• Jean-Pierre Melville, Rui Nogueira, Le cinéma selon jean-Pierre Melville, Capricci, 2021

     Jean-Pierre Melville, Rui Nogueira, Le cinéma selon jean-Pierre Melville, Capricci, 2021

    C’est l’ouvrage incontournable sur le cinéma de Jean-Pierre Melville, mais ça va bien au-delà d’une autocélébration, parce que s’il médite sur sa carrière assez brève finalement, il pose des questions importantes sur l’histoire du cinéma en général et sur les différences entre le cinéma français et américain. Il a des réflexions étonnantes tout de même parce qu’il désigne Marcel Carné comme un cinéaste américain, alors que nous le voyons d’abord comme très français, ou parce qu’il célèbre Le trou de Jacques Becker comme un chef d’œuvre, jugement que je partage bien volontiers. A propos de ce film il nous dit que René Clément aurait pleuré lors de la première, tant il était impressionné par la maîtrise de Becker. Je ne suis pas sûr que cela soit vrai, même si René Clément admirait la technique de Becker sur ce film, film qui n’a eu aucun succès à sa sortie mais qui est maintenant considéré comme un pilier incontournable du film noir à la française[1].

    Une première édition de cet ouvrage avait été donnée en français par Seghers en 1973, puis une seconde par Les cahiers du cinéma en 1996, mais sans les illustrations et dans le format du livre de poche. Ces deux premières éditions s’étant épuisées assez rapidement, on ne trouvait plus cet ouvrage que sur le marché de l’occasion à des prix bien extravagants. Curieusement il n’y a pas beaucoup d’ouvrages sérieux consacrés à Melville, à part celui très bon de Denitza Bantcheva[2]. Il y aurait pourtant beaucoup à dire et à analyser sur le plan stylistique parce que s’il y a un réalisateur au style reconnaissable entre tous, c’est bien Melville. De ce point de vue, ces entretiens sont aussi tout à fait éclairants.

    L’ouvrage a été conçu sur le modèle de celui que François Truffaut avait consacré à Alfred Hitchcock[3]. C’est une très longue interview qui passe en revue la carrière du cinéaste. L’ouvrage est passionnant. Melville nous dit ce qu’il pense de sa carrière, jugement parfois abrupt et de mauvaise foi, avec lequel on n’est pas forcément d’accord. Il considérait par exemple L’ainé des Ferchaux comme raté[4], et Quand tu liras cette lettre comme une simple commande[5]. Il avait tort ! Mais au fil des pages il précise ce qu’il pense du cinéma en général et plus particulièrement du cinéma américain qui a été sa source principale d’inspiration. Si aujourd’hui un tel ouvrage semble aller de soi, ce n’était pas vraiment le cas lors de son écriture. Il fut d’ailleurs publié d’abord en Anglais avant que de l’être en français trois ans plus tard. Nul n’est prophète dans son pays. 

    Jean-Pierre Melville, Rui Nogueira, Le cinéma selon jean-Pierre Melville, Capricci, 2021 

    La réussite d’un tel ouvrage tient à la qualité de la relation qui s’établit entre l’interviewer et le cinéaste. Il faut qu’il connaisse bien la cinématographie de l’homme qu’il interroge, et qu’il pose les questions pertinentes. Rui Nogueira fait preuve d’une grande finesse. Melville avait un caractère singulier, impossible diront certains. Il est le seul metteur en scène qui se soit fait envoyer au tapis par Belmondo qui à la suite de cette altercation quitta le plateau de L’aîné des Ferchaux pour ne plus y revenir. Melville se fâcha avec à peu près tout le monde. Sur L’armée des ombres, Lino Ventura refusait de lui parlait et communiquait par petits billets avec lui ou par l’intermédiaire d’un assistant. Ce qui n’empêcha pourtant pas les deux hommes de réaliser un chef d’œuvre. Il s’est même brouillé avec Alain Delon qui pourtant l’aimait bien, sur le tournage d’Un flic parce que sa vedette était pressée de partir rejoindre Zurlini en Italie pour tourner La prima notte di quiete. José Giovanni qui lui reconnaissait un grand talent et d’avoir très adapté avec un grand talent Le deuxième souffle, lui vouait aussi une grande détestation, il l’appelait la hyène. L’homme était très envahissant, réclamant une attention de tous les instants comme le raconte Yves Boisset qui fut son assistant[6], entraînant ses jeunes interlocuteurs dans des séances de cinéma dans son studio de la rue Jenner où il repassait des dizaines de fois les mêmes films. Malgré tous ses défauts dont il était conscient d’ailleurs, l’homme était attachant. Il a assez peu tourné finalement, mais ses films ne se sont pas démodés, bien au contraire, ils ont atteint une sorte d’universalité qui s’est affirmé de plus en plus avec le temps. Dans le monde entier on se réclame de Melville, aux Etats-Unis, en Asie, mais aussi en Italie. Il a très peu tourné finalement, treize longs métrages, ce qui donne un côté assez compact à son œuvre, avec son apogée avec Le deuxième souffle, Le samouraï et L’armée des ombres soit entre 1966 et 1969. Je suis pour ma part moins passionné par ses deux derniers films, même si évidemment ils ont la patte de Melville et à ce titre doivent être vus.   

    Jean-Pierre Melville, Rui Nogueira, Le cinéma selon jean-Pierre Melville, Capricci, 2021 

    Dans cet entretien mené de main de maitre par Rui Nogueira, on trouvera des tas de choses, la liste des 63 réalisateurs américains que Melville considérait comme important dans le cinéma d’avant-guerre. On sera peut-être surpris des absences, notamment celle d’Hitchcock, dans cette liste, mais au fond ce n’est pas étonnant. Raoul Walsh ne fait pas partie de son Panthéon bien qu’il ait fait avec High sierra d’Humphrey Bogart l’immense vedette qu’on sait. Il n’y a pas non plus Robert Wise dont pourtant il admirait Odds against tomorrow qu’il avait visionné des dizaines de fois, ou encore John Huston dont il aimait Asphalt jungle bien sûr, mais aussi The Kremlin letter. A cette date il n’avait pourtant pas vu ni Fat city[7], ni Wise blood[8] qui l’auraient probablement conforter dans la vénération qu’il lui portait. Mais pour lui ce Panthéon correspondait à l’âge d’or du cinéma américain, les années 30-40. Et pour lui le cinéma américain a commencé de décliner après la Seconde Guerre mondiale. Il y aurait beaucoup à dire sur ce genre de catégorisation. Je suis d’accord avec lui sur le fait que l’immédiat après-guerre n’a pas été très bon dans l’ensemble, il a été pourtant meilleur pour le cinéma français, mais il y a eu un renouveau très important du cinéma américain dans les années 70, renouveau qui s’est préparé dans les années soixante, quand on s’ets débarrassé de l’emprise de la télévision et de la liste noire ! Désigner des périodes de déclin est toujours délicat et reste un peu subjectif.

    On est sans doute un peu dans la même situation aujourd’hui, en pire toutefois, pour que le cinéma redevienne créatif, il lui faudra se débarrasser de trois choses :

    - de l’emprise de Netflix et des réseaux assimilés qui poussent les réalisateurs non seulement au conformisme le plus total, mais aussi à se répéter, l’indigence du dernier Scorsese le montre[9] ;

    - de la tyrannie du politiquement correct et de la Cancel Culture, qui ressemble par beaucoup d’aspects à la façon dont les studios américains fixaient les limites à ne pas dépasser pour ne pas avoir d’ennui avec l’HUAC[10] ;

    - et enfin le public devra revenir dans les salles ce qui ne semble pas pour tout de suite, non seulement à cause de la pandémie du COVID, mais aussi de la médiocrité des productions françaises ou américaines. 

    Jean-Pierre Melville, Rui Nogueira, Le cinéma selon jean-Pierre Melville, Capricci, 2021 

    Mais enfin tout cela n’est pas très important, qu’on soit d’accord ou non avec tout ce que disait Melville, il faut lire absolument cet ouvrage, parce que c’est une manière d’entamer un dialogue sur le cinéma, ses difficultés, et sa signification avec un homme qui était passionné par son métier. Pour moi c’est un très grand ouvrage, un des meilleurs écrits sur le cinéma, que j’ai lu et relu. Cette nouvelle édition est légèrement augmentée d’une postface de Rui Nogueira et rétablit les illustrations.

    Je profite de l’occasion pour signaler le documentaire d’Olivier Boher, Sous le nom de Melville. Ce long métrage est excellent, paru en 2008, on pourrait dire que c’est le pendant visuel heureux de l’ouvrage de Rui Nogueira. 

    Jean-Pierre Melville, Rui Nogueira, Le cinéma selon jean-Pierre Melville, Capricci, 2021



    [1] René Clément n’aimait pas vraiment le personnage de Jean-Pierre Melville, mais il reconnaissait qu’il était habité par la passion du cinéma.

    [2] Jean-Pierre Melville : de l'oeuvre à l'homme, Editions du Revif, 2007.

    [3] Le cinéma selon Alfred Hitchcock, Robert Laffont, 1966.

    [4] http://alexandreclement.eklablog.com/l-aine-des-ferchaux-jean-pierre-melville-1963-a187330618

    [5] http://alexandreclement.eklablog.com/quand-tu-liras-cette-lettre-jean-pierre-melville-1953-a114844948

    [6] La vie est un choix, Plon, 2011.

    [7] http://alexandreclement.eklablog.com/la-derniere-chance-fat-city-john-huston-1972-a130683344

    [8] http://alexandreclement.eklablog.com/le-malin-wise-blood-john-huston-1979-a130697718

    [9] http://alexandreclement.eklablog.com/the-irishman-martin-scorsese-2019-a177715326

    [10] http://alexandreclement.eklablog.com/ayn-rand-et-la-conception-du-cinema-hollywoodien-au-moment-de-la-chass-a114844816

    « Philippe Garnier, Sterling Hayden, l’irrégulier, La rabia, 2019L’affaire Maurizius, Julien Duvivier, 1954 »
    Partager via Gmail

    Tags Tags : , ,
  • Commentaires

    1
    sisyphe55
    Mardi 16 Février à 14:22

    bonjour Alexandre Clément

    à propos de la liste des 63 cinéastes américains d'avant-guerre (Melville précise la date de mai 1939), il me semble logique de ne pas trouver les cinéastes que vous mentionnez:

    à cette date J.Huston et R.Wise n'avaient pas encore sorti leur premier film, Hitchcock était encore un réalisateur anglais et Walsh n'avait pas encore sorti ce qu'il est possible de considérer comme ses grands films

    Denitza Bantcheva a effectivement écrit un livre de référence consacré à JP Melville mais depuis sont parues plusieurs publications non négligeables comme:

    Riffs pour Melville D.Daniel et P.Gabaton éditions Yellow Now/Côté cinéma

    le n°44 de la revue Eclipses Jean-Pierre Melville de solitude et de nuit

    la biographie Jean-Pierre Melville le solitaire de B.Tessier chez Fayard

    Jean-Pierre Melville, une vie par A de Baecque chez Seuil

    cordialement

     

    2
    Mercredi 17 Février à 17:42

    Merci pour ces renseignements. Je vais lire Eclipses 44. et Riffs pour Melville. La biographie de Tessier est sans intérêt. Mais surtout il y a très peu d'étude sur le style Melville et ses sources. Evidemment vous avez raison sur les 63 cinéastes d'avant guerre, j'ai écrit trop vite. Mais pourquoi penser que le déclin arrive justement au moment où le film noir se codifie ? Huston a eu une influence considérable sur Melville, mais des cinéastes plus obscurs comme Rudolph Maté aussi, sans même parler de Robert Wise. 

    Ceci dit c'est un livre très important, il n'y en pas tant que ça

     

    3
    Lundi 1er Mars à 15:12

    J'ai commencé la publication de tous les films de Jean-Pierre MELVILLE (avec liens de téléchargement des films) : https://mundoencuestion.wordpress.com/tag/melville-jean-pierre-realisateur/

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :