• La femme au masque de chair, Donna Leon, 2012

     

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    Donna Leon n’a pas toujours une bonne presse auprès des gardiens de l’orthodoxie du roman noir. Pourtant, elle a tout ce qu’il faut pour en être une éminente représentante. Ses histoires sont centrées sur un commissaire, Brunetti, héros récurrent qui passe son temps à survivre entre le crime et sa hiérarchie incompétente.

    Ce nouvel opus, édité en 2012, mais qui en fait date de 2009, a pour sujet à la fois une femme martyrisée dans ses chairs, à cause d’un dentiste charlatan, et un trafic de déchets hautement toxique. Le livre est très bon, et une fois de plus nous parcourons Venise, une Venise qui peu à peu perd son âme pour s’être vendue à l’industrie touristique.

    Par rapport aux aventures précédentes du commissaire Brunetti, on note des inflexions importantes. Si dans les ouvrages précédents la famille Brunetti nous paraissait un peu idéalisée (Paola est professeur de littérature anglo-saxonne à l’université, leurs deux enfants adolescents lisent beaucoup et s’impliquent maintenant dans le combat écologique, et le commissaire relit Cicéron et Ovide), ici on a l’impression que le couple est en train de rentrer dans une période difficile. Certes le commissaire vieillit et perd de plus en plus la foi dans son combat contre le crime, mais il se dispute plus fréquemment avec sa femme, et il ne manifeste plus de désir sexuel pour elle. Bien au contraire, il est attiré par Franca, la femme au masque de chair. Mais plus encore, il se pose des questions sérieuses sur sa belle-famille. En effet, Paola est la fille d’un aristocrate vénitien qui tire l’essentiel de sa fortune de magouilles diverses et variées.

    Le cœur de l’ouvrage se centre sur l’envahissement progressif de l’économie du nord de l’Italie par la tristement célèbre Camorra. C’est pourquoi le trafic des déchets entre l’Europe du Nord et le sud de l’Italie est revisité en détails. A ce propos, il semble bien que les sources documentaires de Donna Leon soient les ouvrages de Roberto Saviano, notamment son très justement célèbre Gommora. C’est là que, selon moi, Donna Leon donne le meilleur d’elle-même. Certes elle ne nous apprend rien de nouveau sur ce fléau qui détruit progressivement l’Italie, mais la façon dont elle le présente nous rend ce phénomène bien plus sensible. C’est évidemment tout l’art du romancier que de donner à voir ce qu’on a sous le nez sous un angle nouveau.

    Les qualités d’écriture de Donna Léon sont maintenant bien connues, au point que beaucoup prennent ses ouvrages comme guide touristique pour visiter Venise. Mais au-delà, le propos est une identification directe de la mafia avec le capitalisme à l’ère de la mondialisation débridée. C’est donc un point de vue plus que critique sur ce délabrement moral, économique et social dans lequel l’Europe se vautre.

    L’intrigue est peut-être moins bien réussie, la relation entre les deux histoires, celle de Franca et celle des trafiquants de déchets est un peu téléphonée et l’exécution du jeune parrain de la mafia n’est guère crédible.

    L’autre point problématique du récit c’est justement la position de Brunetti. Il passe son temps à refuser l’engagement, à louvoyer avec sa hiérarchie, et finalement il ne résout rien, assistant impuissant au dénouement de l’histoire. Donna Leon nous répète un peu trop souvent qu’il refuse de répondre aux questions, qu’il laisse venir les événements à lui. D’ailleurs la seule fois où il prend des initiatives sérieuses pour combattre le crime, et qu’il découvre le lieu de stockage de ces maudits déchets, c’est pour apprendre que les carabiniers sont sur le tas depuis plusieurs semaines.

    Ces réserves n’empêchent rien, et on appréciera la méticulosité dans la description des relations entre les différents protagonistes. Les non-dits, l’hypocrisie, les milles secrets qui font que la société existe comme elle est et avance vers son effondrement. Il y a des passages très réussis, comme lorsque Brunetti ravive les souvenirs de son père, un ouvrier des raffineries de Maghera qui peinait à faire vivre sa famille et qui s’impliquait dans les luttes syndicales de son temps.

    Quoiqu’elle mette en scène des bourgeois vénitiens principalement, le point de vue politique est une critique du capitalisme et de la société de consommation. Car La femme au masque de chair est d’abord un livre politique, même s’il prend le tour facilement identifiable du roman policier destiné à la détente de la classe moyenne. L’anarchisme et le pessimisme sont le fond de la pensée de Donna Leon. En cela elle est bien plus italienne qu’américaine, officiellement elle est née aux Etats-Unis mais vit à Venise depuis plusieurs décennies. Sa démarche et son ironie froide la rapproche d’Andrea Camilleri, le créateur d’un autre commissaire : Montalbano. 

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