• La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017

     La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017

    Avant même que les Oscars aient lieu, j’étais à peu près certain que les plus importants iraient à The shape of water. Malgré toutes ses insuffisances, Three bilboards reste un film trop sérieux[1]. C’est pourquoi on ne l’a récompensé que de prix d’interprétation – Frances McDormand pour le prix d’interprétation féminine et Sam Rockwell pour celui du meilleur second rôle. En récompensant massivement The shape of water de Guillermo del Toro, c’est d’abord la niaiserie et la dégénérescence du cinéma hollywoodien qui est à l’honneur. Gillermo del Toro s’est spécialisé dans le cinéma à effets spéciaux, le block buster qui coûte cher, car plus le budget est élevé, et plus le réalisateur touche un fort salaire. En dehors d’El laberinto del fauno, il n’a en effet pas fait grand-chose, seulement des films pour adolescents mangeurs de pop-corn. Si sur le plan esthétique les Oscars ne veulent pas dire grand-chose, il n’en va pas de même sur le plan politique.

    La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017 

    Giles et Elisa regardent la télévision 

    Elisa est une femme de ménage qui travaille le matin très tôt à nettoyer un centre de recherches plus ou moins secret. Elle fait équipe avec Zelda. Mais un jour, sous la direction du colonel Stricker, une créature amphibienne est amenée. Les savants doivent l’étudier. Pour ne pas risquer qu’elle s’en aille, elle est sévèrement enchaînée. Elisa qui est muette, donc très solitaire, va s’intéresser à la créature, lui donner des œufs à manger. Et entre eux va s’établir une vraie relation amoureuse. Mais les choses ne sont pas si simples. En effet, les Russes convoitent aussi la créature, et puis les services secrets américains vont décider de l’éliminer, et de la disséquer pour qu’elle livre ses secrets. Elisa va se donner pour mission de la sauver. Elle finit par convaincre Giles, son voisin, de l’aider dans cette entreprise. Elle va être facilitée dans cette tâche par Dimitri qui lui aussi à sa manière veut protéger cette créature. Ils vont donc l’enlever et la cacher chez Elisa, l’installer dans sa salle de bain avec des algues et du sel, beaucoup de sel. Les services secrets sont sur les dents, ils interrogent tout le monde et commencent à soupçonner Dimitri. Pendant ce temps Elisa et la créature amphibie développent une relation amoureuse et sexuelle. Mais l’étau se resserre. Le but d’Elisa est d’amener la créature jusqu’à la mer. Stricker est là. Il tente de les tuer. Mais la créature est immortelle, elle triomphera et emportera avec elle Elisa qui sans doute survivra sous une nouvelle forme. 

    La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017 

    Elisa est attirée par la créature 

    Ce scénario sans imagination aucune est sensé, selon Guillermo del Toro, à travers d’un conte fantastique sur la résurrection, être une ode à la tolérance et à la différence. Donc il s’ensuit que les personnages ne sont pas remarquables parce qui les unit et les rassemblent, mais d’abord parce qui les distingue fondamentalement. C’est le politiquement correct à l’ère de l’individualisme triomphant, soit un reflet du libéralisme économique. Elisa est muette quand tous les autres parlent, Giles est un homosexuel solitaire, Zelda est noire, et bien sûr la créature amphibie se distingue par toutes ses caractéristiques physiques et morales. Ainsi il mangera le chat de Giles, mais c’est pas grave, on lui pardonne, car il faut le comprendre dans sa différence. Cette approche petite bourgeoise est déjà assez difficile à supporter, on dirait un spot publicitaire pour tolérer les débordements des migrants. Mais voilà que cette créature est aussi identifiée à des bondieuseries calamiteuses : elle renait perpétuellement, et par l’imposition des mains guéris les bons comme elle punit les mauvais. Elle embarquera Elisa vers un monde meilleur, car, c’est bien connu, le Paradis n’est pas sur terre, n’importe quel curé ou iman vous le dira. Et là, ça devient carrément écœurant. La niaiserie est à son comble avec le portrait des agents des services secrets, russes et américains, qui sont renvoyés dos à dos pour leur bêtise intrinsèque. Cette manière de revisiter la Guerre froide – nous sommes en 1962 – manifeste d’une incompréhension complète de ce que veulent dire les enjeux de société et donc les oppositions entre deux formes d’Empire. Pour rester toujours dans le politiquement correct, les scénaristes mettent en avant une touche de critique de l’American way of life, Stricker rêve d’une Cadillac, sa femme reste à la maison et s’occupe des enfants et du ménage. Mais ça tombe à plat. Je passe sur ce qui est le clou du film, la relation amoureuse et sexuelle entre la créature et Elisa : on est moderne et donc la relation sexuelle ne sera pas seulement suggérée, elle sera montrée, c’est tout juste si on ne voit pas l’accouplement complet. Mais l’érotisme de ces scènes tombe plutôt à plat. 

    La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017 

    Le colonel Strickland a une femme parfaite  

    Avant d’être un film, The shape of water est d'abord un produit marketing bien calibré. En ce sens qu’il est fabriqué comme une sorte de sac fourre-tout dans lequel on entassera le plus de références cinématographiques pour séduire le maximum de public et donner au produit un aspect esthétique qui plaira dans les festivals et aux lecteurs semi-instruits de Télérama. C’est le film de Jack Arnold, The creature from the black lagoon, tourné en 1954 qui est la source principale d’inspiration de Guillermo del Toro. Sauf que ce film de série B, non seulement était réservé au second circuit de salles, non seulement n’avait pas un budget démesuré, mais en outre, il n’avait pas la prétention de donner des leçons de morale et ne se prrenait guère au sérieux. Gillermo del Toro possède incontestablement un talent pour les effets spéciaux et pour les mouvements d’appareil. Mais cela n’en fait pas pour autant un grand réalisateur. Il recycle en effet à peu près tout ce qui a fait du succès ses dernières années. Elisa est clairement démarquée d’Amélie Poulain, c’est Amélie Poulain au royaume des poissons si on veut. D’ailleurs l’utilisation des couleurs pastellisées, comme l’usage surabondant des panoramiques, ressemble à du Jean-Pierre Jeunet. En outre la scène où le couple Giles-Elisa est assis au bord du lit et danse avec les pieds est directement tirée de Delicatessen[2]. Mais Jeunet n’est pas le seul réalisateur à avoir été plagié. Cette pluie incessante qui baigne le dernier tiers du film semble sortir tout droit de Black rain de Ridley Scott, ou de Road to perdition de Sam Mendes. C’est une image du déluge évidemment, le déluge qui lave la terre de toutes les offenses et qui annonce la résurrection. C’est sans doute cette absence même d’originalité dans la réalisation qui finit par agacer. Le film est sombre, teinté de bleu et de bistre, un peu à la manière des anciens films muets. D’ailleurs quand Elisa se met à chanter, on passera au noir et blanc dans une formalisation qui rappelle The artist d’Hazanavicius. Bref on serait en peine de trouver une once d’originalité – en dehors des effets spéciaux bien entendu – à cette réalisation. D’autres références peuvent être encore relevées dans le personnage de Strickland qu’on croit sorti tout droit de Men in Black ou de Matrix. Egalement on pourra penser aussi au film de Night Shyalaman, Lady in the water. La qualité des images, c’est ce qu’on remarque dès lors que le film nous ennuie.

     La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017 

    Elisa assiste aux mauvais traitements de la créature 

    Du côté de l’interprétation c’est tout de même un peu mieux. Les acteurs aident à supporter le film jusqu’au bout. Sally Hawkins dans le rôle d’Elisa est très expressive, même si elle n’a pas une ligne de texte. Son physique ingrat participe de son rôle. Il n’est en effet pas question pour Guillermo del Toro de compenser la misère de la condition d’Elisa par un physique enchanteur. Michael Shannon en fait peut être un peu trop dans le rôle du colonel Strickland, mais il est difficile de faire autrement tant le scénario le désigne comme une caricature de raideur et de sournoiserie. Le rôle de Giles est interprété par Richard Jenkins, un vétéran des seconds rôles. Et puis il y a aussi l’excellente Octavia Spencer dans le rôle de Zelda qui a une présence véritable dans un ensemble assez déshumanisé tout de même. Enfin le très bon Michael Stuhlbarg est l’espion Dimitri, tiraillé entre les intérêts des services soviétiques, ceux des services secrets américains, et enfin sa passion pour la créature amphibie. 

    La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017 

    Il faut du sel pour la créature amphibienne 

    Le film a reçu un accueil chaleureux de la part du public, il va rapporter beaucoup d’argent pour un budget très conséquent. Il a même obtenu un Lion d’or à Venise en sus des quatre Oscars récoltés. Peu de critiques ont soulevé les lacunes esthétiques et idéologiques de cette production parfaitement niaise. Cet unanimisme louche est déjà en soi un problème. Pour moi The shape of water est le symbole d’une culture mondialisée sans âme, guidée par un marketing très rigoureux qui lui permet de ne fâcher personne tout en délivrant un message douteux qui se veut consensuel, oscillant entre politiquement correct et mysticisme catholique. Il acte la dégénérescence totale du cinéma hollywoodien qui n’est plus qu’une machine à cash. Le retour dans l’enfance c’est aussi une forme de sénilité. J’aime bien aller au cinéma, c’est toujours mieux que de voir des films sur son téléviseur, mais donner de l’argent pour de telles niaiseries me laisse un goût un peu amer, l’étrange impression de m’être fait voler. 

    La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017

      La résurrection d’Elisa

      La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017

    The creature from the black lagoon de Jack Arnold

     Addendum :

    Il y a également un film russe qui date de 1962, Человек-Амфибия, L’homme amphibie, réalisé par Vladimir ChebotaryovGennadi Kazansky qui insiste sur l’aspect double justement de cet homme amphibie, un peu à la manière de docteur Jekyll et mister Hyde. Mais il est assez peu probable que Guillermo del Toro s’en soit inspiré, encore qu’il ait été diffusé dans le monde entier sous le titre de The amphibian man. 

    La forme de l’eau, The shape of water, Guillermo del Toro, 2017

    The amphibian man 



    [1] http://alexandreclement.eklablog.com/three-bilboards-les-panneaux-de-la-vengeance-three-bilboards-outside-e-a137158720 

    [2] Jean-Pierre Jeunet l’a lui aussi remarquer et a dénoncé Gillermo del Toro comme un mauvais plagiaire. On ne peut pas lui donner tort. https://www.ouest-france.fr/culture/la-forme-de-l-eau-jean-pierre-jeunet-accuse-guillermo-del-toro-de-copier-coller-delicatessen-5548366

    « Le bord de la rivière, The river ‘s edge, Allan Dwan, 1957Equipe de l’ombre, Frédéric Dard, Editions Lugdunum, 1941 »
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