• La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947

     La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947 

    La carrière tourmentée d’Orson Welles s’est orientée à partir de deux sources d’inspiration principales : le film noir, avec la mise en scène de personnages riches et criminels, et puis bien sûr Shakespeare. Mais par-dessus tout, ce qui fait la cohérence et l’unité de l’œuvre, en dehors de la manière si singulière de filmer, ce sont ses personnages hors du commun qui se heurtent finalement à des limites bassement matérielles. The lady of Shangaï est souvent célébré comme un des films les plus aboutis de Welles. Il est vrai qu’il a été conçu dans le confort économique des studios hollywoodiens, et qu’il n’a pas connu comme à l’ordinaire les affres de la recherche des financements. Cependant ce film est entouré d’une légende : les studios en auraient sabordé la sortie pour punir Welles d’avoir coupé les cheveux de Rita Hayworth alors au faîte de sa gloire. Comme très souvent avec Welles il semble que cette légende soit fausse : en effet, il n’y a aucune raison pour que les studios se punissent eux-mêmes en sabordant un de leurs films, d’autant que la nouvelle coupe de cheveux de cette star devait leur être bien connue avant même la fin du film. Mais il est un fait qu’avant de devenir un classique du film noir et un classique du cinéma tout court, The lady of Shangaï n’a pas trouvé son public, et qu’après cela Welles aura de plus en plus de mal à financer ses projets, tournant de plus en plus souvent en Europe. Il reviendra cependant à Hollywood pour tourner The touch of evil, film noir sur lequel il n’était prévu au départ que comme acteur et qu’il finira par mettre en scène de fort belle façon. En vérité, plutôt qu’un ostracisme des studios, il faut voir l’éloignement de Welles d’abord comme la conséquence de la faiblesse des recettes de ses films en salles. Trop longtemps il vécut à Hollywood sur le succès commercial de Citizen Kane. Mais le manque de résultats de ses autres films finit par le rattraper. Contrairement à ce qu’on dit il n’était pas boycotter par les studios, il tournait régulièrement en tant qu’acteur dans des films hollywoodiens de prestige, et cela lui permettait d’assurer son haut train de vie. Et puis comme ses propres réalisations étaient estimées en Europe, il y trouva plus facilement des financements qu’à Hollywood où les critères de sélection des projets n’étaient pas les mêmes.

     La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947 

    Michaël rencontre Elsa dans Central Park 

    A l’époque où il tourne The lady from Shangaï, Welles est marié avec Rita Hayworth avec qui il a eu un enfant. C’est un couple à la fois glamour et improbable : une star très sexy, très représentante du Hollywood glamour, et un réalisateur plutôt effronté et rebelle. On notera que dans ce film, Welles n’a pas transformé son allure, ni son nez, il est même assez mince, et peut, même s’il n’est pas beau, incarner un héros de film noir facilement, un héros façon tough guy. C’est un des seuls films où on peut le voir à « l’état naturel ». il conserve seulement son côté emprunté par opposition justement à Rita Hayworth qui est magnifiée comme une sorte de déesse de l’amour malveillante autant que sublime. Lorsque ce film est mis en chantier, en 1947, le film noir en tant que genre est à son sommet. Welles va se laisser porter par la vague, même s’il va y ajouter sa touche personnelle. Contrairement à ce qu’on a dit l’histoire, pour peu qu’on soit versé dans le film noir, est assez simple[1], en tous les cas comparativement à d’autres films comme The big sleep.  

    La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947

    A l’origine, avant d’être un scénario de Welles, il s’agit d’un ouvrage de Sherwood King dont on ne sait rien à part ça, qui a été achetée 600 $ par William Castle, réalisateur et producteur. L’histoire est presqu’un classique du film noir : un marin désargenté et oisif, tombe sous le charme d’une femme vénéneuse qui l’attire dans un piège morte. Elle désire faire exécuter son très riche et très vieux mari afin de s’approprier sa fortune. Même s’il se rend compte que cette femme lui tend un piège mortel, Michael ne peut se résoudre  à s’y soustraire. C’est presqu’en connaissance de cause qu’il y plonge les deux pieds en avant. Il va donc accepter d’accompagner Bannister, son associé et sa femme Elsa dans un improbable périple qui le mènera de New-York à San-Francisco en passant par Acapulco et les Caraïbes. A San-Francisco, l’affaire se dénouera lorsque Grisby, l’associé de Bannister lui proposera un marché absurde : de l’argent contre sa signature au bas d’une lettre où il reconnaîtra qu’il l’a assassiné. Grisby fait passer la pilule en lui disant qu’il veut disparaître pour toucher la prime d’assurance et que si on ne retrouve pas le corps, il ne pourra jamais être condamné. Mais Michael est obnubilé par les 5000 $ qu’il pourrait gagner dans l’affaire et qui lui permettraient de partir refaire sa vie avec la belle Elsa. Les choses ne vont pas tourner comme il le croit, Grisby sera bel et bien assassiné et lui se retrouvera accusé de meurtre. Défendu par Bannister lui-même qui a la réputation de jamais perdre de procès, il risque d’être condamné à la chaise électrique, mais il réussit à s’évader du tribunal et rejoint par Elsa, il finira par comprendre les tenants et les aboutissements de l’histoire. Dans la galerie des glaces, il confessera Elsa de ses crimes, mais rejoint par Bannister, celui-ci la tuera, après avoir innocenté Michael. 

    La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947

    En attendant une embarcation Michaël écrit un roman 

    Rien de plus classique qu’un tel scénario. Et si tous les codes formels du film noir sont à l’œuvre, il reste que c’est un film très personnel de Welles. Les angles de lectures de ce film sont très nombreux. On peut le saisir du point de vue moral et même politique : pêle-mêle l’arrogance des riches – notamment lors d’une visite à Acapulco – et la dignité dans la pauvreté et l’indépendance de Michael sont mises en avant, comme les sentiments finalement assez simple de notre marin sont opposés à la perversité d’un infirme richissime et d’une femme cupide. Il y a donc une critique sociale évidente, presqu’une analyse en termes de lutte des classes : les riches sont comparés à des requins qui se mangent entre eux. Mais il y a aussi le portrait d’un avocat richissime dont l’ego le place au-dessus des lois et des simples mortels, il fera l’éloge de sa richesse expliquant que rien ne compte en dehors de l’argent, car cela compense son handicap. Comme Arkadin ou Kane, ou encore Quinlan, Bannister appartient à cette galerie des monstres qui peuplent l’univers de Welles. Pour accentuer le trait Welles donne très souvent une allure grotesque aux personnages, les gros plans de Grisby grimaçant ou de Bannister les font apparaître comme des insectes mauvais dont il vaut mieux se tenir à l’écart. Sans doute ce côté grimaçant qu’on trouve dans ce film a-t-il troublé les spectateurs plus habitués au naturalisme du film noir traditionnel. Même quand Welles filme le procès, il ne le filme pas à la manière des autres réalisateurs de films noirs, il donne un tour burlesque à l’affaire, comme si la condamnation de Michael n’était pas une affaire très sérieuse. Sans doute est-ce ce mélange des genres qui a dérouté les spectateurs. Par son scénario, le film se rapproche des romans marins de Charles Williams que Welles connaissait. N’oublions pas que Welles voulait à la fin des années soixante adapter Dead calm d’après cet auteur[2]. Mais Welles appréciait aussi Jim Thompson un autre grand auteur de romans noirs et il aurait voulu également porter à l’écran A hell of a woman[3]. Ces deux dernières remarques montrent à quel point Welles prenait le « noir » très au sérieux. 

    La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947 

    Elsa donne rendez-vous à Michaël à l’aquarium de San Francisco 

    Bien que ce film soit considéré souvent comme ce que Welles a fait de meilleur avec Falstaff, force est de constater qu’il y a un grand déséquilibre entre les parties. En effet, on peut supposer que Welles a tourné ce film pour se refaire une santé auprès des studios, réaffirmer en quelque sorte son autorité, et surtout faire un vrai succès commercial. Mais s’il suit très souvent les règles du film noir, surtout dans la dernière partie, il s’en écarte aussi d’une manière parfois un peu maladroite – sans doute pour donner plus de personnalité au film – en multipliant les digressions et le grotesque dont nous avons parlé plus haut. Le personnage de Grisby pose un problème de crédibilité à l’histoire tout entière : en effet il apparaît complètement fou et on ne peut pas comprendre qu’un homme aussi sain d’esprit que Michael rentre dans les combines moisies d’un tel hurluberlu. La surcharge des dialogues, outre qu’elle donne un côté bavard au film, lui donne un côté un peu théâtral qui brise le rythme. La caméra appuie aussi un peu trop sur l’infirmité de Bannister. Tout cela fait disparaître ce qu’il y a de fondamental : la passion de Michael pour la belle Elsa. Et là, Welles hésite, il montre Michael très méfiant et désabusé, mais aussi capable de rentrer sans précaution dans la pire des folies. Peut-on suivre de telles sinuosités ?

    La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947 

    Michaël accepte de simuler le meurtre de Grisby 

    Sans doute suis-je trop sévère parce que je regarde le film du point de vue du film noir. Mais évidemment c’est Welles, et tous ses films sont intéressants. Il y a beaucoup de trouvailles visuelles, à commencer par l’extraordinaire final dans la galerie des glaces où les personnages non seulement se morcellent, mais n’ont plus de place au point que Bannister et Elsa mettent un temps fort long à s’entretuer. Rien que pour cette scène, le film vaut le détour. On peut citer aussi la poursuite dans le Chinatown de San-Francisco, ces télescopages entre la misère des Mexicains et les riches touristes qui leur distribuent une aumône qui ne leur coûte pas grand-chose. Et bien sûr les longs plans de la calèche qui traverse Central Park. Il y a aussi des scènes d’action qui ne sont pas très adroitement filmées, surtout la bagarre dans Central Park. Il y a aussi toutes ces ombres furtives aussi bien dans la scène qui se passe près de l’Aquarium, que dans celles qui précèdent le meurtre de Grisby. On remarque ce goût pour l’exotisme ou s’opposent la jeunesse des Mexicains et l’usure morale et physique de Bannister comme représentant de l’Occident vieux et corrompu. Il y a aussi un regard plutôt tendre portée sur les Chinois de San-Francisco. 

    La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947 

    Michaël s’enfuit du tribunal 

    Le plus étonnant dans la distribution est sans doute Orson Welles qui s’est donné une allure de jeune homme. Il est presque mince, au naturel, il a l’allure du bon Américain dynamique et plein de bonne volonté. Je crois que c’est une des rares apparitions de cette sorte dans la carrière cinématographique de Welles. Il est excellent. Rita Hayworth dans le rôle d’Elsa est plus terne. Plutôt que sa coupe de cheveux, je me demande si ce n’est pas le fait de l’avoir mise un peu sur le bord du chemin qui a dérouté les studios et les spectateurs. Quoique dans le scénario ce soit elle qui mène la danse, elle apparait à l’écran comme très passive. Elle n’a pas cette ambiguïté qu’on attend d’une femme fatale vis-à-vis du mâle qu’elle s’apprête à détruire. Bannister est incarné par le vieux complice de Welles, Everett Sloane qui l’a accompagné aussi bien dans la création du Mercury Theater que dans le développement de ses premiers projets cinématographiques. Il charge un peu la barque, mais ça passe. Plus problématique est la prestation hallucinée de Glenn Anders qui interprète Grisby, oscillant entre folie et machiavélisme, et qui en fait des tonnes et des tonnes. Dans un rôle plus traditionnel de mauvais garçon on retrouve Ted de Corsia qui interprète le détective Broome qui n’hésite devant aucun chantage et aucune trahison, et qui paiera de sa vie son inconduite. 

    La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947 

    Il retrouve Elsa dans le pavillon  de la folie 

    Mr Arkadin qui a bien moins de moyens est plus cohérent, mais bien évidemment, The lady from Shangaï est un film qui passe allègrement les années et dont chaque vision nous apporte quelque chose de nouveau. Dans le classement IMDB des 100 meilleurs films noirs il arrive seulement en 46ème position, loin derrière d’autres films de Welles comme par exemple The stranger ou Touch of Evil qui se situe à la 6ème place. Certes ce n’est qu’un classement, mais il sonne tout de même comme une déception pour les admirateurs du talent d’Orson Welles. 

    La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947

     La dame de Shangaï, Lady from Shangaï, Orson Welles, 1947 

     


    [1] Joseph McBride dans Orson Welles, Da Capo, 1996 raconte qu’il lui a fallu voir le film huit fois pour comprendre l’histoire. C’est exagéré.

    [2] Un film assez médiocre sera tiré de ce roman par Philip Noyce en 1989 avec Nicole Kidman.

    [3] Ce sera Alain Corneau qui portera malencontreusement ce roman à l’écran sous le titre de Série noire.

    « A touch of sin, Tian Zhu Ding, Jia Zhangke, 2013Blood father, Jean-François Richet, 2016 »
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