• Joel & Ethan Coen, Inside Llewyn Davis, 2013

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    Inside Llewyn Davis est un petit film qui vient juste après l’énorme succès critique et public de True Grit. Mais il s’inscrit toujours dans cette interrogation des frères Coen sur leur place dans l’Amérique. Ce n’est pas un hasard s’ils ont choisi le thème de la musique folk au début des années soixante. Curieusement, cette musique qui est sensée représenter de la façon la plus pure ce qu’est l’Amérique est à cette époque investie par des Juifs. A la fin du film on verra apparaître d’ailleurs Bob Dylan. Les frères Coen, très marqués par le judaïsme, s’étaient réappropriés déjà de la même manière le western, autre création typiquement américaine. Comme Llewyn Davis c’est d’abord ce souci d’intégration, de rupture avec des spécificités religieuses qui est à la base de la démarche.  Une manière d’être plus américain que les Américains d’origine anglo-saxonne en quelque sorte.

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    Llewyn Davis a un certain succès à Greenwich Village 

    Présenté à Cannes, le film des frères Coen a été bien accueilli et a incité les commentateurs à se replonger vers cette période singulière qui vit l’éclosion de talents très particuliers qui obtinrent un succès considérable et qui apparurent à la pointe extrême de la modernité : Bob Dylan, Joan Baez, Peter, Paul and Mary, et bien d’autres. Le personnage qui inspire LLewyn Davis, c’est Dave Van Ronk, chanteur folk très engagé à l’extrême-gauche et qui restera au bord de la route du succès. Le titre même du film est inspiré de l’album de Dave Van Ronk, Inside Dave Van Ronk. Que ce soit les personnages, ou la bande son, il y a un effort important pour essayer de restituer le parfum de ces années-là. On peut en discuter très longtemps. Mais comme les frères Coen ne prétendent pas à produire une biographie, ils évitent ce côté souvent gênant qui fait que les acteurs ne sont que les caricatures de leurs modèles. Peut-être que de ce point de vue le principal défaut du film réside dans la photo. Elle est certes sans reproche sur le plan technique, mais trop propre en quelque sorte, trop lisse pour refléter la vérité d’une époque.

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    Dave Van Ronk ici avec Bob Dylan 

    Beaucoup de critiques se sont amusés à reconnaître tel ou  tel chanteur dans les personnages qui défilent à l’écran. Ce n’est pas le plus intéressant. Llewyn Davis est un perdant né, un inadapté social qui n’arrive pas à faire de son art un métier. Le film représente quelques jours de sa vie chaotique. Filmé en boucle, la fin du film est la même que le début, il est organisé autour d’un voyage que Llewyn veut faire sur Chicago en espérant que sa musique intéressera un producteur important. Le voyage sera un échec qui le rendra encore un peu plus amer, et surtout qui lui donnera la tentation d’abandonner la musique, mais velléitaire jusqu’au bout, même ça, il ne pourra pas le faire. Entre temps, il aura croisé la route de personnages qui au contraire de lui savent faire preuve d’un peu plus de réalisme et qui vont presque naturellement sur la route du succès. Il aura également affronté la colère de son ex-petite amie qu’il a mis enceinte, et il aura été accompagné d’un chat curieux qui lui donnera bien du souci.

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    Son ex-petite amie chante aussi dans les mêmes lieux que lui 

    Le film peut se lire à plusieurs niveaux. Il y a bien sûr le côté nostalgique. Mais à mon avis ce n’est pas ce qui a intéressé principalement les frères Coen. Il y a plutôt que l’échec de Llewyn est le début d’une décadence sans fin des sociétés occidentales impossibles à réformer dans le sens d’un humanisme débarrassé de son matérialisme sournois. C’est en effet dans ce moment que se met en place une société de consommation de masse dont, malgré les révoltes de la fin des années soixante, on n’arrivera plus à arrêter le progrès. En même temps c’est une réflexion sur la culture américaine et son hybridation, son caractère impur, à mi-chemin entre les exigences du marché et les velléités de contestation. C’est bien là le cœur même de l’opposition entre Llewyn et Jean qui finalement, bien qu’elle dise aimer toujours Llewyn glisse vers une vie plus tranquille et plus bourgeoise. Ne veut-elle pas un enfant ? C’est le portrait d’une génération qui cherche la rupture, sans y être forcément bien préparée, avec les codes du mode de vie bourgeois.

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    Llewyn Davis ne sait plus quoi faire du chat 

    Llewyn est donc seul. Seul parce qu’il est incapable de s’adapter à la vie ordinaire, celle du marché de la musique. Il ressemble quelque peu à Larry Gopnik, le personnage de A serious man. Il est coincé entre plusieurs réalités contradictoires. Sauf qu’en étant plus créatif, inséré dans la quête d’une expression poétique, Llewyn apparaît bien plus intéressant.

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    Il arrive difficilement jusqu’à Chicago 

    Si les frères Coen ont parfois du mal à convaincre en dehors du film noir, ici ils maîtrisent parfaitement leur sujet. La première partie est cependant plus riche et émotionnellement plus forte que la seconde qui multiplie les digressions qui ralentissent le cours de l’histoire, je pense par exemple à l’interruption du voyage vers Chicago par une police agressive qui agit d’ailleurs assez mystérieusement, sans que cela donne plus de corps à l’histoire. Les acteurs sont très bien, sauf peut-être John Goodman qui surjoue. Oscar Isaac est convaincant comme l’est aussi Carey Mulligan, jeune felle en colère contre son ex-petit ami, mais aussi contre le monde entier. Peut-être le plus étonnant est Stark Sands dans le rôle du jeune Nelson dont la fausse naïveté cache une cruelle ambition.

    La difficulté de reconstituer au cinéma les décors et le parfum d’une époque est ici assez habilement contournée, quoiqu’on puisse trouver les images un peu trop proprettes, notamment dans les moments où Llewyn se donne en spectacle. En effet dans ces moments s’efface le drame intime du héros au profit d’un tableau de genre esthétisé.

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    Son audition n’est pas convaincante et Llewyn ne veut pas modifier son style 

    Bien entendu, la bande son est très soignée dans le sens où elle restitue ce moment un peu à part où les chanteurs populaires visaient un peu plus que de voir leur compte en banque se gonfler.

     

    Si ce n’est pas le film le meilleur des frères Coen, c’est assurément l’un des plus intéressants qu'ils aient produits ces dernières années 

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