• La griffe du passé, Out of the past, Jacques Tourneur, 1947

    La griffe du passé, Out of the past, Jacques Tourneur, 1947 

    C’est le chef d’œuvre de Jacques Tourneur, et un des meilleurs films noirs jamais tournés. Le film a été en conséquence commenté en long, en large et en travers. Par son scénario, sa mise en scène et ses acteurs, il atteint une sorte de perfection dans le genre. Comme The killers révéla le talent de Burt Lancaster et d’Ava Gardner, Out of the past révéla celui de Robert Mitchum qui, s’il avait déjà tourné dans des films intéressants n’avait jamais atteint cette intensité. Le scénario est de Daniel Mainwaring, alias Geoffrey Homes. Basé sur un roman écrit par lui, Build my gallows hight, il s’inscrit dans ce mouvement d’explosion de la littérature noire au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Mainwaring est incidemment un des scénaristes de Invasion of the body snatchers, The big steal, This woman is dangerous, Phoenix city et travailla aussi avec Ida Lupino sur Hitch hicker. Même s’il n’est pas très connu, son nom est rattaché à la légende du film noir. La plupart de ses scénarios décrivent des petites villes dérangées par l’intrusion d’un danger rapporté d’un monde plus malsain. Quelques ouvrages de lui sont disponibles en traduction française. Aux Etats-Unis il passe pour un romancier prolétarien, impliqué à gauche dans la défense des blacklistés d’Hollywood. Il travailla aussi avec un autre banni d’Hollywood, Joseph Losey. Mais il ne semble pas avoir été inquiété outre mesure par la chasse aux sorcières.

      La griffe du passé, Out of the past, Jacques Tourneur, 1947

    On ne sait pas dans quelle mesure Build my gallow hight est inspiré ou non du film de Siodmak The killers, mais la parenté entre les deux est assez forte tout de même. Il y a l’intrusion de truands dans une petite ville paisible qui se contente de joies simples et de son labeur, il y a la duplicité d’une femme cupide et sans scrupule, et il y a un homme faible qui presque en toute conscience tombe dans les filets d’une femme fatale dont il connait pourtant l’hypocrisie sans fin. On retrouve aussi une figure récurrente du film noir avec les rapports tordus entre deux associés détectives, figure qui s’est imposée grâce au Faucon maltais, aussi bien le livre de Dashiell Hammett que le film de John Huston.

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    Jeff voudrait bien se marier avec Ann Miller et avoir une vie normale 

    Jeff Bailey vit paisiblement à Bridgeport où il exploite une petite station-service. Amoureux d’Ann Miller, il espère bien l’épouser. Mais voilà qu’une ancienne connaissance à lui, Joe, vient lui rappeler son passé et la dette qu’il a envers un certain Whit Sterling. Au pied du mur, Jeff décide de rencontrer Whit et de raconter son passé très chargé à Ann. Ancien détective privé, il travaillait pour Whit qui lui avait demandé de retrouver sa compagne Kathie Moffat qui lui avait dérobé une forte somme d’argent et tiré dessus le laissant pour mort. Il la retrouve finalement à Acapulco, en tombe amoureux et fait mine de croire aux histoires qu’elle raconte. Pour la protéger, il ment à Whit et à son associé, Jack Fisher et finit par se terrer à San Francisco. Mais Fisher les retrouve encore et Ann le tue après une bagarre. Elle s’enfuit, laissant à Jeff le soin d’enterrer son associé. C’est le passé qu’il raconte à Ann pour soulager sa conscience et tenter de se débarrasser de la passion mortifère qu’il a entretenue pour Kathie.

     La griffe du passé, Out of the past, Jacques Tourneur, 1947 

    Joe vient rappeler à Jeff qu’il a une dette envers Whit 

    La deuxième partie du récit est maintenant le présent auquel Jeff doit faire face comme une conséquence de ses actes passés. Dans la propriété de Whit Sterling, il va retrouver Kathie qui est revenue se blottir dans les bras de Sterling. Whit toujours aussi jovial va lui demander de retrouver les livres de comptes qu’un comptable peu scrupuleux à mis de côté pour le faire chanter. Il présente cela comme une manière de solder leurs comptes. Jeff va accepter. Mais les choses vont devenir très compliquées quand il se rend compte que Whit cherche non seulement à récupérer ses livres, mais également à se venger de lui. Et ce d’autant qu’il recommence à être attiré par la vénéneuse Kathie qui veut encore partir avec lui. Mais il va accumuler les preuves de la duplicité de Kathie, notamment il comprend qu’elle a bien volé Whit la première fois, mais aussi qu’elle n’hésitera pas à le vendre pour assurer sa protection. Dès lors il la livre à Whit qui lui-même voudra la livrer à la police. Cependant elle s’en tire une fois de plus et tue Whit. Prétendant une fois de plus partir avec Jeff, celui-ci prend finalement la seule solution qui s’offre à lui, il la livre à la police.

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    A Acapulco Jeff attend Kathie 

    C’est donc d’abord la complexité de l’histoire et des personnages qui d’abord séduit. En effet tout le monde passe son temps à se trahir pour de bonnes raisons… apparemment. Kathie trahit Whit, Jeff trahit Whit, Fisher trahit Jeff, Meta trahit Eels, Eels trahit Whit. Jusqu’à la douce Ann Miller qui finalement trahira Jeff en retournant vers Jim qu’elle avait abandonné pour Jeff. Consécutivement à toute cette duplicité, le seul moteur de ces individus qui se débattent dans des complications infinies, est la passion. Whit veut reprendre Kathie dont il ne peut se passer, alors qu’il est riche et qu’il a une position sociale des plus élevées. Kathie est d’abord cupide, mais elle aime aussi que les mâles soient à sa botte, et par instant elle retrouve une certaine innocence, une âme de petite fille qui voudrait bien que sa vie puisse se recommencer. Jeff n’est pas idiot et comprend tout de suite que Kathie est une menteuse, une tricheuse en qui il ne peut pas faire confiance. Mais il est tellement attiré par elle qu’il se laisse guider par son destin. Même après avoir fait le point avec Ann, lui assurant qu’il est bien guéri d’une passion destructrice qu’il a parfaitement analysée, il y revient encore, jusqu’à en mourir. Dans cette configuration, Out of the past oppose des hommes faibles qui ont l’apparence de la force – la richesse de Whit, les larges épaules et le courage de Jeff – à des femmes fortes qui ont l’apparence de la faiblesse, que ce soit Kathie qui mène le jeu, Meta qui trahit son amant et lui vole ses livres de comptes, et même Ann qui abandonne si facilement l’amour qu’elle avait pour Jeff. Quoiqu’en même temps la fin du film reste ambiguë parce que l’avenir d’Ann et de Jim, celui qui aurait celui de Jeff, ne parait guère enthousiasmant, ronronnant et sans passion.

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    Kathie a tué Fischer 

    Comme on le voit tous les thèmes forts du film noir du cycle classique sont là : l’opposition entre la petite ville saine et provinciale de Bridgeport et la ville mauvaise, lieu de débauche et de passions mauvaises, la prise du pouvoir des femmes sur les mâles par cette dépendance au sexe que ceux-ci manifestent avec presque de la fierté sinon de l’arrogance, et enfin cette atroce attirance pour la richesse. Mais si Jeff voit bien toute cette corruption, il ne sera pas capable d’accéder à son rêve d’une vie simple où la pratique de la pêche aurait remplacé la passion sexuelle.

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    Jeff a rendez-vous avec Whit 

    L’interprétation est tout à fait remarquable, mais elle est dominée par Robert Mitchum qui trouve là sa voie, beaucoup de fausse nonchalance, beaucoup d’ironie et d’amertume. S’il avait auparavant tourné dans des rôles importants, comme dans Crossfire de Dmytryk, il n’avait pas encore trouvé tout à fait son style. Notez que Mainwaring aurait préféré avoir Bogart dont il était l’ami pour incarner Jeff Bailey, mais celui-ci était sans doute trop cher pour la RKO. On ne sait si on y aurait perdu, tellement le rôle semble avoir été écrit pour Robert Mitchum.

    Jane Greer qui est Kathie est un peu moins remarquable et son physique n’explique pas vraiment pourquoi tous les hommes se feraient damner pour elle. Ce n’est pas Ava Gardner dans le rôle de Kitty. A l’époque elle était la maîtresse d’Howard Hugues le propriétaire de la RKO. Mais elle est très bien, elle n’atteindra d’ailleurs plus jamais ce niveau et sa carrière se perdra dans les méandres d’une production assez banale. Le film connaitra un grand succès, et la RKO reconstituera le couple pour un autre film noir, The big steal, une œuvre  très mineure mise en scène par Don Siegel.

    Kirk Douglas était au tout début de sa carrière. Je crois que c’était seulement son deuxième film. Mais déjà les qualités qui sont les siennes étaient évidentes. Il incarne le roublard Whit Sterling avec beaucoup d’énergie, c’est un rôle clé dans sa carrière, une preuve de plus que le film noir a produit des acteurs nouveaux : Burt Lancaster, Robert Mitchum, Ava Gardner et Kirk Douglas entre autres.

    A côté de ces acteurs principaux, le casting est excellent, on reconnaîtra au passage la très belle Rhonda Fleming dont le western saura faire par la suite un excellent usage de sa beauté. Il y a également Steve Brodie dans le rôle de Fisher, l’associé un rien véreux. Steve Brodie sera abonné aux films de série B, et n’aura que rarement l’occasion de jouer les premiers rôles.

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    Jeff aura la preuve de la duplicité de Kathie 

    Tout cela désigne évidemment Out of the past, comme un film de premier plan, mais la maîtrise de Jacques Tourneur le fait accéder au rang de chef d’œuvre. Si on analyse trop souvent la mise à partir des mouvements d’appareil, du cadre, on néglige l’importance de la direction d’acteur. Or c’est déjà là que comme nous venons de le suggérer que Jacques Tourneur sait se montrer génial. Mais tout le reste est d’une grande virtuosité, que ce soit les longs plans tournés pour marquer la sérénité apparente de Bridgeport ou de sa campagne environnante, ou que ce soit dans cette manière fluide de filmer les actions qui se passent de nuit et dont le mystère est à peine éclairé par les reflets des néons sur la chaussée humides. Au-delà des tours de force techniques dont il serait fastidieux de faire la liste, il y a le montage en flash-back d’un récit en deux parties où le présent explique le passé en le contredisant. Cet aspect du découpage donne un équilibre singulier au film.

     La griffe du passé, Out of the past, Jacques Tourneur, 1947 

    Jeff va chercher les livres de comptes 

    C’est Nicholas Musuraca qui photographie le film. A cette époque il n’est pas un débutant, il a déjà travaillé sur de nombreux films noirs, Spiral Staircase du grand Siodmak, ou The locket de John Brahm.  Il avait déjà travaillé avec Tourneur sur La féline et sur Vaudou. Il y a un gros travail sur les contrastes et la lumière, les personnages clés passant leur temps à se dissimuler dans les ombres pour espionner ou ourdir des plans très compliqués. Cette précision des éclairages fait du reste sortir le film de la présentation réaliste et le nimbe de mystère.

    La griffe du passé, Out of the past, Jacques Tourneur, 1947 

    Whit veut livrer Kathie à la justice 

    Il reste de ce film des scènes marquantes comme l’arrivée menaçante de Joe à Bridgeport, l’attente de Jeff à Acapulco dans l’ombre fraiche d’une taverne, ou encore cette montée des escaliers quand Jeff va récupérer les livres de compte de Whit. Mais plus que tout, c’est une ambiance qui ressort de l’ensemble, une ambiance à la fois poétique et vénéneuse, une forme de romantisme criminel et transgressif qui est un des aspects de la modernité en acte.

    Jacques Tourneur est un très grand réalisateur qui n’a pas donné toute la mesure de son talent, entre autres raisons parce que sa carrière s’est trop dispersée entre des genres qui, sans être contradictoires, visaient d’abord à satisfaire un public. Il manifesta pourtant une singularité dans le film fantastique où l’utilisation des ombres et des lumières ouvrait tout à fait la voie aux flamboyances du film noir. plus encore que Siodmak, c’est l’œuvre de Jacques Tourneur qui est le chaînon manquant entre le film fantastique et le film noir.

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    Jeff constate encore une fois que Kathie s’en est tirée 

    P.S. Jacques Tourneur est un réalisateur français, fils du réalisateur Maurice Tourneur, il fut élevé en France et aux Etats-Unis, sa carrière fut principalement hollywoodienne. Il tourna quelques films noirs intéressants en dehors de Out of the past : Berlin Express ou L’enquête est close. Comme tous les grands classiques de l’âge d’or du cinéma américain, Out of the past est maintenant disponible en version Blu ray. Ci-dessous on trouvera des images de tournage d’Out of the past où on reconnaitra Jacques Tourneur, Robert Mitchum Jane Greer et Nicholas Musuraca.  

    La griffe du passé, Out of the past, Jacques Tourneur, 1947

    La griffe du passé, Out of the past, Jacques Tourneur, 1947

    La griffe du passé, Out of the past, Jacques Tourneur, 1947

    « Le convoi de la peur, Sorcerer – Wages of fear, William Friedkin, 1977Le passé se venge, The crooked way, Robert Florey, 1948 »
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