• L’adoration de Céline en 2011

    L’année 2011 a été pour la librairie l’année Céline. L’auteur de Voyage au bout de la nuit fait encore vendre beaucoup de papier. Les publications ont été nombreuses, Télérama, Le Figaro, tout le monde y a été de son dossier, de son numéro spécial. La poussée de fièvre a été bien entretenue par le ministricule de la culture qui après s’être ridiculisé en prétendant rendre un hommage national à Céline, s’est à nouveau distingué en faisant machine arrière. Avancer à reculons est tout à fait dans la ligne de conduite de ce personnage.

      

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    La machine médiatique a été entretenue tout au long de l’année par les « spécialistes » agréés de Céline, principalement, Henri Godard et David Alliot, Philippe Alméras n’est pas trop en odeur de sainteté dans ce cirque, on va comprendre pourquoi un peu plus loin. Godard et Alliot sont les auteurs de deux ouvrages qui ont connus un grand retentissement : Godard a publié une biographie qui se voudrait définitive et Alliot a rassemblé un nombre considérable de témoignage contradictoires sur la personne de Céline.

    Ces deux ouvrages sont un peu la voix officielle de la planète Céline, une sorte de Pravda.  Godard est professeur émérite, il édite Céline dans la Pléiade. Il est donc difficile à récuser. Il est pourtant l’auteur de très nombreux ouvrages tout autant insipides les uns que les autres sur Céline, seuls Les inrockuptibles ont eu l’audace de pointer la trop grande proximité de Godard avec son sujet. Godard n’a rien à dire. Evidemment, devant l’avalanche des faits qui ont été divulgués ces dernières années, il ne peut guère omettre le fait que Céline était antisémite, mais pour autant il n’y voit rien de si choquant que ça : c’est juste quelqu’un qui s’est trompé, et pour continuer à admirer cet auteur qu’il adulait déjà au moment de son adolescence, il l’approche avec cette curieuse façon de séparer le fond et la forme. L’auteur génial qui a renouvelé la langue française de fond en comble est l’auteur de romans, le pacifiste blessé à la guerre est l’auteur de pamphlets. Pour ne pas trop accabler son idole, Godard en est amené à présenter une version bienveillante et tronquée de la réalité.  Sur le plan des faits, la biographie de Godard n’apporte rien par rapport à celle de François Gibault, le sulfureux avocat d’extrême-droite qui avait produit dans les années quatre-vingts la première biographie sérieuse.

    Non seulement Godard s’appuie sur la correspondance de Céline, comme si celle-ci pouvait être fiable, mais en outre, il la manipule, écartant volontairement les lettres qui mettraient en péril la statue que l’on fait depuis des décennies à Céline. Ainsi, au prix de circonvolutions parfois difficiles à suivre, Godard soutient la thèse selon laquelle Céline était bien antisémite, mais qu’il n’était pas collaborateur, or, il existe de nombreuses lettres de la main de Céline où il se définit lui-même comme le chef de file de la collaboration et le meilleur ami des Allemands.

    L’ouvrage de David Alliot est bâti sur le même postulat : Céline, pour antisémite et menteur qu’il soit, est :

    1. un écrivain de génie, la question ne se discute pas, la preuve David Alliot nous dit qu’il lit Céline depuis son adolescence.

    2. un antisémite, mais ni un traître, ni un collaborateur, plutôt un idéaliste qui s’est trompé.

    Néanmoins, malgré cet a priori, l’ouvrage est intéressant parce qu’il ne fait pas l’impasse sur les témoignages désagréables sur la personne de Céline. Ceux-ci confirment d’une part que Céline était un mauvais médecin, mais qu’en outre il était avare, accumulant de l’or autant qu’il le pouvait. Les témoignages les plus durs viennent des gens qu’il a fréquentés pendant l’Occupation, des Allemands, ou des collaborateurs eux-mêmes qui le jugeaient plus lâche que patriote.

     

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    L’ouvrage de Philippe Alméras n’est pas nouveau, il avait été publié en 1994, et accueilli plutôt froidement par les célinolâtres, mais on ne l’avait guère attaqué de front car il s’appuie sur une documentation excellente et très complète. C’est à mon sens la meilleure biographie du personnage, même si ici ou là on peut discuter de certaines de ses hypothèses.

    Que montre Alméras ? Contrairement à Godard, il considère que de nombreux points de la vie de Céline ne sont pas connus, ou encore qu’ils ne s’appuient que sur ce que Céline en dit. Ainsi il démonte pas à pas la construction de Céline en héros de la guerre 14-18 : ça ne tient pas la route, blessé par inadvertance, et non pas au combat, Céline va tout faire pour ne pas retourner au front. Ce qu’on peut comprendre pour un pacifiste, mais ce qui est plus étrange pour un patriote qui raconte à tout le monde qu’il a été blessé gravement et qu’il s’est engagé volontairement lors des deux derniers conflits avec l’Allemagne.

     

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    Alméras a bien sûr pris le parti-pris inverse de Godard, pour lui il n’est pas question d’opposer un Céline génial écrivain et un Céline mauvais pamphlétaire travaillé par les démons de l’antisémitisme. Il accompagne cette approche d’une analyse minutieuse des réseaux que Céline avait construits aussi bien auprès des autorités allemandes que du côté de Vichy, et ce faisant, il détruit le mythe complétement erroné d’un Céline seul – pour reprendre le titre de l’ouvrage du malheureux Zagdanski. Ce sont d’ailleurs ces réseaux qui lui permettront ensuite d’échapper à l’épuration.

    L’analyse du parcours de Céline dans le siècle doit permettre de relativiser justement son apport à la littérature. En y regardant de plus près, ses romans qui ont vraiment marqué sont le Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Or ces deux ouvrages sont construits sur les cendres de la littérature prolétarienne, celle de Dabit, de Poulaille et de quelques autres. Mais Céline, contrairement aux auteurs précités, ne venait pas du peuple, il a dû donc s’adapter à une langue, une manière de parler qui n’était pas celle de son milieu d’origine, d’où souvent ce côté artificiel qui avait été dénoncé dès la publication du Voyage. On pourra toujours ajouter que le Céline d’après la guerre – Sollers y inclurait les « pamphlets » - a beaucoup évoluer dans son style. C’est vrai mais c’est ce Céline, à partir de Guignol’s band qui n’est pas lu et qui surtout ne peut s’adresser directement à la masse, c’est ce Céline qui tombe des mains et ennuie.

    Céline était-il un écrivain de génie ? S’il faut répondre positivement à cette question, comme la rumeur nous y encourage, on ne s’étonnera pas que la littérature soit en voie d’extinction.

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    Pour faire plaisir aux collectionneurs fanatiques des reliques de Saint-Céline, on pourra ajouter cette photo de Céline à la plage, ils pourront admirer la musculature d’athlète de leur champion et s’en faire un poster qu’ils colleront sur le mur de leur chambre. 

    « Caged, Femmes en cage, John Cromwell, 1950L’espion, The thief, 1952, Russell Rouse »
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