• J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967

     J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967

    Ce film avait fait sensation à Cannes en 1967[1], ce sont Robert Hossein et Claude Lelouch qui, enthousiastes, avaient acheté les droits de sa distribution en France et le public avait suivi. Et puis, avec le temps on l’a injustement oublié et il était devenu très difficile de le revoir en France. C’est le lointain précurseur des films de Kusturica sur les gitans, peut-être avec moins de poésie et de lyrisme, et encore, mais la filiation est évidente aussi bien sur le plan des thématiques développées que sur la mise en scène proprement dite ou encore en ce qui concerne la musique si spécifique. Ce seul film vaut, selon moi, toutes les Palmes d’or de Ken Loach et de très loin, il n’y a pas de message asséné à un public passif, mais une misère aussi intense que la poésie paradoxale qui s’en dégage. En le revoyant 50 ans ou presqu’après sa sortie en salle, je pense toujours que ce film est un chef d’œuvre.   

     J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967

    Bora tombe amoureux de la jeune Tissa 

    Bora, surnommé le blanc à cause de son beau costume, en revenant de faire des affaires dans le pays tombe amoureux de la jeune Tissa. Ils habitent dans le même village misérable de Voïvodine. Bora est aussi en affaire avec Mirta qui a des visées aussi sur Tissa qui est aussi sa belle-fille. En effet il la pousse à se marier avec un jeune garçon à peine pubère comme c’est la tradition, afin de pouvoir la garder pour lui. Bora est un flambeur qui perd le peu qu’il gagne dans ses combines de revente des plumes d’oies en jouant aux cartes. Le soir il fréquente le soir il fréquente le cabaret où Lence chante d’une manière émouvante. Le mariage de Tissa tourne court, celle-ci jette dehors son jeune mari au motif qu’il n’arrive pas à la baiser. Mais les ennuis commencent pour elle, son beau-père veut en effet la violer. Elle s’enfuit chez sa tante. Bora, tout en cherchant à acheter des plumes, cherche aussi Tissa. Il va la retrouver et l’épousera : son mariage sera béni par un prêtre orthodoxe dont l’église est à l’abandon.

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    Les femmes du village guette les exploits du mari de Tissa 

    Bora va imposer sa nouvelle épouse à sa femme qui est vieille et à qui il a déjà fait 5 enfants. Il va pourtant délaisser son foyer pour courir de nouvelles aventures et tacher de gagner un peu d’argent. Tandis qu’il court les routes, Tissa rêve d’aller à Belgrade qu’elle croit être une ville de tous les possibles. La femme de Bora lui donnera l’argent pour y aller. Mais évidemment dans la capitale où elle est accueillie par le fils de Lence, un stropiat, cul-de-jatte, qui essaie de gagner un peu d’argent en chantant avec d’autres enfants déshérités dans les cours des immeubles, les désillusions sont énormes. Elle repartira chez elle, mais va se faire violer par des camionneurs. Dès lors elle va retomber dans les griffes de Mirta. Bora doit venger son honneur, il va tuer Mirta au milieu des plumes d’oie, puis, recherché par la police, il va disparaître du village.

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    Bora cherche Tissa 

    Le scénario remarquable de Petrovic mêle l’errance et la description des mœurs particulières de tziganes sédentarisés, mais complètement à part de la société yougoslave moderne et qui vivent un peu comme on vivait au Moyen-Âge, au jour le jour dans l’ivresse autant que dans la difficulté. L’ambiance ressemble un peu à ces romans prolétariens de Panaït Istrati qui font ressortir à côté de la misère infinie des populations les plus défavorisées, une poésie qui nait de l’ivresse et de l’intensité de rapports sans lendemains. Sans doute une des scènes les plus belles et les plus suggestives est ce moment ou Bora, complètement ivre, s’ouvre les mains sur des verres brisés, trop sensible aux chants mélancoliques de la belle et sensuelle Lence. Au moment de la sortie de ce film, le titre fut très discuté au motif qu’il jouait de cette poésie des bas-fonds qui empêcherait selon certains de critiquer la misère de ces populations. Mais en vérité le titre reprend seulement des paroles d’une chanson de Lence qui justement met en scène le désespoir, désespoir qui se situe bien au-delà de la misère matérielle.

     J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967 

    Bora bat sa femme avec régularité 

    Sans doute ce qui donne cette force au film de Petrovic c’est d’abord cette quête de la liberté qu’il représente. La gratuité est le mode de vie de cette population qui ne sait en rien anticiper et faire des économies. Bora prendra ainsi une amende pour avoir jeté sur la route les plumes qu’il avait durement marchandé quelques instants auparavant. Pourquoi accepte-t-il de tout perdre ? Essentiellement parce qu’il est rêveur et que les plumes déversées sur la route lui rappelle la neige. C’est du moins ce qu’il explique au juge qui manifestement fait des efforts pour comprendre les tziganes, sans trop y parvenir. Dans cette mélancolie où se mêlent si intimement la vie et la mort, s’il y a peu de place pour la sensiblerie, les sentiments existent tout de même. On le verra quand Bora aidera la jeune femme qui vient de perdre son enfant à le faire baptiser alors que lui-même ne croit manifestement en rien, même pas en lui-même ! Et si les tsiganes apparaissent cruels et sauvages, l’opposition avec Belgrade qui est censée être une ville moderne et civilisée, ne tourne pas à l’avantage de la capitale. Sous ses dehors propres et sophistiqués, elle n’est qu’une désillusion de plus pour Tissa et ses amis.

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    Ivre Bora s’ouvre les mains quand Lence chante 

    Il y a une certaine école cinématographique qui s’est développée dans les années soixante dans les pays de l’Est[2]. Tous ces réalisateurs avaient en commun de savoir saisir les instants de vérité de la vie du peuple. Ici, la réalisation est de premier ordre, filmé presqu’au ras du sol, Petrovic utilise les décors mieux que personne. Sa caméra est très mobile et même s’il utilise beaucoup les gros plans, les visages aussi donnent une vérité profonde à cette histoire. Presque tout le film peut être cité, plan par plan, aussi bien la procession funèbre que le vol des chevaux, ou encore ces troupeaux d’oies qui errent un peu partout dans le village. Rien n’est épargné au spectateur, Bora est cruel avec la mère de ses enfants, il la prive de son poste de télévision – le seul misérable plaisir qu’elle peut avoir – et quand elle regimbe il la roue de coups. Si le combat à mort dans les plumes est relativement facile, il y a des petites attentions qui passent presqu’inaperçues, mais qui donnent du corps au film, comme le parcours de Tissa avec sa tante quand elle va se mettre à l’abri des ardeurs de son concupiscent beau-père. Egalement on retiendra la séquence qui clôture le film et qui montre la police enquêter, ou faire semblant d’enquêter sur un territoire qui n’est pas le leur. La caméra se déplace rapidement anticipant le déplacement des policiers, et tout en donnant une vision d’ensemble du village. Le tout est entrecoupé de ces visages fermés qui répondent tous la même chose : on n’a plus revu Bora le blanc !

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    Bora doit acheter des plumes, mais le propriétaire est mort 

    Tout ce qui vient d’être dit signale au lecteur le chef d’œuvre, mais nous n’avons pas parlé de l’interprétation. Il faut d’abord saluer la performance de Bekim Fehmiu dans le rôle de Bora le blanc. Cet acteur grandiose a trouvé là son plus beau rôle. Certes il a un physique tout à fait remarquable, mais il possède aussi cette mélancolie qui, alliée à la sauvagerie du personnage produit un mélange étonnant. Malheureusement il n’eut guère de rôles à sa hauteur. On se souvient de lui notamment dans le rôle d’Ulysse produit par la télévision italienne. Il y donnait une énergie et une malice peu commune. Il se serait suicidé en 2010. Il laisse cependant un bon souvenir dans les pays de l'ex-Yougoslavie. Velimir Bata Zivojinovic dans le rôle du fourbe Mirta est excellent aussi, mais peut être plus attendu. La belle Olivera Vuco joue Lence, et elle chante aussi Djelem Djelem d’une façon particulièrement émouvante. La jeune Gordana Jovanovic incarne Tissa, je ne sais pas si elle a joué dans d’autres films, mais dans le film de Petrovic elle est excellente avec un physique très particulier et sauvage, je ne l’ai jamais vue ailleurs. Ces acteurs se mêlent à une cohorte d’acteurs non professionnels et de Tziganes engagés sur le tas. Ce qui renforce l’authenticité du propos, et qui montre que Petrovic a une vraie tendresse pour cette population.

     J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967 

    Bora jette les plumes qu’il eut beaucoup de mal à acheter 

    Le film a été tourné dans la Yougoslavie de Tito. Preuve que le régime n’était aussi sévère qu’on le disait puisque ce film montre une misère écrasante, et donc quelque part l’échec du socialisme. La Voïvodine est aujourd’hui rattachée à la Serbie, mais elle a toujours eu un statut d’autonomie reconnue, sans doute parce que le grand nombre d’ethnies et de religions qui y cohabitent engendrent forcément un certain équilibre, aucun groupe ne pouvant prendre le dessus sur les autres. Il faut encore une fois souligner la qualité très particulière de la musique qui accompagne le récit et qui a été choisie par Petrovic lui-même.

    Le succès international du film va ouvrir les portes de plus gros financements. Mais que ce soit Il pleut sur mon village avec Annie Girardot, ou l’adaptation de Boulgakov, Le maître et Marguerite, avec Ugo Tognazzi et Mimsy Farmer, n’atteindront jamais l’intensité dramatique de J’ai même rencontré des tziganes heureux. Au début des années soixante-dix, Petrovic rentrera en disgrâce sans trop savoir pour quelle raison puisque ce peut être en effet le résultat de lubies passagères de bureaucrates, comme le résultat d’une tentative de reprise en main du secteur de la culture, puis il fera un retour avec Portrait de groupe avec dame qui bénéficiera de l’interprétation de Romy Schneider. Son dernier film en 1989, tourné avec Richard Berry et Isabelle Huppert sortira dans l’indifférence générale. Il décédera en 1994.

     J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967 

    Tissa qui a failli être violée par Mirta se cache 

    Ce film est malheureusement indisponible en DVD pour le public non-serbe, mais il mériterait une ressortie en Blu ray. On en trouve que des versions passables sous-titrées en français sur la toile. S’il a marqué son époque, il serait bon que les jeunes générations qui connaissent et apprécient à juste titre l’œuvre de Kusturica puissent le voir.

    J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967

     Bora et Tissa se marient à l’église 

     J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967 

    Tissa cherche fortune à Belgrade 

     J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967 

    Bora va tuer Mirta 

    J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967

     La police cherche Bora 

     J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967

     Mais Bora a disparu

     


    [1] Cette année-là la Palme d’or avait été donnée au très fade et chichiteux Blow Up d’Antonioni, et J’ai même rencontré des tziganes heureux avait eu le Grand Prix Spécial du Jury ex-aequo avec L’accident de Joseph Losey.

    [2] On peut même penser que ce sont ces cinéastes comme Jancso, Petrovic ou Forman qui ont été des guides pour la transformation des pays où régnait un forme de conformisme censé représenter l’avenir du prolétariat.

    « Le chasseur et autres histoires, Dashiell Hammett, Gallimard, 2016L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969 »
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