• L’enfer de la corruption, The force of evil, Abraham Polonsky, 1948

     

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    Certainement un des films noirs les plus accomplis. Tout y est : la corruption, la rédemption et en prime la ville, New-York, qui pervertit ceux qui y habitent. Joe Morse est un avocat corrompu qui travaille pour un gang qui contrôle les paris. Cynique, il rêve de gagner beaucoup d’argent. Mais il a deux points faibles, d’une part son frère qui tient une petite banque de paris, et une jeune fille dont il va tomber amoureux. Le message est assez clair cependant, ce n’est pas seulement un gang qui corrompt une société saine, mais c’est une société qui fait semblant de ne rien voir et qui espère bien profiter de la corruption ambiante. Si le film ne faisait que dénoncer le rôle néfaste d’une bande mafieuse, ce ne serait guère original, même pour l’époque, mais il montre que les complicités existent à tous les niveaux. Ainsi le frère de Joe qui se présente comme un honnête commerçant, est lui aussi participant de de l’immense racket des jeux. Ceux qui reprocheront à Polonsky cet aspect trop politique, pensent qu’il exagère lorsqu’il met sur le même pied le système capitaliste et le système mafieux. La passivité du petit peuple qui travaille pour les gangs mafieux est ici soulignée comme un manque de conscience politique.

     

     

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    Le scénario est tiré d’un ouvrage d’Ira Wolfert, Tucker’s People qui fut un énorme succès, ce même Ira Wolfert qui fut aussi poursuivi par la commission des activités anti-américaines et qui eut de grandes difficultés à trouver ensuite des éditeurs qui le soutiennent. C’est dire si l’intention critique est évidente.

    La trame est donc bien connue. Mais outre que le scénario fourmille de subtilités, la réalisation est de haute tenue. Les rues vides de New-York, le pont de Brooklyn en dise plus long sur la solitude de Morse et l’hostilité de la ville que des longs discours. Le film est également dominé par l’interprétation de John Garfield dont c’est ici un des meilleurs rôles. Mais tout l’art de Polonsky est de styliser les figures qui apparaissent. Ainsi, la femme du chef du gang, interprétée par l’étrange Marie Windsor, tente de vamper Joe qui contre toute attente résiste.  Il lui préfèrera la fade pureté de Beatrice Pearson qui incarne Doris, regardant ainsi au-delà de ses purs instincts sexuels.

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    Ce film est resté célèbre comme l’exemple de la nocivité du maccarthysme.  C’est assez juste puisque Garfield et Polonsky seront évacués du système. Mais au-delà de l’aspect militant du film, il ne faut pas occulter l’excellence de l’esthétique de Polonsky. C’est probablement sur le plan de la forme l’apogée du style noir. Si la photographie de George Barnes a été souvent saluée,  il convient de souligner l’originalité stylistique de Polonsky. La mise en forme va au-delà de l’expressionisme qu’on retrouve souvent dans les films noirs avec le jeu des lumières et des ombres et tient le spectateur en haleine par la prise en compte de l’espace urbain dans le discours. C’est un film « vertical » qui réfère à nécessité de la rédemption. Joe court après son frère Leo pour que celui-ci lui donne son absolution. A ce titre, on pourrait dire que le film est plus biblique dans son inspiration que politique. A moins d’admettre que la critique de la société relève finalement plus de la morale que de l’économie. Les escaliers jouent à cet égard un rôle déterminant. La plupart du temps Joe descend, et il descendra jusqu’au moment où il s’arrêtera près du cadavre de son frère ainé sous le pont de Brooklyn.

     

     

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    Le jeu de Garfield est étonnant, inimitable, on dit que ce film aurait influencé celui d’Humphrey Bogart dans la seconde partie de sa carrière. Il manifeste toute l’ambiguïté de Joe Morse coincé entre son désir de pouvoir, sa peur latente des conséquences de ses gestes, que ce soit dans son opposition avec la justice officielle ou dans sa rébellion contre la logique du gang. Sa fonction est de prendre des risques, de vivre une aventure hors du commun qui en fera un roi ou un misérable vendu. Il faut se souvenir qu’à travers sa courte carrière, Garfield décéda en 1952 à l’âge de 39 ans, il a marqué le film noir en seulement quelques films : Le facteur sonne toujours deux fois en 1946, Sang et or (Body and soul) en 1947, L’enfer de la corruption en 1948 et enfin Menaces dans la nuit (He ran all the way) en 1951.

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    Le film a bénéficié d’un budget important, il est vrai qu’il était adapté d’un livre à succès, Ira Wolfert avait obtenu le Prix Pulitzer en 1943. Il eut une reconnaissance critique et publique aux Etats-Unis à sa sortie, mais ne fut diffusé en France que tardivement en salles en 2004. C’est en revoyant ce genre de film qu’on comprend que le « noir » peut engendrer des œuvres d’art subtiles qui impliquent aussi notre conscience politique, mais on mesure combien aujourd’hui le cinéma américain s’est perverti, incapable de se renouveler, comme de produire une réflexion critique sur la société contemporaine. On comprend aussi mieux pourquoi la commission des activités anti-américaines s’est autant acharnée sur les milieux du cinéma qui lui apparaissaient comme le meilleur véhicule d’une idéologie de gauche auprès d’un public populaire qui restait encore traumatisé par les conséquences de la Grande dépression et qui minait directement le mythe du rêve américain tel que le système voulait continuer à le vendre au reste du monde. La carrière de Polonsky sera brisée. Certes il continuera à vivre de sa plume en tant que scénariste, participant notamment à un autre chef-d’œuvre du film noir, Le coup de l’escalier (Odds against tommorow), mais ses interventions seront de plus en plus sporadiques et en tant que réalisateur, il ne retrouvera plus jamais l’inspiration qu’il avait en 1948. Le cinéma peut aussi être un sport de combat !

     

     

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    « Les bouchées doubles, James Hadley Chase, Gallimard, 1950The Phenix city story, 1955, Phil Karlson »
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