• La mort du juge Michel, Thierry Colombié, Editions de la Martinière, 2014

     La mort du juge Michel, Thierry Colombié, Editions de la Martinière, 2014 

    Dans le domaine du noir, il existe toute une littérature qui est faite de témoignages, de révélations, de mémoires. Ce sont des grands bandits qui s’y livrent, ou d’anciens policiers, ou encore des journalistes qui sont plus ou moins au courant d’affaires judiciaires retentissantes. Il y a un public pour ces ouvrages de qualité très variable d’ailleurs, un public qui aime aussi bien mieux comprendre les dessous d’affaires sulfureuses que se délecter de scènes scabreuses. Quelques journalistes sont depuis longtemps sur ce créneau, Frédéric Ploquin, Jérôme Pierrat pour les plus connus. Thierry Colombié suis cette tendance à distance. Il s’était d’abord fait connaître par un ouvrage en deux volumes sur Francis le Belge qui avait surtout comme principal intérêt une écriture assez rêveuse, à mi-chemin entre la réalité des faits et l’imagination de ce qui aurait pu être. Plus récemment il s’est lancé dans une démonstration plus ou moins convaincante sur le fait que la mafia « corse » existerait bel et bien en France dans la mesure où elle met en scène la corruption et l’utilisation d’hommes politiques.

    La mort du juge Michel, Thierry Colombié, Editions de la Martinière, 2014 

    L’assassinat du juge Michel, plus encore que celui du juge Renard à Lyon a fait couler énormément d’encre. Les assassins ont été jugés et condamnés. Alors pourquoi revenir sur cette histoire ? Une des raisons se trouve sans doute dans le fait qu’un film, La french dont j’ai dit beaucoup de mal sur mon blog aurait dû avoir un gros succès, Thierry Colombié aurait été consulté pour son scénario, et on pouvait penser que cela entraînerait la vente en librairie d’ouvrage traitant de cette sinistre histoire. Le film n’a eu qu’un « petit succès ». Mais ne chipotons pas, il est clair que l’histoire du juge Michel offre de nombreuses possibilités. Encore faut-il avoir quelque chose à dire de neuf sur la question.

      La mort du juge Michel, Thierry Colombié, Editions de la Martinière, 2014

    François Scapula est un truand à l’origine de la condamnation des tueurs du juge Michel. C’est lui qui les a balancés, comme il a balancé le commanditaire qui serait François Girard.  Un temps on avait soupçonné le flamboyant Gaétan Zampa d’en être l’instigateur, mais cette piste tourna court.

    Thierry Colombié a par rapport à ses confrères qui travaillent sur le même créneau une vision globale du milieu, et il la remet dans une perspective historique. Ça lui permet évidemment de mettre en évidence les liens depuis au moins 1945 entre les truands corses et le monde politique. Dans Les héritiers du milieu par exemple il met en avant le fait que Sarkozy a été poussé en avant par Achille de Peretti à la mairie de Neuilly, et qu’il est resté très implanté en corse notamment par l’intermédiaire de la famille Francisci. Marcel Francisci a été désigné par la DEA et les Américains comme une des figures les plus importantes de la French Connection. Il était également impliqué dans les cercles de jeux parisiens et c’est à ce titre qu’il aurait été abattu en 1982. Il était très proche des partis dits gaullistes et du SAC. Un autre Marcel Francisci a repris le flambeau, il s’agit du neveu du premier. Lui aussi a touché à la fois aux cercles de jeux et à la politique sur l’Ile de beauté.

     La mort du juge Michel, Thierry Colombié, Editions de la Martinière, 2014 

    Nicolas Sarkozy et Marcel Francisci – le neveu 

    Pour Thierry Colombié, le milieu corse n’a pas disparu face à la poussée des nouveaux truands des banlieues, il est peut-être devenu juste un peu plus discret et s’est recyclé vers les marchés publics, les cercles de jeux un peu partout dans le monde, et la politique.

    Mais revenons à l’affaire du juge Michel. Colombié ne nie pas que les tueurs sont bien ceux qui ont été condamnés : François Checchi a tiré sur le juge et Charles Altieri conduisait la moto fatale. Ces deux-là ont agi par l’intermédiaire de Scapula lui-même et sur l’instigation de François Girard. Alors que dire de plus ? Colombié va essayer de faire le lien avec une autre affaire sulfureuse qui a défrayé la chronique à la même époque. D’obscurs règlements de compte interne au SAC ont amené à la tuerie d’Auriol qui vit une famille entière massacrée sauvagement. L’émotion était très forte et elle conduisit à la dissolution du SAC. Certes Debizet et ses hommes tentèrent de continuer ce combat obscur, mais le temps du SAC était passé. Pour Colombié, il y a un lien entre les deux affaires, ce serait en prison que François Girard aurait été manipulé par un des membres du commando d’Auriol pour l’inciter à faire tuer le juge Michel.

    Cette thèse parait très compliquée à soutenir. Non seulement parce qu’elle se fonde sur des rumeurs propagées par des truands marseillais, mais aussi parce que Girard ne semblait pas être quelqu’un de facilement manipulable. Il semblerait qu’il ait plutôt trouvé l’exemple du côté des Siciliens qui déjà n’hésitaient pas à trucider les juges qui leur voulaient du mal.

    Nous ne doutons pas que Thierry Colombié soit un garçon sérieux et qu’il ait rencontré des anciens truands qui lui aient fait part de leur sentiment sur l’affaire. Mais à moins d’être directement dans le coup, il est difficile de donner du corps à des hypothèses. A cette époque les rumeurs les plus folles couraient sur l’assassinat du juge Michel. Les uns y voyaient la main de policiers ripoux de l’Évêché, d’autre la main de Gaston Defferre lui-même qui craignait, alors qu’il allait devenir ministre de l’intérieur de François Mitterrand, que de vieilles combines avec Dominique Venturi ressortent.

    Mais dans la mesure où il a été prouvé que Checchi et Altieri étaient bien sur la moto, il devient impossible de valider les thèses évoquées ci-dessus, non pas parce que celles-ci seraient absurdes dans l’absolu, mais parce que les tueurs effectifs n’appartenaient pas au même cercle que les autres personnages évoqués ci-dessus. D’ailleurs Colombié recherche la connexion entre Girard et les tueurs du SAC, et il ne peut la trouvé fortuitement qu’à l’occasion d’un croisement entre détenus aux Baumettes ! C’est à mon sens bien insuffisant, mais c’est typique d’une méthode qui se voudrait à la pointe de la découverte d’une réalité nouvelle dans une affaire rebattue.

     

    Je passe sur le fait que des détails de lieux et de faits ne sont pas exacts, manifestement Colombié connait très mal Marseille et ses circuits. Il est par ailleurs assez incommodant de faire parler des voyous comme Girard, Checchi et quelques autres comme si on pouvait connaître le vocabulaire et le ton qu’ils employaient à cette époque. De même les dialogues mis dans la bouche du juge Michel sonnent assez faux. On peut cependant lui reconnaître qu’il s’est tout de même appuyé sur une lecture du dossier et des pièces qui y ont été versées. 

    « Le traqué, Gunman in the streets, Frank Tuttle, 1950Tuez Charley Varrick, Charley Varrick, Don Siegel, 1973 »
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