• Jérôme Pierrat, Parrains de cités, La manufacture de livres, 2014

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    C’est un tour de France du trafic de drogue et particulièrement du H. Travail très méticuleux d’un journaliste spécialisé dans le grand banditisme, il donne des faits très précis, des chiffres, des noms et des lieux qui permettent de mieux cerner l’étendue de ce type de délinquance dans ses formes nouelles. Si trop souvent les médias se concentrent sur les zones sensibles de Marseille ou de la banlieue parisienne, on se rend compte que le mal est plus profond.

    L’ouvrage en dévoile d’abord l’économie et la logique capitaliste d’accumulation du capital puisque des millions d’euros sont effectivement brassés. Mais c’est d’un capitalisme sauvage dont il s’agit ici. Une hyper-concurrence activée par les nouveaux chemins de la mondialisation financière qui a permis à des masses de capitaux de franchir les frontières avec finalement pas mal de facilité. On y parle d’investissements, de recyclage de l’argent sale dans l’immobilier et le commerce, bref d’une compénétration accrue entre économie légale et illégale. Les réseaux apparaissent comme très structurés et très hiérarchisés, avec en haut des financiers qui avancent des fonds importants et les font circuler. En bas bien sûr il y a les petites mains qui dealent, qui font le gué et qui prennent souvent plus de risques que les « gros bonnets ».

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    C’est aussi une odyssée sanglante, car ici la concurrence pure et parfaite chère aux tenants de l’économie de marché ne badine pas avec les moyens mis en œuvre pour s’emparer d’un lieu de vente ou pour se saisir d’une cargaison qui appartient à un groupe rival. Le nombre de morts est assez impressionnant, et pas seulement à Marseille. Si dans cette ville les règlements de compte sont plus nombreux nous dit Pierrat, c’est probablement parce que le milieu des trafiquants de drogue y est moins structuré comme un oligopole stable, mais parce qu’il est fait d’une myriade de PME qui opèrent sur un marché étroit. En effet le développement de ce marché qui a généré de grandes ambitions explique que les prix ont baissés, et donc qu’il faut compenser cette baisse par un élargissement de la clientèle. Celle-ci s’accroissant finalement moins vite que l’offre, il faut essayer de conquérir au bout du fusil de nouvelles parts de marché. Forcément avec l’explosion de cette nouvelle délinquance, le milieu lui-même a changé, Pierrat oppose ainsi le milieu traditionnel et ce nouveau milieu auquel l’ancien doit bien faire une nouvelle place que ce soit dans le contrôle des boîtes de nuit ou celui des machines à sous. La force de frappe de ce nouveau milieu c’est aussi bien l’argent que la possibilité de mobiliser rapidement de véritables armées, d’autant que les armes circulent de plus en plus facilement.

    L’analyse de Pierrat qui privilégie l’exposé des faits, est d’abord géographique en partant des cités misérables qui prolifèrent dans l’hexagone. Elle montre les liens privilégiés entre les trafiquants de drogue et les populations d’origine maghrébine. Le Maroc apparaît alors comme la plaque tournante du trafic. C’est presque une analyse d’un géographe, avec ses ramifications un peu partout dans le monde, l’Espagne, les Pays-Bas, mais aussi l’Italie et l’Afrique noire.

    Il montre également que la police contrairement à la rumeur ne reste pas du tout inactive. Elle s’adapte, aussi aux nouvelles technologies destinées à piéger les réseaux, mais aussi à la connaissance des nouvelles filières qui émergent. La somme des prises de guerre et des arrestations, le nombre d’années de prison que récoltent les trafiquants témoignent de ce travail incessant. Cependant, c’est plutôt le point de vue des truands qui est dévoilé, les flics qui les traquent n’apparaissent qu’en filigrane de l’ouvrage. Ils restent un peu anonymes, bien que je suppose que Pierrat a obtenu de leur part aussi un certain nombre de renseignements.

     

    C’est un excellent document qui peut facilement être le support d’une nouvelle littérature de fiction passionnante. Certes ici ou là on peut regretter que certaines formes de trafic ne soient pas analyser d’une manière plus approfondie, le trafic de la coke me semble bien moins traité que celui du H. Mais je suppose que c’est plus difficile d’avoir une connaissance pointue de ce trafic. De même il me semble que s’il expose assez bien la situation marseillaise, il passe sous silence un certain nombre de faits et d’acteurs bien connus de la filière. Cependant le livre reste touffu et parfois d’une lecture un peu ardue parce que le nombre de faits analysés et d’intervenants dans ce trafic est très important. En tous les cas, il faut saluer cet ouvrage de synthèse comme une vraie prouesse dans la mise en forme d’une actualité complètement éclatée aux quatre coins de l’hexagone. 

    « Le vampire de Düsseldorf, Robert Hossein, 1965Frédéric Dard, Romans de la nuit, Omnibus, 2014 »
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