• L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969

     L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969

    C’est un film qui a une mauvaise réputation et qui n’a pas eu de succès. Il s’inscrit dans la dernière partie de l’œuvre d’Hitchcock, et on considère qu’il est sur la pente déclinante aussi sur le plan esthétique. En effet, après 1963 celui-ci ira d’échec en  échec. Marnie avait été un échec, et Torn curtain n’avait été sauvé du désastre commercial que par la présence de Paul Newman et Julie Andrews qui à l’époque étaient les vedettes les plus importantes d’Hollywood. Il a d’ailleurs de plus en plus de mal à trouver des financements – les films qu’il met en chantier s’espacent peu à peu – et cela s’en ressentira au moins sur ses trois derniers films. Rétrospectivement on parle de déclin, mais en 1964 il n’a que 65 ans, et lorsqu’il tourne Topaz, 70. Je ne sais pas s’il s’agit d’une question d’âge, mais Ingmar Bergman tournait encore l’excellent Saraband à 85 ans ! 

     

     L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969

    Pour assurer ses arrières, Hitchcock va s’appuyer ici sur un roman de Léon Uris. Celui-ci est en effet un auteur à succès qui a été adapté plusieurs fois au cinéma : on lui doit Exodus ou Angry Hills. Il a cette capacité à se saisir d’histoires véridiques et à en faire des sujets de fiction. Dans le cas de Topaz il s’agit de l’affaire Saphir. Et le héros André Deveraux représente Philippe Thyraud de Vosjoli, espion français qui passa au service des Etats-Unis à qui il donnait des renseignements plus que confidentiels. Il y a dans l’histoire deux lignes différentes : l’un est celle du passage à l’Ouest d’un soviétique de haut niveau qui va révéler que les Russes ont installé des missiles à tête nucléaire à Cuba. Il s’agit donc de découvrir les preuves – des photos – de cette implantation. Et puis il y a l’existence du réseau Topaz qui, au cœur des services d’espionnage français, travaille finalement pour les soviétiques. André Deveraux va donc à la fois se procurer les fameuses photos et en même temps démasqué le réseau de traitres. Hitchcock considérait que le principal échec de ce film résidait dans le fait qu’il s’occupait de politique à laquelle disait-il il ne comprenait rien. En réalité les idées politiques d’Hitchcock le portaient facilement vers un anti-communisme assez primaire, comme c’était déjà le cas dans Torn curtain. Or en 1969 lorsque ce film est tourné, et malgré la répression russe du Printemps de Prague, la Guerre froide n’est plus tout à fait à l’ordre du jour. Et depuis quelques années, notamment depuis l’ouvrage de John Le carré, L’espion qui venait du froid, on a perdu l’habitude de présenter les affaires d’espionnage en divisant le monde en deux : le camp des bons (les Américains et leurs affidés) et le camp des mauvais (les Russes, les Chinois et les Cubains). Ce manichéisme qui était déjà difficile à supporter dans les années soixante, ne passe plus. Et ce d’autant que Cuba est à la fin des années 60 vu comme une alternative au socialisme autoritaire soviétique.

     L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969 

    Philippe Dubois qui travaille pour Deveraux s’introduit dans la délégation cubaine 

    On comprend que dans ce contexte le scénario du film d’Hitchcock, écrit par Samuel Taylor d’habitude un peu plus à l’aise, sente un peu l’antimite et la propagande. D’autant que le général De Gaulle est préoccupé par conserver une égale distance entre les Russes et les Américains, présenter les services secrets français comme étant un repaire de communistes apparait ainsi comme un mauvais coup porté à l’image de la France par les Etats Unis : la manière dont Deveraux se vend aux Américains apparait assez peu honnête. Mais au-delà de ce contexte particulier de la fin des années soixante, il y a l’incapacité d’Hitchcock à donner de la fluidité aux deux aspects de l’histoire. On a en effet du mal à relier la défection d’un agent soviétique et l’affaire des missiles au démantèlement du réseau Topaz. Plus curieux c’est que les personnages de ce film semblent former une sorte de famille tuyau de poêle, Deveraux couche avec une cubaine qui en mourra, et sa femme qui feint d’être jalouse, se vautre dans la luxure avec un traitre à la patrie ! On apprend qu’en réalité Granville et Deveraux sont de vieux amis, et comme deux vieux amis, ils partagent la même femme ! On passe de l’idée que le gouvernement gaulliste est vendu quasiment dans son entier aux Russes, mais qu’en plus la femme d’un maitre espion français a des mœurs vraiment dissolues ! Quelle audace !

     L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969 

    Deveraux décide de partir à Cuba 

    Je passe sur le ridicule des fausses barbes des Cubains pour en venir rapidement à ce qui aggrave le cas de ce malheureux Hitchcock : l’interprétation. Celle-ci est catastrophique et on se demande comment un « maître » comme Hitchcock a pu tolérer un tel laisser-aller. Le film tournant autour de Deveraux, c’est l’acteur Frederick Stafford qui en sera le pilier. Acteur autrichien d’origine Tchèque, c’est un homme de grande taille, ancien international de Hockey. Il s’est fait connaitre en France pour avoir incarné l’agent OSS117. Le reste de sa carrière est consacré à des séries B italiennes dans lesquelles il incarne alternativement un espion ou un soldat. Dire qu’il est mauvais est en dessous de la réalité. Il est carrément lamentable. Quand il ne sourit pas bêtement, il reste raide comme un piquet ou fronce les sourcils comme s’il ne comprenait rien. Ce qui nous laisse songeur tout de même sur les capacités de direction d’acteur d’Hitchcock. Il se murmure qu’au départ Hitchcock voulait Sean Connery pour le rôle de Deveraux. Mais celui-ci déclinât l’invitation, sans doute parce qu’il voulait sortir des rôles d’espions, et aussi parce que Marnie ne s’était pas très bien passé et avait eu peu de succès. Mais ce n’est pas la seule faute de goût de la distribution. Si John Forsythe dans le rôle de Nordstrom et John Vernon dans celui de Parra « font le job », la distribution française est à contre temps. Dany Robin est Nicole, la femme de Deveraux, elle a l’air complètement ailleurs. Claude Jade – sans doute suggérée par François Truffaut – incarne la fille des Deveraux, l’ennui est qu’elle a l’air à peine plus jeune que ses parents ! Philippe Noiret et Michel Piccoli ne font que passer et se contentent du minimum. Le curieux Per-Axel Arosenius incarne le transfuge Kozunov avec un peu de folie : pour l’anecdote, il faut savoir que cet acteur suédois s’est immolé par le feu pour protester contre les impôts ! L’actrice allemande Karin Dor est Juanita, la maitresse cubaine de Deveraux. Spécialiste des films allemands de série B (Winetou, Edgar Wallace), elle est assez inconsistante.

    L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969  

    Les services américains débriefent Kuzenov 

    Il n’y a pas grand-chose à sauver de ce naufrage artistique et commercial. Probablement que s’il n’était pas signé Hitchcock plus personne n’en parlerait. Mais voilà quand il y a un réalisateur qui a une certaine réputation, on visionne presque tous ces films. Enfin c’est du moins ce qu’on fait quand on est cinéphile. On retient d’abord, sur le plan technique, que le scénario étant très éclaté entre différents protagonistes, on a du mal à s’intéresser à l’histoire. Au fond Hitchcock ne sait pas conduire un film choral. Mais peut-être ne sait-il pas construire aussi des films d’espionnage ? Les transparences sont trop nombreuses et mal faites pour que cela ne nuise pas au film. Quelques séquences d’archive sont aussi utilisées été on verra brièvement apparaître Fidel Castro et Che Guevara lors d’un meeting. Il y a cependant quelques scènes réussies, par exemple l’évacuation de Kuzenov et de sa famille au nez et à la barbe des agents du KGB. Mais dans l’ensemble tout cela reste plutôt mollasson. L’ambiguïté de Deveraux qui trahit tout de même son gouvernement n’est jamais relevée vraiment, n’était-ce pourtant pas l’envers de ses tromperies ou de celles de sa femme ?

     L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969 

    Deveraux trouve le portrait de Jarré fait par son beau-fils 

    Pour l’anecdote, plusieurs fins ont été tournées, Granville se suicide dans la version américaine, mais dans la version française il arrive à prendre la fuite. On dit également que Claude Chabrol aurait filmé la toute dernière scène sur les Champs Elysées en lui et place du réalisateur qu’il admirait et qu’il considérait comme son inspirateur. Ce qui ne change rien à l’affaire bien entendu ! Par ailleurs le personnage de Philippe Thyraud de Vosjoli est assez sulfureux : il avait lancé l'idée que Enrico Mattei sur lequel Francesco Rosi a fait un excellent film n'avait pas été assassiné par la mafia pour le compte de la CIA, mais plutôt par les services secrets français sur l'instigation du gouvernement du général De Gaulle.

     L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969 

    Dans la version française Granville arrive à s’échapper

     L’étau, Topaz, Alfred Hitchcock, 1969  

    Philippe Thyraud de Vosjoli était le modèle de Deveraux

    « J’ai même rencontré des tziganes heureux, Skupljaci Perja, Aleksandar Petrovic, 1967Bastille day, James Watkins, 2016 »
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