• La rapace, Decoy, Jack Bernhard, 1946

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    Decoy est un petit film noir, aussi bien par le budget que par la durée, un vrai série B. Mais plus de soixante ans après, il reste toujours très commenté des deux côtés de l’Atlantique. Ce n’est pas un film cultge, comme on dit, mais une référence dans l’histoire du film noir.

    L’histoire est très simple, si on veut. Frankie Olins, un vieux bandit, va être condamné à mort pour un hold-up qui a mal tourné. Il va être gazé. Il a caché le pognon, 400 000 $ de l’époque. Sa gonzesse, Margot Shelby, qui aime les chapeaux idiots et les manteaux de fourrures le presse de dire où se trouve le magot. Mais il n’a pas l’intention de livrer son secret. Aussi, Margot qui a tout de la salope grandeur nature, imagine un plan. Elle va séduire un médecin qui va ramener Olins à la vie après son exécution. Mais comme il faut aussi soudayer le personnel de la prison pour récupérer le corps, elle s’acoquine avec Jim Vincent, un autre truand, qui avancera les fonds et recrutera le personnel adéquat. Ça pourrait très bien se passer. Mais comme on est dans un film noir, les avanies ne vont pas manquer. Le docteur Graig qui officie à la prison en tant que médecin légiste, est très amoureux de cette cupide Margot, et lorsqu’il surprend celle-ci en train d’embrasser Jim Vincent, il est effondré. Margot n’est pas une salope ordinaire. Elle aime le pognon plus que tout, mais elle a horreur de partager. Il s’ensuit qu’elle éliminera tous ceux qui pourraient avoir l’idée d’avoir une part du gâteau : Olins y passera, puis Jean Vincent. Enfin elle laissera le docteur Graig pour mort. Mais celui-ci reviendra lui aussi à la vie et finalement abattra Margot. Le crime ne paie pas, et la connerie noire non plus. Elle mourra dans les bras de Portugal, le flic incorruptible qui piste les truands et qui est sans doute lui aussi amoureux de la belle Margot.

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    Il y a beaucoup d’originalité dans ce film. A commencer par la scène d’ouverture où on voit le docteur Graig revenir d’entre les morts, tout sale et hagard, pour venir tirer à bout portant sur Margot qui l’a bien cherché. Cette scène d’ouverture paraît avoir été tirée de Frankestein, ou de La nuit des morts vivants. D’ailleurs il n’y a pas que cette scène qui rapproche le film du fantastique, celle également où le docteur Graig ranime Olins après son gazage est du même tonneau.

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    Si le film avait eu de l’argent à dépenser, il est probable que l’histoire aurait ressemblé un peu plus à Criss-Cross de Robert Siodmak qui probablement s’est inspiré de Decoy. On aurait eut ainsi droit au hold-up, mais probablement que les personnages auraient été moins ridicules parce que des vedettes comme Burt Lancaster ou Yvonne de Carlo ne pouvaient pas se permettre de sombrer comme ça dans la turpitude absolue. Et c’est bien sûr ce qui fait l’intérêt des films noirs de série B : cette capacité à ouvrir l’imaginaire, à tout oser. Il est probable que les différentes commissions qui contrôlaient la conformité morale des films, étaient plus coulantes avec ces petits films.

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    Comme on le comprend le choix des acteurs est important pour ce genre de films. Ici pas de glamour. Tout le monde à l’air de ce qu’il est : Jean Gillie joue Margot, les lèvres pincées, impavide, elle ne manifeste aucun sentiment humain, en dehors de celui de courir après l’argent. Elle n’aura guère le temps de sévir au cinéma car elle mourra très jeune, à l’âge de trente-trois ans.

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    On a dégotté un ahuri de première force pour jouer le docteur Graig, Herbert Rudley, un habitué des troisièmes rôles de militaire. Il a la démarche saccadée, la face à moitié paralysée par sa connerie noire qui l’a amené dans les filets de la cupide Margot. Mais c’est cela qui fonctionne justement puisqu’il joue – avec des moyens plus que limités – un homme idéaliste et charmant qui n’en revient pas de s’être fait embobeliner par la sinistre Margot.

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    La plupart des acteurs sont moches, que ce soit Edwards Norris qui interprête Jim Vincent le truand, ou Robert Armstrong qui incarne le vieux truand dont la passion de Margot ne l’empêche pas de s’en méfier, ou encore Sheldon Leonard, le nez cassé, la démarche lourde qui est le flic obstiné et coriace, Portugal. Jean Gillie a ce côté anglais qui lui donne un air coincé, mais elle aussi est parfaite dans le rôle : son manque de charisme et de charme sexuel renforce encore plus l’imbécilité des mâles qu’elle mène par le bout de la queue. Ce qui est bien la preuve que de sombrer à l’attrait d’une femme fatale est plus le produit de l’imagination que celui du principe de réalité. Il faut voir Margot expliquer à cet imbécile de Dr Graig qu’elle ne saurait se contenter d’un parfum à deux dolalrs et d’une maison dans une rue où il y a des pauvres qui puent. Elle sert d’ailleurs la même chanson à Olins.

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    Au final c’est un film sur la cupidité et ses conséquences désastreuses. Film que devraient voir nos banquiers véreux car ils y apprendraient que la course au pognon finit toujours par se retourner contre soi. Encore que les hommes soient moins pervertis par cette obsession que les femmes, mais eux ils sont menés par leur instinct primitif de baiser, ce qui n’est guère mieux dans la mesure où ils perdent le contrôle d’eux-mêmes. Ce pauvre docteur qui travaille par choix dans les quartiers pauvres où il ne gagne guère, qui a une liaison avec sa gentille petite secrétaire, va se trouver émoustillé par Margot la salope au maléfique parfum et aux chapeaux bizarres. Bref, il rejette les joies simples que lui offre sa vie ordinaire pour sombrer avec complaisance dans la turpitude fatale.

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    Tout cela est mené à un train d’enfer. Très peu d’acteurs, une dizaine, très peu de lieux, une demi-douzaine, les angles des prises de vue sont habiles à masquer la pauvreté des décors, utilisant aussi les couleurs de la nuit, de très bonnes scènes dans les couloirs de la prison également.

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