• Jeff, Jean Herman, 1969

     Jeff, Jean Herman, 1969

    C’est un film un peu curieusement oublié dans la filmographie d’Alain Delon. D’ailleurs il n’en existe pas de copie en DVD ou en Blu ray sur le marché, et c’est vraiment quelque chose qui manque. Comme c’est Alain Delon qui a produit le film, c’est peut-être lui qui ne veut pas le voir réédité. Ce film est la seconde collaboration entre Alain Delon et Jean Herman, après le succès colossal d’Adieu l’ami, l’année précédente. Mais Jean Herman va peu à peu s’éloigner de la réalisation, il sera encore scénariste pour des films comme Le marginal de Jacques Deray, ou Canicule d’Yves Boisset. Et puis il va surtout, sous le nom de Jean Vautrin, devenir un écrivain renommé, il obtiendra le Prix Goncourt, le Prix Populiste et encore bien d‘autres. Son succès littéraire a fait oublié qu’il avait d’abord été formé à l’IDHEC pour devenir cinéaste. Il expliquait que s’il s’était éloigné des plateaux, c’est que le milieu du cinéma l’avait beaucoup déçu et qu’il trouvait finalement plus de liberté dans la création littéraire. 

    Jeff, Jean Herman, 1969 

    Laurent participe au braquage du marchande diamants 

    Jeff mène une bande qui va s’attaquer à des gros diamantaires. Tandis qu’une partie de ses hommes agressent deux marchands de diamants et les retiennent dans leur chambre d’hôtel, il se fait, avec Laurent, passer pour eux. Ce qui leur permet de dévaliser le marchand de diamants, tandis que la troisième équipe menace de tuer sa femme s’il n’obtempère pas ou s’il appelle la police. Les choses se passent à peu près bien, sauf que Diamant tue le chauffeur de madame Grunstein qui avait cherché à se défendre. Peu après toute la bande est réunie, et Jeff annonce qu’il va négocier l’ensemble des diamants et qu’ils partageront après. Mais Jeff ne revient pas et ses hommes vont l’attendre en vain. Au bout d’une longue attente, ils décident de partir à sa recherche car ils le soupçonnent de les avoir truandés, malgré les dénégations de Laurent qui est très lié à Jeff. Et comme Diamant se méfie de Laurent, ils le laissent sous la garde de Pépin. Ils s’en vont torturer Eva, la maîtresse de Jeff, pour la faire parler et dire où se trouve Jeff. Pendant ce temps Laurent va arriver à se débarrasser de Pépin en le tuant, et à son tour il part chercher Jeff.  Au passage il récupère Eva qu’il soigne de ses blessures. Tous les deux vont partir vers la Belgique car c’est là que Jeff devait négocier les diamants.  Laurent va cependant entamer une liaison avec Eva. Ils sont également poursuivis par Diamant et ses deux complices. Mais Laurent a de la ressource, il va tuer deux des hommes de Diamant, et berner Diamant qui le poursuit en traversant le zoo d’Anvers. En vérité Laurent et Jeff sont complices, et ils vont se retrouver pour partager le butin. Mais Laurent tue Jeff après lui avoir annoncé qu’il va partir avec Eva. Cependant Diamant va retrouver Eva et celle-ci va comprendre que Laurent et Jeff sont de mêche. Elle va à son tour trahir Laurent qui va être tué par Diamant.

    Jeff, Jean Herman, 1969 

    Jeffe annonce qu’il va négocier les diamants 

    Comme on le voit, cette histoire, due à André-Georges Brunelin qui a écrit quelques scénarios de films noirs, mais qui a aussi écrit une très bonne biographie de Jean Gabin, n’a pas trop de rapport avec la réalité. Les invraisemblances sont nombreuses. En vérité elle fonctionne comme une sorte de conte de fée très noir. Le thème emboîté est celui de la trahison. Tout le monde trahit tout le monde. Et si la cupidité est un moteur, la jalousie en est une autre. En effet, Diamant est jaloux de Laurent, parce que celui-ci est très proche de Jeff qui est le chef incontesté de la bande. Mais Laurent est jaloux de Jeff et malgré l’admiration qu’il a pour lui, il va lui prendre sa maîtresse. Evidemment, on peut se poser aussi de questions sur Eva qui manifeste une belle ambiguïté puisqu’elle trahit Jeff, puis Laurent à qui elle donnera une sorte de baiser de la mort. Il y a donc un double trio qui se déchire, Diamant-Laurent-Jeff, et Eva-Jeff-Laurent. Jeff qu’on verra très peu à l’écran, est le pivot de l’histoire, il incarne l’ami, mais aussi une sorte de figure paternelle pour laquelle Diamant et Laurent vont se déchirer… fraternellement ! 

    Jeff, Jean Herman, 1969 

    A la salle de sport les hommes attendent Jeff 

    Mais tout ça n’est qu’un support pour autre chose. En effet l’ambition de Jean Herman est de saisir une sorte de dérive rêveuse dans des lieux étranges et contrastés. Il va donc utiliser des décors réels intéressants, souvent noyés dans les brumes. C’est le port d’Anvers ou le zoo, mais également cette campagne belge plongée dans l’hiver. La parenté de ce film avec Le samouraï semble évidente. Le travail sur la couleur est très proche de celui de Jean-Pierre Melville, que ce soit dans l’usage des tons bleutés ou dans celui des lumières diaphanes. D’ailleurs Jeff était le nom que portait Alain Delon dans ce film. Mais Herman n’est pas seulement un disciple de Melville – du moins sur ce film – il manifeste sa propre originalité dans ce rythme lent qui, allié à la brume dans lequel le film est plongé, porte à la rêverie, malgré l’aspect dramatique de l’histoire. Il utilisera aussi à bon escient les éléments de la culture populaire, la salle de boxe, les bistrots, les images d’un port laborieux, ou encore ces foules dans lesquelles Laurent tente de se perdre pour échapper à Diamant. 

    Jeff, Jean Herman, 1969 

    Diamant veut faire parler Eva 

    La mise en scène n’est donc pas plate, bien qu’on puisse regretter une caméra trop souvent statique dès qu’il s’agit des dialogues ou des scènes dans lesquelles les protagonistes sont filmés en plan rapproché. Le principal problème que rencontre le film c’est le manque de rationalité des personnages. S’il est vrai que le réalisme n’est pas le souci de Jean Herman, après tout Le samouraï n’est pas très crédible non plus, les personnages fonctionnent mal parce qu’il n’y a pas de réponse à leur comportement. Que ce soit Laurent, et plus encore Eva, on ne comprend pas pourquoi ils trahissent ceux qu’ils sont sensés aimer sans raison. C’est probablement cet aspect, plutôt que cette manière poétique de filmer une histoire de gangsters, qui explique que ce film n’a pas obtenu le succès escompté. 

    Jeff, Jean Herman, 1969 

    Eva mène Laurent jusqu’à madame De Groote 

    Produit par Alain Delon, c’est lui qui sera la vedette. Mais il le fait avec beaucoup de discrétion finalement. Il n’est pas envahissant. Il est Laurent. Il est très bon dans ce genre de rôle comme toujours, à moitié mutique, froid et déterminé. C’est sur ce film qu’il rencontra Mireille Darc et que les deux acteurs entameront une liaison de longue durée. Mireille Darc est Eva, toute aussi froide que Laurent. Elle n’apparaît pourtant qu’au milieu du film. Ce sont les gangsters qui sont le plus intéressants. D’abord Georges Rouquier dans le rôle de Jeff, il manifeste une présence forte. Puis Frédéric de Pasquale qui incarne Diamant, méchant et jaloux. Il est très bien aussi dans ce rôle où il défie ouvertement Laurent. Jean Saudray est étonnant dans le rôle du sautillant Pépin. Avec une petite mention spéciale pour Gabriel Jabbour dans le rôle de Zucci l’apiculteur. 

    Jeff, Jean Herman, 1969 

    Laurent trahit par Eva est tué  

    Il reste des scènes très bien menées, le hold up, mais aussi la poursuite entre Diamant et Jeff, ou encore le règlement de comptes au milieu des abeilles. Le règlement de comptes final sera tourné comme un western, avec un peu moins de lenteur toutefois que dans un film italien. C’est donc au final un film très intéressant, même s’il est un peu bancal, qui mériterait une réédition en DVD, voire en Blu ray, ce qui nous permettrait de mieux apprécier la qualité de la photo de Jean-Jacques Tarbes qui travaillera souvent avec Alain Delon. 

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