• L’appât, Bertrand Tavernier, 1995

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    Le film est une adaptation du roman de Morgan Sportes, L’appât. C’est un très bon roman, assez minutieux qui relate la saga sanglante d’un trio infernal dont le centre était Valérie Subra, une jeune fille un peu déboussoulée de 19 ans. La tête pensante était Laurent Hattab,  le fils d’un riche commerçant du Sentier qui avait réussi dans le prêt-à-porter. Il y avait aussi Jean-Rémy Sarraud, fils de prolo, pauvre, assez décalé. Laurent étant un peu dans la débine, ses propres affaires capotaient, et ne voulant plus s’appuyer sur sa famille, il s’est imaginé remonter ses billes en faisant des mauvais coups. Assez peu dégourdis dans ce genre là, les membres du trio vont imaginer appâter des gens riches avec la jeunesse et la fraicheur de Valérie, puis de les déouiller, avec la vague idée ensuite de partir aux Etst-Unis. Ensemble ils commettront deux meurtres qui leur rapporteront bien peu de choses, et surtout de longues années de prison. C’est donc à la base un fait divers très connu qui défraya la chronique. Morgan Sportes avait réussi un portrait très fouillé de cette génération perdue qui, au début des années qutre-vingts ne révait que de réussite à travers l’argent. C’était aussi une analyse de trois personnes particulièrement paumées qui ne se rendaient pas très bien compte de la gravité et de l’imbécilité de leur entreprise. C’est un formidable sujet de film noir.

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    Disons le tout de suite, l’adaptation n’est pas du tout à la hauteur. L’ouvrage de Sportes est très noir, très désespéré. Le film de Tavernier reste à la surface des choses et présente ces trois jeunes comme des « innocents », en ce sens qu’ils n’ont pas de conscience du tout. Tavernier oublie par exemple le procès, or c’est un aspect fondamental, ou chacun des protagonistes essaie de jouer contre les deux autres, afin de minimiser son rôle dans des crimes crapuleux. De même il ne décrit pas du tout ce monde de la nuit qui fascine tant Valérie et ses copains : l’argent y coule à flot, et les relations sexuelles qui s’y trament sont plutôt glauques. Le jardin de la Boétie est lépicentre de l’affaire, c’était un restaurant pour fétard qui avait la réputation de donner dans l’échangisme, avec toute une kyrielle de très jeunes filles qui allaient y vendre la seule chose qu’elles possédaient : leur jeune corps. L’ouvrage de Sportes est aussi le roman de la consomamtion où on se vend sans détour.  

    De tout cela Tavernier ne retiend que la vague idée de trois jeunes paumés, travaillés par le mal de vivre et une certaine immaturité. Les noms ont été changés dans le film. Laurent est devenu Eric, Jean-Rémy, Bruno et Valérie, Nathalie. Si dans l’ouvrage les trois protagonistes de ce « trio infernal » ont un problème manifeste avec le père : celui de Valérie est absent, celui de Jean-Rémy l’a rejeté, et Laurent est écrasé par le poids de la réussite de son père : un homme qui s’est fait à la force du poignet comme on dit. Rien de tout cela ne transpire dans le film.

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    Le procès

     

    Tavernier ne sait pas faire des films noirs, il n’en possède pas la grammaire. Car si le film noir présente une réalité crue, sa force vient le plus souvent de sa capacité, non pas à juger ou à justifier, mais à comprendre. Sportes réussi pourtant très bien quant à lui à démonter l’engrenage fatal qui conduit ces très jeunes gens sur la pente du crime. La qualité cinématographique s’en ressent évidemment. C’est inutilement bavard. Les scènes d’intérieur sont très longues et occupent la majeure partie du film. Or ces jeunes gens justement se déplacent beaucoup entre le centre de Paris, le Santier, les Champs-Elysées mais aussi la banlieue bourgeoise de Saint-Mandé. Ils cherchent du clinquant, du tape-à-l’œil, un éblouissement de l’instant.  Ils se saoulent de musique moderne, adorent les restaurants branchés, les boîtes de nuit. C’est ce monde là qui s’oppose à celui bien besogneux du Sentier.

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    Eric veut convaince Nathalie de lui trouver des victimes

     

    L’interprétation est assez faible. On a surtout retenu celle de la très belle Marie Gillain qui pourtant ne présente pas se mélange de naïveté et de perversité de Valérie Subra. Olivier Sitruk est juste un jeune coq un peu inconséquent, sans ambition et sans profondeur. Bruno Putzulu qui est censé endosser l’habit de Jean-Rémy Sarraud le taciturne, n’a pas plus de dimension.

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    Nathalie cherche des victimes

     

    De ce film il y a peu de choses à retenir, sauf peut-être la scène finale où Nathalie retrouve son âme d’enfant quand elle se demande si elle va pouvoir sortir pour la Noël et revoir son père. La violence qui règne entre les trois personnages n’est pas rendu, et si Nathalie reçoit quelques coups de la part d’Eric, c’est juste parce que celui-ci est un peu énervé. Or dans une telle entreprise, pour qu’elle prenne forme, les relations de pouvoir sont décisives. Il y faut un leader qui entraîne le reste de la troupe.

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    Le trio paraît tout partager

     

    Mais comme je l’ai dit, le film pèche d’abord par son scénario qui a été écrit par Colo Tavernier, la femme du réalisateur, qui semble avoir été fascinée par ce fait divers. Sportes signale qu’elle assistait régulièrement au procès. C’est au point qu’on se demande pourquoi le film se présente comme une adaptation du livre. Seul le titre L’appât rappelle la relation entre les deux œuvres. Bien évidemment on comprend que l’épais roman de Sportes ne pouvait être adapté sans un gros travail de simplification, mais les choix de cette simplification ne sont pas du tout évidents. La critique n’a pas été tendre avec ce film à petit budget, et les pectateurs n’ont suivi que moyennement. C’est très dommage parce que le sujet aurait demandé un traitement plus fort, moins académique, moins étriqué peut-être pour un scénariste un peu moins paresseux.

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    Rendez vous est pris

     

    L’ouvrage de Sportes quant à lui a connun un très bon succès. Ce qui l’a sans doute ancourage à entreprendre ensuite Tout, tout de suite, inspiré d’un autre fait divers sanglant, celui du meurtre du jeune juif Ilan Halimi par le Gang des Barbares. Entre temps le trio infernal a purgé sa peine, payé sa dette à la société comme on dit, et Valérie Subra s’est mariée et a fait des enfants. La vie continue.

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    Eric hésite à tuer

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    Nathalie se demande si elle sortira pour Noël 

    « Quand vient la nuit, The drop, Michael Roskam, 2014B. Traven, La révolte des pendus, Die rebellion der gehenkten, 1936 »
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