• La menace, Gérard Oury, 1960

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    Tiré d’un roman de Frédéric Dard, Les mariolles, La menace en est une adaptation assez fidèle. Dard participe d’ailleurs au scénario. Je dis assez fidèle, parce que le roman se passe sur la Côte d’Azur, assez particulier qui a disparu dans le film. On va voir que cela a un effet assez important sur la signification de ce film noir.

    On se souvient que Gérard Oury avait déjà tourné dans un film inspiré par l’univers de Frédéric Dard, Le dos au mur, réalisé par Edouard Molinaro, très bonne adaptation de Délivrez nous du mal. Il réutilisera une autre histoire de Frédéric Dard, L’homme de l’avenue, pour un film à sketch, Le crime ne paie pas. 

    Les mariolles est un des premiers romans de Frédéric Dard qui s’intéresse à un sérial killer. Mais en même temps, il immerge cette histoire dans le contexte de la vie d’une bande d’adolescents où les rivalités prennent le tour d’une opposition entre des riches et des pauvres.

    Elisabeth est une jeune orpheline qui est élevée par un parent qu’elle nomme Cousin et qui vivote d’une sorte de brocante. Son appétit de vivre la pousse vers une bande d’adolescents qui sont assez argentés pour rouler en scooters. Elle aimerait bien les rejoindre, qu’ils la prennent en considération. Mais ils la gardent à distance. Un soir qu’elle s’échappe de son logis, tandis que Cousin cuve son vin, elle croise la route du pharmacien qui l’accompagne au cinéma. C’est un homme d’âge mûr qui soudainement va lui manifester de l’intérêt. Elle va se servir de lui pour se faire payer un scooter et pouvoir ainsi rejoindre la bande d’adolescents dont elle rêve de devenir membre.

    Cependant, dans la région un sérial killer sévit, viole et assassine des jeunes femmes. Les circonstances vont finalement faire qu’Elisabeth va orienter les soupçons de la police vers le pharmacien pour se venger de lui. Elle le regrettera amèrement. Mais c’est le prix de son passage à l’âge adulte finalement.

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    Le roman balançait déjà entre une étude de la jeunesse perdue, bloquée, immobilisée par les vieilles structures sociales, une jeunesse à la recherche de son émancipation, et le roman noir proprement dit puisqu’il s’agit du portrait d’un assassin en série qui existe dans toute sa complexité. Le premier aspect est dans l’air du temps. Et à cette époque on ne compte plus les films qui prennent comme prétexte les jeunes adolescents désœuvrés. Les tricheurs de Marcel Carmé, vers lequel manifestement Dard lorgne, en est le meilleur exemple. Bien qu’il semble aussi que Dard se préoccupe de l’évolution de ses propres enfants. Le fait que l’héroïne porte le prénom de sa fille aînée n’est pas anodin. Et cela d’autant que le roman est écrit à la première personne, du point de vue d’Elisabeth.

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    Savary paye le cinéma à Josépha

    L’autre aspect sera souvent développé par Dard : c’est le portrait d’un homme seul, dépassé par ses pulsions. Mais cet homme est également attachant, Elisabeth est attirée par lui, et sa propre femme le protège. Il y a une volonté de comprendre à défaut d’excuser le comportement criminel. C’est une approche qu’on retrouvera aussi bien dans Le vampire de Düsseldorf d’Hossein, que dans les portraits de tueurs en série développés dans les grands formats signés San-Antonio après 1979. La perversité est présentée comme une forme d’innocence. 

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    Josépha est intriguée par le pharmacien

    Le film a choisi de ne pas situer l’histoire en Provence. Et c’est dommage. Car l’été provençal, la proximité de la mer et de la Côte d’Azur rend beaucoup plus fort l’opposition de classes entre ces petits bourgeois friqués et cette jeune fille décalée par manque d’argent et de famille. Les noms ont été changés également, Elisabeth devient Josépha dans le film et Rémy Beaujart, Savary. Dans la critique de l’attirance pour les objets, pour la consommation, le film reste très en deçà du roman. Elle est à peine suggérée, alors que dans le roman elle était le facteur central qui expliquait cette dérive des comportements des jeunes adolescents.

    La représentation des adolescents est assez faible, plutôt gentillette, elle manque de cette cruauté féroce qu’on trouve effectivement dans le roman, ou même dans les films américains qui portent sur le même thème à la même époque.

    Il reste cependant un portrait assez intéressant de l’assassin lui-même. Il y a une forme de pitié qu’il dégage, auprès de sa femme, comme auprès de Josépha qui intriguer et qui le rend séduisant.

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    Josépha va prendre part aux rituels de la bande 

    Oury n’a jamais été un grand technicien, et au début de sa carrière de réalisateur, bien avant ses immenses succès commerciaux dans la comédie, il manifestait un attrait singulier pour le film noir. La menace aura un succès commercial satisfaisant. Plusieurs facteurs vont y contribuer. D’abord il y a des scènes nocturnes assez intéressantes, que ce soit les abords du cinéma de province, ou que ce soit la fête que veulent faire les jeunes.

    Le passage de Savary entre les mains de la police, la confrontation qu’il aura avec Josépha, est également un grand moment d’ambigüité qui maintient suffisamment le suspense pour qu’on ne sache pas vers quoi le film débouchera.

    Et puis il y a les deux acteurs principaux qui sont excellents. Robert Hossein, ici à contre-emploi, jouant le rôle du pharmacien timide et emprunté, qui transmet son inquiétude et sa folie. Et puis surtout Marie-José Nat qui joue de l’ambiguïté entre un physique fragile et banal et son attrait paradoxal pour le curieux pharmacien.

    On retrouve pas mal de seconds rôles intéressants, Dalban dans celui d’un policier, Paolo Stoppa dans celui de Cousin. Les moins intéressants sont plutôt les jeunes « mariolles » qui sont fades et sans saveur. Certes on comprend bien que c’est voulu, dans la mesure où leur inconsistance s’oppose finalement à l’intéressant Savay. Mais ils sont bien trop nunuches pour nous intéresser.

    On retrouve également Elsa Martinelli dans un tout petit rôle, celui de Lucille, la femme de Savary. Elle incarne parfaitement les tourments de l’épouse fidèle et dévouée. 

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    Josépha est troublée par Rémy et ne sait plus que penser 

    C’est donc une adaptation fidèle de l’univers noir de Frédéric Dard. Malgré la mollesse de la réalisation, elle a le parfum de cette époque révolue qui voyait la France se transformer à grande vitesse, attirée comme par l’abîme par la société de consommation à l’américaine. 

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    Savary va reprocher à Josépha de l’avoir fait arrêter injustement

    « Bandits à Milan, Banditi a Milano, Carlo Lizzani, 1968Les salauds vont en enfer, Robert Hossein, 1956 »
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