• Jean Giltène, Pas de pitié pour les femmes, Fleuve Noir, 1950

     

    Terminons l’année en présentant un ouvrage assez rare qui date des tous débuts du Fleuve Noir. Il est significatif du style que cette maison voulait bien se donner, tout en s’inspirant d’une thématique à l’américaine, elle en développait un traitement bien français, et pas seulement dans l’usage de la langue, ou dans les décors utilisés.

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    Michel Dunan est un pauvre garçon qui a tout raté dans sa vie et qui se laisse aller à la déprime. Sans travail, sans avenir, sa vie va basculer un jour. Alors qu’il dérive dans un quartier un peu sordide, il croise une belle jeune femme qui semble lui faire des avances. Cette attitude le fait fuir, il se réfugie dans un bistrot, mais n’ayant pas d’argent pour payer, il va se battre avec le patron. Tout irait très mal pour lui, si un étranger n’intervenait pour lui sauver la mise et réparer les dégâts qu’il a causés. Manifestement cet étranger le prend pour un autre. Cet autre a disparu, et Michel Dunan est engagé à prendre sa place, utilisé son argent, sa femme et sa maitresse. Evidemment, on se doute qu’il y a anguille sous roche. Il va donc essayer de comprendre pour quelle raison on lui fait endosser l’identité d’un disparu. Est-il mort ? De même l’ancien secrétaire particulier du disparu n’a plus donné de nouvelles. Cependant l’enquête va être troublée par le fait que Michel va tomber amoureux de l’ancienne maitresse d’Alain de Norbois. Et cela semble réciproque.

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    Evidemment l’idée de mettre en scène un pauvre hère prenant l’identité d’un autre n’est pas nouvelle, elle a même beaucoup servi. Ce n’est pas là que se trouve le handicap, tant les romans noirs utilisent avec constance les mêmes trames et les mêmes ressorts, se distinguant plutôt par des variations subtiles sur les caractères, la psychologie des personnages ou les rebondissements. Un tel ouvrage ne trouverait pas aujourd’hui d’éditeur, la raison est essentiellement qu’il est trop mal fini, dans une précipitation qui vide le récit de son sens. Pour autant le récit ne manque pas de qualités et se lit facilement sans qu’on veuille le lâcher.

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    L’intrigue est assez bien menée, même si la fin est un peu bâclée et même si à la réflexion elle contient bon nombre d’invraisemblances. Les dialogues sont bons. Tout le début est très bon. L’opposition entre la pauvreté de Michel et la richesse dont il use sous un nom d’emprunt est très réussie. Evidemment comme c’est un roman noir on s’attend tout à fait à ce que cela se termine très mal. Et de ce point de vue on n’est pas déçu. Ce qui manque à ce type d’ouvrage dont la mécanique vaut bien celle d’Harlan Cobben, c’est surtout un peu de profondeur psychologique.

    On ne sait pas grand-chose de Jean Giltène. Il a écrit quelques ouvrages, deux ou trois, collaboré à des magazines populaires où se mêlaient historiettes et petites blagues. Certains ont prétendu que Giltène n’était qu’un des nombreux masques que Frédéric Dard utilisait pour vendre ses manuscrits. Si on guette des possibles productions de Frédéric sous des noms d’emprunt, c’est qu’entre 1949 et 1956 sa production officielle est tellement pauvre qu’on se doute qu’il doit y en avoir quelques-uns de cachés quelque part. Je les rassure tout de suite, ce n’est pas le cas. Le style de Giltène, son vocabulaire, la longueur de ses phrases, ou encore sa pudeur dans la description de la sexualité, n’ont rien à voir avec Frédéric Dard. Il semble d’ailleurs que Giltène ait rejoint le Fleuve Noir avant Frédéric Dard lui-même. Son passage au Fleuve aura été éphémère. C’est son seul ouvrage. Mais cet ouvrage aura du succès, traduit en allemand, il fut adapté au cinéma. Le film est bien entendu invisible aujourd’hui.

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    Si Pas de pitié pour les femmes est difficile à trouver, on trouve encore facilement sur Internet un autre ouvrage de Giltène, Trente ans de frousseI, ouvrage qui fut traduit en anglais. Si quelqu’un a des détails sur Jean Giltène et son œuvre, ces informations sont les bienvenues. Exhumer les œuvres de Giltène aujourd’hui est intéressant, tant il représente une tendance singulière de la littérature populaire de l’immédiat après-guerre, une littérature imprégnée de noirceur et de désinvolture, deux ingrédients qu’on ne trouve plus dans la littérature polardière d’aujourd’hui.

     

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