• Joseph Wambaugh, San Pedro, la nuit, Harbor nocturne, Calmann-Lévy, 2013

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    C’est le dernier opus de cette saga hollywoodienne que Wambaugh met en scène depuis 2006, on y retrouve un cadre bien connu, le commissariat, et des personnages aussi récurrents comme les deux flics surfeurs, le Bris et le Débris, ou le SDF amateur de jazz Trombone Teddy. Et bien sûr comme c’est Hollywood, on a droit à notre lot d’étrangeté : un Russe amateur de moignons et d’amputation de membres.

    Le roman va être très éclaté, chaque chapitre pourrait presqu’être bouclé sur lui-même, autour des faits et gestes des policiers ou des petits trafiquants de sexe et de femmes. Tout cela est bien connu des lecteurs de Wambaugh. La différence cette fois vient d’une histoire d’amour, chose à laquelle il ne  nous avait pas habitué jusqu’ici. Un docker, d’origine Croate, va tomber amoureux d’une jeune mexicaine dont on ne saura rien, si ce n’est qu’elle est très jeune et très belle. Mais l’histoire d’amour va tourner au cauchemar, car, danseuse due et probablement prostituée, elle a surpris des secrets qui vont amener un gangster coréen à chercher à la tuer. Bien que le ton ordinaire soit assez ironique, c’est une tragédie dont il s’agit.

    Cela introduit un ton nouveau dans l’œuvre de Wambaugh, et lui permet d’approfondir les caractères des personnages qui ne sont pas des flics : le commissariat étant plutôt pris en lui-même comme un personnage. Ce simple déplacement de Los Angeles même vers son port industriel, San Pedro, modifie la perception des choses. En effet, tant qu’on est à Hollywood on a droit à la sempiternelle dégénérescence des lieux. Mais le port de San Pedro présente une toute autre image. Massivement peuplé d’hispaniques, de Croates et d’Italiens, il représente le monde du travail dans sa simplicité. Les gens qui restent attachés à San Pedro, à l’instar de Dinko et de sa mère, possèdent des valeurs d’honnêteté et de simplicité. Ceux qui au contraire comme Hector Cozzo qui se laissent aspirer par les tentations hollywoodiennes, perdent leur caractère, deviennent veules et lâches.

    Cette nouvelle façon d’aborder le noir, confère à Wambaugh un surcroît d’humanisme, et je crois que cela correspond assez bien à ce qu’on dit ces jours ci de l’Amérique post-multiculturelle, notamment à propos de l’élection du nouveau maire de New York. Wambaugh n’ignore pas les problèmes que pose l’existence de communautés très différenciées, cohabitant sur un même lieu. Et il est assez subtil pour nous en faire ressortir le côté négatif sans donner des cours de morale. Les flics sont aussi présentés sous cet angle, ni particulièrement bons, ni particulièrement mauvais, ils conservent toujours pour Wambaugh cette part d’humanité, comme ce flic surnommé la Licorne, qui semble s’en foutre complètement de son métier, attendant la retraite à ne rien faire, et qui va être soulevé par un sursaut de colère lorsqu’il croisera la route d’un enfant martyrisé. Si les truands sont représentés comme évidemment mauvais, ils sont aussi les victimes de leur propre imbécillité. La façon dont Markos et Kim s'entretuent est assez réjouissante. 

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    Joseph Wambaugh et Michael Connelly lors de la sortie de Harbor nocturne en 2012 

    En tous les cas le roman dans son ensemble met en scène l’ambiguïté de la fiction par rapport à la réalité. Pour cette raison, il restera, le livre refermé, de nombreuses énigmes. On ne saura pas vraiment qui était Lita qui semble avoir menti sur presque tout, comme on ne saura rien de ce Basil à la recherche d’amputés. Tout au long du roman on pense qu’on va avoir une explication qui nous dira les raisons de cette étrange passion, mais non. Et au fond c’est à l’image de la vie cet inachèvement, ce lot d’incompréhensions qui nous accompagne en permanence.

     

    Pour le reste, c’est du Wambaugh, égal à lui-même, avec sa collection d’histoires drolatiques, toutes plus étonnantes les unes que les autres. Les dialogues sont toujours excellents. Cette fois ce n’’est pas Robert Pépin qui a fait la traduction, mais on pourra regretter tout de même le fait que le titre de français ne reflète pas le côté musical du titre américain, Harbor nocturn.

    « Serge Bramly, Arrête, Arrête, NIL, 2013Mélodie en sous-sol, Henri Verneuil, 1962 »
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