qu’elle ait occis Johnny. Mais Lana Turner s’en sortira avec les honneurs, et tournera juste après ce meurtre Imitation of Life le chef d’œuvre de Douglas Sirk qui fut aussi son plus grand succès.

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    La mort de Jane Mansfield

    Ce qui se trame aussi derrière la romance noire d’Hollywood, c’est aussi l’apparition des femmes massivement sur les écrans dans des attitudes relevant de l’émancipation sexuelle, et cela ce n’est pas rien. On peut même dire que de ce point de vue, Hollywood fut une formidable machine éducative. La vie dissolue de plus en plus affichée des actrices célèbres d’Hollywood était connue de tous, même si c’était déformé, même si cela servait de support pour vendre des revues à scandale, l’idée qu’une autre vie étourdissante et enivrante dans tous les sens du terme ne pouvait que donner à penser à la tristesse du quotidien, et à ce titre c’était déjà une subversion qu’Hollywood la scandaleuse existe. Il va sans dire que ces anecdotes croustillantes pourraient servir de base à une série de romans noirs bien plus violents et neurasthéniques que l’ensemble de l’œuvre d’Ellroy. Il est seulement dommage qu’il s’arrête au tout début des années soixante, comme si après Hollywood s’était assagi et était rentré dans le rang d’une industrie comme une autre. Il n’en est rien, d’autres scandales de première grandeur sont advenus, comme la mort de Marylin Monroe, mais aussi le crime commis par Robert Blake, la mort de Jane Mansfield, les problèmes de drogue de Charlie Sheen.

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