• L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Dans les années cinquante, la RKO s’était fait une spécialité des films noirs de série B. Ces formats particuliers ont permis le lancement de carrières importantes, celle d’Anthony Mann ou de Richard Fleischer. The narrow margin est un film tourné rapidement, mais avec un scénario solide et simple, mais terriblement inventif. Film à tout petit budget, il est par contre étonnant dans sa manière de tourner et de se servir des décors. Nous sommes au début des années cinquante, et le film noir a bien évolué. Il est maintenant plus ancré dans des histoires dures où l’action domine. Les personnages masculins se sont renforcés moralement et les femmes sont bien moins fatales. Autant dire qu’il y aura une large place donnée à un aspect pseudo-documentaire, et à une violence spectaculaire. Il va rester un des aspects fondamentaux du film noir : la grande ville comme un ensemble hétéroclite qui engendre une criminalité dangereuse qui se dissimule à tous les coins de rue. 

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Gus et Walter viennent chercher le témoin 

    Gus et Walter sont deux policiers qui sont chargés de convoyer un témoin, la veuve d’un gangster, Frankie Neall, qui doit déposer contre l’organisation. Ils doivent prendre le train qui les mènera de Chicago à Los Angeles. Mais des gangsters les guettent. Alors qu’ils descendent de l’appartement pour aller prendre le train, Gus est tué par Densel, un tueur appointé qui visait la veuve. Walter part à sa poursuite mais ne peut le rattraper. Rapidement il se retrouve dans le train, mais il a surpris qu’il était suivi. Il se méfie de tout le monde, et particulièrement d’un gros homme qui semble se trouver tout le temps sur son chemin.  La cohabitation avec la veuve Neall, arrogante et vulgaire, parait difficile tant elle a mauvais caractère et manifeste de la peur. Durant le voyage il va faire la connaissance d’une jeune femme, Ann Sinclair, qui est accompagnée d’un jeune garçon un peu turbulant, et d’une gouvernante qui est sensée s’occuper de l’enfant. La tâche de Walter n’est pas aisée parce qu’il doit en même temps éviter les pièges que lui tendent les gangsters qui veulent le soudoyer et abattre la veuve Neall, et gérer ses relations qui deviennent compliquées avec les deux femmes. Le voyage est très agité. Mais les choses ne sont pas ce qu’on croit : ainsi le gros homme, Jennings, dont il se méfiait est un policier chargé de la surveillance des trains. Walter va arrêter le sinistre Kemp, mais Jennings va malheureusement le laisser échapper. Sur le parcours, le tueur Densel va rejoindre le convoi. Avec Kemp, ils vont repérer la veuve Neall et l’assassiner. Mais en fouillant ses affaires pour trouver la fameuse liste qui pourrait compromettre le gang, ils vont se rendre compte que celle qui se fait passer pour une femme de gangster est en réalité un agent de la police qui n’est là que comme un leurre. Les tueurs vont comprendre qu’ils ont été bernés et pensent maintenant que c’est Ann Sinclair qui est le témoin à abattre, elle avouera qu’elle a choisi ce subterfuge avec la police pour voyager tranquillement. Les tueurs ne désarment pas et arrivent à repérer la jeune femme. Mais Walter veille au grain, et alors que Densel tente de tuer Ann, puis de marchander pour obtenir la fameuse liste, il suit ses évolutions dans les reflets que lui offrent les fenêtres du train, et il l’abat. Dès lors, Anne et Walter pourront arriver à temps au tribunal pour témoigner.

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Densel tente une première fois d’assassiner la veuve Neall 

    Le scénario plutôt ingénieux est signé Earl Felton, un collaborateur régulier de Richard Fleischer à cette époque, c’est lui qui avait écrit l’excellent The armored car robbery. Bien qu’il ait collaborer à des films importants, à la fin des années cinquante, il peine à trouver du travail. Atteint de poliomyélite, il se suicidera d’une balle dans la tête en 1972. C’est un film particulier parce que l’essentiel de l’histoire se passe dans le train, les rares scènes en dehors de ce véhicule sont seulement des raccords ou des respirations dans un ensemble particulièrement claustrophobique. Ce film est en outre clairement la source d’inspiration d’une grande partie de North by northwest d’Hitchcock qui sera réalisé en 1959. Au-delà de l’histoire elle-même très simple d’une course contre la montre d’un policier et de son témoin, il y a bien d’autres thèmes qui sont abordés ici. D’abord le fait que Walter, débarrasser de son comparse Gus par la force des choses se retrouve dans un univers hostile entre deux femmes. Mais ces deux femmes ne sont pas ce qu’on croit, la vulgaire et sensuelle veuve Neall est en réalité un agent des forces de l’ordre, au contraire, la très sage mère de famille est la veuve d’un gangster. Walter choisira la deuxième parce qu’elle est plus conforme à ce qu’on attend d’une femme dans l’idéal américain. Walter est évidemment atteint de paranoïa dans cet espace confiné du train. Il voit des ennemis de partout… sauf où ils se trouvent évidemment. Tout est trouble pour lui. On le verra se déplacer dans des volutes de fumée et de vapeur, puis guetter dans les reflets des images de Densel et de Ann pour essayer de comprendre ce qui se passe et d’agir efficacement. Le train est un résumé en miniature de ce qu’est la société : il fonce vers une destination apparemment connue, mais il peu bifurquer aussi vers l’inconnu. Mais surtout il met aux prises des personnages très différents dont l’obligation de voyager ensemble va révéler le caractère. Cet enfermement au lieu de protéger, fragilise et menace. Les gares et les trains sont de forts symboles dans le film noir. C’est en effet un endroit où se croisent et s’intriquent des personnages différents et souvent hostiles. Mais c’est aussi un lieu d’indifférence que ce soit à la gare ou dans les trains, on peut assassiner n’importe qui sans que personne ne bouge.  

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952

    Walter tente de repérer les truands 

    La réalisation est étonnante d’inventivité et de précision. Il est en effet très difficile d’imprimer des mouvements fluides à la caméra dans un univers confiné qui s’apparente à un tunnel étroit. Visuellement, c’est l’image du tunnel qui domine, par exemple quand la fausse veuve Neall se déplace à grande vitesse avec sa valise dans le couloir du train pour échapper à ses poursuivants, ou quand Walter et Ann Sinclair sortent de la gare de Los Angeles. Le film a petit budget a été tourné rapidement, 13 jours dit-on, et très peu de scènes ont été réalisées en décor réel, seules celles qui concernent la gare de Los Angeles, comme quoi on n’a pas forcément besoin de beaucoup d’argent pour faire un film. La fluidité de la mise en scène est facilitée par l’utilisation d’une petite caméra portative qui permet de conserver les décors intacts. Notez que la bagarre entre Kemp et Walter sera copiée par Terence Young dans From Russia with love, bagarre entre Robert Shaw été Sean Connery. Cette scène est surtout impressionnante parce qu’elle se passe dans un endroit très étroit, et que malgré tout, Richard Fleischer arrive à trouver des angles intéressants et des mouvements de caméra subtils. Du reste ce n’est pas la seule scène que From Russia with love copiera de ce film, il intégrera en effet les scènes relais au moment des arrêts du train quand on ne sait quel personnage nouveau et dangereux va grimper. La photo de George Diskant est excellente, c’était d’ailleurs à cette époque un spécialiste du film noir, il avait travaillé pour Nicholas Rays (They live by night, On dangerous ground), Gordon Douglas (Beetween midnight and Dawn) ou encore John Farrow (The racket). L’arrivée de Gus et Walter dans l’immeuble de la veuve Neall si elle est classique, avec les escaliers en plongée puis en contre plongée est impressionnante tout de même. Les personnages fument presque tous, c’est essentiellement pour tromper leur propre nervosité. 

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    Kemp vient de se faire coincer Jennings va lui passer les menottes 

    Comme c’est un film a petit budget, l’interprétation ne comporte pas de grands noms. Et pourtant elle est excellente. A commencer par Charles McGraw dans le rôle de Walter. C’est un habitué des films noirs, et plus encore des films de série B. On l’a vu notamment dans The killers de Robert Siodmak, mais je crois bien que c’est ici qu’il trouve un de ses rôles les plus importants et les plus denses. Il est excellent en flic taciturne qui se laisse tout de même attendrir par une femme, ou par un enfant. Sa voix graillonneuse donne un accent de vérité peut être encore plus grand. Mais la plus étonnante, celle qui vole la vedette à tout le monde, c’est Mary Windsor dans le rôle de la fausse veuve Neall. Rien que pour les séquences où elle apparaît le film mérite d’être vu. Elle aussi est une demi-star, particulièrement spécialisée dans le film noir où elle tient le plus souvent le rôle d’une garce très sexuée. Son physique étrange, ses yeux immenses, comme sa manière de parler l’amène naturellement dans la lumière, on se demande pourquoi d’ailleurs Walter la snobe et repousse ses avances, sans doute lui fait elle peur. Elle brille dans les dialogues avec Charles McGraw. En tant qu’opposition directe au personnage de Mary Windsor, le choix de Jaqueline White qui n’aura pas fait grand-chose d’autre et dont c’était le dernier film, dans le rôle d’Ann Sinclair est judicieux. Mais on ne peut pas dire que les autres personnages sont mal calibrés ou inexistants, au contraire. Don Beddoe dans le rôle de Gus, le vieux flic, permet de reconstituer le couple de gangsters qui, dans The killers, viennent assassiner Swede. L’idée est évidemment de laisser planer le doute sur ce que sont ces deux individus lâchés dans Chicago. Plus conventionnelle est la silhouette de Jennings incarné par Paul Maxey. En effet, à cette époque, et dans la lignée de The maltese falcon, celui de John Huston, les films noirs abondaient de personnages obèses, cette obésité étant censé donner une ambiguïté entre un caractère rond et mielleux et une menace potentielle. La bande de tueurs est aussi très convaincante, à commencer par Densel interprété par l’anguleux Peter Vigo.  

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952

    Dans le reflet de la fenêtre, Walter suit les gestes de Densel 

    C’est donc un très bon film dont la réputation n’est pas usurpée. Le rythme très soutenu ne doit pas cependant faire oublier qu’il comporte aussi son lot de niaiseries. Le personnage du petit garçon, Tommy, est non seulement très conventionnel, mais ennuyeux. On ne sait pas trop si Richard Fleischer a voulu à travers cette figure dénoncer l’émergence de l’enfant-roi, ou si au contraire il pensait ainsi montrer le caractère humain du flic bourru. A sa sortie, il a été très bien reçu et fut la meilleure recette pour la RKO. Encore que cette sortie n’allait pas de soi. L’extravagant Howard Hugues a retardé cette sortie de deux ans ! Il l’aurait oublié de le visionner dans sa salle de projection privée. Il semble aussi qu’il ait voulu en faire un remake plus friqué avec Robert Mitchum et sa maitresse Jane Russell. Le remake finit bien par se réaliser en 1990 sous le titre de Narrow margin, toujours, avec Gene Hackman et une actrice alors en vogue, Ann Archer. Mais ça n’a donné qu’un film sans grand intérêt. 

    L’énigme du Chicago express, Narrow margin, Richard Fleischer, 1952 

    A la sortie de la gare deux flics attendent Walter et le témoin pour aller au tribunal

    « Lone star, John Sayles, 1996Gene Tierney, Mademoiselle, vous devriez faire du cinéma…, Hachette, 1985 »
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