• La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

     La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    C’est un pari très ambitieux de Robert Hossein, presqu’un film expérimental. Construire un film en vase clos, avec un décor unique et seulement deux acteurs, il va falloir donc retenir l’attention du spectateur sans le fatiguer avec des dialogues trop lourds. C’est un projet qui aurait plu sans doute à Joseph Mankiewicz qui développera ce principe dans Sleuth qui date de 1973, mais avec un couple de deux hommes, l’un vieux, ‘autre jeune. Il y a la tentation du théâtre, tentation que Mankiewicz n’assouvira jamais, tandis qu’elle donnera une seconde vie à Hossein qui venait du théâtre et qui y retournera pour y connaître des succès considérables. Dans les deux cas les protagonistes ont des identités multiples et ces identités troublent le raisonnement comme la quête de la vérité. La parole, le dialogue, est là pour avancer doucement sur ce chemin incertain. On retrouve ici encore cette idée d’une pauvre cabane désolée au milieu de nulle part comme symbole de la pureté des sentiments et comme lieu d’affrontements meurtriers. Cette cabane existait déjà dans Les salauds vont en enfer et elle avait la même fonction narrative comme lieu de vérité, on la retrouvera encore dans Point de chute. L’idée est clairement de Robert Hossein, même si la novélisation qui en a été tirée est très probablement de Frédéric Dard[1]. La source d’inspiration est la Seconde Guerre mondiale et une sombre histoire d’espionnage. D’autres histoires de Robert Hossein utilisent ce décor, par exemple la pièce de théâtre Les six hommes en question, pièce de théâtre co-écrite avec Frédéric Dard dont Frédéric Dard tirera un roman cosigné ave Robert Hossein, Le sang est plus épais que l’eau. Egalement Robert Hossein sera à l’origine d’un autre film sur la Seconde Guerre mondiale, La sentence de Jean Valère qui reprendra le principe de l’affrontement d’otages des Allemands confrontés à leur propre peur, film dans lequel il retrouvera une fois de plus Marina Vlady qui fut son épouse et avec qui il tourna je crois huit films. Le couple mythique qu’ils formaient alors est pour beaucoup dans la formation de cette entreprise. Ces films et cette pièce ont en commun de traiter de l’identité, identité révélée dans des moments de tension extrême. 

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    Les services secrets britanniques ont démasqué un réseau d’espions allemands qui opère à Londres. Ceux-ci doivent envoyer une espionne Elga Kriel en France pour remettre des documents au lieutenant Lindorf qu’elle ne connait pas. Mais si les espions sont tous arrêtés, Elga est parvenue à s’enfuir. Les Britanniques imaginent alors d’envoyer un agent anglais qui prendra la place de Lindorf, en même temps qu’ils envoient sur la piste d’Elga une agent anglaise, Helen Gordon. Par un soir d’orage, une femme arrive sur le lieu de rendez-vous, dans une cabane isolée, elle allume un feu. Peu après un homme en uniforme d’officier allemand se présente à son tour. Mais aucun des deux ne sait qui est l’autre : sont-ils deux espions anglais, deux espions allemands ou de deux camps différents ? Dans un premier temps ils vont se faire passer avec méfiance pour des espions anglais. Ils vont partager un repas, ils seront dérangés seulement par des jeunes soldats allemands à la recherche d’un abri de la pluie pour pouvoir faire l’amour. Mais l’uniforme de lieutenant allemand va les chasser. Revenus à leur solitudes l’homme qui dit s’appeler Philip Davis et la femme qui prétend être Helen Gordon, vont partager aussi une nuit d’amour. Mais peu à peu la méfiance va s’installer entre eux, malgré ou à cause de leur passion. Cette méfiance va dériver en affrontement, chacun essayant de percer le mystère de l’autre. Mais plus ils essaient de dialoguer et moins ils arrivent à combattre cette méfiance qui les ronge. Finalement la femme va prétendre être Elga Kriel, et l’homme va avouer être le vrai Lindorf. Pour mettre un terme à leur querelle, l’homme va brûler les documents qu’ils devaient échanger. Dans la confusion, la femme décide de s’en aller. Mais en partant elle voit par la fenêtre que l’homme décachette une enveloppe au sigle nazi. Elle revient armée d’un revolver, mais l’homme l’abat, croyant abattre Elga Kriel. Quelques instants après arrive Volmer, un lieutenant allemand, qui confirme qu’il a bien abattu Helen Gordon. On comprend alors que lui-même était un espion anglais. 

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    Les Allemands veulent qu’Elga remette des documents à Lindorf 

    Si on dépouille cette histoire du contexte de la guerre et de la lutte entre des services d’espionnage ennemis, nous avons une méfiance qui va se traduire d’abord par une attirance entre l’homme et la femme, puis par une guerre latente et enfin pas une destruction du couple. Tout repose sur la confusion qui provient d’abord des services secrets anglais qui savent qu’il ya un risque pour que la rencontre se fasse entre deux espions du même camp ou entre deux expions d’un camp différent, mais ils acceptent ce risque, pensant qu’il sera difficile aux deux agents anglais d’atteindre le rendez-vous fixé. Cette erreur va entraîner la confusion et finalement la mort d’Helen. C’est donc bien la fatalité qui va être à l’origine de ce film très sombre. On passe donc d’une lutte entre deux pays à une lutte entre deux sexes, mais ce n’est pas une métaphore. A partir du moment où la passion est consommée, ils ont fait l’amour, la guerre entre les deux sexes peut reprendre avec le prétexte de leur mission respective. Ils se jurent le grand amour, mais cinq minutes après ils sont prêts à entre-tuer. Ils se posent cette question que sans doute de nombreux couples se posent : peut-on faire confiance à son conjoint ? Helen prétendra connaître peu de chose de Phillip. Mais pourra-t-elle jamais en connaître assez sur lui et sur son passé pour lui faire confiance ? Au-delà de la passion sexuelle, il y a l’impossibilité de l’amour dans la durée. Le leur ne passera pas la nuit.  Le film est écrit et tourné du point de vue du feu. Ce feu qui les consume et qu’ils tentent tour à tour de ranimer en jetant des bûches dans le foyer de la cheminée.

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    Arrivée la première, elle allume un feu dans la cheminée 

    L’autre aspect du film est que les deux amants se sentent bien, à l’abri de tout, dans cette pauvre cabane. Ils sont effectivement coupés du monde extérieur et ils croient un moment pouvoir échapper à ses contraintes. C’est une illusion, d’une manière ou d’une autre le monde extérieur, ici la guerre, va rappeler ses exigences. Ils diront plusieurs fois, alors qu’ils ont été amenés par la pluie que dans cette cabane ils sont bien, à l’abri des regards et des convenances. Ils sont nus et dépouillés pendant un bref instant des rites auxquels la vie sociale les oblige. Et donc se pose la question de savoir si on peut vivre à l’écart du monde, fusse pour un grand amour. Cette question était déjà posée dans Les salauds vont en enfer avec cette petite cabane sur la plage où un peintre avait trouvé refuge avec sa femme. Mais dans ce cas c’étaient des évadés qui remettaient en question leur équilibre interne et les détruisaient. Ici c’est la guerre qui représente le monde extérieur cruel. 

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959 

    Un lieutenant allemand arrive ensuite 

    Ce scénario minimaliste laisse la place à une mise en scène singulière. Le but est de montrer comment le doute nait et se développe d’une manière autonome sans que les deux amants n’y puissent rien. La réussite de ce film est d’éviter les dialogues trop pesants et les attitudes trop codées. Tout va se passer dans le jeu des acteurs, leurs silences, le mouvement de leur corps, ou un simple regard. Ce premier aspect est réussi. Mais il y a quelque chose de plus compliqué, c’est d’éviter que la caméra soit statique. Et donc il faut que les mouvements de celle-ci soient en phase avec le moment de l’action ou du doute. Les moments d’apaisement sont plutôt filmés en plan général. Les moments d’affrontements suscitent des prises de vue plus rapprochées. Mais d’autres principes sont mis en œuvre, par exemple cette façon de positionner les corps les uns par rapport aux autres. Helen la tête à la renverse avec Philipp ou encore allongée sur le ventre, un vague sourire de satisfaction au bord des lèvres, en opposition avec le visage fermé de son amant. Il y a là comme la recherche d’une innocence perdue. Le film est relativement bref, 1 heure 17. Deux moments encadrent l’action : ce qui se passe à Londres sous le Blitzkrieg, avec quelques images d’époque, et qui explique la mission des deux espions, et ensuite le final quand Volmer dévoile l’identité véritable de la jeune femme. Au milieu une petite scénette, l’intrusion d’un trio de jeunes gens en quête d’un refuge pour boire et s’amuser. On remarquera la place accordée aux silences, mais aussi l’allongement de certaines séquences pour donner cette sensationde l’écoulement du temps qui mènera les deux amants à leur perte. La tonalité reste très sombre et joue sur les éclairages diffus qui désignent ainsi les possibilités de dissimulation. 

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    Il se méfie de la fille 

    L’interprétation est à la hauteur de ce désir de stylisation de Robert Hossein. C’est le couple Marina Vlady-Robert Hossein qui mène le jeu. Ils se connaissent bien, par la force des choses, et ils traduisent parfaitement cette nécessaire compréhension matinée de méfiance. Hossein s’est fait une tête d’officier allemand, allant jusqu’à se teindre ses cheveux à la coupe militaire. Il s’est sans doute inspiré de Marlon Brando dans The young lions d’Edward Dmytryk, film qui avait eu un énorme succès, mais en plus discret toutefois. Hossein portera plusieurs fois l’uniforme d’un officier allemand, dans Le vice et la vertu de Roger Vadim, vaguement inspiré du Marquis de Sade, dans La bataille d’El Alamein où il sera Rommel et encore dans Sept hommes pour Tobrouk de Mino Loy, et Maldonne de Sergio Gobbi, au point que cela devait tenir de la maniaquerie pour lui. Mais ici il est un faux officier allemand, même s’il en prend la posture, la raideur et l’autorité. Marina Vlady ne s’est pas transformée, c’est à peine si elle a fait ressortir un peu plus sa blondeur naturelle histoire de donner de ambiguïté à son personnage qui peut être au choix une anglaise ou une allemande. Dans son jeu, elle passe avec facilité de l’autorité de la femme forte et résolue, à la manifestation d’une tendresse pour ce qu’aurait pu être sa vie et pour l’homme pour qui elle manifeste une passion amoureuse. 

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    Ils acceptent de souper ensemble

    Le film connut un assez bon succès commercial en France et à l’étranger, un peu moins d’enthousiasme sur le plan de la critique. Mais c’était des préjugés, car sur le plan technique Hossein en valait bien d’autres, et ici il rendait un travail formellement très propre. Il y a beaucoup d’idées visuelles originales et intéressantes. Le film fut présenté à la Mostra de Venise justement à cause de ses qualités formelles. Il ne faut pas oublier la musique du père d’André Hossein qui est comme toujours remarquable. On retiendra particulièrement la valse que Marina Vlady chantonne et qui en se développant va devenir une musique allemande nostalgique représentative de ce que fut l’Allemagne avant de devenir nazie. Je donne un lien à la fin de ce billet où on pourra l’écouter. C’est un très bon film, même si ce n’est pas celui que je préfère d’Hossein, mais il faut dire que le pari était très difficile. En tous les cas on le revoit toujours avec un grand intérêt. 

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    Des jeunes allemands s’enfuient à la vision de l’uniforme de Lindorf 

    Ce film fut longtemps invisible, et puis Gaumont s’est décidé à le ressortir, c’est déjà ça bien sûr. Mais cette réédition est médiocre, l’image est très moyenne, le son exécrable, pas de bonus, rien, le service minimum. Gaumont maltraite souvent un de ses réalisateurs qui au moins ne lui faisait pas perdre de l’argent ! Ce film aurait dû être restauré, il le mérite, d’autant que la photo de Jacques Robin qui retravaillera encore avec Hossein, est très bonne, avec un jeu subtil sur les ombres et les éclairages latéraux. Sur ce film Yves Boisset était l’assistant d’Hossein. 

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    Entre les deux espions une histoire d’amour est née 

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    Pensant qu’il s’agissait d’Elga Kriel, il l’a abattue  

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    Vomer confirmera qu’il a bien tué une espionne anglaise 

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959

    La nuit des espions, Robert Hossein, 1959 



    [1] Le livre est signé Robert Chazal qui était un des rares journalistes à pondre des critiques positives sur les films signés Robert Hossein dans France soir. Selon le témoignage de la première femme de Frédéric Dard, c’est bien ce dernier qui a écrit l’ouvrage. Mais il y a bien une incertitude sur cette question.

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